CONNECTEES

Par Gaxé

 

 

J’ouvre les yeux quand la lumière s’allume brusquement, alors que la voix d’Athéna m’interpelle.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quarante secondes. »

Je ne réponds pas, baillant et m’étirant tandis que, devant mon manque de réaction, Athéna reprend aussitôt la parole.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, trois minutes et quinze secondes. »

Je soupire et lance un « tu me pompes l’air, Athéna » qui ne dérange absolument pas la voix mécanique de mon appartement connecté.

« C’est le moment de vous lever. Vous devez vous trouver sur votre lieu de travail dans une heure, deux minutes et cinquante secondes. »

Je lève les yeux au ciel, mais sort enfin du lit pendant que mon assistante de vie, puisque c’est ainsi que ça s’appelle, reprend.

« La cafetière s’est mise en route il y a une minute et le café sera dans votre tasse dans dix-sept secondes. Deux croissants chauffent dans le four et seront prêts d’ici cinquante secondes. L’eau commence à chauffer dans la salle de bain et la douche sera à la température idéale dans dix minutes. Vos vêtements propres sont prêts. Il vous reste une heure, une minute et cinquante-deux secondes. »

Je n’attends pas qu’elle parle de nouveau et me dirige vers les toilettes avant d’aller déjeuner puis me doucher.

Je retourne dans la chambre faire mon lit, j’attrape mon blouson, mes clefs, et me dirige vers la porte d’entrée lorsque Athéna me rappelle

« N’oubliez pas votre téléphone, il est obligatoire de l’avoir constamment avec soi. »

J’obéis sans même soupirer. Je sais que je ne dois jamais me séparer de cet appareil, et que ceux qui enfreignent la loi à ce sujet sont sévèrement sanctionnés. D’ailleurs s’il arrivait qu’il tombe en panne ou qu’il soit détérioré d’une manière ou d’une autre, il serait immédiatement remplacé par le gouvernement. De ce fait, le vol de téléphone a complètement disparu puisque chacun, même les plus pauvres, en possède un, fourni par l’Etat, qui peut ainsi suivre les mouvements et déplacements de toute la population.

Ce n’est qu’une fois que je suis installée dans les transports en commun, que je profite d’un peu de tranquillité, alors que je n’ai plus à subir la « conversation » de mon assistante de vie.

Aussitôt assise, je cherche des yeux la jolie blonde que je croise tous les matins. Je ne la connais pas, nous n’avons jamais échangé le moindre mot, mais elle me plait beaucoup et nous échangeons quotidiennement un sourire et parfois, quelques regards appuyés. Et c’est le cas aujourd’hui, ce qui améliore tout de suite mon humeur.

Je suis comptable pour une entreprise d’Etat. Mon travail ne me passionne pas, mais je ne m’ennuie pas non plus et je pousse la porte de mon bureau avec trois minutes d’avance, ce qui amène un sourire de satisfaction sur le visage de mon chef.

Je suis encore de bonne humeur lorsque, ma journée terminée, je sors du bureau. Alors, je décide de ne pas rentrer immédiatement et de flâner un peu en centre-ville. Mais quand, le soir venu, je reviens enfin chez moi, c’est pour entendre Athéna me poser immédiatement des questions au sujet de mon retour plus tardif qu’à l’accoutumée.

« Vous avez quitté votre lieu de travail il y a deux heures et quarante trois minutes. Dans la mesure ou aucun autre téléphone n’a été régulièrement repéré auprès du vôtre, j’en déduis qu’il ne s’agissait ni d’une rencontre amicale, ni d’un rendez-vous romantique. Il serait pourtant temps de penser à cela, votre dernière aventure remonte à onze mois, une semaine et trois jours. Il n’est pas bon pour un être humain de rester constamment seul. »

Je lève les yeux au ciel et réplique, sarcastique

« Je ne suis jamais seule, Athéna. Tu es toujours là. »

La voix mécanique ne relève pas l’ironie, mais choisit plutôt de m’interroger.

« Pourquoi être restée si longtemps en centre-ville ? Vous n’y aviez aucune rencontre programmée, et les données de votre téléphone indiquent seulement des déambulations apparemment sans but. »

Je sais que, même si je n’ai rien fait de répréhensible, je dois répondre, sous peine d’avoir des ennuis avec les agents du gouvernement, alors, je fais ce qui m’exaspère profondément dans mes relations avec mon assistante de vie, je me justifie.

« Je me suis promenée et j’ai fait du lèche-vitrine. Il fait beau et j’ai eu envie d’en profiter un peu, tout simplement. »

Elle ne dit plus rien, sans doute satisfaite de ma réponse. Je pousse un petit soupir de soulagement, heureuse de pouvoir me détendre un peu dans le calme, puis vais m’installer sur le canapé avant d’allumer le téléviseur et de regarder distraitement le programme d’état.

 

Le week-end venu, je passe le plus de temps possible hors de chez moi. Pour oublier Athéna cinq minutes, bien sûr, mais aussi par goût. Parce que j’aime aller courir le matin, retrouver les quelques copains et copines qui m’accompagnent dans ces moments-là, et que j’aime tout autant m’attabler avec eux autour d’un verre une fois notre effort terminé.

L’après-midi, comme souvent le samedi, je me rends au cinéma. Et là, alors que je consulte le programme qui est affiché, hésitant entre un film qui relate l’histoire de notre pays et de sa révolution numérique d’une part, et une comédie encensée par la critique pour sa drôlerie d’autre part, je la vois.

Elle papote avec une amie, tapotant sur l’appareil pour acheter son ticket, que, comme tout un chacun, elle paie avec son téléphone, et je ne peux détacher mon regard de sa silhouette.

Aussi jolie que dans le tram du matin, elle est vêtue de manière plus décontractée, d’un jean et d’un chemisier de couleur vive, alors que ses cheveux blonds, habituellement noués en queue de cheval, flottent librement sur ses épaules. Elle ne m’a pas remarquée et je reste à l’observer en souriant un peu bêtement, ravie que le hasard, ou la chance, m’offre ainsi l’occasion de, peut-être, faire vraiment sa connaissance.

Et puis, juste quand je décide de m’avancer vers elle, oubliant que je n’ai toujours pas choisi quel film aller voir, je la vois faire un geste qui me sidère. J’en oublie de faire un pas, et reste là, les bras ballants en me demandant si je ne devrais pas me pincer pour m’assurer que je ne rêve pas. Je n’ai guère le temps pour me poser la question cependant, puisque, après ce geste plus que surprenant, elle tourne le regard dans ma direction et me remarque aussitôt. L’expression qui se lit sans doute sur mon visage est certainement suffisamment éloquente pour qu’elle comprenne immédiatement que je l’ai vue confier subrepticement son téléphone à son amie. Tout de suite, je vois une lueur de crainte s’inscrire dans ses yeux verts et c’est ce qui m’amène à sortir de ma paralysie et à m’avancer de nouveau à sa rencontre. Elle se redresse, levant fièrement le menton à mon arrivée, comme si elle voulait me défier, attendant sans doute que je l’accuse de trahison envers le pays ou de je ne sais quoi d’autre.

Mais je ne fais rien de tout cela, me contentant de lui sourire avant de me présenter poliment.

« Je m’appelle Léna. Nous prenons le tram ensemble, tous les matins »

Elle hoche la tête et marmonne «je t’ai reconnue », la méfiance toujours présente dans son regard, mais c’est son amie qui se tourne vers moi pour m’interroger, le ton aussi soupçonneux que le regard de la jeune blonde. 

« Tu viens vers nous parce que tu as vu ce que nous venons de faire, n’est-ce pas ? J’imagine que tu as l’intention de nous dénoncer, ça te permettra de marquer des points auprès du gouvernement. »

A peine a-t-elle terminé sa phrase que je secoue négativement la tête, la fixant droit dans les yeux pour expliquer.

« Ce que j’ai vu m’a particulièrement surprise et je reconnais que j’ai très envie de savoir pourquoi vous avez fait ça, mais… »

Je me tourne vers la jolie blonde pour finir, la regardant bien en face elle aussi.

« Ce que je voulais surtout en venant à votre rencontre, c’est parler enfin avec toi, essayer de te connaitre. »

Si elle semble toujours tendue, ses lèvres esquissent une ombre de sourire, aussitôt réprimée, mais que j’ai le temps d’apercevoir. C’est suffisant pour que j’avance d’un pas dans sa direction et que j’insiste.

« Quoi que tu aies fait avec ton téléphone, ça ne change rien en ce qui me concerne. Je suis très heureuse que le hasard nous ait permis de nous rencontrer ici et je te répète que ce que je voudrais, c’est que nous en profitions pour passer un moment à bavarder ensemble. »

Elle jette un petit coup d’œil à son amie, puis hoche la tête avant de me répondre.

« D’accord. Faisons ça. Viens donc à la séance avec nous, nous allions voir le film historique. As-tu déjà pris un ticket ?

Je fais un geste de dénégation et me tourne aussitôt vers l’appareil pour acheter ma place pendant que la jolie blonde se présente, désignant également celle qui l’accompagne.

« Voici ma cousine, Clarisse. Et pour ma part, je m’appelle Gabrielle. » 

Je souris, contente d’avoir enfin la réponse à ce qui me turlupinait depuis le début, à savoir connaitre la nature de la relation entre Gabrielle et Clarisse, d’autant qu’en apprenant leur lien de parenté je les observe un peu plus attentivement et que je ne note pas de ressemblance frappante. Légèrement plus grande que Gabrielle, Clarisse a des cheveux plus châtains que blonds, des yeux noisette et leurs visages n’ont guère de points communs, hormis peut-être, la forme de la bouche et du menton.  Il ne me faut que très peu de temps pour noter tout cela alors que je prends possession du ticket que je viens d’acquérir. Puis, lentement, nous nous dirigeons vers la salle de projection.

Nous ne parlons bien évidemment pas pendant le film, encore qu’il me semble entendre les deux cousines échanger quelques murmures pendant les bandes annonces, mais j’ignore ce qu’elles se disent et je ne cherche pas à le savoir, me concentrant plutôt sur l’écran et les images qui défilent.

Nous nous entre-regardons quelques secondes à la fin de la séance, jusqu’à ce que je propose d’aller prendre un verre, ce que mes deux compagnes acceptent sans hésitation.

Nous nous installons donc à la terrasse ombragée d’un café situé tout près du cinéma, et un silence un peu embarrassé s’installe alors que nous attendons que le garçon nous apporte nos commandes, mais je ne le laisse pas durer et interroge rapidement mes deux vis-à-vis sur des sujets sans importance, évitant soigneusement d’évoquer le geste interdit de tout à l’heure, craignant de les braquer.

J’apprends donc que Gabrielle est employée du fisc, tandis que sa cousine est infirmière, que la jeune femme blonde que je trouve si jolie et sa cousine ont le même âge et qu’elles ont passé de longs et fréquents moments à jouer ensemble durant toute leur enfance, ce qui leur a permis de développer une véritable complicité. Je leur parle aussi un peu de moi, de mon métier et des mes passe-temps, et puis, la conversation dérive vers nos assistants de vie.

Nous avons la possibilité de choisir le sexe de ceux-là, du moins de leur voix, et les nommer fait aussi partie de nos prérogatives. Si le nom de mon assistante est tout à fait classique, je suis particulièrement amusée par ceux qu’ont choisis les deux jeunes femmes qui me font face. En effet, Clarisse a choisi le nom fort poétique de sycophante, et Gabrielle, quant à elle, a nommé son assistante Potiron. Surprise de cette référence fruitière, je ne manque pas de l’interroger à ce sujet.

« Je pense que la présence de ces assistants est non seulement importune, intrusive et dérangeante, mais aussi ridicule. Alors, j’ai choisi un nom ridicule. »

Je ne retiens pas le petit rire que cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, déclenche en moi. Et je suis certaine que ma réaction, très spontanée, plait à la jeune et jolie inconnue du tram, comme je l’appelais en moi-même jusqu’à présent.

Je passe donc un très bon après-midi et, au moment de se quitter, je suis agréablement surprise par Gabrielle qui propose d’elle-même que nous nous revoyons bientôt, suggérant qu’il sera facile de mettre un rendez-vous au point durant nos trajets communs du matin.

Un drone de surveillance du gouvernement passe au-dessus de l’avenue qui mène à mon appartement lorsque je rentre, mais je suis d’humeur joyeuse et, contrairement à mon habitude, j’en oublie de grimacer en le voyant passer.

Le dimanche me semble particulièrement long, et quand le lundi matin arrive, je suis si impatiente que j’arrive en avance, obligée ensuite de patienter sur le quai jusqu’à l’arrivée de celle qui me plaît tant.

Elle me sourit dès qu’elle me voit et s’avance au-devant de moi en souriant, sa démarche gracieuse et son allure tout à fait détendue, sans doute parce qu’elle a déduit de son dimanche tranquille que j’avais su tenir ma langue au sujet de ce que j’ai vu au cinéma. Notre trajet est relativement court mais nous papotons agréablement et je suis presque étonnée, au moment d’arriver au bureau, que le temps soit passé si vite.

Bien sûr, ce commencement de rapprochement avec Gabrielle n’échappe pas à l’attention du gouvernement, et le soir même, à mon grand désappointement, Athéna aborde le sujet avec son manque de finesse habituel.

« Ce samedi, vous avez passé du temps avec Gabrielle Dupin, une jeune femme que vous croisez quotidiennement sur votre trajet en direction de votre travail. Cette femme, née le 14 juillet 2030, donc âgée d’une trentaine d’années, est employée au service du fisc national et a une sœur ainée et un frère cadet. Comme vous, elle est lesbienne et célibataire. Auriez-vous écouté mes conseils concernant votre vie sentimentale ? »

Je gonfle mes joues avant de soupirer profondément, mais réponds tout de même.

« Cela ne te regarde pas, Athéna. C’est personnel, intime. »

Mais mon assistante de vie ne se laisse pas décourager.

« Vous êtes dans l’obligation de me répondre, il est hors de question de cacher quoi que ce soit au gouvernement, et vous le savez pertinemment. »

Je hoche la tête, plus pour moi-même que pour Athéna qui ne tient jamais compte de ce genre de signe, puis répond, résignée.

« Je n’ai pas d’aventure avec Gabrielle, si c’est ce que tu veux savoir, pas encore en tous cas. Mais oui, elle me plaît, ça fait longtemps déjà que je l’ai remarquée, et j’espère que notre relation évoluera bientôt. »

« J’en serai ravie. Gabrielle Dupin est bien notée ainsi que sa famille proche, à l’exception de sa grand-tante du côté paternel, emprisonnée pendant trois ans pour avoir refusé de prendre son téléphone sur elle pendant ses déplacements hors de chez elle. Evidemment, c’est une peine particulièrement légère, mais le gouvernement venait juste de légiférer à ce sujet et la mansuétude était encore de mise à l’époque. Ceci dit, cette femme est maintenant décédée depuis plus de cinq ans et ne peut donc plus exercer la moindre influence négative sur sa petite nièce de quelque manière que ce soit. »

Je ricane :

« Quelle chance j’ai ! »

Athéna ne relève pas et reprend sa litanie de conseils que je n’ai pas demandés.

« Il va vous falloir la rencontrer régulièrement en dehors de vos trajets du matin. Après quelques rendez-vous, si vous la sentez réceptive, vous pourrez l’embrasser. Par la suite, si tout se passe bien et que vous vous entendez, votre relation pourra devenir plus sérieuse. »

Je n’ai rien à dire après cela, me contentant seulement de penser que si Athéna était une vraie personne au lieu d’une stupide voix mécanique, je lui ferais volontiers passer l’envie de se mêler de mes affaires. Malheureusement, je n’ai absolument aucune possibilité de la faire taire alors je laisse tomber et m’affale sur le canapé avant de prendre ma liseuse dont le contenu est bien évidemment contrôlé par l’Etat par le biais de la connexion internet, mais qui contient néanmoins quelques romans de qualité, particulièrement dans le domaine de la science-fiction. Athéna allume le téléviseur, et, si je n’écoute pas, j’entends tout de même des bribes de ce que raconte le programme d’Etat.

 

Je revois Gabrielle tous les matins, mais c’est le samedi suivant que nous nous retrouvons, dans un petit restaurant italien que j’ai déjà fréquenté et que je sais suffisamment agréable, tant au niveau de la qualité de ce qui est servi que de l’ambiance, pour que nous passions un bon moment.

