MOVING TARGET par Melissa Good 

CIBLE MOUVANTE

Partie 15

Traductrice : Gaby

 

 

Chapitre 32

Le condo était vraiment calme quand Dar entra, trop calme même, jusqu'à ce que Chino sorte de la chambre en glissant sur le carrelage avec un aboiement de salutation. « Hé ma fille. » Elle posa sa sacoche et s'agenouilla pour accueillir le chien, se retrouvant les fesses par terre tandis que Chino gigotait pour monter sur ses genoux. « Hé, hé, hé... »

« Wouff. »

« Calme-toi. » Dar réussit à se relever et elle se dirigea vers la porte de derrière, suivit par un Labrador excité. Chino s'arrêta cependant à mi-chemin et regarda derrière elle comme s'il manquait quelque chose.

« Oui, je sais. Il n'y a que moi. » Lui dit Dar en ouvrant la porte qui donnait sur le petit jardin. « Kerry n'est pas là. » Elle observa le chien trottiner à l’extérieur, et gambader dans les rayons du soleil  de cette fin de journée qui filtraient à travers les arbres. Kerry était encore sur le navire, à travailler sur le projet.

Dar était prête à y aller aussi, mais elle s'était arrêtée en se rappelant sévèrement qu'elle avait laissé tout ce satané truc entre les mains de Kerry, et elle n'avait pas besoin de s'en mêler. Alors elle était finalement rentrée à la maison.

Et maintenant elle était là. Dar s'appuya contre la porte extérieure et étudia la cuisine tranquille. D'habitude Kerry et elle rentraient à la maison ensemble, mais parfois Kerry rentrait avant elle, et à chaque fois Dar arrivait à la maison pour y trouver une gentille attention comme un bon dîner, ou le jaccuzzi allumé, ou...

Mais elle ne savait pas du tout quand Kerry allait rentrer. Le message qu'elle avait envoyé plus tôt était toujours sans réponse, et maintenant Dar était un peu perdue. Elle attrapa son pda et écrivit un deuxième message qu'elle envoya immédiatement avant de se retourner pour aller jusqu'à la chambre à coucher.

Une fois à l'intérieur elle fit une pause, et tira sa chemise de sa ceinture avant de la déboutonner, puis elle s'assit brièvement le temps d'enlever ses bottes. Elle enleva ensuite sa chemise et ses jeans, elle les plia avec soin et les posa dans le dressing.

Chino revint en gambadant vers elle et sautilla joyeusement autour de ses genoux. Dar joua avec elle pendant quelques minutes, puis elle se releva et attrapa une paire de shorts et un tee-shirt, elle les enfila avant de revenir dans le salon.

Elle pourrait regarder la télé. Dar étudia l'écran vide, puis passa devant. Elle pourrait aller nager, ou faire une balade avec Chino, ou aller à la gym.

Ou profiter du jaccuzzi.

Elle s'avança jusqu'à la cuisine et ferma la porte. Elle pourrait travailler un peu, ou jouer avec ses maquettes. Avec un soupir, Dar se dirigea vers le frigo et prit un peu de lait, s'appuyant sur le comptoir avant d'en avaler une gorgée, tout en considérant ses différentes options.

Aucune ne la séduisait particulièrement, alors elle retourna dans le salon et s'assit à la table de la salle à manger, et elle commença à trier le panier de courrier déposé là par le personnel de l'île.

Il l'y avait pas de factures, parce qu’elle les réglait électroniquement. Quelques pubs, la plupart attachées à des cd-roms de mise à jour de logiciels ou des offres pour de nouveaux  gadgets informatiques. Dar les mit tous de côté et s'arrêta sur un magazine de plongée qui suscita un peu plus d'intérêt.

Elle vérifia son pda quelques minutes plus tard, toujours aussi silencieux, et elle se désintéressa du courrier. « C'est bon. » Dar reposa le magazine et se releva. « Okay Chino... tu veux venir à la gym avec moi ? Tu pourrais m'aider à porter quelques poids, d'accord ? »

« Wouff. »

« Okay. » Dar alla chercher ses baskets puis se dirigea vers la porte à l'arrière de la maison, s'arrêtant juste le temps d'écrire un message sur le petit tableau blanc sur le côté du frigo. Elle allait passer une heure ou deux à la gym, puis voir si Kerry était rentrée, et s'arrêter au club pour le dîner sur le chemin du retour.

