Avertissements en 1ère partie


Le Cercle de la Vie-4ème partie

Par Melissa Good

Traduction : Fryda


« Et bien, c’était intéressant », fit remarquer Cesta d’un ton sarcastique, tandis qu’elles se dépêchaient d’aller dans l’air frais nocturne. « Le moment où je me suis le plus amusée, c’est quand j’ai regardé cette femme se faire attaquer par ce scarabée deux rangs devant nous. »

« Hé… comment j’étais supposée savoir que ça allait se tenir dans une langue différente ? » Protesta Gabrielle. « Le chant était un peu… heu.. » Elle remua les mains. « Et Isaac chantait… heu… »

Mal, comme le pensait Xena, son audition parfaite lui ayant valu des contractures sévères dans la tête et le cou. « Considérez ça comme une bonne leçon », leur dit la guerrière, lançant un regard noir vers les Amazones par-dessus la tête de son âme-sœur. « En plus, nous n’avions pas grand-chose de mieux à faire. »

« J’aurais pu penser à… » Cesta s’arrêta au milieu de sa phrase et ferma brusquement la bouche, ayant été la destinataire du regard direct spécial de la Princesse Guerrière. « Alors, on mange quoi ce soir ? » Elle jeta un coup d’œil derrière elle. « Vous pensez que les gars vont nous rejoindre ? »

« Leur partie est plus longue », lui dit Gabrielle. « Ils parlent de trucs importants. » Le sarcasme était très évident dans sa voix. « Les femmes retournent chez elles et s’occupent des enfants et de la maison et elles préparent un bon petit dîner pour quand ils rentrent. »

« C’est une mauvaise chose ? » Plaisanta Solari. « Par Hadès, je peux vous dire que je suis contente d’être sortie de cet endroit renfermé… ils peuvent agiter leurs mâchoires toute la nuit s’ils veulent. »

Gabrielle se contenta de secouer la tête et elle soupira tandis qu’elles atteignaient la grange et que Xena ouvrait la porte. « Et bien, je suppose qu’on partage nos victuailles, voyons ce que nous avons. »

Ce n’était pas grand-chose. Du bœuf séché, des fruits secs, plusieurs noix et quelques barres de voyage. Gabrielle étudia la petite pile. « C’est mieux que cette fichue soupe hier soir et je suis assez affamée pour commencer à mâcher le foin, alors… »

Xena se tenait dans le coin et elle se rapprocha alors. « Il y a un petit brasero par ici. » Elle pointa du doigt. « Solari, allume un feu là-dedans. »

« Pourquoi ? » Demanda l’Amazone. « Il ne fait pas si froid. »

Xena compta jusqu’à dix. « Parce que je le dis », répliqua-t-elle d’un ton égal, avant de marmonner entre ses dents et de sortir, claquant la porte derrière elle.

Les Amazones se regardèrent. « Qu’est-ce qui se passe chez elle ? » Demanda Solari, mettant les mains sur ses hanches tout en se tournant pour regarder Gabrielle. « Elle s’est comporté comme une g… »

La barde leva la main. « Attends. » Son visage était sérieux. « Xena a toujours une raison pour faire ce qu’elle fait… et si elle vous demande de faire quelque chose, c’est qu’il y a une raison derrière ça. Pas parce qu’elle s’est dit que ce serait bien que vous fassiez quelque chose, d’accord ? Dans ce cas, elle voulait probablement qu’on allume un feu parce qu’on va finir par avoir du poisson ou du lapin ou quoi que ce soit, au dîner. »

« Oh. » Solari plissa le front. « Pourquoi elle ne l’a pas simplement dit ? »

Gabrielle soupira. « Elle déteste qu’on la remette en question. Elle déteste vraiment que tout le monde la remette en question, ce qui est basiquement ce qui s’est passé toute la journée. Je veux dire… elle n’a demandé à personne de s’impliquer dans tout ça et maintenant nous sommes là, et elle est responsable de nous tous. » Elle s’avança et s’installa à la table artisanale. « Alors… fais ce qu’elle demande et démarre un fichu feu là-bas… d’accord ? »

« D’accord », acquiesça Solari docilement, lançant un regard à Cesta et Frendan puis au petit four. « Je vais chercher du petit bois. »

« Je vais avec toi », dit rapidement Cesta tout en rejoignant Solari à la porte.

Un petit silence tomba alors sur la pièce tandis que Frendan avançait péniblement et s’installait sur le banc près de Gabrielle qui écrivait. Ailee, s’accroupit et examina le four, tandis qu’Ellis et Lista rangeaient l’espace pour installer des couchages et arranger leurs affaires.

« Est-ce que Xena est vraiment furieuse, Majesté ? » Demanda tranquillement Frendan.

La barde la regarda, mâchouillant pensivement le bout de sa plume. « Et bien… agacée, oui… pas furieuse comme dans vraiment en colère, non », répondit-elle. « Il en faut beaucoup pour la rendre vraiment furieuse. »

« Oh », dit la petite femme. « Tu sembles être vraiment douée pour gérer ça. »

Gabrielle s’interrompit et pencha la tête. « La gérer, tu veux dire ? Et bien… nous avons traversé beaucoup de choses… j’ai appris un truc ou deux. » Elle sourit d’un air désabusé. « Nous avons eu des moments… je pense que je me suis finalement rendu compte que le mieux c’est d’être honnête… nous étions furieuses l’une contre l’autre et ensuite nous attendions que l’autre dise quelque chose… et avec Xena, tu peux attendre un an, tu sais ? »

Frendan rit et pencha la tête.

« Alors je suis vraiment honnête et je lui demande ce que je veux savoir… et ça marche », finit la barde tout en reprenant son journal.

« Tu as déjà eu peur d’elle ? » Demanda doucement l’Amazone.

Gabrielle s’appuya sur ses coudes et fit tourner sa plume entre ses doigts. « C’est une question difficile… parce que, bien sûr, il y a eu des moments où j’étais morte de peur par des choses qui sont arrivées, et, oui, des choses qu’elle a faites. » Elle fit une pause, réfléchissant sérieusement à la question. « Je pense pouvoir dire que j’ai été effrayé par elle un bon nombre de fois, mais je n’ai jamais eu peur d’elle, si ça a du sens. »

« Oui », répondit tranquillement Frendan. « Mais je pense que tu es très courageuse. »

Gabrielle lui fit un petit sourire. « Merci. » Elle soupira et relut son entrée, puis elle gribouilla une note en bas.

Cesta et Solari revinrent avec du bois bien taillé et allèrent vers le four, le stockant avec expertise avant d’ajouter du déclencheur. L’Amazone brune fit une étincelle et le feu se mit à brûler régulièrement. « Ils pensent que nous sommes des païennes pour faire ça, à propos », cria-t-elle par-dessus son épaule à la Reine qui écrivait fermement.

« Bien… je vais être une païenne accomplie », marmonna Gabrielle. « Tu peux leur dire que ma religion me dicte de ne pas avoir faim après qu’on a œuvré pour leur sauver les fesses toute la journée. » Elle leva le regard quelques battements de cœur avant que la porte ne s’ouvre pour révéler le corps dégoulinant et couvert de boue de son âme-sœur. « Hum… salut. »

Xena passa la porte puis secoua la tête pour écarter les cheveux mouillés de ses yeux avant de révéler une brochette de poisson. « Quelqu’un veut bien prendre ça ? »

Des corps trébuchants faillirent submerger la guerrière et elle cligna tandis que des mains prenaient possession des poissons qui bougeaient toujours ; elle regarda par-dessus la tête des Amazones vers l’endroit où son âme-sœur refermait son journal et se levait. Le regard vert croisa le bleu et Gabrielle sourit chaleureusement, roulant un peu les yeux vers les autres femmes. « J’ai trouvé quelque chose d’intéressant dans la rivière. »

« Autre que ça ? » Demanda la barde en lançant un regard appréciateur aux truites.

Xena hocha la tête et s’avança, dégoulinant d’eau et de boue sur le sol couvert de paille. Elle se rapprocha de la barde et tendit la main. Obéissante, Gabrielle lui tourna la paume vers le haut et cligna en y voyant une petite pierre de la taille d’un gland.

Puis elle regarda de plus près et nota que la lueur de la chandelle se reflétait dans une ombre intense, riche et dorée. « Bon sang… ce n’est pas ce que je pense que c’est ? » Elle leva les yeux vers sa compagne. « Une pépite d’or ? »

La guerrière boueuse hocha la tête. « Ouais. » Elle regarda Solari. « Ça explique ces sacs et ces paniers lourds. »

Les Amazones se mirent autour d’elle et fixèrent la main tendue de Gabrielle. « Par la coiffe d’Artémis », dit Cesta dans un souffle. « Il doit y avoir ici assez d’or pour acheter Athènes. »

Xena ricana. « Essaye Rome, si ça te donne une indication. » Elle alla vers un coin de la grange et commença à retirer son armure et à la poser sur une cloison de stalle.

Gabrielle fit la grimace puis elle regarda les Amazones qui écarquillaient toujours les yeux. « Nettoyons et séchons tout ça… je ne sais pas pour vous mais moi je meurs de faim. » Elle les regarda s’éparpiller avant de refermer la main sur la pépite et d’aller vers sa compagne. « Tiens… » Elle essaya de rendre la pépite.

Xena la regarda puis vers les Amazones qui étaient agglutinées autour du four. « Non… c’est pour toi », murmura-t-elle doucement. « Tu pourrais demander aux marchands de la foire d’hiver d’en faire un collier si tu veux. »

« Tch Tch », énonça la barde en se rapprochant. « Tu vas ruiner ton image de grincheuse de cette façon, Xena. » Elle sourit et tapota le côté couvert de cuir humide. « Merci beaucoup d’avoir rapporté quelque chose pour le dîner, à propos. »

Le regard bleu se radoucit et un sourire ironique trouva son chemin sur les lèvres de la guerrière. « Ça m’a donné une occasion de me détendre un peu », admit-elle d’une voix basse tandis qu’elle délaçait et enlevait ses bottes. « Je vais aller rincer cette boue. »

Gabrielle s’agenouilla avec soin et retira la tunique bleue légère de leurs bagages avant de la lui tendre avec un sourire. « Je vais aller m’assurer qu’ils ne brûlent pas ces trucs. » Elle se releva puis s’agrippa à la cloison séparatrice tandis qu’une vague de vertiges faillit faire s’entrechoquer ses genoux. « Ouaouh. »

Les bras de Xena l’enserrèrent instantanément, la retenant et ôtant le poids de ses jambes tandis qu’elle clignait des yeux. « Doucement. »

La barde attendit un moment puis hocha la tête. « C’est bon… je vais bien. Ouaouh… je n’ai pas eu ça depuis un moment », murmura-t-elle. « Je présume que c’est parce que je n’ai pas mangé de la journée. »

« Bien vu. » La guerrière lui lança un regard sévère. « Avance là et assieds-toi… » Elle alla vers l’endroit où se trouvait leur pile de nourriture commune et elle en sortit deux de leurs barres de voyage, qu’elle tendit à la barde. « Tiens… mâche ça. »

Pour une fois, Gabrielle ne discuta pas. Elle prit une bouchée du snack sucré et fruité et elle mâcha, puis elle alla tranquillement jusqu’au banc que Xena lui montrait et elle s’assit, gardant un œil sur les Amazones affairées. Cesta, nota-t-elle, savait apparemment comment nettoyer et cuire le poisson et elle semblait faire du bon travail. Avec un soupir de soulagement, la barde s’installa pour attendre.

Xena la regarda, puis elle effaça l’air inquiet sur son visage et sortit à pas lents, se dirigeant vers l’abreuvoir. Elle était contente d’avoir attrapé le poisson et plus qu’un peu surprise et décontenancée de trouver la pépite dans le fond de la rivière, qui scintillait pour elle.

Cela signifiait des ennuis, ça c’était sûr, et pas juste avec Baracus. Si l’information fuitait qu’il y avait de l’or dans la région, il y aurait une ruée pour venir le chercher, des Grecs et d’autres et elle savait que si sa petite milice pouvait gérer un seul seigneur de guerre, c’était différent pour toute une armée.

Elle remplit un seau de l’eau froide et la versa sur sa tête, frottant ses cheveux pour en retirer les grains de sable du fond de la rivière. Elle fit ensuite une série d’éclaboussures, frottant la boue noire des rives de ses bras et jambes.

Des bruits de pas lui firent lever le regard et elle mit sa tête en arrière, rejetant les cheveux noirs mouillés hors de ses yeux avant de se concentrer dans la lumière faible et trouble. Une pause, puis. « Rebekah ? »

« Oui. » La voix de la jeune fille semblait nerveuse et peu sûre d’elle. « J’ai apporté ceci de la part de ma mère. » Elle s’avança un peu et tendit les mains, qui contenaient ce qui sembla être une miche de pain. « Elle a dit qu’elle se sentait mal à l’aise que vous fassiez tout pour nous sans avoir de souper. » Son regard fixa la forme trempée de Xena, couverte seulement de ses sous-vêtements en cuir et ses yeux s’écarquillèrent.

La guerrière posa le seau et s’avança, puis elle s’accroupit pour se mettre au niveau de la fillette. « C’est vraiment gentil de sa part. » Elle regarda par-dessus son épaule. « Tu veux bien l’apporter à l’intérieur ? J’ai les mains plutôt mouillées. »

Rebekah hocha la tête, un peu incertaine. « Je n’ai jamais vu quelqu’un prendre un bain comme ça », dit-elle, la curiosité l’emportant. « Ce n’était pas froid ? »

Xena sourit. « Oui… un peu… mais je viens d’aller pêcher dans la rivière… et c’était plutôt boueux… on n’a pas de baignoire là-dedans. »

« Tu es allée pêcher la nuit ? » Demanda la jeune fille, incrédule. « Tu as attrapé quelque chose ? »

La guerrière hocha la tête. « Assurément. » Elle se leva et montra la porte de la grange. « Viens… il faut que je me sèche. » Elle ouvrit la porte et regarda la jeune fille entrer avec précautions, regardant autour d’elle vers les environs plutôt étranges, puis elle la suivit. Son regard capta celui de Gabrielle et elle montra la fillette. « Sarah nous a envoyé du pain. »

Les Amazones levèrent les yeux et sourirent, tandis que Gabrielle allongeait ses jambes et se relevait pour aller vers Rebekah. « C’est vraiment gentil, Rebekah… merci de l’avoir apporté. »

La jeune fille lui tendit la miche de pain, qui était emballée dans un tissu. La barde le retira et exposa une surface marron brillante de ce qui apparut être deux tresses de pain. « Oh… comme c’est joli », complimenta-t-elle la jeune fille. « Je n’ai jamais vu du pain comme ça. »

Rebekah sourit et se détendit un peu. « Les mères le font… il y a des œufs, des raisins secs dedans… c’est mon préféré. »

« Ah oui ? » Gabrielle posa le pain sur sa table, consciente de l’odeur crépitante du poisson cuit qui se répandait maintenant dans la grange. « Et bien, ça doit être bon alors. » Elle prit le petit couteau qu’elle utilisait pour tailler ses plumes et elle coupa un morceau du petit bout, goûtant prudemment. « Mm. » Elle eut un son surpris, ravie du goût riche et sucré. « C’est bon. »

Une chaleur dans son dos s’avéra être une Xena curieuse qui regardait par-dessus son épaule. La barde coupa une autre petite tranche et la tendit à son âme-sœur qui la prit entre ses dents avec une expression circonspecte. « Vas-y… c’est bon. Tu vas aimer. »

Xena lui lança un regard mais mâcha le petit morceau et cligna des yeux. « Ah oui c’est bon. » La guerrière s’était changée pour sa tunique sèche et ébouriffait ses cheveux noirs pour les sécher dans la lumière de la chandelle. « Tu veux te joindre à nous pour le dîner ? » Demanda-t-elle à Rebekah.