Nous bavardons agréablement, revenant toutes deux sur les conseils prodigués pas nos assistantes de vie respectives. Ce genre de choses nous agace prodigieusement, et quelques remarques désobligeantes sont échangées à ce sujet. Mais, alors que nous arrivons au dessert, que personne n’est attablé près de nous et que nous sommes particulièrement détendues, je pose enfin la question que je retiens depuis le cinéma de la semaine dernière.

« Je suppose que tu te doutes que ta tentative de glisser ton téléphone à ta cousine, la semaine dernière, m’a beaucoup intriguée, et m’intrigue encore. Veux-tu me dire de quoi il s’agissait ? »

Elle ne répond pas tout de suite, me jaugeant longuement d’un regard pensif, comme si elle pesait le pour et le contre, mais finit par prendre une décision et respire profondément avant de prendre la parole.

« J’espère pouvoir te faire confiance. Ce n’est pas si grave en fait, mais si le gouvernement apprenait ça, il est évident que j’aurais de très gros ennuis. »

Elle s’interrompt un instant, me regarde de nouveau dans les yeux, mais je ne cille pas et au bout de quelques secondes, elle reprend.

« J’ai beaucoup de mal avec la surveillance constante que nous subissons. Alors, de temps à autre, Je laisse mon téléphone à Clarisse, de manière qu’il soit repéré au cinéma, comme si j’y étais vraiment. Je rejoins ma cousine à la sortie de la séance, elle me rend mon téléphone, et la vie reprend comme à l’accoutumée. »

Je hausse un sourcil, un peu épatée de savoir qu’elle est capable de prendre tant de risques, puis l’interroge de nouveau.

« Trouverais tu indiscret que je te demande ce que tu fais pendant que tu es libre de toute surveillance ? »

Elle hésite encore un instant, puis hausse les épaules d’un geste un peu fataliste.

« En vérité, je ne fais pas grand-chose, la plupart du temps, je vais au parc, non loin de là. »

Cette fois, je suis particulièrement étonnée.

« Tu prends autant de risques juste pour te promener au parc ? Alors que les drones effectuent régulièrement des contrôles pour vérifier justement que ce genre de choses n’arrive pas ?»

Elle a un sourire un peu désabusé

« Les vérifications des drones sont très aléatoires et je me débrouille pour ne jamais avoir l’air suspect. Mais ce que je veux, durant ces moments-là, c’est juste respirer, savoir que je ne suis pas espionnée pendant une heure et demie ou deux heures. Tu trouves ça bête ? »

Je réfléchis un peu à cette forme de libération qu’elle évoque et je dois avouer que je me demande quelle sensation peut provoquer le simple fait de ne pas être épiée, même si les drones de surveillance sont partout. Cette idée me fait sourire et je ne manque pas de le faire savoir à la jolie blonde, en face de moi.

« Je n’avais jamais pensé à faire ce genre d’expérience, mais de t’en entendre parler… Je dois dire que si j’en avais l’occasion, je tenterais volontiers quelque chose comme ça. »

Elle sourit doucement et répond tout bas « nous verrons ».

A vrai dire, je n’attendais pas de proposition directe ni même sous entendues, alors je suis ravie qu’elle semble l’envisager, même si pour l’instant, tout ça reste hypothétique. Mais je n’insiste pas là-dessus et nous finissons notre repas en discutant de choses plus légères, puis, le repas terminé, nous allons nous promener, justement dans le parc dont nous parlions auparavant.

 

Nous nous rapprochons de plus en plus au fil des semaines qui passent, nous voyant régulièrement durant les week-ends, et s’il arrive que Clarisse soit de nouveau là, ses absences sont de plus en plus fréquentes. Je profite énormément de chaque moment que nous passons ensemble, particulièrement lorsque la cousine de Gabrielle n’est pas là, et il me semble qu’il en est de même pour elle. D’ailleurs, environ un mois après notre rencontre fortuite au cinéma nous faisons ensemble l’expérience de ce que j’appelle « la libération provisoire », et qui se résume simplement à aller passer un peu plus d’une heure au parc. Nous confions toutes les deux nos téléphones à Clarisse, laquelle nous fait promettre de faire la même chose pour elle la semaine suivante, puis nous allons nous promener.

Mon premier réflexe est d’entrainer Gabrielle sous le couvert des arbres, supposant que nous serons ainsi plus ou moins cachées du survol des drones. Mais ma si jolie amie, dont ce n’est pas la première escapade de ce genre, me le déconseille, m’expliquant qu’au contraire, rester à l’abri de la végétation quelle qu’elle soit attirerait plutôt l’attention et entrainerait justement ce que nous souhaitons éviter, à savoir un contrôle de nos téléphones. Et nous aurions de très gros ennuis si les autorités nous remarquaient sans ceux-ci sur nous.

La promenade se déroule sans aucun problème ce jour-là, et même si nous n’avons rien fait d’extraordinaire, j’éprouve une grande exaltation à la simple idée d’avoir fait quelque chose d’interdit, mais surtout d’avoir vécu un peu plus d’une heure sans aucune surveillance, uniquement par moi-même en quelque sorte.

Gabrielle sourit de mon enthousiasme, me racontant qu’elle a souvent ressenti la même chose, même après plusieurs expérience de ce genre.

Ce petit moment nous a toutes les deux mises de très bonne humeur, et c’est particulièrement détendues, qu’après avoir récupéré nos téléphones et salué la cousine de Gabrielle, nous retournons au parc, appréciant la douceur de l’air en essayant de ne pas prêter attention aux drones qui survolent constamment la zone, que nous nous embrassons enfin.

C’est un moment romantique, plein de douceur et de choses non dites. Après quelques minutes passées à déambuler au milieu des arbres en fleur, nous nous asseyons sur un banc de bois afin d’apprécier la vue sur le lac, juste en dessous, lac sur lequel nagent cygnes et canards. Mais nous n’admirons pas tellement le joli plan d’eau pourtant enjambé par un petit pont de pierre charmant, préférant nous regarder l’une l’autre, nos yeux ne se quittant pas. Une très légère brise soulève doucement les mèches blondes de Gabrielle qui viennent caresser mon front et mes joues lorsqu’elle se penche vers moi pour effleures mes lèvres avec les siennes, me procurant de délicieux frissons qui ne cessent que bien longtemps après que nous ayons quitté le banc.

Ce soir-là, je rentre chez moi en sifflotant, mon cœur si léger et plein de joie que j’en oublie à quel point Athéna est à l’affut de chacune de mes réactions.

« D’après votre expression réjouie et votre bonne humeur si visible, je déduis que les choses avancent dans le bon sens en ce qui concerne votre relation avec la jeune Gabrielle Dupin. »

Je ne réponds pas, espérant contre toute probabilité que mon assistante de vie va en rester là, mais évidemment, ce n’est pas le cas.

« Ça fait sept semaines aujourd’hui que vous avez commencé à vous voir toutes les deux, et je trouve surprenant que vous ne vous soyez jamais rendue l’une chez l’autre. Je vous suggère donc de penser à l’inviter ici, ce serait un pas supplémentaire dans votre relation. »

Je lève les yeux au ciel, plus qu’agacée par ces recommandations.

« D’abord, tes suggestions ne m’intéressent pas, Athéna. Ensuite, si nous ne nous rendons pas visite, c’est justement pour ne pas avoir à supporter tes remarques et réflexions dans un moment que nous souhaiterions intime. De plus, même si j’ignore où se trouvent exactement les caméras, nous n’avons absolument aucune envie d’être espionnées. »

Cette fois, aussi étrange que ça me paraisse, Athéna semble presque vexée et son ton est particulièrement revêche.

« Je suis tout à fait capable de discrétion, cette option est présente dans mon programme. »

Je ne peux retenir un « ça ne m’a pas frappée jusqu’à présent » auquel elle ne répond pas, et si elle n’était pas une machine, je serais persuadée qu’elle boude. Heureuse de cette tranquillité inespérée,

Je vais m’installer sur le canapé, appréciant malgré moi le fait que cette assistante de vie si agaçante a déclenché le lave-linge, le lave-vaisselle et l’aspirateur pendant mon absence. Un petit robot s’est aussi chargé de nettoyer les vitres et la salle de bain. Satisfaite de ne pas avoir à me préoccuper des tâches ménagères, je fais mine de suivre le programme gouvernemental en rêvassant agréablement.

 

Les week-ends ne nous suffisent plus depuis longtemps et nous nous arrangeons dorénavant pour nous voir le soir, après nos journées de travail. Gabrielle quitte son bureau un peu après moi, et je l’attends plus ou moins patiemment pratiquement un soir sur deux. Nous ne faisons pas grand-chose, nous contentant en général de nous promener en bavardant de choses et d’autres, mais ce soir est un peu différent. Comme nous en avons pris l’habitude, nous marchons lentement dans les rues sous un soleil printanier, nos mains étroitement entrelacées, mais le sujet de notre conversation est très différent de ceux que nous abordons habituellement. En effet, après avoir été bizarrement silencieuse, alors qu’elle est plutôt d’une nature loquace, Gabrielle m’entraine dans une rue moins fréquentée, du genre de celles où l’on peut échanger quelques mots sans que tous les passants que nous croisons n’entendent nos paroles. La mine sérieuse, elle ne tourne pas autour du pot et m’interroge directement

« Cela te plairait-il de rencontrer mon frère ?

Je hausse un sourcil, un peu étonnée qu’elle me pose la question.

« Bien sûr, ça va de soi. Tu prends de plus en plus d’importance dans ma vie, Gabrielle. Et dans mon cœur. Alors, rencontrer ta famille me ferait très plaisir, évidemment. »

Elle secoue la tête mais sourit tout de même, peut-être touchée par ce que je viens d’admettre. Son regard est clair et franc quand elle reprend la parole.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il ne s’agit pas de ma famille, même si nous pouvons aussi envisager une rencontre. »

Elle se tait un moment, semblant rassembler ses pensées, avant de poursuivre.

« Je n’ai cité que mon frère, Philippe, parce que je ne songeais absolument pas à une réunion familiale. En vérité, mes parents et ma sœur ne sont absolument pas au courant de ce que je vais te confier. Il s’agit de ce que nous faisons, Philippe, Clarisse, quelques amis et moi. »

Elle plante ses yeux dans les miens pour finir, le ton particulièrement grave.

« Des choses qui, si elles venaient à être connues, nous attireraient de très sérieux ennuis. »

Je hausse un sourcil, intriguée, bien que je commence à deviner dans quelle direction va cette conversation. Mais elle n’en dit pas davantage tout de suite, se contentant de me demander, la voix contenant un peu plus d’anxiété que d’habitude.

« Si tu ne te sens pas capable de garder un secret de cette ampleur, et je t’assure que ce n’est pas rien, dis-le moi immédiatement et nous n’évoquerons plus le sujet. »

Je n’ai aucune incertitude à ce sujet et je sais que, quel que soit ce dont il s’agit, et j’imagine qu’il sera question de ce qu’elle fait quand elle parvient à rester sans téléphone sur elle pendant une heure ou deux, et je n’hésite pas un instant pour répondre fermement.

« Tu n’as aucun souci à te faire. Je sais tenir ma langue, je suis prête à écouter tout ce que tu voudras bien me confier et à en assumer les conséquences. »

Elle a un petit mouvement approbateur du menton et prends une profonde inspiration mais ne marque plus la moindre hésitation avant de poursuivre, se rapprochant de moi pour parler plus bas.

« Plusieurs groupes se réunissent parfois, et je fais partie de l’un d’eux. »

Je la fixe avec intérêt, attendant qu’elle précise de quoi elle parle exactement, mais je n’ai pas à attendre longtemps puisqu’elle reprend aussitôt la parole.

 « Ces groupes ne se connaissent pas, seuls Philippe et l’un de ses amis, Marc, rencontrent quelquefois les autres, et assurent une certaine coordination. Mais en ce qui concerne mes camarades et moi, nous sommes une demi-douzaine seulement, nous ne connaissons pas les autres groupes, par souci de discrétion. D’après Philippe, c’est une condition de base pour la sécurité de tous. Quoi qu’il en soit, nous avons commencé à nous voir parce que nous pensions tous que la surveillance constante que tout le monde subit est insupportable, mais à présent, nous nous réunissons le plus régulièrement possible afin de trouver un moyen de changer les choses. » 

Je ne m’attendais pas à quelque chose de cette ampleur, pensant qu’il s’agissait seulement d’un comportement plus ou moins rebelle, du genre se débrouiller pour tromper un peu la surveillance du gouvernement, ou au moins son assistant de vie, mais rien de plus. Apparemment l’engagement de Gabrielle est beaucoup plus profond et sérieux que ce que je pensais. Mais je ne m’interroge pas pour autant et c’est tout à fait spontanément que je réplique, sans cacher mon enthousiasme.

« C’est formidable ! Bien sûr que je veux faire partie de ça ! J’espère vraiment pouvoir apporter ma pierre à l’édifice. »

Elle sourit, paraissant amusée de me voir montrer tant d’entrain, mais lève les mains vers moi dans un geste qui semble vouloir m’inciter à un peu de modération.

« Ce n’est pas si amusant que tu as l’air de le penser. C’est long, fastidieux, très difficile et c’est beaucoup de travail. »

Nous recommençons à marcher, retournant lentement vers les rues plus fréquentée, et je glisse ma main dans celle de Gabrielle, heureuse de sentir ses doigts serrer les miens, puis je l’interroge de nouveau.

« Beaucoup de travail ?  Que faites-vous donc durant ces moments où vous vous réunissez ? »

Elle jette un rapide coup d’œil autour de nous, vérifiant que personne ne peut nous entendre avant de m’expliquer succinctement.

« Nous étudions l’informatique… En fait, nous cherchons un moyen de pénétrer les systèmes du gouvernement afin de perturber, ou plus que ça, de carrément interrompre toute la surveillance et permettre ainsi, peut-être, de changer le régime sous lequel nous vivons depuis plus de vingt ans. »

Je ne le dis pas, mais je suis impressionnée par l’ambition de ce projet. Cela dit, ça me donne encore plus envie d’en faire partie, mais je n’ai pas la temps de poser une nouvelle question qu’elle précise, veillant à parler suffisamment bas pour ne pas attirer l’attention des passants.

« Pour ma part, je prends encore des cours d’informatique, que Philippe et Marc, dont c’est le métier, me dispensent ainsi qu’à Clarisse, et Dominique, une de mes collègues. Apparemment, d’après ce que nous disent nos « professeurs », plus nous serons nombreux à avoir le niveau nécessaire, mieux ce sera. Surtout si l’un de nous, ou plusieurs, se faisaient prendre.

Mais le vrai problème, ce qui nous gêne énormément, c’est justement la difficulté que nous avons à nous réunir. »

Elle lève une main vers le ciel et précise.

« Les drones sont partout, et surtout, il est impossible de travailler sur un ordinateur sans être relié à internet, donc espionné et surveillé. »

Cette dernière remarque tempère l’enthousiasme que je ressentais jusqu’à présent en me rappelant que c’est d’un jeu dangereux qu’il s’agit. Toutefois, je garde cette pensée pour moi, d’abord parce que Gabrielle le sait pertinemment, ensuite parce que la conversation va s’arrêter là pour le moment puisque nous arrivons à destination, le quai du tramway où nous savons que tout est encore plus surveillé que partout ailleurs.

Nos mains sont toujours entrelacées et nous nous asseyons serrées l’une contre l’autre, faisant soupirer d’un air attendri une vieille dame installée en face de nous. Mais le trajet est court, et nous nous quittons après un baiser langoureux qui me donne envie de beaucoup plus.

Bien évidemment, ma gaieté est immédiatement douchée par Athéna dès que je franchis le seuil de mon appartement.

« Votre aventure avec Gabrielle Dupin a débuté il y a un peu plus de deux mois. Mais il est plutôt surprenant que vous vous contentiez de rencontres de quelques heures le week-end et encore plus brèves le soir, alors que statistiquement, après un temps plus court que celui-là, 98 % des couples sont passé à une relation plus intime. N’avez-vous donc pas envie d’approfondir ce qui ressemble pourtant à un attachement sincère ? »

Je n’ai aucune envie de répondre à ce genre de question, mais d’une part, je sais que j’y suis pratiquement contrainte, et d’autre part je me demande si, compte tenu des activités du groupe de Gabrielle, nous ne devrions pas essayer de faire profil bas et de ne surtout pas nous faire remarquer de quelque manière que ce soit. Alors, je tâche de ne pas montrer mon agacement et j’explique d’une façon que j’espère naturelle.