Satisfaite de son plan, Dar prit le chemin de la salle de gym, avec Chino qui trottait derrière elle. Avec le coucher du soleil la chaleur s'était dissipée et la brise de l'océan était presque confortable. Elle observa Chino qui avait trouvé une balle de tennis venue de nulle part et qui revenait vers elle en courant. « Donne-moi ça. »

Elle lança la balle visqueuse sur la plage et continua à marcher pendant que Chino courait après. Quelques mètres plus tard elles étaient arrivées à l'entrée de la salle de gym, et Dar ignora tranquillement les regards furieux de deux autres résidents quand elle tint la porte pour que Chino rentre en trottant.

Elles avaient eu quelques problèmes avec ça depuis qu'elles amenaient le Labrador à la gym avec elles. Au début, Dar avait été assaillie de six ou sept lettres d'objection de la part de l'association des résidents, puis elle avait même reçu une citation officielle du bureau juridique de l'île.

Malheureusement pour eux, elle détenait la copie originale de sa Tante May sur les arrêtés de l'île, et aucun ne spécifiait que vous ne pouviez pas emmener de chien dans la salle de gym. Ça l'avait rendue impopulaire auprès de quelques personnes, mais Chino avait été d'un comportement exemplaire, et avait gagné la sympathie de la plupart des résidents après un moment. « Allez viens, Chi. »

Mais pas Dar, apparemment. Elle sourit poliment aux deux autres résidents, puis elle se dirigea ensuite vers la porte intérieure qui menait aux vestiaires. A l'intérieur, elle s'avança jusqu'à son casier attitré et l'ouvrit pour en sortir une serviette et une paire de poids qu'elle glissa sur ses poignets avant de les attacher.

Ils n'étaient pas vraiment lourds, seulement un kilo chacun, mais elle constatait que ça lui demandait un peu plus de travail, et elle avait noté que ses muscles étaient un peu plus dessinés sur ses avant-bras depuis qu'elle les utilisait.

Bon, en fait elle ne l'avait pas vraiment remarqué. Dar se dirigea vers le banc de presse et s'installa dessus. Kerry l'avait vu et lui avait fait remarquer sous la douche l'autre jour. Sur le moment elle en avait ri, mais maintenant qu'elle était assise ici elle pouvait bien admettre à quel point elle aimait que Kerry remarque ce genre de choses.

Ego démesuré. Dar fit quelques exercices rapides avec une barre d'haltère relativement légère juste pour s'échauffer. Un ego démesuré, et les restes d'une insécurité obsédante qu'elle essayait vainement d'ignorer. Elle aimait que Kerry fasse attention à elle, et c'est probablement pour ça qu'elle se sentait comme ça ce soir après avoir envoyé deux messages qui attendaient encore une réponse.

C'était stupide, vraiment. Dar se leva et se dirigea vers la presse à jambes, elle glissa la tige en fer à l'endroit voulu, et elle attendit que son corps se fasse à la position avant de commencer les exercices. Chino se redressa, lui lécha le bras, et gigota pour essayer de garder son équilibre. « Chi, descends. » Dar étouffa un gloussement. « Coucher. »

A contrecœur, le chien lui obéit, et s'assit sur le sol en lino à côté de Dar.

Kerry était probablement occupée à faire ce pour quoi elle était payé à ILS, à prendre soin des détails, et à mettre son plan en marche avec son sens typique du détail et du style. Même si ça n'avait jamais marché pour elle, Dar appréciait le côté méthodique du mode opératoire de sa compagne.

Et ça se voyait aussi dans son programme à la gym. Alors que Dar avait tendance de passer de machine en machine en utilisant tout ce qui attrapait son intérêt sur le moment, Kerry suivait toujours un ou deux ou trois enchaînements, en utilisant délibérément toutes les machines jusqu'à ce qu'elle ait fini ou qu'elle soit épuisée.

