Avertissement en 1ère partie


Le Festival – 8ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda


Il lui fallut un moment, mais Gabrielle finit par trouver sa cible qui se cachait près d’un surplomb rocheux ombragé et pêchait ostensiblement. Comment pouvait-elle pêcher, allongée, à lancer des cailloux dans l’eau, la barde trouva ça dur à imaginer, mais… Elle fit une longue pause à se contenter d’observer sa compagne. Le regard de Xena n’était pas concentré, comme si ses pensées étaient à un million de lieues de là et il lui fallut quasiment une éternité avant de cligner des yeux et de tourner la tête vers l’endroit où se tenait la barde.

« Salut. » Xena la salua tranquillement. « Tu es là depuis combien de temps ? »

La barde sourit et se fraya un chemin pour descendre le long des rochers, Arès sur ses talons, pour rejoindre la guerrière dans son petit nid. Xena était sur le côté et Gabrielle s’installa dans la courbe de son corps, un bras autour des cuisses de son âme sœur et l’autre sur son épaule. « Pas longtemps », répondit-elle. « Juste une minute ou deux. » Le regard vert étudia sa compagne tranquillement. « Tu étais profondément concentrée… tu voudrais partager quelque chose ? »

Xena soupira et lui lança un regard désabusé avant de hausser les épaules. « J’aimerais bien que ce soit le cas… je regardais juste l’eau depuis un moment… j’observais les rides. » Une réponse sacrément boiteuse, hein ? J’étais juste là à rêvasser… je pense que je perds la main. « Je ne pensais à rien en particulier. »

Le crépuscule diminuait et l’eau faisait des ombres noires avec des lueurs occasionnelles. Sur leur gauche, une chouette hulula doucement et Gabrielle put sentir les fleurs de pommier sur la brise fraîche de la soirée. Aux confins de son audition, elle détecta un faible son de tambours en provenance du village et elle se rendit compte que les Amazones commençaient probablement à se rassembler pour le dîner. « C’est joli par ici. » Elle prit une inspiration profonde. « Mm… tu sens ça ? »

Xena renifla l’air consciencieusement. « De l’eau, de la boue, des rochers, deux grenouilles, trois oiseaux, des figues, et… » Elle ferma un œil judicieusement. « Un pommier. »

Gabrielle se pencha en arrière et lui lança un regard affectueux. « Tu peux être une sale gosse des fois. » Elle chatouilla la guerrière derrière le genou.

« Toi aussi », répondit la grande femme en lui chatouillant la nuque, ce qui la fit glousser. Elles partagèrent un sourire et ensuite Xena s’étira et réfréna un bâillement. » Il est temps de rentrer pour le dîner, hein ? » La pensée de passer la soirée en compagnie des Amazones lui faisait tourner la tête pour une raison inconnue, mais elle attendit quand même que Gabrielle réponde.

La barde réfléchit à la question. « Oui… je présume. » Elle glissa un peu vers le bas, jusqu’à ce que sa tête soit contre la hanche de Xena et elle regarda le ciel qui commençait à s’animer avec un rideau d’étoiles. Elles étaient belles ce soir, songea-t-elle, savourant la brise fraîche qui tirait sur sa chemise et envoyait de minuscules frissons le long de ses jambes quasiment nues.

« Tu présumes ? » Demanda Xena d’une voix légèrement intriguée. « Tu n’en as pas l’air très sûr. » Elle leva une main et caressa doucement les cheveux de la barde, laissant les mèches couler entre ses doigts. « Tu as trouvé Eph et Pony ? »

« Mmm hmmm. » Gabrielle ferma les yeux. « Je les ai convaincues de faire leur proposition l’une à l’autre. »

Xena écarquilla les yeux de surprise, mais sans que sa jeune compagne ne le voie. « C’est vrai ? »

« Oui », répondit la barde avec sérénité. « Je me suis dit que si les anciennes frapadingues veulent essayer quelque chose, ça, ça va les calmer. » Elle tourna la tête et cligna des yeux. « En plus, ce sera bon pour elles. »

« Oui oui… et depuis quand tu es une experte sur ce sujet ? » Demanda la guerrière avec un rire.

Un haussement de sourcil blond.

Xena réfréna un sourire ironique. « D’accord… tu gagnes. » Elle continua à caresser les cheveux doux de la barde. « Tu veux retourner là-bas ? » Elle espéra que sa voix ne montre pas à moitié qu’elle y allait à contrecœur.

Gabrielle croisa les mains sur son estomac et réfléchit à la question. « Hum… » Elle pianota des doigts légèrement. « Pas vraiment… j’aime bien être ici », répondit-elle honnêtement. « Ça a été… vraiment une longue journée et j’ai besoin d’un peu de calme, je pense. » Son regard croisa celui de Xena. « Et toi ? »

« Heu », songea Xena. « Voyons voir… je peux choisir entre une pièce pleine d’Amazones bavardes ou rester ici avec toi. » Elle poussa un soupir agacé. « Quel choix. » Elle tendit la main par-dessus sa tête et tira sur quelque chose, un petit panier qu’elle fit passer au-dessus d’elle pour le déposer près de l’épaule de Gabrielle.

La barde regarda à l’intérieur avec curiosité. « Oooh… » A l’intérieur, il y avait des pommes, des figues, deux oranges amères et un petit buisson de baies. Elle choisit une figue et la mâcha avec contentement, reprenant sa place confortable. « Et moi qui pensais que tu passais tout ton temps à rêvasser. » Elle donna un petit coup dans la jambe de Xena.

« Presque », confessa la guerrière, posant sa tête sur l’herbe tandis qu’elle prenait quelques brins et commençait à les tresser paresseusement. « Comme tu l’as dit, ça a été une longue journée », continua-t-elle d’un ton désabusé. « Je ne pensais pas finir ici à paresser si longtemps, mais… je… hum… c’était bon de juste rester assise un moment. » Je n’ai pas réalisé combien j’étais fatiguée avant de le faire… Dieux, j’aurais pu m’endormir sur place. Elle se frotta rapidement les yeux.  Je présume que les années commencent à vraiment me rattraper… c’est fichument sûr… j’avais l’habitude d’être capable de combattre toute la journée sans le ressentir.

Gabrielle posa sa figue et roula pour se mettre sur un coude, fixant le visage de sa compagne à travers le crépuscule couleur lavande. « Tu vas bien ? » Demanda-t-elle un peu inquiète. « Ce n’est pas ton habitude de dire ce genre de choses. »

Xena lui lança un regard ironique. « Tu vois ? Je ne peux pas gagner… je ne te dis rien, tu es furieuse. Quand je mentionne que je ne suis pas à la hauteur, tu es tout inquiète. »

« M… » Commença la barde puis elle s’interrompit. « Je… mais… » Elle soupira. « Ce n’est pas juste, Xena… tu m’as entraînée à observer tous tes petits signaux non verbaux… qu’est-ce que je suis supposée faire quand tu décides de me DIRE quand quelque chose ne va pas ? ? » Demanda-t-elle d’un ton plaintif tout en s’asseyant et en se rapprochant rapidement. « Tiens… allonge-toi. » Elle poussa la guerrière pour qu’elle s’allonge et prit la poignée de baies, en choisissant quelques-unes pour les lui tendre. « Mais merci… de faire un effort pour faire ça », ajouta-t-elle avec un sourire. « Je l’apprécie vraiment. »

Xena mâcha ses baies et se détendit, relevant une jambe tout en poussant la barde du coude. « Allez… allonge-toi », dit-elle, en jetant une baie à Arès qui n’attendait que ça. Il l’attrapa en plein air et la mâcha, puis il se lécha les babines avec espoir et la regarda.

Gabrielle se reposa contre la cuisse de Xena, un bras légèrement posé sur la cage thoracique de la guerrière et continuant à lui offrir ses fruits. Maintenant qu’elle l’observait, elle pouvait voir les légères lignes d’épuisement dans l’expression de sa compagne et une vague de culpabilité la submergea. « Dieux… je suis désolée. » Elle prit le visage de Xena dans sa main et soupira. « Et me voilà, courant dans tous les sens pour tout arranger et j’oublie de vérifier la plus importante chose entre toutes. »

« Mm… je suis ignorée… tu me voles mes vêtements… » Xena tendit la main et l’enroula dans la chemise que portait son âme sœur, la tirant doucement vers l’avant. « Je me sens tellement maltraitée. » Elle se souleva et captura les lèvres de la barde, se laissant tomber en arrière en entraînant Gabrielle. « Heureusement pour moi… » Grogna-t-elle doucement dans l’oreille de la jeune femme. « J’aime ça. »

Gabrielle lui caressa la joue. « J’étais sérieuse », objecta-t-elle doucement.

« Je sais », répondit la guerrière. « Tu avais raison de t’occuper d’abord de ces gens, Gabrielle… elles sont sous ta responsabilité. » Xena mit un doigt sur le nez de la barde. « En plus, tu es venue me voir, tu te souviens ? J’ai des bandages partout pour le prouver. »

La barde réfléchit à ces mots. C’était vrai. La guerrière avait été docile, contrairement à son habitude, et lui avait permis de faire ça, en fait. « Mm hmm… et tu ne t’es pas arrêtée pour faire la sieste avec moi cet après-midi parce que Zeus t’a interdit de montrer une faiblesse devant les Amazones. » Gabrielle la poussa doucement sur la poitrine.

Xena sourit, un peu penaude. « Je pense que tu m’as eue, là », admit-elle. « J’ai une réputation à tenir, t’sais », ajouta-t-elle de manière vertueuse.

Gabrielle sourit. « Je sais. » Elle tendit un morceau de figue. « Je dirais que tu as fait un super boulot aujourd’hui là-dessus, tigresse. » Elle avait entendu les autres Amazones raconter avoir vu la défense féroce de Xena à l’entrée du tunnel et elle avait observé les regards admiratifs que sa compagne recevait alors qu’elles traversaient le village.

La guerrière eut un sourire tranquillement narquois. « Pas mal », dit-elle avec un haussement d’épaules.

La barde rit et se laissa absorber la vue du corps de Xena avec une admiration sans faille. La lumière était presque partie maintenant, le crépuscule se fondant dans l’argenté bruni et fantomatique de la demi-lune qui colorait les yeux bleus de son âme sœur d’un gris profond et faisait passer des ombres intéressantes sur ses bras nus.

Amoureusement, elle passa un doigt sur les lèvres de Xena qui s’écartèrent et capturèrent doucement les siennes, les dents mordillant légèrement sa peau. « Je t’aime », murmura la barde à voix aussi basse que l’herbe de la rivière effleurée par le vent.

Xena cligna ses yeux aux cils noirs et courba un coin de ses lèvres. « Je t’aime aussi », ronronna-t-elle en prenant la main de la barde dans la sienne pour embrasser les phalanges puis pressant leurs mains emmêlées contre sa poitrine. La guerrière chercha derrière elle et sortit quelque chose de blanc et odorant, ses yeux ne quittant jamais son âme sœur tandis qu’elle tressait quelques fleurs de nuit au parfum doux dans ses cheveux clairs. « Merci d’être venue me chercher. »

Gabrielle prit la dernière fleur et sentit sa fragrance légèrement épicée. « Toujours. » Elle peignit le visage de Xena des bords de la fleur, ses pétales fragiles effleurant à peine sa peau. « Toujours… » Répéta-t-elle doucement.

L’herbe lui effleura le visage tandis qu’elle se baissait lentement jusqu’à ce que leurs fronts se touchent, puis elle baissa la tête et embrassa les lèvres de sa compagne, une exploration lente et subtile qui gagna en intensité jusqu’à ce qu’elle ait de sérieux problèmes pour respirer et que son corps glisse hors de contrôle, souhaitant le toucher de Xena d’une façon à laquelle il lui était vraiment difficile de résister.

Elle savait qu’elles devaient arrêter. Elle savait qu’elles étaient bien au fait de ça, mais les mains de Xena continuaient un mouvement attirant, trouvant des endroits sensibles avec une précision dévastatrice et la réduisant à un cœur de sensations qui gagnaient en puissance et qui lui firent oublier où elle était.