La fillette eut l’air surpris. « Oh… je… heu… » Elle regarda autour d’elle. « Je n’ai jamais… » Ensuite elle s’interrompit et réfléchit. « C’est ça que tu fais quand tu es seule dans les bois ? » Demanda-t-elle à Xena en la regardant avec une franche curiosité.

« En quelque sorte », répondit la guerrière. « Nous sommes habituellement dehors, pas dans une grange, mais nous attrapons des choses et nous les cuisinons, oui, si c’est ça que tu veux dire. » Elle poussa doucement son âme-sœur vers la table basse artisanale que les Amazones avaient fabriquée et où elle se tassaient. « Allons… ça ne te fera pas de mal. » Elle sourit à Rebekah.

La jeune fille se rendit et avança timidement vers la table. « Très bien… » Elle s’assit à un bout, les yeux écarquillés vers les Amazones, qui lui souriaient en retour. « Bonté divine, vous êtes toutes nues. »

Gabrielle rit doucement tout en s’asseyant près d’elle, très consciente de la main chaude sur son dos. « Pas vraiment. » Elle posa le pain sur la table, près des planches en bois qui contenaient le poisson et un assortiment d’autres nourritures qu’elles avaient trouvées.

« Vous dites une prière pour remercier le Seigneur avant de manger ? » Demanda Rebekah.

« On devrait la dire à Xena », dit Solari en riant. « C’est elle qui a pêché le poisson. » Elle tendit la main et trancha proprement le pain avec son couteau de ceinture. « Et elle nous botterait sûrement les … »

« Solari. » Gabrielle lui lança un regard.

« Euh… rotules. » L’Amazone sourit à sa Reine, prenant une tranche de pain pour y ajouter un peu de truite à son tranchoir, avec quelques fruits secs.

« Tiens. » Feldan posa une assiette de voyage devant Rebekah et partagea du poisson pour elle. « Ta maison, c’est la grande au coin, n’est-ce pas ? »

La jeune fille hocha la tête et prit un morceau de poisson, le goûtant avec précautions. « Oh… » Elle mordilla avec plus d’entrain. « C’est vraiment bon… mère nous fait toujours du poisson bouilli. »

Tout le monde tressaillit. « Et bien… » Dit Gabrielle d’un air songeur. « Si tu le manges froid avec de la sauce, ce n’est pas si mauvais. »

« Non… on le mange chaud », lui dit Rebekah. « Avec de l’aneth. »

Xena goûta son poisson, puis elle eut un signe de tête approbateur pour Cesta. « Beau travail. »

« Merci. » La rouquine se rengorgea. « Notre village est côtier, alors nous avons beaucoup de fierté pour nos poissons… et nous avons les meilleurs coquillages en été. » La conversation tourna sur les différences entre leurs villages et Rebekah écouta à peine, mordant son poisson en regardant les visages avec fascination jusqu’à ce que la porte s’ouvre et que des voix mâles profondes s’élèvent. Elle se raidit, les yeux agrandis.

« Il est temps que vous reveniez les gars. » Xena regarda par-dessus son épaule pour voir son frère, Johan et un Jessan à l’air très grognon. « Qu’est-ce que vous avez fait par Hadès… un mariage avec l’un d’eux ? »

« Ha ha. » Toris lui lança un regard noir. « Non… on a été coincés dans un débat. » Tous les trois se rapprochèrent à grands pas lents et se laissèrent tomber de l’autre côté de la table. « Hé… d’où vient le poisson… » Le regard bleu cilla et croisa son jumeau de l’autre côté de la table. « Oh… question idiote… merci, sœurette. »

Xena s’appuya sur le support de stalle et lui fit un signe de tête gracieux. « A ton service. » Elle remarqua que Rebekah fixait Jessan la bouche ouverte et elle sourit tranquillement. « C’est mieux que d’être dans cette cage, pas vrai Jess ? »

« Oh s’il te plait », marmonna l’être de la forêt, la bouche pleine de truite. « C’était pire que la fois où notre groupe d’entraînement est resté bloqué dans un marais à cochons et a dû être sauvé. » Ses yeux dorés trouvèrent Rebekah et il cligna. « Hé… c‘est une gamine », fit remarquer Jessan. « Tu ne vas pas me demander de te montrer mes griffes, hein ? »

La jeune fille secoua la tête avec emphase.

Jessan sourit, montrant toutes ses dents blanches impressionnantes. « Génial. »

« Rebekah nous a apporté ce pain. » Gabrielle masqua un sourire et montra le pain à moitié mangé. « Essayez… c’est vraiment bon. » Elle s’étira un peu. « La journée a été longue… »

« Je suis d’accord avec ça. » Johan soupira intérieurement, mâchant une tranche de pain couverte de poisson. « Fillette, ça fait plus d’aventures que ces os ont vues dans une vie de chien. »

« Et ce n’est pas fini », dit Solari en soupirant. « Je devrais le savoir… je me suis dit, hé… deux jours, on sort les gars, on file d’ici. » Elle secoua la tête. « J’ai oublié qui on avait avec nous. »

« Hé ! » Protesta Gabrielle. « Ce n’est pas de ma faute si les choses sont devenues si compliquées ! »

Tous la regardèrent.

La barde fit la moue et regarda son âme-sœur. « N’est-ce pas ? »

Xena la laissa attendre un moment puis elle sourit et l’entoura de ses bras, l’attirant pour l’amener contre sa poitrine. « Non », lui dit-elle. « C’est de ma faute », lui dit-elle, puis elle lança un regard vers les autres. « Compris ? »

Tout le monde rit et reprit le repas. Quand ils eurent terminé, Xena regarda de l’autre côté de la table. « Aileen, tu veux bien ramener Rebekah chez elle, s’il te plait… et dire à sa mère qu’on la remercie pour le pain ?

« S’il te plait ? » Un léger murmure chatouilla ses oreilles et elle sentit un petit coup dans ses côtes.

« Bien sûr… » Aileen sourit à la fillette. « Viens… » Elle emmena Rebekah à la porte et l’ouvrit ; la jeune fille se tourna vers eux.

« Merci », dit-elle avec précautions.

Ils lui firent signe et regardèrent la porte se refermer.

Gabrielle se nicha un peu plus et la poussa à nouveau. « C’était très subversif. »

Le regard bleu battit des cils innocemment. « Subversif ? Mais Gabrielle… tout ce que j’ai fait c’est l’inviter à manger avec nous. » Puis la guerrière sourit et regarda autour d’elle. « Alors… l’hébergement est intéressant. » La grange était haute de plafond et bien faite, avec des alcôves de foin dans chaque coin, et des stalles bien solides dans le périmètre. La zone au centre était dégagée et avait des poutres avec des anneaux épais en acier pour attacher les animaux. La plupart des stalles étaient occupées par des bêtes qui mâchaient placidement, dont quelques-unes lançaient des regards en coin vers Jessan.

« Relax », leur dit-il, en rotant légèrement et en tapotant son estomac. « J’ai déjà mangé. »

Tout le monde rit un peu puis ils se regardèrent les uns les autres. « Alors… on tire à la courte paille ou quoi ? » Finit par demander Solari avec ironie.

Xena lâcha un rire bas. « Dix ans à être un seigneur de guerre m’ont appris une chose importante. » Elle se mit sur un genou puis pris dans ses bras une Gabrielle surprise et elle se releva. « Quand on parle de dormir… ne tirez jamais à la courte paille. » Elle traversa la pièce au sol jonché de foin et grimpa l’échelle fine vers l’alcôve de foin la plus proche, les balançant toutes les deux avec une grâce fluide et puissante tandis qu’elle montait. Une fois au sommet elle se retourna, les observant tous qui avaient la bouche béante, puis elle leur sourit. « Bonne nuit. »

Elle se fraya un chemin avec précautions sur la surface inégale et elle installa son fardeau dans le coin au fond, sur un tas particulièrement confortable de foin.

« Tu sais. » Gabrielle la regardait affectueusement. « Il y a des moments où j’aime vraiment beaucoup ce truc du seigneur de guerre qui transparait. »

Xena mit les mains sur ses hanches et haussa un sourcil. « Oh vraiment ? » Ronronna-t-elle.

« Viens par ici. » La barde lui fit un signe d’un doigt replié.

La guerrière se laissa lentement tomber sur un genou, puis elle s’étira sur un côté, allongeant ses longues jambes, la tête posée sur une main, assez près de son âme-sœur pour sentir la chaleur qui émanait de sa peau. « Ouuuuuuui ? » Elle traîna sur le mot par taquinerie.

Gabrielle l’étudia dans la lumière très diffuse qu’apportaient les chandelles qui vacillaient en bas. Elle tendit la main et caressa doucement la joue de la guerrière, laissant ses doigts glisser dans les cheveux noirs tandis qu’elle se mettait sur un coude, se penchait en avant et l’embrassait.

Avec le goût des épices utilisées par Cesta et le soupçon piquant de raisin du pain, elle sentit les cheveux doux et soyeux qui bougeaient sous ses doigts tandis qu’elle se rapprochait, glissant une main le long de sa hanche. Elle ouvrit les yeux lorsqu’elles se séparèrent un instant et elle vit les yeux bleu clair s’assombrir et le léger sourire taquin sur les lèvres de Xena tandis que la guerrière l’étudiait.

Elle se sentait si attirante, reflétée dans ces yeux. C’était un très bon sentiment, qui mit des patches solides sur l’insécurité qu’elle avait ressentie après avoir commencé à afficher sa grossesse, et qu’elle était embarrassée et peu sûre de savoir quoi attendre de sa compagne. Mais Xena ne l’avait jamais laissée tomber… ne lui avait jamais fait sentir qu’elle était affreuse ou non voulue, pas même une seconde. Elle l’aimait pour cela.

Elle l’aimait pour beaucoup de raisons, bien sûr. Mais ça en était une d’elles. « Tu sais que je t’aime vraiment », murmura-t-elle en laissant son regard le montrer.

Xena écarquilla un peu les yeux et cilla. « Même quand je suis ronchonne ? » Demanda-t-elle d’un ton léger.

« Oui », répondit la barde simplement, se penchant en avant pour l’embrasser, et se retrouvant, de manière inattendue, enveloppée dans une chaleur emplie de l’odeur du coton tandis qu’elle se sentait soulevée et blottie dans des bras puissants. Elle laissa ses doigts parcourir la peau de Xena, écartant les bords de la tunique pour les glisser en dessous, tandis qu’elle sentait la chaleur de leur connexion l’imbiber comme la lumière du soleil.

Je me demande… se dit-elle tandis que la main de Xena traçait un chemin excitant le long de son dos. Si le bébé peut ressentir cela.

Elle l’espéra.

Elle espéra aussi se souvenir de ne pas couiner. Autrement, ça allait être un de ces matins embarrassants par Hadès.

Xena s’appuya contre son matelas impromptu et regarda paresseusement la lumière de la lune qui traversait les hautes fenêtres de la grange. C’était l’aube bientôt et elle était confortablement blottie avec Gabrielle, savourant ce petit moment de paix avant le démarrage de ce qu’elle savait être une journée frénétique.

Tout le monde dormait. Elle pouvait compter trois ronflements masculins et quatre féminins, et elle pensa nonchalamment accorder chaque ronflement avec son propriétaire, puis elle décida qu’elle s’en fichait un peu. Elle seule était réveillée pour entendre le doux hululement d’un hibou dans les poutres, ses yeux translucides se tournant en permanence vers elle et saisissant la lumière faiblissante de la lune.

Elle seule était réveillée pour sentir l’odeur forte de la pluie dans l’air et entendre le léger grondement du tonnerre qui pourrait, possiblement, leur offrir un peu de répit, dépendant de si Baracus décidait de chevaucher dans une tempête ou pas.

Elle seule était réveillée pour sentir le mouvement subtil sous ses mains protectrices, tandis que le bébé de Gabrielle se réveillait aussi et remuait, bougeant dans des culbutes paresseuses qui pressaient inégalement contre le ventre de la barde.

C’était un beau moment de la matinée. Xena sourit à la lune et embrassa affectueusement la tête posée sous son menton. Un crépitement au-dessus de sa tête attira son regard tandis que la pluie commençait à tomber et que la brise apportait une senteur riche d’eau et de terre, et de l’humidité du bois. Le bébé bougea à nouveau et elle se demanda s’il pouvait entendre le tonnerre et sentir la pluie comme elle… personne ne le savait vraiment.

Personne ne se souvenait, du moins pas quand ils étaient éveillés. Xena se souvint d’un enfant qui avait grandi avec elle à Amphipolis et qui était, depuis ses premières années, effrayé par les orages presque au point d’en être irrationnel. Elle avait appris plus tard de Cyrène que l’enfant, à moins d’un mois de sa naissance, avait vécu une des pires tempêtes de l’histoire du village et que la moitié des bâtiments avait été détruite y compris celui dans laquelle sa mère s’était abritée.

Alors… qui savait ? Peut-être que le bébé pouvait entendre le grondement… elle semblait assurément entendre les chants et elle roulait sur elle-même quand Xena commençait à chanter pour elle.

Elle. Oui, elle. La guerrière leva les yeux au ciel. Elles avaient tendance à faire ça toutes les deux, comme si ce n’était pas dû à la chance mais à une connaissance qu’elles avaient. Des désirs pour des réalités, mais Xena se retrouvait intensément curieuse au sujet du bébé, se demandant à quoi il pensait, ce qu’il faisait… est-ce qu’il serait intelligent ? Joli ? La guerrière regarda Gabrielle et sourit. Oui, probablement les deux… s’il tenait de sa mère.

Elle essaya de ne pas être trop excitée mais parfois elle ne pouvait l’empêcher, souhaitant que les mois passent plus vite pour qu’elle puisse, enfin, rencontrer cet enfant et enfin tenir sa propre enfant dans ses bras, sans crainte ou bien… Xena pinça les lèvres. Sans s’inquiéter de vouloir la tuer.

Elle se demanda si Gabrielle pensait à cela. Si la barde la laisserait à contrecœur faire partie de la vie de l’enfant à cause de ça. Ou bien Gabrielle avait-elle peur elle-même étant donné ce qui était arrivé auparavant ?

La guerrière soupira en silence. Cette fois c’était différent. Il n’y avait pas de Dahak, ni d’influence surnaturelle, juste une grossesse normale, très ordinaire, qui se passait étonnamment bien. Même Lila en avait été envieuse.

« Je te veux là-bas avec moi », avait déclaré Gabrielle, tandis qu’elles marchaient sur la route de Potadeia.

« Gabrielle, c’est juste ta famille… je sais qu’ils vont bien le prendre », avait argué Xena. « Viens maintenant. »

« Xena… » La barde avait tiré sur une de ses épaules cuirassées, la forçant à se retourner dans la selle et à la regarder. « S’il te plait ? » Elle avait adouci sa voix. « J’ai besoin de toi là-bas. »

Elle s’était un peu penchée et avait embrassé la barde sur le front. « D’accord. » Elle avait contenté sa compagne. « Je vais me mettre derrière toi et je vais leur faire le numéro « du regard menaçant », d’accord ? »

« D’accord. » Gabrielle avait repris sa prise serrée et pressé son visage sur le dos de Xena, la laissant en place jusqu’à ce qu’elles arrivent sur la place principale de Potadeia, aux cris d’accueil joyeux des habitants. Lila les avait repérées et s’était précipitée vers elles.