Dar garda l'image de sa compagne à l'esprit pendant qu'elle utilisait la presse à jambes et qu'elle allait vers la planche à abdominaux, elle s'installa sur le dos et prit les poignées dans ses mains avant de commencer l'exercice. Elle aimait bien cet exercice, même si c'était un peu plus dur pour elle que pour Kerry à cause de son buste plus long.

Pendant un moment, après qu'elles se soient installées ensemble, Dar avait suspecté Kerry de venir à la gym plus pour s'adapter à son style de vie que parce qu'elle aimait vraiment ça, et ça l'avait fait se sentir un peu coupable même si elle ne l'avait jamais dit à Kerry.

Après tout, Kerry avait été forcée de faire des choses qu'elle ne voulait vraiment pas faire depuis très longtemps, est-ce que c'était juste pour elle qu'elle s'échappe de sa famille pour se retrouver obligée de changer et coller aux attentes de Dar ?

Sauf que ce n'était pas vraiment ses attentes. Dar ne pouvait honnêtement pas dire qu'elle ne se souciait pas de savoir si Kerry avait ou non fait des efforts pour s'adapter, et elle avait vraiment essayé  de se convaincre jusqu'à ce que Kerry lui dise qu'elle aimait vraiment ça. Ou, du moins pas qu'elle aimait vraiment, mais qu'elle était vraiment très satisfaite des résultats, et qu'elle était tout à fait disposée à continuer à travailler pour que ça reste comme ça.

Dar s'arrêta le temps d'ajouter un peu plus de poids sur la machine et continua ses séries. Ce qui avait du sens pour Dar, vu qu'avoir un contrôle sur son apparence avait été une grande part du problème de Kerry dans le passé.

Bien sûr, ça voulait dire que pour la première fois depuis un très long moment,  elle était concernée par l'apparence de son corps, mais ça semblait un faible prix à payer pour avoir trouvé l'amour le plus stupéfiant de sa vie.

Probablement, et Dar étouffa un rire, que Kerry lui dirait qu'elle se fichait totalement de l'apparence de Dar, tout autant que ce que pourrait lui dire Dar. Elles se demandaient toutes les deux ce que l'autre voulait dire, et aucune des deux ne voulait finalement le savoir vraiment.

Alors sa vie était compliquée. Dar souffla, et ferma les yeux, ses pensées dirigées vers autre chose alors que son corps continuait les mouvements. Mais c'était une complication à la tournure agréable, et elle n'avait aucune envie de s'en débarrasser de toute façon.

Au lieu de ça, elle s'imagina sous l’eau, dans le bleu paisible d'une plongée à faire des roulades paresseuses pendant que Kerry flottait tout près en prenant des photos de poissons. Elle adorait regarder Kerry prendre des photos, parce qu'elle se mettait toujours dans des positions incroyables, elle faisait souvent le poirier pour être plus près et avoir un plan rapproché des petites créatures.

Ses cheveux pouvaient flotter autour de sa tête comme un halo et elle pouvait croiser les chevilles, ses palmes bougeant légèrement pour garder l'équilibre. Dar se contentait parfois de s'installer à l'horizontal dans l'eau, le menton sur poignets croisés, en restant simplement là pour apprécier le spectacle.

Elle pouvait presque entendre les bulles de sa propre respiration.

Soudain un poids chaud et solide s'installa sur ses jambes et elle sursauta, puis elle ouvrit les yeux et lâcha la machine pour trouver Kerry assise sur elle, l'air amusée et vêtue de sa tenue de sport. « Bouh ! » lâcha-t-elle, surprise, avant de se laisser retomber sur le dos.

« Salut toi. » Les yeux verts scintillèrent. « Tu ne m'as pas attendue, traîtresse ! »

Dar cligna des yeux, et essaya de faire fonctionner sa langue après s'être mordue. « Eurk. » Elle s’éclaircit la gorge. « T'attendre jusqu'à quand ? Je ne pouvais absolument pas deviner que tu allais rentrer aussi vite à la maison. » Protesta-t-elle. « Je pensais que tu resterais plus longtemps au port. » Son corps n'avait encore assimilé la sortie brutale de ses petites rêveries, elle ne savait pas si elle devait sauter ou se détendre et elle s'attendait presque à avoir le hoquet.

