HISTOIRE D’EAU

 

 

Nous avons toujours été ensemble, toutes les deux. Aussi loin que je m’en souvienne, nous étions très proches, aussi bien physiquement qu’affectivement. Nous étions très nombreuses, plusieurs millions ou centaines de millions peut-être, je ne sais pas vraiment. Mais ça ne nous gênait pas. Notre nuage était épais, et confortable, et plus chaud qu’il n’y paraissait. Elle était la plus grande et forte des gouttes d’eau, alors que j’étais, et que je suis toujours, un peu plus menue. Nous ne nous quittions jamais, je ne me sentais bien qu’en sa compagnie et il en était de même pour elle. Tout se passait bien et j’aurais aimé que ça dure éternellement comme ça, mais malheureusement, ça n’a pas été le cas.

Ce matin, le vent s’est levé. Doucement d’abord, juste une petite brise qui nous donne l’impression d’être délicatement bercées. C’est plutôt amusant en fait, comme si nous étions sur un petit manège pour enfants. Et puis, après quelques heures, le souffle devient de plus en plus fort, et quand le premier coup de tonnerre retentit, des bourrasques de plus en plus violentes apparaissent.

Il ne faut pas longtemps pour que nous commencions à tomber en pluie, très drue, tout de suite. Ma très chère amie et moi nous tenons le plus près possible l’une de l’autre et quand nous quittons le nuage, nous sommes encore ensemble. Mais le vent enfle de nouveau, nous envoyant toutes de droite et de gauche. Il devient terriblement difficile de lutter contre, et ce qui devait arriver arrive. Bousculées, secouées en tous sens, nous ne parvenons pas à résister aux bourrasques et très vite, nous sommes séparées. J’ai du mal à distinguer ma bien aimée au milieu de toutes les autres gouttes, mais je la vois tout de même suffisamment pour me rendre compte qu’elle lutte autant qu’elle le peut pour revenir vers moi. Mais c’est peine perdue et bientôt, je la perds de vue.

Je tombe. Entourée d’une multitude de mes semblables, je vois le sol se rapprocher à toute allure et je finis ma chute dans une source de montagne, petite, mais qui bouillonne vigoureusement.

Je ne reste pas là longtemps. J’entends tous les bruits autour de nous. L’écoulement des eaux dont nous faisons partie, les grondements sourds des véhicules qui passent sur une route non loin d’ici, les mouvements des animaux qui viennent s’abreuver, les pépiements des oiseaux au-dessus de nous…

Et puis, il y a une forme d’aspiration. Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit, mais comme quantité d’autres gouttes avec moi, je me trouve dans une espèce de tuyau, sombre et relativement court dans lequel nous sommes toutes pressées, bousculées et finalement projetées à toute vitesse dans la citerne d’un camion qui s’éloigne aussitôt de la source.

J’ignore où je suis. Je n’avais même jamais imaginé qu’il puisse exister un endroit comme celui-ci. C’est très bizarre et bien moins agréable que le nuage d’où je viens. D’abord, nous sommes groupées dans une grande cuve, à l’intérieur de laquelle il ne se passe rien. J’ai beaucoup de temps pour penser et ma très chère amie est particulièrement présente dans mon esprit. Souvent, je me demande ce qu’il est advenu d’elle, si elle a trouvé un lieu où subsister ou si elle a disparu, si elle s’est évaporée.

Une goutte d’eau ne peut pas pleurer, sauf peut-être en s’auto mutilant, mais je ressens beaucoup de chagrin lorsque j’imagine une telle fin pour elle, alors je préfère être optimiste et penser qu’elle a eu la chance de tomber dans un endroit propice à sa survie, comme un lac par exemple. Il parait que certains sont très jolis et je suis certaine qu’une goutte d’eau aussi belle et forte que ma bien aimée ne ferait que renforcer la beauté de certains sites.