« Gabrielle ! » Avait-elle couiné en attendant que la barde se glisse à bas du dos élevé d’Argo pour l’embrasser. « Hé… on ne t’attendait pas… mais c’est génial que tu sois là. » Puis elle avait levé les yeux. « Bonjour, Xena. »

« Bonjour. » La guerrière lui avait souri tandis qu’elle descendait de cheval. « On était sur le chemin de la maison, on s’est dit qu’on allait passer. »

« C’est génial… et crois-le ou pas, nous allions envoyer un mot là-bas, sœurette… on espérait que tu nous aides avec un petit problème », lui avait dit Lila, tout en regardant Xena passer Argo à un garçon des écuries et mettre leurs sacs sur son épaule. « Alors notre timing est parfait. »

« Vraiment ? ». Gabrielle avait eu l’air flatté. « Bien sûr… je vais vous aider si je peux… de quoi s’agit-il ? »

Lila lui avait pris le bras tandis qu’elles avançaient à pas lents vers la maison de leurs parents. « Tu te souviens de ton amie Seraphim ? On dirait bien qu’elle a fugué pour rejoindre une espèce de secte bizarre… ses parents espéraient que tu puisses la retrouver et voir ce qui se passe là-bas. »

« Seraphim… dieux… je ne l’ai pas revue depuis… » Gabrielle avait réfléchi. « Des années… elle était chez ses tantes quand je suis partie… » Elle avait tourné son regard vers Xena, qui avançait silencieusement à côté d’elles. « Ça ne devrait pas demander beaucoup de temps pour la retrouver… elle est vraiment gentille, Xena… je me suis beaucoup amusée avec elle en grandissant. »

« Bien sûr », avait dit Xena d’un ton ordinaire. « Ça semble facile. » Ne sachant pas à l’époque combien ces mots reviendraient la hanter. « Tu penses qu’elle va se souvenir de toi ? »

Gabrielle avait ri. « Oh oui… on se mettait dans plein d’ennuis elle et moi… elle va se souvenir. »

Elles étaient allées au domicile de la famille où Hécube les avait chaleureusement accueillies, serrant sa fille dans ses bras et lançant un regard à Xena qui avait convaincu la guerrière qu’elle recevait presque le même traitement.

« Par la Grande Athena… c’est bon de te revoir, ma fille… » Hécube les avait poussées à l’intérieur. « Venez… je préparais justement le repas… on dirait bien que vous en avez besoin toutes les deux. » Lila était partie chercher son fils et elles s’installèrent dans la petite salle à vivre après qu’Hécube se fut affairée avec des assiettes de caille froide en tranches et de racines grillées.

« Alors », avait-elle dit, en s’asseyant avant de prendre une bouchée. « Comment ça va vous deux ? »

Les regards vert et bleu s’étaient croisés avec ironie. « Comme d’habitude… » Avait répondu Xena, après qu’il fut apparent que son âme-sœur ne le ferait pas. « Nous étions à l’ouest d’ici… un petit problème à régler… ensuite nous nous sommes dirigées vers la maison. »

« Oh ? » La femme aux cheveux gris avait penché la tête. « Vraiment ? Nous ne pensions pas vous revoir aussi tôt… vous vous installez pour l’hiver ? »

Gabrielle avait mordillé une racine. « Heu… on peut dire ça, oui… nous… heu… » Elle avait pris une inspiration et l’avait relâchée. « Nous avons décidé de traîner là-bas pendant quelques temps… peut-être jusqu’au printemps…. On verra. »

Les yeux de sa mère avaient brillé. « Ce sont de bonnes nouvelles. » Elle avait souri. « Je veux dire, je sais que tu apprécies les aventures, Gabrielle, mais ça me fait plaisir d’entendre que tu penses à te poser un moment… tu ne sais pas comme je m’inquiète pour toi quelquefois. » Son regard était passé sur Xena. « Ne le prends pas mal, Xena… je sais que ma fille est entre de bonnes mains. »

Xena lui avait retourné son bref sourire et avait mis un bras autour de la taille de son âme-sœur, sentant la tension dans le corps près d’elle. « Je ne le prends pas mal, Hécube… » Avait-elle répondu d’un ton neutre. « C’est dangereux là-dehors et je suis contente que nous rentrions à la maison, surtout en ce moment. »

Gabrielle lui avait donné un coup de coude dans les côtes avec outrage, mais Xena s’était dit que soit elle démarrait cette conversation soit elles allaient échanger des nouvelles sur le temps avec sa mère pour le reste de l’après-midi, et elle rayonna innocemment à la vue de l’air déconcerté de son âme-sœur.

« Surtout en ce moment ? » Hécube avait saisi rapidement. « Qu’est-ce qui se passe ? »

« Hum. » Gabrielle s’était éclairci la voix, repoussant ses cheveux derrière ses oreilles un peu nerveusement. « Et bien, en fait ce sont de bonnes nouvelles… »

« Tu as fini par avoir des vêtements corrects ? » Avait demandé sa mère avec délice. « Oh Gabrielle… je suis tellement contente… j’ai remarqué que tu portes une chemise vraiment jolie et je pensais que c’était juste le temps… »

La barde avait automatiquement baissé les yeux vers la chemise blousante douce et couleur vert d’eau que Xena lui avait joyeusement trouvée après qu’elle eut fait un commentaire de plus sur quand ça commencerait à se voir. « Heu… et bien, merci… c’est gentil… oui… mais… heu… »

« Je pense que ça rehausse vraiment la couleur de ses yeux… pas vrai ? » Avait ajouté Xena innocemment. « Tu ne penses pas que ça l’entoure d’une certaine lueur ? » Elle avait reçu un autre coup de coude pour ça et un regard noir bardique en même temps que des dents qui grincent.

« Et bien, oui… en fait. » Hécube s’était levée et s’était avancée, posant une main sur le menton de Gabrielle pour lui tourner le visage vers la lumière. « J’avais remarqué… mais ma chérie, pourquoi tu tapes la pauvre Xena ? Je suis sûre que tu lui fais mal… qu’est-ce qu’elle a fait pour mériter ça ? »

Gabrielle avait soupiré. « Elle essaie de m’aider. » Elle avait levé les yeux vers une guerrière au sourire qui lui fendait le visage. « Rappelle-moi ça la prochaine fois que je te demande d’être avec moi pour une conversation sensible, d’accord ? »

Sa mère avait eu l’air très intrigué. « Gabrielle, qu’y a-t-il ? Tu as décidé d’ouvrir un commerce ? »

« En quelque sorte. » La barde avait regardé par la fenêtre puis vers sa mère. « Je suis enceinte. »

Le visage d’Hécube était une combinaison de confusion et de délice. « Oh ? Vraiment ? Tu veux dire que tu… oh bon sang. » Elle s’était assise brusquement sur la chaise près d’elles. « Oh bon sang. »

Elles avaient attendu un moment, juste pour voir si elle allait dire autre chose puis elles avaient commencé à parler en même temps. « Nous sommes vraiment… » Avait sorti Gabrielle.

« C’est génial… » Avait balbutié Xena au même moment, puis elles s’étaient regardées et avaient ri. « Tu es la première de la famille à le savoir », avait tranquillement ajouté la guerrière. « Nous ne nous sommes pas encore entraînées. »

Hécube cligna des yeux à ces mots et prit une inspiration. « C’est vrai ? » Elle s’était recomposée et avait attrapé la main de Gabrielle. « C’est merveilleux… je ne pensais pas que tu… » Ensuite, enfin, elle sembla faire le lien et son regard alla vers Xena. « Ah… »

C’était toujours le mauvais moment à passer avait songé Xena. Quand ils s’apprêtaient à se rendre compte que les Princesses Guerrières, peu importe leurs talents, ne donnaient pas ‘paternellement’ naissance à des enfants. « Mon frère nous a fait le grand honneur », avait-elle aisément répondu, s’étant entraînée pour cette partie au moins.

« Oh ! Bien sûr… comment… euh… euh… » Hécube avait vainement cherché le mot.

« La logique ? » Avait hasardé Gabrielle. « Je veux dire… » Elle passa ses doigts dans les boucles noires de Xena et les souleva. « Ils se ressemblent non ? »

« Oh… oui, oui, c’est vrai… » Sa mère avait vigoureusement hoché la tête. « Oui, et bien… ça a du sens… C’est merveilleux, Gabrielle… tout simplement merveilleux. »

Une pause.

« C’est merveilleux, pas vrai ? »

« Oui, ça l’est », avait répondu sa fille dans un soulagement tranquille. « Je ne pourrais pas être plus heureuse », avait-elle rassuré sa mère. « J’ai vraiment hâte que ça se termine… et je sais qu’il ou elle va avoir deux grands-mères vraiment géniales. »

« Oh bon sang… c’est vraiment dur à absorber… » Hécube avait soupiré. « Je ne suis toujours pas habituée à ça avec ta sœur. » Elle avait levé les yeux. « Est-ce que tu prends soin de toi, ma chérie ? Tu m’as l’air très mince… tu veux un peu de soupe ? Et pourquoi pas du pudding au fruit… pourquoi tu ne mets pas tes pieds en l’air… »

« Maman… » Avait protesté Gabrielle.

« Et bien, tu dois prendre soin de toi… pas vrai, Xena ? » L’avait interrompue Hécube.

Un grand sourire de la part de la guerrière. « Absolument, Hécube… je ne pourrais pas être plus d’accord avec toi », avait déclaré Xena avec un hochement ferme de la tête. « Dis-lui. »

« Ne commence pas ! » La barde avait secoué un doigt dans sa direction. « Je ne vais pas être chouchoutée pendant neuf mois ! » Leur avait-elle dit d’un air sévère. « Alors… arrêtez ça. » Un autre mouvement du doigt. « Arrête de faire cette grimace, Xena. » Une pause. « Xena… je te préviens. »

Mais à la fin elle avait cédé et s’était nichée contre la poitrine de la guerrière avec un soupir, regardant sa mère d’un air désabusé. « Je pense que j’en ai fini avec les aventures pour un moment, maman. »

Hécube avait hoché la tête. « Je suis bien d’accord… et assure-toi qu’elle va bien, Xena. »

La guerrière avait ri. « Oui, maman. »

Cela causa un petit silence surpris. « Et bien, j’appelle Cyrène maman », avait dit Gabrielle en sentant l’agacement. « Alors je présume que c’est juste… pas vrai ? »

Il avait fallu un moment puis Hécube avait souri. « Oui, je suppose que oui. » Son regard s’était adouci tandis qu’elle observait la compagne de sa fille. « Je suppose que oui. »

Xena sourit en se souvenant avec tristesse, se rappelant de la fois suivante où elle avait vu les parents de Gabrielle. Après qu’Hope fut venue là-bas et se fut nourrie de leur cauchemar, les convainquant qu’elle…

Et bien, c’est ce qu’ils avaient toujours pensé, non ? Xena déglutit. Le départ de Potadeia n’avait pas été plaisant et elles n’avaient plus parlé à la famille de Gabrielle depuis. Peut-être que maintenant elles auraient une chance de remettre un peu les choses en ordre.

Le bébé bougea à nouveau, faisant apparemment des culbutes dues au contact et Gabrielle remua un peu, perturbée. Xena l’attira un peu plus contre elle, puis elle se mit à chanter une mélodie basse et douce de son enfance. Il fallut quelques minutes mais le bébé se calma et la guerrière sourit.

C’était résolument différent cette fois. Le tonnerre roulait au-dessus de leur tête et la pluie redoubla, le bruit au-dehors passant du battement de l’eau sur la terre à un léger éclaboussement alors que des mares se formaient. Xena posa sa tête sur la paille et s’offrit un court instant un sentiment d’aise.

Gabrielle cligna d’un air ensommeillé et tourna la tête pour pouvoir regarder sa compagne. « Salut. » Elle bâilla en faisant un léger bruit. « C’est la pluie que j’entends ? »

« Mm hmm », confirma Xena. « Ça vient de commencer. »

« Tu penses que ça va tout mouiller ? » Demanda la barde.

Un haussement d’épaules. « Sais pas… peut-être. »

« Tu n’étais pas en train de chanter, si ? »

« Oui oui. »

« Tu sais, Xena… je me souviens de jours où toi et moi nous n’avions pas autant de conversation entre le lever et le coucher du soleil. »

Xena soupira. « Oui. »

« Tu deviens une vraie pipelette », murmura Gabrielle, en riant un peu. « Qui l’eut cru. » Elle sourit en sentant le rire trembler dans le corps de sa grande âme-sœur. « Mm. » Elle ferma les yeux dans une joie tranquille, savourant seulement la sensation de peau chaude sous elle et le bruit régulier du cœur de Xena. Elle était en sécurité ici.

C’était la maison.

La mienne.

Elle faillit se remettre à rire malgré la pluie.

Ou peut-être à cause d’elle. Tout ce qu’elle savait c’était que c’était très bon d’être avec Xena et de ressentir leur relation, leur amitié qui les enveloppaient si solidement. Soudain, elle sentit une vague presque irrépressible d’excitation et elle souhaita pouvoir accélérer les deux mois à venir, juste pour voir le visage de Xena quand on lui présenterait leur enfant.

Elle pouvait presque le voir si elle fermait fort les yeux. La guerrière aurait d’abord ce genre de sourire narquois et satisfait, ensuite, Gabrielle le savait, ces yeux bleus se concentreraient sur le bébé et toutes sortes de choses intéressantes passeraient sur le visage expressif de la guerrière. Elle finirait avec ce sourire franc et ouvert que la barde voyait rarement et ses yeux s’éclaireraient.

Oui. Je veux le voir. Avec un soupir satisfait, elle leva les yeux. « A quoi tu penses ? »

Xena bâilla. « A comment le temps passe fichument lentement », admit-elle, en caressant le ventre de la barde. « Je me demande si le bébé va arriver plus tôt si je lui tends du pain aux noix ? » Dit-elle d’un ton songeur et sérieux.

« Ha ha ha… et si on lui tendait des boulettes sucrées ? » Répliqua la barde en donnant un petit coup dans les côtes de son âme-sœur. « Ça marche dans les deux sens. »

Un rire. « Oui, c’est vrai », admit aisément Xena.

Elles s’interrompirent et se regardèrent, on n’entendit plus dans l’alcôve que leurs deux respirations. Puis Gabrielle reposa sa tête et ne dit rien du tout, de crainte que les mots apportent des dénégations et elle n’en voulait pas. Le silence serait parfait.

La pluie tomba encore plus fort, battant avec un rythme insistant.

La chouette hulula, les regardant avec contentement.

Une brise fraîche souffla, lourde d’humidité et de possibilités.

********************************

Xena était debout contre l’encadrement de la porte et regardait les torrents d’eau qui tombaient et qui trempaient le village, envoyant des flots rapides d’eau sur le sol détrempé. Derrière elle, ça bougeait affreusement.

Les Amazones faisaient les cent pas, Johan déprimait et Jessan travaillait avec Toris pour nourrir les chevaux affamés.

Seule Gabrielle était calme, installée à sa table, la tête posée sur une main tandis qu’elle écrivait dans son journal. De temps en temps elle levait les yeux et étudiait les mouvements agités, secouait la tête, jetait un coup d’œil à la silhouette calme de son âme-sœur et se remettait à écrire.

Xena se contentait de regarder la pluie, plutôt bien convaincue que Baracus n’allait pas chevaucher dans ce mauvais temps, d’une part, et d’autre part, il avait à traverser deux grandes rivières, et avec cette averse puissante, il risquait de trouver des flots impromptus. Qui pouvaient emporter cinquante hommes et cinquante chevaux en moins de temps qu’il n’en fallait pour y penser, et de ce qu’elle savait de ce seigneur de guerre, il n’était pas stupide.

Malheureusement, cela les maintenait ici, avec peu de choses à faire à moins qu’elle ne lance des entraînements pour lesquels elle n’était pas d’humeur, ou qu’une urgence inattendue arrive.

Xena retint son souffle alors que les mots se formaient dans son esprit, tressaillant et jetant un coup d’œil alentours avec une expression de douleur.