« J'ai répondu à ton dernier message. » Répondit Kerry. « Je n'avais pas réalisé quand j'étais dans le cœur du navire que je ne captais plus. Je suis sortie et j'ai vu que tu m'avais laissé des messages. » Elle bougea ses doigts sur l'estomac de Dar en grattant légèrement la peau. « Alors je t'ai répondu dès que j'ai posé le pied sur la passerelle et j'ai cassé les pieds de quelques gars qui essayaient de charger du bois à bord. »

« Oh. » Maintenant que Kerry était là, et qu'elle avait toute son attention, Dar se sentait un peu décontenancée. « Pas de problème. Je pensais passer un peu de temps ici avant d'aller nous chercher à dîner. » Elle jeta un œil sur le côté. « Mon PDA est dans le vestiaire. »

« Détails. » Kerry se leva et lui rendit sa liberté. « Oh mon Dieu, ne me dis pas que je viens de dire ça. J'ai été introduite dans le monde des personnes qui vivent dans un navire. » Elle s'arrêta et régla une de ses maniques. « S'il te plaît, s'il te plaît, ne me dis pas que la Navy ressemble à ça, parce que si c'est le cas, je ne peux même pas imaginer comment ton père a fait pour survivre autant de temps. »

« Eh. » Dar observa sa compagne s'avancer vers la première machine pour travailler les biceps. Kerry s'assit après avoir précautionneusement réglé les poids, puis elle ajusta ses mains sur les poignées avant de commencer ses exercices. « Les gens. Les politiques. Tu ne peux pas avoir les deux ensembles. Tu le sais. »

« Hmm. » Kerry serra les dents pour fournir l'effort nécessaire pour soulever les poids. « Plus je vois ce genre de personne, et plus j'aime Chino. »

« Wouff. » Chino trotta jusqu'à elle et lui lécha le genou.

Dar se leva et décida qu'elle avait fait assez d'abdos. Elle se dirigea vers la machine à presse et s'assit sous la barre, en glissant la tige en fer dans un nombre significatif de plaques en fer. Ajustant ses mains sur les poignées de la barre, elle la fit doucement descendre, calant ses genoux sous les supports pour tester la réaction de son épaule sous le poids.

Jusque-là tout allait bien. Dar fléchit les bras lentement et laissa descendre la barre, heureuse de sentir que la douleur lancinante de sa blessure se soit finalement calmée. Ça avait pris un bon moment, mais Kerry avait probablement eu raison quand elle lui avait dit que la guérison aurait été plus rapide si elle avait fait les séances de kiné qu'on lui avait prescrit.

« Comment tu te sens ? » Demanda Kerry.

« Bien. » Dar tendit ses bras et souleva les poids. Elle redescendit de nouveau la barre, plus vite cette fois-ci.

« Tu es sexy quand tu transpires. »

Dar ouvrit un œil et tourna la tête vers la machine à triceps. Kerry lui fit un clin d’œil et tira la langue. « Tout c'est bien passé sur les quais ? »

« Ouais, ça s'arrange. » Kerry tendit les bras, poussant les poids de la machine. « Tu as trouvé le hacker ? »

Dar grogna et laissa échapper un petit ricanement. « Non, mais si il revient, il va avoir une surprise qui l'attend. » Dit-elle. « Mais j'ai passé un peu de temps dans nos réseaux, et je dois avouer que je suis un peu inquiète, Ker. »

« Ah ouais ? »

« Ouais. »

Kerry soupira. « Et bien, pour être honnête, je suis un peu inquiète de savoir comment je vais pouvoir gérer cette compétition de projet, alors on est deux. »

Elles restèrent silencieuses pendant quelques minutes, se concentrant sur leurs exercices. Finalement Dar reposa la barre et elle soupira. « Tu sais ce que je pense ? »

« Quoi ? »

« De la crème glacée. » Dar se leva du banc et ramassa sa serviette, puis elle tendit une main vers Kerry. « On pourra finir ça plus tard. »

Kerry se leva et prit sa main sans aucune hésitation. « Tu l'as dit. Allons-y. » Elle suivit Dar jusqu'à la porte, sans jeter un seul regard en arrière.

