CLAP DE FIN

 

 

Doucement, je passe un chiffon humide sur son front pour en éponger la sueur. Elle s’agite, marmonne un peu, mais n’ouvre pas les yeux. Je soupire, retenant péniblement un petit sanglot, puis recule légèrement afin de m’adosser sur ma chaise, avant de fermer moi aussi mes paupières.

 

Rapidement, de nombreux souvenirs me reviennent en mémoire, quelques images qui défilent derrière mes yeux fatigués. Les premiers jours passés en sa compagnie, alors qu’elle s’amusait, elle ne m’en a jamais rien dit mais je suis tout à fait persuadée de ça, de mes difficultés à suivre son rythme. Notre premier baiser, plus de deux ans plus tard, dans une petite clairière et sous un ciel étoilé, et tellement d’aventures que nous avons vécues ensemble, en Grèce, en Europe du Nord ou même en Chine….

Le bruit d’une quinte de toux particulièrement violente et sifflante me ramène brusquement à l’instant présent et je sursaute, rouvrant aussitôt les yeux pour voir ma compagne, à demi redressée mais semblant toujours inconsciente de son environnement, toussant violemment alors que des postillons d’une salive rougeâtre giclent sur la couverture de peau qui recouvre le lit. Grimaçant en remarquant les traces sanguinolentes sur ses expectorations, je me penche vers elle pour repousser les mèches, plus grises que noires à présent, qui collent à son front et ses joues luisantes de sueur, avant de tremper de nouveau le chiffon dans l’eau pour nettoyer son visage encore une fois, alors que je la soutiens de ma main gauche pendant qu’elle cherche son souffle et tousse encore et encore.

La quinte finit par s’achever et elle se laisse tomber sur l’oreiller, ouvrant enfin ses yeux bleus dans lesquels plus aucun éclat ne brille, pour me jeter un regard étonné.

- « Gabrielle ? »

Elle tente de se relever, son corps tremblant sous l’effort que ça lui demande et jette un coup d’œil par la fenêtre.

- « A quel moment de la journée sommes-nous ? Est-ce que ce n’est pas le moment d’aller m’occuper des bêtes ? » 

Je lui souris doucement et la repousse contre l’oreiller, posant délicatement ma main sur le haut de sa poitrine, avant de lui répondre, le ton apaisant.

- « Tout est pris en charge. Ne t’inquiète donc pas pour ça et repose toi. »

Elle fronce les sourcils, l’air intrigué et m’interroge encore une fois.

- « Pourquoi suis-je au lit ? »

Je n’ai pas besoin de lui répondre puisqu’elle se rallonge sans attendre, en fermant de nouveau les yeux, son épuisement clairement visible sur son visage. Je n’en suis pas tout à fait certaine, mais il me semble qu’elle se rendort aussitôt. Je jette un petit regard par la fenêtre, vers l’extérieur, pour constater que la nuit est près de tomber. Il y a encore peu de temps de cela, il aurait été l’heure de nous mettre à table, devant un repas que j’aurais préparé. Mais je doute que Xéna puisse avaler quoi que ce soit, et pour ma part, j’ai l’impression que je n’aurai plus jamais faim de ma vie. Je pousse un soupir plein de lassitude, regarde tendrement ma compagne, et finalement, me glisse dans le lit à ses côtés. Elle geint doucement et s’agite, mais quand je la prends dans mes bras, posant sa tête sur mon épaule, elle s’apaise un peu et semble dormir bien plus calmement, même si sa respiration reste courte et sifflante. Comme elle, je ferme les yeux et je finis par m’endormir moi aussi.

Je rêve. Des rêves multiples, colorés et mouvementés dans lesquels je revois nos nombreuses aventures, et les multiples personnages qui les ont partagées avec nous. Joxer bien sûr, mais aussi Salmonéus, Autolycos, les amazones, Meg et princesse Diana et bien d’autres encore Et puis Mynia, Arès, Aphrodite, sans oublier celles contre laquelle nous avons tant lutté, Alti et Callisto.

Je revois les combats, les luttes, les victoires et les défaites. Je revis de manière particulièrement réaliste les moments de tendresse, les petites joies et les grands bonheurs…             Et puis, mon esprit s’arrête sur nos dernières journées sur la route.

