Guerrière et Amazone

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31 août 2009

Cible mouvante, partie 6

MOVING TARGET par Melissa Good
CIBLE MOUVANTE
Partie 6
Traductrice: Gaby

Chapitre 13
« Tu sais ce que je pense ? » Dar s'installa contre le dossier, laissant l'air conditionné de la voiture la rafraîchir.
Kerry était installée sur le fauteuil côté passager, et elle semblait échevelée et quelque peu agacée. « Quoi ? »
« Je pense qu'on doit trouver une nouvelle église. »
« Mmph. » Kerry laissa tomber sa tête contre la surface en cuir. « Je vais te dire. Donne-moi un jour de congé demain et je nous trouve une nouvelle église. Qu'est ce que tu penses de ça ? » Elle se tortilla un peu, grimaçant alors que les crampes qui s'étaient manifestées avec une douleur soudaine plus tôt et qui lui avaient donné une fâcheuse mais bonne excuse pour partir, se rappelaient à elle.
Dar lui lança un regard plein de sympathie. « Mon cœur, tu peux avoir toutes les journées de repos que tu veux. » Répondit-elle. « Je sais que ton boulot sera fait. »
Kerry grimaça de nouveau. « Tu sais ce qui n'est pas fait ? » Demanda-t-elle tristement. « J'ai oublié de m'arrêter pour faire les courses à Walgreen. » Son regard croisa celui de Dar. « Et tu sais que je ne peux pas prendre tes cachets. »
Dar enclencha la marche arrière et recula. « Alors je présume que nous allons au drugstore. » Dit-elle. « Ça m'arrange, j'ai besoin d'autres cachets moi aussi. On n'a presque plus d'Advil... »
« Ahhhh !!! » Kerry grimaça.
« Et j'ai besoin de piles pour ma calculatrice. » Finit sa compagne. « Alors installe-toi dans ton siège et détends-toi, et on va s'occuper de nous comme il faut. »
Kerry profita de l'offre et recula son siège, inclinant le dossier en position semi-couchée. Elle ferma les yeux et laissa sa compagne conduire, écoutant simplement la musique New-Age qui sortait des hauts-parleurs. « Ils étaient vraiment gonflants aujourd'hui, hein ? » Dit-elle. « Je me demande pourquoi. On ne les avait jamais vu agir comme ça avant. Est ce qu'on a fait quelque chose dont je ne me souviendrais pas ? »
Dar garda le silence pendant un moment, laissant ses pouces tambouriner sur le volant pendant qu'elle les conduisait au drugstore. « Je ne sais pas. » Murmura-t-elle finalement. « Mais ça m'a emmerdée quand ils ont commencé à agir comme si  on leur devait toujours quelque chose. »
Est ce qu'ils l'avaient fait ? Kerry considéra l'idée. « Et bien, la plupart des églises pensent que leurs membres doivent apporter des gâteaux et mettre de l'argent dans la cagnotte, Dar. » Dit-elle. « Je sais que c'était comme ça à la maison. La plupart du temps. On ne vous disait rien en face, mais punaise, si tu loupais une semaine, on te jetait de ces regards. »
Dar émit un bruit grossier.
« Et bien, tu sais, ils doivent bien trouver de l'argent. » Kerry sentit soudain un étrange sentiment de protection envers la foi avec laquelle elle avait grandi. « Ils doivent garder l'église en état, et payer le pasteur, et faire les programmes de la communauté... l'argent doit bien venir de quelque part. »
Dar entra dans le parking et se gara devant le drugstore. Elle mit le frein à main, mais laissa le moteur tourner. « Ouais, je sais. » Elle ouvrit sa portière. « Ce n'est pas de cette partie que je parle. Ils font du bon boulot, en particulier avec ces gosses que tu fréquentes. C'est l'autre truc qu'ils s'attendent à ce qu'on fasse. » Elle sortit. « Comme si juste parce qu'on est gay, on doit être des révolutionnaires à ce sujet. Ce n'est pas ma tasse de thé. »
Kerry regarda avec perplexité sa compagne qui fermait doucement la portière et s'avançait jusqu'à l'entrée du Walgreen.
* * * * *
Dar attendit dans la queue, et jeta un coup d'œil vers les articles en vente sur les stands voisins pour passer le temps. Elle avait déjà les siens, qu'elle avait trouvés rapidement, mais il n'y avait qu'une seule caisse ouverte et plusieurs personnes devant elle attendaient pour payer.
