MOVING TARGET par Melissa Good

CIBLE MOUVANTE

Partie 14

Traductrice : Gaby

 

 

Chapitre 28

« Okay. » Kerry enleva ses lunettes de soleil en entrant dans le bâtiment du port, observant les alentours, et elle trouva un agent de sécurité près de la porte du fond. « Hé, John. »

« Ms. Stuart. » L'homme se dépêcha de la rejoindre. « Je suis content que vous soyez là. Il y a certaines personnes dans le bureau qui causent des problèmes. Les gens du port les ont amenés. »

Kerry soupira, et glissa ses lunettes dans la poche de la chemise rouge qu'elle avait enfilée pour sa visite au port. « Je vous suis. » Elle lui fit signe d'avancer. Le bâtiment était beaucoup plus bruyant que lors de sa dernière visite, et elle pouvait entendre les bruits de différents outils alors que les techniciens assemblaient leur bureau temporaire.

Ils traversèrent l'entrée jusqu'à la porte arrière. Kerry aperçut la silhouette distinctive de Michelle Graver à l'embrasure de leur bureau, avec son caméraman, et elle parvint difficilement à retenir un grognement. « Qu'est-ce qui se passe ici ? » Demanda-t-elle à la place, mettant une note abrupte dans sa voix.

Michelle se retourna, en même temps que le caméraman et l'agent de port. Celui-ci eut la grâce de paraître désolé, mais certainement pas Michelle.

« Nous étions simplement en train de filmer la première des nombreuses tentatives d'ILS pour saboter les efforts de tout le monde. » Dit Michelle brusquement. « Dans le cas présent, en prenant toutes les paires de câbles disponibles du port, et en nous empêchant d'installer nos circuits. » Dit-elle en s'avançant d'un air agressif vers Kerry en la pointant du doigt. « Vous pensiez qu'on ne verrait rien ? »

Kerry attendit que Michelle ait fini d'avancer, puis elle prit avantage des quelques centimètres de plus que sa taille lui conférait. « Si vous arrêtiez les commentaires à la Jessica Fletcher, je vous louerai une de nos lignes. Sinon, sortez de mon espace administratif, s'il vous plaît. J'ai du travail à faire. » Elle était tout à fait consciente de la caméra centrée sur elle, et du regard des personnes présentes dans le bureau, mais elle garda les yeux rivés sur le visage de Michelle. « Et pour information, mon anticipation n'égale pas votre sabotage. Maintenant sortez. »

« Votre anticipation ? Personne ne savait dans quel bâtiment nous serions. » Renvoya Michelle.

« C'est vrai. C'est pour ça que j'ai demandé qu'on tire des lignes dans chacun d'eux. » Répondit Kerry. « Maintenant, si vous êtes intéressée pour cette location, nous pouvons parler du prix. Sinon, au revoir. »

« Et vous aider à compenser le coût que vous allez annoncer au client ? Pas avant un bon siècle. » Michelle la contourna et fit signe au caméraman de la suivre. « On trouvera un autre moyen. » Elle  effleura Kerry, l'approchant presque jusqu'au contact physique avant de s'éloigner vers la porte. L'agent de port se dépêcha de la suivre, mais pas avant d'envoyer un regard fatigué à Kerry.

« Jolie manière de commencer la journée. » Soupira Kerry en se tournant vers le bureau. « Brenda, appelez les deux autres jetées. Offrez-leur d'utiliser ces lignes pour un prix moyen, avec deux pour cent de charge administrative pour notre prise en charge et le paiement de leurs factures. »

« Oui, madame. » Brenda sortit immédiatement son téléphone et composa un numéro après avoir consulté son annuaire.