Nous avions fait une halte dans une auberge, dans un village dont le nom m’échappe. Nous étions toutes les deux fatiguées, couvertes de poussière après un voyage long quoi qu’un peu monotone, sur des routes très ensoleillées et poussiéreuses. L’ombre et la fraîcheur de la petite salle me firent soupirer d’aise tandis que ma compagne, elle, tentait d’étirer sa colonne vertébrale douloureuse de la longue chevauchée tout en espérant que je ne le remarquerais pas. Nous nous assîmes rapidement dans un coin d’où nous pouvions voir l’ensemble de la pièce, l’endroit stratégique selon elle, son préféré.

Et puis, à peine étions-nous installées, qu’il était là. Un grand gaillard brun et musclé à l’expression et au regard agressifs qui, manifestement, avait décidé de chercher la bagarre aussitôt qu’il avait reconnu ma compagne.

- « Ne serais-tu pas la célèbre Xéna ?

Il ricana, observant avec une désinvolture exagérée le sourcil qui venait de monter haut sur le front de mon amie tandis que je me crispais, reconnaissant immédiatement le genre de personnage belliqueux qui cherche la bagarre pour le simple plaisir qu’il éprouve à se battre. Comme à l’accoutumée dans ce genre de situation, Xéna resta parfaitement calme, se contentant d’esquisser un demi-sourire et d’interroger, la voix dangereusement basse.

- « Et si j’étais celle que tu crois, que me voudrais-tu ?»

- « Si tu étais… »

Il s’interrompit un instant pour plonger son regard dans le sien.

- « Ce que je veux, c’est te combattre, et te vaincre. Je veux être celui qui aura fait mordre la poussière à la célèbre princesse guerrière. »

Le sourcil de ma compagne grimpa encore plus haut, mais après quelques secondes, elle haussa les épaules et porta son verre de vin à ses lèvres en murmurant.

- « Je ne suis pas celle que tu cherches. »

Pendant une seconde il parut stupéfait, puis, il éclata de rire et dégaina son épée pour en approcher la pointe de la gorge de mon amie. Mais elle réagit très vite et repoussa vigoureusement l’arme, se levant aussitôt en repoussant bruyamment sa chaise sur le sol. Son ton était dédaigneux alors qu’elle répondit sèchement.

- « Si un combat est la seule chose qui peut te satisfaire, qui suis-je pour te refuser le plaisir de prendre une déculottée ? »

Il y eut un peu de morgue dans le reniflement qu’il émit en réponse mais il n’en dit pas davantage et précéda ma compagne jusqu’à la porte de l’auberge, puis dans la rue poussiéreuse devant l’établissement.

Ce fut long, et très difficile. Un combat qui semblait ne jamais devoir finir, les deux combattants n’ayant visiblement aucune envie de céder. Inquiète, je regardai ma compagne grimacer et s’essouffler, paraissant par moments en très grande difficulté. Mais s’il y a une chose qui n’a jamais changée chez mon amie, malgré les nombreuses années écoulées depuis notre rencontre, c’est bien sa fierté, et sa force de caractère. En l’observant, je notais pourtant sa fatigue et ce qui me semblait être une réaction à de vilaines douleurs dans l’une de ses épaules, conséquences d’une blessure reçue de nombreuses années auparavant.  Mais elle s’en sortit finalement. Principalement grâce à sa volonté, et aussi, je dois bien l’admettre, à quelques petites astuces de la guerrière expérimentée qu’elle est.

Quand son épée s’enfonça dans la chair de la cuisse de son adversaire et qu’elle en porta ensuite aussitôt la pointe sous sa gorge, son expression particulièrement menaçante, l’homme n’en menait pas large et reconnut tout de suite sa défaite, lâchant son arme en murmurant, le ton vaincu et les yeux baissés.

- « Je reconnais ma défaite. Ne me tue pas, s’il te plaît. »

Xéna ne baissa pas sa lame immédiatement mais, au contraire, l’appuya un peu plus fortement sur la gorge de l’homme avant de finalement baisser son arme, posant dans le même temps le pied sur la lame de son adversaire puis de lui indiquer qu’il pouvait s’en aller d’un simple signe de tête. Il ne demanda pas son reste et s’enfuit aussi vite qu’il le pouvait, boitant bas et tentant de diminuer le saignement de sa cuisse en appuyant fortement sur la plaie avec son poing. Ma compagne le regarda partir, une expression dédaigneuse sur son visage, et restant bien droite après avoir rengainé son épée.

