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Chose promise… chose due (Promises Kept)

5ème partie

Par Melissa Good (mai 1998)

(traduction Fryda – 2016)

Les châteaux ont un air lugubre sous la pluie, décida Gabrielle. Du moins de l’extérieur, ce qui rendait le fait d’être à l’intérieur bien plus agréable quand la tempête faisait rage dehors. Elle était couchée sur le côté un bras sous la tête, à regarder la pluie fouetter le balcon et à écouter avec plaisir la douce respiration égale derrière elle.

Xena l’entourait de ses bras et le visage de la guerrière était niché dans son cou, réchauffant sa nuque d’une façon très agréable ; elle était toujours profondément endormie dans ces heures de l’avant-aube.

En fait, songea Gabrielle. Pourquoi je suis réveillée ? Elle s’était réveillée peu de temps avant, alors qu’un éclair illuminait la chambre et maintenant elle n’arrivait plus à retrouver le sommeil. Son attention se tourna brièvement en elle, vérifiant avec précautions la possibilité qu’elle ait des nausées et elle fut légèrement déçue de ne pas en avoir. Bien que… ça pourrait être un bienfait mitigé… En se souvenant de ce que ça avait été la dernière fois.

Dieux. C’était comme si elle éjectait toutes ses tripes … avec des spasmes si rudes que ça lui avait donné mal au crâne et avait irrité sa gorge. Elle avait mal partout et elle se souvenait d’un sentiment juste… horrible, comme si tout son corps se rebellait contre elle, luttant contre elle à chaque tour.

Elle soupira. Ce n’était définitivement pas le cas cette fois. Elle prit une profonde inspiration, consciente de chaque touche de fumée humide depuis les chandelles vacillantes et de la brise brumeuse et humide également. Elle se sentait… bien. Très centrée et paisible, malgré la situation stressante dans laquelle elles s’étaient retrouvées, et la sécurité réconfortante de l’étreinte de Xena ne faisait qu’intensifier ce sentiment.

Un mouvement derrière elle lui fit lever les yeux tandis que Xena bougeait et mordillait légèrement son oreille. « Hé ! » Lâcha-t-elle, surprise. « C’est mon oreille ! » Elle donna un petit coup joyeux dans les côtes de son âme-sœur.

« Mmm. » Le grondement sourd chatouilla l’oreille en question. « Je sais. » La guerrière mordilla à nouveau puis tourna son attention vers la fenêtre. « Oh. Bien. » Un soupir. « C’est une bonne chose que j’aime la boue, pas vrai ? »

Gabrielle roula sur le dos et regarda pensivement la grande femme. « Tu sais, Xena… » Elle secoua lentement un doigt paresseux. « Ça pourrait être dangereux pour toi de tomber malade maintenant… en fait je pense moi que ce serait stratégiquement… mauvais. »

Les yeux bleus se tournèrent vers elle dans la lueur faible. « Ah oui ? Et bien, je pense moi que tu veux juste que je traine au lit avec toi toute la matinée », contra-t-elle avec un léger sourire narquois.

La barde sourit. « C’est vrai, mais je pense quand même que sortir par ce temps est plutôt idiot. » Elle se blottit plus près et commença un doux dessin. « Qu’est-ce que tu veux prouver… que tu ne fonds pas ? » Elle sourit quand elle sentit le corps de Xena réagir, se coller plus à elle et se détendre. « Hmm ? »

« J’avais l’habitude de faire faire des exercices à mon armée chaque fois qu’il pleuvait », répondit-elle d’une voix légèrement amusée. « Pour les habituer à plusieurs conditions… si on ne s’entraine que quand il fait beau, qu’est-ce qui va se passer quand on va se retrouver pris dans une tempête au milieu de la bataille ? »

Gabrielle réfléchit un long moment. « Hm. » Elle finit par lever les yeux. « C’est tout à fait pertinent, Xena. »

La guerrière ouvrit les yeux avec un air innocent. « Et ça te surprend ? » Elle soupira. « Je ne fais pas toujours les choses parce que je suis du genre à contrarier, ma barde. » Elle bougea un peu et soupira. « Il faut que je me lève de toutes les façons… je savais bien que je n’aurais pas dû manger ces trucs au piment hier soir… j’ai des nausées. » Elle roula sur le dos et tressaillit. « A quoi je pensais, par Hadès. » Son front se plissa d’inconfort. « Dieux. »

La barde se mit sur un coude et regarda sa compagne avec inquiétude. « Ça va aller ? »

Xena donna l’impression de se concentrer sur quelque chose pendant un instant puis elle ouvrit les yeux et fit un petit signe de tête. « Oui… il faut juste que je prenne de ce truc que je t’ai donné l’autre jour. »

Gabrielle sortit du lit en se tortillant. « C’est quoi… je vais te le chercher », proposa-t-elle en se dirigeant vers leurs affaires. « C’est le truc jaune et vert, c’est ça ? » Elle se tourna pour voir le signe de tête de sa compagne. « Tiens bon. » Elle mit les herbes dans une tasse en bois qu’elle remplit d’eau propre et froide et elle remua avec le doigt. Ensuite elle revint vers le lit et s’assit sur le bord, tendant la tasse. « Tiens… bois ça. »

Xena vida le contenu et laissa sa tête retomber sur l’oreiller. « Bon sang. » Elle semblait un peu surprise. « Je ne me suis pas sentie aussi mal depuis longtemps. »

La barde lui prit la tasse et la posa, puis elle se rapprocha et glissa une main derrière la tête de Xena pour masser la nuque de son âme-sœur. Bizarre. Je m’attendais à me réveiller malade et c’est elle. Elle en fut intriguée puis elle contracta le front. Attendez une minute, par tous les dieux. « Xena, tu as mangé de l’asperge hier soir. Je n’ai pas les symptômes mais elle oui !

« Non pas du tout. » Xena secoua la tête. « Je déteste les asperges. » Une pause. « Tu le sais bien. »

Une longue pause. « Dieux. » Les yeux bleus s’ouvrirent avec consternation. « Mais si. » Elle leva sa tête sombre et regarda Gabrielle dans la pénombre, consternée. « Qu’est-ce que j’ai donc par Hadès ? » Une touche de panique se fraya un chemin dans sa voix. « Ce ne sont pas encore les Parques… n’est-ce pas ? »

Il lui fallut beaucoup pour ne pas sourire largement mais la barde y parvint. Au lieu de ça, elle rampa plus près et tira sur la guerrière pour l’étreindre affectueusement. « Viens par ici », ordonna-t-elle doucement. Bon… il est temps de parler ouvertement… les dieux savent que je ne veux pas qu’elle déraille sans raison et si elle pense à la façon dont elle s’est comportée ces deux derniers jours, elle va sûrement le faire. « Allez… par ici. »

Xena lui lança un regard intrigué mais obéit, laissant sa tête reposer sur l’épaule de la barde. « OK », marmonna-t-elle, une expression tendue sur le visage. « Je ne peux pas recommencer, Gabrielle… c’était… dieux… c’était le début…non… je… »

« Chh… doucement… écoute-moi, d’accord ? J’ai une petite histoire pour toi », l’informa Gabrielle en rassemblant son courage. « Tu te souviens de notre union ? »

La guerrière s’arqua pour se redresser et la fixa. « C’est quoi cette question ? » Demanda-t-elle, tout son corps raidi.

« Doucement… » Gabrielle la repoussa vers le lit. « Je présume que oui… ok, bon, je parlais à Elaini le matin avant la cérémonie et elle me racontait des histoires vraiment très drôles sur comment ça se passe quand des gens unis par le Lien avaient des enfants. »

« Gabrielle, qu’est-ce que ça a à voir avec tout ça ? » Répliqua Xena, d’un ton irrité. « Je les ai entendues… Jess m’a raconté comment il avait commencé à manger des pommes de pin un jour et… » Elle s’arrêta et inspira. « Hum. Désolée… continue. » Sa voix s’adoucit soudain. « S’il te plait. »

La barde s’éclaircit la gorge. « Et bien, ce qu’elle disait c’était qu’elle et Jess partageaient, je veux dire partageaient vraiment tous les différents stades de la grossesse… jusqu’aux symptômes. » Elle sentit la respiration de sa compagne s’accélérer et elle savait que la sienne aussi. S’il vous plait, dieux… qu’elle ne soit pas trop déçue. S’il vous plait. « Elle a dit que c’est comme ça que ça se passait pour eux. »

« Pour eux. » La voix de Xena devint un peu rauque.

S’il vous plait. « Oui. »

« Gabrielle, nous sommes comme eux. » Une réponse tendue et chargée.

« Je sais. » S’il vous plait. S’il vous plait. S’il vous plait. « C’est vrai. »

Un silence.

« Et par hasard tu ne serais pas en retard. » Presque avec hésitation. 

« Sept jours. » Et elle ferma les yeux et se contenta d’attendre.

Un sourd grondement sauvage fit trembler sa peau et elle sentit tout le corps de Xena convulser tandis que leurs positions s’inversaient et qu’elle était blottie dans des bras puissants. Elle croisa toutes les parties de son corps et regarda la guerrière.

Un regard étincelant soutint le sien tandis qu’un énorme sourire passait sur les lèvres de Xena. « Fils de BACCHAE !!! » Le cri faillit lui percer les tympans et Gabrielle eut à peine l’occasion de respirer avant d’être soulevée et qu’on la fit tournoyer puis elle se retrouva serrée à nouveau contre le corps très chaud de Xena, où elle put entendre le battement effréné du cœur de son âme-sœur contre sa peau, et elle fut étreinte si fort que ça lui fit presque mal.

Je présume que tout va bien. Elle sentit une vague chaude de soulagement la traverser. Merci.

« Pourquoi tu ne l’as pas dit ? » Dit Xena dans un souffle tandis qu’elle la prenait par les épaules et la regardait droit dans les yeux. « Dieux, Gabrielle… tu n’as pas idée de combien je… »

La barde sentit un sourire passer sur ses lèvres. « Et bien… honnêtement… je ne m’en suis pas rendue compte moi-même avant hier… je vérifiais mon journal pour autre chose et j’y ai vu que j’aurais dû commencer mon cycle avant que nous partions et je ne l’avais pas fait et… » Elle relâcha un souffle joyeux. « Mais je ne m’attendais pas à ce que ça commence aussi vite… et tu l’avais dit… alors… je… je me suis dit que j’étais juste en retard… c’est tout… parce que je n’avais aucun autre symptôme vraiment. » Elle gloussa. « Mais… »

Xena se frappa le front. « Mais moi si. » Elle leva les yeux d’agacement. « Dieux… comme j’ai été stupide. »

Elles se regardèrent puis Xena lâcha un cri puissant et la reprit, sautant hors du lit et les faisant tournoyer toutes les deux en cercle, avant de faire deux grands pas et de se lancer dans un saut exubérant qui les fit presque atterrir près de la fenêtre battue par la pluie. Elle sauta de bas en haut jusqu’à ce que la barde fonde dans des rires impuissants et soulagés, puis elle se tint simplement là à la serrer et à la bercer d’avant en arrière. « Ooouuuh. » Elle relâcha un long souffle saccadé. « Gabrielle… Gabrielle… Gabrielle… »

Cette dernière se laissa aller dans ce qui était un moment de joie pure dans une vie qui en manquait cruellement. « Je présume que tu te sens mieux maintenant, hein ? » Finit-elle par réussir à balbutier, reprenant son souffle après avoir ri et pleuré en même temps.