« Bien joué, chef. » Commenta Mark. « Super idée de leur mettre des bâtons dans les roues. »

Kerry s'assit sur le bord d'une des tables pliantes. « Ce n'était pas vraiment le plan. J'avais juste besoin d'être sûre qu'on aurait une ligne prête... Je ne savais absolument pas qu'ils étaient courts sur les paires. » Admit-elle d'un air narquois. « Bon. Comment ça se passe autrement ? »

Mark se rapprocha et s'assit à côté d'elle. « Très bien. La ligne est montée dans le bureau, et je viens de mettre le routeur en place. Cette pièce est une merde niveau sécurité par contre. »

Kerry regarda autour d'elle et acquiesça. Le bureau était fait de légers murs en placoplatre, et la seule porte n'avait qu'une simple serrure. Pas d'alarme, pas de panneau renforcé, rien. Ils installaient six ordinateurs et un équipement de réseau principal pour les soutenir, et mis à part le fait de protéger les données de l'entreprise, il y avait aussi le fait de protéger le matériel lui-même des vols. « Est-ce qu'on peut installer un moniteur de surveillance par là ? »

« Bien sûr. » Dit Mark. « Mais quand l'alarme sera enclenchée, on aura vingt minutes pour  arriver ici. Sans préciser que la ligne est reliée à un réseau télécom public. »

Eurk. De pire en pire. « Okay, mets une sécurité complète pour les données. » Soupira Kerry. « Je vais voir ce qu'on peut faire pour sécuriser ici. Autrement on sera obligé de connecter ces boîtes de réseau et de tout garder au bureau. »

Mark hocha la tête. « Je vais voir ce que je peux faire. » Il se leva et retourna travailler. Kerry resta où elle était pendant quelques minutes, observant les gens s'activer, puis elle se leva et quitta le bureau pour se diriger vers le navire.

L'agent de port entrait juste au moment où elle se dirigeait vers l'escalator, et elle s'arrêta en haut pour que la femme puisse la rattraper. « Bonjour. »

« Écoutez, je suis vraiment désolée pour ça. » S'excusa-t-elle. « Je ne pensais pas que Miss Graver allait faire ça, ou qu'elle viendrait avec ces hommes ! C'était quoi d'ailleurs ? » La femme semblait vraiment agitée. « Le port n'a absolument rien dit là-dessus. »

Par où commencer ? Kerry décida qu'aucune explication ne serait pertinente. « Ce sont les affaires. » Dit-elle succinctement. « Essayez simplement de rester en dehors de ça. »

La femme la regarda. « Est-ce qu'elle avait raison ? Vous avez fait ça pour empêcher ces gens de pouvoir travailler ? »

Kerry cligna des yeux. « Ça n'est vraiment pas vos affaires. » Répondit-elle. « Je vais vous dire, n'essayez pas de vous mêler de ça. Ça va simplement devenir vraiment très compliqué pour le port s'il devait s'impliquer là-dedans. »

La radio de l'agent grésilla, et elle écouta avec attention. La voix d'un homme appela, il semblait plutôt désemparé, lui demandant de venir pour calmer une autre dispute sur la jetée voisine. « Ça pourrait être plus facile à dire qu'à faire. » Dit-elle à Kerry. « Apparemment tout ce que vous semblez apporter ici, ce sont des problèmes. » Elle se tourna et descendit les marches deux par deux, en parlant dans sa radio.

« Waouh. » Avec un hochement de tête, Kerry poussa la porte et émergea dans la lumière aveuglante du soleil scintillant.

Elle avait tout le temps d'observer le bateau à la lumière du jour tandis qu'elle avançait le long de la promenade qui la conduisit jusqu'à la passerelle. Le bas était peint en bleu foncé, et la partie supérieure avait apparemment été blanche – mais elle était maintenant recouverte de rouille sur une bonne partie, et c'était plus d'une couleur jaunâtre tachetée.

Il semblait vieux et usé, et elle se demanda une fois de plus si tout le travail qu'ils allaient engendrer pour le rendre fonctionnel en valait vraiment la peine. Elle fit courir sa main le long de la rampe, les tâches de peinture écaillée paraissant dures et presque piquantes sous ses doigts. Il était resté à quai des années apparemment – c'était clair qu'il avait été touché par le vent et la pluie, et  la passerelle avait des fissures le long de la rampe et encore plus près du mur.

Kerry observa une large fissure sous ses pieds et se dit que si une légion de passagers avaient déjà embarqué sur le navire par la passerelle, elle pourrait probablement soutenir sans problème ses cinquante kilos – mais elle accéléra l'allure, juste au cas où.

Il y avait un garde posté au bout de la passerelle, mais il se contenta de hocher la tête quand Kerry lui montra son badge de la compagnie et il recommença à observer le bout de la jetée, où des hommes déplaçaient des conteneurs à l'aide de monte-charges.