« Nous avons décidé de prendre notre temps afin d’être sûres de nos sentiments avant de nous engager. Après tout rien ne nous presse. »

« C’est un comportement plutôt inhabituel. »

Mon assistante de vie n’en dit pas plus, mais c’est justement ce qui me parait un peu inquiétant. En temps normal, elle n’hésite jamais à me faire connaitre sa désapprobation, quel que soit le sujet, et je songe qu’il faudra que j’en parle rapidement à Gabrielle. Malheureusement, les transports en commun sont si surveillés qu’il est hors de question que je lui en touche un mot demain matin. Il y a une trentaine d’années, la plupart des citoyens possédait un véhicule particulier, ce qui aurait été bien plus pratique pour parler à l’abri des oreilles indiscrètes, et j’ai même vu certaines de ces voitures dans le musée d’état, mais dorénavant, les transports en commun sont obligatoires, ce qui permet au gouvernement de surveiller la population de manière bien plus efficace, même si c’est sous couvert d’écologie.

Je dois donc attendre le lendemain soir pour évoquer ce sujet avec ma belle amie blonde. Mais à ce moment-là, je la vois arriver accompagnée d’un jeune homme que j’identifie immédiatement comme son frère tant la ressemblance est frappante. Aussi blond que Gabrielle et à peine plus grand qu’elle, il a le même regard clair et un sourire pratiquement identique. Ils s’avancent tous deux vers moi et j’en oublie un instant tous les soucis que j’ai en tête, tant je suis subjuguée par le charme et la beauté de ma petite amie.

Philippe me salue chaleureusement avant que je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle, puis nous quittons tous trois rapidement les quais pour nous asseoir sur un banc, dans une rue pas trop passante. Nous n’avons pas énormément de temps devant nous, traîner dehors jusqu’à la nuit alors que ce n’est l’habitude d’aucun d’entre nous, serait considéré comme suspect peut-être, ou au moins comme un comportement bizarre. Mais je peux tout de même évoquer mes inquiétudes et il se trouve que ma petite amie a eu le même sujet de réflexion, interpellée elle aussi par les commentaires de Potiron, son assistante de vie. Cela suffit pour que nous convenions de nous retrouver chez moi, ce samedi. Ce n’est certes pas un grand sacrifice pour nous, nous sommes toujours impatientes de nous voir et si ça n’avait pas été dans mon appartement, nous nous serions arrangées pour nous rencontrer de toute façon, où que ce soit. D’ailleurs, s’il n’y avait la présence plus qu’envahissante d’Athéna, j’aurais invité Gabrielle depuis longtemps. Mais puisque nous voulons éviter d’attirer l’attention du gouvernement, nous passerons outre aux commentaires indiscrets et tenterons simplement de ne pas donner trop de grain à moudre ni à mon assistante de vie, ni au gouvernement.

Je discute aussi avec Philippe, qui m’explique succinctement ce que fait son groupe informatique, ce qui correspond à ce que m’avait déjà expliqué sa sœur ainée. Mais il me rappelle également qu’il s’agit là de quelque chose de dangereux qui pourrait nous amener à être convaincus de trahison si le gouvernement venait à apprendre ce que nous préparons, et que la discrétion doit être notre premier souci. Ensuite, il me précise que, s’il sera facile de nous rencontrer puisque la relation entre Gabrielle et moi est connue, il est parfois malaisé de réunir le groupe entier en même temps, ce qui amène ces réunions à ne pas être trop fréquentes, même si, officiellement, il s’agit simplement d’un groupe d’amis qui passent du temps ensemble. La plupart des « cours », se font sur papier, dans les endroits les plus improbables, en règle générale en pleine nature ou dans les quelques parcs et squares de la vile là où la surveillance se résume aux seuls drones.

 

Gabrielle arrive vers midi ce samedi et nous commençons par nous attabler devant un repas simple que j’ai préparé, moi qui ne suis pourtant pas très douée pour la cuisine. Peut-être bêtement, je me suis mis en tête que ça ferait plaisir à Gabrielle. Alors, malgré les commentaires quelques peu sarcastiques et les suggestions et conseils inopportuns d’Athéna, je m’applique à composer entrée et plat principal, et si le résultat n’est pas grandiose, il est tout à fait mangeable. J’ai acheté le dessert chez un pâtissier professionnel et nous prenons le café dans le salon, assises sur le canapé devant la télé allumée par Athéna, mais à laquelle nous ne jetons pas un seul coup d’œil, trop occupées à nous regarder l’une l’autre.

Notre premier baiser est très léger, à peine une caresse de mes lèvres sur les siennes, mais dès le deuxième, nous laissons nos sentiments s’exprimer de manière bien plus intense. Ensuite, j’arrête de compter pour ne plus penser qu’aux sensations que j’éprouve, au désir que je ressens, aux délicieux frissons que me procurent les mains de Gabrielle dans mes cheveux et sa bouche sur la mienne.

Et puis, alors que ses mains errent sous mon tee-shirt, que sa cuisse s’insinue entre les miennes tandis que mes mains, elles, se promènent sur son torse, commençant à défaire le premier bouton de son chemisier, je cesse toute caresse, me redressant brusquement, ce qui amène un regard éberlué, ainsi qu’une petite lueur de déception, dans les yeux de ma petite amie.

Elle n’a cependant pas besoin de me poser la moindre question puisque je lui explique immédiatement, pointant mon index vers le plafond.

« Je dois dire que je n’ai guère envie d’offrir ce genre de spectacle à Athéna. »

Elle hoche la tête, semblant partager mon opinion, mais n’a pas le temps de me répondre que déjà, mon assistante de vie intervient, le ton sentencieux.

« La discrétion est intégrée dans ma programmation. Si j’étais humaine, on pourrait dire que je détourne pudiquement les yeux. »

Je ricane et réplique, un peu d’amertume dans la voix.

« Tu vas trouver ça surprenant, mais j’ai du mal à te croire, Athéna. »

« Vous devriez pourtant. Je vous assure que vous pouvez vous livrer à toutes les activités possibles et imaginables sans que ma présence vous dérange de quelque manière que ce soit. »

Nous roulons toutes deux les yeux avec un bel ensemble, puis je me lève, tendant la main vers Gabrielle pour l’aider à se mettre debout elle aussi. Je jette un coup d’œil par la fenêtre pour constater que si le ciel est encore couvert, la pluie qui tombait ce matin a cessé. Regardant ma petite amie, mon ton contient un peu de résignation alors que je lui suggère de sortir.

« Allons donc nous promener, il ne pleut plus et la température est douce, alors autant prendre l’air. »

Elle acquiesce avec un enthousiasme qui me parait un peu forcé et pour tout dire, un peu excessif.

« Oui, quelle excellente idée ! »

Nous nous préparons donc, enfilant chaussures et blousons, et bien entendu, la voix d’Athéna résonne encore une fois.

« Il pleuvra de nouveau dans une heure et 43 minutes. De plus, le vent va se lever. Vous devriez rester ici. »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre et, miraculeusement, mon assistante de vie n’insiste pas.

Sitôt dans la rue, je passe un bras sur les épaules de Gabrielle, la tirant contre moi pour déposer un petit baiser sur sa joue avant de murmurer.

« Je suis désolée pour tout à l’heure, mais je n’arrive pas à faire abstraction de la présence d’Athéna et des caméras. »

Elle hoche la tête et glisse son bras autour de ma taille, son sourire m’indiquant qu’elle n’éprouve aucune rancune à ce sujet.

« Je ne suis pas fan des assistants de vie moi non plus, tu peux me croire. Par contre, pour ce qui est des caméras… Es-tu vraiment sûre de leur existence ? »

Pendant une seconde, j’en reste sans voix. Et puis, je me reprends et un sourcil monte haut sur mon front alors que je l’interroge.

« Je suppose que tu plaisantes, n’est-ce pas ? Tout le monde est surveillé dans ce pays, constamment. Je suis absolument certaine que chaque logement est équipé de caméras. »

Elle secoue négativement la tête puis lève les yeux vers moi pour répondre, le ton tout à fait sérieux.

« D’après Marc, le copain de Philippe, équiper les logements de toute la population du pays, pour les gérer et les stocker ensuite, reviendrait beaucoup trop cher, pour un rendement plutôt faible. Le gouvernement se contenterait donc des renseignements que les assistants de vie, et les téléphones bien sûr, peuvent transmettre.

Je ne peux retenir le « Quoi ? » incrédule et sonore qui s’échappe de ma bouche. Mais je me reprends aussitôt pour questionner ma petite amie.

« Et comment Marc peut-il savoir ça ? A-t-il des informations dont nous ne disposons pas ? D’où les tient-il, d’ailleurs, ces fameuses infos ? »

J’ai bien d’autres questions qui me viennent à l’esprit, mais ma compagne m’invite à me taire d’un geste de sa main levée devant moi, avant de me répondre tout bas, sans oublier de regarder autour de nous auparavant.

« Marc travaille dans un service qui gère les informations transmises par les drones. Dans le secteur Nord de la ville, loin de son logement et de ceux de toute sa famille, bien sûr. Il est plutôt au bas de l’échelle hiérarchique et n’a personnellement accès qu’à des données cryptées, mais il écoute beaucoup, observe encore plus et déduit ce qu’il peut de tout cela. Evidemment, il n’a aucune vraie certitude à ce sujet, mais la probabilité qu’il ait raison est plutôt élevée. »

Je grimace, dubitative.

« Pourtant, les paroles d’Athéna, ne m’ont guère laissé de doute à ce sujet. »

Je fronce les sourcils, essayant de me souvenir si mon assistante de vie a déjà évoqué expressément des caméras, mais je dois reconnaitre que rien de précis ne me vient en mémoire. Près de moi, Gabrielle me laisse chercher quelques instants avant de reprendre, parlant toujours tout bas.

« Les assistants ne peuvent pas mentir, en principe en tous cas. Mais leurs programmes sont suffisamment sophistiqués pour qu’ils n’aient aucun mal à sous-entendre quelque chose de faux, ou à ne pas corriger les erreurs d’appréciation de leurs humains. »

Tout cela me laisse songeuse, mais je trouve néanmoins que l’absence de caméras, dans mon appartement en tous cas, me plairait beaucoup. La surveillance constante dont je suis victime, comme tout un chacun dans ce pays, m’a toujours énormément pesé, et savoir que je ne suis espionnée que par Athéna, ce qui est déjà particulièrement lourd en soi, me délivre d’un énorme poids et me procure un sentiment de soulagement intense. Et puis, je me dis que puisque nous ne serons sans doute pas filmées, peut-être devrions nous reprendre ce que j’ai interrompu tout à l’heure. Je jette un petit coup d’œil vers le ciel, remonte la fermeture de mon blouson et regarde ma petite amie, un léger sourire sur les lèvres.

« Athéna avait raison tout à l’heure. Le vent commence à se lever et le ciel se couvre de nouveau. La pluie ne va tarder à refaire son apparition. Sans doute devrions nous retourner chez moi. »

Je remue mes sourcils d’un manière suggestive qui la fait rire, mais c’est avec un grand sérieux qu’elle me répond.

« Ton assistante de vie sera encore là, tu sais. »

Je hoche la tête et hausse une épaule.

« Ça t’ennuie ? »

Elle secoue négativement la tête, son expression vaguement moqueuse.

« Pas autant que toi. »

 

Athéna exprime sa surprise de nous voir déjà revenir dès que nous passons le seuil, mais nous lui expliquons que ce sont les conditions météo qui nous ont incitées à rentrer, ce à quoi elle répond, semblant très satisfaite d’elle-même.

« Je vous avais prévenues. Vous devriez tenir compte de mon opinion plus souvent. »

Bien que je sache que mon assistante de vie ne tient jamais compte de ce genre de geste, je hausse les épaules, un peu agacée, mais Gabrielle, elle, prononce avec amabilité.

« Eh bien, tu avais raison et nous nous excusons de ne pas t’avoir écoutée. »

Ce ton de voix très aimable me surprend, et mon sourcil droit monte haut sur mon front alors que je regarde ma petite amie qui fait aussitôt une petite mimique pour m’indiquer de ne pas insister là-dessus. Je hoche la tête pour signifier mon accord, prends sa main et l’entraine dans ma chambre. Elle me suit sans difficulté, nous nous asseyons côte à côte sur mon lit, puis nous nous regardons, un peu embarrassées. J’ai terriblement envie d’elle mais ce n’est pas la situation dont je rêvais. J’aurais aimé davantage de spontanéité, un élan comme celui que j’ai rompu tout à l’heure et elle semble un peu gênée elle aussi. Alors, nous restons sans bouger, Gabrielle se contentant de s’appuyer contre moi en posant sa tête sur mon épaule, tandis que je prends sa main dans la mienne, baissant les yeux sur mes doigts qui jouent avec les siens. Nous restons un moment sans rien dire et finalement, c’est ma petite amie qui rompt le silence, murmurant comme pour elle-même.

« C’est presque difficile comme ça. »

Je souris amèrement et hoche la tête pour toute réponse.

Après un moment silencieux durant lequel nous restons ainsi, Gabrielle pousse un soupir, s’allongeant sur le lit, dans le sens de la largeur, et me tendant les bras pour m’encourager à me coucher moi aussi, joignant un petit « viens » à son geste.

Je ne me fais pas prier et obéis à sa demande en la rejoignant aussitôt, profitant que ses bras sont toujours tendus vers moi pour me glisser entre eux. Elle resserre son étreinte et, très vite, nous commençons à nous embrasser doucement. Mais cette douceur ne dure pas et il faut peu de temps pour que, comme sur le canapé tout à l’heure, nous laissions parler nos désirs…

Cette fois, je ne me laisse pas perturber par l’idée qu’Athéna nous observe peut-être, ou nous écoute, et après de délicieux moments, nous sommes toutes les deux enlacées sous le drap que Gabrielle a tiré sur nos corps nus. Je soupire de contentement, amenant ma petite amie à me jeter un petit coup d’œil amusé. Elle dépose un baiser léger sur mes lèvres, puis se redresse vivement, tendant ensuite une main vers moi pour m’inciter à me lever aussi, m’expliquant rapidement.

« Je me sens si bien maintenant que si nous restons là, je ne vais pas tarder à m’endormir. Alors je suggère que nous bougions un peu, qu’en penses-tu ? »

Je bondis aussitôt sur mes pieds, négligeant sa main tant mon mouvement est vif, puis lui jette un regard curieux.

« As-tu une idée précise en tête ou bien veux tu seulement que nous nous promenions ? »

Elle sourit tout en secouant négativement la tête.

« En fait, je pensais plutôt que nous pourrions aller passer la soirée avec Philippe. Il n’est même pas nécessaire que je l’appelle pour vérifier s’il est disponible puisque j’avais évoqué cette possibilité avec lui hier soir. »

Qu’elle veuille voir son frère avec lequel elle est très proche et qu’elle rencontre pratiquement tous les jours m’interpelle, et je me demande s’il s’agit vraiment d’une simple visite de courtoisie ou s’il n’y a pas là un autre motif, mais je ne pose évidement aucune question à ce sujet, me contentant d’acquiescer avec enthousiasme.

Nous prenons toutefois le temps de prendre une douche, qui dure d’ailleurs bien plus longtemps que prévu, nous rhabillons en devisant gaiement et de sujets sans importance, jusqu’à ce qu’Athéna, que j’avais presque oubliée, nous donne son opinion sur ce que nous comptons faire de notre soirée, juste avant que nous quittions mon appartement.

« C’est une très bonne chose que vous fréquentiez la famille Dupin, mais il faudra aussi rencontrer les parents de Gabrielle, ainsi que sa sœur, même si elle vit un peu plus loin. D’autre part, puisque cette romance semble être sérieuse, il serait bon que vous pensiez à présenter aussi vos parents à votre amie. »

Je lève les yeux au ciel mais je n’ai pas le temps de faire savoir à mon assistante de vie à quel point j’étais impatiente de connaitre son avis sur la question, que je sens la main de ma petite amie sur mon bras tandis qu’elle fait « non » de la tête. Je me mords donc la langue, mais sitôt que nous sommes dans la rue, j’interroge ma compagne à ce sujet.

« Pourquoi m’avoir empêchée de répondre à Athéna ? »

Elle hausse les épaules.