Oublier presque qui elle était, jusqu’à ce qu’elle entende une petite voix marmonner un gémissement tel un miaulement dont elle était sûre qu’il n’émanait pas d’elle. Instantanément la pression se calma et un toucher frais murmura sur son visage rougi de chaleur. « Hé… » La voix de Xena, basse et à la respiration irrégulière. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Gabrielle se força à ouvrir les yeux, sa respiration difficile. « Je vais bien », haleta-t-elle. « C’est vraiment devenu intense. » Elle baissa la tête et la posa contre l’épaule de Xena, respirant avidement son odeur. « C’est un peu risqué, non ? » Elle supplia silencieusement son âme sœur de la contredire.

Un léger rire bas. « Un peu, oui. » Xena tapota le côté de la barde et la serra dans une étreinte chaleureuse. « Je pense qu’aucune de nous deux ne serait en paix si elles nous trouvaient, en fait. »

La barde garda le silence un instant puis tira doucement sur la boucle du gambison de Xena avec ses dents. « D’un autre côté… » La boucle se desserra et elle commença avec la suivante. « C’est un festival dédié à la fertilité, pas vrai ? » Les yeux verts devenus mystérieusement gris regardèrent Xena, tandis que Gabrielle mordillait doucement sa clavicule. « A moins que tu ne sois trop fatiguée. » Un air contrit.

Elle reçut en réponse un haussement de sourcils et un éclair de dents blanches, tandis que Xena relâchait un rire léger et sexy. « Comme je l’ai dit… j’ai une réputation à tenir. » Elle trouva sa place avec un talent admirable. « Essaie juste de ne pas effrayer trop les gardes au point qu’elles nous tirent dessus, hein ? Je ne suis pas sûre que mes réflexes soient au top. »

Gabrielle se sentit un peu vertigineuse tandis qu’elle s’abandonnait à l’attaque, mais elle eut la présence d’esprit de faire un certain mouvement subtil. Ses mains se trouvèrent immédiatement saisies et elle sourit, sachant que Xena le ressentirait sous ses lèvres inquisitrices. « Je dirais que les vieux réflexes sont là où ils ont besoin d’être, mon amour. »

Au-dessus d’elle, un engoulevent se mit à rire.


Ephiny se laissa à nouveau tomber sur son banc, accrochant ses jambes autour des pieds de la table où elle était assise et elle se détendit. La salle était pleine d’Amazones passablement fatiguées, légèrement grincheuses et encore irritables, ce qui lui rappela les moments des tant redoutés ‘cycles de Hadès’ mensuels. C’était étrange, mais plutôt prévisible qu’une grande partie des Amazones du village soit concernée par le même rythme, mais bon sang, ce que c’était inconfortable que tout le monde soit de mauvaise humeur en même temps.

Juste là, bien entendu, même le pire cas de crampes ne pouvait atténuer la sensation stupidement ridicule, immature et absurde qu’elle ressentait dans ses entrailles.

Insensé. A son âge, d’être aussi étourdie par…

Bon sang, cette sournoise petite Gabrielle. Ephiny recourba ses lèvres dans un tout petit sourire. Je ne peux pas croire qu’elle a fait ça. La barde l’avait proprement poussée par-dessus un bord qu’elle n’avait pas anticipé, mais maintenant qu’elle était où elle était, à flotter…

C’était plutôt fichtrement bon.

Elle et Pony. Et elle qui pensait que j’allais la renvoyer… comme si j’allais faire ça. Ephiny soupira intérieurement. Mais je présume que j’ai été plutôt froide ces derniers temps… je ne peux pas dire que je la blâme d’avoir pensé ça. Elle sirota de la bière de sa chope. Je pense que je vais aimer ça. Elle sortit une note de sa ceinture et l’étala sur la table.

A Ephiny, Régente des Amazones, Tyldus, Chef des Centaures, lui envoie ses salutations.

Nous avons entendu parler de l’agitation chez vous et nous espérons que les choses vont bien maintenant. La rumeur dit que tout s’est bien terminé et nous souhaitons que vous n'ayez pas annulé vos plans pour le festival de la Moisson, parce que moi-même et quelques-uns de mes acolytes allons voyager vers chez vous et nous espérons être près de votre village demain.

Et plus spécialement, un jeune Centaure aimerait beaucoup voir sa mère et m’a persuadé de l’emmener, d’autant qu’il a appris que ses tantes préférées sont là et il est anxieux de les voir.

Jusqu’à demain, porte-toi bien.

Ephiny sourit, sentant une poussée chaleureuse de joie à la pensée de voir son fils. Il restait avec les Centaures pour son propre bien, elle le savait, mais il lui manquait, surtout quand elle voyait d’autres enfants, comme les trois bambins de Jessan.

D’un autre côté, songea-t-elle, elle devrait lui parler de Pony. Hmm. Elle pianota sur la table puis rit d’un air désabusé. Et bien, peut-être que c’était une bonne chose que Gabrielle soit là… elle était vraiment bonne pour ce genre de choses.

Un éclat de rire attira son attention et elle se tourna pour voir un groupe joyeux autour de Jessan et Elaini. Les êtres de la forêt avaient leurs mignons petits gamins avec eux et Elaini était occupée à discuter de travail et de naissance avec quelques-unes des plus anciennes Amazones, tandis que son compagnon était entouré d’un cercle de jeunes admiratrices.

« Je peux toucher ton pelage ? » Demanda une des jeunes filles aux yeux brillants, provoquant un éclat de rire.

Jessan les observa nerveusement. « Euh…bien sûr. » Il se dit qu’il y avait assurément beaucoup d’énergie ici. Il regarda la jeune fille lui tapoter le bras, puis tirer d’un geste expérimental sur son pelage épais. « Hé ! »

Elle sursauta et couina.

« C’est attaché à ma peau, tu sais », balbutia Jessan, troublé.

« Tu as des poils… partout ? » Demanda une jeune fille aux cheveux noirs innocemment.

L’être de la forêt s’éclaircit la voix. « Euh… eh bien, oui… je veux dire… pas sur les paumes de mes mains. » Il leva ses grandes mains et les retourna. « Ou sur mon nez, mais partout ailleurs oui. »

Des rires. « VRAIMENT partout ? » Demanda à nouveau la jeune fille.

Jessan plissa le front et pencha la tête. « Et bien, ou… » Puis il se rendit compte de l’endroit qu’elles regardaient toutes et son museau prit une teinte rouge brique. « Non… non… non… pas… exactement… partout, non. » Il attrapa désespérément un verre et engloutit son contenu, puis il se rendit compte de son erreur quand une brûlure féroce atteignit ses entrailles. « Oh… par la boule gauche d’Arès. » Il ferma les yeux et attendit que la fumée arrête de sortir de ses oreilles. « C’était quoi ça ? »

Un véritable chœur de rires lui répondit.

« Où est ce fichu mélange d’épices poivrées… » Marmonna une des cuisinières en passant près d’eux. « J’essaie de faire mariner ce poisson puant… »

Jessan écarta les narines. « Est-ce que l’une de vous peut me rapporter un verre d’eau », réussit-il à dire d’une voix étranglée. « S’il vous plaît ? »

Ephiny vint à sa rescousse écartant quelques-unes des Amazonettes pour lui tendre une chope de cidre. « Tiens. »

Il l’attrapa de ses mains velues et prit quelques gorgées désespérées, après quoi il s‘assit en haletant un long moment, avant de finir par soupirer. « Merci. »

La régente s’assit et lui tapota la jambe. « Pas de souci. » Elle lança un regard aux fillettes soudain devenues timides. « Vous n’avez rien d’autre à faire ? »

Elles saisirent le message et laissèrent la régente et leur invité. « Désolée, Jessan… elles sont parfois turbulentes. » Ephiny lui tapota le bras.

Jessan s’éclaircit la voix et tressaillit. « C’est bon… » Il lui lança un regard penaud. « Elles faisaient juste… heu… je ne m’attendais pas à ce qu’elles… posent ce genre de question. » Il jeta un coup d’œil aux fillettes qui s’étaient agglutinées à l’autre bout de la pièce et le regardaient avec des yeux espiègles. « Elles sont… heu… très… heu… »

« Le mot que nous utilisons dans la nation Amazone, c’est ‘gaillardes’ », dit Ephiny, très pince-sans-rire.

« Hmm. » Jessan plissa le museau. « Nous utilisons ce terme pour décrire des étalons surexcités. » Il s’éclaircit à nouveau la gorge, irritée par le mélange qu’il avait bu. « Merci de nous aider à nous intégrer ici, à propos, Ephiny. Nous l’apprécions tous les deux. »

La régente rit. « Merci d’avoir combattu pour nous ce matin… Je pense que c’est le moins qu’on pouvait faire, et en plus… vous êtes de bons amis de notre reine. » Elle lui sourit. « Et je sais qu’elle a une très haute opinion de vous. »

L’être de la forêt rougit un peu. « J’ai une très haute opinion d’elles deux aussi. »

Un petit silence tomba. « Est-ce que… tu sais ce qui s’est passé ? » Demanda Ephiny à voix basse, avec un regard direct.

« Oui », répondit tranquillement Jessan. « Nous avons entendu dire que… j’ étais… je veux dire, Elaini et moi nous nous dirigions vers Amphipolis… pour voir si nous pouvions apporter notre aide. » Il hésita. « Je suis content qu’il n’y en ait pas eu besoin. »

« Jess… » Ephiny regarda autour d’elle et se pencha en avant. « Qu’est-ce qui se serait passé si ça n’avait pas été ? » Son regard chercha le sien. « Qu’est-ce qu’elles auraient fait ? »

L’homme velu de haute taille soupira et regarda le sol, son visage creusé de lignes d’introspection. « Je… honnêtement, Ephiny… je ne sais pas. » Il mâchouilla une griffe. « Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas… que nous ne comprenons pas au sujet de votre peuple. » Il réfléchit un peu. « Je peux te dire que je n’ai jamais connu deux personnes de votre espèce qui partagent une connexion aussi puissante qu’elles, mais… » Il soupira. « J’avais peur pour elles. »

« Moi aussi », admit la régente. « C’était dur… je devais faire des choix… dont je ne suis pas très heureuse. »

Jessan garda le silence, digérant ces mots. « Gabrielle avait besoin d’une amie », finit-il par répondre tristement. « Et elle fait partie de votre Nation. »

« Oui », acquiesça Ephiny. « Nous voulions la protéger. »

L’être de la forêt hocha lentement la tête. « Mais elle n’est pas la seule qui avait besoin d’une amie », lui rappela-t-il tranquillement. « Xena a dû être drôlement seule. »

Ce fut une révélation surprenante pour Ephiny, qu’ici, dans cette étrange personne velue, se trouvait quelqu’un qui verrait cela en premier, qui verrait au-delà de l’armure de Xena comme si, pour lui, elle n’existait pas. Elle tenta pendant un moment d’imaginer ce que c’était pour Xena, de voir son fils mort, trahie par la meilleure amie qu’elle avait au monde et arrachée à la seule influence stabilisatrice que sa vie ait connue depuis des années.

Dieux. En y regardant bien et en sachant ce qu’elle était… elles avaient eu de la chance qu’elle ne devienne pas enragée et décime la moitié de la Nation par pure rage. Elle était plus que capable de ça et Ephiny le savait bien. Mais d’une certaine façon, à travers la douleur et la folie, elle s’était fixée sur la seule chose… non, la seule personne qui, pour elle, était la clé de toutes choses. Les seules Amazones qui avaient été blessées étaient celles qui avaient tenté de l’empêcher d’atteindre sa cible.

Un tonnerre de sabots et Ephiny avait couru comme une folle vers la hutte de sudation, évitant les gardes paniquées qui tentaient de former un mur pour empêcher la guerrière qui arrivait d’atteindre leur reine. Ephiny était arrivée à la porte juste au moment où Gabrielle sortait en titubant, les yeux verts emplis de douleur, regardant par-dessus sa tête pour se fixer sur la menace avec une expression entre un désespoir immense et un soulagement épuisé. « Elle est revenue », avait murmuré la barde, sa voix se brisant.