Allez... J'ai de la glace en train de fondre là. Dar jeta un regard mauvais à la file d'attente de derrière ses lunettes de soleil.
La vendeuse, malheureusement, était occupée à essayer de comprendre la requête de la première femme de la file, qui tentait d'obtenir une marque spécifique de cigarettes dans une langue que même Dar ne connaissait pas. C'était dur de savoir laquelle des deux était la plus frustrée.
Son regard tomba sur un rayon au niveau de sa cuisse, elle en examina le contenu, et un  sourire forcé apparut lentement quand elle se pencha pour attraper un des articles. Après un rapide regard aux alentours, elle l'ajouta à son panier, puis laissa son regard errer autour d'elle.
La femme devant elle poussa un soupir délibérément audible. « Seigneur. »
La caissière leva les yeux vers elle et lui fit une petite grimace d'excuse avant de hausser légèrement les épaules. La femme étrangère tira un morceau de papier de son portefeuille et l'ouvrit, le montrant à la caissière avec un geste impatient. « Madame, nous n'en avons pas. »
La femme lui posa une question dans sa propre langue.
« Madame, nous n'en avons pas. » Répéta la caissière, avec une patience louable. Elle pointa la photo sur le papier et secoua la tête. La femme secoua le papier en montant la voix.
« Seigneur. » Répéta la cliente devant Dar. « Quelle idiote. » Avec un regard dégoûté, elle posa son panier sur le comptoir, s'éloigna, et quitta le magasin en donnant un coup aux portes coulissantes. L'homme devant elle fit la même chose, lançant un regard rageur à la caissière avant de suivre le mouvement.
Au même moment, la femme étrangère remballa son papier et le rangea dans son portefeuille, marchant rapidement vers la sortie à la suite des deux autres.
Il ne restait que la caissière un peu choquée et Dar, qui n'avait plus personne devant elle dans la file. Pas du genre à regarder les dents d'un cheval donné, elle s'avança et commença à décharger ses affaires du panier pour les placer sur le comptoir.
« Pourquoi les gens font-ils ça ? » Demanda la caissière, alors qu'elle attrapait le premier article pour le scanner. « Venir dans un endroit sans savoir comment communiquer ? »
Dar l'étudia derrière ses lunettes de soleil. « Pour donner aux Américains un goût de ce que c'est que d'avoir à traiter avec eux de l'autre côté de l'océan ? » Suggéra-t-elle simplement.
« Hein ? » La fille fronça les sourcils. « Qu'est ce que vous voulez dire ? »
« Vous n'avez jamais été dans un autre pays ? » Demanda Dar.
« Non. » Répliqua la fille. « Pourquoi je voudrais aller dans un autre pays ? »
« Oubliez. Ça fait combien ? » Dar indiqua la caisse. Elle regarda le total s'afficher et glissa sa carte dans le lecteur, avant de taper son code d'un geste impatient. La machine hésita puis recracha son ticket, que Dar attrapa des mains de la caissière en même temps que ses achats. « Merci. »
« Au revoir. » Maintenant sans client, la fille fit un geste de la main vers Dar. « Passez une bonne journée. »
* * * *
Kerry s'amusa à essayer d'inventer des histoires sur les gens qu'elle voyait sortir du magasin pendant qu'elle attendait le retour de Dar. Le premier homme qui sortit semblait avoir acheté quelque chose dont il n'était apparemment pas trop sûr, étant donné qu'il n'arrêtait pas de regarder dans le sac qu'il tenait en revenant vers sa voiture. Elle décida que c'était au choix, une lotion pour la pousse des cheveux, des produits d'hygiène féminine ou une plaquette de pilules contraceptives.
Elle l'observa jusqu'à ce qu'il rentre dans sa voiture, où il sortit quelque chose du sac pour en prendre une bouchée, ruinant ainsi sa théorie.
Du moins elle l'espérait.
Les deux femmes qui sortirent ensuite étaient apparemment ensemble, discutant de manière continue en Espagnol quand elles passèrent juste à côté de la Lexus pour se diriger vers une voiture marron juste à côté d'elle. Elles entrèrent dans la voiture, et sans perdre le fil de la discussion, elles démarrèrent.
Kerry écarquilla les yeux quand elle réalisa que les roues avant de la voiture étaient résolument braquées sur la droite pointant le véhicule droit du côté passager de la Lexus, à quelques centimètres d'elle. Réagissant instinctivement, elle se pencha et elle appuya d'un coup sec sur le klaxon sur le volant, fermant les yeux et s'étendant à moitié sur le siège de Dar alors qu'elle attendait le craquement et l'impact.