« Parce qu’il me semble qu’il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Certes, tu ne t’attireras sans doute pas d’ennui en répondant avec trop de vivacité à ton assistante de vie, ou en utilisant l’ironie comme tu le fais apparemment souvent, mais aussi bizarre que ça puisse paraître, ces machines semblent quelquefois susceptibles et il est préférable qu’elle n’ait rien à signaler à ton sujet, que les autorités t’oublient un peu en quelque sorte. »

Je hoche la tête, pas convaincue que changer complètement de comportement ne soit pas plutôt quelque chose qui pourrait surprendre, au contraire, mais à cela, Gabrielle répond avec un sourire tout à fait angélique.

« Ils penseront que tu subis une bonne influence de ma part »

Je ricane mais ne réplique rien, me contentant de passer un bras sur les épaules de ma compagne alors que nous marchons dans un quartier particulièrement moderne de la ville. La pluie a cessé et je lève les yeux vers le sommet des plus hauts gratte-ciel, faits d’acier rutilant, souriant alors que j’admire les formes tarabiscotées et les toits colorés en forme de dôme comme on en construit beaucoup de nos jours.

C’est dans ce quartier que vit Philippe, et nous arrivons rapidement en bas de son immeuble. Evidemment, Gabrielle connait le digicode par cœur et il ne faut que peu de temps pour que nous entrions dans un ascenseur spacieux et si rapide qu’il ne nous faut guère plus de quinze secondes pour arriver au dix-huitième étage.

Le frère de ma petite amie nous reçoit avec un sourire un peu contraint qui me surprend. S’il a l’air d’être tout à fait heureux de voir sa sœur, et moi aussi d’ailleurs, un pli de contrariété, qu’il n’essaie pas d’effacer, ride son front et l’expression qu’arbore Clarisse, dont je découvre la présence en avançant au-delà de l’entrée, n’est pas plus réjouie. Nous remarquons cela toutes les deux mais ne posons pas de questions, bien trop conscientes qu’ici, comme partout ailleurs, les murs ont des oreilles.

Nous nous asseyons donc tous les quatre autour de la table de la salle à manger, et alors que Clarisse s’occupe à servir des boissons, Philippe s’éclipse un instant pour revenir avec quelque chose qui, bien que n’ayant pas vraiment disparu devient de plus en plus rare, un calepin et des stylos. Avec une mimique nous indiquant de ne rien dire à ce sujet, il place le carnet devant lui et commence aussitôt à écrire, faisant ensuite circuler ce qu’il vient d’inscrire sur le papier autour de la table de manière à ce que nous puissions le lire toutes les trois.  Dans le même temps, ma petite amie et sa cousine entament une conversation à propos de la météo afin de donner le change à l’assistant de vie.

Un peu décontenancée par l’écriture manuscrite, quelque chose que je ne vois pratiquement jamais, je déchiffre tout de même le petit texte sans difficulté, apprenant ainsi qu’un des membres du groupe de Marc a été appréhendé par les agents de l’état. Haussant un sourcil, j’interroge Philippe du regard, lequel reprend son papier pour nous préciser qu’il ignore la raison de cette arrestation.

Après cela, même les deux cousines cessent de parler, et je sens un petit frisson de crainte me parcourir l’échine. Pourtant, je suis la première à me reprendre et engage la conversation avec la première chose qui me traverse l’esprit, la famille de ma petite amie.

Je prends donc des nouvelles de sa sœur, que je ne connais pas, et de ses parents que je n’ai jamais vus eux non plus. Il apparait que ceux-ci ont entendu parler de moi et manifestent le désir de me rencontrer bientôt. Mais je dois dire que, malgré nos efforts, la conversation est assez décousue, notre attention étant surtout focalisée sur le carnet et ce que nous y écrivons. D’ailleurs, l’assistant de vie de Philippe s’en rend rapidement compte et ne manque pas de nous interpeller à ce sujet.

« Votre discussion me paraît bizarre, comme si vous ne pensiez pas vraiment à ce que vous vous dites. Pourriez-vous m’expliquer cela ? »

Philippe lève les yeux au ciel et soupire bruyamment.

« Nous le faisons exprès, juste pour entendre ta voix si mélodieuse. »

Je ne retiens pas un petit rire, provoqué autant par la réplique du frère de Gabrielle que par la nervosité que je ressens devant la situation un peu anxiogène que nous vivons. Mais Focus ne semble pas amusé et reprend, le ton moralisateur.

« Vous donnez surtout l’impression de cacher quelque chose »

Cela nous fait tous dresser l’oreille, mais Philippe s’empresse de répondre avec un naturel confondant et le ton volontairement bourru.

« Que veux-tu que nous te cachions ? Nous sommes simplement si gênés d’être surveillés que cela nous ôte tout naturel. »

« Vous êtes tous jeunes et connaissez les assistants de vie depuis toujours. Il faut vous désinhiber. »

Aucun de nous n’a de réponse à ça, mais nous cessons de faire circuler le carnet, et entamons une conversation sur les derniers succès du gouvernement en matière de technologie dont parlent tous les journaux, ceux qui passent à la télévision d’état, mais aussi ceux qui paraissent sur les téléphones de toute la population, sans qu’elle y soit abonnée d’ailleurs. Il est question de téléphone encore plus perfectionnés que les modèles actuels que nous avons tous en poche, des appareils détectables dans un rayon encore plus large, ce que le gouvernement justifie en expliquant  se soucier de la sécurité de la population, puisque plus personne ne pourra s’égarer ou rester gisant au fond dans un ravin après un accident ou un problème de santé quelconque, sans être très rapidement retrouvé. L’hypocrisie de tout cela, évidente, amène un sourire amer sur mes lèvres et je distingue clairement le même genre de réaction chez chacun des membres de la famille Dupin qui m’entoure, mais nous parvenons tous à suffisamment cacher nos sentiments et continuons la conversation comme si de rien n’était. Au bout de presque une heure, nous passons une commande de pizzas auprès de Focus, et Phillipe profite de ce moment où nous parlons fort et un peu tous en même temps, pour tremper les feuilles manuscrites de son carnet dans une bassine d’eau jusqu’à ce que plus rien ne soit lisible.

Ensuite, nous mangeons en conversant de chose et d’autre sans plus attirer l’attention de l’assistant de vie.

C’est en sortant, après une soirée terminée en regardant un résumé des derniers résultats sportifs de la semaine lors des jeux européens, émission choisie par Focus, que j’évoque enfin de vive voix les évènements de la soirée. Un bras sur les épaules de Gabrielle, que j’ai décidé de raccompagner chez elle à pied, négligeant les transport en commun, j’interroge doucement.

« Crois-tu que l’arrestation du camarade de Marc soit très dangereuse pour nous ? »

Elle a une moue un peu dubitative.

« A vrai dire, je n’en sais rien. Je n’ai jamais connu une situation de ce genre. Certes, les groupes sont indépendants les uns des autres, et nous ne nous connaissons pas, mais il y a un lien entre Marc et Philippe, et si Marc est dénoncé…. On ne sait pas ce qui pourrait arriver. »

Sous mon bras, je sens ses épaules se hausser légèrement alors qu’elle reprend, un peu d’incertitude dans la voix.

« La torture est interdite, et je suis persuadée que le gouvernement respecte certaines règles, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à se justifier devant la communauté internationale, mais il existe des moyens qui ne laissent aucune trace, et ça, je serais prête à parier que l’état n’aura aucun scrupule à les employer. » 

Je hoche la tête et resserre légèrement ma prise sur les épaules de ma petite amie.

« Sans compter les drogues qui te font parler contre ta volonté… »

Je secoue la tête, poursuivant encore plus bas bien que les rues soient beaucoup moins encombrées que dans l’après-midi.

« J’ai bien peur que Marc ne soit dénoncé rapidement, et si c’est le cas, Philippe n‘est plus en sécurité. Toi non plus d’ailleurs. »

Comme son ton, sa réaction est très vive.

« Moi ? Toi aussi il me semble. A moins que tu n’aies l’intention de prétendre que tu n’es au courant de rien. »

Elle fronce les sourcils, semblant réfléchir aux mots qu’elle va prononcer.

« Ça pourrait être possible après tout. Tu peux prétendre que lors de tes quelques rencontres avec mon frère, vous n’avez eu que des conversations ordinaires. Ils pourraient te croire. En tous cas, tu as une chance et tu serais bien plus tranquille comme ça. »

Je n’en reviens pas qu’elle puisse imaginer que je vais me dégonfler parce que la situation devient difficile et je n’hésite pas à le lui faire savoir.

« Prétendre que je ne suis au courant de rien et continuer ma petite vie comme si de rien n’était ?

C’est une idée. Peu importe que je sois amoureuse de toi, que je savais parfaitement à quoi je m’engageais en rejoignant ton groupe, et que ma conscience me torturerait continuellement si je faisais ça. Il me suffirait de faire de que tu suggères pour ne pas avoir d’ennuis et vous laisser, toi et ton frère subir les conséquences de vos actes mais aussi des miens ! »

Je suis en colère, et si je tâche de ne pas parler trop fort, bien que la rue soit presque déserte à cette heure-là, mon ton est virulent et je suis sûre que mes yeux lancent des éclairs. Gabrielle, qui jusqu’à présent ne m’a jamais entendue dire un mot plus haut que l’autre, recule d’un pas, un peu étonnée par cet éclat. Mais, j’avance d’autant et poursuis.

« Il n’est pas question que je vous laisse tomber ! Je n’en ai pas envie et je suis très déçue que tu puisses l’envisager ! »

Je fais encore un pas pour prendre les mains de ma petite amie dans les miennes.

« Enfin Gabrielle ! Comment peux-tu seulement y penser ? N’as-tu donc aucune confiance en moi, en ce que tu représentes pour moi ? Crois-tu que je sois si lâche que je me défilerai sitôt qu’il y a le moindre danger ? »

Bizarrement, alors que mon regard furieux est, en général, suffisamment impressionnant pour que même ma mère hésite devant lui, Gabrielle, elle, affiche un large sourire qui me déconcerte un peu. Ceci dit, elle ne perd pas de temps pour me répondre, resserrant ses doigts sur les miens dans le même temps.

« Je ne suggérais cela que dans l’espoir de te mettre à l’abri, tu sais. Les sanctions pour ce genre d’infractions sont très lourdes, et passer plusieurs années dans un centre de rééducation, puis encore au moins une décennie en prison, n’est pas une perspective très réjouissante. D’autant plus qu’ils se feraient un plaisir de nous séparer. »

Elle hausse de nouveau les épaules et conclut plus doucement, souriant de nouveau.

« Néanmoins, je dois te dire que, malgré la situation, j’ai été ravie d’entendre que tu es amoureuse de moi. »

Je sens la colère me quitter aussi rapidement qu’elle était venue et l’enlace, déposant un petit baiser sur sa joue avant de reprendre la discussion sur ce qui me parait le plus inquiétant.

« A ton avis, crois-tu que nous ayons un moyen de savoir si le pauvre gars qui s’est fait prendre a parlé ? »

Elle a un sourire un peu désabusé.

« Il parlera, c’est certain. Avec les drogues qui vont lui être injectées, il parlera même à son corps défendant. La seule question, c’est de savoir quand. »

Elle fait une pause et reprend, le ton grave.

« C’est une situation que nous avions envisagé, Phillipe, Clarisse et moi. Nous nous sommes mis d’accord sur un mot de passe, un message qui doit alerter immédiatement celui qui le reçoit. D’ailleurs, si je t’envoie un mot dans lequel il est question de partager une glace à la pistache, tu sauras qu’il y a un gros souci et que nous devons aussitôt nous organiser pour disparaitre des radars le plus rapidement possible. »

Je hoche la tête et resserre ma prise sur elle, comme si de rapprocher nos deux corps pouvait me permettre de la protéger. Sa main droite court lentement le long de mon bras et malgré mon inquiétude, je ne peux que savourer la caresse. Malheureusement, elle reprend vite la parole, me ramenant sur terre à la vitesse de l’éclair.

« Il est temps que tu rentres chez toi maintenant. Avant d’aller te coucher, je te conseille de préparer un sac, ni trop lourd ni trop encombrant, dans lequel tu devrais mettre quelques affaires de rechange, un peu de nourriture, et surtout de l’eau. Un sac que tu emmèneras si je t’envoie un message qui parle de glace à la pistache. Il te faudra alors partir immédiatement et venir me retrouver, ou Philippe, devant le cinéma où nous avons fait connaissance. »

Je hoche la tête, cherchant déjà quel prétexte je donnerai à Athéna lorsqu’elle me questionnera au sujet de ces préparatifs, puisqu’il est hors de question de réussir à faire quoi que ce soit à son insu. Et puis, Gabrielle lève son visage vers le mien, pose ses mains sur mes joues et m’embrasse, avec tant d’intensité que la première pensée qui me vient à l’esprit est qu’elle est en train de me dire adieu. Je rouvre les yeux et me recule doucement, fixant ses jolis yeux verts à la recherche du moindre indice qui pourrait m’indiquer qu’il s’agit bien de ça. Mais je ne vois rien d’autre que de l’amour, et un peu d’anxiété.  Elle passe son index sur ma mâchoire, murmure « essaie de dormir un peu, si jamais le moindre problème se présente, nous aurons besoin d’énergie », puis se détache de moi et se tourne vers son immeuble. Plantée sur le trottoir, je la regarde taper le code, poser la main sur la poignée de la porte, puis se retourner pour me chuchoter :

« Surtout, fais bien attention à toi, Léna. »

Je hoche la tête, réponds «  Toi aussi » et ne la quitte pas des yeux tant qu’elle est à portée de vue. Ensuite, lentement, je rentre chez moi.

J’ai un petit sac à dos rangé dans le placard de l’entrée et c’est celui-là que j’ai l’intention d’utiliser, conformément aux conseils de Gabrielle, mais à peine ai-je ouvert la porte de mon appartement qu’Athéna m’interpelle

« Voilà un retour bien tardif. Heureusement que vous ne travaillez pas demain puisque ce sera dimanche. Avez-vous convenu d’une rencontre avec les parents de votre petite amie ? »

Sans répondre, j’attrape mon sac à dos et file dans ma chambre pour réunir quelques sous-vêtements, mais elle me pose aussitôt une nouvelle question.

« Que faites-vous donc à farfouiller dans vos tiroirs ? Etant donné l’heure à laquelle vous rentrez, j’aurais pensé que vous seriez allé vous coucher rapidement. N’êtes-vous pas fatiguée ? »

Cette fois, je lève la tête pour lui donner une explication, espérant qu’elle me croira.

« Gabrielle m’a demandé de lui donner un de mes tee-shirts, pour dormir avec. Alors, je préfère chercher lequel tout de suite, avant que ça me sorte de la tête. »

Bizarrement, ça a l’air de la convaincre, puisque son seul commentaire est un « Comme c’est mignon ! » que je trouve plutôt ridicule venant d’une voix mécanique sans vie ni âme. Mais je garde mon opinion pour moi et me dirige vers la cuisine. Là encore, à peine m’entend-elle ouvrir le placard contenant toutes les denrées non périssables que je possède, qu’elle m’interroge de nouveau.

« L’assistant de vie du frère de votre petite amie a commandé des pizzas. J’en déduis que vous avez tous diné. Que faites vous donc maintenant avec vos provisions ? »

Tout cela confirme l’absence de caméras. Manifestement, elle ignore ce que je fais exactement, et je n’ai aucun mal à lui mentir en lui affirmant que la pizza ne m’a pas suffi et que j’ai envie de grignoter un peu. Ce qui amène évidemment une réflexion sur ma manière de m’alimenter.

« Il n’est pas bon pour un être humain de manger en dehors des repas, d’autant plus que, depuis que vous fréquentez Gabrielle, vous faites moins de sport. Vous risquez de grossir et de souffrir de certaines pathologies liées au surpoids, telles que le diabète, le cholestérol, et j’en passe. Je vous conseille donc vivement de ne pas faire de ceci une habitude. »

Je hausse les épaules mais répond presque aimablement

« Tu as certainement raison. Mais ce soir est exceptionnel. »

 Les quelques bouteilles d’eau que j’ai d’avance sont dans le même placard que le reste, tout en bas, et mon sac est entièrement plein lorsque je termine. Je le dépose dans l’entrée, juste devant la porte, puis, estimant que j’ai suffisamment excité la curiosité de mon assistance de vie, je retourne à ma routine habituelle, et vais me doucher et me brosser les dents avant d’enfiler un pyjama. Et puis, juste au moment où, baillant à m’en décrocher la mâchoire, je m’apprête à me coucher, mon téléphone me signale l’arrivée d’un message. Je n’ai pas le temps de le consulter que déjà, Athéna m’interroge à ce sujet.