Rien ne se passa. Elle se détendit à nouveau et retourna son regard vers la cour. De l’autre côté de la place boueuse, elle pouvait voir la salle de prières, bien éclairée de l’intérieur, et si elle se concentrait, elle pouvait presque entendre les voix qui montaient et descendaient des gens à l’intérieur.

Cela lui semblait étrange qu’ils passent toute la journée enfermés, à réfléchir et à parler des dieux. Ou leur dieu unique dans ce cas présent. Xena ne trouvait jamais les dieux assez intéressants et elle mettait ces gens dans la même catégorie que celle des autres fanatiques religieux.

Comme les Vierges d’Hestia. Ça c’était une drôle de dévotion. Xena rit pour elle-même et secoua la tête. Mais elles semblaient en paix, comme l’étaient la plupart des dévots qu’elle avait jamais rencontrés, alors peut-être qu’il y avait quelque chose derrière ça. Elle se retourna en sentant Gabrielle s’approcher et elle regarda la barde qui vint se mettre près d’elle et s’appuyer contre son épaule. « Salut. »

« Il pleut toujours, Xena », dit Gabrielle.

« Je sais », répondit son âme-sœur. « Ça ne devrait pas baisser avant un moment… nous allons probablement avoir un peu de répit jusqu’à ce que ça change. »

Les yeux verts passèrent lentement sur les Amazones qui faisaient les cent pas puis de nouveau sur elle. « Et… tu considères ça comme un répit, si je comprends bien ? »

La guerrière eut un rire ironique. « Je pourrais leur donner quelques leçons, je présume… mais je n’avais pas vraiment le cœur à ça. » Elle dirigea son regard au loin. « Le mauvais temps peut-être… mais je suis juste d’humeur paresseuse aujourd’hui. »

Gabrielle soupira. « C’est vraiment une bonne journée pour rester à l’intérieur… à griller quelques pommes… » Son regard passa sur la grande silhouette de Xena. « A raconter quelques histoires. »

Leurs regards se croisèrent et elles sourirent ensemble. « Mm… je pense que j’aime bien cette idée », répondit Xena. « Je souhaite que tout ce fichu truc soit derrière nous. »

« Jessan… pourquoi tu as la tête dans un seau ? » La voix intriguée de Toris attira leur attention. « Qu’est-ce que tu fais ? »

« Corlffrnf ofsf. » Les mots sortirent comme des bulles, suivis par une tête velue et détrempée. « Ah… c’est mieux. » Il se retourna et eut un regard noir pathétique et désabusé pour Xena et Gabrielle. « Il faut que je vous parle à toutes les deux au sujet de… hum… l’énergie… une fois. »

Les regards bleu et vert se croisèrent et deux paires de sourcils se haussèrent. « Et bien… » Xena montra le mauvais temps. « Maintenant c’est aussi bien. Vas-y. »

Jessan lança un regard vers les Amazones, vers Toris, vers Johan puis vers elles deux. « Euh… maintenant c’est peut-être pas aussi… heu… »

« Allons Jess… il n’y a que des amis ici. » Xena alla vers une barrique d’eau et se percha dessus, balançant ses longues jambes avant de les croiser aux chevilles. « On a le temps… et il n’y a pas grand-chose d’autre à faire à moins que vous les gars, vous vouliez faire une démonstration de lutte. » Elle garda son visage sans expression.

Un couinement. Jessan ferma sa mâchoire sur ses crocs en entendant le son bizarre. « Euh… et bien… d’accord… si tu le dis. » Il passa un doigt dans son pelage mouillé et secoua la tête. « Vous… heu… vous savez comment mon peuple… peut ressentir en quelque sorte… des émotions puissantes, pas vrai ? »

Gabrielle s’était approchée et s’appuyait maintenant sur la cuisse de Xena, l’observant. « Oh oui… bien sûr qu’on le sait. » Elle traça paresseusement un dessin sur la peau bronzée et sentit la main de la guerrière qui démarrait un massage léger dans son dos.

Jessan toussa puis s’assit, croisant les jambes en s’éclaircissant la voix. « Laissez-moi… essayer d’aborder ça sous un autre angle. » Il se gratta la mâchoire, conscient des regards maintenant intéressés des Amazones et de Toris. « Non… oubliez… juste heu… »

« Non non… continue. Tu te débrouilles bien », protesta Xena en descendant son massage, sentant le corps de la barde pressé contre elle. « Vraiment. »

Jessan leva les yeux vers elle et se mordit la lèvre. « Tu fais ça exprès… » Aboya-t-il d’un ton accusateur.

Xena lui sourit diaboliquement, se mettant à rire tandis que Gabrielle levait les yeux vers elle avec une expression intriguée.

« Quoi ? » Demanda la barde. « De quoi il parle, Xena ? »

La guerrière se contenta de rire, se tenant les côtes, appuyée contre la paroi. Finalement, elle s’avança et murmura dans l’oreille de sa compagne. Qui vira promptement au rouge betterave en même temps que le reste du visage de Gabrielle.

« Oh… pets de Centaure. » La barde se couvrit les yeux. « Ça explique que ta mère ait fait une remarque pendant notre union », accusa-t-elle Jessan, dont le museau avait pris une teinte de rouge brique profond. « Disant qu’on était une bonne chose pour le développement de votre population. »

Solari et les Amazones bougeaient le regard pour suivre ce discours confus et l’Amazone brune leva la main. « Oh oh oh, je suis perdue ! »

« On les excite », expliqua sérieusement Xena, ignorant le hoquet de son âme-sœur. « C’est un truc énergétique. »

Solari se mit à rire. « Par les tétons d’Héra, Xena… pas besoin d’être une boule de poils pour le ressentir… pourquoi tu crois qu’on est toujours si fichument contentes de vous voir ? »

« Oh bon sang. » Gabrielle se contenta de se cacher le visage dans la combinaison de Xena.

« Excusez-moi… c’est quoi une boule de poils ? » Leur parvint une voix enfantine depuis la porte.

Dix adultes et ladite boule de poils s’éclaircirent la gorge. « Euh… c’est moi. » Jessan leva une main velue. Il tira un peu de ses poils de torse. « Tu vois, poilu. »

« Oui… mais pourquoi la boule ? » Demanda Rebekah innocemment, tirant son petit frère dans la grange avec elle.

Tout le monde regarda Xena. Le regard bleu leur rendit la pareille. « Oh non. » La guerrière secoua la tête. « Je l’ai fait la dernière fois… » Elle donna un petit coup à son âme-sœur. « C’est ton tour. »

Gabrielle prit une inspiration pour protester puis elle soupira. « C’est juste une façon de parler, Rebekah… oublie ça. » Elle se repoussa de la barrique de Xena et alla vers les enfants. « Vous êtes venus dans le mauvais temps ? »

La fillette hocha la tête. « Tout le monde est au service… maman m’a laissée à la maison pour préparer le dîner du Sabbat mais j’ai tout fini et Ruben voulait voir les chevaux, alors j’ai pensé que ça irait si je l’amenais ici. » Elle fit une pause. « On a couru sous les porches et les chariots, alors on n’est pas trop mouillés. »

Le petit Ruben cligna des yeux tel un hibou, absorbant l’image des Amazones et de Xena couvertes de cuir avec un intérêt qui lui faisait écarquiller les yeux.

« Et je pensais que peut-être, si je te le demandais, tu nous raconterais une histoire. » Rebekah eut un tout petit sourire pour Gabrielle. « Celles que tu as racontées l’autre jour étaient tellement intéressantes. »

« Bien sûr. » Gabrielle s’avança et tendit la main. « Venez… on va s’asseoir par-là. »

Ruben libéra sa petite main et alla vers Xena en trottinant ; il s’arrêta à un mètre d’elle et pencha sa tête en arrière pour la regarder de bas en haut. Il mit un doigt dans sa bouche et le mâchouilla, en clignant des yeux.

La guerrière se mit sur un genou et posa son coude sur l’autre. « Salut. »

Elle reçut en réponse un « Salut » presque silencieux.

« Tu aimes les chevaux ? » Demanda calmement Xena.

L’enfant hocha vigoureusement la tête.

« Viens. » Xena lui montra les stalles. « Tu veux t’asseoir sur un cheval ? »

Rebekah sourit puis se tourna vers Gabrielle. « Ça t’ennuie si quelques amis viennent aussi ? Ils m’ont envoyée en avant pour ainsi dire… un peu pour… »

« Vérifier que tout va bien ? » La barde sourit. « Bien sûr… plus on est de fous plus on rit. » Elle regarda la fillette courir vers la porte et faire un signe de main, puis elle écarquilla les yeux quand un barrage d’enfants se déversa depuis l’entrée. « Oh bon sang », murmura-t-elle en regardant les Amazones reculer alors qu’elles étaient cernées. « Salut tout le monde. »

La foule était surtout faite de jeunes filles et de jeunes garçons et tous fixaient les Amazones, Jessan et Xena avec des grands yeux. « Ouaouh… tu avais raison, Bek », murmura l’une d’eux en poussant un peu la fillette aux cheveux bruns. « C’est trop top. »

« D’accord… asseyons-nous tous par-là. » Gabrielle s’assit sur une meule de foin et prit une inspiration. « Alors…  quel genre d’histoire vous voulez entendre… une autre sur David et Goliath ? »

Les enfants se regardèrent puis l’une des fillettes plus âgées montra Solari. « C’est quoi elles ? »

Un haussement de sourcil noir et Solari mit les mains sur ses hanches.

Gabrielle réfréna un sourire. « Ce sont des Amazones. »

Un murmure bas passa parmi les enfants. « Tu connais des histoires sur elles ? » Demanda la même fillette avec un sourire grivois. Trois des enfants sortirent du groupe et allèrent vers Xena qui était occupée à montrer un grand sabot à Ruben. « Ou sur lui ? » La fillette montra Jessan.

« En fait, j’en ai oui. » Gabrielle sourit. « Et pourquoi pas une de chaque ? » Elle reçut une acclamation et nota que les Amazones s’installaient dans la paille aux confins du groupe. « D’accord… et bien, on peut commencer avec les Amazones et je vais vous raconter comment je les ai rencontrées pour la première fois… »

Xena laissa le son familier et captivant de son âme-sœur flotter sur elle, tandis qu’elle dirigeait son petit public vers le grand cheval de trait, lui montrant les différentes parties de l’animal et essayant de s’habituer aux petits visages qui surveillaient tous ses mouvements. C’était… agréable. Elle souleva le petit Ruben et le posa sur le dos du cheval.

« Voilà… tu peux te tenir mais tu chevauches vraiment avec ça. » Elle lui tapota le genou. « Tu serres avec tes jambes et de cette façon, ça libère tes mains pour… hum… » Elle se mordilla la lèvre. « Lire un parchemin par exemple. »

« Lire un parchemin… pourquoi tu ferais ça en chevauchant ? » Demanda le petit garçon à terre. « Ton cheval ne risque pas de se cogner ? »

Xena rit. « Non… les chevaux savent où ils vont… je me suis endormie quand je chevauchais et mon cheval s’est assuré que j’aille où je devais », leur dit-elle. « Ils sont plutôt futés… on peut leur apprendre des tas de choses. Ma jument Argo vient vers moi quand je la siffle et elle sait quoi faire si je suis blessée ou bien si j’ai besoin d’aide pour monter sur elle. »

« Ouaouh », répondit le garçonnet, impressionné. Puis il s’avança et lui toucha le genou cuirassé. « C’est lourd ? »

« Et bien… un peu… mais j’y suis habituée », lui dit la guerrière. « Ça me protège les jambes. »

« Quand tu te bats ? » Demanda le petit garçon, en jetant un coup d’œil à Ruben.

Xena fit une pause. « Oui. »

« Est-ce que tu as peur ? » Demanda la fillette, qui se rapprochait aussi.

« Parfois », admit Xena. « Quand il y a beaucoup de combats ou quand un ou une de mes amis est en danger. »

« Je n’ai jamais entendu parler de femme combattante avant », objecta le garçonnet. « Mon père dit que ce n’est pas bien. »

Xena s’agenouilla et le regarda. « Pourquoi pas ? » Demanda-t-elle d’un ton raisonnable.

Il dut réfléchir. « Parce que les filles doivent s’occuper de la famille… et on doit avoir des mamans. »

La guerrière soupira, repoussant un éclair violent de culpabilité. « Et bien, parfois, il faut juste faire ce qu’on doit faire… quand j’étais plus jeune, des mauvaises gens ont attaqué mon village et j’ai dû aider à protéger ma famille. »

Il réfléchit à ces mots. « Oh. »

« Mon père était parti à la guerre et il n’était pas là… mais moi si », lui dit Xena. « Et j’ai dû apprendre à me battre. »

Un frétillement de cils blonds dans la lumière basse. « Tu sais bien te battre ? »

Xena hésita puis elle lui fit un demi sourire. « Oui. »

« Est-ce que ta famille va bien ? »

Un autre soupir. « La plupart… mon jeune frère a été tué mais mon grand frère c’est l’homme qui se tient là-bas… et ma mère a une auberge là où on habite. »

Il l’étudia. « Oh. Ben, je présume que tu es okay alors, pour une fille. »

D’une façon bizarre, c’était un compliment touchant. Xena rit. « Merci. » Elle lui ébouriffa les cheveux et se leva, croisant un regard vert brume qui trouva le sien par-dessus la paroi de la stalle. Elle y lut l’amusement de Gabrielle et lui fit un haussement d’épaules penaud en retour, ensuite elle emmena les enfants hors de la stalle, soulevant Ruben avec facilité. « Vas-y et écoute l’histoire… je vais voir si nous sommes encore inondés. »

Elle traversait la grange quand son ouïe saisit le son de pas qui couraient et elle redressa brusquement la tête tout en se figeant. « Des ennuis. »

La porte s’ouvrit brutalement et un homme grand et élancé entra, haletant. « La rivière. » Il aspira de l’air difficilement. « Elle est sortie de son lit et arrive par ici. »

Xena tournoya et montra Gabrielle. « Reste ici », l’avertit-elle. « Garde les enfants ici, aussi », ajouta-t-elle. « Jusqu’à ce que je voie combien d’ennuis on a vraiment. » Elle passa près de l’homme pantelant et passa la tête par la porte, regardant à travers l’averse et se protégeant les yeux d’une main.

Et oui, elle pouvait voir les bords montants de l’eau en bas de la route et il lui apparut que le village était situé dans un demi-cercle de hautes falaises. « Oh… bon sang. » Elle fonça sous la pluie et courut vers la route, puis elle tourna sur elle-même et regarda le village.

L’eau n’avait nulle part d’autre où aller. Elle allait cogner les rochers, frappant le village en même temps avec tout ce qu’il comportait, et il était trop tard pour s’enfuir par la route. Les gens couraient partout en portant des affaires personnelles et les animaux bondissaient de ci-de là. Avec un juron, Xena fonça de nouveau dans la grange et fit face à la petite troupe qui s’y trouvait. « Il faut qu’on aille dans la grotte. » Elle fit une pause et prit une inspiration. « Maintenant ! »

Tout le monde se précipita et Xena passa rapidement près d’eux, pour aller vers les chevaux agités qui frappaient le sol du sabot. Elle déboucla leurs rênes principales et ouvrit les portes de la stalle d’un coup de pied, espérant qu’ils allaient reculer sans chercher à foncer en avant. « Jess… Toris… prenez vos affaires », cria-t-elle par-dessus le vacarme. « Il ne restera peut-être pas grand-chose ici après que l’eau aura frappé. »

Gabrielle s’affaira à tout mettre dans leurs sacs et elle les balança sur une épaule tout en essayant d’empêcher les enfants de paniquer. « D’accord tout le monde… vous l’avez entendue… allons dans cette grande caverne au bout du village, ok ? »

« C’est le donjon ! » Protesta Rebekah. « Il n’y a que les méchants qui y vont. »

« Et bien, là maintenant, nous allons y aller, pour que l’eau ne nous rattrape pas… d’accord ? » La barde prit quelques inspirations profondes ensuite elle poussa doucement Rebekah. « Vas-y. »

« Tu t’en sors ? » Solari se mit à sa hauteur, un des sacs d’Amazone sur son épaule. « Je peux prendre celui-là. »

La barde eut un sourire de gratitude. « C’est bon pour moi, merci… allons juste là-bas… Xena a cet air de ‘on est sacrément dans le caca’. » Elles suivirent les enfants dehors et l’eau les frappa. Gabrielle mit la main sur son visage et lutta contre le vent, son autre bras autour de Ruben. « D’accord… venez… par ici. » Elle cria tandis que les Amazones se regroupaient autour d’elle. « Prenez soin des enfants… venez… » Elle repéra plusieurs femmes qui couraient. « Hé ! Par ici ! » Elles la regardèrent puis l’ignorèrent et continuèrent avec ce qu’elles faisaient, portant des sacs d’un côté à l’autre de la cour.