Et puis, dès que l’homme fut hors de vue, elle s’effondra. Complètement. Ses genoux ployèrent et elle s’appuya lourdement sur mon épaule pour ne pas chuter au sol. Sa respiration s’accéléra, ses épaules tombèrent et, pour la première fois, elle parut plus que son âge. Un âge que j’ai toujours eu un peu de mal à évaluer, les années passées dans la glace semant la confusion dans mon esprit. Mais malgré tout, je sais qu’à l’exception de cette période, elle a passé au moins soixante-dix ans sur cette terre.                              Ce qui me surprend le plus, au fond, ce n’est pas l’âge somme toute vénérable qu’elle a atteint (et je suis parfaitement consciente que je ne suis guère plus jeune qu’elle), mais qu’elle ait réussi à y parvenir sans jamais faiblir et en donnant toujours l’impression d’être aussi forte et résistante maintenant que quand elle avait trente ans.

Sauf que ce n’était pas le cas ce jour-là. Et que si je pouvais le constater, c’était parce qu’elle ne pouvait plus le cacher. Elle resta un long moment à essayer de reprendre son souffle tout en faisant quelques petits mouvements comme pour assouplir les articulations de ses épaules et de ses poignets, avant de se redresser enfin, tirant machinalement sur sa tunique, puis de me désigner l’intérieur de l’auberge d’un mouvement du menton.

Nous retournâmes nous asseoir à la même table qu’auparavant et reprîmes nos verres en silence jusqu’à ce qu’une jeune femme, sans doute âgée d’à peine vingt ans, nous apportent deux assiettes remplies d’une espèce de ragoût accompagné d’un assortiment de légumes plutôt malodorant. En face de moi, ma compagne fronça le nez mais saisit fermement sa cuillère, mangeant lentement, toujours sans prononcer une parole. J’attendis un long moment, mais finalement, je pris la parole, choisissant chacun de mes mots avec de grandes précautions.

- « Xéna, je me demandais… »

Elle leva les yeux de son assiette, mais les abaissa aussitôt, ne semblant pas très intéressée par ce que j’avais à dire, sans doute parce qu’elle devinait ce dont je voulais parler. Mais je ne me défilai pas et commençai doucement.

- « Tu m’as l’air particulièrement fatiguée. »

Elle ne me regarda même pas lorsqu’elle répondit, laconique

- « C’était un combat difficile. »

Je soupirai mais poursuivis, gardant ma voix douce et la plus convaincante possible.

« - Il ne s’agit pas de cela. Tu sais très bien que le problème ne date pas d’aujourd’hui, ni même d’hier. »

Elle haussa les épaules, maussade, mais concéda tout de même, sa voix si basse que je dus tendre l’oreille pour saisir ses paroles.

- « Je sais. »

Honnêtement, je n’attendais pas qu’elle reconnaisse qu’il y avait un problème. Non pas qu’elle soit obtuse, au contraire, mais simplement parce que le sujet est particulièrement sensible pour elle. Soulagée de cette petite avancée, j’en profitai pour enfoncer le clou.

- « Chaque année, chaque mois qui passe empire les choses, tu t’en rends compte, n’est-ce pas ? »

Elle acquiesça d’un bref mouvement du menton. J’insistai, décidant de ne plus tourner autour du pot et lançant carrément.

- « Le poids des années pèsent lourdement sur tes épaules et chaque combat est plus difficile que le précédent. Tu ne peux plus continuer comme ça, Xéna, un jour ou l’autre, ça finira mal. »

Pour la première fois de ma vie, je la vis qui semblait vaincue. Elle hocha la tête en silence et poussa un profond soupir avant de reprendre, le ton las.

- « Je ne sais pas quoi faire, Gabrielle. Je sais que je vieillis et je ne compte plus les petites douleurs qui m’assaillent constamment. Mais qu’y puis-je ? J’ai une réputation à défendre, et lorsqu’on me provoque, il faut que je réponde. J’ai essayé de prétendre que je n’étais pas celle qu’il croyait, mais… Je ne pouvais tout de même pas me défiler. »

Je hochai la tête, je la comprenais tout à fait, d’autant plus que j’ai toujours su à quel point elle est fière. Mais, dans mon esprit, c’était de sa sécurité qu’il s’agissait dorénavant, ma plus grande crainte étant qu’un jour ou l’autre, elle perde le combat de trop, celui qui serait, de ce fait, le dernier. Alors, je tendis la main et pris doucement la sienne, avant de murmurer gentiment.

- « Je crois que nous devons changer de mode de vie maintenant, quitter la route et nous installer quelque part, rester un peu tranquilles. »

Elle resta silencieuse un long moment, continuant à manger lentement son espèce de ragoût, vraisemblablement sans prêter la moindre attention à son absence de saveur. Délicatement, je caressai sa main d’un petit mouvement de mon pouce, attendant patiemment qu’elle tire enfin une conclusion de cette petite discussion. Mais ce ne fut qu’une fois qu’elle termina son assiette, alors que j’avais à peine touché la mienne, qu’elle releva les yeux vers moi, poussant un profond soupir avant de répondre à voix basse.