« Je me sens géniale. » Xena rayonnait. « Je… je ne voulais rien dire avant parce que… parce que je te connais… je veux dire que je ne… » La guerrière s’interrompit et prit une profonde inspiration. « Que je reprenne du début… je suis fichûment contente d’entendre ça, Gabrielle. »

« Je ne l’aurais jamais deviné. » La barde l’étreignit joyeusement. « Moi aussi… même la pensée est tellement merveilleuse. Je peux à peine le supporter. »

La guerrière la fit encore tournoyer et rit, puis elle enlaça son âme-sœur et soupira béatement. « Je ne peux pas le croire… Gabrielle, connais-tu la probabilité que… »

« Réussir en une fois ? » Répondit doucement la barde. « Plutôt basse, non ? »

Un éclair explosa, les illuminant et faisant ressortir les cheveux noirs de Xena. « Très… et quand dis-tu que tu devais… »

Gabrielle se désengagea, alla vers le bureau et revint avec son journal dont elle fit tourner les pages. « Là. »

Elles regardèrent toutes les deux la page puis l’une l’autre. Xena écarquilla perceptiblement les yeux. « Je ne… » Elle s’arrêta puis prit une inspiration. « Peut-être que les dieux te regardaient, mon amour. »

La barde passa le doigt sur la page et hocha faiblement la tête. « Peut-être », répondit-elle d’une voix pensive. Elle fit tourner les pages en arrière et son regard se posa sur un jour particulier. « Xena… est-ce que je devrais ressentir quelque chose aussi tôt ? »

La lumière en provenance de la fenêtre fut bloquée lorsque son âme-sœur se tourna et réfléchit à la question. « Et bien… tout le monde est différent, Gabrielle… mais… je dois dire que non… en fait, j’étais un peu… j’ai réfléchi à ça hier soir. »

« Mm. » Le regard vert étudiait le parchemin. « Trois ou quatre semaines tu as dit… c’était plutôt la norme, pas vrai ? » Répondit-elle doucement en refermant le journal. « Et bien, je présume que je me suis juste prise un peu au jeu, pas vrai ? » Elle sourit. « C’est peut-être à cause de notre connexion. »

Les yeux de Xena brillèrent à nouveau. « Tu as raison… j’avais oublié ça. » Un grand sourire illuminait son visage. « Je présume qu’il est trop tôt pour se demander si c’est un garçon ou une fille, n’est-ce pas ? »

Cela lui valut un rire. « Un peu. » La barde posa son journal et alla vers son âme-sœur, l’entourant joyeusement de ses bras. « Et quoi qu’il en soit, je m’en fiche. » Elle laissa Xena l’entraîner vers un grand fauteuil près de la fenêtre et elle s’installa avec joie près d’elle pour regarder ensemble la tempête. Assise aussi près de la grande femme, elle pouvait presque sentir les vagues de délice qui coulaient d’elle, et tandis qu’elle levait les yeux, elle eut le plaisir de voir ce profil habituellement sévère éclairé d’un bonheur absolument sans frein.

Toute cette inquiétude pour rien. Elle soupira intérieurement, profondément satisfaite. « Alors… je présume que rien d’important ne va se produire avant un moment, hein ? »

Xena rit doucement. « Et bien… non… pas avant un moment… rien de plus que ce qui s’est déjà passé. » Elle lança un regard à la barde. « Je pense que tu vas faire des siestes et avoir un air radieux pendant que moi, je serai malade et dans la brume la moitié du temps. » Mais elle souriait.

« Hé… ce n’est pas de ma faute ! » Gabrielle leva la main. « Avoir l’air quoi ? » Ajouta-t-elle en reniflant doucement.

La guerrière l’enlaça d’un bras protecteur. « J’y pensais hier soir… tu as cette lueur autour de toi. »

« Xena, ce n’est pas vrai. » Un craquement de tonnerre donna de l’emphase à ses mots.

Un long doigt traça sa mâchoire. « Oh que si. » Le ton était absolu. « C’est beau. » Elle pencha la tête et s’empara des lèvres de la barde pendant un long moment, puis elles se séparèrent un peu et leurs nez se touchèrent. « J’aurais dû le deviner à te voir… » Ensuite elle laissa tomber sa main et effleura légèrement la poitrine de Gabrielle, et elle sentit la prise brusque d’air. « Sensible, hein ? »

« Ouaouh. » La barde rit faiblement. « Oui. »

Xena gloussa sur elle-même et secoua la tête. « Aussi aveugle qu’un nouveau-né. » Elle soupira. « Quelle guérisseuse je fais. »

Gabrielle rit doucement. « Ne commence pas avec ces bêtises. » Elle mit le nez dans le cou de son âme-sœur, respirant son odeur distincte joyeusement. Puis elle ouvrit les yeux et cligna. « Mais… tu sais quoi… je suis un peu fatiguée. »

Vivacité de Princesse Guerrière immédiate. « Ah oui ? » Xena l’étudia. « Au lit alors », ordonna-t-elle. « Allons… »

La barde se laissa aimablement conduire jusqu’au matelas doux et s’y assit.

« Tu dois t’assurer d’avoir beaucoup de repos », lui dit sévèrement son âme-sœur. « Ne tire pas sur la corde, Gabrielle. »

« Oui oui. » Celle-ci croisa les bras sur sa poitrine. « Alors… je présume que je devrais rester loin du stress, pas vrai ? »

« Absolument », approuva Xena avec un signe de tête.

« Tu sais ce qui est vraiment stressant ? » Répondit la barde d’un ton paisible.

Le regard bleu l’étudia. « Quoi ? »

Un sourire. « Les cauchemars. » Elle tendit la main vers la guerrière mise en échec. « Je présume que tu restes ici, hein ? »

Xena mit les mains sur ses hanches. « Très malin, Gabrielle. » Mais elle sourit et céda, entrant dans le lit près de sa compagne pour l’enlacer dans une étreinte exubérante. « Au cas où tu n’aurais pas compris le message… » Murmura-t-elle dans l’oreille rose près de sa bouche. « Je suis sur le point de m’évanouir tellement je suis heureuse. »

Gabrielle sourit largement sur la peau douce qui l’entourait. « J’ai compris le message », répliqua-t-elle dans un murmure satisfait. « Moi aussi. »


La tempête avait empiré, se rendit compte Gabrielle, tandis qu’elle était bien au chaud dans le lit à écouter Xena s’affairer dans la chambre. Il ne s’était pas passé beaucoup de temps parce qu’aucune d’elles n’était vraiment d’humeur à dormir et elle se mit presqu’à rire quand elle entendit le son bas et mélodieux de Xena qui chantonnait tout en se déplaçant.

Bons dieux. Gabrielle se mordit la lèvre et leva les yeux vers le ciel froufroutant du lit à baldaquins. Elle est grisée. Une douce sensation la toucha quand elle se souvint de la dernière fois qu’elle avait vu son âme-sœur d’une telle bonne humeur. La dernière fois ? La seule fois, Gabrielle… quand elle avait soupçonné qu’il serait possible qu’elle n’aille pas passer l’éternité au Tartare.

Et tu craignais qu’elle ne soit déçue. Oh bon sang. Elle jeta un coup d’œil à sa compagne qui avait enfilé une tunique large bleu pâle et avait démarré un petit feu dans l’âtre pour faire chauffer de l’eau. Dehors, des coups presque incessants de tonnerre ponctuaient les éclairs et le tambourinage de la pluie battante emplissait la chambre. Gabrielle était très contente d’être là où elle était, avec la présence proche et réconfortante de Xena.

Un léger coup retentit par-dessus le bruit de l’averse et elles échangèrent des regards tandis que Xena se mettait debout et traversait la pièce. « J’y vais. » Elle remua la main dans la direction de la barde. « Reste bien assise. »

La guerrière mit la main sur la poignée et la tira avec précautions, révélant le visage soupçonneux de Mestre. « Salut », dit Xena d’une voix traînante puis elle s’éclaircit la gorge. « Je veux dire, qu’est-ce que vous voulez ? »

La fille arborait une expression renfrognée. « Y a des fuites dans la salle principale, alors on vous porte la nourriture ici. » Elle poussa un plateau vers la guerrière et attendit qu’elle le prenne puis elle tourna les talons et partit.

Xena la regarda partir. « Bonne journée », dit-elle d’un ton neutre au couloir vide, avant de rentrer la tête à l’intérieur et de refermer la porte. « Elle est gentille. » Elle regarda le plateau, distinguant des petits pains et une sorte de pâte à tartiner ainsi qu’un bol couvert qui sentait pas mal les œufs. « Miam. » Ses yeux brillèrent dans la lueur faible vers son âme-sœur.

Gabrielle se mit à rire. La tempête au dehors avait obscurci l’aube naissante et Xena avait allumé des chandelles dans la chambre, qui la peignaient d’une lueur jaune chaleureuse. L’air était humide et froid et la barde débattit brièvement avant de se décider à se tortiller pour sortir du lit et rejoindre son âme-sœur près de la table. « Qu’esse tu fais ? »

La guerrière leva les yeux de son travail avec un sourire radieux. « Je rends des hommes malheureux. Tu veux m’aider ? » Elle tapota le banc capitonné près d’elle et passa un bras autour de la barde quand celle-ci s’assit à son tour. « Je change la garde ici, tu vois… » Elle pointa. « Pour avoir trois points de plus ici et ici et ici. » Un long doigt toucha les trois points sur ce que Gabrielle reconnut être une carte du château. « Et j’ajoute trois tournées pour qu’ils se recoupent ici, et ici. »

Gabrielle cligna des yeux. « Oh. » Elle regarda la grande femme qui avait recommencé à chantonner. « Et tu fais ça pour… ? »

« Hmmm… quoi ? » Xena la regarda. « Ah… et bien, parce que quiconque s’approcherait du château depuis cette direction… ou cette direction, ou sous cette arche, ou derrière le bassin ici… serait indétectable autrement. »

« Ouaouh », répondit la barde respectueusement. « Oui… je vois combien ce serait ennuyeux… alors pourquoi personne d’autre ne l’a vu ? »

Des cils noirs battirent doucement sur des yeux bleus brillants. « Parce qu’ils ne sont pas moi. » Un sourire brillant s’ensuivit. « Parce qu’ils ne pensent pas en cercles… » Elle bougea un doigt dans trois dimensions. « Ils ne pensent qu’à l’assaut frontal. » Elle traça une ligne sur la table. « Ou en défense… j’essaie de me mettre dans les bottes de l’autre gars et je pense offensive. » Un haussement d’épaules. « Comme… comment j’attaquerais ce château si j’avais une armée… ce genre de truc. » Une pause. « Tu te sens bien ? » Xena la regarda avec inquiétude.

Gabrielle se frotta l’oreille et refréna un sourire. « Je vais très bien, merci », rassura-t-elle son âme-sœur. « Et tu ne vas pas me demander ça pendant neuf mois, si ? » Elle la regarda et reçut une expression penaude en retour. « Oui oui… c’est bien ce que je pensais. » Elle tapota le bras de sa compagne. « Garde ça pour plus tard quand je serai énorme et que je ne pourrai pas bouger, d’accord ? »

Xena posa sa plume et se carra dans son fauteuil, étudiant la jeune femme près d’elle. « Nan… je ne pense pas que ce sera aussi ennuyeux pour toi », dit-elle en désapprouvant. « Tu es trop forte… » Elle toucha le côté de la barde judicieusement. « Plus tu as de muscles, plus c’est facile… parce que ton corps peut gérer la tension supplémentaire… c’est quand tu n’es pas habituée à l’activité que tu as de vrais problèmes pour porter. »

Gabrielle se redressa pensivement. « Vraiment ? » Elle posa la main sur son estomac et réfléchit. « Ça va être bizarre. »

La guerrière, pour une fois, interpréta correctement l’insécurité de sa jeune compagne. « Tu vas être vraiment mignonne enceinte. » Elle la prit dans ses bras.

« Merci. » Gabrielle enfouit son visage dans le tissu propre et doux. « Hé… » Elle leva les yeux, une expression diabolique dans le regard. « Maintenant j’ai l’excuse parfaite pour te chiper tes vêtements. »

Xena éclata de rire. « Je pensais exactement la même chose », admit-elle. « Comme si tu avais besoin d’une excuse avant. »

Un coup à la porte interrompit leur plaisanterie joyeuse et Xena tourna le regard. « Entrez. » Elle prit sa plume et la fit tourner entre ses doigts tandis que la porte s’ouvrait et que Bennu passait une tête trempée et échevelée. « Salut Bennu… viens par ici. »

Avec hésitation, il obéit, dégoulinant d’eau sur le marbre en se frottant les mains. « B’jour. » Il semblait soulagé de la voir. « Les tempêtes c’est horrible… tout est calme maintenant pour sûr. »

Xena fit un geste vers le fauteuil. « Assieds-toi… » Elle regarda la marmite d’eau chaude qui bouillonnait. » Attends… » Elle commençait à se lever quand Gabrielle la repoussa sur l’épaule.