« Une glace à la pistache ? Ces pizzas ne devaient vraiment pas être copieuses ! Mais trouvez vous vraiment sérieuse l’idée de partir maintenant pour manger une glace ? « 

Je prends un petit temps pour répondre, en profitant pour commencer à me rhabiller le plus rapidement possible, mais prend la parole tout de même, un soupçon de fierté que je ne peux réprimer se glissant dans mon ton de voix alors même que je profère ce qui pourrait n’être qu’un gros mensonge.

« Je pense que la glace n’est qu’un prétexte, Athéna. Ce que veut réellement Gabrielle, c’est me voir. »

« Vous vous êtes quittées il y a moins de deux heures ! Je comprends bien que vous êtes amoureuses l’une de l’autre mais ceci n’a rien de raisonnable. »

Je ne suis pas encore tout à fait prête, alors je fais durer un peu la conversation pendant que j’enfile mon jean.

« L’amour n’est pas censé être raisonnable. »

Je remonte la fermeture éclair de mon pantalon, attrape mes chaussures et ouvre la porte juste au moment où mon assistante de vie m’interpelle

« Attendez ! Ne partez pas ! Il semblerait qu’il y ait un problème avec votre petite amie. »

Je n’attends pas la suite, heureuse d’avoir déjà ouvert la porte avant qu’Athéna ne puisse la verrouiller.

Je me dépêche mais j’évite l’ascenseur, craignant de me retrouver bloquée par les systèmes d’Athéna si je venais à l’utiliser, préférant les escaliers dont je  descends les marches deux à deux. Heureusement, mon appartement est au troisième et il faut peu de temps pour que j’arrive dans la rue, et c’est seulement là que je prends le temps de me chausser. Ensuite, j’hésite un instant. Je sais que si je ne veux pas être suivie et retrouvée immédiatement, je dois me débarrasser de mon téléphone, mais si Gabrielle cherchait à me joindre ? Mais je ne tergiverse pas longtemps et me dirige rapidement vers la station du tramway. Je vois une rame arriver et je me hâte, ne voulant surtout pas le rater, d’autant plus qu’à cette heure-là, le trafic est beaucoup moins soutenu qu’en journée. Je descends à la station suivante, juste après avoir déposé mon téléphone dans le wagon, coincé entre deux sièges. L’idée que le gouvernement pourrait suivre le signal émis me fait ricaner, c’est la ligne la plus longue et ce subterfuge pourrait me donner une bonne vingtaine de minutes de répit, au moins. Davantage s’ils ne comprennent pas ma petite ruse tout de suite. Bien que je marche le plus vite que je le peux, allongeant mes longues jambes sur les trottoirs, je me refuse à courir afin de ne pas attirer l’attention de qui que ce soit, et il me faut quelques minutes pour arriver devant le cinéma.

Gabrielle est déjà là, portant comme moi un sac sur les épaules, en compagnie de son frère qui, lui, n’a visiblement pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. Ils jettent tous les deux des coups d’œil nerveux autour d’eux, faisant les cent pas sans pouvoir cacher leur fébrilité. Les traits de ma petite amie s’éclairent quand elle me voit arriver, son visage exprimant un grand soulagement, tandis que Philippe, lui, garde une expression soucieuse et continue de regarder à droite et à gauche. J’enlace Gabrielle, heureuse de la retrouver déjà malgré les circonstances, mais son frère ne nous laisse pas profiter du moment et vient aussitôt interrompre ce petit moment de tendresse.

« Dépêchons nous ! Nous ne pouvons pas rester là plus longtemps ! »

Puis, s’adressant directement à moi.

« Ton téléphone, as-tu pensé à t’en débarrasser ? »

Je hoche la tête.

« Il se promène dans le tramway. »

Il interroge encore.

« Tu es sûre de ne pas avoir été suivie ?

C’est une chose à laquelle je n’ai pas prêté attention, mais je réponds tout de même.

« Je ne le crois pas, non. »

Ça a l’air de le satisfaire, et il désigne l’avenue, devant nous.

« Alors allons-y. Il ne faut pas traîner ici. »

Mais si je suis prête à le suivre, convaincue qu’il a raison, ce n’est pas le cas de sa sœur qui, elle, reste sur place, apparemment inquiète.

« Nous ne pouvons pas nous en aller tout de suite, Clarisse et Dominique ne sont pas là »

Son frère se rapproche d’elle, posant ses deux mains sur ses épaules pour lui expliquer, d’un ton qu’il essaie visiblement de rendre persuasif.

« Il est bien trop dangereux de rester ici plus longtemps. Nous avons déjà attendu presque un quart d’heure. »

Il la lâche et baisse les yeux pour terminer.

« Nous ne pouvons certainement pas rester là toute la nuit ! Et puis, si ça se trouve, elles ont déjà été capturées. Et elles connaissent le lieu de rendez-vous. »

Durant une seconde, ma petite amie arbore une expression presque outrée à l’idée qu’il puisse insinuer que nos camarades pourraient nous trahir, mais très vite, son attitude devient résignée, ses épaules s’affaissent et son regard s’éteint. Cependant, elle se reprend très rapidement, acquiesce d’un mouvement du menton et vient prendre ma main, jetant encore une fois un coup d’œil autour de nous, puis prononce un « Ok » sonore.

Nous ne courons pas, mais marchons vite. Près de moi, Gabrielle a un peu de mal à suivre mon rythme, tout comme son frère d’ailleurs, qui n’est pas tellement plus grand qu’elle. Alors, je diminue légèrement l’amplitude de mes enjambées. Ensuite, serrant toujours les doigts de ma petite amie entre les miens, j’interroge Philippe.

« Est-ce que nous allons à un endroit précis que les autres ne connaitraient pas, ou bien marchons nous au hasard ? »

Il parait un peu essoufflé, mais répond rapidement.

« Pour faire ce que j’ai l’intention de faire, je pense que nous rendre dans la proche banlieue suffira, tant que nous y arrivons de bonne heure. »

C’est Gabrielle qui le questionne cette fois, lui jetant un rapide regard.

« Ce que tu veux faire ? Et de quoi s’agit-il exactement ? »

Lui ne lève pas les yeux, semblant fasciné par le mouvement de ses pieds sur le béton des trottoirs que nous parcourons.

« Je pense être au point pour lancer l’opération, pour faire bugger tous les ordinateurs du gouvernement, tout le système. »

« Maintenant ? »

C’est presque un cri que nous poussons, Gabrielle et moi, tant nous sommes étonnées, l’une comme l’autre, cri auquel Philippe répond d’un haussement d’épaules résigné.

« De toute façon, je ne crois pas que nous puissions nous cacher très longtemps si la situation ne change pas. Nous allons être recherchés très activement. C’était déjà le cas ce soir, en ce qui me concerne au moins. Il y avait deux agents du gouvernement plantés devant mon immeuble, tout à l’heure. Par chance, j’ai raccompagné Clarisse jusqu’au tramway après votre départ. C’est en revenant que je les ai vus. Alors, j’ai prévenu tout le monde, et je me suis dissimulé près du cinéma en attendant de voir si vous pouviez venir. »

Il conclut en grimaçant.

« Apparemment, c’était trop tard pour Clarisse et Dominique. »

Un détail m’intrigue et je questionne, curieuse.

« Comment as-tu su que c’était des agents du gouvernement en bas de chez toi ? Ces gens-là n’ont pas d’uniforme. »

Il secoue la tête, toujours concentré sur chacun de ses pas.

« Il m’a suffit de les voir. Deux gars en costume cravate, raides comme des piquets et semblant surveiller les allées et venues de toute la rue. J’ai immédiatement reculé et pris la première rue transversale que j’ai trouvé. Puis, j’ai appelé Gabrielle. Heureusement, il devait attendre que je rentre pour s’occuper d’elle et ça lui a laissé suffisamment de temps pour ressortir de chez elle. »

Enfin, Philippe lève les yeux, les tournant aussitôt vers sa sœur.

« Ça a quand même dû être juste, non ? »

Ma petite amie, un peu essoufflée de marcher aussi vite, hoche la tête.

« En effet. Je venais de finir mon sac quand j’ai reçu ton message et je suis sortie tout de suite. J’ai entendu la voix de Potiron, mais elle n’a pas eu le temps de verrouiller. Il s’en est fallu de quelques secondes seulement. »

Je ralentis encore un peu mon allure, et explique à mon tour.

« C’était pratiquement la même chose pour moi. Il leur a manifestement fallu un peu de temps pour arriver jusqu’à moi. Ou pour y penser. En tous cas, comme Gabrielle, j’ai à peine eu le temps de sortir de l’appartement. »

Nous restons tous les trois silencieux après cela, avançant dans les rues les moins fréquentées, jusqu’à ce qu’un faible vrombissement se fasse entendre, nous faisant immédiatement lever les yeux vers le ciel.

Deux drones. Ils sont encore relativement loin, peut-être deux cents mètres, mais ils approchent vite et ne vont pas tarder à nous repérer. Immédiatement, nous cherchons tous les trois du regard un

endroit où nous cacher, et c’est moi qui désigne d’un geste l’auvent d’un commerce. Ça peut paraître dérisoire, mais ce sera sans doute suffisant. Après tout, les drones utilisent des caméras pour détecter les êtres humains, puis des sondes pour borner les téléphones. Et s’ils ne décèlent pas notre présence, ils ne risquent pas de chercher plus loin.

Alors, nous nous précipitons, nous collant contre la vitrine du magasin. L’auvent n’est pas très grand et pendant tout le temps durant lequel les drones survolent la rue, nous retenons notre souffle. Les caméras sont suffisamment performantes pour remarquer ceux qui se mettent à l’abri des arbres, profitant de chaque interstices entre les branches et les feuilles. Mais le morceau de toile sous lequel nous nous recroquevillons semble en parfait état, ne présente aucun trou et a l’air suffisamment épais pour nous éviter d’être repérés par les caméras. Cependant, nous poussons tous trois un immense soupir de soulagement quand, au bout de ce qui me paraît une éternité, les drones s’éloignent vers l’avenue la plus proche.

Nous reprenons notre marche, allant vers le nord comme depuis que nous avons quitté le cinéma. Rendus encore plus inquiets par cette péripétie, nous ne parlons plus guère et marchons beaucoup plus lentement, d’autant plus que la fatigue commence à se faire sentir.

Aucun d’entre nous n’a de montre. De nos jours, ce sont des objets de collection que plus personne n’utilise. Ma mère en a une, qu’elle conserve précieusement et qu’elle tient de sa propre mère, et je sais parfaitement à quoi cet objet ressemble. Un cadran cylindrique, des chiffres de un à douze et des aiguilles. Je sais même lire l’heure là-dessus. Mais quoi qu’il en soit, chacun ayant l’habitude de regarder le temps passer sur son écran de téléphone, nous n’avons aucun moyen de savoir si nous sommes encore loin des premières heures du matin, et au bout d’un long moment de marche silencieuse, alors que nous ne sommes plus très loin de la banlieue que nous souhaitons rejoindre et sans même nous concerter, nous nous arrêtons avant de nous regarder les uns les autres. Apparemment fatiguée, Gabrielle s’appuie lourdement contre moi sans chercher à cacher ses bâillements, tandis que son frère n’a pas l’air beaucoup plus vaillant. Pour ma part, relativement sportive en temps normal, et d’un tempérament énergique, je me sens suffisamment solide pour marcher encore, pendant des heures s’il le faut. D’ailleurs, je brûle d’interroger Philippe sur la manière dont il compte s’y prendre pour mettre ses projets à exécution. Mais pour l’instant, je regarde autour de nous, cherchant un lieu suffisamment couvert pour que nous puissions nous y asseoir sans risque jusqu’à ce que le jour se lève. Je n’en vois aucun, et je soupire, contrariée, jusqu’à ce qu’une idée, dont je ne suis pas sûre qu’elle plaise tellement à Gabrielle et son frère, me traverse l’esprit.

D’un geste du bras, je désigne la plaque de métal, au milieu de la rue, qui m’a inspirée cette idée. Comme je le craignais, je n’ai pas le temps de dire un mot que ma petite amie me lance un regard indigné, faisant déjà « non » de la tête.

« Il n’est pas question que j’aille passer du temps dans les égouts ! C’est sale, ça sent mauvais et c’est rempli de rats ! »

« Et c’est particulièrement sûr pour éviter les contrôles des drones. »

Je réplique, pas si enthousiaste qu’on pourrait le penser, mais persuadée que l’idée est bonne. Philippe, lui semble dubitatif, frottant les quelques poils de barbe qui apparaissent sur  son menton d’un air pensif.

« Il est certain que ce serait une bonne manière d’échapper aux contrôles de drones, et nous avons tous les trois besoin de repos. Mais je ne crois pas que nous y trouverons un endroit pour nous asseoir, et rester debout dans l’eau plus que sale n’est pas forcément la meilleure manière de récupérer. »

Je ne suis pas du genre à tergiverser, et les hésitations de toutes sortes me font rapidement perdre patience, alors, je n’attends pas que l’un ou l’autre se décide et me dirige vers la plaque d’égout.

« Il suffit que nous y allions et y restions jusqu’à ce que l’un de vous ait une meilleure idée ! »

Ils m’emboitent le pas, mais Philippe semble toujours indécis, quant à Gabrielle, elle parait carrément furieuse.

« Je n’irai pas là-dedans ! »

Je fais mine de ne pas l‘avoir entendue et soulève péniblement le couvercle de fonte, grimaçant devant l’obscurité qui règne dans le tunnel, comme devant l’odeur répugnante qui s’élève. Gabrielle recule d’un pas et son frère jette un regard désapprobateur au souterrain qu’il devine juste à mes pieds.

Nous n’avons rien pour nous éclairer, pas de téléphone bien sûr, ni de torche, ni même de boîte d’allumettes. Mais l’éclairage public est suffisant pour que je discerne deux ou trois barreaux métalliques de ce qui semble être une échelle accrochée à la paroi. Je n’attends pas que ma petite amie et son frère me donnent encore leur avis et m’engage aussitôt dans le souterrain. Ce n’est que lorsque j’arrive en bas, de l’eau à l’odeur pestilentielle jusqu’aux chevilles, que je distingue la silhouette de Philippe qui s’engage dans le souterrain tandis qu’au-dessus, j’entends la voix de Gabrielle.

« il n’est pas question que j’aille là-dedans ! »

Je peste en moi-même. J’avais déjà remarqué que ma petite amie était capable d’entêtement, mais là, ce n’est vraiment pas le moment. Je remets un pied sur la petite échelle de fer, décidée à aller la chercher, quand je la vois soudain apparaitre, se précipitant pour venir nous rejoindre juste là où elle refusait catégoriquement d’aller il y a quelques secondes.

« Referme vite ! »

Je ne pose pas de question et m’exécute aussitôt, peinant encore une fois à déplacer la plaque de fonte. Mais j’y parviens tout de même, glissant la bretelle de mon sac à dos, que j’ai ôté de mes épaules, entre la rue et ladite plaque, de manière à laisser un interstice afin de laisser passer un filet d’air qui sera plus que bienvenu, même s’il est très insuffisant, et aussi pour pouvoir distinguer les premières lueurs de l’aube quand le moment sera venu. Ce n’est qu’une fois que j’ai terminé que je me tourne vers l’endroit où je suppose que se trouve Gabrielle.

« Te serais-tu découvert un soudain, et surprenant, goût pour les souterrains malodorants ou bien y a-t-il une raison particulière qui t’a fait changer d’avis ? » 

Il fait si sombre que je ne la vois pas, mais je suis sûre, et ça me fait sourire malgré moi, qu’elle grimace alors qu’elle me répond, le ton un peu acide.

« Des drones. J’en ai vu un groupe qui arrivait au bout de la rue. »

Cette fois, c’est Philippe qui l’interroge, paraissant surpris.

« Un groupe ? Tu es sûre de ça ? En général, ils vont deux par deux, pas plus. »

J’entends vaguement l’eau clapoter et je devine que ma petite amie se tourne dans la direction de la voix de son frère.

« Oui, je suis tout à fait sûre. Il y en avait une dizaine environ. »

Ces paroles me font grimacer.

« La chasse à l’homme est bel et bien ouverte, alors. »

Ils ne répondent ni l’un ni l’autre et nous restons silencieux un moment, bien que j’entende régulièrement Gabrielle soupirer, paraissant souffrir de l’inconfort du lieu comme de la situation. Elle ne dit rien, ne prononce pas une plainte, mais je n’ai pas besoin qu’elle le fasse pour savoir à quel point elle se sent sans doute mal. Alors, toujours accrochée aux barreaux de l’échelle, je l’appelle.