Après un moment de silence, cependant, elle ouvrit les yeux et jeta un coup d'œil par dessus son épaule. Le véhicule marron était parti, et au moment où elle se redressa et regarda derrière elle, elle le repéra qui s'insinuait dans le trafic dans un crissement de pneus.
Une Jeep bleue manqua de les percuter. Kerry repoussa une mèche de cheveux de devant ses yeux et se redressa, décidant que les femmes avaient probablement pris des stimulants ou des sédatifs, ou peut-être même un mélange des deux.
Une autre cliente sortit juste devant la Lexus, avançant à petits pas furieux. Elle frappa dans une poubelle posée sur le trottoir et l'envoya rouler loin d'elle avec une série de jurons que Kerry entendit même au travers des vitres de la Lexus. Elle donna un méchant coup de pied dans le bidon avant de continuer sa route, longeant le magasin pour accéder au parking situé de l'autre côté.
Elle n'a pas aimé le développement de ces photos en une heure ? Se demanda Kerry. Elle n'eut pas beaucoup de temps pour considérer la question, parce que la femme fut immédiatement suivie par une autre qui semblait également en colère, et presque en larmes. Elle s'avança vers une petite voiture à quatre portes  près de l'entrée et parla à l'homme à l'intérieur, en lui montrant ce qu'elle avait dans les mains.
L'homme l'attrapa, puis la repoussa en arrière avec un grognement de colère. Il ouvrit la portière et sortit pour se diriger vers le drugstore, laissant la femme derrière lui. Elle regarda la voiture d'un air malheureux pendant un petit moment, puis elle fit le tour et s'installa côté passager, en descendant le pare-soleil pour jeter un coup d'œil anxieux au miroir.
Et maintenant, quelle était l'histoire derrière ça ? Kerry se posa la question, mais pas très longtemps, parce que sa vision périphérique fut attirée par une silhouette qui s'approchait, et elle tourna la tête pour voir Dar s'avancer vers elle.
Elle sourit à la vue de ce visage anguleux. Kerry pouvait sentir ses muscles faciaux bouger, et elle observa Dar réagir et lui renvoyer son sourire alors qu'elle ouvrait la portière et se glissait à l'intérieur, apportant une bouffée brûlante et humide de l'air ambiant extérieur et une odeur distinctive d'abricot qui semblait lui coller à la peau. « Ça n'a pas pris longtemps. Merci d'avoir pris mes cachets. »
Dar lui tendit le sac. « Pas de problème. Fais attention, il y a un pot de... »
« Crème glacée dedans. » Finit Kerry, en regardant à l'intérieur. « Et... qu'est ce que... » Elle attrapa quelque chose dans le sac et le leva, laissant le sac plastique tomber sur le plancher entre ses pieds. « Dar, qu'est ce que c'est ? »
Dar se concentra pour sortir la Lexus du parking en gardant la voiture intacte. « Hum... c'est un hamster. »
Kerry tapa le petit pied recouvert de fourrure et la créature se mit à gigoter. « Oh! C'est un hamster dansant. » Elle l'observa, bougeant en rythme sur son siège. « C'est un hamster dansant en tenue de marin, Dar. »
« Ouais. » Sa compagne regardait avec concentration par le pare-brise. « C'est bien toi qui m'a traitée de hamster l'autre jour... »
Kerry laissa échapper un ricanement. Elle posa la créature sur ses genoux et frappa ses pieds de nouveau, le regardant danser et se trémousser dans ses petits habits et chapeau blancs. « C'est supposé être toi ? »
Dar s'éclaircit la gorge. « Je pensais que tu allais le trouver mignon. »
« Héhéhéhéhéhéhé. » La jeune femme laissa échapper un long gloussement de joie. « Oh, tu as tout à fait raison, il est trop mignon. » Elle dansa un peu avec son nouveau petit ami. « Attends un peu que ton père le voit. »
Dar tourna la tête vers elle et lui lança un regard par dessus ses lunettes de soleil.
« Je vais le mettre sur mon bureau. » Décida Kerry.
« Au travail ? » Dar écarquilla les yeux soudainement.