« Je m’occupe de ça. Tu termines. » Elle lança un regard à sa compagne quand elle pensa avoir une protestation en retour et elle remua le doigt. « J’ai dit, laisse. »

Un sourire radieux lui répondit. « Ça va être dur. »

La barde se leva et traversa la pièce derrière elle en lui tapotant le dos. « C’est bon, tigresse… comme toi. »

Bennu regarda cet échange la mâchoire béante, perché nerveusement sur le bord du fauteuil douillet. « Ah… »

Xena eut un regard acéré. « Y a un problème ? » Ses yeux ne contenaient plus maintenant qu’une froideur toute affairée. « Je veux que cette routine de patrouille change aussitôt que possible. »

Il cligna des yeux. « Non non… bien sûr. » Timidement, il se leva et la rejoignit à la table pour regarder la carte. « Ah… oui… Garan a dit qu’on ne devait pas surveiller ce coin là… » Il posa un doigt énorme sur la carte. « Ou bien ici… parce que personne n’essaierait de venir par les plages. »

Un sourire narquois et froid se forma sur les lèvres de Xena. « Moi si. »

« Ah ouais ? » Demanda le grand soldat avec un ton surpris. « Pourquoi ? »

« Bien sûr. » Une réponse confiante. « Parce que personne de sensé ne le penserait et… personne ne défendrait ce coin. »

« Oh. » Il sourit avec hésitation. « C’est tordu ça. »

« Mm. » Xena retourna son attention à la carte. « Ajoute trois patrouilles de plus ici, et fais les commencer tout de suite… » Elle le regarda. « Ou bien dois-je supporter cette initiative en personne ? »

Il se gratta la tête. « Ben… certains d’entre nous… on pensait utiliser l’arrière de la grande écurie… y a pas beaucoup de bêtes là-dedans… pour que vous nous montriez un peu plus de ces trucs à l’épée… » Une tonalité d’espoir flottait dans sa voix. « Et pis, ben sûr… certains d’entre nous préfèreraient s’étrangler avant de vous revoir. »

La guerrière se mit à rire doucement. « C’est bien ce que je me disais… vous allez voir vos souhaits se réaliser… j’ai de l’énergie à revendre… alors si vous voulez qu’on commence, je vous retrouverai dans cette écurie dans un petit moment. » Elle se retourna et regarda la fenêtre. « Je ferais habituellement des exercices par ce temps, mais… » Un haussement d’épaules. « Par Hadès… je vais être gentille pour changer. »

« Pour chan… » Bennu arbora un sourire plus confiant. « Bien… bon, je vais prendre ça alors. » Il toucha les changements sur la carte. « Et on se r’trouve vite. »

Xena mit le menton sur une main et le regarda partir, puis elle prit un petit pain sur le plateau et posa une portion d’œufs dessus avant de prendre une bouchée. « Mmmm… je pense qu’on est toujours sur la liste des favoris… ce n’est pas trop mauvais. » Elle regarda Arès allongé à ses pieds et qui la regardait avec espoir. « Tu le penses aussi, hein ? » Elle mit une portion d’œufs dans un bol vide et le posa pour le loup affamé. « Et voilà. »

Gabrielle revint et posa une tasse fumante devant elle avant de dérober une bouchée de son petit déjeuner tout en s’asseyant. « Tu as raison. » Elle avala puis en reprit un peu. « Tu vas t’amuser avec les gars ? »

Xena finit son petit pain et se lécha les doigts. « Oui oui… à moins que tu ne veuilles que je reste avec toi ? »

La barde faillit laisser tomber sa tasse. « Quoi ? » Elle la posa avec soin et regarda la grande femme. « Xena, nous sommes en mission ici. »

Un hausement d’épaules. « Je m’en fiche », répondit cette dernière honnêtement. « Je me fiche de Garanimus, ou de Framna, ou de leurs armées puantes. » Le regard bleu la fixa. « Je m’inquiète pour toi. » Elle fit une pause. « Il y a eu de nombreuses fois où mes priorités nous concernant ont été fichues par ma faute, Gabrielle, mais ce n’est pas une de ces fois-là. »

Gabrielle prit plusieurs inspirations avant de répondre. « Je sais à quoi tu penses en disant cela, Xena… Qu’une bonne chose soit dite là maintenant, d’accord ? » Elle se rapprocha. « Nous n’allons pas laisser ça changer ce que nous faisons, compris ? Ces gens ont besoin de notre aide… et ça signifie qu’ils ont besoin de ton aide. » Une longue pause puis un sourire se dessina sur les lèvres de la barde. « Mais tu n’as aucune idée du bien que tu viens de me faire. »

Le sourire fut retourné. « Oh si je le sais. » Elle ébouriffa joyeusement les cheveux de Gabrielle. « Allons finir ce fichu truc alors, hein ? Pour qu’on puisse continuer… maintenant je veux vraiment voir les enfants de Jessan. » Elle réfléchit. « Oh oui… et rendre visite aux Amazones. »

« Beuuuh », acquiesça son âme-sœur. « Cela me donne… quoi… au moins deux mois avant que je trouve comment l’annoncer à mes parents ? » Elle eut une grimace comique. « Ça ne sera pas une de tes explications directes, Xena. » Un soupir. « Je peux juste imaginer les assomptions. »

Xena rit ironiquement tout en se levant et s’étirant. « Dis-leur que tu as avalé une graine de pomme et qu’elle a poussé », conseilla-t-elle d’un ton joueur tout en embrassant le dessus de sa tête, ratant l’expression soudaine et surprise qu’elle reçut de la jeune femme. « C’est une histoire qui en vaut une autre si tu manques d’explications. »

Gabrielle la regarda traverser la pièce éclairée par les chandelles et échanger sa tunique pour sa combinaison en cuir. « Oui. Je présume que ça l’est », murmura doucement la barde. « Hé Xena ? »

« Oui ? » La guerrière s’arrêta en plein mouvement pour passer sa cuirasse par-dessus sa tête.

« Est-ce que c’est possible ? »

Xena cligna des yeux et lentement les plaques s’installèrent sur ses épaules avec un haussement pour les mettre en place. « Bien sûr que non. » Elle attacha les verrous d’épaules. « Pourquoi ? »

« Comme ça… c’est juste une question… tu me connais. » La barde sourit. « Ça ferait une histoire géniale. »

La guerrière s’avança et se mit à cheval sur le banc, les avant-bras posés sur ses genoux pour regarder son âme-sœur avec un très grand sérieux. « A quoi penses-tu ? » Elle se rapprocha et prit les mains de la barde. « Tu veux revenir sur ta décision ? »

« Non. » Gabrielle scruta son visage avec attention. « Je… je souhaite juste… » Elle se tut, se sentant idiote. « Oublie… c’est un moment de bêtise de ma part… je… j’ai vraiment hâte que ça arrive. »

« Mais ? » Un ton doux, inexorable.

« Mais rien. » Gabrielle secoua la tête.

Un silence.

« Vraiment, dit la barde.

« Tu es fâchée qu’on soit ici… à la façon dont ça s’est passé… C’est Toris ? Il a… » Xena sentit qu’elle balbutiait. « Je sais… il y a quelque chose là-dedans, Gabrielle, je peux le sentir en toi. »

Un soupir profond. « Je veux que cet enfant soit de nous deux. »

Xena plissa le front. « Mais il sera de… oh. » Elle leva les mains de Gabrielle et les embrassa. « Pour ce qui me concerne, il le sera. »

« Je le sais bien. » La barde sourit. « Tu vois ? Je t’ai dit que c’était de la bêtise. » Elle libéra une de ses mains et tapota la joue de Xena. « Ce n’est pas comme si nous avions le choix. »

Xena se leva, visiblement perturbée et elle alla à la fenêtre. « J’aurais pu demander un service », répondit-elle tranquillement. « Les dieux m’en doivent bien assez. » Elle se retourna. « Tu aurais dû dire quelque chose, mon amour. »

La barde secoua lentement la tête. « Non… je n’en veux pas… tu ne leur a jamais rien demandé. Je ne veux pas que ce soit sur mon ardoise. » Elle prit une inspiration et se leva pour aller retrouver Xena. « S’il te plait… ne t’en fais pas pour ça, Xena… c’était tellement agréable de te voir heureuse toute la matinée. »

Lentement, la guerrière sourit. « Très bien. » Elle prit la barde dans ses bras. « Il pourrait aussi bien être de moi vu la façon dont je me sens. »

Gabrielle sentit le battement du cœur à travers le cuir et elle sourit la bouche contre le tissu. « Je sais… c’est tellement mignon. » Elle se recula et sourit d’un air espiègle. « J’espère que tu vas penser à t’arrêter de chantonner quand tu battras tous ces types. »

Un haussement de sourcil. « Hmph… et toi tu vas faire quoi ? »

« Je vais essayer de faire parler la princesse… il se passe quelque chose ici, tu sais », répondit la barde d’un ton pratique.

« Alors sois prudente », lui conseilla doucement Xena en se rapprochant à nouveau.

« Moi ? » Le son étouffé s’éleva. « Tu vas te battre avec des dizaines de types méchants et mal attifés qui portent des armes acérées et moi je vais faire une bataille de cerveaux avec une princesse rachitique à peine poussée et tu me dis à moi d’être prudente ? »

« Oui oui. »

« D’accord. »

Le tonnerre roula sur elles, éclairant proprement deux corps tellement serrés qu’ils pouvaient ne faire qu’un.


Gabrielle se permit de prendre un long bain luxurieux dans l’eau chaude fournie par le feu préparé par son âme-sœur. Elle se dit qu’essayer de sortir la princesse royale du lit juste après l’aube n’était probablement pas une bonne idée de toutes les façons et en plus, combien de fois avait-elle eu l’occasion de s’offrir un bain dans une baignoire en marbre ?

Elle soupira et s’adossa, éclaboussant un peu des pieds dans l’eau bouillonnante et elle inspira la fumée légère et odorante. Les bains n’étaient jamais comme ça à Potadeia, se souvint-elle. Là-bas, c’était une tâche du soir, faite par une Hécube fatiguée et distraite après que son père se soit, soit endormi, soit rendu à l’auberge. La baignoire était vieille et pleine d’échardes, et l’eau était au mieux tiède, et ça avait été son travail de s’assurer que Lila était bien lavée, pour épargner du temps et des efforts à sa mère.

Et bien sûr, avec Xena… et bien, s’il y avait de l’eau c’était bien assez, peu importe la température autour d’elles. Elle avait toujours considéré que la guerrière l’aimait comme ça, jusqu’à cette soirée spéciale.

La journée avait été longue, froide et pluvieuse et elles avaient  avancé péniblement dans de la boue à hauteur des genoux la plus grande partie du temps. Les jambes d’Argo était couvertes de boue jusqu’aux genoux et Gabrielle avait cessé de parler depuis longtemps pour économiser son énergie pour marcher et trembler. Elle voyageait avec Xena depuis seulement six mois et son corps commençait à peine à s’ajuster à son nouveau style de vie.

Quand Xena s’était finalement arrêtée, vers le soleil couchant, elle avait tranquillement et péniblement marché jusqu’à un rocher et s’était assise, sans même se rendre compte où elle était jusqu’à ce qu’une main lui touche l’épaule, et elle avait levé les yeux vers un visage couvert de boue et trempé. « Je me reposais juste un instant… je vais repartir », avait-elle dit, ne voulant pas frustrer l’ex seigneur de guerre habituellement impatiente.

Un regard bleu fatigué l’avait étudié puis un léger sourire s’était installé sur le visage habituellement sévère de la guerrière. « Pas ce soir. Viens. »

Elle avait pris la main tendue de Xena et s’était laissée conduire dans ce qu’elle devinait maintenant être une auberge, entendant le faible cliquetis des plats qu’on servait et sentant la chaude odeur de ragoût de bœuf dans l’air. Mais Xena ne s’était pas arrêtée là, elle avait continué dans un couloir jusqu’à une suite à l’arrière, où elle avait échangé des mots à voix basse avec les deux femmes qui travaillaient dans la chambre, avant de leur passer des pièces.