« Viens près de moi, tu seras peut-être mieux »

Elle n’est pas allée très loin et après quelques petits clapotis, je sens une main se poser sur mon avant-bras. Je l’aide à monter à peu près la moitié des barreaux et elle s’assied sur l’un d’eux, se cramponnant aux montants métalliques, de chaque côté, pour ne pas perdre l’équilibre, et je l’entends prendre de grandes inspirations, ce qui me fait penser qu’elle a tourné son visage vers le minuscule espace par lequel passe un tout petit filet d’air.  Et puis, après quelques instants passés dans le silence, je questionne Philippe sur la manière qu’il va employer pour provoquer enfin le bug qui pourrait tout changer dans ce pays.

« Dès que possible, nous sortirons et tâcherons d’atteindre la banlieue nord, sans nous faire prendre si possible. Ensuite, tu vas essayer de mettre ton plan à exécution. Peux-tu m’expliquer comment tu comptes t’y prendre ? Tu n’as ni ordinateur, ni téléphone à portée de main, et sans ça, impossible d’accéder au réseau. »

Il prend un temps pour répondre, m’amenant à me demander s’il m’a bien entendue, mais juste au moment où je m’apprête à reposer ma question, il prend la parole, le ton las.

« J’ai une carte, une fausse, mais qui devrait suffire à tromper des profanes. »

« Une carte sortie de prison ? ça pourrait être pratique, en effet. »

L’ironie m’a échappée avant même que je pense à ce que j’allais dire, mais il ne paraît pas froissé et m’explique du même ton fatigué.

« Une carte d’agent du gouvernement, qu’a fabriquée un ami de Marc. Pas un membre de son groupe, juste quelqu’un qu’il connaissait. Avec ça, j’espère pouvoir rentrer chez un citoyen lambda, et prétendre que mon téléphone, que je ne lui montrerai pas, n’est pas suffisant pour essayer de contrer l’attaque fomentée par des traitres. Prétextant l’urgence, je m’arrangerai pour me servir de son ordinateur et introduire dans le système le virus qui nous libérera tous. Ensuite, je n’aurai qu’à m’en aller et vous rejoindre le plus vite possible, tout en espérant que le locataire ne finira pas par penser que mon intervention avait quelque chose de louche. »

Tout près de mon épaule, la voix de Gabrielle interroge à son tour.

« Et tu penses vraiment pouvoir berner le citoyen lambda ? »

J’entends clairement le soupir de son frère avant qu’il ne reprenne la parole.

« Chacun a tellement peur du gouvernement ici que je ne doute pas qu’une carte portant le sceau du gouvernement, même une fausse, devrait me permettre d’entrer sans souci chez la plupart des gens. Je m’inquiète bien plus de l’assistant de vie. Il est capable de suivre ce que je fais à la seconde où je le fais et comme il est connecté, il n’aura aucun mal à lancer des alertes, et même, sans doute, à m’empêcher d’agir. »

Cette fois, c’est moi qui pose la question suivante.

« Tu n’auras que peu de temps. Penses-tu pouvoir pénétrer dans le système du gouvernement en seulement quelques heures ? Ou beaucoup moins peut-être… »

Il prend une seconde avant d’expliquer, son ton peu optimiste.

« Nous avons beaucoup étudié ce système, avec Marc. Et il est possible que nous ayons trouvé une faille dans la sécurité. Je pense pouvoir m’introduire dans leur réseau sans trop de mal. »

J’ouvre la bouche pour poser une nouvelle question, qui me semble particulièrement importante, mais Gabrielle me devance, sa voix montrant son inquiétude.

« Et tu as une idée de comment bloquer l’assistant de vie ? »

S’il ne régnait pas une telle obscurité, je suis sûre que je le verrais hausser les épaules.

« Je suppose que si l’ordinateur a suffisamment de batterie, il faudra couper l’électricité. Ça ne l’anéantira certainement pas, mais ça devrait le ralentir, beaucoup. Et limiter ses possibilités. »

C’est ma petite amie qui exprime le doute que je ressens tout autant qu’elle.

« Tu crois vraiment que couper l’électricité suffira ? »

Son frère parle de plus en plus bas, mais nous l’entendons tout de même.

« Non, je n’en suis pas sûr à 100 %. Mais je pense avoir une chance et je veux la tenter. »

Il rajoute, après une seconde.

« De toutes les façons, je ne vois pas d’autres possibilités. Et comme nous sommes recherchés, je ne vais pas perdre du temps à chercher autre chose. A moins que l’une d’entre vous n’ait une suggestion ? »

Nous ne répondons ni l’une ni l’autre à cela et le silence s’installe de façon durable.

 

La nuit semble ne jamais vouloir finir. De temps à autre, je jette un coup d’œil par la petite fente, sous la plaque, guettant la moindre lueur m’indiquant que le jour n’est pas loin de se lever. L’énergie dont je me sentais remplie tout à l’heure m’a quittée et je trouve très fatigant de devoir rester debout, sans bouger, avec les pieds trempant dans une eau sale à l’odeur nauséabonde. Sur l’échelle, Gabrielle semble s’être assoupie malgré sa position inconfortable et je n’entends pas Philippe, comme s’il ne faisait pas le moindre mouvement et s’était endormi lui aussi.

C’est avec un immense soulagement que je vois enfin apparaitre, après ce qui me parait une éternité, un semblant de lumière.  Immédiatement, je secoue doucement le mollet de ma petite amie, juste devant moi, pendant que je hèle son frère.

« Philippe ! Il est temps d’y aller ! »

Pas si endormi que je le croyais, il réagit immédiatement, l’eau s’agitant autour de ses chevilles alors que je le sens s’approcher, tandis que sa sœur, elle, a beaucoup plus de mal. Elle bâille, marmonne, s’agite et si je ne l’avais pas retenue, serait sans doute tombée de son perchoir. Finalement, il ne nous faut que peu de temps pour être prêts, mais c’est avec beaucoup de prudence et de lenteur que je soulève la plaque de fonte, grimaçant encore une fois sous son poids, pour jeter un regard prudent sur la rue. Apparemment, la voie est libre et nous nous hâtons de sortir, prenant ensuite le temps de prendre quelques grandes bouffées d’air frais. Ensuite, nous reprenons la marche vers la banlieue nord, plus si lointaine maintenant.

Lorsque nous arrivons enfin à destination, nos estomacs à tous trois gargouillent. Mais avant de songer à manger quoi que ce soit, il était pratiquement impossible pour nous de le faire dans l’obscurité et la puanteur innommable qui régnait dans l’égout, il nous faut trouver un endroit à l’abri des éventuels drones. Déjà, en venant jusqu’ici, nous avons connu une ou deux frayeurs, mais si, heureusement et par chance, nous avons réussi à éviter le danger, il est évident que trois personnes grignotant en pleine rue seraient suspectes, et donc forcément contrôlées. Nous avançons donc d’un pas assuré, comme des gens qui sauraient parfaitement où ils se rendent, cherchant du regard un endroit où nous pourrions nous asseoir quelques instants pour manger les quelques provisions que nous avons emmenées. Une délicieuse odeur s’échappe d’une boulangerie devant laquelle nous passons, jetant des regards pleins de convoitise sur la devanture, mais, puisque sans téléphone, il est impossible de payer quoi que ce soit, nous ne nous attardons pas. Enfin, devant la difficulté  pour trouver un lieu adéquat, nous finissons par renoncer et nous dirigeons vers un immeuble, choisi au hasard.

C’est un quartier ouvrier ici, un quartier où le béton s’étend à perte de vue alors que les arbres et la verdure en général sont plutôt rares. Nous nous arrêtons devant un bâtiment semblable aux autres, haut d’une dizaine d’étages, à la façade plutôt plate, ne ressemblant en rien à ce qui est construit de nos jours. Ici, pas de dôme, pas de façades décorées de barres d’acier brillant sous le soleil matinal, mais des toits pentus comme au XXème siècle, et  de petits balcons rarement fleuris mais servant plutôt de débarras si l’on en croit le nombre d’objets hétéroclites qu’on y voit entreposés. Cependant, les portes de l’immeuble sont munis de digicodes tout à fait modernes et nous nous trouvons immobilisés devant elles, levant les yeux vers le ciel dans la crainte de voir surgir des drones qui repéreraient immédiatement un trio planté immobile devant une porte d’immeuble. Heureusement, la chance nous sourit encore une fois puisque juste alors que nous nous entreregardons, réfléchissant sur la conduite à adopter, une jeune fille sort du bâtiment. Elle nous jette un regard méfiant, mais ne fait pas un geste pour nous empêcher de franchir le seuil. Un moment je l’observe, alors qu’elle s’éloigne, guettant l’instant où elle saisira son téléphone pour prévenir le gouvernement de notre étrange comportement. Mais, tant que je la regarde en tous cas, elle n’en fait rien et je respire plus librement.

Une fois à l’intérieur du petit hall d’entrée, nous n’hésitons pas et nous dirigeons vers les escaliers qui mènent aux caves, là où notre présence sera moins remarquée, et où, enfin, nous nous asseyons.

D’abord, nous mangeons. Sortant pommes, biscuits, pain de mie, fromage, et même un saucisson sec que Gabrielle extrait de son sac avec un petit couteau pliant.

Nous nous restaurons rapidement, ensuite, les emballages jetés dans les poubelles qui se trouvent tout près, Philippe se lève, poussant un profond soupir en jetant un regard vers ses chaussures et le bas de son pantalon, encore humides de notre séjour dans les égouts.

« L’odeur qui se dégage de tout ça ne va pas m’aider à convaincre le premier venu que je suis un agent du gouvernement. »

Il hausse les épaules tout en rajustant sa chemise.

« De toutes les façons, je n’ai pas le choix. »

Il soupire de nouveau et se tourne vers le haut des escaliers sur lesquels nous sommes assis, mais je l’interpelle.

« Attends, je crois pouvoir résoudre ton problème de chaussures. »

J’attrape mon sac à dos et fouille un instant à l’intérieur pour en extraire une paire de baskets.

« Elles seront certainement trop grandes pour toi, mais elles sont propres. »

Il sourit largement, paraissant ravi de la proposition, et se rassied aussitôt pour retirer ses chaussures. Un moment, il parait vouloir les jeter, mais il se ravise en constatant que je chausse au moins deux pointures de plus que lui. Je lui donne une paire de chaussettes afin qu’il en glisse une au bout de chaque basket, puis il se remet debout, semblant un peu plus à l’aise.

« Je vais aller taper à la porte du premier appartement que je vais trouver, au rez de chaussée. Evidemment, je monterais si personne ne répond, mais dans la mesure du possible, je vais tâcher de rester le plus près possible de là où vous vous trouvez. De cette manière, vous pourrez m’entendre si je crie. »

Gabrielle qui, depuis que nous avons fini de manger est à moitié affalée contre moi, ce dont j’ai profité pour passer un bras sur ses épaules, se redresse brusquement.

« Si tu cries ? Pourquoi as-tu l’intention de crier ? »

Il passe une main des ses cheveux d’un geste un peu machinal.

« Si pour une raison ou pour une autre, ça se passe mal, je hurlerai, le plus fort possible. A ce moment-là, vous saurez qu’il vous faut détaler, le plus vite possible. Si vous ne m’entendez pas, à priori, c’est que ça ne se passe pas trop mal. »

Je hoche la tête alors que ma petite amie se lève pour aller enlacer son frère.

« Sois prudent. »

Son sourire est un peu amer, mais il répond gentiment.

« Ne t’inquiète pas, tout ira bien »

Il n’a pas l’air si convaincu que ça, mais elle acquiesce d’un mouvement du menton avant de le lâcher enfin. Je me lève moi aussi, lui flanque une tape sur l’épaule, puis nous le regardons s’éloigner lentement.

C’est long. J’ai l’impression que cette attente ne finira jamais. Blottie contre moi, Gabrielle soupire et s’agite. Quand son frère est parti, il a laissé la porte qui mène vers le hall de l’immeuble légèrement entrouverte et nous sommes pratiquement sûres qu’il a réussi à convaincre un locataire du rez de chaussée de lui ouvrir. Mais depuis, plus aucun bruit ne nous parvient, hormis les quelques allées et venues de ceux qui habitent là. Sans aucun moyen de mesurer le temps, nous sommes toutes deux très tendues, particulièrement ma petite amie qui ne reste pas en place, remuant constamment entre mes bras. Régulièrement, je dépose un petit baiser sur son front, ou sur sa joue, en tentant de la convaincre que c’est plutôt bon signe et qu’après tout, si les choses ne se passaient pas comme nous l’espérons, nous aurions déjà entendu son frère crier et vu les agents du gouvernement débouler. Elle acquiesce volontiers à ces arguments, mais cela ne l’empêche pas de s’inquiéter et je dois dire que je la comprends tout à fait, ne me sentant pas vraiment détendue moi-même. C‘est pourquoi je bondis lorsque, enfin, nous entendons des pas en haut de l’escalier. Prudente, Gabrielle, qui a réagi encore plus vite que moi, tend le cou, visiblement partagée entre l’espoir de voir revenir son frère, porteur de bonnes nouvelles, et l’anxiété à l’idée qu’arrivent seulement des habitants de l’immeuble ou, possibilité bien plus effrayante, des agents de l’état qui viendraient nous arrêter.

Souriant, Phillipe descend tranquillement les marches, levant le pouce de sa main droite pour nous indiquer que, d’après lui en tous cas, tout s’est bien passé. Pourtant, alors que nous le félicitons toutes deux chaleureusement, lui posant quantité de questions, il nous répond en nous indiquant qu’il nous racontera tout ça lorsque nous aurons trouvé un autre lieu où nous réfugier, ou en tous cas, quand nous aurons quitté cet immeuble. Je suis tout à fait d’accord avec ça, comprenant qu’il est urgent de s’éloigner d’un lieu où le locataire qu’il vient de quitter, ou pire encore et bien plus probable, son assistant de vie va, certainement très vite, signaler le passage de Philippe, si ce n’est déjà fait.

Gabrielle, que cette possibilité n’a pas effleurée, grimace, pas enchantée à l’idée de retourner dehors en rasant les murs, puisque les drones seront encore présents. Mais elle se laisse convaincre sans problème et nous sortons rapidement.

Dehors, la journée est bien avancée, le temps est très beau et le soleil brille de mille feux. Nous avons à peine le temps de franchir le seuil que, déjà, nous apercevons des drones dans le ciel bien dégagé et avons à peine le temps de reculer, nous mettant à l’abri de leurs caméras dans le hall. Nous ressortons aussitôt après les avoir vus s’éloigner et ne discutons pas pour choisir la direction à prendre, décidant de retourner vers le centre-ville.

Les drones sont nombreux, bien plus que d’habitude, et la chance nous sourit encore une fois, quand, environ une dizaine de minutes seulement après être revenus dans la rue, nous parvenons à échapper à leur vigilance en pénétrant dans une boutique. Sans téléphone, il est hors de question d’acheter quoi que ce soit, mais nous bavardons avec le vendeur, lui demandant volontairement quelque chose qu’il ne peut pas avoir en rayon, et passant ainsi suffisamment de temps dans le magasin pour que les drones se soient éloignés au moment où nous ressortons. Nous continuons de marcher, le plus rapidement possible afin de quitter le quartier où l’attaque a sans doute été repérée et signalée maintenant. Tout en marchant, Philippe nous explique succinctement ce qu’il a fait alors qu’il était dans cet appartement de l’immeuble.

« C’est une vieille dame qui m’a reçu. Une dame âgée, et sans doute solitaire, qui semblait ravie d’avoir de la visite, même si ma carte l’a visiblement impressionnée. Elle a été étonnée lorsque j’ai actionné le disjoncteur, mais n’a pas protesté, paraissant plutôt contente de jouer ce vilain tour à son assistant de vie, qu’elle a qualifié d’envahissant, tout en me rappelant que dans sa jeunesse, ça ne se passait pas comme ça. »

Tout en surveillant le ciel, Gabrielle interrompt son récit, le temps de poser une question, son ton un peu sarcastique.

« Elle t’a dit que c’était mieux avant, c’est ça ? »

Philippe répond sur le même ton.

« A peu près, oui. Elle m’a parlé d’un temps où les assistants de vie n’existaient pas et où on pouvait payer ses achats en argent liquide… Mais son assistant de vie, justement, a protesté dès que j’ai coupé le courant. Heureusement, ça a été efficace, encore plus que je ne l’espérais. Il a été ralenti à un point que je n’aurais pas imaginé. Il ne pouvait pratiquement plus parler et je n’ai senti aucune résistance quand j’ai pris l’ordinateur en main.