Kerry remonta la passerelle et traversa le pont en métal qui menait jusqu'au navire. La grille avait été rabattue et elle se retrouva sur le pont extérieur, au milieu du bateau.

Elle baissa les yeux pour trouver des planches de bois attaquées par le sel – certains endroits étaient si décolorés qu'il était presque impossible de voir le grain. Mais c'était néanmoins du teck, elle pouvait le reconnaître grâce à son expérience sur le Dixie, et ça la rassura un peu tandis qu'elle marchait jusqu'aux portes intérieures.

Derrière les portes, sa première impression fut celle d'une moisissure écrasante. Elle retint son souffle et étouffa un éternuement, observant attentivement autour d'elle avec incrédulité. L'intérieur du navire était, pour dire les choses franchement, une épave. Elle était apparemment dans ce qui avait été l'aire de réception, et tout ce qu'elle pouvait voir était cassé, les meubles étaient plein de poussière, le plafond était en morceaux, certains bouts pendaient presque jusqu'au sol, et une douzaine de caisses en bois étaient pourries.

La puanteur était horrible. Elle pénétra à l'intérieur de sa gorge, et elle put la goûter à l’arrière de sa langue, avec une nuance d'eau des égouts qui s'attardait sur la fin. « Beurk. » Kerry avala sa salive, contente de ne pas s'être arrêté pour déjeuner avant de venir. Après un moment, elle contrôla son estomac et elle avança, marchant précautionneusement entre les débris. L'intérieur du navire était un désastre total, et il lui apparut que tout allait devoir être reconstruit avant de pouvoir être utilisé.

Ce qui l'arrangeait, vu qu'elle allait devoir faire passer des câbles dans les plafonds et les murs, et qu'il était toujours plus facile de le faire pendant la construction. Mais elle se demanda encore une fois dans quel but Quest voulait rénover ces vieux bateaux. Ça coûterait probablement plus d'argent que ce que ces vieilles choses seraient capables de rapporter.

Un homme apparut, vêtu d'une salopette blanche. Il aperçut Kerry et s'arrêta, l'observant de haut en bas pour l'évaluer. « Vous voulez quelque chose ? » Demanda-t-il, avec un accent bizarre légèrement allemand.

« Contractant des systèmes d'information. » Répondit brièvement Kerry en levant son badge.

L'homme grogna et lui tourna le dos, poursuivant son chemin sans un mot de plus.

Kerry longea le vestibule partiellement encombré, et faillit heurter un autre corps vêtu d'une salopette blanche. « Oh, désolée. »

« Salut. Je peux vous aider ? » Le corps se tourna, révélant un homme à la silhouette mince et aux cheveux blonds frisés. « Vous cherchez quelque chose ? »

Kerry fit un pas en arrière. « Pas vraiment. » Dit-elle. « Je suis de la compagnie des systèmes d'information qui a répondu à l'offre. Je jetais juste un œil pour voir ce qu'on allait avoir à faire. »

L'homme se gratta le nez. « Oh, okay. » Dit-il. « Ça a l'air pire que ça n'est en réalité. » Il se tourna et regarda attentivement l'endroit d'où elle venait. « Cette vieille demoiselle à vraiment les os solides. C'est surtout des trucs de déco. »

Kerry se souvint des trous qu'elle avait vus dans la coque, et elle réserva son jugement. « Vous faites partie du personnel du navire ? » Demanda-t-elle poliment.

« Oui ! » Acquiesça-t-il. « Je suis Tally Johnson, et je suis l'assistant personnel du capitaine. Et vous êtes... ? »

« Kerry Stuart. » Répondit Kerry. « De chez ILS. Vous auriez quelques minutes à me consacrer pour me montrer ces os dont vous parliez ? »

L'homme rayonna de joie. « Bien sûr. Vous êtes les gens de l'informatique, c'est ça ? On a entendu dire que vous alliez installer des ordinateurs. » Il commença à conduire Kerry vers l'intérieur du navire. « Le capitaine n'était pas vraiment chaud pour ça, mais j'ai cru comprendre qu'on allait pouvoir avoir un système de courrier électronique. C'est vrai ? »