Gabrielle avait regardé dans la pièce et cligné des yeux. Elle était grande avec un feu chaud dans un coin, mais le centre était occupé par une énorme baignoire en bois avec des nuées de fumée qui s’en élevaient. Xena avait observé le résultat puis s’était retournée. « Ça te dit un bain chaud ? »

La barde ne pouvait que la regarder dans un silence béat, ce qui provoqua un rire las de la part de sa grande compagne. Elles s’étaient déshabillées et avaient grimpé dans la baignoire, et elle avait manqué s’évanouir au pur plaisir d’avoir chaud et d’être propre, pour ce qui lui semblait être la première fois depuis bien longtemps. Elle s’était frottée partout et à la fin, elle s’était contentée de se détendre, et avait regardé la guerrière silencieuse, qui lui faisait face depuis le côté opposé de l’énorme baignoire. « C’était génial », avait-elle dit en soupirant.

Xena avait souri, une chose rare à ce point et elle s’était étirée. « Oui… j’oublie parfois combien j’aime un bon bain chaud. »

Gabrielle l’avait franchement dévisagée avec de grands yeux. « Vraiment ? Je pensais que tu n’aimais que les trous boueux froids et inconfortables » avait-elle balbutié. « Et dormir sur des rochers. »

Pendant un instant, elle avait pensé que Xena allait retourner dans sa coquille sévère mais la guerrière lâcha finalement un rire ironique. « Nan », avait-elle admis. « Mais on est coincées avec ça… on n’a pas besoin de se plaindre. » Elle avait fini de faire trempette et s’était levée hors de l’eau, roulant la tête pour relâcher ses épaules tandis qu’elle se séchait avec un soupir quasiment silencieux.

A contrecoeur, la barde s’était rincée une dernière fois et était sortie de la baignoire en se tortillant et, sans regarder ce qu’elle faisait, elle avait glissé sur une petite flaque d’eau, criant un peu quand elle avait vu le sol monter bien trop vite.

Elle ne le toucha jamais. Des mains puissantes l’avaient saisie et remise droite sur ses pieds tellement vite qu’elle eut besoin d’une minute pour reprendre son souffle. « M… mer… merci. »

« Tu peux rester loin des ennuis pendant une seule marque de chandelle ? » Avait demandé Xena exaspérée.

Ses épaules s’étaient affaissées et elle avait regardé le sol, l’eau s’écoulant de ses cheveux clairs. « Je présume que non », avait-elle dit en soupirant. « Désolée. »

Sans qu’elle s’y attende, elle avait senti une main lui tapoter la joue et lui lever la tête. « C’est bon. » La guerrière avait ri. « Qu’est-ce que je ferais si je ne t’avais pas pour m’occuper, hein ? » Elle regarda autour d’elle puis de nouveau la barde. « En plus… tu me donnes une bonne excuse pour passer une nuit hors du mauvais temps. »

« Moi ? » Gabrielle avait protesté. « Je ne t’ai pas demandé de t’arrêter ici. »

Un haussement d’un sourcil noir et bien dessiné.

« Ce n’est pas que je n’apprécie pas », avait admis la barde. « J’étais plutôt fatiguée. » Une pause. « Et mouillée. » Une autre pause. « Et j’avais vraiment froid. » Un soupir. « Merci, Xena. »

Elle avait reçu un rire de bon cœur de la femme habituellement exaspérée.

Et plus tard, bien lovée dans son petit lit, laissant l’odeur des couvertures propres monter autour d’elle, elle était restée réveillée assez longtemps pour regarder, à travers ses yeux plissés, Xena se permettre le luxe d’une chemise propre au lieu de dormir dans la combinaison en cuir et se coucher dans l’autre lit de la pièce avec une expression de soulagement presque pathétique. Et de s’envelopper dans le couvre-lit chaud, un bras enroulé autour de l’oreiller soyeux.

« Xena ? » Avait-elle demandé doucement.

Le regard tellement bleu que la lumière de la chandelle ne parvenait pas à l’atténuer s’était tourné vers elle. « Oui ? »

« Ça ne m’ennuie pas de dormir sur les rochers tant que je suis avec toi. » C’est son enthousiasme juvénile qui s’était exprimé mais elle l’avait pensé, aussi idiot que ça lui paraissait depuis.

Un silence absolu avait accueilli sa déclaration pour l’instant, elle avait alors pensé que Xena n’allait pas répondre, et elle avait soupiré pour elle-même et s’était blottie un peu plus dans ses couvertures.

« Gabrielle ? »

La chaleur était ostensible dans cette voix. « Oui ? »

« Merci. » Un léger soupir. « Maintenant dors. »

Mais elle avait vu le sourire tranquille, là dans la lumière de la lune qui passait par la vitre et la baignait d’argent, et pendant un bref moment, elle avait vu sa compagne sévère et peu communicante dans une lumière totalement différente… Moins de la guerrière, moins de la tueuse froide et sans cœur, et plus d’une personne, comme elle-même, qui pouvait apprécier un bain chaud dans une journée froide et pluvieuse.

Maintenant, bien sûr, Gabrielle rit pour elle-même, elle savait bien mieux combien son âme-sœur était une bête de plaisir, cette fraudeuse adorable. Elle appréciait ce matelas doux et moëlleux autant que la barde, peut-être plus.

Elle sortit de la baignoire et se sécha avec une des serviettes agréablement parfumées, ensuite elle alla dans la pièce principale et sortit une tunique propre dont elle ajusta les replis autour de son corps, examinant les effets dans le miroir.

Une jeune femme tranquille et sérieuse la regardait, plus vieille que dans son souvenir, mais aussi bien plus assurée qu’elle n’avait jamais espéré l’être. Elle mit les mains sur ses hanches et regarda son reflet d’un air désabusé. « Xena, il faut que tu fasses examiner tes yeux bleus de bébé. Je ne rayonne ni en forme ni en silhouette. »

« Roo ? » Arès trottina vers elle et leva les yeux vers elle d’un air interrogateur. Il la tapota dans le ventre de son museau et glapit en remuant la queue.

Elle le regarda. « Bien sûr… bien sûr… Tu me le dis MAINTENANT. » Elle le réprimanda, riant quand elle vit ses oreilles tomber pathétiquement. « Oh… je sais que tu as essayé hier… c’est bon. » Elle lui frotta doucement la tête, puis elle alla vers la table et s’assit, tirant vers elle son journal. « Bon sang bon sang bon sang… J’ai une sacrée histoire à noter aujourd’hui. » Elle aiguisa sa plume et rit tandis qu’elle mettait ses pensées en ordre.

Un coup à la porte l’empêcha de commencer, cependant, et elle leva les yeux. « Entrez. »

La porte s‘ouvrit, poussée contre le mur et Silvi glissa à l’intérieur, impeccablement vêtue d’une longue robe flottante qui mettait en relief son physique presque douloureusement mince. « Bonjour. »

Gabrielle hésita, puis se décida pour un sourire radieux au lieu d’une révérence. « Bonjour… tu te lèves tôt. »

Silvi traversa la pièce, remuant son éventail vers le domestique qui la suivait. « Ferme la porte », ordonna-t-elle. « Et laisse nous. »

La porte se referma et Silvi se retourna regardant tranquillement la barde.

Gabrielle joignit les mains sur son journal et la regarda à son tour, contente d’être au moins sortie de la baignoire.

« Toi aussi tu te lèves tôt, Gabrielle », observa la princesse. « Aprsè une soirée aussi tardive, j’aurais pensé que tu aurais dormi ce matin. » Elle regarda subrepticement la pièce. « Où est ton amie ? »

Gabrielle haussa un sourcil blond. « Xena ? Elle ne dort pas tellement », répondit la barde avec un rire. « Elle est sortie faire travailler les troupes, ajuster la garde, ce genre de choses. » Elle fit tourner sa plume dans ses doigts. « J’allais voir si je pouvais te parler après avoir fini de mettre mon journal à jour. »

Sivi s’avança, s’éventant un peu. « Un journal ? Comme c’est intéressant. Qu’est-ce que tu mets dedans ? »

« Mes pensées… surtout », répliqua la barde. « Les choses qui m’arrivent… comment je les ressens, parfois des petites poésies. »

La princesse regarda le journal. « Il est plutôt grand… depuis combien de temps tu fais ça ? »

« Oh… juste près de trois ans, je pense. Je l’ai commencé peu après avoir commencé à voyager avec Xena. » Gabrielle prit une gorgée de son thé maintenant froid. « Tu ne veux pas t’asseoir ? »

Mais la jeune femme alla plutôt vers la fenêtre. « Tu portais une belle robe hier soir. » Elle regarda la barde par-dessus son épaule. « J’étais plutôt envieuse… et je crois que je te dois une excuse pour t’avoir considérée comme une barbare. Tu ne l’es pas. »

Cela lui valut un sourire chaleureux. « Merci… c’était plutôt une surprise… mais j’ai vraiment aimé. » Elle fit une pause. « Je ne m’habille pas souvent comme ça… la plupart du temps nous portons des trucs pratiques… quand on traverse le pays comme nous le faisons, c’est plutôt difficile de porter des fanfreluches. »

Silvi regarda autour d’elle. « Alors tu n’es pas très habituée à ceci. » Son visage prit une teinte légèrement amusée et elle revint vers la table avant de s’asseoir avec grâce sur le bord du banc. « Dis-moi comment est ta maison, Gabrielle. »

La barde croisa les mains en réfléchissant. « Et bien, nous vivons dans une cité nommée Amphipolis, et elle est beaucoup plus… petite, je pense, mais aussi plus colorée. » Elle regarda autour d’elle. « Nous avons des tapis peints sur les murs et des couchages en fourrure, et des oreillers partout. »

« Ça semble… joli », répondit la princesse puis elle s’éclaircit un peu la gorge. « C’est de là que tu viens ? »

Gabrielle prit une autre gorgée. « Non… mais ce n’est pas loin. Je suis de Potadeia… c’est un village fermier vraiment très petit. » Elle s’interrompit et regarda ses mains. « On élève des moutons aussi… mon père travaille la terre et ma mère est au foyer et elle a un petit jardin d’herbes. »

« Oh », murmura Silvi. « Tu as des frères et sœurs ? »

La barde hocha la tête. « Une sœur plus jeune, Lila. Elle vient d’avoir un bébé. » Elle sourit. « Il est vraiment mignon. »

La princesse tapota sa robe. « Tu leur rends souvent visite, alors ? »

« Bien sûr », répondit Gabrielle, un peu perplexe. « Nous nous y sommes arrêtées en venant ici, d’ailleurs. »

« Ah. » Le regard de Silvi croisa celui de la barde. « Et que pensent tes parents de ce qui t’est arrivé ? »

Pendant un moment, Gabrielle faillit perdre son sang-froid, tandis qu’elle cherchait une réponse à ce qui était, en surface, une question innocente. « Qu’est-ce que tu veux dire ? » Répondit-elle lentement, pour gagner du temps.

« Et bien… que tu voyages avec cette femme, et tout ça », compléta Silvi.

« Oh. » La barde eut un soupir de soulagement intérieur. « Ils n’étaient pas très… heureux de ça, au début… mais… l’an dernier environ, ils s’y sont plutôt faits… maintenant je pense qu’ils aiment bien Xena. » Elle fit une pause. « Pourquoi ? »

Silvi se pencha en avant et couvrit bravement la main de la barde de la sienne. « Ecoute… tu es une bonne personne, Gabrielle… je pense que nous… peut-être qu’on peut s’entraider, pas vrai ? » Elle regarda autour d’elle. « Si tu nous aides, je te ferai une place ici… elle ne pourra rien te faire. » Elle leva la main quand la barde commença à protester. « Non… attends ? Je sais que tu vas protester de ta loyauté… comme je l’ai dit, tu es une bonne personne, mais tout le monde peut voir qu’elle te domine… voici ta chance de te libérer. »

Les dieux soient loués, elle a assez parlé pour que je garde la mâchoire fermée, pensa Gabrielle en se mordant fort l’intérieur des lèvres. D’accord… d’accord… réfléchis, Gabrielle… ne réagis pas, réfléchis juste. Il se passe vraiment quelque chose ici… ça pourrait être ma meilleure chance de le découvrir. « Qu’est-ce que je dois faire ? » Finit-elle par répondre d’une voix prudente.