Ephiny l’avait attrapée. « Viens… il faut qu’on te sorte de là. » Et elle avait commencé à tirer la femme à demi consciente vers deux chevaux nerveux. « On va te faire passer la frontière… les Centaures te garderont un moment… j’ai passé un marché avec eux. Nous allons la retenir ici. »

Incroyablement, le corps dans ses bras avait résisté. « Non. »

« Allons Gabrielle ! » L’anxiété et le bruit augmentant rapidement des sabots rendaient sa voix plus pointue. « Ce n’est pas le moment de discuter. »

Les pieds nus s’étaient accrochés au sol et la forme puissante avait tournoyé, s’arrachant de sa prise. « Laisse-moi partir. »

« Gabrielle ! »

Soudain, les mains de la barde étaient sur ses épaules et des yeux éteints et emplis de larmes l’avaient fixée. « Laisse… moi… partir. » La voix de la barde s’était brisée. « Reste hors de mon chemin, Ephiny… n’essaie pas de m’arrêter. »

La poussière et les pierres les avaient arrosées et un bruit sourd avait secoué son monde tandis qu’à travers les cris, elle avait entendu les bottes lourdes avancer vers elles. Les Amazones gardant Gabrielle avaient volé dans toutes les directions, impuissantes contre la rage et la colère qui se déversait littéralement de la silhouette menaçante de Xena.

Et alors elle fut sa seule défense. La dernière barrière entre son amie, sa reine, et la force la plus destructrice qu’elle n’avait jamais connue. Les yeux bleus glacier l’avaient transpercée telle une brûlure, tandis qu’elle avait tournoyé et s’était préparée, tendant les mains pour attraper Xena tandis qu’elle s’était rapprochée d’elles. « Xena, attends… »

Elle n’avait jamais vu arriver vraiment les choses. Elle avait juste senti l’explosion des muscles puissants contre les siens et ensuite, le craquement douloureux le long de son bras qui l’avait mise à genoux de douleur intense.

Elle se souvenait avoir levé les yeux et avoir vu Gabrielle fermer les yeux tandis que Xena l’attrapait, le visage de la jeune femme se froissant dans un pur désespoir impuissant. La guerrière monta à cheval traînant la barde avec elle et il n’y eut soudain plus que la poussière et la nausée.

« Devons-nous les poursuivre ? » La voix de Solari était rapide et urgente tandis qu’elle faisait signe à un groupe de guerrières.

La douleur avait été si intense qu’Ephiny s’était presque évanouie, mais elle avait lutté pour se mettre debout et avait fixé les formes s’éloignant pendant un moment infini, revoyant ces yeux éteints et hantés.

« Non. » Combien de fois, nombreuses, avait-elle débattu avec elle-même, allongée sur son lit, au sujet de cette décision ? « Laissez-les partir », leur avait-elle dit.

« Eph… tu es folle ? Elle va la tuer ! » Solari s’était retournée pour protester, les yeux écarquillés.

« C’est peut-être leur destin », avait fini par répondre la régente, serrant son bras cassé. « Mais si elle le fait… cette Nation n’aura pas de repos jusqu’à ce que la tête de Xena soit sur une pique devant le village. »

Elle n’avait eu aucune pensée pour les sentiments de Xena. Personne n'en avait eu… sauf Gabrielle. Et cet être de la forêt. « Ça a dû être insoutenable », finit-elle par répondre, tranquillement. « Je ne sais pas comment elles ont fait. »

Jessan soupira et découvrit ses crocs dans un minuscule sourire. « J’ai arrêté d’essayer de deviner… c’est juste comme ça. »

Ephiny hocha la tête pour acquiescer. « C’est vrai. » Elle regarda autour d’elle. « Et en parlant d’elles… je me demande où elles sont ? J’ai vérifié leurs quartiers en venant ici… aucun signe d’elles. Je me disais qu’elles étaient dans les écuries ou un truc comme ça, mais il fait tout noir. »

Jessan pianota puis ferma les yeux, étendant sa Vision dans les directions les plus plausibles.

Quelques instants plus tard, il ouvrait ses yeux dorés et son museau prit une teinte rouge cramoisi. « Elles vont bien », finit-il par dire, d’une voix plus aiguë que la normale. « Absolumment bien… spectaculairement… aucun problème, nan… elles vont super bien. »

Ephiny le fixa, intriguée, puis elle se tourna vers Eponine qui entrait. « Tu as vu la Reine quelque part ? »

« Nan », répondit Pony, en regardant l’être de la forêt rougissant avec curiosité. « Qu’est-ce qui lui arrive ? »

« Aucune idée… Jessan ? Tu vas bien ? » Demanda la régente.

Jessan croisa les jambes et étudia le plafond. « Oui, bien… la forme totale. Ouaip… merci de le demander. »

Les Amazones lui lancèrent un regard étrange. « Je pense qu’on ferait bien d’aller les trouver… il faut que je parle d’Arella à Gabrielle », décida Ephiny. « Allons. » Elle tapota le bras de Jessan. « Tu te détends, d’accord ? »

« Ouais… d’accord. » Jessan leur fit plus une grimace qu’un sourire. « Je pense qu’elles sont… heu… » Il montra rapidement l’arrière de la salle. « Par là. »

« Merci. » Elles le laissèrent avec son cidre.

Elaini se glissa sur son banc. « Tout va bien, chéri ? »

Jessan grinça des dents. « On penserait que j’ai appris à ne pas mettre mon museau dans leur direction… pas vrai ? »

Sa compagne se mit à rire. « Oooh… pauvre bébé… tes sens ont résonné ? »

L’être de la forêt se mordit la lèvre. « Bon sang… elles envoient plus de trucs que toutes ces petites gamines salaces. »

« Ah oui ? » Elaini passa une griffe sur sa cuisse poilue avec un rire séducteur.

« Aaaahhhh… Laney… » Couina-t-il. « Ne va pas par là ! »

« Et vous allez où ? » Les interrompit une jeune voix sonnante.

Jessan regarda d’un œil pour voir que le cercle d’Amazones était de retour. « Oh… salut. » Il se mordit le bout de la langue. « Hé… vous savez où je peux trouver de l’eau froide ? »

Elles se regardèrent. « Bien sûr », répondit la plus grande. « Beaucoup d’eau… dans des seaux. »

« Ah… tu peux m’en rapporter un ? »

Elaini se contenta de rire.


« Xe ? »

« Hmm ? »

« Je peux te dire une chose ? »

« Bien sûr. »

« Je suis vraiment contente que ça soit un de tes nombreux talents. » Gabrielle prit une bouchée de pomme et bougea les épaules, s’installant plus confortablement sur l’estomac de sa compagne.

« Ah oui, hein ? » Xena lui lança un regard affectueux. « Et bien, tu n’es pas si mal toi-même, t’sais. »

La barde mâchouilla un moment, puis elle avala. « Vraiment ? »

La guerrière lui prit la pomme des mains avant de la mordiller, puis elle la lui rendit. « Vraiment », assura-t-elle à la jeune femme.

Gabrielle absorba le compliment avec un air content puis elle regarda par-dessus l’eau éclairée par la lune. Une grenouille coassait au bord de l’eau et elle pouvait entendre les doux bouillonnements tandis que la rivière passait tout près, frôlant les rochers et les léchant avec de toutes petites éclaboussures. Elle pouvait sentir la fumée des feux de camp maintenant, mêlée à la senteur verte des arbres et elle soupira joyeusement. « Quelle belle nuit. »

Xena croisa les chevilles et pencha la tête en arrière, regardant le ciel maintenant noir d’encre, avec ses dentelles d’étoiles. « Le temps s’est éclairci. » Elle prit une profonde inspiration. « Il fait un peu plus frais… c’est bon. »

La barde se nicha plus près. « Oui… mais un peu frisquet. »

Un léger rire lui répondit puis Xena l’attrapa et la tira, l’enserrant entre ses bras pour lui masser doucement le dos. La barde avait remis sa chemise, mais elle ne l’avait pas fermée et sa peau était fraîche au contact. « C’est mieux ? »

« Mmmmmmm. » La barde sourit contre le tissu soyeux du gambison de Xena. Puis elle soupira. « Je présume qu’on devrait y retourner avant qu’elles ne commencent à avoir une crise, hein ? »

Xena grogna. « Je présume aussi. »

Elles regardèrent l’eau en silence tandis que la lune se montrait à travers les arbres et faisait danser des formes argentées. Xena s’étira un peu puis elle se raidit en entendant un bruit léger sur sa droite. « Arès ? » Appela-t-elle doucement.

Le bruit s’amplifia et ensuite elle entendit un cri de surprise, suivi par un bruit de chute.

« Bon sang ! » Cria une voix familière. « Arès, espèce de sot… arrête ça ! ! »

Le regard bleu croisa le vert. « Elle doit l’aimer », dit Xena en riant, avant de tendre la main pour serrer la ceinture de Gabrielle et s’asseoir.

« Arès ! Ouille ! ! ! » La voix se rapprochait.

Gabrielle boucla les attaches du gambison de sa compagne et se remit contre la poitrine de Xena, passant les mains dans ses cheveux avant de tirer sur les pans de sa chemise, les lissant sur ses cuisses tandis que le buisson bougeait violemment, relâchant deux Amazones éreintées aux plumes ébouriffées.

Xena mit un bras autour de l’estomac de Gabrielle et claqua des doigts de son autre main. « Arès… viens ici, mon garçon. » Elle regarda innocemment les nouvelles arrivantes. « Salut vous. »

Ephiny brossa des feuilles brisées de sa jupe et s’assit, leur lançant un regard sévère. « Xena… ce foutu loup nous a pratiquement poussées dans la rivière… qu’est-ce qui ne va pas chez lui, par Hadès ? »

La guerrière caressa le loup, qui avait enfoui sa tête dans son épaule. « Brave garçon », murmura-t-elle. « Tu auras un gâteau tout à l’heure. » Ensuite elle s’éclaircit la voix. « Je ne sais pas… peut-être qu’il… » Elle se mâchouilla la lèvre. « Qu’il pensait que vous représentiez un danger… il ne voulait pas vous faire tomber dans la rivière. »

Ephiny la regarda. « Oh… bon… je vais dire ce que j’en pense… Arès, Garde du Corps de Guerrière, pas vrai ? »

Gabrielle rit doucement, tournant la tête pour enfouir son visage dans l’épaule de Xena.

« C’est ça », acquiesça la guerrière solennellement. « Alors… qu’est-ce qui se passe ? »

Eponine était venue au bord de l’eau et s’était assise sur les rochers, remuant ses pieds dans l’eau. Elle se tourna à demi et regarda par-dessus son épaule. « On voulait voir où vous aviez disparu. »

« On est ici. » Gabrielle s’éclaircit la voix. « Nous… heu… » Son regard alla vers l’eau, tandis qu’elle tentait de trouver une bonne excuse, en vain. « Euh… je… et bien, c’est comme… en quelque sorte… »

« Nous avions besoin d’un peu de temps pour nous », déclara Xena d’une voix neutre.

Elles la regardèrent toutes avec surprise, Ephiny et Eponine échangeant des expressions choquées et Gabrielle haussant les sourcils.

« Je me disais que j’allais donner sa chance à la vérité toute nue. » La guerrière haussa les épaules. « Ça vous pose un problème ? » Un sourcil redescendit et elle prit un de ses airs les plus sévères.

« Euh… non… non… » Ephiny remua la main hâtivement. « C’est bon… c’est… bien, je heu… non, bien. Bien, vraiment… je comprends. »

« Ah oui ? » Répondit Xena avec une étincelle tranquille dans les yeux.

Ephiny la saisit et rougit, puis elle sourit d’un air ironique. « Bref… ce que nous… ce dont je voulais te parler, c’est d’Arella. » Son regard trouva celui de Gabrielle. « J’aimerais bien qu’on règle ça avant de commencer quoi que ce soit demain… je ne veux pas que ça reste pendant. »

Gabrielle se calma et prit une profonde inspiration. « Je… réfléchissais à ce sujet », admit-elle tranquillement. « Quels sont nos… pardon… quels sont mes choix ? »

La régente hésita, regardant ses mains, observant ses phalanges blanchir tandis qu’elles les pressaient les unes contre les autres. « Gabrielle… tu n’as pas à … je veux dire que je peux prononcer la sentence… pas besoin de… » Une main sur son poignet l’interrompit tandis que Gabrielle se penchait en avant en secouant la tête.