- « Je n’ai aucune envie de changer notre manière de vivre, et je ne me suis jamais imaginée fermière, à m’occuper de poules, de vaches ou à cultiver des champs, ni même à réparer des clôtures. »

Elle soupira de nouveau et passa une main lasse sur sa nuque avant de reprendre, semblant se forcer à prononcer chaque mot.

- « Mais, pour être honnête, je dois reconnaitre que la vie sur la route est de plus en plus pénible, et fatigante. »

Je retins un sourire, ravie qu’elle se laisse convaincre, du moins à ce qu’il me semblait, et tentai de lui proposer une autre alternative.

- « Si l’idée de nous installer dans une ferme ne te convient pas, peut-être préfèrerais tu aller chez les amazones. Après tout, je suis encore leur reine, et je suis persuadée qu’elles nous accueilleraient à bras ouverts. »

Cette fois, elle réagit beaucoup plus vivement et redressa la tête, ses yeux lançant des éclairs.

- « Pour que chacune d’entre elles puisse constater à quel point je suis tombée bas et puisse se gausser de la princesse guerrière, ou pire encore, la prendre en pitié ? Il n’en est pas question, Gabrielle, je préfère encore rester sur la route et prendre le risque de me trouver confrontée à plus fort que moi ! »

Son ton sans réplique me décida à ne pas insister, du moins pour l’instant. Après tout, les occasions d’amener de nouveau ce sujet sur le tapis ne manqueraient sans doute pas dans l’avenir. Alors, je souris et hochai vigoureusement la tête. Cela sembla la satisfaire pour l’instant et elle s’adossa plus confortablement contre le dossier de sa chaise avant de parcourir la salle de l’auberge du regard, ses yeux passant d’un visage à l’autre alors que sa mine se faisait de plus en plus désabusée. Finalement, elle fit un signe à la serveuse pour qu’elle apporte un autre pichet de vin et se servit largement en murmurant

-« Je n’ai pourtant guère envie de leur ressembler… »

Elle ne prononça plus une parole par la suite, et je me tus aussi, la regardant pour la première fois s’enivrer sciemment et méthodiquement. Puis, une fois qu’elle fut à peine capable de tenir sur ses longues jambes, je l’aidais à monter les marches branlantes qui menaient à la chambre que nous avions réservée.

Sa décision paraissait avoir été prise plutôt rapidement, mais il fut évident pour moi qu’elle avait déjà pensé à tout cela, car le lendemain elle n’aborda pas le sujet, se contentant de se mettre dès le milieu de la matinée à la recherche d’une ferme, de terres, où nous pourrions nous installer sans tarder. Cela ne prit d’ailleurs que peu de temps et moins de deux semaines plus tard, nous prîmes possession de la maison et des terres que nous occupons encore aujourd’hui.

Elle n’eut apparemment pas grand mal à s’adapter à cette nouvelle vie, même si elle ne l’appréciait pas. En vérité, elle semblait plutôt résignée, et les seuls moments où je retrouvais la « vraie » Xéna, celle qui ne semblait jamais déprimée ou fatiguée, était ceux où elle partait pour de longues chevauchées sur le dos d’Argo V, ou VI, je ne sais plus. Là, je retrouvais dans les expressions de son visage, la joie sauvage qu’elle avait toujours éprouvée chaque fois qu’elle galopait.

C’est d’ailleurs ainsi qu’elle tomba malade, alors qu’elle était partie pour une longue promenade et qu’elle revint sous une énorme averse. Elle prit encore le temps de bouchonner et de nourrir sa jument avant de rentrer à l’intérieur, frissonnant déjà de froid. Et elle ne s’en releva jamais. Je la vis tomber malade un peu plus chaque jour. Frissonner, éternuer, et surtout tousser. Une toux de plus en plus grasse qu’aucune infusion et aucun cataplasme ne purent calmer. Une semaine après cette sortie, ce fut la fièvre qui survint, elle aussi augmentant légèrement chaque jour. Et après presque une semaine, elle s’alita. Je fis tout ce que je pus, lui passai sur la poitrine tous les baumes que je connaissais et en inventai même un ou deux, qui furent aussi inefficaces que les précédents. Je lui préparai toutes les tisanes possibles et imaginables, lui prodiguai tous les soins que je connaissais, mais rien n’y fit. J’ignorai si elle payait sa vie vécue hors de tout confort ou si sa santé, habituellement excellente, s’était finalement détériorée de manière définitive après tant d’années, mais son état ne s’améliora pas et, au bout de trois semaines, je n’étais pas loin de jeter l’éponge moi aussi.