La princesse rayonna. « Je savais que tu serais d’accord… quand j’ai vu combien tu étais effrayée hier soir quand ces deux bêtes se battaient… j’ai dit à Vasi que tu serais de notre côté. »

J’étais effrayée que Xena ne le soulève pour l’envoyer par-dessus la table et ne ruine le dîner, Silvi… Songea Gabrielle. « C’était vraiment effrayant, oui… mais quel est le plan… qu’est-ce que je dois faire ? »

« Pas ici. » La princesse se leva et s’éventa. « Viens… Elanora et moi allons nous baigner bientôt… rejoins-nous et là, nous serons sûres d’être en privé. »

« Ma sœur et moi nous faisions pareil. » Gabrielle sourit d’un air ironique. « Très bien… Allons-y. » Elle rangea son journal et se leva, ajustant sa tunique avec des mains légèrement nerveuses. « Viens, Arès. » Elle tapota sa jambe, réconfortée par la sensation de chaleur apportée par le pelage tandis que le loup se pressait contre elle.

Silvi passa devant mais eut un regard par-dessus son épaule vers le loup. « Il va partout avec toi ? » Elle baissa les yeux. « Il est très grand. »

« Oui », répondit Gabrielle. « Xena lui a dit de le faire. » Ça devrait la calmer.

La princesse hoqueta. « OH… pauvre petite. » Elle lança un regard dégoûté à Arès. « Comme c’est horrible. » Elle baissa la voix. « Tu dois tout me dire sur Xena. »

« Tout ? » Demanda la barde.

« Oui », l’assura Silvi solennellement. « On doit profiter de tous les avantages… quelles sont ses faiblesses ? »

Les pâtisseries fourrées à la crème ? Gabrielle gloussa intérieurement. « Elle n’en a pas, que je sache », dit-elle à la princesse, d’une voix basse et sérieuse.

« Elle a soulevé ce connard hier soir… elle est vraiment aussi forte ? » Murmura Silvi d’un ton pressé.

« Oh oui », l’assura Gabrielle. « Elle est incroyablement forte… elle me soulève la moitié du temps et elle ne s’en rend pas compte… et bien sûr tu sais qu’elle peut soulever Argo. »

« Argo ? »

« Son cheval. »

« Non ! » Silvi hoqueta. « C’est pas vrai ! »

« Absolument », insista Gabrielle. « Une fois je l’ai vue attaquer cinq cents hommes… toute seule, et elle n’avait même pas une égratignure. »

La princesse écarquilla les yeux d’horreur. « Par les dieux… c’est horrible ! »

« Mm… » approuva Gabrielle. « Le sang coulait si épais qu’on aurait dit une rivière… et, à propos, elle attrape des poissons à mains nues et elle peut courir plus vite qu’une panthère. »

« Une panthère ! »

« Oui… elle a ces cicatrices sur les bras… » Gabrielle toucha le haut de ses épaules. « Elle a étranglé une panthère à mains nues une fois. » Là, elle était vraiment accrochée. » Et tu sais, elle peut boire des tonneaux de bière et ça ne l’affecte jamais… et elle peut courir des jours et des jours et des jours… elle n’est jamais fatiguée et jamais blessée… c’est flippant parfois. »

Silvi mâchouillait ses ongles à ce moment. « Oh bon… oh bon… c’est pire que ce que j’imaginais… les dieux soient remerciés qu’ils t’aient mise de notre côté… qu’est-ce qu’on va faire… tu es notre seule chance. »

« Pour faire quoi ? » Demanda tranquillement Gabrielle.

« Eh ben… pour la droguer et l’endormir, bien sûr », dit la princesse d’une voix étouffée. « C’est ce qu’on va faire avec tous… avant d’ouvrir les portes et de laisser nos bons amis et sauveteurs entrer. » Elle tira sur la manche de Gabrielle et l’emmena dans une petite antichambre où la barde pouvait entendre des cliquetis subtils et des sons métalliques en provenance de la grande pièce derrière. « Viens… on va planifier tout ça… tu vas rencontrer le champion de notre cause. »

Oh bon sang. Gabrielle soupira silencieusement.  Dans quoi je me suis fourrée là ? 


Il lui fallait produire un énorme effort, songea Xena, pour ne pas siffler joyeusement tandis qu’elle avançait dans le sombre couloir principal et se dirigeait vers la porte qui menait hors de la vieille écurie. Elle fit un détour vers la vitre pour regarder dehors, observant la pluie lourde peindre les panneaux en plomb avec un plaisir absent tout en se passant en revue les révélations de la matinée.

C’était un mélange curieux d’euphorie et d’un vague embarras, tandis qu’elle laissait la sensation de la condition de sa compagne lutter avec sa propre contrariété de ne pas l’avoir vu avant qu’elle ne lui en parle.  Oh et comment elle lui en avait parlé… bons dieux aux petites bottes en poisson. Ce n’était pas assez qu’elle ait été imperméable aux signes sur Gabrielle… mais ne pas se rendre compte des évolutions de son propre corps ?

Xena leva les deux mains et les laissa retomber sur ses cuisses. Je me sens tellement idiote… Elle sourit à son reflet.  Mais je m’en fiche plutôt. Maintenant, la rêverie bizarre, son manque d’attention et les drôles d’habitudes pour se nourrir dans lesquelles elle s’était trouvée ces derniers temps, prenaient un sens plutôt raisonnable… étant donné ce que lui avait dit Jess après qu’elle lui eut confié que Gabrielle avait un désir d’enfant.

Mais…  Elle leva lentement un doigt et traça la progression d’une goutte d’eau de l’autre côté de la vitre tandis qu’elle glissait lentement. Nan… ça devait être une coïncidence… elle ne pouvait pas avoir ressenti les effets le jour où Cyrène et elle étaient allées à la foire.

Son esprit revint en arrière et elle réexamina la soirée en question, se souvenant des regards bizarres que lui lançait sa mère tandis qu’elle mangeait joyeusement un morceau de chaque chose que les étals offraient… et la sensation de distraction étourdie lui revint également.

Mais c’était totalement impossible.

La coïncidence et le besoin d’écarter son esprit loin de tout ce qui se passait étaient la seule réponse logique. En plus, se souvint Xena, elle aimait la plus grande partie de ces trucs de foire, elle l’avait toujours fait, même gamine. Elle sourit à son reflet déformé, puis se retourna et alla de nouveau vers la porte, se laissant aller à son désir en sifflant une vieille chanson que sa mère chantonnait souvent en déplumant les poulets.

« Ouaouh, tite bourgeonne. » La voix rocailleuse l’arrêta et elle se retourna.

« Bonjour, Grandma. » Elle fit un sourire à la vieille femme. « Belle journée, hein ? »

La cuisinière ricana. « T’as besoin de verres là, je pense. » Ses yeux noirs et usés étudièrent la guerrière, qui bondissait légèrement sur place sur l’avant de ses pieds. « Qu’esse qui t’rend si joyeuse en ce matin dégoûtant ? »

Xena prit une inspiration puis fit une pause. « Hum… » Elle haussa les épaules. « Je suis joyeuse, c’est tout… c’est un crime dans le coin ? » Demanda-t-elle en haussant un sourcil.

« Eeeeh ben… » Grandma pencha la tête d’un côté et étudia la grande femme. « T’as l’air d’un chat qu’a mangé un oiseau chanteur, on dirait. » Elle renifla. « C’est quoi ce sifflement… bien que si je me souviens bien, t’as un tas de chansons sympas. »

La guerrière rit puis prit une inspiration et chanta un couplet d’une chanson qu’elle avait sifflée, regardant avec amusement la vieille femme écarquiller les yeux. Elle finit puis fit un clin d’œil. « Faut que j’y aille. » Elle se retourna et bondit dehors, appréciant la sensation de la pluie froide qui la frappait.

Grandma la regarda disparaître puis secoua la tête. « Que j’sois maudite. »

Une tête échevelée sortit par la porte de la cuisine tandis que le serveur clignait des yeux dans la pénombre. « Par la Bonne Artémis… qui est-ce qui chantait ? »

Grandma le poussa hors du chemin. « Personne qui t’intéresse. Sors d’mon chemin, sac d’os. »

Xena accéléra, traversant la cour tandis que la tempête faisait rage autour d’elle. La pluie froide ravigorait ses sens et elle évita une pierre pavée brisée, ensuite elle sourit diaboliquement et changea de direction, se dirigeant vers le centre de l’espace ouvert. Une fois qu’elle eut atteint le petit trou dans le centre, elle sauta et se retourna deux fois, atterrissant à deux pieds dans la partie la plus profonde de la flaque, expulsant une cascade d’eau froide et boueuse.

« Ah. » Xena sortit la langue et attrapa quelques gouttes, puis elle s’accroupit et sauta vers le haut, se retournant à nouveau à la fin de son saut, prenant de grandes foulées à son atterrissage tandis qu’elle repartait vers la grande porte à demi fermée des écuries du château.

Dieux… que c’était bon de se sentir bien. De ressentir que pour une fois, au moins pour un court instant, les choses allaient bien. Elle était consciente que penser qu’il n’y aurait pas de problème… après tout, le simple fait de porter un enfant pouvait être dangereux. Mais… quelque part, aussi fort qu’elle l’essayait, elle ne pouvait empêcher son esprit de vagabonder sur la route de la spéculation, en pensant au bébé… est-ce que ce serait un garçon ou une fille ? Est-ce que le bébé ressemblerait à son âme-sœur ou bien à son frère ? Secrètement, elle avait l’espoir que les beaux traits sombres de sa famille iraient bien à l’enfant… bien qu’elle souhaitât un peu qu’il finisse avec les yeux vert brume uniques de sa compagne.

Il y a assez de bleu bébé dans la famille, je pense. Elle sourit et évita un poulet errant, qu’elle chassa avec quelques pas et elle le regarda battre des ailes dans un outrage dégoûté. Penser à l’enfant aussi tôt était…

Stupide, mais… Xena soupira et s’arrêta, se secouant vigoureusement tandis qu’elle atteignait le surplomb et elle mit les mains sur la porte. Elle se passa une main dans ses cheveux complètement trempés et elle remua les doigts pour les raidir un peu. Ok… ok… allons, Xena… il faut être un mauvais et méchant seigneur de guerre maintenant. Ravale et va jouer ton rôle… allez… pense à trois jours de merde de cochon laissée sous le soleil.

Elle prit une inspiration et attendit qu’un air sérieux s’installe sur son visage. Puis elle tira sur la porte et entra à grands pas, avec un brusque signe de la tête au groupe d’hommes assemblés. « Bonjour. »

Elle se rendit compte qu’il y avait presque la moitié des hommes de l’armée rassemblés dans la pièce et la pensée la réjouit encore plus, si c’était possible. La moitié ? Bon sang… je présume que j’ai toujours cette bonne vieille magie, hein ? « J’ai entendu dire que vous vouliez avoir quelques leçons. »

L’homme le plus proche, un soldat trapu avec des cheveux châtain coupés très courts lui sourit, montrant un espace entre ses dents de devant. « Si qu’on doit être coincés avec toi, on f’rait aussi bien d’apprendre quéque chose », lui dit-il franchement. « Palton là-bas a raconté des histoires sur comment il t’a vue tenir tête à toute une armée. C’est vrai ? »

Un cercle solide s’était rassemblé autour d’elle, la fixant avidement.

Xena sourit, de son plus grand et méchant sourire imaginable. « C’est vrai. Vous voulez voir comment ? »

Ils lui sourirent en retour.

« Très bien. » Elle repoussa ses cheveux mouillés de ses yeux et recula d’un pas, puis elle dégaina son épée. « Allez-y. » Elle leva sa main libre et leur fit paresseusement signe d’avancer. « Venez m’attaquer. »

« Tu es sérieuse ? » L’homme couina en regardant le groupe assemblé.

« Je suis sérieuse », l’assura Xena, faisant tourner son épée dans des cercles parfaits. « Venez. »

« Tous ? » Demanda un autre homme, incrédule.

« Oui oui », l’assura la guerrière. « A moins que vous ne soyez tous pétochards. » Elle bougea ses pieds, sentant l’apport délicieux d’énergie la traverser et soulever les poils de sa nuque tandis que son corps répondait au défi, mélangeant la part d’Arès en elle avec la part d’elle qui réagissait à la condition de sa compagne, réclamant une action sauvage et joyeuse. « Cot cot… » Elle claqua les lèvres. « Cot cot cot… »

Ils grognèrent et le râclement du métal sur le cuir remplit la grande pièce quasiment vide, puis un cri s’éleva et ils foncèrent en avant, plongeant vers sa silhouette bondissante et moqueuse.