Matthias courut vers eux, secouant les mains. « Nous n’avons plus de place… retournez à la grange. »

« Quoi ? » Gabrielle se mit près de lui. « Vous ne pouvez pas rester dans vos maisons… l’eau va entrer partout par ici… il faut qu’on aille à la caverne. » Elle avait de plus en plus de mal à respirer et elle luttait contre le désir de se frotter les yeux.

Toris mit son bras autour de ses épaules. « Elle a raison… vous êtes dans un caniveau ici… l’eau arrive par cette crête… le seul endroit en sécurité, c’est la caverne. »

« Mais… » Matthias regarda autour de lui, ses yeux affolés. « On ne peut pas… »

« Venez… il faut qu’on y aille… nous manquons de temps », insista Toris.

« Nos maisons… on ne peut pas les abandonner », protesta l’homme.

« Matthias… mec, vous allez mourir dedans si vous v’nez pas », lança Johan, sa barbe foncée et collée par la pluie. « Allez maintenant, sois raisonnable… bouge. »

Il hésita puis relâcha une longue inspiration. « Très bien… » Il se retourna et leva les bras. « Tout le monde… tout le monde… prenez vos affaires… allez à la caverne ! ! ! »

Pendant un long moment, ils le fixèrent, puis commencèrent à bouger, glissant et trébuchant dans la boue et la pluie, trainant des caisses et des sacs vers l’arrière du village.

« Ça va ? » Demanda doucement Toris à Gabrielle.

Elle hocha la tête. « Oui… je manque juste de souffle… allons-y. » La pluie était battante, frappant son dos, et elle était contente de la présence sécurisante de Toris tandis qu’ils glissaient et trébuchaient sur le sol boueux, avec un son inquiétant dans leur dos. Ils glissèrent au coin de la salle de prière mais se figèrent.

« Qu’est-ce que… » aboya Toris.

Deux hommes essayaient désespérément de faire passer une trentaine de moutons dans la petite ouverture, pressant chaque animal un par un. « Pas le temps pour ça ! » Cria Johan.

Les bergers levèrent les yeux. « On ne veut pas les perdre… ça ne prendra qu’une minute. » Un autre animal laineux sauta par l’ouverture.

Des bruits de pas lourds derrière eux les avertirent de l’arrivée de Xena. « Que… » La guerrière glissa et s’arrêta. « Dégagez ces moutons du chemin… l’eau arrive. »

Un autre mouton entra. Les bergers la fixèrent d’un air buté.

Xena dégaina son épée et avança la tête baissée, sa main serrée en un poing. « Les enfants sont plus importants que ces fichus moutons », grogna-t-elle en levant son bras armé d’un air menaçant. « Maintenant vous fichez le camp du chemin ou il va y avoir des petits morceaux de moutons partout sur cette paroi montagneuse. » Elle amena le plat de son épée brusquement sur l’arrière-train d’un mouton qui bêlait et qui sauta sur le côté, donnant des coups de pied en arrière qui frappèrent le genou armé de la guerrière.

Xena grogna sur le mouton et le frappa à nouveau, et il s’avança contre ses congénères, s’écartant brusquement de la guerrière. « Allez… suivez-moi », cria-t-elle derrière elle, puis elle se mit à pousser les moutons.

« Hé ! » Les bergers coururent derrière les animaux qui filaient.

Les enfants entrèrent en trébuchant dans la caverne et le groupe de Xena les suivit, mais la guerrière s’arrêta à l’entrée et regarda derrière elle. « Bougez ! » Cria-t-elle, encourageant les retardataires.

Le grondement de l’eau était plus fort maintenant, un roulement profond et coléreux qui fit trembler le sol. Des hommes et des femmes passèrent près de Xena, plus effrayés par la rivière que par la femme brune à l’air menaçant. Matthias monta en trébuchant, un énorme sac sur ses épaules. « C’est fini ? » Xena étudia le village, ne voyant aucune autre silhouette humaine, uniquement les quelques moutons isolés qui couraient et un éparpillement de caisses et de sacs.

« Oui », haleta Matthias. « Ferme la porte. » Il entra.

La guerrière hésita, scrutant chaque endroit du village qu’elle pouvait voir, puis elle passa la porte à contrecœur dans le bruit et l’obscurité de la caverne, et elle la ferma derrière elle.

C’était… oh par les dieux. Xena recula contre la porte. La caverne était remplie à ras de provisions, de gens et de moutons ; un mélange d’enfants qui pleuraient, d’adultes qui criaient et d’animaux qui bêlaient faillit la submerger. Elle ferma les yeux et se concentra, ratant presque l’impact soudain d’une main sur sa combinaison. Elle ouvrit brusquement les yeux pour voir le visage effrayé de Leah. « Quoi ? »

La femme âgée recula. « Je ne trouve pas Isaac. » Elle leva des mains tremblantes. « Je ne le trouve pas… il n’est pas ici. »

Xena regarda par-dessus son épaule. « Comment peux-tu en être sûre ? Il fait sombre ici, Leah… il pourrait être à l’arrière. »

Leah secoua la tête et essaya de passer près de la guerrière. « Non… non… il n’est pas ici… je dois aller le chercher. »

Xena l’agrippa. « Reste ici. » Elle soupira et ouvrit grand la porte, passant la tête au-dehors. Le rugissement de l’eau était maintenant si fort qu’il faillit blesser ses oreilles sensibles et elle réfléchit un instant. « Est-ce qu’il pourrait vouloir récupérer vos parchemins ? » Cria-t-elle à Leah. « Dans le temple ? »

« Oui ! » La femme tira sur la combinaison de la guerrière. « Oui… il ferait ça… »

Xena prit une inspiration puis se retourna et attrapa Solari qui se tenait près d’elle. « Ecoute… tu surveilles cette eau… si je ne suis pas revenue quand elle frappe le bord de cet édifice, tu fermes cette porte, compris ? » Dit-elle farouchement à l’Amazone.

Solari déglutit. « Non. » Elle prit une inspiration tremblante, effrayée mais pas convaincue. « Tu reviens ici, Xena, parce je ne vais pas dire à ma fichue reine que je t’ai enfermée dehors. »

Xena jura puis se contenta de secouer la tête et fonça pour traverser la cour emplie d’eau, là où la première vague instable de la rivière courait déjà. Ses bottes firent des éclaboussures et elle sentit qu’elles étaient piégées dans la boue, mais elle l’ignora tandis qu’elle se dirigeait vers la salle de prières.

Elle atteignit les portes alors que les premières vagues de rochers cognaient les bâtiments extérieurs et elle entra, son cœur battant et ses sens en éveil, le regard scrutant partout le bâtiment puis se concentrant sur l’autel à l’avant. Elle avança avec puissance le long de l’aile, ses bottes cognant les planches en bois, puis elle se retrouva sur la plate-forme et elle repéra Isaac, agenouillé près du placard carré. « Isaac, on n’a plus le temps ! »

Le vieil homme se retourna et leva la main. « Repars… tu ne dois pas être en présence du Saint des Saints. »

La guerrière ne ralentit pas. Elle sauta par-dessus la table basse qui les séparait et elle attrapa son bras. « Je n’ai pas le temps de discuter. » Elle le souleva et de son autre main, elle attrapa la boite en bois sculptée qu’il remplissait. « On doit y aller. »

Il la fixa avec choc.

« Maintenant ! » Xena tira sur son bras et se dirigea vers la porte arrière. Il la suivit en trébuchant et ils tracèrent leur chemin le long de l’aile, juste au moment où la porte s’ouvrait brusquement sous la pression de l’eau et elle entra en cascade balayant Isaac et envoyant Xena contre la paroi. « Bon sang. »

Elle se remit péniblement debout et reprit son bras pour l’attirer vers elle. « Reste tranquille… » Elle mit son autre main sur lui et le souleva, l’envoyant comme un sac de pommes de terre par-dessus son épaule. « Tiens bon… ça va être rude. »

Xena lutta contre la pression de l’eau, avançant pas à pas jusqu’à la sortie, où elle vit l’eau commencer à lécher le mur de la caverne. Un regard derrière elle lui montra un mur de rivière sale et froide qui arrivait sur elle, et elle se rendit compte qu’elle n’arriverait pas à la caverne avant d’être rattrapée.

Son regard alla vers la porte de la grotte et trouva un regard vert, agrandi par l’anxiété et tourné vers elle.

Le temps se figea tandis qu’elle regardait Gabrielle bouger son regard vers l’eau qui arrivait, puis celle-ci sortit résolument de la caverne.

Xena fonça, envoyant toute l’énergie qu’elle pouvait trouver dans chaque pas, fendant l’eau comme si elle ne se trouvait pas là. Le rugissement grandissait dans son dos et elle sentit la piqûre d’une roche qui la frappait. Puis une autre. Une troisième, qui griffa l’arrière de ses cuisses et la fit presque tomber.

Elle ne sentait pas le poids d’Isaac. Elle ne sentait pas l’eau qui tirait sur ses jambes. Tout ce qu’elle savait, c’était ces yeux verts et la distance qui diminuait entre elle et son âme-sœur.

Une branche cogna ses épaules.

Le rugissement l’assourdissait. Elle sentit une douleur poignante le long de son dos.

L’eau jaillit et elle sut qu’elle allait la faire tomber, alors elle poussa sur le sol, sautant la distance restante avec sa charge pour les envoyer elle et son âme-sœur, dans l’obscurité au-delà.

La porte se referma derrière elle et elle entendit un corps lourd se jeter contre le bois avec un grognement, puis le bruit glissant tandis que la barre solide se mettait à sa place et retenait l’eau et les débris. Xena prit une inspiration puis leva la tête pour voir Gabrielle allongée près d’elle, et elle cligna des yeux un peu surprise. « Tu vas bien ? » Dit la guerrière d’une voix rauque, essayant d’ignorer la douleur dans son dos.

Gabrielle hocha la tête en tremblant. « Oui… est-ce que tu… dieux, Xena… tu saignes. »

La guerrière se souleva doucement sur ses coudes, tressaillit et regarda derrière la barde vers le mélange chaotique d’ombres et de lumière vacillante. Isaac était entouré de six ou sept hommes, tous agenouillés près de l’endroit où il était tombé quand Xena avait plongé dans la caverne.

La grotte était pleine de gens et d’animaux, et les sons et les odeurs assaillirent les sens aiguisés de la guerrière. Chaque inspiration s’appuyait contre ce qu’elle avait dans le dos et elle eut très envie de baisser la tête et d’essayer de tout bloquer. Une main douce toucha sa nuque et elle regarda la barde inquiète. « Tu allais les laisser t’enfermer dehors. »

Les yeux verts devenus cannelle brillèrent dans la lumière basse. « Nous », la corrigea-t-elle doucement. « En plus, je savais que tu pouvais y arriver… tu avais juste besoin d’un coup de pouce. » Elle tendit la main et repoussa les cheveux mouillés des yeux de Xena. « Les Amazones sont dans ce coin… elles essaient de nous préparer un petit endroit. » Gabrielle regarda dans cette direction. « On ferait bien de t’y emmener pour que je puisse nettoyer ces coupures… ta combinaison est trempée et ce n’est pas de l’eau. »

Xena hocha la tête. « Oui… on dirait bien. » Elle roula à demi et sortit la boite qu’elle avait sauvée, passant un doigt paresseusement sur la sculpture fine. « Joli. »

Un silence étrange lui fit lever les yeux soudainement, consciente qu’il n’y avait que le bruit de sabots et le léger bêlement des moutons. Isaac s’avança et elle se mit assise, soulevant la boite d’une main pour la lui tendre. « Tiens… désolée d’avoir dû l’attraper. »

Une inspiration collective fit bouger l’air et le vieil homme se mit à genoux, se penchant d’avant en arrière dans un mouvement oscillatoire. Puis il se redressa et la regarda. « Le Seigneur a parlé. Ses voies sont mystérieuses mais sa prophétie a été remplie. » Il continua à bouger devant elle. « Devant moi, le Seigneur a placé son Messie. »

Xena résista au besoin de regarder derrière elle. « Pardon ? » Elle haussa un sourcil interrogatif.

« Tu escelle dont on parle. Le Messie… qui peut boire dans la coupe de la vie et tenir le Saint des Saints sans être blessée », psalmodia Isaac d’une voix chantante. Puis il passa à son propre langage, balançant de haut en bas, et le groupe d’hommes autour de lui se joignirent au mouvement.

Oh, ça n’est pas drôle. Xena ferma les yeux et essaya d’ignorer le visage pincé de Gabrielle. « Isaac, je ne suis pas une sorte de… quoi que tu penses que je suis. » Elle soupira. « Tiens… prends ta boite. » Elle tendit son bras.

Toujours bondissant, il prit la boite avec révérence, marmonnant au-dessus. « Le Seigneur a parlé… je sers le Seigneur. » Il embrassa la boite, puis se tourna vers les hommes qui l’entouraient. « Vous allez servir le Messie et répondre à tous ses désirs. »

Il fit signe à deux d’entre eux. « Nous devons mettre ceci sous les couvertures saintes… venez. »

Xena marmonna un juron entre ses dents et s’assit. « Arrête de rire », gronda-t-elle doucement pour sa compagne.

« Je ne peux pas m’en empêcher », murmura Gabrielle en retour, tandis qu’elle regardait les anciens restants qui se positionnaient attentivement autour d’elles. « Viens… je pense que Solari est prête là-bas… on va s’occuper de toi. »

« D’accord. » Xena se mit lentement debout, de l’eau et des gouttelettes de sang coulant à l’arrière de ses jambes en courants chauds. Elle regarda les anciens bondissants qui psalmodiaient doucement entre leurs dents. « Heu… c’est bon là… merci. »

« Quels sont tes désirs ? » Demanda le plus âgé en la regardant par-dessous ses sourcils gris.

« Je suis… » Xena s’arrêta de parler et soupira. Pas besoin de les énerver à nouveau. « Je vais aller m’asseoir par-là, d’accord ? » Elle leur fit un sourire forcé puis se retourna et étudia la porte juste derrière elle. Le panneau de bois fuyait, des gouttelettes d’eau coulaient du haut et des bords, mais c’était une fuite lente vu que le bois avait gonflé pour remplir l’encadrement et l’avait efficacement scellé. Elle mit la main sur la surface et sentit le froid à travers, entendit les vagues et l’écrasement de l’eau contre les rochers au-dessus et de chaque côté.

Ils étaient coincés ici pour un bon moment… au moins jusqu’à ce que l’eau se retire. Xena espérait que ce ne soit pas long. Elle passa près des hommes âgés et plusieurs moutons et elle se dirigea vers le coin le plus reculé de la grotte où un minuscule cul de sac donnait un peu de place dégagée. « Vous… hum… pourquoi vous ne feriez pas une pause un moment… d’accord ? Je vais bien », dit-elle aux anciens qui la suivaient.