* * * * *

La crème glacée se transforma finalement en un dîner au club de la plage sur le fronton. Une brise agréable s'était levée et il était vraiment très confortable d'être assis là dehors à la lumière d'une bougie posée sur la table, avec la perspective d'un dessert à venir.

Kerry appuya sa tête contre un des piliers soutenant le toit, son regard errant paresseusement sur les palmiers qui bordaient la plage. « Je ne sais pas, chérie. » Dit-elle. « Peut-être que c'est un bien pour un mal. Si tu n'avais pas lancé ce défi, tu n'aurais jamais trouvé les failles dont tu m'as parlé. »

« Peut-être qu'on... peut-être que j'aurais dû me pencher là-dessus avant. » Dar s'était également appuyée contre les supports du mur, une longue jambe étalée sur le bras de la chaise.

« Dar, tu es la directrice des systèmes d'information de la compagnie. Je pense que d'autres personnes, comme Mark, auraient dû s'occuper de ça. Pas toi. » Répondit honnêtement Kerry. « Il est ridicule que tu aies besoin de t'asseoir par terre dans un placard à traquer les hackers, tu ne crois pas ? »

Une brise un peu plus forte se fit sentir, faisant fouetter ses cheveux. Quelques algues agglutinées sur le toit se détachèrent et l'une d'entre elles atterrit sur le pied de Kerry. Elle se baissa et l'attrapa pour la tortiller entre ses doigts. « C'est un peu venteux. » 

Dar se tourna sur le côté et observa l'océan, repérant des nuages blancs. Elle haussa un sourcil. « Ne me dis pas qu'une autre fichue tempête se dirige vers nous. » Elle vérifia son PDA, mais il n'y avait aucun message d'alerte affiché.

« Mmh. » Un léger sourire s'étendit sur les lèvres de Kerry. « Oh, qu'est-ce que j'aimerais ça. »

Ce qui fit sourire Dar en retour, un sourire d'appréciation qui éclaira tout son visage. « Je prendrai ça comme un compliment. »

« C'en était un. » Kerry tendit impulsivement sa main par-dessus la table pour prendre celle de Dar. « Tu veux aller au chalet ce week-end ? »

Sans même réfléchir, Dar hocha la tête en assentiment. « Ouais. »

« J'ai une réunion vendredi après-midi. Comment on pourrait... » Kerry réfléchit aux détails, en pensant à leurs deux emplois du temps. « Que dirais-tu d'aller ensemble au bureau vendredi, et je reviendrai au port pour jeter un coup d'œil – et tu pourras passer me prendre directement là-bas et... vroum. »

« Absolument. » Acquiesça Dar immédiatement. « On peut s'arrêter pour dîner quelque part sur la route et regarder le coucher de soleil. »

Kerry jeta un œil à sa montre et soupira d'un air mélancolique. « On est seulement mardi. »

Le téléphone de Dar sonna avant qu'elle puisse suggérer un truc fou, comme de partir directement après le dîner par exemple. Elle sortit le téléphone et vérifia l'appelant. « Oh oh. » Elle l'ouvrit. « Oui Mark. Qu'est-ce qui se passe ? »

« Tu es dans l'immeuble chef ? »

Dar jeta un œil autour d'elle. « Moi ? Non. Je suis à la maison. Pourquoi ? »

« Merde. Quelqu'un fout le bordel ici, et je pensais que c'était toi... ça ressemble à ce qui s'est passé cet après-midi. » Le chef du GSI jura. « Okay, merci... je voulais juste vérifier. Hé... tu as... mmh, fermé la porte, pas vrai ? »

Le regard de Dar se perdit dans le vague brièvement tandis qu'elle se repassait soigneusement dans son esprit ses gestes de l'après-midi. « Oui. » Dit-elle simplement. «  Je suis remontée pour une réunion au 14e étage, puis je suis redescendue et j'ai fait quelques analyses de plus. J'ai quitté le local vers quatre heures. Il ne devrait y avoir aucune autre entrée après ça. »

« D'accord. Salut. » Mark raccrocha rapidement, coupant un cri en arrière-plan et le bruit d'une sonnerie d'alerte.