L’acier résonna sur l’acier, tandis qu’une dizaine de lames croisaient la sienne, et elle les laissa pousser ses bras vers le bas, la faisant s’accroupir. Elle se releva brutalement et le premier cercle tituba, surpris par la violence de son action. Elle croisa l’attaque de la deuxième vague, sa lame bougeant avec une telle rapidité qu’elle n’était qu’une simple lueur, repoussant coup après coup, tandis qu’elle bougeait constamment, s’écartant, évitant leur prise.

Oh… par les dieux que c’était bon. Xena lâcha un cri sauvage et effrayant et elle passa sous un long bras, tout en frappant de sa poignée un soldat déséquilibré, l’envoyant au sol. Une autre épée apparut dans sa vision périphérique et elle la repoussa, laissant son mouvement tournoyant se terminer pour frapper une autre lame qui visait ses genoux.

Elle sauta et les surprit, passant au-dessus de la première rangée pour atterrir derrière eux, puis elle tournoya et leur envoya une série rapide de coups de pieds, les envoyant voler pour la plupart tandis qu’elle se baissait et évitait les plongées frénétiques du deuxième rang. Elle tournoya à nouveau, amenant sa lame vers le haut et elle fit un cercle, croisant leurs attaques et leur infligeant des défaites, redirigeant leurs lames et évitant des mains, dans une débauche de talents martiaux que ces hommes, du moins, n’avaient jamais vus de toute leur vie.

Et plus que sûrement, ils ne reverraient plus jamais. C’était Xena à son meilleur jeu, et boostée par l’énergie sauvage que sa joie pompait en elle, elle dépassa même ses talents les plus développés, tandis qu’elle se lançait dans un autre salto et réussissait à désarmer une demi-douzaine d’homme en atterrissant, avec des mouvements rapides de son poignet qui fit croiser sa lame et les leurs pour les leur arracher. Un saut et elle était de l’autre côté et commençait à les attaquer dans le dos, plongeant en avant dans un style classique, se défendant avec ses avant-bras cuirassés, tandis qu’elle menait l’assaut avec son épée, avançant d’un pas à la fois tandis qu’elle forçait la ligne des hommes hurlants en arrière, et encore, et encore, tous leurs efforts futiles contre cette femme seule aux cheveux noirs qui ne cessa jamais de sourire tandis qu’elle les défaisait, pas même un instant.

« C’est comme ça. » Elle commença à leur faire le cours, tout en forçant un groupe contre une poutre et les désarmant proprement de ses coups de pieds talentueux. « Il faut toujours bouger. » Elle sauta par-dessus le groupe et en engagea un autre, se laissant tomber accroupie et les surprenant tandis que les coups pleuvaient au-dessus de sa tête, puis elle sauta à nouveau et les frappa avec un coup de pied latéral qu’ils ne la croyaient pas capable de faire. « Oh… et l’élément de surprise compte toujours pour beaucoup. »

Elle combattit le troisième et dernier grand groupe jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent contre une poutre et ils finirent le dos contre le silo de foin. Elle sourit encore plus et fit deux long pas en avant, puis elle sauta, faisant tourner son épée tandis qu’elle atteignait le point le plus haut et découpait le filet de foin qui laissa tomber une cascade de paille sur eux tous, les enfouissant jusqu’au cou. « Utilisez les outils que vous trouvez », ajouta-t-elle puis elle se retourna et bondit vers une poutre, regardant les groupes aux yeux écarquillés qui l’observaient de derrière les stalles. « Et il faut vraiment s’amuser avec ce que vous faites. »

Un instant de silence mortel s’ensuivit.

« Cot », dit Bennu faiblement tandis qu’il passait la tête depuis l’endroit où il était tombé près d’une mangeoire. « Cot… cot… »

Un chœur de caquètement emplit la pièce, recouvert par le rire clair et sonnant de Xena. Elle espérait que son âme-sœur s’amusait au moins aussi bien.


La salle de bains était immense, songea Gabrielle en suivant la princesse à l’intérieur, où Elanora attendait déjà, le visage renfrogné quand elle reconnut qui sa royale cousine avait amenée.

Il y avait un grand bassin enfoncé au centre de la pièce, les bords à hauteur de siège et des tissus cotonneux déjà préparés pour le séchage. Trois servantes se trouvaient tranquillement dans la pièce, faisant une courbette à la princesse quand elle s’approcha. « Sois contente, Elanora… comme je l’ai prédit, Gabrielle est avec nous », annonça la jeune fille. « Et elle jouera son rôle… c’est très bien que j’ai pensé à l’inclure, parce que je crois vraiment qu’elle est la seule à pouvoir venir assez près de cette femme pour lui donner le poison. »

La fille aux cheveux noirs eut un sourire à contrecoeur. « C’est bien, Ta majesté. » Elle inclina la tête vers Gabrielle.

Silvi se rengorgea. « Et mon père qui disait que je n’avais aucun talent pour prévoir… maudit soit son souvenir. » Elle alla vers la servante la plus proche. « Allez… baignons-nous… je trouve ce temps très inconfortable. »

Les servantes les aidèrent à se déshabiller, sauf Gabrielle, qui déclina avec un sourire, parce qu’elle n’avait que sa tunique et ses bottes à enlever. Elle attendit poliment qu’elles aient fini puis elle les rejoignit au bord du bassin, consciente de leur yeux curieux et avides.

Par les dieux… Elle les regarda à son tour. On peut pratiquement voir à travers elles. Les deux majestés étaient, c’est vrai, minces comme des pelures d’oignon, et leur peau était blafarde, presque translucide. La barde pouvait voir les veines bleues sous la peau et elle faillit faire un bruit de la langue pour désapprouver. Son corps bronzé, robuste et musclé était un contraste visible et surprenant et elle décida qu’elle préférait que ce soit comme ça.

« Vous ne sortez pas souvent, pas vrai ? » Demanda-t-elle d’un ton ironique tandis qu’elle se glissait dans l’eau très chaude et étirait ses bras le long des côtés. De la confiance, la voix de Xena fit écho dans sa tête. Tout vient de toi. « Ce n’est pas très sain. »

Les deux filles se regardèrent puis tournèrent leur regard vers elle. Gabrielle se rendit compte que l’autre chose qui les séparait était justement ça, elles étaient des filles et elle… Elle cligna des cils en réaction à la pensée. Elle, de l’autre côté, elle était une femme.

Beurk. Exprima son cerveau.  Je parie qu’elles me regardent comme je regardais Xena.  Un souvenir lui rappela la première fois où elles s’étaient baignées ensemble et elle rougit légèrement.

Sa sœur était très jeune. Sa mère… était sa mère. Xena… Elle se souvint de ce corps bronzé et fin avançant vers elle dans le soleil couchant. Xena était une femme, la première qu’elle voyait dans ce genre de situation de proximité et ça l’avait rendue consciente des parties d’elle-même qu’elle n’avait pas soupçonnées jusque là.

« Et bien », murmura Silvi en détournant le regard et en rougissant un peu. « Tu me sembles parfaitement saine. »

Elanora se contenta de fixer franchement. « Par la Grande Artémis… » Elle ricana. « Je crois que tu as plus de muscles que Vasi. »

Gabrielle sourit poliment et serra le poing, faisant sursauter les muscles de son bras. « Ils peuvent servir quelquefois », assura-t-elle à la jeune fille. « Bon… c’est quoi le plan ? »

Elles flottèrent toutes les deux pour se mettre de chaque côté d’elle. Elle résista au besoin incontrôlable de fuir et se força à rester immobile, tandis qu’elles s’avançaient. Elle se rendit compte que ses narines étaient écartées et elle dut se mordre la lèvre pour ne pas sourire à ce qui lui faisait penser à son âme-sœur dans la même situation.

« C’est vraiment très simple », dit Silvi, d’une voix douce. « Le soir avant qu’ils attaquent, nos gens vont servir de la nourriture avec des herbes, ça les fera dormir. Ensuite, à la nuit, nous allons ouvrir les portes et les laisser entrer, et voilà tout. » Elle échangea un regard avec Elanora. « Ils sont en chemin en ce moment… l’un de leurs hommes est déjà à l’intérieur et observe. »

Voilà. Gabrielle soupira silencieusement. Xena avait raison. Comme d’habitude. « Qu’est-ce que vous en tirez ? » Demanda-t-elle d’une voix tranquille. « En quoi cet autre seigneur de guerre est-il meilleur ? »

Silvi sourit. « Il me fait la cour. » Elle se rengorgea. « Et il a promis sur sa vie qu’il me verrait libre et assise sur le trône de mon père, sans cet animal. Ensuite… » Elle rougit. « Il m’a offert son cœur. »

La barde se frotta l’oreille.

« N’est-ce pas la chose la plus romantique qu’on n’ait jamais entendue ? » Elanora soupira, claquant des mains. « Il est très bel homme… la semaine dernière il a envoyé une fleur pour elle. »

Ay yi yi. Gabrielle se mordit la lèvre. « C’est… adorable », dit-elle. « Alors… après que tout soit terminé… tu vas… le faire roi, c’est ça ? »

« Et bien. » Silvi rit doucement. « Comme il sera mon consort et que je serai faite Reine, je suppose que oui… mais ça ne signifie rien pour lui. » Elle soupira puis leva les yeux. « Mais peut-être que… et bien, tu crois à la romance, Gabrielle ? Tu crois en l’amour… l’amour au premier regard ? »

Et me voilà coincée entre un Centaure et l’arrière-train d’un Sphinx. Gabrielle soupira d’un air désabusé. « Oui, en fait, oui, Silvi », répondit-elle. Un souvenir vivace d’un chemin poussiéreux au-dehors de Potadeia lui remplit la mémoire, quand elle avait vue pour la première fois, une femme féroce aux yeux sauvages, y gagnant d’un seul coup un futur, une âme-sœur et une meilleure amie. « Je… crois à ces choses. »

La princesse rayonna. « Alors viens… raconte-moi… raconte-nous, qu’est-ce que tu trouves romantique ? Ma fleur… et le poème adorable qu’il m’a écrit… ces choses me touchent au cœur. Et toi ?

Un petit sourire se fraya un chemin sur les lèvres de la barde. « Ce que je trouve romantique ? » Elle répéta la question puis pencha la tête en arrière et fixa le plafond. « Et bien… des choses différentes de celles que tu mentionnes, je présume… des lucioles… » Elle ferma les yeux. « Des couchers de soleil… la senteur du jasmin. » Elle ouvrit les yeux et regarda la fenêtre. « Un baiser sous la pluie. » Elle sourit pour elle-même. « Se réveiller un matin froid avec les bras de la personne aimée autour de soi, qui te garde au chaud. »

« Oh ! » Silvi inspira en frappant dans ses mains. « Tu as déjà été amoureuse, pas vrai ! »

Gabrielle hocha la tête. « Oh oui. » Elle referma les yeux et se laissa ressentir le sentiment chaud et assuré qui l’enveloppait d’un voile léger. « Les poèmes ne lui rendent pas justice. » Elle cligna des yeux vers les jeunes filles et secoua un peu la tête. « On vous fait toutes ces envolées… sur la dévotion éternelle… et l’amour courtois ceci… ou cela… »

« Oui… oui… » Couina Elanora. « Il y a plus que ça ? »

« Mmm. » La barde sourit. « On ne vous prépare pas au… côté physique… à ce que c’est… on ne vous dit pas comment aimer quelqu’un change la façon de le voir… comment vous… ressentez… ce qu’il est. » Elle soupira. « Comment on apprend ce qu’est son odeur… et le bruit de ses pas… ou ce qu’on ressent quand on est regardée… ou comment un toucher peut vous faire lâcher les genoux… ou comment simplement voir son visage peut faire fondre votre cœur. » Elle regarda Silvi qui la fixait, les yeux écarquillés. « C’est ça l’amour », dit-elle doucement à la jeune fille. « Ça vous relie… il ne s’agit pas de fleurs… de poèmes… ou de paroles. » Elle mit le poing sur son cœur. « C’est ceci… et c’est la chose la plus puissante que vous ressentirez jamais… ça changera votre vie pour toujours. »

Silvi pressa les mains sur sa gorge. « Tu me coupes le souffle », haleta-t-elle. « Quelle barde merveilleuse tu fais… être capable de faire ça. » Puis son jeune visage devint sérieux. « Gabrielle… pourquoi n’es-tu pas avec ton amour en ce moment ? Est-ce que Xena t’en a éloignée ? » Sa voix comportait une indignation outragée.