Et bien, avoir quelques amis à l'intérieur était décidément une bonne chose. Kerry décida qu'elle aimait bien le guilleret M. Johnson. « C'est très possible, oui. On a prévu un satellite, et un nouveau système de chargement, peut être aussi des téléphones pour la voix IP. »

Tally rit. « Okay, là je suis dépassé, Ms. Stuart... »

Kerry, s'il vous plaît. » Kerry lui lança un sourire charmant. « Nan, ce n'est pas si compliqué, ce sont juste des téléphones que passent par le réseau informatique. Vous n'avez rien de tout ça pour le moment, hein ? »

« Absolument pas. On a des caisses enregistreuses manuelles et un vieux PC que le commissaire de bord à l'habitude d'utiliser pour la gestion des pax folis. »

Kerry gloussa. « Maintenant c'est moi qui suis dépassée. » Dit-elle. « Qu'est-ce qu'un commissaire de bord, et qu'est-ce qu'un pax ? »

Tally la conduisit dans un autre couloir, avec des marches qui montaient et qui descendaient. La destruction semblait moindre ici. Tally se dirigea vers les escaliers et lui tendit la main. « Le commissaire est le type qui s'occupe de tout l'argent, et les pax, c'est le terme qu'on utilise pour désigner les passagers... venez. Laissez-moi vous montrer ce que la vieille demoiselle à dans le ventre. »

Kerry le suivit, évitant les grilles et la couche épaisse de poussière qui les recouvrait, très contente d'avoir mis ses jeans et ses chaussures de randonnée pour négocier les trous dans la moquette déchirée et les marches cassées. Alors qu'ils descendaient, les sons des travaux, des coups de marteaux et autres, augmentèrent, et elle eut la soudaine sensation de descendre dans un autre monde.

* * * * *

Le contremaître cochait les noms sur la passerelle, jetant brièvement un coup d'œil à chaque ouvrier qui se dirigeait vers son bureau. Il regarda le dernier d'entre eux, un grand gaillard qui portait un sweatshirt sans manche et un jean usé. « Suivant ? »

L'homme s'avança et lui présenta plusieurs papiers.

Le contremaître les passa en revue rapidement. « Travaux généraux. » Lut-il. « Vous avez une carte de marine ? » Il leva les yeux vers l'homme qui hocha la tête. « Service ? »

« Navy. »

« Vous faites quoi ? »

« Un peu de tout. »

Le contremaître observa attentivement l'ouvrier potentiel, notant les cicatrices et l'air résolument compétent. « Très bien, Roberts. Donnez ça au gars de la rampe, et allez-y. Le contrat dure aussi longtemps que les navires sont à quai. Vous comprenez ? »

« Ouaip. »

Le contremaître écrivit une note sur une carte et la lui tendit. « Ici. » Il tripota son stylo tandis que le nouveau s'éloignait, et il se tourna ensuite vers l'homme assit à côté de lui. « J’ai du mal à croire que certains gars arrivent à passer à travers le contrôle de sécurité, pas vrai ? »

L'autre homme secoua la tête. « Vous voulez que j'aille vérifier pour celui-là ? Je peux mettre Alberto dessus. »

« Nan. » Le contremaître fit un geste de la main. « Du moment qu'il travaille, j'en ai rien à faire. On a vu pire sur les docks, et au moins ce gars est propre. »

« Et il parle anglais. » Rajouta son second.

Le contremaître ricana et fit un geste vers le dernier arrivant. « Ouais. Je pourrais probablement en faire un superviseur rien que pour ça. »

* * * * *

Dar installa son clavier un peu plus confortablement sur ses genoux, puis elle tapa une autre demande. Elle était allongée sur le dos sous l'un des moniteurs, un câble bleu clair s'étendait depuis la jungle des équipements jusqu'au dos de sa machine.

Le sol était froid contre sa peau, mais elle avait trouvé une pièce de métal à peu près de la bonne taille pour poser sa tête, et au moins pour le moment, la position bizarre ne l'avait pas empêchée de se concentrer correctement.

« Ms. Roberts ? »

Les techniciens, d'un autre côté... « Oooui ? » Gronda Dar.