Quoi qu’il en soit, je ne reste que très peu de temps dans cette cuve puisque, avec toutes les autres, je suis projetée dans un nouveau tuyau, beaucoup moins large celui-là. La pression est très forte et nous sommes particulièrement bousculées. Nous avançons très vite vers un lieu dont nous ignorons tout quand, sans que rien ne le laisse augurer, une ouverture apparait brusquement en dessous de nous et quelques-unes d’entre nous sont précipitées dans le vide. Puis, aussi vite qu’il est apparu, le trou se referme. Cela se reproduit souvent, à un rythme soutenu, et alors que d’autres gouttes se rajoutent constamment à notre groupe, faisant que notre flux ne diminue pas, c’est mon tour de basculer par l’ouverture.

Ma chute ne dure guère, et rapidement, je me trouve, avec celles qui sont tombées avec moi, dans un récipient de plastique, une bouteille apparemment. Je regarde autour de moi avec curiosité, mais je ne vois rien qui puisse m’égayer. Les bouteilles, remplies, sont étiquetées et stockées avant d’être expédiées je ne sais où. Je sais que je serai bientôt bue, comme nous toutes, mais je n’y attache que peu d’importance. Ma très chère amie me manque terriblement et mon optimisme plus ou moins forcé disparait. Je m’inquiète, me demandant si elle connait un destin aussi funeste que le mien. Quant à mes compagnes d’infortune, je n’éprouve pour elles qu’une indifférence qui me fait regretter encore plus de ne pas avoir ma bien aimée près de moi.

La bouteille est posée sur une table entourée d’êtres humains qui bavardent sans que je comprenne un mot de ce qu’ils se disent. Nous ne sommes plus que quelques-unes au fond de la bouteille, nos camarades ayant été versées dans un apéritif de couleur jaune au parfum anisé. Et puis, alors que l’un des humains fait de grands gestes pour accompagner le flot de paroles qui sort de sa bouche, la bouteille est renversée et nous coulons lentement sur la table. Il n’en faut pas plus pour que nous soyons épongées, l’éponge essorée dans l’évier, et que je vois ma vie se poursuivre dans un tuyau d’écoulement des eaux usées.

Puisque je suis dans un environnement nouveau, j’en profite pour observer attentivement les alentours. Non pas que je sois particulièrement fascinée par ce nouvel univers, mais je ne peux m’empêcher d’espérer que, peut-être, je pourrais retrouver ma bien aimée ici. Mais je ne trouve aucune trace de sa présence. Evidemment, cette situation me déçoit et m’attriste, mais je suis aussi heureuse qu’elle ne connaisse pas un tel sort.  Circuler dans un conduit sombre et malodorant, parcouru par les rats, au milieu de déjections de toutes sorte, de petits paquets de cheveux ou de résidus de lessive n’a, en effet, rien de réjouissant. D’ailleurs, la présence d’une aussi belle goutte d’eau ici aurait certainement quelque chose d’incongru.

Continuellement, d’autres gouttes nous rejoignent, très nombreuses, mais ma très chère amie n’est jamais parmi elles. Nous ne restons pas sur place ici non plus. Nous progressons lentement et si je n’ai aucune idée de l’endroit où nous nous rendons, j’ai hâte d’y arriver tant vivre dans cet endroit me dégoûte.  Mais si je n’ai aucun moyen de mesurer le temps, j’ai de plus en plus souvent l’impression que je ne sortirai jamais d’ici. Pourtant, nous finissons enfin par arriver dans un lieu qui ne ressemble en rien à tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent.

Une construction humaine, vaste et compliquée, que nous ne pourrions éviter même si nous le voulions. Ceci-dit, l’appréhension que je ressens en arrivant se dissipe rapidement. Après être passées au travers d’une grille, puis d’une autre si fine qu’on pourrait la qualifier de tamis, nous subissons divers traitements et nous ressortons si propres que je me sens revivre, d’autant plus qu’ensuite nous nous retrouvons à ciel ouvert, relâchées dans un cours d’eau.