« Le Messie a parlé », chantonna le chef, en sautillant. « Amen. »

Xena soupira et secoua la tête, puis elle suivit Gabrielle avec joie vers l’espace que les Amazones avaient préparé.

« Tout va bien, Xena ? » Demanda Solari alors qu’elles s’approchaient. « Ça a été un sacré saut. »

« Oui », grogna la guerrière. « J’ai pris quelques échardes, c’est tout… et on est coincés ici jusqu’à ce que l’eau se retire. » Elle leva les yeux en sentant Gabrielle lui prendre le bras et la tirer vers la paroi rocheuse où leurs sacs avaient été déposés.

« Assied-toi », la pressa la barde. « Je vais chercher ton kit… » Elle poussa Xena vers un rocher près de la paroi puis elle s’agenouilla et fouilla dans le sac de Xena. Elle en sortit le kit médical puis elle se mit debout péniblement et contourna Xena assise, tressaillant à la vue des blessures rougies qu’elle pouvait voir à travers le cuir arraché de son âme-sœur. « Je dois enlever cette armure, Xena. »

« Oui. » La guerrière passa la main sous un bras pour déboucler les attaches, puis elle se mit à l’œuvre sur l’autre bras, inspirant un souffle silencieux tandis que le geste poussait sur ses blessures. Les plaques d’armure furent soulevées de ses épaules et elle sentit les doigts de la barde contre sa combinaison en cuir. « C’est mauvais ? »

Gabrielle ne répondit pas pendant un moment. « Des petits morceaux de pierre acérés et fins sont gravés partout ici, Xena », murmura-t-elle. « C’est un vrai bazar… et il y en a un gros tout près de ta colonne. »

« Très bien. » La guerrière se mordit la lèvre. « Prends mes outils d’armure et enlève tout. » Elle fit une pause. « Commence avec le gros. »

A contrecœur, Gabrielle fit comme elle lui disait, tressaillant à chaque fois qu’elle sentait la peau de sa compagne sursauter sous son contact. Elle nettoya les petites coupures et mit quelques points de suture sur les plus grosses, incluant l’entaille profonde et rougie qui était très près de la colonne de Xena. Quand elle eut fini, elle répandit du baume médicinal sur les coupures et mit un bandage dessus, avant de poser sa main sur l’épaule de Xena. « Alors, messie… c’est quoi le plan maintenant ? »

« Quoi ? » Solari était assise contre la paroi, regardant la foule avec morosité, et elle tourna alors son regard vers Xena. « Comment elle t’a appelée ? »

« Ils pensent que Xena est leur messie », l’informa la barde. « Elle a attrapé leur boite magique et elle n’a pas été désintégrée. » Elle passa ses doigts sur la peau abimée, sachant par le silence de son âme-sœur combien elle souffrait.

Solari ricana. « Et ben… leur dieu gagne des points pour savoir quand il ne faut pas s’en prendre à quelqu’un. »

« Mm », approuva la barde, laissant ses mains glisser le long de la nuque de Xena et tester doucement son crâne. Elle fut soulagée de ne pas sentir de coups à cet endroit et eut un regard encourageant pour sa compagne tandis que les yeux bleus la regardaient, interrogatifs. « Ça va mieux ? Ce gros morceau était particulièrement méchant, mon amour. »

« Je sais », répondit tranquillement Xena. « Je commençais à m’ankyloser un peu », admit-elle doucement. « Tu as fait du bon boulot pour l’enlever. »

Gabrielle faillit s’arrêter de respirer. « Xena, pourquoi tu n’as rien dit ? » Murmura-t-elle avec passion.

Le regard bleu l’étudia. « Je ne voulais pas que tu sois nerveuse… tu as bien travaillé. » Elle plia les mains et se frotta les doigts. « Le chatouillis est presque parti. »

La barde baissa lentement la tête pour la poser contre celle de Xena. « Dieux. »

La guerrière lui tapota les mains. « Détends-toi. » Elle jeta un coup d’œil à la caverne bondée. Les moutons s’aggloméraient, regroupés avec inconfort dans un enclos improvisé formé de tonneaux d’eau et de caisse de provisions. Les hommes étaient regroupés dans un grand cercle, leurs têtes toutes baissées, et les femmes avaient conduit les enfants vers l’autre côté de la grotte, près de l’arrière. Elles marchaient entre les caisses de provisions, ramassant de la nourriture et de l’eau et discutaient entre elles. L’odeur de tous ces gens et de tous ces moutons était presque indescriptible.

Xena soupira et souhaita brièvement être à la maison. Elle ne se sentait pas l’âme d’un messie aujourd’hui. Ou n’importe quel jour. « On est coincés ici », les informa-t-elle tous, hochant la tête pour Toris et Jessan qui étaient revenus avec des outres d’eau pleines, qu’ils firent passer.

« Et bien, le bon côté des choses c’est qu’on n’a pas à s’inquiéter de Baracus », commenta Gabrielle.

Un mouton s’échappa de son enclos et fonça vers eux, bêlant frénétiquement tandis qu’un jeune berger le pourchassait. Les pieds du garçon glissèrent sur la roche humide et il s’affala, cognant un panier plein de noix qui s’éparpillèrent sur le sol. Deux femmes portant des paniers de fromages glissèrent dessus, envoyant des morceaux de vieux fromage qui s’effritait sur tout le monde avec une précision âcre.

Xena en enleva un morceau des cheveux de sa compagne et haussa un sourcil. « Est-ce que l’expression ‘le moindre de deux maux’ signifie quelque chose pour toi, Gabrielle ? »

« T’sais, Gabrielle… j’ai jamais vraiment aimé les moutons », dit Solari, tandis qu’ils se frayaient un chemin à travers la grotte étroite et bruyante, vers l’endroit où les femmes du village avaient installé un point de distribution de nourriture. « Ils sont si… si… » Elle repoussa une brebis d’un pied. « Si… penauds. »

Gabrielle épia un bélier, qui l’épiait de son côté. « Non… c’est juste qu’ils ont l’air si mignons, mais ils ne le sont pas », lui dit la barde. « Potadeia vit particulièrement des moutons, tu sais… et laisse-moi te dire que ce sont des gars et des filles méchants. »

« Ah oui ? » Solari l’encouragea. « Tu en as déjà chevauché un ? »

« Chevaucher… un mouton ? » Gabrielle rit. « Non… mais mes parents en avaient un qui s’appelait Siffleur parce qu’il faisait toujours ce petit sifflement en marchant. » La barde fit une démonstration. « Bref… Siffleur attendait toujours que je m’occupe de quelque chose… comme de faire couler l’eau, ou de poser des trucs sous le porche, quand j’avais le dos tourné et il venait me cogner dans les fesses. »

Solari repoussa à regret les trois premières réponses qui lui venaient à l’esprit et elle lança un regard de sympathie à sa reine. « Ouille. »

« Oui… mais j’ai eu ma vengeance. » Gabrielle rit doucement. « Je l’ai tondu. »

Solari cligna des yeux. « Rappelle-moi de ne jamais te mettre en colère. »

Elles rirent ensemble et Gabrielle riait toujours en arrivant près de Sarah qui triait des racines. La femme mince leva les yeux à son approche et elle plissa le front. « Bonjour… comment vas-tu ? »

« Bien, merci », répondit la barde. « On est venus voir si on pouvait avoir quelques fruits. »

Sarah leva une main. « Isaac a dit que vous deviez avoir tout ce dont vous aviez besoin… Je t’en prie… prenez ce que vous souhaitez. » Elle se tourna à demi. « Attends… j’ai de la soupe ici… tu en veux un peu ? »

« Euh… » La barde eut un sourire poli. « Non… c’est bon… juste des fruits et un peu de pain si tu en as. » Elle jeta un coup d’œil alentours. « Il fait un peu trop chaud pour manger de la soupe. » L’étroitesse de la caverne était presque écœurante et la barde pouvait sentir un film de sueur se former sur sa peau. Tant de gens et d’animaux ensemble, avec les torches qui crépitaient de manière saccadée dans leurs appliques murales, rendaient l’espace inconfortable. Elles avaient vérifié l’arrière de la grotte et avait trouvé, au grand soulagement de Xena, une cheminée haute et tordue qui laissait entrer l’air et évacuait une partie de la fumée des torches.

La barde renifla l’air soudainement. « C’est quoi cette odeur ? »

Solari la regarda comme si elle était folle. « QUELLE odeur, majesté ? » Demanda-t-elle ironiquement. « Les moutons, la sueur ou bien les couvertures mouillées. »

« Oh… tu veux dire l’encens. » Sarah rit doucement. « Ce soir commence notre festival des lumières… ils sont en train de le préparer. » Elle montra un groupe d’hommes à l’arrière de la grotte. « Nous le célébrons pendant huit jours… et même si nous sommes coincés ici, nous sommes vivants, et nous avons pensé que ce serait très approprié de garder les esprits de tout le monde loin de tout ça. »

« Oh ? » Gabrielle eut l’air intéressé. « Parle-moi de ça… est-ce que c’est comme notre festival des moissons ? »

Sarah se frotta les mains et regarda autour d’elle. « Matthias dit ça habituellement… mais… pas exactement. » Elle prit un bol d’une substance épaisse et blanche qu’elle se mit à mélanger. « Un de nos grands dirigeants a vaincu un ennemi, quelqu’un qui avait envahi notre patrie et profané notre temple. Après que nous avons nettoyé le temple, nous avons constaté qu’il ne restait qu’un seul tonneau d’huile consacrée pour allumer la lampe sacrée… juste assez pour une journée. Mais nous devions célébrer le Sukkoth, la fête des Cabanes, qui représente la moisson, pour nous assurer que la récolte serait bonne l’année suivante. »

« Mmhmm… » Gabrielle l’étudia attentivement, essayant d’imaginer la scène. « Alors, qu’avez-vous fait ? »

« Et bien, par miracle, la lampe a brûlé avec cette huile d’une journée pendant huit jours, assez longtemps pour que nous réapprovisionnions et que nous célébrions proprement la moisson… depuis lors, nous l’avons célébré comme le festival des lumières. » Elle pétrit dans le bol. « Nous racontons cette histoire et les enfants ont des petits cadeaux de noix et une pièce ou deux pour qu’ils puissent se souvenir. »

« C’est vraiment bien. » La barde lui sourit. « Nous avons notre fête du Solstice bientôt… et nous donnons aussi des cadeaux à cette occasion. » Elle regarda le bol. « C’est quoi ça ? »

Sarah s’était un peu détendue. « Nous faisons des tout petits gâteaux frits avec ça… c’est traditionnel à cette époque de l’année », expliqua-t-elle. « Je suis sûre que vous allez les aimer. » Elle tourna le regard quand une autre femme l’appela. « Excuse-moi. » Elle posa le bol et alla vers l’endroit où plusieurs autres travailleuses étaient agglutinées.

Gabrielle regarda Solari, puis elle se pencha en avant et prit un peu du mélange sur son doigt avant de le goûter. Elle plissa le front. C’était farineux, mais le goût n’était pas mauvais, un mélange d’oignon et d’ail, avec un arrière-goût agréable et presque de noisette. « Mm… on dirait ces gâteaux à la fève moulue de Cyrène », dit-elle. « Allons… on prend du pain et on voit si on peut se reposer un peu… mon dos commence à se faire sentir. »

Solari lui prit le panier des mains et choisit une miche de pain ainsi que des fruits. « Si on considère ce que tu as fait toute la journée ? Par la grâce brillante d’Artémis, Gabrielle… tu es vraiment quelqu’un. » Elle secoua la tête avec un étonnement modéré. « Je veux dire que j’ai vécu avec des femmes enceintes toute ma vie, mais même pas une sur dix restait aussi active que toi, même pour des Amazones. »

Gabrielle fit une petite pause, puis elle sourit. « Merci. » Elle prit affectueusement le bras de Solari tandis qu’elles retraversaient la caverne surpeuplée, hochant plaisamment la tête vers les femmes qui les croisaient.

« Ça va en faire combien ? » Demanda l’une d’elles, en se levant et en frottant la sueur sur son front. Elle aussi était enceinte, d’un mois ou deux de moins que Gabrielle.

« « Juste un », répondit calmement la barde.

« Oh… » La femme se sécha les mains et lança un regard de sympathie à la barde. « Je suis sûre que ton mari va se rattraper maintenant que tu as commencé. »

Gabrielle lui sourit gentiment. « En fait… j’ai passé les quatre dernières années en compagnie d’un ex-seigneur de guerre sanguinaire, à voyager dans le monde et à combattre des rois maléfiques et des monstres, pour aider les gens… je n’ai pas vraiment eu le temps jusqu’à maintenant », dit-elle. « Mais merci de demander. »

La femme la fixa, sans voix et elle partit. « Excuse-moi. »

« Au revoir. » La barde remua les doigts et continua, ses yeux verts brillants malgré l’atmosphère ‘moutonneuse’ et les cris constants des enfants qui jouaient.

« Sale gamine. » Solari hocha solennellement la tête puis elle regarda autour d’elle. « En parlant de ça… où est la grande brune mortelle ? »

Gabrielle soupira. « La dernière fois que je l’ai vue, elle revenait de l’arrière là… je pense qu’elle essaie de les convaincre d’emmener ces fichus moutons là-bas pour les éloigner de nous. »

« Les convaincre ? » Solari se mit à rire. « Pourquoi pas juste leur dire ? Elle est supposée être leur Grande Prêtresse, pas vrai ? »

La barde tressaillit. « Ne commence pas avec ça… elle n’est pas trop contente de la tournure que ça prend. » Elles atteignirent la paroi du fond où les Amazones avaient installé un campement et s’y agglutinaient maintenant, adossées à la paroi, des traces de boue, de saleté et d’impuretés de mouton couvrant leur peau. « Salut. »

« Majesté. » Frendan soupira et posa ses mains sur ses jambes allongées devant elle. « Je pense qu’on a fait au mieux… tout est organisé autant que possible. C’est juste le bazar. »

Gabrielle s’installa lentement sur une avancée rocheuse et elle s’adossa. « Tu as raison… c’est le bazar… vous avez fait un super travail pour nous installer notre petit espace. » Elle regarda avec approbation l’enclos de caisses et de tonneaux, qui bloquaient une partie du bruit, loin des regards, et de tous ces moutons, et elles avaient créé une toute petite oasis presque calme dans le chaos. Son équipement et celui de Xena, étaient posés dans le coin autour de l’avancée sur laquelle elle était assise et elle lança un regard nostalgique vers les couchages que Frendan avait sauvegardés. Ils étaient au fond du chariot et elle les avait considérés comme perdus avant que la petite Amazone ne se montre avec. « D’accord… Xena dit qu’elle n’est pas sûre du temps qu’il faudra pour que l’eau se retire et qu’on ne soit plus bloqués ici…bien qu’elle espère, et moi aussi, que ça ne va pas être long. »

Cesta hocha la tête d’un air fatigué. « D’accord avec ça. » La rouquine semblait avoir perdu pas mal de son attitude supérieure. Peut-être que ça venait de la merde de mouton qui couvrait littéralement son visage.