« Non. » La barde soupira. « C’est de ma responsabilité, Eph… j’étais là, j’étais impliquée… si je tourne la tête maintenant, ça fait quoi de moi ? » Elle prit une inspiration tremblante. « Quels sont les choix ? »

Ephiny soupira puis leva les yeux tandis que Pony s’avançait pour s’asseoir sur le sol frais et s’appuyer contre la jambe de la régente. Par réflexe, celle-ci laissa tomber une main sur l’épaule de la jeune femme brune et elle envoya un merci silencieux pour le réconfort tacite et le soutien. « Et bien, nous avons essayé de la réhabiliter. Ça n’a pas marché. »

« Oui. » La réponse de Gabrielle était sévère et tranquille.

« Il y a le confinement », proposa Ephiny. « Mais pour ce qu’elle a fait… ce serait pour très, très longtemps. » Elle réfléchit à cette option. « Ce serait dur pour nous… nous n’avons pas vraiment les ressources pour une période longue…. C’est pour ça que nous avons traité Paladia comme ça. »

« Je comprends », répondit la barde doucement.

« Et l’autre… option, c’est… d’éliminer le problème, » finit la régente, délicatement.

Le silence s’installa.

« Tu veux dire la tuer. » La voix de Gabrielle sortit de la pénombre.

L’Amazone blonde fit une pause. « Oui. »

Xena s’éclaircit la voix. « Gabrielle… » Elle s’arrêta quand un doigt se posa sur ses lèvres.

« Je… sais les choses qu’elle a faites… ce n’est pas excusable », déclara la barde. « Elle a tenté… de tuer Ephiny, elle a tenté de me tuer, elle a tenté de tuer Xena et maintenant, elle a causé la mort de deux Amazones, et en a physiquement torturé trois autres. »

Ephiny étudia ses mains. « Oui… tout ça est vrai.

Gabrielle se tourna à demi et leva les yeux à travers la lumière fantomatique de la lune vers les yeux clairs de sa compagne. « Tu penses qu’elle pourrait changer ? » Demanda-t-elle tranquillement. « Si on la conseillait et qu’on travaillait avec elle et qu’elle en ait l’occasion ? »

Xena garda un profond silence pendant une longue période de temps ; des tout petits muscles jouant sous la surface de sa peau étant la seule indication de sa réflexion profonde. Gabrielle attendit patiemment, sentant la tension dans le corps contre lequel elle était appuyée et luttant contre le désir de retirer la question.

La guerrière vivait un dilemme, prise entre son instinct qui disait non et la connaissance que n’importe qui avec du bon sens dirait la même chose pour elle. Comment pourrait-elle condamner Arella pour des crimes bien moindres que les siens ? Comment pourrait-elle, honnêtement, dire que cette femme devait être exécutée, quand seule l’intervention de Gabrielle s’était mise entre elle et le Tartare ? Elle n’avait aucun droit d’avoir une opinion et elle le savait. « Je ne peux pas te dire ça », finit-elle par dire d’une voix rauque. « Je ne sais pas… Gabrielle. »

La barde garda le silence un moment, un air de quasi-déception sur le visage. « Je veux croire que tout le monde peut changer », dit-elle. « Je le pense vraiment. » A qui je pense vraiment là… Arella ? Ou bien Hope ?  Elle chercha silencieusement les yeux gris fantomatiques qui la regardaient. J’avais raison pour toi, pas vrai ? »

N’est-ce pas ? As-tu toujours été une louve ou juste un mouton noir perdu, Xena ? Quelqu’un peut-il naître mauvais ou juste le devenir ?

Aurais-je pu faire une différence avec Hope ? Son regard traça les lignes allongées du visage de la guerrière, à demi masqué dans les ombres argentées. Est-ce que j’ai fait une différence avec toi ? Ou bien aurais-tu simplement… suivi ton chemin de toi-même ? Est-ce que quelqu’un peut vraiment changer ? Le saurais-je jamais ?

Elle se tourna vers Ephiny. « Est-ce qu’Arella a toujours été un problème ? »

La régente pinça les lèvres. « Et bien… » Elle réfléchit à la question. « Sa mère… elle était plutôt frustrée avec elle, je pense. C’était une guérisseuse ici… et elle savait qu’Arella n’était pas faite pour ça, alors elle a tenté de la faire encadrer très tôt par quelques-unes des guerrières les plus anciennes… je commençais à peine en tant que membre junior de l’équipe d’entraînement au bâton et je me souviens d’elle comme de quelqu’un de hargneux et non coopératif. »

« Ce n’est pas un crime », fit remarquer Eponine d’un ton neutre. « Elle était bonne avec une épée… pas géniale avec un arc… au combat à la main, elle faisait de la casse. Certaines des instructrices étaient vraiment furieuses contre elle, alors elles tapaient plus fort… ça ne marchait pas vraiment. »

« Ouais… je me souviens de ça… » Songea Ephiny. « Elle a brisé la jambe de la vieille Ella… on a dû la retirer de là après ça. »

« Arella s’en vantait », marmonna la maîtresse d’armes. « Le problème était que, elle était douée et elle le savait… et après un moment, elle se contentait de cogner celles qui se mettaient sur son chemin. » L’Amazone brune s’interrompit un moment et soupira. « Elle… n’avait pas beaucoup de respect pour beaucoup de gens. »

« Mélosa, un peu », commenta tranquillement Ephiny.

« Mm », acquiesça sa compagne. « Mais pas Vélasca », continua-t-elle inopinément. « Elle était d’accord avec elle, mais elle la trouvait cinglée. »

Gabrielle hocha la tête d’un air approbateur. « Est-ce que… quelqu’un a travaillé avec elle… tenté de comprendre pourquoi elle était si… »

« Désagréable. » Finit Pony pour elle, directement. « Je lui ai demandé pourquoi elle se comportait comme un cul de Centaure, oui… elle s’est contentée de rire. »

« Hum… » La barde se frotta la tempe. « Ce n’est pas… exactement… ce à quoi je pensais. » Elle était douloureusement consciente de l’immobilité de son âme sœur. « Les gens… je veux dire, habituellement les gens ont une raison pour être comme ils sont… des choses qui leur arrivent, ou bien… »

Ephiny secoua la tête. « Pas… vraiment, je veux dire, elle a eu une enfance plutôt normale ici… elles étaient environ une demi-douzaine dans le même groupe d’âge… nous n’avions pas de guerres majeures, pas de vrais problèmes… à l’époque tout allait bien… sa mère a essayé, Gabrielle… elle a vraiment essayé, mais elles étaient trop différentes. »

La barde regarda pensivement par-dessus l’eau. « Tu penses que les gens naissent bons ou mauvais, Ephiny ? »

Un long silence tandis que l’Amazone étudiait le sol rocailleux. « Je… je pense que les gens tendent vers… d’accord, je pense que quand on prend des décisions… on peut les prendre soit pour soi-même, soit avec d’autres personnes en tête. » Elle s’interrompit et choisit ses mots avec soin. « Le truc c’est d’être égoïste… je pense… la plupart des gens, dont je pense qu’ils sont mauvais, prennent des décisions pour eux-mêmes et ils ne s’occupent pas vraiment de comment ça affecte d’autres gens… tout ce qui les intéresse c’est ce qu’ils ressentent et combien ce qu’ils font les rend heureux. »

Gabrielle eut un air très pensif.

« Et… les gens dont je pense qu’ils sont bons… » A ce moment-là, le regard de la régente se posa sur le visage de Gabrielle et un sourire affectueux recourba ses lèvres. « … prennent des décisions basées sur combien cela va affecter tous les autres. Ils ne considèrent pas… leur propre bien-être quand ils le font. » Elle cligna plusieurs fois des yeux. « Même… quand ce sont de mauvaises décisions. »

Xena n’avait pas bougé depuis ce qui semblait être au moins un quart de chandelle, peu sûre de ce à quoi sa compagne pensait, et désireuse de ne pas la distraire. Elle avait un bras autour de l’estomac de la barde et elle sentit une main chaude entrelacer leurs doigts, tandis que Gabrielle prenait et relâchait une profonde inspiration.

« C’est intéressant à entendre », répondit Gabrielle tranquillement. « Alors… ce sont mes deux choix ? La réclusion… ou l’exécution ? » Son regard passa d’Ephiny à Eponine. « Pas d’autres options ? »

Le regard d’Eponine passa sur elle avec inconfort. « Il y a… et bien… ce qu’elle a fait à Solari et aux autres », répondit-elle, sa voix lourde d’hésitation. « Personnellement, je ne pense pas que… et bien bref, la loi l’autorise. »

La tête blonde de la barde tomba légèrement en avant. « La torture, tu veux dire ? »

« La discipline physique », la corrigea tranquillement Ephiny. « On l’a utilisée auparavant. »

Un léger hochement de tête. « Et ça changerait son attitude… comment ? » Son regard passa de l’une à l’autre. « Vous pensez que ça lui ferait peur de recommencer ? »

Les deux Amazones soupirèrent. « Non. »

Gabrielle serra plus fort les doigts de Xena. « D’accord. Est-ce que vous avez besoin de le savoir tout de suite ? J’aimerais avoir un peu de temps pour y réfléchir. »

Ephiny la fixa d’un air malheureux. « Gabrielle… honnêtement… laisse-moi faire ça », protesta-t-elle. « J’ai… eu à le faire déjà, et… et bien, je n’aime pas ça, mais… »

Le regard vert la cloua sans merci. « Je ne peux pas », répondit calmement la barde. « C’est de ma responsabilité et je ne vais pas l’éviter, Ephiny. »

La régente tourna sa requête vers le visage sans expression qui la surplombait et elle y trouva une douleur tranquille et impassible, mais aucune approbation. Elle soupira. « Très bien. » Elle tapota l’épaule de Pony. « Viens… je veux aller voir Solari… voir comment elle va. »

Xena les regarda partir puis laissa le silence s’éterniser tandis qu’elle observait le profil tranquille de son âme sœur. Gabrielle regardait l’eau, un air triste sur le visage, jusqu’à ce qu’elle finisse par se redresser et tourner la tête.

« Xena… j’ai besoin d’un peu de temps seule pour réfléchir à tout ça. »

Le visage de la guerrière resta impassible, mais Gabrielle sentit sa respiration s’interrompre et elle regarda les ombres apparaître lentement dans les yeux clairs quand Xena la relâcha et bougea, s’écartant de telle sorte qu’elles ne se touchent plus.

C’était presque une douleur physique et Gabrielle pouvait la ressentir, à la fois en elle-même et à travers le lien qui les reliait, et elle faillit revenir sur sa requête sauf que c’était vrai et elle savait qu’elle avait besoin d’espace pour réfléchir à sa décision.

Libérée de la présence chaleureuse et rassurante de la personne dont l’existence même prouvait la moitié de l’argument qu’elle avait à considérer. Elle regarda Xena qui se levait lentement et se brossait de ses mains. « Je vais… hum… » La guerrière garda le silence un moment. « A plus tard, je pense. »

Gabrielle lui entoura la jambe d’un bras et lui embrassa affectueusement le genou. « Merci. »

Elle fut récompensée par un faible sourire qui disparut rapidement. « Arès, reste ici », souffla Xena avant de se retourner pour contourner les rochers et disparaître dans l’obscurité.


Et maintenant ? Xena mit le couvercle sur les émotions grondantes qui tordaient ses entrailles tandis qu’elle traversait la forêt assombrie. Pas qu’elle blâmât sa compagne de vouloir un peu de tranquillité… c’était juste que… bon sang… 

Elle s’arrêta et s’appuya contre un arbre. Que Gabrielle te renvoie te fait souffrir. Bien. Accepte-le et passe à autre chose. Tu lui as dit que tu ne pouvais pas la conseiller, que tu ne pouvais pas l’aider à décider… quel choix avait-elle ? Tu n’apportes que de la distraction. Laisse-la réfléchir.

Ouais. Laisse-la juste réfléchir pour savoir si elle doit envoyer quelqu’un à la mort.

Xena se tourna et glissa le long du tronc de l’arbre, les feuilles humides frôlant sa peau en laissant une faible senteur. Qu’est-ce que je ferais ? Aucun doute là-dessus. Elle prit une feuille et la déchira. Bon sang, j’aurais dû me rendre compte qu’elle allait causer des ennuis après tout ce truc… pourquoi je ne l’ai pas finie à ce moment-là ?