Kerry se redressa et remit son dossier dans sa position originelle quand le feu passa au vert et qu'elles avancèrent sur la chaussée qui menait chez elles. « Ne sois pas bête. Bien sûr que non pas au travail. A la maison. »
Dar s'adossa à son siège, soulagée. « Ouais, et bien... Il a fallu que j'attende un peu avant de passer à la caisse. Ils manquaient de personnel. »
« Toutefois... ça pourrait être un bon moyen de briser la glace pendant des réunions avec des nouveaux clients... » Réfléchit Kerry.
Dar tourna la tête vers elle et son regard croisa deux yeux espiègles qui attendaient dans un silence connaisseur. « Tu as de la chance que je t'aime. » Grogna-t-elle.
Le sourire de Kerry s'adoucit. « Comme si je ne connaissais pas ma chance. » Répliqua-t-elle. « Et je vais trouver une nouvelle église, Dar. J'aime appartenir à ce genre de chose. Ça me donne un sentiment de communauté. Mais je ne veux pas que ce soit au dépend de ton confort. »
Dar garda le silence pendant qu'elle conduisait la voiture au bas du ferry. « Ça doit forcément être une église ? » Demanda-t-elle. « On pourrait peut-être trouver un club d'informatique ou quelque chose dans ce genre ? »
Kerry posa sa joue sur son poing. « On passe assez de temps avec des informaticiens. » Dit-elle. « Hé... pourquoi pas un club de motards ? »
Dar se couvrit les yeux d'une main.
« Vroum vroum. »
* * * * *
C'était maintenant au tour de Kerry d'être confinée sur le canapé, et elle en profitait amplement, enroulée dans  sa vieille couverture qu'elle avait rapportée du Michigan, regardant le dernier journal télévisé. Elle avait près d'elle une tasse de thé à la mûre, et une quantité suffisante de calmants pour se sentir plutôt confortable, du moins pour le moment.
Elles avaient fait un arrêt au marché de l'île sur le chemin de la maison, et elles avaient acheté des filets de poisson que Dar avait absolument voulu préparer. À la grande surprise de Kerry, et probablement celle de sa compagne, l'expérience relativement simple de la cuisson au grill s'était très bien terminée en un savoureux plat, et après ça et la crème glacée de Dar, le stress de la fête s'était finalement dissous.
« Rien. » Lança Dar depuis sa place sur la causeuse. « Je n'ai rien trouvé. Il n'y a absolument rien. » Elle leva une main et la laissa retomber, secouant la tête devant l'écran posé sur ses genoux. « Ça n'est mentionné nulle part, rien dans les journaux, rien aux infos... un contrat majeur tombe et les seules nouvelles qu'on a parlent de rugby. »
Kerry laisser échapper un petit rire. « Je ne sais pas, chérie. Je crois que j'apprécie leurs priorités pour une fois. » Elle prit une gorgée de thé. « De toute façon on va finir par le savoir. Une fois qu'on aura eu ces paquebots, quelqu'un va forcément parler. Ils le font toujours, Dar. »
« Mmph. » Dar continua à taper sur son clavier.
Kerry retourna son attention à la télé grand écran, où un journaliste excessivement sérieux rapportait les nouvelles du jour d'un ton emphatique. Le reportage céda la place à une scène nocturne, avec des flashs de lumière bleue des voitures de police, et après une minute à étudier l'écran, elle fronça les sourcils. « Hé, Dar ? Regarde. »
« Mmh ? » Les yeux bleu pâle se levèrent brièvement vers elle avant de se diriger vers l'écran. « Qu'est ce que je suis sensée regarder ? »
« Ce n'est pas le Walgreen ? Celui où nous étions tout à l'heure ? »
Dar se pencha sur un accoudoir de son fauteuil et scruta l'écran. « Je ne... ils se ressemblent tous pour moi, Kerry. Peut-être que c'est le même. Pourquoi ? »
« Chut. » Kerry monta le son pour écouter.