« Ils ont une sorte de célébration… c’est un truc de leur culture, alors s’ils veulent que vous participiez, allez-y… je ne pense pas que ce soit dangereux. » La barde s’adossa contre la pierre froide et mit un pied contre la partie la plus basse du rocher sur lequel elle était assise, soulageant la pression sur le bas des muscles de son dos. Ils lui faisaient mal et elle était contente d’être assise tandis qu’elle regardait paresseusement les allées et venues dans la grotte. « Ils donnent des petits cadeaux aux enfants… c’est lié à la moisson d’une certaine façon… alors allez-y. »

Aileen roula sur le ventre et commença à fouiller dans son sac. « Hé… j’ai des petits glands sculptés que j’ai faits… on pourrait les donner pour ces gamins… ils sont plutôt mignons. » Elle poussa Frendan de sa botte. « Tu n’avais pas des poupées chiffon avec lesquelles tu jouais l’autre jour ? »

La petite Amazone hocha la tête. « Tu as raison… je pense que j’en ai… j’allais les mettre sur notre table à la foire mais ce serait amusant de les donner aux gamins d’ici… voyons voir. »

Gabrielle sourit largement aux Amazones, levant un sourcil pour Cesta, qui soupira et secoua la tête.

« Nan… pas moi… j’ai un couteau, trois paires de leggins, un bracelet de rechange et quelques lanières en cuir. »

La barde allait répondre mais un éclair de cuir noir attira son attention et elle cloua son regard sur la grande femme brune qui émergeait du coin éloigné de la grotte accompagnée par plusieurs hommes. Xena écoutait, au vu de sa posture, avec au moins un minimum de patience. Gabrielle pouvait voir l’affaissement léger cependant, et elle étudia sa compagne avec un regard inquiet. Comme mue par un signal, la guerrière leva les yeux et croisa son regard, laissant un rapide sourire passer sur ses lèvres. Gabrielle leva la main et enroula un doigt pour l’appeler et le sourire s’élargit un peu, puis Xena leva la main et se tourna vers ses suiveurs.

Ce qui était apparemment une longue phrase et trois gestes brusques de la main mirent fin à la conversation et Xena leur fit un signe de tête, puis elle se mit à traverser la grotte pour rejoindre le campement des Amazones. Elle évita des collisions avec grâce et quelques moutons avant d’y arriver, entrant dans leur petit paradis avec un soupir presque imperceptible. « Salut. »

« Salut. » Gabrielle tapota la roche près d’elle. « Ça a marché ? »

La guerrière s’assit près d’elle, se penchant un peu en avant pour poser son poids sur ses coudes. « Oui… je les ai convaincus qu’ils devaient bouger ces fichus moutons à l’endroit où ils détenaient Jessan… ils avaient peur que les bêtes paniquent et commencent à se cogner aux parois. »

Gabrielle mit une main prudente sur son dos. « Comment te sens-tu ? »

Le regard bleu passa sur les Amazones qui faisaient semblant de ne pas regarder. « Bien. »

« Mmhmm. » Gabrielle prit une tranche de pain et la lui tendit. « Tu as faim ? »

Xena hésita puis hocha la tête. « Non… je suis… pas vraiment », répondit-elle d’un ton désinvolte. « Et toi, ça va ? »

Une chose qu’elle avait apprise de son âme-sœur butée… c’était que quand elle avait mal, la première chose qui était impactée, c’était son appétit qui autrement était plutôt très bon. Gabrielle savait que la guerrière n’avait rien mangé depuis le petit déjeuner et on était, si son estimation était bonne, le soir. Elle soupira et se rendit aussi compte que la présence des Amazones ainsi que celle de leurs alliés inconfortables entrainaient une attitude de ‘je suis trop coriace pour mon cuir’ au-delà de ses habituelles limites. Et elle ne vit aucun moyen rapide ou aisé de l’éviter, à deux doigts d’une confrontation majeure.

A moins que… « Je pense qu’il est temps de changer tes bandages, Xena… mais c’est vraiment gênant… » Elle remua un peu. « Ecoute… si je m’assois sur nos couchages et que tu te mets sur le côté, je pense que je peux le faire. »

La guerrière hésita puis soupira. « D’accord, je ne peux pas les changer toute seule », dit-elle d’un ton ironique. « Très bien… » Elle aida Gabrielle à s’installer sur les fourrures soyeuses puis elle se mit près d’elle, sur une hanche et un coude. « Vas-y. »

Gabrielle prit son kit et étira ses jambes, dégrafant doucement l’attache qui retenait la combinaison de sa compagne pour en écarter le tissu, exposant les bandages en coton qu’elle avait posés plus tôt. Ils étaient tachés de sang séché et de bouts de peau et elle les ôta des coupures avec soin.

Pas un son de la part de son âme-sœur, dont le regard passait du cercle de caisses aux Amazones avec une expression calme et évasive.

« Heu… Xena, je peux te demander un service ? » Demanda la barde innocemment.

« Bien sûr. » La guerrière tourna la tête. « Qu’est-ce que c’est ? »

Gabrielle tressaillit un peu en se tournant. « C’est un peu dur de le faire depuis cet angle… » Elle posa une main sur son ventre et lança un regard hésitant à la guerrière. « Pourrais-tu poser ta tête ici ? » Elle tapota sa cuisse. « Ça sera plus facile pour moi. »

Un haussement de sourcil noir, mais Xena fit ce qu’elle demandait et posa sa tête sur la jambe de sa compagne, roulant presque sur son estomac. 

« Merci. » Gabrielle détacha l’autre boucle et finit sa tâche, observant les épaules de sa compagne se détendre et sentant la chaleur tandis qu’une longue expiration passait sur la peau de sa cuisse. « Tu as retiré ce gros morceau, il faut que je le resuture », lui dit-elle tranquillement, en passant son pouce doucement sur la peau abîmée. Le sang coulait de la coupure et elle la nettoya avec soin avant de suturer à nouveau, sentant la peau sensible bouger sous son aiguille et tressaillant elle-même chaque fois que l’instrument pointu perçait la blessure. Un coup d’œil lui révéla les regards totalement respectueux des Amazones, à la fois pour son action stable et la souffrance stoïque et silencieuse de son âme-sœur.

Elle arrosa copieusement les coupures avec une herbe sèche que Xena utilisait pour les blessures et elle fit de nouveaux bandages, remettant la combinaison en place pour les sécuriser. « Voilà… comment c’est ? » Elle sentit la reluctance de sa compagne à bouger et aussi la profonde inspiration qu’elle prit avant de se forcer à se remettre sur un coude et à bouger ses épaules.

« Mieux… merci », admit Xena, souhaitant simplement reposer sa tête et se laisser couler dans le sommeil. La douleur constante et les élancements douloureux de la grande blessure près de son épine dorsale l’avaient tarabustée toute la journée et le bruit, ainsi que les odeurs lui donnaient la nausée. Avec un soupir, elle commença à se redresser pour s’asseoir, puis elle s’arrêta, mâchouillant sa lèvre pensivement. Par Hadès, pourquoi je m’inquiète de ce que pensent ces fichues Amazones ? « Tu vas quelque part ? » Demanda-t-elle à la barde calmement.

Gabrielle cligna des yeux. « Heu… en fait, non… je suis plutôt pas mal fatiguée… pourquoi ? »

« Bien. » Xena se rallongea, reprenant sa place, une main enroulée autour du genou de la barde, caressant la peau de son pouce. Après un moment de surprise, elle sentit des doigts passer dans ses cheveux et elle ferma les yeux d’un air las, se contentant d’absorber la proximité de la barde. La chaleur de leur connexion la traversa, bloquant l’inconfort pendant un long moment de bonheur.

Un vent froid avait soufflé sur leur campement, tandis qu’elles s’arrêtaient devant Potadeia sur le chemin de la maison. Xena avait eu de la chance et avait piégé un lapin près du campement, qui cuisait lentement au-dessus du feu tandis qu’elles vaquaient à leur routine tranquille et familière.

Sauf que ça n’était plus aussi familier pour Xena et elle devait s’empêcher de lever les yeux de sa tâche avec une peur douloureuse, s’attendant à chaque fois à ne pas voir la silhouette blonde allongée sur l’herbe à côté. Elle sentait qu’elle retenait sa respiration à chaque fois.

Elle avait fini par arrêter d’essayer de réparer la pièce d’armure parce que ses mains tremblaient tellement qu’elle se piquait sans arrêt avec son couteau d’armure. Alors elle avait croisé les mains et s’était contentée de rester là assise, attendant que la bulle éclate.

« Xena. »

Une main douce sur son bras et elle avait levé les yeux pour voir un regard vert inquiet qui la fixait tandis que Gabrielle était assise sur la bûche tout près d’elle, un pouce lui caressant la peau dans un réflexe absent. « On dirait que tu as mal à l’estomac… je peux te faire du thé ? »

Reprends-toi, bon sang. Elle avait poussé ce juron intérieurement. « Heu… j’ai juste un peu froid, je pense… je vais bien. » Elle s’était forcée à répondre. « Mais s’il y a du thé, j’en veux bien », avait-elle ajouté en voyant les rides sur le front de sa compagne de route.

« Mm… c’est venteux par ici », avait approuvé Gabrielle. « Je vais te dire un truc… pourquoi tu ne viendrais pas de mon côté et je t’apporterai du thé… d’accord ? »

Elle s’était laissée emmener vers une pile de fourrures confortables, achetées à Potadeia quand elle avait admis à Gabrielle que les seules choses de leurs bagages personnels qu’elle avait gardées était le sac à parchemins de la barde et des choses personnelles. Qu’elle avait simplement utilisé la couverture de selle d’Argo la nuit ou alors rien. Ça semblait si étrange de sentir la douceur sous ses genoux au lieu de la laine qui grattait et que Gabrielle s’installe près d’elle, pressant sa jambe contre celle de la guerrière et laissant sa main posée nonchalamment sur son genou.

Elle avait entouré la tasse de ses doigts et siroté le contenu, se grattant la cervelle pour trouver quelque chose à dire au cadeau nouvellement installé près d’elle. Rien ne lui était venu. Rien ne pouvait exprimer correctement les émotions qu’elle ressentait, ou pourquoi la pensée de s’endormir était effrayante au-delà de toute pensée.

Et si elle se réveillait et que…

Elle avait mordillé le bord de la tasse, incapable de retenir le petit son qui était sorti de sa gorge.

Gabrielle avait posé sa tasse et entouré les mains de sa compagne des siennes. « Hé… qu’est-ce qui se passe ? »

Et elle ne pouvait pas lui dire. « Je vais bien… je suis juste fatiguée », avait-elle répondu calmement.

« Moi aussi », avait répondu doucement la barde. « Tiens… pose ça. » Elle avait pris la tasse des mains atones de Xena et l’avait posée, puis elle s’était adossée contre la paroi rocheuse où elles s’abritaient et avait tiré doucement sur le bras de la guerrière. « Viens par ici… »

Elle s’était presque figée d’angoisse, sachant que si elle permettait à Gabrielle de l’attirer dans la chaleur qu’elle s’était interdite depuis la disparition de la barde, le mur de contenance qu’elle avait créé autour d’elle se fracasserait. Une partie essentielle résista à cela, craignant la douleur. Craignant le besoin.

Elle avait senti que la traction s’arrêtait et elle s’était retrouvée à fixer Gabrielle, y voyant une confusion sombre et douloureuse couvrir le visage de la barde tandis qu’elle laissait lentement retomber ses mains. Et ensuite, sa tête claire s’était penchée en avant et Xena avait vu la tension douloureuse sur ses lèvres. « Je… désolée… je… » Elle leva une main puis la laissa retomber sur les fourrures. « Je pensais que tu… » Une pause douloureuse. « Voulais être… je… »

C’était un choix entre deux douleurs. Soit elle supportait la peur viscérale de la perdre à nouveau, soit elle supportait la vue du regard dans les yeux de Gabrielle si elle ne le faisait pas. Et il n’y avait jamais vraiment eu un choix, pas vrai ? « Je… si… » Avait-elle réussi à dire, bougeant un peu dans la direction de la barde. « Mais… je pense que je suis… un peu choquée… et je… » L’émotion était montée et elle l’avait sentie l’étouffer. Ce même petit son de douleur lui avait échappé et elle avait eu du mal à respirer. Il lui avait fallu plusieurs longues inspirations tremblantes avant de pouvoir continuer. « Et tu m’as tellement manqué que je sais à peine quoi faire de moi maintenant. »

Une légère inspiration résonna juste avant que les mains chaudes ne reviennent, touchant sa peau froide et oh, l’attirant tellement doucement. Et cette fois, elle avait senti sa résistance se dissoudre, tandis que son corps s’enroulait vers celui de son âme-sœur et s’était installé dans la chaleur des bras avec un soulagement si profond qu’il en faisait mal.

Gabrielle l’avait bercée et étreinte, lui caressant les cheveux tandis qu’elle entourait la barde de ses bras à son tour, sentant la vague submergeante de leur connexion qui l’entourait dans un confort qu’elle n’avait plus pensé pouvoir ressentir à nouveau.

Ça lui avait fait réaliser combien c’était précieux, tandis qu’elle reposait là avec Gabrielle entre ses bras, et qu’elles regardaient les flammes en se nourrissant l’une l’autre du ragoût de lapin chaud et laissaient la magie entre elles chasser les ombres. De nouveau entières, enfin.

Gabrielle se sentit légèrement choquée mais elle prit une inspiration et ordonna affectueusement les cheveux de Xena, lançant des coups d’œil aux airs de surprise sur les visages envieux des Amazones. Elle regarda la guerrière fermer les yeux et sentit les muscles tendus sous ses doigts se détendre. « Ça fait mal, hein ? » Murmura-t-elle.

Xena hocha la tête. « Comme des tisonniers brûlants le long de mon dos et dans mes jambes », confessa-t-elle très doucement. « Ce morceau de roche doit avoir pénétré un peu plus que je ne le pensais. »

« Ouille. » La barde tressaillit, un éclair d’inquiétude la traversant. « Je peux faire quelque chose ? »

La guerrière réfléchit à la question, souriant un peu en sentant un léger mouvement près de sa nuque, qui était posée sur le ventre de la barde. « Non… je me sens déjà mieux », rassura-t-elle sa compagne. « C’est bon de rester tranquille un moment. » Un autre mouvement et elle se trémoussa un peu pour presser son oreille contre la surface arrondie, essayant de se convaincre qu’elle pouvait entendre un léger battement de cœur.

« Tu as senti ça, hein ? » Demanda Gabrielle, d’un ton taquin. « Tu vois ? Elle se sent mal aussi…. Elle veut t’aider à te sentir mieux. »

« Tout comme sa mère », répondit ironiquement Xena. Elles restèrent assises tranquillement pendant un moment, à simplement regarder l’activité dans la grotte. Les moutons finirent par être mis à l’arrière et cela avait ouvert un petit espace autour d’elles et diminué le bêlement quasi incessant des animaux. « Jessan et Toris ont trouvé un éboulement à l’arrière… eux et quelques-uns des jeunes hommes essaient de voir si ça mène quelque part. »

« Ah… comme une sortie ? » Demanda la barde avec espoir.