J’ai quand même essayé de me dépêcher, mais j’ai pris le temps d’envoyer deux leurres, dont un qui devrait être découvert relativement facilement. Ensuite, j’ai mis en œuvre ce que j’avais prévu. J’espère juste que le gouvernement sera berné par les leurres et ne cherchera pas plus loin. »

Un nouveau groupe de cinq drones surgit au loin. Dieu merci, nous sommes sur une large avenue bien droite et nous pouvons les voir arriver de loin, ce qui nous donne un peu de temps pour chercher un abri. Justement, un couple, déjà d’un certain âge, sort d’un immeuble, l’homme tenant la porte pour laisser le passage à son épouse. Nous nous précipitons et nous ruons dans l’entrée, bousculant la dame au passage. Elle nous regarde d’un air outré, tandis que son mari, lui, nous fait remarquer notre incorrection avec colère.

« Vous n’avez donc pas honte de malmener ainsi une dame qui pourrait être votre mère ? Bande de petits voyous ! »

Tous trois un peu gênés, nous sommes habituellement bien élevés, nous ne répondons pas, mais la dame remarque notre malaise et pose une question bien plus dérangeante.

« Pourquoi êtes-vous si pressés de pénétrer dans un immeuble que, j’en suis certaine, vous n’habitez pas ? Auriez vous quelque chose à cacher ? »

Elle lève les yeux vers le ciel, observant les drones qui passent tout près de là et ajoute.

« C’est de ces trucs là que vous voulez vous cacher ? »

Encore une fois, nous nous taisons. Je cherche désespérément une explication à donner pour notre comportement, mais rien ne me traverse l’esprit. Et puis, alors que je me demande comment éviter que le couple ne nous dénonce et donne aux autorités une indication sur l’endroit où nous nous trouvons, la vieille dame reprend, un sourire un peu malicieux sur les lèves.

« Eh bien, si c’est le cas, vous êtes pardonnés. Je  déteste ces engins et l’espionnage constant dont ils sont l’instrument. »

Intérieurement, je pousse un petit soupir de soulagement et hoche la tête vers le couple. L’homme, qui parait s’être détendu lui aussi, quitte le trottoir pour revenir à l’intérieur, nous dévisageant l’un après l’autre, avant de soupirer.

« Vous savez, nous sommes assez vieux pour nous souvenir d’une époque où les choses étaient différentes. Une époque où chacun était libre d’aller et venir sans en rendre compte à personne, où il était possible de faire du tourisme, même à l’étranger, sans devoir s’en justifier devant le gouvernement, où les assistants de vie n’étaient pas là pour nous dicter notre conduite à tous moments… »

Au bout d’un instant, il reprend, son expression brusquement affligée.

« Il était même possible, non seulement de sortir sans téléphone, mais même de ne pas en posséder. »

Son épouse hoche la tête et je leur souris, un peu rassurée par ces propos. Et puis, parce que je veux m’assurer qu’ils ne vont pas nous dénoncer, je poursuis la conversation.

« Ça devait être bien agréable. Quand j’étais enfant, ma grand-mère me racontait qu’elle avait fait un voyage sur le continent américain alors qu’elle était étudiante, sans demander la permission à qui que ce soit. Elle disait qu’elle pouvait vivre comme elle l’entendait, dans son appartement en tous cas, et même qu’il existait, à l’époque, des téléphones reliés au réseau par un câble, des appareils qu’on ne pouvait pas emmener avec soi. »

Apparemment, Philippe et Gabrielle n’ont jamais entendu parler de ce genre de chose et ils me regardent tous deux avec de grands yeux stupéfaits, mais les deux personnes, en face de nous, acquiescent, la vieille dame répondant doucement.

« Oui, je me souviens des téléphones fixes. Ma propre grand-mère, elle, me parlait d’une époque sans téléphone portable, du tout. »

Elle soupire profondément, fixant son époux avec un regard rempli de tristesse avant d’ajouter à notre intention.

« Nous avons une fille d’à peu près votre âge. Elle a eu quelques petits ennuis avec le gouvernement, il y a deux ans de ça. Elle faisait des courses avec son fils qui était encore tout petit et occupée avec son garçon, elle est sortie du magasin en oubliant son téléphone à l’intérieur. Elle est revenue le chercher à peine cinq minutes plus tard, mais le mal était fait. »

L’homme hoche la tête et reprend là où sa femme s’est arrêtée.

« Elle a passé trois mois en centre de rééducation. C’était très dur. Non seulement les conditions de vie qui ressemblaient à celles d’un pensionnat particulièrement strict du XIXème siècle, mais surtout les journées passées à se faire traiter comme une moins que rien, les heures de « cours de civisme », comme ils appellent ça…  Ensuite, il y a eu une année complète en prison. Et encore, elle a bénéficié de « l’indulgence » du juge, parce qu’elle était revenue chercher son téléphone. »

Il secoue la tête de droite à gauche, son visage exprimant un certain écœurement.

« Quelque chose s’est brisée en elle depuis ça. Elle ne se comporte plus de la même manière, est beaucoup plus stressée. Et puis, son téléphone est devenue l’élément le plus important de sa vie, elle ne le quitte plus bien sûr, mais aussi, elle en est venue à le surveiller davantage que son propre enfant. »

Il hausse les épaules et termine, le ton froid.

« Avant ça, elle rêvait d’une famille nombreuse, mais maintenant, elle ne veut surtout pas d’autre enfant, parce qu’elle a peur qu’un bébé détourne son attention et qu’il lui arrive la même genre de mésaventure. »

Gabrielle, qui a un cœur sensible, soupire, semblant consternée par cette histoire, alors qu’elle s’appuie contre moi. Et puis, la vieille dame nous interroge de nouveau.

« Pourquoi évitiez vous les drones comme ça ? Le gouvernement aurait-il quelque chose à vous reprocher ? »

Philippe et sa sœur détournent le regard, mais pour ma part, je n’hésite pas longtemps et explique rapidement notre histoire à nos deux vis-à-vis. Je sais que je prends un risque, mais mon instinct me souffle que je peux faire confiance à des deux-là, et il ne me trompe jamais. Ma petite amie me lance un regard étonné et hausse un sourcil mais ne proteste pas, se fiant apparemment à mon jugement  Son frère, par contre, paraît prêt à se jeter sur moi pour me faire taire. Il ne le fait pas, mais le coup d’œil furieux qu’il me lance est suffisamment éloquent pour que je n’ai aucun doute sur ce qu’il pense. Cependant, je n’en tiens pas compte et lorsque je termine, mon récit, bref résumé de nos tribulations depuis hier soir, le couple en face de nous ne donne absolument pas l’impression de vouloir nous dénoncer, au contraire. La femme, l’air compatissant, lève son index vers le haut.

« Je vous aurais volontiers proposé de venir chez nous attendre que votre action ait donné des résultats, mais notre assistant de vie vous dénoncerait immédiatement. »

Elle hausse les épaules, la mine désabusée.

« Je suppose que vous pouvez rester dans l’entrée quelques temps, mais si l’attente est trop longue vous serez remarqués par les autres occupants de l’immeuble. Et il n’y a pas ici que de bonnes âmes, croyez-moi. »

Son époux hoche la tête, confirmant implicitement ces propos. Peut-être se souviennent-ils tous les deux de réactions du voisinage à l’arrestation de leur fille. Cependant, alors que Philippe et sa sœur paraissent contrariés mais résignés à rester là quelques temps, je reprends la parole.

« Les caves. Comme ce matin »

Ma petite amie a l’air de trouver que c’est une bonne idée, mais Philippe, lui, grimace, sans doute gêné, même s’il ne le dit pas je le devine sans peine, par le manque de confiance qu’il éprouve envers le couple. Mais je ne ressens pas ce genre de doute et j’acquiesce alors que la vielle dame semble enthousiasmée par cette idée.

« La cave, oui ! Vous pourrez rester dans la notre sans que personne ne le sache. Et je pourrai vous apporter quelques petites choses à grignoter, et une torche, pour que vous ayez un peu de lumière. »

Son mari approuve. Je me tourne vers ma petite amie, qui donne son accord d’un simple mouvement du menton, puis vers Philippe qui, lui, est bien plus réticent. Et ne le cache pas. Mais je n’en tiens pas compte, pensant que je pourrai lui en parler une fois que nous serons dans la cave. Et puis, si tout se passe bien, si, comme je le crois, le couple ne nous dénonce pas, plus le temps passera, plus il se rendra compte que sa méfiance n’a pas de raison d’être.

Juste au moment où nous nous tournons vers les escaliers, un homme sort de l’ascenseur. Plutôt jeune, les cheveux aussi noirs que les miens, il jette un regard plein de dédain vers les deux personnes âgées, puis s’arrête un instant de marcher pour nous considérer, Philippe, Gabrielle et moi, avec une curiosité suffisamment insistante pour que nous nous sentions tous les trois un peu mal à l’aise. Il ne dit rien cependant, alors que le couple le salue avec un enjouement qui sonne faux, mais son œil méfiant et un peu inquisiteur, curieux en tous cas, ne m’inspire rien de positif. Heureusement, avant que j’ai pu dire quoi que ce soit à ce sujet, il sort de l’immeuble en haussant les épaules d’une manière qui exprime un profond dédain. Un sourcil interrogatif monte haut sur mon front alors que je me tourne vers le couple, mais Gabrielle devance mes questions, son ton indiquant clairement son étonnement.

« Quelle attitude bizarre ! A le voir, on croirait qu’il vous en veut personnellement. Je suppose qu’il s’agit d’un de vos voisins. Vous avez peut-être déjà eu maille à partir avec lui ? »

Le vieux monsieur hoche la tête, fourrant les mains dans les poches de son pantalon en grommelant.

« Il s’agit en effet d’un voisin. Un employé du service de contrôle des téléphones. Il était chargé de contrôler notre fille après sa sortie de prison. Il débarquait chez elle, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour vérifier si elle pouvait présenter son téléphone. »

Il hausse les épaules, sa lèvre inférieure se tordant dans une moue désabusée. 

« Ça a duré dix-huit mois. Maintenant, la période de probation est terminée, mais il ne se prive pas de la regarder de haut et de faire son possible pour l’intimider chaque fois qu’il la croise, quand elle vient nous rendre visite. »

Il n’en dit pas davantage, mais son épouse complète ses dires en deux phrases.

« Quant à nous, son comportement indique clairement à quel point il nous méprise. Et je suis persuadée que ça lui ferait plaisir, s’il pouvait nous prendre en faute. »

Cette dernière déclaration n’est suivie d’aucun commentaire, et nous nous dirigeons lentement vers les escaliers qui mènent à la cave. Et puis, je vois ma petite amie qui s’arrête, le pied sur la première marche et se tourne vers son frère, lequel est resté en arrière.

« Qu’est-ce que tu fais ? Viens donc, Philippe ! »

Mais il n’avance pas d’un millimètre, secouant négativement la tête.

« Non, je ne veux pas me terrer dans la cave de personnes dont j’ignore s’ils ne vont pas nous enfermer là-dedans pour pouvoir nous dénoncer tranquillement par la suite. »

Son ton est sec et ses yeux sont braqués sur les miens, son regard dur. Manifestement, il m’en veut d’avoir raconté notre histoire. Je retourne vers lui tandis que la vieille dame pose une main sur sa bouche, son regard scandalisé, tandis que son époux, lui, s’exclame.

« Comment osez-vous dire ça ? »

Il a l’air encore plus outré que sa femme, ce qui n’est pas peu dire. Mais Philippe ne se démonte pas et réplique immédiatement.

« Je ne vous connais pas. Je ne sais pas si, oui ou non, je peux vous faire confiance. Et comme je n’ai pas envie de prendre le moindre risque, je préfère encore retourner dehors et attendre de voir ce qui va se passer. Et quand. »

Il se tourne vers sa sœur et ajoute, un peu plus doucement.

« Tu devrais venir avec moi, Gabrielle. Ce serait plus sûr. »

Elle fronce les sourcils, et tend le bras pour saisir le mien

« Vraiment, tu crois que ce serait dangereux pour nous de rester ici ? 

 « Je n’en sais rien, Gabrielle. Je dis juste qu’il y a là un risque que je ne veux pas prendre. »

J’interviens aussitôt, alors que près de moi, le couple parait de plus en plus vexé.

« S’il y a un risque, il est minime. Honnêtement, je crois vraiment que nous serons plus en sécurité ici, en attendant les résultats de ton action de ce matin. »

Il secoue négativement la tête, son expression encore plus renfrognée.

« Comment peux-tu être sûre de ça ? « 

Il lève un bras pour désigner le couple.

« Les connais-tu ? Les as-tu déjà rencontrés avant aujourd’hui ? »

Je fais signe que non, et il a un sourire triomphant.

« Tu vois ? Comment as-tu pu raconter nos péripéties à des gens que tu n’as jamais vu de ta vie ? Comment peux-tu prendre tant de risques pour moi, mais surtout pour Gabrielle que tu prétends pourtant aimer ? »

Il a l’air furieux, et je commence à l’être moi aussi. C’est pourquoi je réplique avec vivacité.

« J’aime Gabrielle et je ne permets à personne d’en douter. Pas même à son frère. Quant à avoir relaté ce que nous avons fait, sache que quoi que tu en penses, je fais confiance à ces deux-là. »

Le ton monte et Gabrielle vient tirer sur mon bras, retirant ainsi l’index que je tapote sur la poitrine de son frère. Il recule d’un pas, lance un « Et puis débrouillez-vous sans moi ! » d’une voix rendue suraiguë par la colère, puis se dirige à grands pas vers la porte qui donne sur la rue non sans jeter un dernier regard en direction de sa sœur.

« Vraiment, tu ne veux pas m’accompagner ? »

Elle ne répond pas et il pousse un soupir, tend le cou pour regarder si, oui ou non, des drones survolent la rue, et pose de nouveau les yeux sur ma petite amie.

« J’espère que tu n’auras pas à regretter ton choix, Gabrielle. »

Son ton est bien plus doux cette fois. Et puis, il ouvre la porte, lève de nouveau les yeux  vers le ciel et, une fois certain qu’aucun drone ne rôde par ici, disparait dans la rue.

Près de moi, Gabrielle, une main posée sur la bouche, parait consternée. Je passe gentiment un bras sur ses épaules et la serre contre moi en espérant lui procurer un peu de réconfort, puis jette un regard autour de nous, cherchant le couple sans le trouver.

Ma surprise doit être visible, parce ce que ma petite amie n’attend pas que je pose la moindre question pour m’expliquer succinctement.

« Ils étaient si furieux et vexés qu’ils sont partis, montés chez eux sans doute. »

Elle pose sa tête sur mon épaule, l’expression de son visage indiquant autant la résignation que la tristesse.

« Je ne crois pas qu’on puisse compter sur leur cave maintenant. »

Elle soupire. Je ne dis rien, me contentant de la serrer un peu plus fort. Et puis, je hausse une épaule et lui désigne les escaliers qui mènent aux caves.

« On peut toujours aller se cacher là, en attendant. »

Elle acquiesce sans enthousiasme mais ne fait pas un pas dans cette direction, regardant plutôt vers la porte de sortie.

« Je n’en reviens pas qu’il soit parti comme ça. »

Un instant, je sens un doute s’insinuer en moi.

« Est-ce que tu regrettes de ne pas l’avoir accompagné ? »

Je hausse les épaules, essayant de ne rien laisser paraitre de ce que je ressens. Elle lève les yeux vers moi, réfléchissant apparemment sérieusement avant de répondre lentement et avec beaucoup de conviction.

« Il est hors de question que j’aille où que ce soit sans toi. Même pour suivre mon frère. »

Ça me fait chaud au cœur. Mais j’insiste tout de même.

« Je pourrais venir avec vous. »

Elle a un sourire ironique.

« Et te battre avec Philippe à la première occasion. Non. J’espère juste que nous n’aurons plus longtemps à attendre. »

Elle ne croit sans doute pas si bien dire. En fait, à peine a-t-elle terminé sa phrase que son frère revient, tirant la porte en criant d’un ton surexcité.

« Ça a marché ! Ça a marché ! »

Il arbore un gigantesque sourire qui m’amène à me demander si ses joues ne vont pas craquer à s’étirer ainsi. Mais je ressens surtout un immense soulagement, teinté d’une curiosité inquiète, comme si je craignais qu’il se soit trompé et que la situation soit toujours la même. Gabrielle semble partager mon état d’esprit et interroge à plusieurs reprises, répétant les mêmes mots comme si elle n’allait jamais s’arrêter.