Dar regarda son téléphone, regarda Kerry, puis elles se levèrent précipitamment et se dirigèrent vers le condo en courant.

* * * * *

Dar pouvait entendre le bip des alertes alors qu'elle passait du porche à son bureau, et elle posa ses mains sur son bureau et sauta par-dessus pour atterrir de l'autre côté près de sa chaise. « Le fils de pute ! »

Kerry se força à ralentir juste assez pour  fermer la porte derrière elle en s'assurant de ne pas la claquer sur la queue de Chino qui bondissait derrière elle, la langue pendante. Elle hésita, puis elle attrapa sa sacoche dans la salle à manger où elle l'avait laissé, et elle l'apporta jusqu'au bureau de Dar où elle s'installa sur le canapé.

Au moment où elle toucha le cuir, il commença à pleuvoir, et pendant un bref instant elle eut un flash-back, vif et clair, de la première fois où elle avait été dans cette pièce. Mais ça ne dura qu'une seconde, parce qu'ensuite elle sortit son ordinateur portable de son étui et l'ouvrit, entendant impatiemment que la machine s'allume. « Qu'est-ce qui se passe ? »

« Si seulement je le savais. » Les doigts de Dar bougeaient comme dans un brouillard sur le clavier. « Quelque chose débloque dans le logiciel... Seigneur, j'espère que je n'ai rien fait de stupide en laissant un truc d'ouvert aujourd'hui. »

« La porte ? » Kerry se connecta rapidement.

« Non... non, je sais que je l'ai fermée. Quelque chose dans le routeur.... J'ai fait ces changements tellement vite... » Le front de Dar était creusé de sillons d'inquiétude. « Quand je te parlais, quand Mark a vu les trous. »

« Oh. » Kerry appela son écran de travail et tapa son code, attendant pendant une minute alors qu'elle se connectait et que des lignes rouges commençaient à apparaître sur son écran. « Sainte vache. » Elle leva rapidement les yeux vers Dar, et vit la tension inscrite sur son visage.

Dar hésita, ses doigts juste au-dessus du clavier, indécise sur la marche à suivre. Elle détestait ne pas comprendre ce qui arrivait – pour autant qu'elle puisse dire, les données inondaient le serveur au hasard et elle ne pouvait pas en trouver la source.

Elle pouvait tout fermer, et par définition ça stopperait le flot, mais ça voulait dire que tout le monde et tout ce qui utilisait leur réseau, et ça incluait les consoles de surveillance.

Kerry observa les émotions défiler sur le visage de sa compagne, et elle décida d'elle devait faire quelque chose de plus productif. Elle commença à lancer son analyse, et elle saisit le commutateur principal, ouvrant le flux de données, et concentrant son attention sur ce qu'il lui montrait.

Il y avait beaucoup de parasites. Kerry bascula ses filtres et coupa la circulation du réseau standard, revenant en arrière pour voir ce qu'il restait. « Dar. »

« Hmm ? » Dar leva les yeux alors qu'elle était en train de mettre les analyseurs syntaxiques en route.

« Ça ne vient pas de l'extérieur. »

« Quoi ? » Dar se leva et s'affala sur le bras du canapé pour regarder attentivement par dessus l'épaule de Kerry.

« Ça vient de l'intérieur du bureau. » Kerry traça une ligne du bout du doigt. « Regarde, là... Je ne sais pas ce que c'est. »

Dar cligna des yeux lentement, puis elle prit une inspiration. « Moi non plus. » Admit-elle. « Un cheval de Troie ? Il vaut mieux le dire à Mark. »

Kerry envoya le message qu'elle avait déjà commencé à écrire. « C'est fait... Dar, qu'est-ce qui peut générer ce genre de trafic ? Tout est en tcp unicast. »

Dar retourna dans son fauteuil et continua son balayage, posant des filtres interface après interface, en essayant d'arrêter le flux de données. « Fils de fils de fils de .... »

Kerry se leva et jeta un œil par-dessus son épaule, son ordinateur ne lui disant rien de plus nouveau que l'augmentation du flux. « Ça doit être vraiment près du central, Dar... Tu veux que je commence à vérifier l'immeuble étage par étage ? »