Je n’en reviens pas ! Enfin propre, nettoyée de toutes les impuretés accumulées dans l’égout, je me sens revivre et seule l’absence de ma bien aimée m’empêche d’être heureuse. Je suis dans une rivière au courant rapide qui m’entraîne joyeusement dans une course effrénée dont je profite largement. Il m’arrive même de jaillir, de gicler au-dessus des flots pour admirer le paysage, ou simplement pour le seul plaisir que j’éprouve à faire ce que je n’avais jamais pu faire jusqu’ici, même si je fais toujours bien attention de ne pas retomber sur la rive, ou sur un rocher, là où je risquerais de m’évaporer. Si seulement ma bien aimée était là ! Je sais à quel point elle aimerait cette vie, elle qui a toujours eu un tempérament plus aventureux que le mien. Je ne me lie avec aucune de mes innombrables compagnes, même si leur présence à mes côtés ne me gêne pas. La seule goutte d’eau que je voudrais près de moi est ma bien aimée et même si je commence à penser que je ne la reverrais sans doute jamais, aucune de mes tribulations ne peut me la faire oublier.

Le courant devient encore plus rapide, je suppose que le sol est pentu. J’apprécie cette sensation de liberté que ça me donne et je ne cherche pas à ralentir ni à rester en arrière, mais après quelques journées, je sens que nous approchons du but, d’ailleurs, je vois le fleuve avant même que nous ne pénétrions dedans. Cela provoque des remous, de petits tourbillons qui me rappelle vaguement ceux que le vent avait provoqués dans le nuage. Mais ça ne dure pas, et au bout d’un moment, je suis le flot de ce nouveau cours d’eau. Le rythme est beaucoup plus lent, le lit bien plus large et je m’ennuie davantage, mais je suis aussi curieuse de connaître la suite. Après tout, une goutte d’eau peut très bien connaître l’amour, je le sais d’expérience, mais par-contre, la géographie n’est pas mon fort.

De temps à autre, nous croisons des poissons que je regarde avec curiosité. Je n’en avais jamais vu avant d’arriver dans la rivière et je ne me lasse pas de les observer, c’est la seule chose qui me distrait de la nostalgie que je ressens alors que la pensée de ma très chère amie ne quitte toujours pas mon esprit.

Si je pouvais bâiller, je le ferais. Je présume qu’on pourrait qualifier ce fleuve de majestueux alors qu’il s’écoule lentement vers je ne sais où, mais pour ma part et comme presque toutes celles qui m’accompagnent je le trouve surtout morne et sans attrait. Le seul moment qui sort de l’ordinaire est celui où, un soir d’orage, nous sommes rejointes par une quantité de nouvelles gouttes qui viennent grossir notre flux. Je sais qu’il est impossible que ma bien aimée en fasse partie, mais il n’empêche que je passe de longs moments à la chercher du regard parmi toutes ces nouvelles arrivantes. Bien sûr, je ne la trouve pas et quand nous arrivons à la mer, qui semble d’après la rumeur, notre ultime étape, je suis si découragée que je me contente de suivre le mouvement, appréciant tout de même le goût de sel qui vient m’imprégner petit à petit.

Ici, je ne ressens pas le courant de la même manière que dans les cours d’eau précédent. Il parait que c’est parce que nous sommes encore trop près de la côte, mais il y a néanmoins davantage de mouvements que dans le fleuve. La houle, les bateaux que nous apercevons, les poissons bien plus nombreux et parfois beaucoup plus gros que ceux que j’ai vus jusqu’à présent me changent les idées et la vie que je mène ne me parait plus aussi monotone.

Je joue à me jeter contre la coque d’une embarcation légère et bruyante, m’amusant à passer entre les lames de l’hélice en pensant au plaisir que ma bien aimée prendrai à ce genre de jeu, quand quelque chose change autour de moi. Comme si une vague d’émotions me traversait, une sensation particulièrement agréable et je retourne dans les flots en regardant partout autour de moi pleine d’espoir. Et si…

Ma bien aimée est là. C’est elle qui m’a retrouvée, moi qui croyais ne plus jamais la revoir. Nous sommes sans doute des milliards, des centaines de milliards même, mais je n’ai aucun mal à la reconnaitre, elle est unique.  Nous nous précipitons l’une vers l’autre avec toute la force de notre amour. Nos retrouvailles sont intenses, pleines d’émotions et il nous faut peu de temps pour décider que nous ne supporterons pas que d’autres évènements nous séparent de nouveau. La décision n’est pas difficile à prendre, c’est une évidence. Nous nous fondons l’une dans l’autre.

Unies définitivement, nous sommes l’océan.