« La police n'est pas sûre de savoir pourquoi la femme était dans ce coffre, ou même qui aurait pu faire ça. Elle a été transférée à l'hôpital  Jackson Memorial où elle est dans un état critique. » Le caméraman fit un plan large, montrant une petite voiture à quatre portes garée le long du bâtiment avec son coffre ouvert, apparemment forcé. « La police a dit que la voiture a été louée par un homme non identifié. »
« Hmm. » Murmura Dar. « Quelqu'un l'a enfermée dans le coffre ? C'est une chance qu'elle ne soit pas morte de chaud. » Elle secoua la tête et reporta son attention sur son ordinateur. « Ils ont dit quand c'était arrivé ? »
« Je ne sais pas. » Kerry se pencha un peu en avant. « Ils ne peuvent pas l'avoir trouvée il y si longtemps, c'est un reportage en direct.  Oh, Dar... Je déteste penser que cette pauvre femme était coincée dans ce coffre quand nous étions là-bas ! »
Dar leva de nouveau les yeux, étudiant la voiture. « On n'était pas de ce côté-là du bâtiment. » Dit-elle. « La voiture me dit quelque chose... mais c'est un modèle de location commun. Il y en a des dizaines comme ça, Ker. »
« Ouais. » Quelque chose chatouillait la mémoire de Kerry, et elle reposa son menton sur son poing pendant qu'elle écoutait la suite des nouvelles. Après quelques minutes plongée dans ses pensées elle tourna de nouveau son attention vers le  journaliste. « Ah... on va avoir de la pluie demain. » Elle gloussa doucement. « Tu es sûre que tu ne veux pas passer la journée avec moi à la regarder tomber ? »
« Mmh. » Dar lui lança un regard acéré. « Tentatrice. »
Kerry lui sourit de son air le plus séducteur, consciente que son tee-shirt Winnie l'Ourson ruinait probablement l'impact de son expression. « En fait j'ai une tonne de travail à faire demain. Je voudrais aller me faire couper les cheveux, et ma voiture doit aller en révision. »
« Je pensais que tu devais te détendre. » Lui rappela Dar.
« Je vais le faire. » Dit Kerry. « Mais j'ai des choses à faire, et je n'ai pas envie de me sentir coupable en pensant à toi coincée dans ce bureau dans ton tailleur. »
« Ahh... Et moi je dois rencontrer les directeurs des ventes internationales. Ils seront là demain. » Lui rappela Dar. «  Alors tu vas vraiment pouvoir me plaindre. Maria a bloqué quatre heures de mon après-midi. »
« Beuh. »
« Mmh hmm. »
Kerry roula sur le dos et observa le profil de Dar alors qu'elle travaillait sur son ordinateur. « Je pourrais me passer de ce jour de congé. » Suggéra-t-elle. « Tu veux que je te couvre ? »
« Nan. » Dar la regarda, et sourit. « Mais merci pour l'offre. »
« Okay. » Kerry agita les orteils sous le tissu de coton. « Mais je m'assurerai que tu aies quelque chose de bien en rentrant à la maison. »
Les yeux bleus scintillèrent. « Quelque chose d'autre que toi ? J'aurais besoin de quelque chose d'autre d'après toi ? »
Kerry soupira joyeusement.
« En plus, il va falloir que tu t'occupes de Quest. » Continua Dar sérieusement. « Ne me remercie pas encore. » Elle se remit à taper sur son clavier, écoutant le léger gloussement de Kerry qui roulait de nouveau sur le côté, puis les nouvelles qui parlaient à présent de sport.
« Okay. » Elle passa son travail en revue une dernière fois, étudiant la présentation qu'elle montrerait pendant la réunion. « Je pense que ça devrait aller. » Elle posa son ordinateur portable sur la table basse et s'étira avant de gratter la tête de Chino.
C'était un dimanche soir ordinaire à la maison. Elles regardaient habituellement ce qui passait sur Learning Channel, ou sur Discovery, ou un film, puis les nouvelles, avant de faire ce qu'elles avaient à préparer pour la semaine à venir et d'aller se coucher.
Prévisible et confortable. Dar regarda des footballeurs s'entraîner sous la chaleur torride avec une touche d'amusement. « T'sais, ils nous ont emmenés voir ces gars une fois. »
« Quoi ? » Demanda Kerry. « Tu veux dire,  en camp d'été ? »
« Ouais. » Dit Dar. « On emmenait les gamins faire des sorties éducatives dans les endroits variés. Aller au zoo, ce genre de choses. » Un sourire apparut sur son visage. « Un jour d'été, trente-cinq degrés, de l'eau nulle part. On s'est arrêté et on a pillé un camion de laiterie qui faisait une livraison. On a failli être jeté en prison. »
Kerry se mit à rire.
« Je n'ai jamais aimé regarder ces gars jouer depuis. »
* * * * *
Kerry sifflotait légèrement tandis qu'elle sortait le linge de la machine à laver pour le mettre dans le sèche-linge. Elle ferma le capot et mit la machine en route, puis elle prit la bassine de linge déjà sec et traversa la cuisine pour aller jusqu'à la chambre de Dar, suivie de près par une Chino attentive.