 

Une autre quinte de toux particulièrement longue m’éveille brusquement et je sursaute, tendant immédiatement les bras pour enlacer ma compagne dont le souffle se fait de plus en plus court et sifflant. Doucement, je dégage les cheveux de son front et la soutient jusqu’à ce qu’elle se rallonge et ouvre enfin les yeux, me regardant avec ce qui me semble être de la résignation. Mais si sa voix est faible, son ton est tout à fait clair et lucide tandis qu’elle plonge son beau regard azur dans le mien.

-« Je suis désolée de te laisser tomber, Gabrielle, mais il semble que tu vas devoir finir le chemin toute seule. »

Je tente de sourire tout en fronçant les sourcils, une combinaison difficile, mais elle reprend péniblement son souffle avant que je ne dise le moindre mot pour réfuter ses propos.

-« Non, ne dis rien. C’est la fin, je le sais et tu le sais aussi. »

Elle s’interromps le temps de tousser longuement, et reprends aussitôt, levant faiblement une main tremblante pour essuyer les quelques larmes qui coulent sur mes joues.

-« J’ai beaucoup de regrets, concernant les nombreuses atrocités, les massacres, les pillages et les exactions de toutes sortes que j’ai commises dans ma jeunesse. Mais après avoir rencontré Hercule, j’ai fait de mon mieux pour me racheter, et j’espère avoir réussi. Surtout, je remercie tous les Dieux, à moins que ce ne soit le hasard, d’avoir croisé ton chemin et de t’avoir laissé me suivre… »

De nouveau, elle cesse de parler un instant, essoufflée, puis recommence à parler, semblant avoir de plus en plus de mal à respirer, et je dois me pencher pour mettre mon oreille tout près de sa bouche afin de ne pas manquer un seul mot de ce que je sais être sans doute ses dernières paroles.

-« Tu es et as toujours été une bénédiction dans ma vie, Gabrielle. Tu es celle qui m’a soutenue quand je doutais, et qui m’a aidée chaque fois que j’entreprenais quelque chose. Tu as apporté la joie, l’optimisme et la bonté dans mon existence. Rien, dans ma vie, n’aurait été pareil sans toi. »

Elle se tait encore une fois et ferme les yeux. Je vois encore sa poitrine se soulever légèrement au rythme de plus en plus laborieux de sa respiration et, persuadée que ce n’est plus qu’une question de minutes, ou de secondes, je pose délicatement mes lèvres sur son front, peinant de plus en plus à retenir mes larmes, Et puis, au bout d’un moment, je sens son corps se raidir et son souffle se raccourcir un peu plus, alors que je ne pensais pas que c’était encore possible. Difficilement, elle ouvre ses paupières, ses yeux déjà vitreux, et murmure :

-« Je t’aime Gabrielle, et au fond, je crois que je n’ai jamais aimé que toi. »

Un sanglot enfle dans ma poitrine, mais avant même que je l’ai relâché, son corps, dans mes bras, devient aussi mou qu’une poupée de chiffon…

 

Elle n’est pas morte au combat, comme elle l’aurait sans doute souhaité, mais elle est morte dans mes bras et je veux croire que ça lui a apporté un certain réconfort. Je me suis occupée de ses funérailles, au village, et depuis, l’urne qui contient ses cendres ne me quitte plus.

Je m’en vais là où elle n’a pas voulu aller. Je retourne chez les amazones, qui, j’en suis persuadée, m’accueilleront à bras ouverts. J’ai envoyé un messager à Eve, pour l’informer du décès de sa mère et si je n’ai pas encore reçu de réponse, je suis certaine qu’elle viendra me rendre visite au village. Ma conscience est tranquille et si la fatigue se fait sentir davantage chaque jour, je ne m’en inquiète pas. Bientôt, je me présenterai moi aussi devant Charon qui m’amènera au royaume d’Hadès. Et je la retrouverai là-bas. Cette pensée me fera tenir aussi longtemps qu’il le faudra, jusqu’à ce que j’arrive à destination. Ensuite, j’attendrai. Et si j’en crois tous les messages que m’envoient mon corps et mon pauvre esprit plein de chagrin, il n’y en aura pas pour longtemps.

Bientôt, je la retrouverai…