« Hum... je peux monter un câble pour vous ? Ça ne semble vraiment pas pratique. »

Dar gigota son pied. « C'est mon style de dactylo qui vous fait dire ça ? »

« Et bien, c'est plutôt le sol, madame. Ça ne doit vraiment pas être confortable, nan ? »

Dar tapa une autre commande, et observa son effet. Elle grimaça et l'annula, tapant sur la touche 'entrée' avec plus de force que nécessaire. « Vous avez déjà essayé ? » Elle lui jeta un rapide coup d'œil avant de retourner son attention vers son travail. « Couché sur le sol ? »

Il y eu un moment de silence, puis un grincement quand le technicien bougea sur sa chaise en cuir. « Hum... et bien, oui, bien sûr... on doit faire ça tout le temps là -dessous. C'est pour ça qu'on vous... hum... » Il s'éclaircit la gorge. « Madame, c'est inconfortable. »

« Et bien, j'aime bien ça. » L'informa Dar. « C'est bon pour le dos. »

« C'est vrai ? »

« Bien sûr. » Dar essaya d'ignorer l'objet ennuyeux entre ses omoplates, qu'elle soupçonnait être une vis du moniteur tombée et jamais remplacée. « Mieux que mon lit à eau, en fait. »

Les deux techniciens bougèrent, provoquant d'autres bruits de cuir. Le plus jeune des deux, avec des cheveux blonds coupés en brosse, Dave, posa ses coudes sur ses genoux et regarda Dar. « Vous aimez les lits à eau ? J'ai essayé une fois, mais ça bouge trop pour moi. Ça m'a rendu malade. »

« J'ai un semi lit à eau. » Répondit Dar, distraite par une lecture qui lui renvoya une réponse à laquelle elle ne s'était pas attendue. Elle échangea pour un autre écran et vérifia le moniteur qu'elle utilisait, puis elle fronça les sourcils encore une fois et essaya quelque chose d'autre. « Bon Dieu. »

« C'est celui qui ne bouge pas, madame ? » Dit Dave. « Pas du tout ? »

« Pas vraiment. » Marmonna Dar en se mordant la lèvre quand elle se trompa dans une commande et qu'elle dut recommencer. « Ça dépend de ce que vous y faites. »

Il fallut que le silence total dure quelques secondes pour qu'il pénètre sa concentration. Puis Dar tourna la tête pour voir deux visages choqués la regarder, les mâchoires béantes. Elle prit un moment pour se repasser sa dernière phrase, puis elle sentit un sourire naître sur son visage. « Trop d'informations, hein ? »

Les deux techniciens hochèrent la tête. « Oui, oui. » Dave se reprit. « Sans offense, Ms. Roberts. »

« C'est bon. » Répondit gracieusement Dar. « Je ne voulais pas vous faire peur. »

Ils la laissèrent tranquille pendant un moment, bougeant et grinçant juste en dehors de son champ de vision, derrière les moniteurs, et elle en profita pour continuer le lent processus qu'elle avait commencé deux heures plus tôt.

Elle laissa le moniteur travailler de nouveau et essaya une nouvelle commande, envoyant un algorithme compliqué dans une de leurs interfaces extérieures. L'appareil l'accepta, et commença ensuite à régler le trafic avec l'instruction, faisant clignoter de façon insensée son autre écran. « Hmm. »

« Madame ? »

« Pas vous. » Dar tapa une note pour elle-même sur l'autre fenêtre qu'elle avait ouverte, puis elle revint vers l'application et enleva la commande. « C'est juste un truc que je fais. »

« Hum... Vous ne nous effrayez pas vraiment vous savez. »

Dar s'arrêta de taper au milieu de son mouvement, et tourna de nouveau la tête. « Non ? »

Dave avait poussé sa chaise vers elle. « Non, je veux dire... vous êtes vraiment cool, et tout. On s'en est rendu compte cette dernière semaine. »

« Merci. » Un petit bip interrompit cette surprenante conversation. « Excusez-moi. » Dar attrapa son pda et regarda l'écran. « Ah, hé. »

Hé, chérie. Je parie que tu ne devineras jamais où je suis.