Elle posa la bassine sur le lit à eau et commença à en trier son contenu. « Tu sais quoi, Chino ? » Dit-elle à leur animal de compagnie. « Ne le dis à personne, mais parfois j'aime réellement faire tout ça. »
« Wouff ?
Kerry ouvrit le tiroir de sous-vêtements de Dar et commença à ranger les affaires dedans. Elle avait à peine rangé deux ensemble que le téléphone se mit à sonner, et elle attrapa le récepteur qui se trouvait juste à coté du dressing. « Allô ? »
« Bonjour, Ms. Stuart ? » Lui demanda une voix d'homme. « C'est Bob, du South Beach Lexus. »
« Oui, c'est moi. » Répondit Kerry. « Le buggy est prêt ? »
« Pas encore, madame, on doit encore remplacer les plaquettes de freins. Vous les avez vraiment fatiguées. »
Kerry fronça les sourcils. « J'ai fait ça ? »
« Et bien, elles sont vraiment usées... On peut vous les laisser pour encore un petit moment mais...
« Non – allez-y, il vaut certainement mieux les remplacer. » L'interrompit Kerry. « Je ne pensais pas que je les avais usées à ce point... je pense qu'il va falloir que je fasse un peu plus attention à ma façon de conduire, hein ? »
L'homme s'éclaircit la gorge. « Oui, et bien vous savez, pas mal de gens ont le même problème... ça doit être la circulation difficile ici. De toutes façons, nous allons les changer, et mes gars ramèneront votre voiture vers l'heure du dîner, si ça vous convient. »
« Très bien. » Répondit simplement Kerry. « Ça me semble parfait. Merci. » Elle raccrocha et retourna à son triage, inspectant chaque ensemble minutieusement à la recherche d'un trou éventuel avant de les placer dans le tiroir. La plupart des ensembles de Dar étaient simples, mais elle en avait aussi quelques-uns un peu plus extravagants que Kerry lui avait achetés.
Et naturellement, il y avait ceux en soie rouge. Kerry sourit en les mettant dans le tiroir, et elle jeta un coup d'œil à son reflet dans le miroir avant de finir. Elle leva une main, ébouriffa ses cheveux nouvellement coupés, et hocha la tête en signe d'approbation, satisfaite de sa journée.
Le téléphone sonna de nouveau, et elle lui lança un regard un peu exaspéré avant de prendre le récepteur et de répondre. « Allô ? »
« Salut. » Répondit la voix de Dar. « Tu ne réponds pas à ton téléphone portable. »
Kerry prit une inspiration. « Oups... désolée. Il est en train de charger en haut. » Dit-elle. « Et je suis en bas en train de jouer avec tes dessous. Qu'est ce qui t'arrive ? »
« Ahh... heureusement que j'ai appris ma leçon et que je ne t'ai pas mise sur le haut-parleur. » Dit Dar en riant. « Écoute, j'ai dû retarder la session de cet après-midi.  La société Transmax de New-York a appelé, ils veulent monter un nouveau projet – ils ont besoin de tripler leur capacité courante. Je dois fixer un prix. »
« Hé, c'est génial ! » Kerry sourit. « Tu ne vas pas m'embouteiller le réseau, pas vrai ?  J'ai pas mal de comptes très délicats dans cette région. »
« Est-ce que je te ferais un truc pareil ? » La voix de Dar paraissait relaxée et amusée. « Mais il se pourrait que j’aie à faire un tour là-bas pour les rencontrer, et puis j'ai eu des nouvelles de Quest. Il voudrait réunir tous les concurrents à l'hôtel Intercontinental mercredi. »
Kerry hocha la tête, bien que sa compagne ne puisse pas la voir. « Et bien ,tu m'as bien dit que je devais gérer tout ça de toutes façons. » Fit-elle remarquer. « Alors transmets-moi l'info, chef, je vais m'en occuper. »
« C'est déjà fait. » Répondit Dar. « Je vais rentrer tard. On devrait commencer la réunion dans une heure. »
« Je t'attendrai. » Il y eut un instant de silence, ce qui amena un sourire connaisseur sur le visage de Kerry. « Passe moi un coup de fil quand tu pars, okay ? »
« Je le ferai. » Répondit Dar doucement. « On se voit plus tard. »
Kerry raccrocha, et elle continua à sourire alors qu'elle prenait son panier maintenant vide et revenait vers le séjour, son esprit occupé par la planification de la stratégie à adopter au meeting organisé par Quest. Un flash lumineux à la télévision accrocha son attention, et elle tourna la tête pour lire le bandeau des nouvelles de l'après-midi. « Oh. » Elle fit une pause quand il lui sembla reconnaître le résumé des nouvelles de la veille au soir, montrant maintenant une photo de l'homme que la police recherchait.