Elle réfléchit très sérieusement. Elle se souvenait qu’elle avait écarté l’arme et avait mis Arella à terre ; elle se souvenait du craquement tandis qu’elle lui disloquait l’épaule. Elle se souvenait de l’avoir menacée tandis qu’elle la collait contre l’arbre.

Elle se souvenait de son impatience à s’en débarrasser, parce qu’agenouillée dans la boue, à courte distance, se trouvait une amie qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps, vers qui son cœur l’attirait irrésistiblement. Elle ne s’était pas inquiétée de ce qui arrivait à Arella. Tout ce qui comptait c’était Gabrielle.

Après tout, Arella était le problème des Amazones et elle avait été satisfaite de laisser les Amazones s’en occuper, tandis qu’elle concentrait toute son attention sur l’envahissante et étourdissante sensation du désir de son cœur, pas vrai ?

Vrai. Et si elle fermait les yeux, elle pouvait saisir un faible souvenir déclinant de ce qu’elle avait ressenti, quand elles avaient libéré leurs cœurs avec précaution et que tout avait semblé plein de… possibilités.

« Oh par les dieux, Xena, tu veux rire ? » Avait haleté Gabrielle en regardant, effrayée, le bord du précipice. Elle avait regardé par-dessus son épaule vers sa compagne, qui était appuyée nonchalamment contre un arbre, faisant semblant d’examiner un oiseau posé sur une branche toute proche. « Tu as vraiment grimpé ça ? » Sa voix était montée dans les aigus jusqu’à un couinement.

Xena s’était approchée à pas lents et s’était laissé tomber à genoux près de la barde couchée sur le dos, s’avançant pour se pencher par-dessus le bord. « Ouaip. » Elle avait montré un surplomb un peu en bas. « C’était la partie la plus dure… je suis restée coincée là-dessous et je devais sauter et attraper ce… » Une main avait couvert sa bouche et elle avait respiré l’odeur de Gabrielle avec une soudaineté surprenante. La faible rugosité de la peau sur sa paume chatouillait les lèvres de la guerrière et elle avait fait de son mieux pour ne pas la goûter.

« Ne… me… dis… rien… s’il te plaît », avait supplié la barde en retirant lentement ses doigts. « Je ne veux pas y penser. » Son léger toucher avait effleuré la pommette de la guerrière. « D’accord ? »

Xena avait roulé sur le dos, de telle sorte qu’elles étaient côte à côte, les bras pressés l’un contre l’autre. « Gabrielle… ce n’était pas si mal… et… et bien, c’est une chose dont je suis fière. »

La barde s’était mise sur ses coudes et elle avait tourné la tête, des mèches de cheveux clairs effleurant le visage de Xena. « Ah oui ? » Avait-elle murmuré timidement.

La guerrière avait hoché la tête. « Oui. » Elle avait laissé sa joue contre le haut du bras de Gabrielle, savourant la chaleur et le mouvement des muscles sous sa peau. « Je me souviens m’être tenue au fond, à regarder en l’air, et à penser… que je t’avais dit que si tu avais besoin de moi… toutes les légions d’Hadès ne m’empêcheraient pas de te rejoindre. Qu’est-ce qu’une petite montagne face à ça, pas vrai ? »

Un lent sourire doux avait recourbé les lèvres de la barde, éclairant ses yeux de l’intérieur. « Ooooh…. Xena… c’est si… » Elle s’était interrompue. « Si romantique. » Ses yeux avaient brillé doucement.

Et Xena, autrefois Bourreau des Nations, avait rougi. Franchement. Elle avait senti que ses défenses durement gagnées venaient de disparaître et la laissaient béante, tandis qu’elle fixait le regard de Gabrielle, ses émotions coulant de partout. Elle avait été désorientée, avait cessé de respirer et sa confusion devait se voir parce que les yeux de Gabrielle s’étaient perceptiblement agrandis et elle avait mis son poids sur un seul coude, tendant l’autre main avec hésitation. « Hé… »

La guerrière avait fermé les yeux tandis que les doigts touchaient son visage, se souvenant de la peur qui l’avait saisie pendant cette longue course désespérée qui avait fini dans une éclaboussure, une prise et un baiser. Et la peur différente qui avait fait trembler ses jambes tandis qu’elles se rendaient à l’inévitable et traversaient la ligne sur laquelle elles s’étaient tenues pendant ce qui semblait être la moitié d’une vie.

« Xena ? » Un son léger presque sans souffle avait envahi la voix normalement forte de Gabrielle.

Elle s’était forcée à ouvrir les yeux pour voir le regard vert inquiet de la barde à quelques centimètres. « Oui… oui… je vais bien… désolée… » Avait-elle fini par dire, se sentant un peu embarrassée. « J’étais… juste… » Une pause embarrassante. La réalisation de ce qui venait de se passer, l’informa son esprit, joyeusement. Allons, Xena… dis-le… crois-le… tu l’as finalement laissé se produire et maintenant c’est là et c’est réel et c’est l’amour qui te regarde depuis ces très, très jolis yeux verts.

La main de Gabrielle n’avait jamais quitté son visage et maintenant le toucher allait de son menton à son cou, tandis que la barde explorait avec merveille la surface de sa peau. « Tu es si… belle. » Les mots étaient sortis dans un murmure surpris, suivi par un léger rire incrédule. « J’ai attendu tellement de temps pour pouvoir te le dire. »

Xena l’avait regardée, pressant doucement sa joue contre le bras de la barde, puis embrassant la peau douce, avec un sentiment délicieux de liberté. Gabrielle avait hésité un instant puis elle avait penché la tête d’un côté et avait effleuré les lèvres de la guerrière des siennes.

Elles s’étaient séparées et regardées.

« Je suis en train de rêver », avait dit Gabrielle en riant faiblement. « C’est sûr. »

Xena lui avait pris la joue et avait mis sa tête en arrière pour un second long baiser. « Moi aussi… mais si c’est le cas, ne me réveille pas », avait-elle murmuré, sentant le pouls sous la peau de son cou accélérer. « Je veux dormir pour toujours. »

Là, dans la pénombre d’une forêt inamicale, elle ressentit de la nostalgie pour cette journée, dont le souvenir s’effaçait tristement même maintenant. Elle avait su, à l’époque, que ça ne pourrait pas durer pour toujours. Rien ne durait, mais d’une certaine façon elle s’était convaincue que ce serait différent pour elles deux.

Que leur amour leur ferait traverser n’importe quoi. Tout traverser. Qu’elle aurait toujours quelqu’un qui l’aimerait avec ce genre d’amour qui transcendait les bons moments et les mauvais moments, et serait toujours là.

Mais la vie ne fonctionnait pas comme ça, comme elle s’en était rendu compte. Elles avaient toutes deux été sujettes aux mêmes insécurités et aux mêmes émotions destructrices que les autres. Elle se souvenait de la première fois où Gabrielle avait volontairement séparé leurs couchages et comment elle avait passé la nuit à fixer sombrement les étoiles. Et de comme la journée suivante avait été silencieuse, seule dans la nature.

Parfois, elle soupira, elle avait le sentiment qu’elles avaient tellement perdu. Elle laissa sa tête reposer contre l’arbre, tandis que son épuisement revenait et que ses yeux se fermaient involontairement. Les blessures de la journée venaient s’écraser contre ses défenses baissées et elle rampa plus avant dans le sous-bois, relevant ses genoux et les entourant de son bras. Elle était vaguement consciente de son équilibre tremblant, mais tout d’un coup ce fut trop. Elle savait qu’une partie de ça était compliquée par la vague d’émotions qui venait de Gabrielle, une vague qu’elle était trop fatiguée pour la combattre, alors elle se rendit.

Il lui fallut longtemps pour entendre quelqu’un approcher. Bien trop longtemps, en fait, et elle avait à peine le temps nécessaire pour se redresser et se frotter les yeux avant que les bruits de pas craquent dans le sous-bois à une courte distance d’elle. Elle leva les yeux à contrecoeur. « Salut… »

Eponine avança d’un pas et la regarda. « Hum… Xena ? »

La guerrière soupira silencieusement. « Oui. » Elle passa ses doigts dans ses cheveux pour leur donner un peu d’ordre. « Qu’est-ce qui se passe ? »

« Tu vas bien ? » Demanda l’Amazone brune avec hésitation.

Xena soupira. « Bien sûr… oui, je vais bien », répondit-elle avec brusquerie. « Je laissais à Gabrielle un peu d’espace pour réfléchir à demain. »

Une longue pause. Puis Eponine carra les épaules et s’avança, se retourna et s’installa près de la guerrière. « Tu n’as pas l’air d’aller bien », finit-elle par dire avec un soupçon de nervosité.

La grande femme soupira puis baissa la tête pour la poser sur son poing. « Je vais bien… ça a juste été une fichue longue journée », marmonna-t-elle, sur la défensive.

Eponine prit un temps puis rassembla son courage et mit la main sur l’épaule de Xena. « Je… je ne sais pas ce qui ne va pas, mais… je… hum… j’espère que ça va passer. »

Xena tourna la tête et ses yeux bleu clair la fixèrent, avec un peu de surprise. « Tu fais dans les discussions sensibles maintenant, Pony ? » Demanda-t-elle avec ironie. Mais cela la fit se sentir un peu mieux.

« Moi ? Non… non… non… » Une pause. « Et bien… en quelque sorte, je veux dire… tu… es inquiète pour Gabrielle ? » La femme brune hasarda une supposition. « Je veux dire… c’est pas comme si je me mêlais de tes affaires, Xena… mais… Eph est très inquiète, alors… »

Xena relâcha lentement sa respiration retenue. « C’est une sale décision à prendre pour n’importe qui. Encore plus pour elle. »

« Oh, ben… oui… » Acquiesça doucement Eponine. « Je sais… que c’est pour ça qu’Eph veut… en quelque sorte le faire pour elle… et… et bien, elle pensait en finir maintenant… je veux dire, avant… euh… »

Xena se redressa. « Vous ne… pouvez pas lui faire ça », répondit-elle brusquement. « Même si je… » Sa voix baissa un instant. « Elle veut que ce soit sa décision », finit-elle tranquillement, puis elle soupira. « Oui, je suis inquiète. »

Eponine la regarda du coin de l’œil. Le visage de Xena était relativement impassible, mais l’Amazone pouvait voir la tension douloureuse dans les épaules larges et les yeux rougis, et elle put soudainement voir au-delà des défenses robustes, ce qui la déconcerta. Elle se rendit soudain compte qu’elle jouait hors de sa catégorie et elle décida de prendre une autre direction. « Tu… veux revenir au feu de camp ? On a de bonnes choses… allez, Eleinaria a sorti sa harpe et elle a une voix géniale. »

La guerrière resta silencieuse un long moment, puis elle hocha la tête d’un air las et se mit debout. « Ce n’est pas une mauvaise idée. » Elle se redressa en tressaillant. « Merci pour la proposition. » Elle s’interrompit et tendit la main. « Un coup de main pour te lever ? »

Eponine saisit l’offre et se laissa tirer pour se mettre debout, puis elle marcha près de la grande silhouette silencieuse à travers les ombres vers la lumière.


Gabrielle lança un caillou dans l’eau et le regarda faire des ronds, dérangeant le flot naturel de la rivière. Xena lui avait dit une fois que quand on jetait le caillou dedans, même après que les premiers niveaux de l’eau avaient repris leur immobilité, vous aviez changé la rivière pour toujours.

Ouaouh. Ce que ça pouvait être vrai. Elle avait tellement de cailloux en elle qu’elle se sentait comme un poulet avec un tas de pierres dans le gosier.

Elle lança un autre caillou et le regarda s’enfoncer. Qu’est-ce que je vais faire ? Je pense que le problème c’est que je ne veux rien faire. Pas que je veux qu’elle s’en sorte… je ne veux tout simplement pas être celle qui se tient là à délivrer une sentence.

Est-ce que ça fait de moi une lâche ? Je présume. Ce que je veux plus que tout, c’est… aller retrouver Xena, poser ma tête sur sa poitrine et lui demander de tout faire disparaître.

Et je ne le peux pas. Parce qu’elle le ferait.

Je ne veux pas faire ça. Je ne veux pas que ce soit de ma responsabilité, parce qu’il n’y a pas de bonne décision. Je me demande… je me demande si c’est ce que Xena a ressenti avec Vélasca. Elle ne voulait pas ramener Callisto, mais elle savait qu’elle le devait, ou bien des tas d’autres gens auraient souffert.