Dar sortit son stylet et écrivit une réponse. Est-ce que tu es couchée sous un moniteur de routeur en train de t'expliquer sur nos activités dans le lit à eau devant l'équipe des opérations ? Elle envoya le message, puis attendit patiemment jusqu'à ce qu'elle voie la lumière clignoter.

Hum... non. Pas du tout. Comment c'est arrivé ?

Ah, bonne question. Ça m'est tombé dessus sans que je m'en rende compte. Enfin bref, où es-tu ? Tapa Dar. Je pensais que tu étais sur le navire.

Je suis à la morgue.

Dar s'arrêta, cligna des yeux, et laissa tomber son pda pour attraper son téléphone. Elle tapa rapidement le numéro de Kerry, et tapota impatiemment sur le coin du moniteur avec son pied jusqu'à ce qu'elle ait une réponse. « QUOI ? »

Sa compagne s'éclaircit gentiment la gorge avant de répondre. « Salut chérie. »

« Où es-tu ? » Dar se dispensa des gentillesses.

« Dans un endroit où j’ai moins de problèmes que toi apparemment. » Répondit Kerry avec un petit rire. « Je suis dans la morgue du navire. Tu savais qu'ils avaient des morgues ? » Demanda-t-elle. « Ainsi que plein d'autres endroits étranges ? »

« Hum... » Dar retrouva son calme, dispersé en plein de petits morceaux sur le sol autour d'elle. « Et bien, je pense que oui. Je veux dire, ils en ont forcément – que veux-tu qu'ils fassent si quelqu'un claque pendant une croisière ? Ils le mettent au congélateur ? »

Un son à mi-chemin entre le gloussement d'un poulet et un éternuement lui parvint de la console voisine. Dar l'ignora. « Ça serait grossier. »

« C'est sûr. » Dit Kerry. « Maintenant, parle-moi de cette histoire avec notre lit à eau. » Sa voix prit un léger écho, comme si elle avait mis sa main autour du téléphone pour parler. « Tu ne leur parlais pas vraiment de... » Une pause. « Tu sais. »

Dar jeta un œil aux techniciens, qui avaient savamment détourné le regard. « Ce qu'on fait au lit ? Non. » Admit-elle. « Ils voulaient me rendre service et je leur ai fait passer un mauvais moment. Alors – ça donne quoi ? »

Kerry soupira. « C'est le bordel. » Répondit-elle. « Dar, ça va être un vrai calvaire de câbler tout ça. Il va falloir qu'on perfore des murs pare-feu en acier. »

« Beurk. »

« Et tout doit être conforme aux standards de pression et de température. »

Un soupir. « Ouais. J'imagine. C'est un navire de la Navy. » Dit Dar. « Bien que je pense qu'il y aura moins d'interférence à le transformer en bateau de croisière que les autres. »

« Si tu le dis. » Dit Kerry. « Je vais faire venir l'équipe technique et commencer à estimer le câblage, mais Seigneur, Dar – ils ont à peine le téléphone ici ! Ils utilisent encore des combinés reliés par des fils ! »

Dar grimaça. « Ça va être comme de câbler le mémorial du Général Grant. » Dit-elle. « Okay, dis aux gars de faire ça bien. Trouve tous les endroits où ils vont en avoir besoin... et annonce d'abord les mauvaises nouvelles. »

« Je vais le faire. » Dit Kerry. « Hé, Dar ? »

« Hmm ? » Dar bougea, croisant les chevilles et levant les yeux vers les boutons du routeur. « Tu savais que tu peux voir les leds GBIC sous ces trucs ? Ça ressemble à un sapin de Noël. »

Silence. « Hum... mon cœur, pourquoi est-ce que tu ne laisses pas les gars monter les lignes en série pour toi ? » Demanda Kerry. « Plutôt que d'avoir à t'allonger sous les moniteurs ? »

« Ça serait trop facile. » Marmonna Dar en jetant un coup d'œil aux techniciens. Ils lui jetèrent des coups d'œil nerveux en retour. « Alors, qu'est-ce que tu voulais ? »

« Hein ? »

« Tu as dit 'Hé, Dar'. »

« Oh. » Kerry réfléchit une minute. « Tu m'as distraite... et je réalise que je voudrais le lit à eau et toi dedans. Mais ce n'est pas à ça que je pensais au départ... donne-moi une seconde. »