Kerry cligna des yeux, et elle fixa simplement l'image, alors que quelques détails troubles de la veille lui revenaient, des images de la voiture à côté de la leur, avec la lumière paresseuse du soleil de cet après-midi d'été. 
C'était bien le même idiot ?
Elle fixa l'image, qui semblait être celle d'un passeport. « Saperlipopette. » Chuchota-t-elle. « Je crois bien que c'est lui. »
* * * * *
« Alors. » La voix basse et puissante traversa la pièce. « Comme vous pouvez le voir, la capacité restera relativement constante d'un bout à l'autre, sur les circuits internationaux comme nationaux, mais notre attention devra se porter sur la redéfinition de la largeur de bande et la rationalisation la demande de service. »
Une grille clignota sur l'écran. « L'effet net de ce projet devra ajouter encore cinquante pour cent de capacité sans qu'on ait besoin de plus de matériel. » Dar fit une pause et se pencha sur le pupitre. « Vous avez... d'autres... questions ? » 
Elle laissa son regard parcourir la salle, suspectant que le ton acéré de sa voix avait réduit à néant le nombre de mains qui auraient pu se lever. « Très bien. Merci à tous. Ça sera tout. » Dar fit un pas en arrière, accueillant les applaudissements dans la salle avec un hochement de tête un peu sec avant d'arrêter les écrans et de s'éloigner du pupitre, ravie que ce satané truc soit enfin terminé.
Enfin.
Dar se laissa tomber dans son fauteuil au bout de la table de conférence, et la sensation du  cuir frais l'entoura alors que le niveau sonore de la salle augmentait. Elle attrapa son verre d'eau et le vida, heureuse de pouvoir apaiser sa gorge sèche et irritée. 
La foule des directeurs de ventes se dispersait et des groupes se formaient, ils avaient tous à la main une copie de sa présentation alors qu'ils discutaient de la session. Dar était contente d'être laissée relativement seule, isolée au fond de la salle avec juste assez d'espace entre elle et le reste des gens pour effrayer les quelques courageux qui auraient pu vouloir approcher.
Dar lança quelques regards durs pour renforcer la distance, épuisée après son discours de deux heures. Tout s'était très bien passé, pensa-t-elle, mais ça, plus l'heure entière où elle avait dû répondre aux questions avait réduit sa patience et sa tolérance à néant pour des questions qui pourraient être stupides.
Elle ne voulait pas en entendre une de plus. Bien que la salle de conférence soit à l'intérieur, et qu'elle ne puisse pas voir les fenêtres depuis sa place, elle savait qu'il commençait à faire noir dehors, et que la journée touchait enfin à sa fin.
José mit fin à sa conversation et se dirigea vers elle. Dar le fixa d'un œil noir, mais le directeur des Ventes l'ignora et fit le tour de la table pour prendre le siège à côté du sien. « Génial ! C'était vraiment bien, Dar. »
« Merci. »
« Beaucoup de gens étaient inquiets. » Continua José, et il posa ses coudes sur la table. « Tout le monde s'est enfui comme des poulets dans une basse-cour. Maintenant ils ont vu qu'on avait un plan. »
« Hmm hmh. » Dar posa ses coudes sur l'accoudoir et laissa reposer sa tête sur son poing. « On a un plan. »
José la regarda franchement. « Quel est ton problème ? »
Dar haussa les sourcils.