« Oui », acquiesça sa compagne. « C’est mieux que d’attendre que toute cette eau s’en aille. »

« Tu parles », ricana Gabrielle. « En plus… on est bientôt au Solstice… et je n’ai pas l’intention de le passer dans cette grotte, partenaire. » Elle fit tourner une mèche de cheveux noirs entre ses doigts. « Il y a beaucoup de choses à célébrer. »

Xena regarda devant elle. « Mm… tu sais, j’avais presque décidé… quand j’étais seule… que je passerais cette journée si ivre que je ne me rappellerais plus de rien. » Une pause. « Si je durais assez longtemps pour ça. »

Gabrielle sentit sa respiration se bloquer en entendant ces mots tandis qu’elle étudiait la tête sombre sous ses mains. « Xena… » Elle hésita puis se lança. « Si j’étais… morte… je veux que tu saches quelque chose, d’accord ? »

La guerrière bougea et la regarda, les yeux bleus violets dans la lueur faible. « Hm ? »

La barde passa le dos de ses doigts sur la peau douce de la joue de Xena. « Il n’y a aucune raison… peu importe ce que ça demandait, peu importe qui je devais convaincre, peu importe leur prix… il n’y avait aucune raison pour que je te laisse seule ce jour-là. » Ses yeux luisaient. « Tu penses vraiment que quelque chose d’aussi insignifiant que la mort nous séparerait ? »

Insignifiant ? Xena cligna plusieurs fois des yeux. « Peut-être que ça aurait dû me faire comprendre que tu n’étais pas… » Elle leva une main et enroula ses doigts avec ceux de la barde. « Je ne… te sentais… nulle part… et je pensais que… » Elle se souvint se tenir sur une avancée rocheuse isolée et battue par les vents, se sentant plus vide qu’à n’importe quel autre moment de sa vie. « Je présume que c’est pour ça que je t’ai cherchée. »

Gabrielle la fixa. « Tu sais… quand je me suis réveillée dans cet hospice… la toute première chose à laquelle j’ai pensé, c’est toi. Pas ce qui m’était arrivé, pas où j’étais… » Elle s’interrompit et déglutit. « Ensuite je me suis souvenue de ton visage quand j’entrais dans ce puits et c’était l’un des pires moments de ma vie. » Leurs regards se croisèrent. « Je suis tellement désolée, Xena… je savais que ça allait te faire du mal », dit-elle doucement. » Je ne pouvais juste pas te laisser mourir devant mes yeux… pas de cette façon. »

La guerrière soupira. « Je sais. » Elle posa sa joue sur la cuisse de la barde. « Il n’y avait aucun bon moyen de sortir de cette grotte, Gabrielle… et je le savais. » Elle effleura le ventre de la barde de son pouce. « Je suis contente que ce soit derrière nous. » Elle leva les yeux. « Nous aurons beaucoup de choses à célébrer dans quelques jours, n’est-ce pas ? » Elle voulait s’éloigner du sujet de la mort de Gabrielle. Son estomac lui faisait déjà assez mal et ça ne faisait qu’empirer.

La barde lui sourit tristement. « Oui, c’est vrai… ça te va si je te donne un cadeau d’anniversaire en avance ? » Elle fouillait déjà dans son sac.

Xena rit d’un air ironique. « Bien sûr. »

Gabrielle sortit de son sac un objet enveloppé dans un linge et le regarda. « Je l’ai apporté parce je le finissais en quelque sorte… du moins pour l’instant. » Elle ouvrit le linge, révélant un petit recueil entouré de cuir, de pages de parchemins et le tendit à Xena. « Je sais que tu gardes ces petites… heu… les notes et tous ces trucs, et je… » Elle regarda la guerrière passer le doigt sur le petit recueil. « Je pensais que peut-être tu aimerais les avoir tous au même endroit… » Dit-elle tranquillement. « Alors… voilà une collection de tous les poèmes et notes et… je t’ai un peu emprunté ceux que tu avais et je les ai recopiés… et j’ai mis quelques notes au bout à cause de trucs dont je me souvenais… et… heu… » Une pause. « Il y en a des nouveaux au bout… et il faudra que tu me le redonnes de temps en temps pour ajouter des choses. » Une autre pause. « D’accord ? »

Xena se mit sur un coude et étudia le livre, passant ses doigts sur le cuir avant de l’ouvrir, révélant page après page d’une écriture familière et soignée, formant des mots qu’elle savait ne pas être capable de lire à ce moment-là. « Gabrielle, c’est merveilleux. » Elle inspira et leva les yeux vers la barde avec un grand sourire honnête. « Merci. »

La barde sourit en retour. « A ton service. » Elle était très heureuse de voir l’étincelle de plaisir surpris dans les yeux de son âme-sœur, et ça valait les efforts qu’elle avait mis à emprunter la collection soigneusement gardée de Xena, de petits bouts de parchemins maintes fois pliés, quelques-uns pendant le mois qu’elles avaient passé à la maison. Xena penchait déjà la tête sur le livret, étudiant les premières pages et les tournant pour regarder au bout, aux notes ironiques, parfois surprenantes, parfois humoristiques, qu’elle avait écrites, des souvenirs de quand le poème avait été écrit, ou ses pensées pendant qu’elle l’écrivait. C’était vraiment bon de voir ça. Elle pensait que ça allait beaucoup plaire à Xena et elle soupira de bonheur tout en étirant un peu ses jambes.

« C’est fant… » Xena se mit à rire, puis elle s’arrêta lorsqu’un long grondement sourd passa dans la grotte. « Oh oh. »

Le bruit de pas trébuchants et courants coupa les marmonnements nerveux et le grondement s’amplifia, maintenant mêlé à un bruit étrange et battant. Xena s’assit et regarda à la courbure de la paroi de la grotte, pour voir son frère et les fesses nues et poilues de Jessan avancer rapidement sur le sol rocailleux, suivis par le petit groupe avec lequel ils exploraient. « Jess… tu as trouvé quelque chose ? » Cria la guerrière, se mettant debout en voyant la course des hommes.

« Oh oui », cria l’être de la forêt. « Une autre grotte. »

« Ah oui ? » La guerrière se mit à marcher vers lui. « Alors… pourquoi vous courez ? Vous avez abattu des rochers ? »

« Des chauves-souris », cria Toris qui redoubla sa course, tandis que le bruit battant s’amplifiait et qu’un bruit aigu s’y ajouta. « Elles nous poursuivent. »

« Allons Toris. » Xena rit en mettant ses mains sur ses hanches. « Les chauves-souris ne vont pas t’attaquer… elles mangent des fruits. »

Un nuage sombre envahit soudain le bout de la grotte et les sens de Xena eurent un sursaut puissant tandis que l’odeur de vieux sang arrivait à ses narines sensibles.

« Pas ces chauves-souris-là… » Haleta Jessan tandis qu’il la dépassait en courant et s’arrêtait en glissant. Les moutons sentirent l’odeur et se mirent à tourner en rond, paniqués. « Ce sont des vampires. »

Le nuage sombre fondait sur eux maintenant, et on voyait des yeux rouges dans une mer d’ailes noires et battantes.

Xena les fixa. « Oh bon sang… » Une vague de moutons se dirigèrent vers eux, martelant le sol de panique. Les chauves-souris saisirent l’odeur des animaux laineux et plongèrent pour les attaquer, exposant de minuscules crocs.

Et apportant des ennuis.

De grands, très grands ennuis.

Xena dégaina son épée, renvoyant la douleur à l’arrière de son esprit réservé à ce genre de choses, et elle découpa soigneusement en rubans noirs trois chauves-souris qui arrivaient sur elle. Elle scruta frénétiquement l’intérieur de la grotte, essayant de trouver un plan. Elle repéra un tas de branches vertes d’un côté et réfléchit. « Jess ! »

« Quoi ? » L’être de la forêt alternait des coups d’épée avec des coups de griffes près d’elle. « Beuh… je déteste quand ces viscères entrent sous mes ongles. » Il secoua rapidement la main, envoyant des bulles de chair et de sang dans les airs.

« Attrape ces branches… et mets les sur le feu », cria la guerrière. « La fumée va assommer les chauves-souris. » Elle évita un mammifère volant, qui se dirigea vers la poitrine de son âme-sœur sans protection, puis elle sourit nerveusement quand Gabrielle la cogna soigneusement en plein milieu de son vol avec une broche qu’elle avait capturée.

Les hommes et les femmes couraient et criaient dans tous les sens et les moutons battaient le sol d’avant en arrière. Jessan jura puis se baissa sous un nuage persistant de bêtes et attrapa une Amazone en route. « Aide-moi ! »

Cesta arrêta de découper des chauves-souris et le suivit, sautant par-dessus les moutons pour arriver près du tas de branches et elle aida le grand Jessan à tirer sur les morceaux verts et odorants pour les amener au feu de cuisine qui avait soigneusement été préparé sur un côté. Les feuilles se mirent immédiatement à fumer, relâchant leur humidité dans l’air déjà renfermé, montant pour envelopper les nuages de chauves-souris coléreuses et affamées qui volaient en cercle. « Et bien… » Cesta toussa tandis qu’une chauve-souris s’éloignait de la fumée. « Ça sent meilleur que ces fichus moutons. »

Jessan renifla puis se frotta le nez. « Euh… » Il regarda une chauve-souris se cogner dans la paroi et battre des ailes en tombant au sol. « Hé, Xena ? ? ? » Il se tourna pour voir la guerrière sur un rocher, tissant un filet d’acier brillant autour d’elle et protégeant un groupe d’enfants qui s’étaient jetés sous le bouclier considérable de la femme aux cheveux noirs.

« Oui ? » Aboya Xena, se baissant et découpant une autre nuée de chauves-souris en colère. La fumée commençait à prendre une douce teinte bleue dans l’air déjà rougi et elle cligna des yeux en le regardant. « Quoi ? »

« Tu savais ce que c’était… euh… ces feuilles ? » Demanda l’être de la forêt, sautant hors du chemin d’un mouton qui chargeait valeureusement.

Xena fit une pause dans son attaque et renifla doucement l’air. Ses épaules s’affaissèrent et elle lâcha plusieurs jurons virulents et à demi dégoûtés dans une langue dont elle était quasi sûre que les enfants ne l’avaient jamais entendue. « Non… mais maintenant je le sais. » Parmi toutes choses… les feuilles étaient un narcotique plutôt puissant, bien qu’heureusement elles n’étaient pas sèches, ce qui en aurait concentré la force. Tandis qu’elle regardait, les chauves-souris cessèrent de plonger et commencèrent à battre des ailes sans but, pépiant et se cognant entre elles. « Oh bon sang. » (NdlT : ici un jeu de mot difficile à rendre. Xena dit ‘Oh brother’ ce qui se traduit par ’Oh frère’, et ne signifie pas grand-chose en français. Alors j’ai pris le parti d’adapter pour parler des ‘liens du sang’ ce qui permet à Toris de dire…)

« Tu m’as appelé ? » Demanda Toris d’un ton aimable tandis qu’il sautait sur son rocher, prenant soigneusement son équilibre. « Hé sœurette… C’était une sacrée bonne idée… asphyxie tout ce qui respire et le problème disparait… bien vu. »

Xena soupira d’un air désabusé, sentant une légère perte de ses propres perceptions. « Ce n’était pas vraiment mon intention. » Elle se retourna et regarda la grotte maintenant remplie de fumée, qui était bien moins frénétique. Les chauves-souris s’étaient installées dans de petites alcôves dans la paroi, vu que le toit était plutôt lisse et les moutons la fixaient en clignant des yeux stupidement, enfin calmés. « Pas que je m’en plaigne », ajouta-t-elle en fixant les yeux légèrement vitreux de son frère.

Puis elle se souvint de l’effet secondaire des feuilles et elle écarquilla les yeux. « Ouille… par Hadès dans un panier. »

« Viens par ici… » Un berger passa en courant, chassant une jeunesse égrillarde. « Je ne te ferai pas de mal. »

« Hé… » Toris regarda la scène aimablement puis tira sur la jupe en cuir de sa sœur. « Je t’ai déjà dit combien je te trouvais mignonne ? »

Un regard bleu mauvais ne le détourna pas une seconde. « Toris… arrête ça. »

« Non… vraiment… » Répondit son frère honnêtement. « Tu as le sourire le plus beau. »

Xena le souleva et le laissa retomber sur le rocher.

« Et les biceps les plus sexy », continua-t-il sans s’arrêter. « J’aime même tes rotules. »

Xena soupira et rengaina son épée, le danger des chauves-souris apparemment passé. Puis elle se tourna en sentant qu’on tirait à nouveau sur son cuir. « Qu… oh. »

Des yeux verts ombragés la dévoraient avec intention et elle sentit ses genoux manquer de se dérober. « Euh… salut. » Bien qu’elle se rendait compte que la drogue n’avait aucun effet supplémentaire quand il s’agissait de Gabrielle, elle descendit de son rocher à la demande de la barde, se plongeant coupablement dans l’odeur et le contact familiers. Les enfants qu’elle avait protégés clignaient des yeux ensommeillés, non affectés par les feuilles et elle avait totalement oublié Toris, son attention concentrée sur la jeune femme devant elle dont le regard coulait sur elle comme un bain chaud.

« Salut. » Gabrielle passa les mains sur le cuir lisse, traçant le corps en dessous. « C’était prévu ? »

Xena savoura les frissons subtils qui suivaient les doigts de sa compagne. « Pas entièrement », admit-elle, tournant la tête pour passer la grotte en revue. « Mais je pense que ça les a aidés à se relâcher un peu. » Juste eux ? Xena sentit un sursaut familier dans son ventre tandis que Gabrielle traçait ses seins. Comme si on avait besoin d’aide à ce sujet… pas vrai ?

« Mm », approuva la barde en se rapprochant. « Comment va ton dos ? » Elle se pencha en avant et mordilla le cou nu de la guerrière.

« Quel dos ? » Demanda Xena d’un ton intrigué, tandis que ses mains trouvaient des endroits chauds et familiers sur le corps de sa compagne. Avec culpabilité, elle regarda par-dessus son épaules pour voir son frère, surprise de le voir entraîné par Cesta.

Et bien, peut-être pas si surprise que ça. Elle renifla de rire et se rendit compte que la fumée et la lueur tombante des torches obscurcissait la plupart des autres activités en marche. Elle n’avait aucune idée de ce que ça allait faire à la structure de la communauté, mais… et bien, ce n’est pas comme si elle l’avait fait exprès, pas vrai ?

A tout le moins, ils se rendraient compte qu’elle n’était pas le fichu Messie. Des doigts chatouillèrent sa nuque et elle sentit une légère dislocation dans ses sens, tandis que la drogue passait dans son sang et son corps commença à répondre à la proximité de son âme-sœur. Puis une pensée lui vint et elle leva les yeux, par-dessus la tête de Gabrielle, son regard à la recherche de Jessan.

Pauvre garçon. Ensuite elle le repéra enroulé dans un coin, paisiblement endormi.

Ouh. Une complication en moins.

Avec insistance, son corps appela son attention à la distraction à sa portée, qui délaçait sa combinaison et exposait la peau nue à l’air embrumé. Elle sentit les inquiétudes pesant sur elle se relâcher tandis qu’elle se concentrait sur le temps présent, relaxant des barrières mentales tendues qu’elle avait désespérément mises en place quelques mois plus tôt.

Elle prit le visage de la barde entre ses mains affectueusement. « Tu es si belle », lui dit Xena, lui offrant son cœur simplement et totalement. Oubliant tout le reste. « Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. »

Une larme se détacha et coula sur le visage de Gabrielle, se frayant un chemin humide sur sa joue. « Je t’aime », répondit la barde très doucement. « Et je t’aimerai toujours… aussi longtemps que je vivrai et aussi longtemps que mon âme résidera dans les royaumes de l’au-delà. »

Les lèvres de la guerrière tremblèrent un moment, puis elles se séparèrent. « Pour toujours. » Et elle se laissa aller dans la foi, à nouveau, sachant son potentiel pour la détruire.

Gabrielle sentit l’acceptation glisser doucement en place, comme si une chose perdue depuis longtemps lui était rendue. Les lèvres effleurèrent les siennes légèrement, et elle sourit, avec une foi renouvelée. En elle-même. En Xena.

Dans le pouvoir incroyable que leur amour posait sur elles et que nul démon ne pourrait détruire.

Elles l’avaient prouvé.

Xena la souleva doucement et la dernière chose qu’elle sentit sous ses bottes fut la douceur de leur couchage. Elle laissa ses lèvres explorer la peau chaude et l’odeur musquée tandis qu’elles s’allongèrent, s’interrompant pour un moment de surprise brumeux, tandis que des cris les alertèrent que quelqu’un d’indésirable arrivait.

Xena prit les chauves-souris et les lança par-dessus son épaule.

Doucement.

Puis tout ce qu’elles connurent fut elles-mêmes…

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A suivre 5ème partie.