« On pourrait être obligé. » Dar sentit qu'elle commençait à transpirer. Elle pouvait imaginer les appels qui commençaient à venir au centre des opérations, et elle se demanda combien de temps ça prendrait pour que son téléphone, et celui de Kerry, se mette à sonner. « Et si c'était directement dans le central ? » Elle ouvrit une autre liste d'accès, et reconsidéra les résultats. « Bon sang, où est ce truc ? »

Kerry se recula doucement, puis elle revint vers son ordinateur, en suivant son instinct. « Quel commutateur est dans la salle de conférence, Dar ? »

« La salle de conférence ? Le Dix. Pourquoi ? »

« Disons simplement que je sens l'odeur du poisson pourri. » Kerry repéra le commutateur et vérifia le port du flux principal. Un commutateur, sur les vingt-sept de l'immeuble. Quelles étaient les chances ? « Dar. »

Dar s'éjecta de sa chaise et faillit s'étaler sur le canapé près de Kerry, son regard balayant avidement l'écran. « Bingo. Ferme ce foutu truc. »

Kerry déconnecta rapidement le port, tandis que Dar bondissait vers son bureau et tirait l'écran vers elle pour observer le flux dans un silence tendu. Les signaux tressautèrent pendant un instant, puis ils commencèrent lentement à retrouver un rythme normal.

Dar frappa la surface du bureau du plat de la main et tourna la tête vers Kerry. « Explique-moi. »

« Okay. » Kerry sentit les battements de son cœur ralentirent doucement, mais ses doigts tremblaient encore un peu. « Dans le bureau. »

« Ouais. »

« La sécurité a fait une vérification complète il y a deux semaines, et tout était clean. Il n'y a eu aucune location depuis. »

« Vrai. »

Kerry se leva et s'installa dans la chaise de Dar, en posant ses mains croisées sur le bureau. « Je pense que c'est de ma faute. » Elle s'arrêta, puis leva les yeux directement dans ceux de Dar. « Parce que je suis l'imbécile qui a fait venir quatre concurrents dans notre centre de conférence avec leurs portables et tout leur matériel, et je n'ai pas demandé d'analyse de sécurité après ça. »

Le visage de Dar resta immobile pendant un long moment. Puis elle relâcha lentement sa respiration, et ses épaules se détendirent quand elle prit appui sur son coude. « La réunion de Quest. »

Kerry hocha la tête.

« Il y avait beaucoup de choses à gérer à ce moment-là, Kerry. »

« Ne me trouve pas des excuses. » Répondit la jeune femme blonde. « Il n'y a aucune excuse pour ça, Dar, et nous le savons toutes les deux. » Elle observa le visage de sa compagne, un peu surprise de voir les traits anguleux relaxés, et un petit sourire, presque penaud, sur ses lèvres. « N'est-ce pas ? »

Dar dessina un motif imaginaire sur la surface du bureau du bout du doigt. « J'aimerais être d'accord avec toi. » Dit-elle finalement d'une voix calme. « Sauf que j'ai du mal à ne pas penser à ce qui t'a distraite autant. »

Mmh. Kerry se mordilla l'intérieur de la lèvre. « Et bien. »

Le téléphone de Dar sonna. Elle l'attrapa et l'ouvrit. « Ouais ? »

« C'est toi qui as fait ça ? Tu l'as arrêté ? Qu'est-ce que c'était ? Où ? Qu'est-ce que tu as fait ? » Les mots de Mark furent débités si vite et si fort que Dar faillit lâcher son téléphone. « Allez, chef ! Ne me dis pas ce truc c'est arrêté tout seul, s'il te plaît ??? »

Sans répondre Dar se contenta de tendre le téléphone à Kerry. « Dis-lui où trouver ce truc, et de le sécuriser. On le fera analyser demain. »

Kerry prit le téléphone et observa Dar se lever et sortir du bureau pour aller dans le salon. « Salut, Mark. » Dit-elle en soupirant. « J'ai... hmm... trouvé le problème. C'est dans le commutateur dix, lame six, port trente. »