Dar observa les leds clignoter au-dessus de sa tête, rêvant paresseusement de l'odeur de lin propre tandis qu'elle écoutait Kerry respirer lentement de l'autre côté du circuit. « Heureusement que je porte des jeans aujourd'hui. » Commenta-t-elle. « Ou ça aurait pu être vraiment scandaleux. »

Kerry étouffa un petit rire. « Tu es si mauvaise. Okay, je me souviens maintenant. J'entends de la musique au Hard Rock à chaque fois que je quitte le port. Ça te dirait d'aller dîner là-bas quand tu viendras tout à l'heure ? »

« Bien sûr. » Répondit Dar, en retournant son attention vers son moniteur. « Mais tu es sûre que tu as besoin que je vienne ? J'ai l'impression que tu t'en charge très bien. Je pourrais simplement passer te prendre. » Elle cala le téléphone contre son oreille et tapa une commande. « Non ? »

Kerry ne répondit pas pendant un moment, puis sa voix changea, laissant place à une pointe d'incertitude. « Ouais, c'est possible. » Dit-elle doucement. « Mais tu ne veux pas voir l'endroit par toi-même ? »

« Pas vraiment. Je te fais confiance. »

« Dar, tu as dit que c'était vraiment important. »

Dar relâcha son clavier et reprit son téléphone. « Ça l'est, et tu es vraiment bonne à ce que tu fais, et je suis très heureuse de le laisser gérer... ça te pose un problème ? » Demanda-t-elle, pas très sûre de ce qui n'allait pas avec sa compagne. « Ker ? »

Une légère inspiration traversa la ligne. « Non, ce n'est pas un problème du tout. » Répondit Kerry d'un ton chaleureux. « Merci pour ta confiance... je sais à quel point la situation est critique, et je suis heureuse de m'en occuper. »

Dar attendit. Mais rien ne vint ensuite. « Mais ? » Dit-elle finalement.

Un soupir.

« Mais tu veux que j'aille quand même jeter un coup d'œil ? »

« Tu as plus d'expérience maritime que moi. » Expliqua Kerry, ne s'inquiétant absolument pas de confirmer sa supposition directe. « C'est un nouveau monde pour moi, et je veux être absolument sûre de bien faire du premier coup. J'apprécierais ton point de vue, oui. »

Et bien, c'était tout à fait vrai, admit Dar. Kerry en savait assez sur les bateaux pour sortir le Dixie du port, mais ça n'avait rien à voir avec le temps que Dar avait passé dans son enfance autour de ces grands bateaux, et elle en savait simplement beaucoup plus sur leurs particularités. « Tu marques un point. » Céda-t-elle avec grâce. « On se voit là-bas à six heures ? »

« Okay. » Kerry semblait bien plus heureuse maintenant. « Je te retrouverai devant. Oh... » Elle s'éclaircit la voix. « Au fait, je suis le Démon des Docks, je te préviens. »

« Vraiment ? »

« J'ai délibérément pris toutes les paires de la jetée pour empêcher les autres de commencer à travailler, et je suis en train de faire un profit scandaleux en les louant. »

« Bahahahahah... » Dar commença à rire, se cognant presque la tête contre les moniteurs. « Si je m'arrête pour t'acheter une paire de cornes de démon, tu les mettras pour le dîner ? »

Pff. Juste pour ça, je vais devoir te piquer avec ma fourche. »

« Juste pour ça, je vais devoir attraper ta... »

« Dar, tu n'es pas au centre des opérations ? » L'interrompit innocemment Kerry.

« Ahem. »

« Je te vois plus tard. J'ai un tour à finir avec mon nouvel ami Tally. » Gloussa Kerry. « J'irai voir le mess de l'équipage après ça. Ils veulent qu'on leur branche Internet. »

Dar ricana elle aussi. « Amuse-toi bien. » Dit-elle. « Je te vois plus tard. » Un moment après avoir raccroché le téléphone, elle leva les yeux vers la console. Les deux techniciens étaient tellement penchés sur leur écran qu'elle craignit qu'ils absorbent le champ électrique directement par la peau.

Bon. Dar retourna à son routeur. Ça ne ferait qu'une histoire scandaleuse en plus...

* * * * *

A suivre.