Un signe de tête. « Non. » Gabrielle choisit ses mots avec grand soin, ne voulant pas mentir, mais sachant que la vérité à cet instant détruirait la confiance qu’elle avait bâtie et la priverait de plus d’informations. « Elle ne l’a pas fait. »

« Tu as été mariée ? » Demanda Elanora avec sympathie, ayant apparemment oublié toute sa défiance et son mépris initiaux. « Comme c’est affreux. »

« Je l’ai été », répondit la barde. « Mais il est mort… très vite après notre mariage. » C’était la vérité… ou du moins ça s’en approchait.

« Oh ! » S’exclamèrent les jeunes filles en même temps, en pleine détresse. « Ne crains rien », l’assura Silvi. « Après que nous nous serons débarrassés de ces hommes horribles… et que je serai à ma place, je te trouverai quelqu’un pour s’occuper de toi, Gabrielle… en retour de ta loyauté. »

Silvi, si tu as de la chance, beaucoup de chance, la personne que j’aime plus que ma propre vie, s’assurera que tu ne passes pas le reste de la tienne enchaînée à un seigneur de guerre opportuniste. « Merci », répondit-elle simplement. « J’ai des… oh, je pense qu’on peut les appeler des poèmes d’amour… que j’ai écrits… vous aimeriez les entendre plus tard ? »

« De la part de la Barde de l’Amour… comme c’est romantique », soupira Elanora. « Oh oui, s’il te plait. »

Si tu répètes jamais ça près des oreilles de Xena, ce qui se trouve être approximativement d’ici à Athènes, la Barde de la Vengeance Cruelle viendra te rendre visite la nuit dans ta chambre avec un gâteau de boue. « Bien sûr. » Gabrielle sourit. « Est-ce que vous avez quelque chose à l’esprit pour le déjeuner ? »

« Ah… oui. » Silvi eut l’air immensément contente d’elle-même. « Je crois que nous avons du bouillon aujourd’hui. »

« Du bouillon », répéta lentement Gabrielle. « C’est de la soupe, n’est-ce pas ? » Elle pianota sur le bord du bassin. « Vous savez, mesdames… il faut que je vous dise que… l’amour demande beaucoup d’énergie. »

Des yeux jeunes et surpris se fixèrent sur elle. Elle plia un muscle. « Croyez-moi… et le bouillon n’entre pas dans le département de l’énergie. »

Elles se regardèrent, consternées. « B… b… bien, qu’est-ce que tu suggères ? » Demanda Silvi avec hésitation. « Je ne peux pas me permettre le gruau… il tombe en moi comme un sac. »

Gabrielle se gratta le nez. « Et bien… si vous me montrez où est la cuisine… je pense que je peux réparer ça. » Elle fit une pause. « Je sais cuisiner. »

Des grands yeux. « Vraiment ? » Demanda Silvi. « C’est stupéfiant. »

« Pas vraiment », lui dit la barde. « Il a fallu que je m’occupe de nous nourrir, Xena et moi. J’ai appris vite. »

« Beuh. » Elanora fit la grimace. « Je pense qu’elle est horrible… elle ne se contente pas de sucer le sang des cochons ou un truc comme ça ? »

Ceci faillit déclencher une colère homérique sans barrière mais quelque part, quelque part, Gabrielle réussit à garder le couvercle dessus. « Je… ne l’ai jamais vue faire ça », dit-elle d’un ton traînant, en prétendant être dégoûtée. « Elle préfère la viande crue. » Une pause. « Elle et le loup… ils partagent, vous savez. »

« BEEUUUHHH !!! »

Arès passa la tête et mit ses pattes sur la pierre. « Roo ?? » Il ruina son effet de dégoût en l’embrassant affectueusement sur la tête. « Agrrruoo ? »

« Arès… arrête ça. » Elle soupira en se frottant les oreilles. « C’est vraiment un gentil garçon. » Puis elle leva les yeux vers les deux jeunes filles. « Ecoutez… ce truc… hum… » Elle prit une inspiration. « Je ne… ça ne va pas lui faire de mal, hein ? Juste l’endormir ? » Elle hésita. « Je ne pense pas que je pourrais… hum… »

Silvi tendit la main et lui tapota le bras. « C’est juste un truc pour dormir… mon homme l’a dosé et nous l’avons testé la semaine dernière… ne t’inquiète pas. » Une pause. « Et après… mon amoureux s’occupera d’elle… tu seras en sécurité, Gabrielle, je te le promets. »

Elle croit en lui. Pensive, la barde s’en rendit compte. Et la pensée de lui enlever cette croyance que quelqu’un a en quelqu’un d’autre… peut-être qu’elle a raison. Peut-être qu’il est… ce qu’il dit… un bon gars. « Merci », répondit-elle tranquillement. « On déjeune ? » Et ensuite, une visite à l’écurie.


« Très bien… ça suffit pour aujourd’hui », dit Xena d’un ton sec tandis qu’elle rengainait son épée avec soin dans son étui. « Je veux que ces quartiers soient propres quand je reviendrai ce soir après le dîner, compris ? »

Des signes de tête épuisés mais le murmure des conversations ne comportait aucune malice, il reflétait les discussions sur les combats et la technique, et quelques-uns des tours qu’elle leur avait douloureusement enseignés. Elle s’appuya contre un support et les regarda sortir en file indienne, fit un signe de la main à Bennu qui avait subi, peut-être injustement, la brutalité de son enseignement. Il avait quand même l’air enjoué et il lui fit un grand sourire tandis qu’il se retournait et sortait en dernier.

Elle lui sourit en retour puis se repoussa du support et avança péniblement vers l’endroit où Argo était confortablement installée, mâchant une bouchée de foin odorant. « Salut, ma fille. » La guerrière se laissa tomber sur le ballot près de la stalle et la jument s’avança volontiers, soufflant des morceaux de foin partout sur sa cavalière. « Oh… merci. » Xena se brossa et rit, puis elle gratta les oreilles de la jument. « J’ai un secret à te dire… »

Argo se rapprocha et mit le museau dans la poitrine de la guerrière.

« Oui… tu vas bientôt être tante », murmura Xena dans l’oreille du cheval.

La jument hennit et secoua la tête.

« Non… non… c’est vrai… tu vas être tante », insista sa cavalière, en faisant tourner quelques crins. « Gabrielle va avoir un bébé… ce n’est pas génial ? »

Elle fut pratiquement repoussée par un museau récalcitrant. « D’accord… d’accord… ce n’est peut-être pas si génial pour toi… mais ça l’est pour moi. » Le cou soyeux était un endroit confortable pour poser un instant sa joue. « Je vais avoir une autre chance, Argo… et j’ai peur, et je suis heureuse… j’espère que je ne vais pas tout faire capoter cette fois. »

Un reniflement.

Xena rit doucement. « Merci pour la confiance. » Des bruits de pas dans le foin boueux l’alertèrent et elle leva les yeux pour voir Garanimus qui traversait l’écurie. Même sa présence ne pouvait mettre un frein à sa bonne humeur, se rendit-elle compte, et elle s’adossa à nouveau dans le ballot, croisant les jambes aux chevilles tout en attendant qu’il arrive.

Il s’arrêta à un mètre d’elle et observa la pose détendue. « J’ai entendu dire que j’avais raté l’école des méchants coups. »

Un haussement de sourcil noir. « Tu veux une leçon privée ? » Elle sourit mais pas un de ces gentils sourires. « Je suis prête pour ça. »

Il leva les deux mains. « C’est une arène dans laquelle je ne me mesurerai pas à toi, Xena », répondit-il. « J’ai eu une réponse de Framna… je pense qu’il a acheté le marché à moitié. Il vient dans cette direction… mais il dit que c’est pour nous rencontrer… » Il eut un regard direct vers Xena. « Et trouver une issue. »

Elle croisa les mains sur son ventre et l’observa. « Très bien… ça semble plutôt bien », dit-elle pensive. « Combien de temps avant qu’il n’arrive ici ? »

Un haussement d’épaules. « Demain soir… au plus tôt. » Il regarda autour de lui. « Je dois admettre que… ces fichus huttes ont meilleure allure qu’avant. » Son regard se fixa à nouveau sur elle. « Ecoute… Xena… je sais qu’il y a du sang versé entre nous… et tu ne vas pas faire ça pour l’amour du passé… mais c’est mieux pour ces gens. »

Xena ricana. « Tu te fiches de ces gens comme du cul lisse d’un Centaure, Garanimus… tu ne veux pas perdre ton petit ticket repas c’est tout, et le confort de l’endroit. » Elle avança un pied et le cogna légèrement dans le ventre. « Ne me sers pas de platitudes. Je vais le faire, mais reste hors de mon chemin et quand ce sera fini… je ne veux plus jamais entendre parler de toi, compris ? »

Il tressailit et se frotta l’estomac. « T’sais, Xena… c’est ce que j’ai toujours aimé chez toi… tu n’as jamais eu à te poser de questions sur ce que tu pensais. » Il lui fit un sourire sardonique. « Mais ce n’était pas si mal… nous avons eu du bon temps, tu dois l’admettre. »

Elle croisa les bras. « Un peu », admit-elle, laissant un sourire plisser son visage. « Mais pas beaucoup et le dernier a annulé tous les autres. » Maintenant son expression se durcissait. « Je ne suis pas vraiment du genre à pardonner. »

Il s’avança d’un pas. « Est-ce que tu sais au moins pourquoi je l’ai fait ? »

Le regard bleu le cloua. « Ils t’ont offert mille dinars pour nous vendre. »

Il eut le souffle coupé. « Tu savais. »

Elle hocha la tête. « Je savais. »

Fasciné, il se percha sur le bord de son ballot. « Mais tu es venue, quand même… pourquoi ? »

Un léger sourire ironique toucha ses lèvres. « Juste pour voir si je pouvais le faire », répliqua-t-elle tranquillement. « Je n’ai jamais pu résister à un défi. »

Il la regarda. « Bon sang… tu es folle. »

Xena rit. « Bien sûr que je le suis… je suis ici, pas vrai ? »

Garanimus secoua la tête. « Je ne pouvais laisser passer mille dinars, Xena… ça me tenait pendant un très, très long moment. Peut-être que ça m’a sorti de cette course à la belette. »

Un soupir. « Tu aurais pu juste me demander. Je t’aurais fait une proposition. » Elle le fixa. « C’est pour ça que tu te bats pour rester ici… pas vrai ? Tu veux prendre ta retraite ? »

« Tu ne m’aurais pas laissé partir. » Il ricana doucement, puis fit une pause, en la regardant avec incertitude. « Tu l’aurais fait ? »

Elle se pencha en arrière et soupira. « Je commençais à être lasse de ça, à ce moment-là déjà, Gar… » Elle roula la tête d’un côté en le regardant. « Oui… je l’aurais fait… je t’aurais insulté… donné quelques coups… mais oui. »

Il ferma les yeux. « Allez savoir. » Un haussement d’épaules. « Tu aimes ce que tu fais maintenant, honnêtement, Xe ? »

« Oui… honnêtement. » Elle rit doucement. « Il m’a fallu du temps pour m’y faire… mais… oui. »

Leurs regards clairs se croisèrent et le visage de Garanimus s’adoucit et perdit beaucoup de son cynisme ardu, et Xena fut énergiquement rappelée de pourquoi ils avaient été attirés l’un vers l’autre, ces nombreuses années auparavant. « On fait la paix ? » Elle laissa sa propre expression se détendre dans un sourire tranquille, et elle tendit la main.

Il la prit, serrant son avant-bras avec gentillesse. « On fait la paix. »

Ils gradèrent le silence puis il relâcha sa prise et regarda autour de lui. « Ces hommes parlent de toi comme si tu étais le Dieu de la Guerre, tu sais. »

Elle roula les yeux. « Oh, par les boules du Centaure… NE VA PAS PAR-LA », s’exclama-t-elle avec dégoût. « J’ai assez d’ennuis avec lui. »

Garanimus rit. « Bien sûr, bien sûr… t’as donné son nom à ton chien, Xena… à quoi tu t’attendais ? » Il esquissa un salut ironique puis se retourna pour partir. Il fit un pas puis se retourna. « Tu es de bonne humeur… je vais prendre le risque de te demander alors. Toi et la gamine… vous êtes ensemble ? »

Xena leva les yeux de l’armure qu’elle ajustait. « Ensemble ? Non. Ensemble n’est pas le mot pour ce que nous sommes. »

Il accepta cela. « Très bien… alors… »

« Le mot pour ce que nous sommes c’est mariées. » Xena baissa à nouveau les yeux et tapota l’armure avec la poignée de son épée.