Cliquetis de touches. « Il est déconnecté ! »

« Oui. »

« C'est dans la grande salle de conférence. J'ai vais envoyer quelques techs là-bas. A ton avis c'est quoi – le projecteur qui fait des siennes encore une fois ? » La voix de Mark paraissait complètement soulagée. « Ce fils de... m'a fait une peur bleue. Je croyais qu'on allait claquer. »

« On a failli. » Kerry ne savait pas trop comment elle se sentait. « Je crois qu'on nous a pu nous plomber pendant cette réunion qu'on a eu au moment de la panne de courant. Tu t'en souviens ? »

Un silence. « Oh, merde ! » Hurla presque Mark. « C'était noté dans mon agenda... J'ai cette fichue note pour aller vérifier... oh, merde. Merde. Je vais aller vérifier ça moi-même. Merde. Désolée, Kerry. »

« C'est bon. »

« Je vous rappelle plus tard. » Mark raccrocha, visiblement toujours très en colère.

Kerry replia le clapet du téléphone et resta assise là pendant un moment. Elle entendit un bruit et leva les yeux pour voir Dar à l'embrasure de la porte, appuyé contre le montant, quasiment dans la même position que lors de leur toute première rencontre. « Tu n'as jamais pensé qu'on était arrivé à un point où il allait falloir qu'on démissionne ? »

Dar se repoussa du montant et s'approcha pour ensuite se laisser tomber dans le canapé avant de tapoter la place près d'elle. Kerry se leva et s'installa contre le le cuir frais, puis elle étendit une jambe sur le genou gauche de Dar. « Tu penses que c'est de ta faute, je penses que c'est de ma faute, Mark pense que c'est de sa faute... au diable tout ça, Dar. On n'a qu'à partir ouvrir un stand de tacos sur une route du Sud. »

« Tu aimes les tacos ? »

Kerry s'appuya contre sa compagne. « Pas particulièrement. Je préfère les fajitas mais un stand de tacos ça semblait plus facile et plus amusant. »

« On devrait prendre un Chihuahua ? »

« Non, mais Chino devra porter un chapeau. » Kerry apprécia leur petit échange blagueur. Elle était en colère contre elle-même, mais comme Dar elle trouvait vraiment difficile de regretter son choix, et de prendre part à leur petite badinage ait l'avantage de distraire son esprit. « Tu penses qu'elle aimerait porter un chapeau ? »

« Sûr. » Dar s'approcha un peu plus près et l'embrasse sur la joue. « Ne t'en prends pas à toi-même, Ker. »

Kerry soupira.

« Je t'ai déjà dit comment j'ai trouvé le bug la nuit où tu as fini par venir au bureau et que tu m'as aidé à tout réparer ? »

Encore un peu plus de badinage. Kerry céda et se blotti contre elle. « La nuit où on s'est embrassées ? »

« Hmm hmm. »

« Hmm... la seule chose dont je me souvienne à propos de toute cette histoire c'est que j'ai ouvert la porte pour te voir en pyjamas, et que j'en ai oublié jusqu'à mon nom. »

Dar gloussa doucement. « Et bien, le centre des opérations m'a appelé, et m'a dit que tout ce foutu logiciel était en rade. Et tu sais ce que je leur ai dit ? »

« Quoi ? »

« Pas de problème, les gars. Rentrez chez vous. »

« Oh, non. » Kerry commença à rire malgré elle. « Allez, Dar. Je sais que tu essaye de me faire me sentir mieux, mais franchement. »

« Franchement. » Dar se mit nez à nez face à elle. « Je leur ai dit de rentrer chez eux, qu'il n'y avait aucune raison pour qu'ils restent là-bas si tout était en rade. Ça me semblait logique à ce moment là. »

« Vraiment ? » Kerry essaya d'imaginer ça, et elle se remit à rire. « Oh mon Dieu. »

Dar la serra contre elle. « Attendons de voir ce que Mark va trouver, et au lieu de nous en prendre à nous-même, on pourra trouver comment gérer ça. »

Est-ce qu'elles pourraient le faire ? Kerry se posait sérieusement la question. Oh et puis zut. Demain est un autre jour.

* * * * *

A suivre.