« Tu en es sûr ? C’est incroyable ! Tu en es sûr ? C’est incroyable ! »

Il hoche la tête, bondissant quasiment sur place alors qu’il nous incite à venir vérifier par nous-mêmes. Nous passons donc prudemment toutes les deux la tête par la porte dans l’intention de jeter seulement un regard, mais très vite, nous sortons, regardant autour de nous avec grand intérêt et sidération.

Partout le long de l’avenue, des groupes de gens sont rassemblés. Cela en soit est un spectacle étrange, ce genre d’attroupement de plus de cinq personnes est interdit en temps normal. Mais aujourd’hui, cette interdiction ne semble perturber personne. De toutes part, les gens, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, se hèlent, poussant des exclamations en se montrant mutuellement leurs téléphones, la plupart des propos échangés concernant les assistants de vie, devenus brusquement muets, et les téléphones qui ne fonctionnent plus. Au-dessus de nous, des drones tournent en rond, apparemment désorientés, comme s’ils n’avaient plus aucune indication quant à la direction qu’ils doivent prendre. Je suppose qu’ils contrôlent encore les possesseurs de téléphones, ces engins-là sont entièrement automatisés, et les capteurs, comme les caméras, sont sans doute encore en état de marche, du moins je le présume, mais en temps normal, leur vol est rectiligne et les informations qu’ils collectent sont directement envoyées aux services de l’état qui prennent ensuite les mesures qu’ils jugent nécessaires. Aujourd’hui, si tout a fonctionné comme nous le souhaitons, et comme Philippe nous l’a assuré, les informations ne vont plus nulle part, et plus rien ne peut les recevoir. Et, bien évidemment, il en est de même pour les signaux émis par les téléphones.

Un peu abasourdie, je regarde ma petite amie qui félicite son frère, souriant de toutes ses dents avant de venir se jeter à mon cou en riant.

« Nous ne sommes plus surveillés, plus personne ne contrôle ni nos déplacements ni nos conversations ! »

Gabrielle, hilare, est si surexcitée qu’elle sautille sur place, courant maintenant au-devant de chaque passant pour encourager tous ceux qui semblent plus déconcertés qu’autre chose, à fêter cette libération. En peu de temps, la plupart des gens commence à réaliser ce qui se passe et les cris de joie se font de plus en plus nombreux. Bientôt de nouveaux, et nombreux, résidents du quartier viennent rejoindre l’avenue et petit à petit et une petite fête s’improvise. Quelques-uns ont amené des instruments de musique, d’autres chantent, tandis que d’autres encore entament des chansons tout en buvant de grandes quantité de bière et autres boissons alcoolisées.

A quelques mètres de nous, j’aperçois le couple qui a proposé de nous cacher dans sa cave, il y a si peu de temps de cela. Un instant, j’envisage d’aller près d’eux, mais en me voyant approcher, la femme détourne le regard et je décide finalement de m’abstenir, préférant plutôt enlacer ma petite amie pour l’entraîner dans une danse endiablée.

C’est environ une heure plus tard que l’homme qui nous a regardées avec tant de dédain et d’insistance tout à l’heure, apparait, entouré d’une dizaine d’autres personnes, hommes et femmes. Comme Philippe, je n’ai qu’à les voir, tous regroupés là, avec leur attitude raide et leurs expressions pincées, pour savoir que ce sont des agents du gouvernement. Intriguée, je dépose un petit baiser sur les lèvres de Gabrielle avant de la lâcher pour m’approcher discrètement du petit groupe. Ils discutent entre eux à voix basse, et si je n’entends pas leurs paroles, je suis persuadée qu’ils ne sont pas en train de se féliciter de la situation. Et puis, alors que, dissimulée derrière quelques couples de danseurs, j’essaie d’avancer encore, je vois distinctement l’’un des hommes sortir un pistolet de sa poche, tandis que ses acolytes, eux, glissent leurs mains sous leurs bras, là où, habituellement, on pose un holster. Un rapide regard derrière moi me permet de constater que Gabrielle, en pleine conversation avec son frère et une jeune femme que je ne connais pas, est directement dans leur ligne de mire. Alors, je n’hésite pas et me décale immédiatement, plaçant mon corps entre le petit groupe et ma petite amie, puis m’approche de nouveau de ceux que je surveille, avançant cette fois bien plus vite et sans me soucier de me cacher.

Le voisin du couple qui nous avait proposé sa cave me repère rapidement, donnant un coup de coude en marmonnant à son voisin immédiat, sans doute pour lui signaler ma présence et il faut peu de temps pour que la dizaine de personnes me fixe avec des yeux plus que suspicieux. Mais je n’y attache pas d’importance et désigne les armes qu’ils ont maintenant tous en mains avant de crier bien fort, et à la cantonade :

« Attention, il y a là des agents de l’état qui sont armés ! »

Je n’ai pas besoin de le dire deux fois. Déjà, de nombreuses personnes sont à mes côtés. De jeunes hommes majoritairement, mais pas seulement. Quelques femmes, plus ou moins âgées, et un homme d’une cinquantaine d’années. Quoi qu’il en soit, tous arborent des expressions menaçantes et j’entends plusieurs voix s’élever et des interrogations fuser dans la direction des agents de l’état.

Et puis, l’homme que nous avons croisé dans l’entrée de l’immeuble du couple lève son arme en direction de la foule. Lentement, comme s’il choisissait sa future victime et prenait déjà plaisir à l’idée de tirer dessus.

Mais je ne lui laisse pas le temps de faire quoi que ce soit. Mon sang ne fait qu’un tour en le voyant  faire, et je me précipite au-devant de lui, saisissant fermement son poignet droit pour tirer son avant-bras vers le haut. La lutte qui s’ensuit est brève, peut-être est-il étonné de me voir si forte et mal remis de la surprise provoquée par une attaque qu’il n’attendait pas, mais en tous cas, il ne parvient pas à viser de nouveau la foule, et son index étant encore crispé sur la gâchette, le coup part tout seul en direction du ciel, le bruit de la détonation provoquant aussitôt un grand mouvement de panique sur toute la longueur du boulevard.

De nombreux cris s’élèvent et certains se mettent à courir dans tous les sens, cherchant un endroit où s’abriter, tandis que d’autres se jettent à terre, rampant ensuite pour se dissimuler derrière des poubelles, des bancs publics ou les jardinières municipales, bien fleuries en cette période de l’année.

Pour ma part, je ne recule pas et profite du moment de stupeur de l’homme, qui ne s’attendait visiblement pas à tirer en l’air, pour lui flanquer un énorme coup de poing dans le ventre. Plié en deux, la bouche ouverte pour chercher de l’air, je profite de sa position pour lui asséner un coup de genou dans le menton qui le fait chuter au sol. Autour de nous, c’est la cohue. Ceux qui ne se sont pas enfui font la même chose que moi, et chacun des agents de l’état se trouve face à un ou plusieurs adversaires qui les molestent avec énergie.

Après encore cinq ou six coups de feu, qui provoquent de nouveau quelques grands mouvements de panique, il ne faut plus que peu de temps pour que tous ceux qui étaient armés ne le soient plus. C’est d’ailleurs sans doute ce qui amène la situation à dégénérer. Les agents de l’état, tous à terre maintenant, sont bourrés de coups de pieds et le sang commence à s’écouler de leurs blessures. Les pistolets ont changé de main, les mines des passants qui dansaient tout à l’heure se font de plus en plus menaçantes et il semble que la plupart d’entre eux soient enivrés, non pas par l’alcool, mais par la violence ambiante.

Mon adversaire est couché sur le sol, son arme dans ma poche. Tout cela s’est déroulé très vite et je cherche Gabrielle du regard, inquiète qu’elle ait été bousculée durant le moment de panique qui a suivi le premier coup de feu, tout en espérant qu’elle ait eu la présence d’esprit de se mettre à l’abri. Mais je la trouve juste derrière moi, le visage crispé dans une grimace dont je ne parviens pas à définir si elle est provoquée par la peur ou par le dégoût que lui inspirent les excès de violence qui s’amplifient de minute en minute autour de nous.

Heureuse de la retrouver apparemment en pleine forme, je tourne le dos à la foule qui grogne de plus en plus fort et l’enlace aussitôt, trouvant une forme de réconfort, dont j’ignorais avoir besoin,

au creux de ses bras. Nous nous serrons l’une contre l’autre pendant un long moment, je dépose un petit baiser sur ses lèvres, puis me retourne vers l’attroupement, qui, en moins d’une minute, s’est considérablement accru. D’un geste, je désigne à ma compagne les attaques, de plus en plus violentes dont sont victimes les agents de l’état.

« Je ne les porte pas dans mon cœur, mais je ne comprends pas qu’on puisse s’acharner ainsi contre eux. »

Elle a l’air de désapprouver elle aussi, sans doute encore plus que moi, mais elle se contente de tirer sur mon bras en marmonnant.

« Tu ne peux pas les aider. Non seulement la foule est bien trop nombreuse, mais tout le monde s’en prendrait à toi si tu essayais de protéger ne serait-ce qu’un seul agent de l’état. »

Elle a certainement raison. Pourtant, malgré tous les sentiments négatifs que j’éprouve envers ce gouvernement qui nous espionne et contrôle chacun de nos mouvements depuis toujours, je répugne à laisser tomber et résiste à sa tentative de m’entrainer derrière elle.

« Si personne n’intervient, ils seront morts d’ici peu. »

Gabrielle hausse les épaules pour marquer, non pas son indifférence, mais sa certitude que personne ne peut s’opposer à cela.

« C’est un lynchage en bonne et due forme. Et la plupart des agents du gouvernement est déjà morte. Toute cette masse de gens ne s’acharne plus que sur des cadavres. »

Elle tire de nouveau sur mon bras, plus fort cette fois.

« Allons-nous-en. Je ne veux pas assister à ça plus longtemps. »

Ça ne me plait qu’à moitié, mais je me rends à ses raisons et commence à la suivre alors qu’elle m’entraine doucement vers une rue un peu moins encombrée. Et puis, il me vient à l’esprit qu’elle ne semble pas se préoccuper de son frère, une idée si étonnante que je l’interroge immédiatement là-dessus.

« Où est Philippe ? Pourquoi ne t’inquiètes-tu pas de son sort ? »

Son visage se défait encore un peu plus, et elle marmonne en désignant l’attroupement violent, dans notre dos.

« Il ne craint rien. En fait, il participe à la curée. Je n’ai pas envie de lui parler pour l’instant. »

Je discerne parfaitement la note de déception dans sa voix, mais je n’ai rien à répondre pour l’instant et décide plutôt de l’accompagner, passant mon bras sur ses épaules, autant pour entretenir un contact physique, que dans l’espoir de lui apporter un peu de réconfort. Mais avant de partir, je jette un dernier coup d’œil vers la cohue, derrière nous. Des policiers en uniforme sont arrivés mais la majorité d’entre eux semble avoir pris le parti des opposants au gouvernement. Quant à ceux qui sont restés fidèles à l’état, ils sont malmenés avec énergie. Plus aucun coup de feu ne retentit, et si des drones survolent l’avenue, ils continuent à tourner en rond et ne paraissent plus capables de faire quoi que ce soit d’efficace. C’est une scène très surprenante pour moi qui ai toujours vécu dans un monde parfaitement réglé où rien n’a jamais été laissé au hasard, et dans lequel les agents du gouvernement ont toujours été, sinon respectés, au moins particulièrement craints.

Gabrielle tire sur mon bras, m’arrachant à ce spectacle plus qu’étonnant, pour m’entraîner vers son appartement, distant d’un petit kilomètre seulement. Là, aucune assistante de vie, ne nous accueille avec un commentaire acerbe sur les évènements du soir ou sur l’heure tardive à laquelle nous arrivons. Dehors, une certaine agitation règne, comme partout dans la ville et sans doute dans tout le pays, mais le brouhaha diffus qui monte de la rue ne nous empêche pas de savourer le calme exceptionnel de l’appartement. Délicatement, je prends ma petite amie dans mes bras, l’embrasse doucement puis l’interroge à mi-voix, comme si je craignais de rompre le silence ambiant.

« C’est une belle victoire que nous avons remportée là. Et Philippe peut être fier de ce qu’il a réalisé. Mais crois-tu que cette situation durera ? Ou bien crains-tu que le gouvernement réagisse suffisamment vite pour reprendre la main comme si rien ne s’était passé ? »

Elle soupire, se blottissant dans mes bras en enfouissant son visage dans mon épaule avant de répondre, le ton incertain.

« A vrai dire, je l’ignore. Mais il suffit de voir les réactions des gens, dans les rues, pour se rendre compte que nous n’étions pas les seuls à souffrir de la manière dont nous étions surveillés. Et je veux croire que les émeutes de ce soir ne sont que le commencement de ce qui sera une vraie révolte contre ce système autoritaire et, pour tout dire, inquisitorial. »

Elle relève son visage vers moi pour terminer.

« Je regrette seulement ce déchaînement de violence. Et plus encore le fait que mon frère, qui aurait pu être le héros de cette journée, y ait participé, d’autant plus que j’ignore quel sort ont subi Clarisse et Dominique. »

Elle soupire de nouveau et se recule, prenant ma main pour m’entraîner vers la salle de bain, son ton de voix n’indiquant plus rien de particulier alors qu’elle ajoute.

« Cette journée a été plus que fatigante, et la nuit passée dans l’égout m’a laissé un souvenir très odorant. A toi aussi, d’ailleurs. »

Je fronce le nez, réalisant à quel point elle a raison en constatant combien mes chaussures et le bas de mon pantalon empestent.  Alors, sans discuter, je prends la main qu’elle me tend et la suit jusque sous la douche.

 

 

Extrait du journal « La nation libérée ». Un article signé par Callie Staud, envoyée spéciale dans la capitale du pays.

« Depuis la soirée du 22 juin dernier, le pays entier semble revivre. Partout, sur les grandes avenues comme dans les plus petites rues, règne une joie indescriptible. Les émeutes, qui ont finalement duré moins d’une semaine ont été suffisantes pour mettre le régime gouvernemental à bas. Certes, on peut déplorer quelques violences, notamment aux alentours des prisons d’état et des centres de rééducation, particulièrement au moment où les prisonniers politiques ont été libérés, mais dans l’ensemble, la situation parait dorénavant être apaisée.

En attendant l’organisation d’élections, un évènement que notre pays n’a pas connu depuis plus de vingt ans, les principaux meneurs du mouvement de révolte, Philippe Dupin et Marc Mercier, ce dernier ayant été libéré très récemment d’un centre de rééducation, tentent d’apaiser les esprits et expliquent qu’ils se sont déjà attelé à la rédaction d’une nouvelle constitution et à l’installation de lignes câblées permettant d’utiliser des téléphones fixes dans le même genre que ceux qui fonctionnaient encore dans le pays il y a un peu plus de trente ans. Les anciens services publics serviront d’ailleurs aussi de modèles pour un retour des postes et des courriers papier qui avaient été abandonnés définitivement durant l’année 2028. Quant aux téléphones portables, comme les assistants de vie, ils sont dorénavant et irrévocablement interdits.

Demain soir, le 8 juillet, une grande fête sera organisée dans la capitale et dans toutes les grandes villes du pays, pour célébrer la fin de la surveillance et de l’espionnage organisés de la population. A ce sujet, il est demandé à chacun de rester calme et de veiller à ce que cette soirée soit placée sous le signe de la joie et la gaieté, afin qu’aucune violence d’aucune sorte ne vienne ternir cet évènement.

Les responsables du gouvernement qui vient d’être renversé ont été emprisonnés dans ce qui était il n’y a pas si longtemps un centre de rééducation, gardés par des policiers ayant pris le parti des émeutiers dès le début des derniers évènements. Bientôt jugés, ils ne peuvent guère compter sur la solidarité des pays voisins, au contraire. Cette révolte paraît avoir donné des idées aux populations de plusieurs états où des manifestations, pourtant interdites, ont eu lieu, manifestations parfois réprimées de la plus violente des manières.

Toutefois, il est encore trop tôt pour savoir si la révolte de notre peuple servira de modèle à nos voisins, et en attendant, il est suggéré à tous ceux et celles qui le souhaitent de venir participer aux fêtes de demain, ou de ne pas s’y rendre si tel est votre souhait. Une manière de profiter de notre nouvelle liberté sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de la façon dont nous utilisons notre temps.