« Mariées », répéta-t-il faiblement. « Toi… et la gamine ? »

Xena hocha la tête. « Ouaip. » Elle leva les yeux. « Et ce n’est pas une gamine. »

Il cligna des yeux puis s’assit brusquement sur le ballot. « Oh. » Il fit une pause. « Je ne… ah… je n’ai jamais pensé… hum… je n’ai jamais imaginé que tu étais du genre qui se marie, Xena. »

Elle lefixa, amusée. « Les choses changent. » Elle fit une pause. « Les gens changent… j’ai changé. »

Garanimus ne répondit pas, il se contenta de rester assis, mâchant un brin de foin pendant un long moment puis il se releva et grogna, avant de partir en prenant l’herbe avec lui.

Xena rit pour elle-même et puis tout haut tandis qu’Argo lui chatouillait la jambe de ses moustaches soyeuses. « Hé… » Elle soupira et passa les doigts dans la crinière de la jument. « Je ne pensais pas non plus être du genre qui se marie, Argo… tu le sais ? » Son pouce jouait paresseusement avec la bague sur son doigt et elle la regarda, laissant la douce lumière grise se refléter sur la pierre. « Pas moi, hein ? Ne laisse personne s’approcher trop près… ne sois pas impliquée… c’est trop drôle… je suis tellement impliquée avec elle que parfois c’est dur à croire. » La jument poussa un peu plus de son museau et Xena la récompensa d’une étreinte. « Je serais tellement perdue, Argo… si quelque chose devait lui arriver… » Elle laissa les mots traîner et posa la joue sur la peau douce. « J’aimerais l’envelopper dans du coton… mais je sais que je ne peux pas, pas vrai ? Surtout maintenant, ma fille… je veux vraiment que tout se passe bien… elle le mérite, après cette dernière fois. »

Argo hennit doucement, habituée aux mots murmurés à voix basse. Elle mordilla le cuir de sa cavalière puis baissa les oreilles tandis que la porte s’ouvrait en craquant. Xena leva les yeux par-dessus le cou doré et cligna, tandis que la pluie envoyait une Gabrielle trempée mais joyeuse. « Hé ! » Cria-t-elle en s’extirpant du ballot tout en prenant une des couvertures d’Argo sur le dispenseur.

« Ouaouh… » La barde se secoua violemment en envoyant des goutellettes sur le foin. « Quelle tempête. »

« Gabrielle ! » Xena l’atteignit et elle mit la couverture sur ses épaules, l’en entourant tout en utilisant le bout pour lui sécher ses cheveux mouillés. « Tu es complètement trempée ! »

La barde soupira. « Ça a été l’histoire de ma vie toute la journée… hé… arrête ça. » Elle se tortilla pour échapper à la prise pleine de sollicitude de Xena. « Tiens… je t’ai apporté le déjeuner. »

La guerrière prit le paquet en fronçant les sourcils. « J’aurais pu attendre… » Grogna-t-elle. « Tu n’avais pas à prendre des risques pour venir ici par ce temps. »

Les yeux verts la regardèrent avec bienveillance. « Je sais. » Gabrielle se rapprocha, serrant la couverture contre elle et elle posa la tête sur la poitrine de son âme-sœur. « Mais je voulais vraiment être avec toi. » Elle soupira lentement alors que des bras chauds l’encerclaient et la rapprochaient. « J’ai trouvé ce qui se passe et je pensais que tu ferais mieux de le savoir. »

Xena l’embrassa sur le haut de sa tête mouillée. « D’accord… d’accord… viens par ici… asseyons-nous et tu me diras tout. » Elle conduisit sa compagne jusqu’au coin de la stalle d’Argo et les installa dans un paquet propre de foin, Gabrielle près d’elle. La barde se tortilla jusqu’à ce qu’elle puisse se blottir contre Xena et elle posa la tête sur la haute épaule avec une satisfaction tranquille. « Qu’est-ce que c’est ? » La guerrière montra le paquet.

« Oh. » Gabrielle soupira. « Ça fait partie de l’histoire… ce sont des sandwiches… c’est sans risque. Je les ai faits. »

« Ah. » Xena ne perdit pas de temps et arracha le paquet, son corps lui rappelant vivement qu’elle l’avait plutôt malmené une grande partie de la journée sans même s’arrêter pour manger. « Merci », marmonna-t-elle la bouche pleine. « Je… ne… heu… » Elle remua la main.

« T’es pas arrêtée pour manger de toute la journée, même si on est presque au soleil couchant et que tu es partie depuis l’aube », proposa la barde pince-sans-rire. « Quelle surprise. Tu sais, tu es impossible parfois. »

Un sourire en coin fut sa réponse tandis que Xena plongeait dans la nourriture. Gabrielle se contenta de secouer la tête et se rapprocha. « Ils vont attendre que l’autre seigneur de guerre arrive ici… puis ils vont droguer tous les hommes de Garanimus et ouvrir les portes. »

Xena s’arrêta de mâcher et la regarda avec un respect surpris. « Ouaouh », marmonna-t-elle en avalant rapidement. « Bon travail. »

« Sans effort », répliqua Gabrielle tranquillement. « Ils m’ont donné l’information après m’avoir recrutée. »

Un haussement de sourcil. « T’avoir recrutée ? » Xena eut l’air intriguée puis son expression s’assombrit. « Oh. » Elle posa le sandwich et fixa le foin. « Je vois. »

La barde enroula ses doigts autour des longs doigts de la guerrière. « C’est compréhensible, Xena… tu travailles avec lui. »

Xena déglutit plusieurs fois. « Les marchands ne le pensaient pas », répondit-elle doucement, puis elle soupira. « Mais je présume que tu as raison. » Elle fit un effort visible pour mettre ses pensées de côté. « Alors… tu es infiltrée, hein ? Bon travail, ma barde. »

Gabrielle la fixa puis elle leva la main pour repousser les mèches de son visage. « Ma chérie, ce ne sont que des enfants et ils ne savent rien. » Elle frotta une tache de boue sur le nez de Xena, la faisant un peu cligner des yeux. « Et… franchement… je suis vraiment contente qu’ils m’aient persuadée de faire partie de tout ce truc… parce qu’apparemment c’est ma responsabilité de m’occuper de toi… ce soir. » Un sourire nostalgique élargit ses lèvres. « Je pense que c’est un meilleur plan que d’avoir un de ses pauvres enfants qui essaye et que tu le bottes jusqu’à la semaine prochaine. » Une pause. « Ou pire. »

Xena lui embrassa les doigts, qui étaient toujours en train de caresser son visage. « Bien vu, mon amour. » Un sourire revint sur ses lèvres. « Je me sens plus en sécurité. »

« Mm. » Une expression de soulagement passa sur le visage de la barde. « Silvi, apparemment, a le béguin pour l’autre seigneur de guerre. »

« Ah. » Maintenant la compréhension se lisait sur les traits bronzés de Xena. « Il l’aime bien, ou bien… ? »

« Eh. » Gabrielle remua la main. « Il a évoqué un tas de parties du corps pour la voir libre et posée sur son trône… avec l’attente qu’elle l’épouse après que tout sera terminé. »

Une pause. « Tu n’y crois pas ? »

Gabrielle haussa les épaules. « Et bien, on a déjà entendu parler d’un seigneur de guerre qui est tombé follement amoureux. »

Xena inclina la tête et toucha le front de la barde du sien. « C’est très vrai… et je devrais le savoir. »

Gabrielle traça sa joue avec sa main. « J’espère qu’elle est aussi chanceuse que moi », murmura-t-elle. « Qu’est-ce qu’on va faire ? »

Xena mit les bras autour du corps fin de la barde et soupira. « Et bien… je présume qu’on doit attendre que ce type arrive ici… et le jauger. S’il est comme elle le pense… je voterai pour qu’on les laisse faire… sauf que… » Ses yeux prirent une teinte troublée. « Que certains de ces gars ne sont pas si mauvais. »

« Mm… maintenant que tu les as battus, tu veux dire. » La barde prit le morceau de sandwich que Xena avait oublié et le lui tendit. « Allez. » Elle attendit que la guerrière accepte le morceau et le mâche lentement. « On va penser à quelque chose… qui sait… peut-être que tu peux raisonner ce type. » Un soupir. « C’est agréable et chaud ici. » Elle s’enroula un peu plus et posa la tête sur l’épaule de Xena.

« Ouille… hé… tu ne veux pas faire ça… je suis vraiment sale », protesta Xena en lui lançant un regard ironique. « Je sens pire qu’Argo un mauvais jour. »

Le cheval renifla d’outrage et tapa du sabot.

Gabrielle la renifla délicatement puis sourit. « Hmm… en fait… non. »

« Gabrielle. » La voix de Xena baissa d’une octave, en remontrance. « Bien sûr que si. »

« Hé… peut-être que d’être enceinte affecte mon sens de l’odorat… mais… non je t’assure que tu ne me gênes pas du tout. » La barde se blottit contre elle en soupirant d’aise. « Mon oreiller de guerrière. »

L’oreiller en question sourit largement. « Ils devaient penser que j’étais cinglée… je voltigeais partout comme une sorte d’écureuil enragé. » Elle massa doucement le ventre de la barde. « Tu as été dans mes pensées toute la journée. »

« Pareil », fut la réponse endormie. « Elles m’ont entrainé dans le bain avec elles… ça a été une sacrée expérience, puis je les ai convaincues de me laisser faire un raid dans la cuisine sinon je me serais retrouvée coincée avec une tasse de soupe au bœuf pour le déjeuner. » Elle bâilla. « Ensuite nous avons fini dans notre chambre… et je leur ai lu quelques poèmes. »

Xena mâcha tranquillement le reste de son sandwich. « Ah oui ? Quel genre ? »

« Des trucs romantiques. » La barde tendit la main et détacha la boucle de l’armure de Xena sur son épaule gauche, puis elle enleva la cuirasse, tirant avec impatience sur l’autre boucle. « Enlève ça ! »

Xena écarquilla ses yeux bleus. « Oui, madame ! » Elle rit tout en retirant les plaques et en se penchant un peu plus, faisant un endroit confortable pour que la barde puisse s’y allonger. « Fatiguée ? » Demanda-t-elle d’un ton sympathique.

Un hochement de tête somnolent. «  Oui… mais ce n’est pas comme si j’avais fait des choses toute la journée… dieux… j’ai l’impression d’avoir marché pendant des marques de chandelle. »

Un sourire nostalgique passa sur les lèvres de la guerrière. « Ton corps est occupé à fabriquer une nouvelle vie… ça demande beaucoup de travail, t’sais. » Elle fit des cercles lents et doux sur la peau soyeuse de la barde, sentant le mouvement de la respiration de Gabrielle qui ralentissait, et la barde s’enveloppa un peu plus contre la forme couverte de cuir de sa compagne. Avec une légère prise de souffle, celle-ci se mit à chanter, d’une voix basse et vibrante, un chant de berger dont elle savait que Gabrielle avait dû l’entendre une grande partie de sa vie.

Un lent et doux sourire passa sur les lèvres de la barde. Elle s’imprégna de la musique, absorbant les chaudes vibrations dans la poitrine sous son oreille tandis que la voix de Xena montait au refrain, d’un brave berger à la recherche d’un agneau perdu.

Petite fille… petite fille…

Qui erre dans le danger lointain

Petite fille… petite fille…

Es-tu bien loin ?

Viens à moi, je crie ton nom

Le lait de la mère t’attend à la maison…

Petite fille… petite fille….

Ne va plus si loin.

La pluie tombait en rafale sur le toit en chaume de l’écurie. Mais sa furie ne parvenait pas à briser la bulle chaude de lumière dorée qui semblait s’installer autour de deux formes immobiles et rêveuses.

Mais à l’arrière de l’écurie… des yeux mi-clos et anciens se montrèrent puis disparurent, l’outrage les colorant.


A suivre 6ème partie