Mais elle savait qu’elle… allait souffrir à cause de ça, pas à cause de Vélasca ou de Callisto, mais personnellement parce qu’elle savait que je ne comprendrais pas pourquoi elle l’avait fait. Et que je pourrais la haïr pour ça, à cause de ce qui était arrivé avec Perdicas. Je présume que quand j’ai dit que je l’avais entendue hurler dans mes cauchemars toutes les nuits, elle ressentait que ça pourrait être la fin de nous deux et cela la blessait vraiment. Je l’ai vu dans ses yeux et dans la façon dont elle s’est figée, mais j’étais bien trop occupée à être en colère pour réaliser ce que ça signifiait.

Mais elle l’a fait quand même, parce que c’était la bonne chose à faire et parce qu’elle voulait bien abandonner son propre bonheur pour que je sois en sécurité.

Je pense qu’elle fait toujours un peu comme ça. Même quand elle a commencé au début, c’était pour Amphipolis, peu importe combien c’est devenu horrible après ça.

Elle fait toujours les choses sans s’occuper de la façon dont elles vont l’affecter et, vous savez, cela fait d’elle une bonne personne dans l’esprit d’Ephiny.

Je pense que j’ai toujours connu ça. Même dans les moments les plus sombres, même quand elle retourne au passé et que cette passion affreuse et haïssable la prend, elle continue à faire des choses pour d’autres gens. Comme quand nous avons combattu la Horde et qu’elle a perdu beaucoup de ce qu’elle avait gagné à la sueur de son front, mais c’était pour sauver les restes de l’armée athénienne, pas pour sa propre gloire. Et je n’oublierai jamais cette excuse. On comprend la haine, mais on ne s’y laisse pas plonger.

Je souhaiterais avoir pu respecter cela, Xena. Vraiment. En regardant en arrière maintenant, je comprends un peu où tu te trouvais quand tu l’as dit et combien j’étais vraiment innocente.

Ça me manque. Je n’ai jamais vraiment compris jusqu’à ce que je le perde, mais elle le savait.

Quand nous avons poursuivi César, même si c’était une vendetta personnelle, elle l’a quand même fait pour libérer le peuple de Bodicéa.

Quand elle a donné naissance à Solan, elle savait qu’elle devrait l’abandonner, pour sa propre sécurité.

Quand elle a été frappée par cette fléchette, elle a lutté, même si elle était mourante et elle m’a fait comprendre que je devais aussi continuer à aider ces gens.

Elle aurait abandonné sa vue pour s’assurer que j’étais en sécurité. Elle aurait abandonné son futur, se serait condamnée à une vie confinée sur un bateau fantôme parce que j’étais là.

Elle aurait abandonné sa vie pour détacher Prométhée.

Quand nous étions au milieu de cette guerre civile en Thessalonique, elle est restée et elle a essayé d’aider tout le monde, même alors qu’ils ne l’appréciaient pas, et même là… ça a failli lui coûter la moitié de son âme.

Je peux le dire maintenant, parce que je sais ce qui est arrivé. Je me demande ce qu’elle aurait fait si j’étais morte ? Aurait-elle continué ou bien…

Et… quand j’ai eu besoin qu’elle me revienne, elle l’a fait. Je me demande ce que j’aurais fait si elle n’était pas revenue ? Aurais-je continué ? Aurais-je régi les Amazones ? Probablement pas. Vélasca m’aurait tuée.

Est-ce que ça m’aurait fait quelque chose qu’elle le fasse ? Ou bien aurais-je accueilli la chance qui m’était donnée de rejoindre Xena de l’autre côté ?

Alors… je pense que… des gens, même s’ils font de mauvaises choses, sont vraiment bons à l’intérieur et même s’ils essayent d’écraser cette bonté pour laisser la noirceur les envahir, à la fin, cette partie d’eux se bat et reprend le contrôle.

Comme Xena.

Et si c’est vrai, alors c’est aussi vrai que des gens sont nés mauvais et même si de bonnes choses leur arrivent et des gens s’inquiètent d’eux, ils continuent à faire de mauvaises choses, juste parce qu’ils sont comme ça.

Comme Hope.

Comme Arella.

Je ne peux pas la laisser blesser les Amazones à nouveau. Je le sais. Je ne pense pas que la torture soit la réponse. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir me lever et envoyer quelqu’un à sa mort comme ça, même si elle le mérite.

Ce qui est drôle, c’est qu’avec tout ce qu’elle a fait, la chose qui me rend la plus furieuse à son égard c’est qu’elle a envoyé ces Amazones pour tuer Xena. Je me fiche un peu… de ce qu’elle m’a fait ou a tenté de me faire… mais ça… ça me fait vouloir la blesser, pour ce qu’elle lui a fait, et à Solari et même à Ménelda… et à cette pauvre gamine.

Je pense que… peut-être… cela veut dire que je dois être une bonne personne aussi, si on en croit Ephiny.

Quel est le prix de mon innocence ? Comment puis-je lui donner plus de valeur qu’au bien de tous les autres ?

Xena sait. Elle a essayé de me le dire. Les mauvaises personnes ont beaucoup de choix. Les bonnes personnes… en ont vraiment peu et ceux-ci… sont toujours les plus difficiles.

Gabrielle regarda l’eau argentée pendant plusieurs battements de cœur. Puis elle se leva tranquillement et se brossa avant de reprendre le chemin.


Ephiny s’adossa, posant un pied sur le rail qui entourait la plate-forme devant ses quartiers et elle sirota de la bière dans une chope profonde. Le nettoyage était terminé et un grand feu de joie rugissait dans le puits central, entouré de corps plongés dans l’obscurité. Elle pouvait entendre des voix qui montaient et descendaient et de fréquents éclats de rire qui mirent un sourire tranquille sur ses lèvres.

Solari allait bien, songea-t-elle, et Ménelda boudait dans ses quartiers. La grande surprise avait été de voir Cait et Paladia, la grande ex-renégate accroupie près de la paillasse de l’Amazone blessée, marmonnant à voix basse, avec des rires légers qui s’échappaient de l’oreiller. Qu’est-ce qui se passait donc, songea Ephiny, qui avait été le témoin des disputes et des chamailleries entre elles ce dernier mois.

Paladia. La régente pensa à elle un instant, repoussant les vagues de frémissements qui accompagnaient toujours ce souvenir particulier. Elle avait fait du chemin là-dessus, cependant, tandis que les échos de son calvaire avaient diminué et qu’elle avait permis à ses occupations quotidiennes de repousser les pensées de grottes sombres et une nausée déchaînée à cause de la drogue qu’on lui donnait.

Il lui avait fallu du temps pour s’habituer à voir la grande femme, vêtue du cuir simple des Amazones et lançant des regards noirs à tout le monde, mais maintenant… elle avait été capable de se séparer suffisamment de la situation pour prendre du recul et voir Paladia comme une épreuve de sa propre vie qu’elle avait mâtée, et aller de l’avant.

Mais que les dieux soient remerciés de la présence d’Eponine. Même ses pires cauchemars fuyaient l’Amazone farouche qui avait passé de nombreuses nuits à simplement la tenir quand elle dormait, la réveillant doucement quand les rêves devenaient trop intenses.

Elle prit une longue gorgée de sa bière et pencha la tête pour regarder le ciel. Puis elle entendit un léger bruit de pas et se redressa, regardant les ombres avec incertitude. Une vague silhouette en marche se fondait dans les arbres, la lumière de la lune envoyant des rayons argentés sur ses cheveux clairs et le tissu sombre. Ephiny frissonna un peu tandis que la forme presque familière se rapprochait et se transformait en une Gabrielle aux traits tendus et pensifs. « Gabrielle », dit-elle à voix basse.

La barde ralentit en la rejoignant et elle se retourna pour s’appuyer sur le rail et étudier le village. « Salut. »

Ephiny attendit un moment pour voir si elle allait continuer. Ce qu’elle ne fit pas. « Tout va bien ? »

Les yeux vert brume qui avaient pris une teinte gris fumé regardèrent le feu de camp. « Non », répondit doucement Gabrielle. « Mais j’ai pris une décision au sujet d’Arella. »

La régente attendit en silence, se concentrant sur le faible craquement des flammes et le doux bruissement en provenance des arbres qui les entouraient. Un léger ronronnement de rires provenait du cercle des Amazones. Elle pouvait voir la tension douloureuse dans la silhouette élancée de Gabrielle et elle se demanda à quelle torture la jeune barde se soumettait pour remplir ce qui lui semblait être de sa responsabilité. « Et… quelle est ta décision, Majesté ? »

Gabrielle prit une inspiration puis la relâcha. Elle serra les poings et sembla attendre un long moment d’incertitude avant de reprendre une inspiration. « Est-ce que c’est trop tard si je te le dis demain ? J’aimerais dormir là-dessus avant de l’énoncer. »

Ephiny ferma les yeux, cette réponse lui suffisant. « Bien sûr, Gabrielle… ça ira tout à fait », rassura-t-elle la barde. « Je sais que ça a été une rude décision à prendre. »

Gabrielle hocha la tête d’un air las et se repoussa de la rambarde.

« Où vas-tu ? » Demanda tranquillement la régente. « Est-ce que tu… je veux dire, j’ai du vin très léger dans mes quartiers… tu veux te détendre un peu ? »

La barde étudia le cercle de femmes autour du feu et carra les épaules. « Non… merci, Eph… mais je vais aller chercher Xena et m’assurer qu’elle se repose un peu ». Et avoir un câlin bien nécessaire, ajouta-t-elle silencieusement. « On se voit plus tard. »

La marche dans le village lui sembla prendre une éternité, mais finalement Gabrielle s’approcha des flammes et repéra son âme sœur dans un coin plutôt isolé, un genou replié entouré de ses mains. Son visage était bien caché dans les ombres, mais à l’occasion, un effet de lumière saisissait son regard et renvoyait des lumières argentées vers les observatrices.

La barde contourna le cercle, invisible aux yeux des autres Amazones et elle finit par arriver près de Xena, qui leva les yeux à son approche. La barde se laissa tomber près d’elle sur un genou et se contenta de la fixer, lisant la tension douloureuse sans effort, sachant qu’elle lui faisait écho.

Xena relâcha son genou et étendit un bras sans un mot. Gabrielle rampa dans l’étreinte de la guerrière, s’enfouissant contre le corps de sa compagne avec une respiration saccadée. Les bras de Xena se refermèrent autour d’elle, la berçant doucement et la voix basse murmura dans des tons de réconfort, heureuse au-delà de toute raison que la barde soit venue vers elle, le recherchant. Je trouverai un moyen de contourner ça… je trouverai un moyen de lui éviter de se battre pour se frayer un chemin à travers ça, pensa-t-elle dans un vœu.

« Hé… hé… doucement… je te tiens… » Murmura la guerrière en sentant les légers tremblements qui traversaient le corps de la barde. « Ecoute… je… je vais aller trouver Eph… lui dire de réunir le conseil, trouver quelqu’un d’autre qui… »

« Non », objecta la barde d’une voix rauque, levant légèrement la tête pour que sa voix porte. « Non… c’est… ça va… je l’ai fait. J’ai choisi. »

Xena sentit une pierre tomber sur sa poitrine. « Oh », marmonna-t-elle, puis elle garda le silence. Trop tard, je présume.

Gabrielle renifla et la serra.

Un souffle. « Je me souviens de la première fois où j’ai dû… décider du destin de quelqu’un en dehors du champ de bataille », dit Xena doucement. « Quand on combat… c’est différent… parce que l’autre personne essaie de vous tuer et je pensais que ce serait la même chose. »

« Mais ça ne l’était pas », dit la barde d’une voix rauque.

« Non… ils ont amené ce déserteur… c’était encore un gamin », répondit Xena. « Il avait grandi avec moi à Amphipolis et il s’est contenté de lever les yeux vers moi, comme s’il savait que ça irait pour lui. » Xena fit une pause. « Il me faisait confiance. »

Gabrielle garda le silence.

« Et je leur ai dit de l’étriper », continua Xena. « Parce que je pensais que c’était le seul moyen d’empêcher d’autres défections. » Elle s’interrompit, regardant le feu. « Et parce que je pensais que tout le monde allait me respecter de ce fait. »

La lumière du feu se réfléchit dans les yeux de la barde quand elle leva un peu la tête et la regarda. « C’était quand ? »

« Juste après Cortese. »

Bonté des dieux. La barde était choquée. « Et ça a marché ? »

Un lent mouvement de tête en réponse. « Oh oui », répondit Xena. « Je les ai regardés faire et après ça, ils me respectaient tout à fait. »

Gabrielle relâcha un souffle. « Comment t’es-tu sentie après ça ? »

La guerrière ne répondit pas pendant un long moment. Puis elle serra la tête de la barde contre sa poitrine et posa sa joue dessus. « J’ai pleuré chaque nuit pendant toute une lune… et j’avais tellement de nausées que je ne pouvais pas manger », admit-elle. « Je voyais constamment ses yeux vers moi, faisant confiance à ce qu’il pensait être une amie. »

La barde mit la tête sur la poitrine de sa compagne et absorba ses paroles dans une paix lourde et sombre. Qu’est-ce que Xena essayait de lui dire ? Que c’était bien de se sentir mal ? Ou juste que parfois… la vie était puante ? « Arella n’est pas mon amie », finit-elle par dire, très doucement. « Elle a essayé de me tuer. » Une pause pensive. « Et encore plus important à mes yeux, elle a tenté de te tuer toi. »

Xena sembla surprise de cette déclaration. « Beaucoup de gens ont essayé, Gabrielle. »

« Aucun n’était des Amazones, Xena » déclara tranquillement son âme sœur. « Je suis responsable de ces gens. » Elle cligna des yeux. « Après ce soir, je présume que je serai aussi responsable de toi. » Un léger soupir. « Pas que je ne l’ai pas toujours été. »

« Je peux prendre soin de moi-même », lui rappela la guerrière. « Ne laisse pas ça… t’inquiéter… t’influencer. »

Gabrielle se redressa et la regarda droit dans les yeux. « Est-ce que tu es en train de me dire que je devrais l’épargner ? » Elle absorba l’intense confusion dans les yeux de la guerrière tandis que celle-ci luttait avec ses émotions. « Ou bien es-tu en train de me dire que je devrais m’épargner moi ? »

Xena ne put trouver de mots pour lui répondre pendant un long moment. « Je ne veux pas te voir blessée. » Doucement, d’un ton suppliant.

« Je ne peux pas épargner l’une ou l’autre de nous », finit par dire la barde tristement. « Mais ça fait mal… et j’ai besoin de ton aide pour traverser ça. » Elle sentit les bras se resserrer autour d’elle et elle soupira. « Il faut que je sache, Xena… est-ce que je fais la chose juste ? »

Oh par les dieux. Xena sentit son cœur s’arrêter. Par Hadès, comment elle, Xena, qui avait tué plus de gens que dans une douzaine de villages Amazones, pouvait-elle dire à Gabrielle ce qui était juste. « Gabrielle, je… »

« S’il te plaît », murmura la barde. « Ne me dis pas de suivre mon cœur… ne me dis pas de regarder au fond de moi… ne me dis pas de me faire confiance, Xena… je ne le fais pas… je ne le peux pas… j’ai besoin de savoir ce que toi tu crois. »

« Moi ? » Murmura la guerrière en retour, d’un ton tendu. « Gabrielle, je suis une tueuse… qu’est-ce que tu veux dire par ce que je crois ? Ce que je crois c’est que j’aurais souhaité lui briser son fichu cou la dernière fois et que je nous aurais épargné ceci à toutes, c’est ça que je crois », martela-t-elle. « J’aurais souhaité avoir… quand je lui ai pris cet arc des mains ce matin, j’aurais souhaité lui avoir coupé la gorge et l’avoir laissée saigner à mort dans la poussière, d’accord ? »

Gabrielle prit plusieurs inspirations régulières. « A cause de ce qu’elle a fait ? » Demanda-t-elle calmement.

« A cause de ce qu’elle te fait là maintenant, à toi », répondit Xena tendue.

La barde absorba ces paroles pendant un moment. « Tu n’as pas répondu à ma question. »

Un très long silence. Puis finalement, Xena ferma les yeux dans une défaite profonde. « Comment puis-je répondre à ça ? » Murmura-t-elle.

« C’est juste une question, Xena. »

Les yeux bleus percèrent la faible lueur. « Une question avec deux réponses », répondit la guerrière avec exaspération. « C’est la bonne réponse pour les Amazones, Gabrielle… mais c’est la mauvaise pour toi. »

« Pourquoi ? »

Les épaules de Xena s’affaissèrent. « Tu ne devrais pas vivre avec ça sur la conscience. » Elle soupira. « Je ne le veux pas. »

Gabrielle regarda vers l’obscurité. « J’ai déjà deux âmes sur ma conscience… qu’est-ce qu’une de plus ? » Elle s’interrompit, mais comme Xena ne répondait pas et ne faisait aucun bruit, elle leva les yeux.

Pour voir une douleur profonde face à elle, des mares jumelles d’angoisse entourées d’un visage qui semblait avoir pris dix ans en un instant. « M’lila avait tort, après tout. » Les mots semblaient être tirés d’une profondeur sans fin. « J’aurais préféré rester morte plutôt que revenir pour t’entendre dire ça. »

Gabrielle eut l’impression d’être figée telle une pierre. Même respirer lui demandait un effort énorme, tandis que les mots et l’expression sur le visage de son âme sœur s’inscrivaient en elle. Oh dieux… elle le pense vraiment. Le corps de la guerrière était raidi et elle pouvait ressentir le vide profond qui faisait écho par sa connexion avec la grande femme. Elle mit la main sur la poitrine toujours immobile de Xena. « Je suis désolée. »

Cette dernière laissa échapper un souffle tremblant. « Pas autant que moi à cet instant. » Tout le corps de Xena sursauta comme si elle voulait s’échapper et qu’elle s’empêchait de bouger par sa pure volonté. « Je te le jure, Gabrielle, si je pouvais retourner à ce moment-là maintenant, je le ferais. »

Gabrielle fixa la boucle de son gambison sans le voir vraiment. « Et abandonner tout ça ? » Murmura-t-elle. « Nous abandonner ? »

Quelques battements de cœur passèrent. « Oui. »

La barde leva la tête et regarda Xena droit dans les yeux. « Tu… es en train de dire… que tu préférerais… ne jamais être tombée amoureuse… n’avoir jamais trouvé la seconde moitié de ton âme… et avoir passé l’éternité au Tartare… juste pour m’épargner cette décision ? »

« Oui. »

Le silence emplit le petit espace vide autour d’elles.

Gabrielle pencha légèrement la tête. « Tu m’aimes. »

Xena fronça les sourcils. « Bien sûr. »

Un hochement de tête. « Est-ce que d’être amoureuse te rend heureuse, Xena ? »

Une légère détente des muscles. « C’est une des rares choses de ma vie qui l’a jamais fait. »

Gabrielle soupira. « Alors tout ce que j’ai traversé compte pour moi. » Elle enroula ses doigts autour du tissu soyeux, le plissant affectueusement. La barde leva les yeux après un moment pensif. « Xena, c’est toi mon intérêt général. »

Les larmes la surprirent. Xena lui faisait toujours cet effet… elles n’étaient accompagnées d’aucun son, juste des traces lentes et liquides qui saisissaient des reflets sous ses yeux clairs. Elle attrapa la première qui glissait de la haute pommette de la guerrière et elle la fit tomber dans sa main. « Tu sais à quoi je pense, Xena ? »

Son âme sœur se contenta de secouer la tête.

« Je pense que toi et moi, nous sommes des bonnes personnes », dit Gabrielle tranquillement. « Parce que je sais que sacrifier tout pour quelqu’un d’autre n’est pas une chose qu’une mauvaise personne ferait.

Xena déglutit. « Alors laisse-moi prendre la responsabilité d’Arella », plaida-t-elle tranquillement. « Gabrielle, vu la quantité de sang que j’ai sur les mains, un de plus n’a pas d’importance. »

Les yeux verts la fixèrent. « Ça a de l’importance pour moi. » Gabrielle leva la tête. « J’aurais dû m’occuper de ça avant, mais je ne l’ai pas fait et maintenant trois personnes ont été blessées et deux sont mortes. C’est de ma responsabilité, Xena… et c’est ma décision. » Elle fit une pause. « Je ne peux pas prendre le risque qu’elle blesse d’autres personnes. »

La guerrière soupira et reposa sa tête contre l’arbre. Après un moment, elle roula la tête d’un côté et cligna des yeux vers la barde d’un air las. « Très bien », répondit Xena, un air lointain sur le visage. « Alors pour ce que ça vaut, je pense que tu fais ce qui est juste. »

C’était doux à entendre, malgré la signification et Gabrielle ressentit un ruban serré sur sa poitrine se détendre. Elle lissa le tissu sur la poitrine de son âme sœur et reposa la tête dessus. « Merci. »

L’étreinte de Xena se resserra à nouveau et Gabrielle sentit le menton de la guerrière se poser sur sa tête. Elle frotta doucement le bras de la guerrière tandis que le corps tendu sous elle se relaxait. « Hé… » dit-elle doucement.

« Oui ? » La voix de Xena était rauque et très proche de son oreille.

« Allez… je connais un petit lutin très fatigué qui a besoin d’aller se coucher. »

Un léger rire reniflant et ironique sortit par surprise de Xena. « Je ne pense pas avoir été traitée comme ça depuis que j’avais six ans », admit-elle.

« Mmm… j’ai tort ? » Demanda la barde.

Xena soupira d’un air las. « Non. » C’était une confession étonnante. « J’ai l’impression d’avoir sauté d’une falaise. »

Gabrielle se mit debout et tendit une main vers sa compagne. « Et bien, tu sais ce qu’on ressent, je présume. »

La guerrière accepta la main tendue et se leva, titubant légèrement, attrapant une branche au-dessus d’elle pour se stabiliser, un peu surprise que ses jambes tremblent. « Ouaouh. »

La barde se rapprocha, un air inquiet sur le visage. « Tu vas bien ? »

Le tremblement ne diminua pas et Xena se retint mieux à la branche, inspirant de l’air tout en se frottant les yeux. Instantanément, un bras chaud se glissa autour d’elle et elle sentit le corps puissant de la barde lui prodiguer un soutien fort nécessaire. « Bon sang… où est-ce que… » Pendant un long moment, l’obscurité virevolta autour d’elle et elle se retint à l’arbre pour ne pas tomber, jusqu’à ce que le monde se stabilise et que son corps recommence à répondre plus normalement. « D’accord… je vais bien. »

Gabrielle maintint sa prise, passant le bras de son âme sœur autour de ses épaules pour la sécuriser. « Allez… on va te mettre au lit », murmura-t-elle doucement, la guidant vers leurs quartiers, recevant des regards étonnés des groupes d’Amazones.


« Excuse-moi. » La barde passa la tête de la porte de leurs quartiers, hélant une garde passante. La femme se détourna immédiatement de son chemin pour venir vers elle et avança jusqu’à s’arrêter près de la porte.

« Oui, ma reine ? » Des yeux noisette intelligents étaient tournés vers elle, dans un visage anguleux entouré de boucles rousses. La garde était un peu plus petite que Gabrielle et se tenait avec un air de confiance paisible.

« Erin, c’est ça ? » S’enquit Gabrielle, ce qui lui valut un sourire d’acquiescement de l’Amazone. « Tu peux me rendre un service ? »

« Bien sûr. » Erin pencha la tête. « De quoi s’agit-il ? »

La barde se glissa dehors. « Bon… et bien, j’aimerais vraiment avoir un plateau de… n’importe, ce qui reste du dîner… n’importe quoi ça ira et un pichet de cidre, si c’est possible. »

L’Amazone la fixa. « Majesté… je pourrais te faire tuer un sanglier si tu le souhaites », protesta-t-elle. « Et nous avons un excellent vin cette année… s’il te plaît… laisse-moi… »

Gabrielle mit la main sur son bras. « Non… non… je ne veux pas de sanglier… merci… vraiment… j’essaie de ralentir. » La blague passa complètement par-dessus la tête de l’Amazone. « Juste des sandwiches, ce serait génial… et je ne peux pas boire de vin, mais le cidre descendrait bien en ce moment. »

Erin eut l’air intriguée. « Mais… écoute, je ne peux pas apporter des restes à la reine des Amazones ! »

La barde soupira. « Oh… bon, d’accord… je comprends. » Elle mordilla un ongle. « Je vais aller les chercher moi-même », décida-t-elle, en lançant un regard légèrement inquiet derrière elle. « Peut-être de ces petits gâteaux… » Quelque chose… n’importe quoi… pour animer son âme sœur dont la dépression tranquille commençait à l’effrayer. Xena n’avait pas parlé depuis qu’elles étaient revenues, elle s’était juste installée sur le banc capitonné sous la fenêtre et jouait avec un bout de bride d’Argo après avoir dit qu’elle était trop fatiguée pour dormir.

Ça n’avait pas beaucoup de sens pour la barde, mais elle savait qu’elle ne devait pas pousser son âme sœur trop loin. Certaines choses, songea-t-elle un peu tristement, devaient trouver leur solution en nous. Elle s’était éloignée et m’avait laissée faire ça, maintenant c’est mon tour. Peut-être que la guerrière était toujours fâchée à cause de ça, songea-t-elle, puis elle se mit à marcher vers la salle à manger. « Merci, en tous cas. »

« Non… non… non… » Erin remua rapidement la main vers elle. « Ce n’est pas ce que je… écoute, d’accord… je vais te chercher ce que tu veux, mais je ne… » Elle s’interrompit. « Des sandwiches, c’est ça ? Et du cidre… et… heu… des gâteaux ? »

Gabrielle lui sourit. « Oui… si ça ne t’ennuie pas… je n’ai pas dîné ce soir et Xena non plus. » Elle soupira tandis qu’Erin partait et se dirigeait d’un air déterminé vers la salle à manger. « Ah les Amazones. » La brise nocturne agita ses cheveux et fit vaciller la torche plantée hors de ses quartiers. Elle pouvait voir les faibles contours d’une sentinelle tout près et les formes légères et mouvantes d’autres Amazones qui traversaient la zone centrale. Il y avait de la fumée dans l’air, depuis le feu de camp, et la riche senteur de la forêt avoisinante, et quelques notes d’une chanson volèrent vers elle tandis qu’elle retournait vers la porte et l’ouvrait.

C’était tranquille à l’intérieur. Arès était affalé près du banc, sa grosse tête posée sur ses pattes et sa queue entourant librement les bottes de Xena. La guerrière jouait toujours avec son morceau de bride, son corps appuyé contre le mur. Elle leva les yeux quand Gabrielle rentra dans la pièce et elle sourit un peu. « Salut. »

Gabrielle s’assit sur le banc et mit ses jambes sous elle. « Salut. » Elle tendit la main et joua avec une mèche de cheveux noirs. « Qu’est-ce qui ne va pas avec ce truc ? »

Xena fixa ce qu’elle tenait pendant un instant comme si elle était surprise de le voir. « Oh », finit-elle par marmonner. « Heu… ce truc-là ? » Elle montra à la barde l’endroit où la minuscule barre qui tenait le cuir de la bride attaché était sortie du morceau principal. « J’entoure ce truc autour de ça et je le tasse dedans en quelque sorte, comme ça. »

« Hmm. » Gabrielle observa l’objet. « Mais tu l’as déjà fait. » Elle leva les yeux vers le visage de la grande femme. « Deux fois. »

Un léger sourire tira sur la commissure des lèvres de Xena. « Oui, et bien… » Elle fit tourner le morceau de métal dans ses doigts. « Je… euh… »

La barde lui prit l’objet et le posa doucement, puis elle se leva et tira pour la soulever. « Xena, pas de discussion, d’accord ? Tu vas venir avec moi et me laisser te mettre au lit. » Sa voix était ferme et ne supportait aucune récrimination. « Tu me rends nerveuse. »

Xena soupira et se mit péniblement debout, laissant la jeune femme la conduire jusqu’au lit où elle la poussa. Elle s’était déjà changée pour une chemise en coton doux et elle se contenta d’acquiescer tandis que Gabrielle s’affairait autour d’elle. « Je ne suis pas aussi fatiguée que ça », protesta-t-elle sans conviction.

Gabrielle se contenta de la regarder. « Xena, c’est à moi que tu parles, d’accord ? Alors arrête avec ce crottin de centaure. » Elle mit les mains sur ses hanches et observa Xena d’un air sévère. « Tu as l’air aussi fatiguée que ça. »

La guerrière prit une inspiration, hésita, puis abandonna et se laissa tomber contre l’oreiller, pour regarder le plafond. « D’accord. » La dépression lancinante s’installa à nouveau sur elle, lui faisant l’effet que des rochers étaient empilés sur sa poitrine.

La barde s’assit sur le bord du matelas et lissa en arrière les cheveux noirs de sa compagne, testant subrepticement son front en même temps. La peau était fraîche, à son grand soulagement, mais ça n’expliquait pas l’apathie de Xena. « Chérie ? »

Le regard bleu se concentra sur elle. « Hmm ? »

« Tu veux en parler ? » Demanda tranquillement Gabrielle.

Un souffle. « Pas vraiment », répondit-elle doucement.

Ça fit mal. « Très bien. » La barde laissa sa main tomber sur le côté, sentant une distance entre elles comme elle ne l’avait plus ressentie depuis de longs mois. Elle repoussa des boucles de son âme et elle se mit debout, s’éloignant du lit pour aller vers la fenêtre.

A mi-chemin, elle s’arrêta et se retourna. Xena la regardait à travers ce qui semblait être un brouillard épais et nauséeux et bien que le feu soit allumé, elle était frigorifiée.

Non.  Elle reprit le chemin à l’envers et finit près de son âme sœur, faisant péniblement appel à un courage fait de désespoir et d’expérience. « Ce n’est pas juste. »

Le visage anguleux se tendit et Xena haussa un sourcil.

« Je ne veux pas laisser ça arriver à nouveau, Xena », murmura Gabrielle. « Tu vas me parler. » Elle retint sa respiration tandis que les traits familiers se tendaient et qu’elle fut sujette à un examen intense de la part du regard formidable de la guerrière. Allons, Xena… Ne me lance pas ce regard de pierre. « S’il te plaît ? »

Xena, qui serrait ses deux mains, en détendit une et la leva. Gabrielle accepta l’offre et mêla ses doigts à ceux de la guerrière, surprise de les trouver aussi froids. « Qu’y a-t-il ? » La poussa-t-elle doucement. « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Un mouvement las et hésitant de la tête. « Je ne voulais pas que tu changes. »

C’était la dernière chose à laquelle Gabrielle s’attendait. Elle s’assit au bord du lit, un air confus sur le visage. « Comment… dieux, Xena, comment pouvais-je ne pas changer ? » Demanda-t-elle. « Comment pouvais-je vivre la vie que je mène et ne pas… » Sa voix s’éteignit tandis qu’elle regardait la guerrière fermer les yeux. « Xena, c’est mon choix, tu te souviens ? »

Xena soupira. « Tu marches dans l’obscurité, Gabrielle. » Son ton était très calme. « Et je ne sais pas si je peux vivre avec ça. »

« Je ne suis pas… » La voix de la barde faiblit. L’était-elle? Suis-je plus une guerrière qu’une barde maintenant ? Des visions de sa vie passèrent devant ses yeux. J’ai combattu plus de fois que je n’ai enseigné tout le temps où j’ai été ici.

Dieux. Que suis-je en train de devenir ? J’ai decidé de condamner quelqu’un à mort. Moi. La petite fille de Potadeia.

Non. Plus elle. Cette petite fille est morte.

Cela amena des larmes brûlantes et désespérées à ses yeux et elle chercha le seul réconfort qu’elle n’ait jamais connu…

Le seul foyer qu’elle n’ait jamais eu.

Comprenant Xena dans ce moment comme elle ne l’avait jamais fait auparavant, tandis que sa conscience s’écrasait sur elle et que son corps convulsait en sanglots, se rebellant en pure réaction tandis qu’elle reconnaissait la vérité de ce qu’elle faisait. C’était toute la douleur qu’elle avait ressentie après Méridian, mais qu’elle n’avait jamais eu la chance de relâcher, douleur qui s’était cachée profondément en elle et s’y était enroulée.

Arella avait fait remonter tout ça, l’amenant à encore un nouveau choix. Et elle avait choisi la mort, à nouveau.

Son âme pleurait, piteusement. Elle était à la dérive dans une mer d’obscurité, sa seule ancre étant deux bras puissants et une volonté qui connaissait le plus profond d’elle-même, qui la mettait en sécurité et entière et consciente de la lumière.

Elle pleura à chaudes larmes tandis que la guerrière la tenait contre elle en silence, jusqu’à ce que son crâne batte et que les doigts de Xena commencent doucement à détendre les muscles raidis de sa nuque. Bien. Elle ferma les yeux et regarda en elle. « Xena ? »

Xena lui caressa les cheveux très doucement. « Je suis là. » Une pause. « Je serai toujours là. »

« Si je marche dans l’obscurité, j’emporterai la lumière de notre amour avec moi. Peu importe combien ça noircit, cette lumière éclairera le chemin », murmura Gabrielle. « J’irai bien tant que j’aurai ça. »

Xena la berça un moment, sentant le lourd désespoir s’alléger tandis qu’elle laissait ce qu’il y avait entre elles se dissoudre. « Tu te sens mieux ? » Finit-elle par murmurer.

Gabrielle hocha la tête sur la peau chaude et douce contre laquelle elle était blottie. « Oui… je… » La barde fronça les sourcils et elle tourna la tête, regardant le profil de Xena éclairé par la lumière de la chandelle. « Attends… c’est toi qui te sentais mal, moi je… » Sa voix traîna. « C’était moi ? »

La guerrière sentit une paix descendre sur elle. « Je ne sais pas… mais je me sens bien mieux maintenant », répondit-elle. « Je ne peux pas vraiment… décrire ce que je ressentais, Gabrielle… c’était comme si le poids du monde était sur mes épaules. »

La barde soupira dans son oreiller de peau chaude et de coton. « Oui », répondit-elle doucement.

Xena continua son massage. « Gabrielle ? »

« Mm ? » La barde épuisée marmonna une réponse.

« Je veux que tu fasses quelque chose pour moi », dit la guerrière.

Des yeux las se tournèrent vers elle. « A ton service, tu le sais bien. »

Xena prit son visage entre ses mains. « Demain… quand on amènera Arella devant toi… elle pourrait décider de demander le défi. »

Les sourcils blonds se croisèrent. « Quoi ? Oh… et bien oui, elle pourrait… mais ce serait… je veux dire, qu’est-ce que ça lui rapporterait ? »

« Je veux que tu dises oui si elle le fait », répondit doucement Xena. « Tu me le promets ? »

Un moment de silence. « Je ne comprends pas. » Gabrielle était intriguée. « Xena, elle ne me combattrait de toute façon pas, elle serait face à… » Sa voix s’essouffla tandis qu’elle amenait la phrase à sa conclusion logique. Face à toi. Elle leva les yeux vers le visage sévère, avec ses yeux clairs brillants, qui la regardaient avec une confirmation austère.

Un silence de mort. Gabrielle reposa lentement la tête sur la clavicule de Xena. « Oh. »

Xena ne dit rien. Elle se contenta de continuer à masser le dos de Gabrielle pendant un moment. « Tu as fait le choix, Gabrielle », finit par dire la guerrière. « C’est une charge fichtrement lourde. Laisse-moi t’aider à la porter. »

La barde enroula ses mains dans le tissu de la chemise de Xena et relâcha un souffle long de défaite. « Si elle me défie », répondit-elle dans une confirmation lasse. « Mais seulement dans ce cas. » Elle se laissa plonger plus profondément dans l’étreinte de Xena, accueillant la vague submergeante de sommeil. « Ne me laisse pas », murmura-t-elle tandis que la guerrière la mettait dans une position plus confortable. « Je ne veux pas rêver ce soir. »

Une voix douce et mélodieuse saisit son esprit, l’aidant à plonger dans l’oubli.

« Je ne te laisserai pas », répondit Xena à voix basse tandis que la musique s’interrompait. « Même dans tes rêves, je serai là. »

Gabrielle rendit son âme à la sécurité de la nuit à venir, enveloppée dans une couverture de paix et de douce musique.

 

A suivre 9ème partie