« Tu fais comme si tout ça ne t'atteignait pas. » Dit José. « Ces gens font attention aux critiques que tu fais sur leur travail, Dar. »
« Je sais. » La femme brune acquiesça. « Et j'y fais attention. C'est juste que j'ai passé une dure journée, José. C'est peut-être excitant pour eux, mais pour moi c'est le foutu même speech que j'ai présenté au conseil, au conseil d'administration, et que j'ai fait devant vous. J'en ai ma claque. »
Le directeur des Ventes grogna. « Tu n'as aucune patience. Exactement comme mon fils. Il s'intéresse à un truc et puis... » José claqua des doigts. « Ça n'est plus d'actualité et il trouve quelque chose d'autre. Tu es exactement pareille. » Il tendit un doigt vers Dar. « Tu as toujours été comme ça. »
Dar essaya d'être en colère contre lui, mais elle n'en trouva pas le courage. Elle se contenta de hausser les épaules. « Ouais, et alors ? »
José haussa lui aussi les épaules. « Alors rien ! » Dit-il. « Je vais te dire quelque chose Dar. Te marier t'a fait du bien. Et ma femme pense la même chose. Elle m'a dit qu'elle ne te pensait plus aussi garce qu'avant. »
« Merci. » Lui dit Dar d'une voix traînante. «  Te marier ne t'as pas rendu moins abruti. Qu'est ce qu'elle pense de ça ? »
José prit une inspiration avant de répondre, une rougeur bien visible apparut le long de son cou et monta sur son visage, tandis qu'il pointait un doigt accusateur vers Dar. « Quel est ton problème ?  Je suis gentil avec toi, et toi qu'est ce que tu fais ? » Sa voix se fit plus coléreuse, et commença à attirer l'attention des personnes autour d'eux qui discutaient encore dans la salle.
Dar haussa une épaule. « Le bon vieux temps te manquait, José ? » Demanda-t-elle d'un ton de velours.
« Puta. » Il jura en tapant du plat de la main sur la table. « Revoilà la garce dont je me souviens. »
« Oh ouais. » Dar se pencha vers lui, le fixant avec intensité. « Elle est toujours là. Il en faut juste un peu plus pour la provoquer. » Elle se leva et tira sur sa veste bien coupée. « Messieurs. » Elle fit un petit signe de tête gracieux aux personnes qui la regardaient. « Mesdames. » Dit-elle pour les deux directrices juste à côté. « José. » Rajouta-t-elle juste pour le fun, avant de faire le tour de la table pour se diriger vers la porte. « Passez une bonne soirée. »
« Attends, Dar ! » Une des directrices se dépêcha de la rattraper, l'autre femme juste derrière elle. « On pourrait te prendre un moment de ton temps ? »
Dar serra les dents. « Vous avez déjà eu trois heures de mon temps. »
Les femmes la suivirent hors de la salle de conférence. « C'est juste pour quelques trucs rapides... on peut faire ça en marchant ? »
« Alors faites vite. » Dar se dirigea vers l'ascenseur. « Stacy, j'ai dit tout ce que j'avais à dire ce soir. » Elle appuya sur le bouton et entra dans l'ascenseur presque sans s'arrêter.
Les deux femmes la suivirent à l'intérieur. « Ce n'est pas à propos de la présentation. » Dit Stacy Allman. « On voudrait te parler de ce contrat sur les navires. » Elle lança un regard à l'autre femme. « Brenda et moi étions dans le même bar que de vieilles amies à toi, et on a entendu quelques trucs sans le vouloir. »
Dar s'appuya contre le mur pendant que la cabine montait jusqu'au treizième étage. « Vous avez une sacré bonne audition. » Dit-elle. « Moi je n'ai rien entendu tout le temps que j'ai passé avec vous là-haut. » Elle observa les deux femmes, qui auraient pu être jumelles dans leurs costumes conservateurs et leurs coupes de cheveux distinguées.
Stacy attendit que les portes s'ouvrent avant de répondre. « Dar, laisse-nous  t'inviter à boire un verre. » Dit-elle alors qu'elles traversaient l'étage tranquille à moitié plongé dans le noir. « Tu dois entendre ça et le mausolée n'est pas vraiment le bon endroit pour ça, si tu vois ce que je veux dire. »
Elle voyait très bien. Dar se dirigea vers son bureau et tint la porte du secrétariat ouverte pour les deux femmes avant de les suivre à l'intérieur. Elle n'était pas spécialement des amies proches, mais elles étaient toutes deux relativement anciennes  dans la boîte, et elle avait une sorte de lien commun avec les quelques femmes qui avaient réussi à monter l'échelle sociale en même temps qu'elle.
Elles avaient toutes les deux de la jugeote. Stacy était originaire de New York, et Brenda de Los Angeles, et bien que les deux femmes soient des hétéros pur sucre, aucune des deux n'avait montré d'aversion pour le style de vie de Dar, comme elle avait pu le détecter chez d'autres membres de la société. « Je ne sais pas. Ça a vraiment été une longue journée. »
« Allez, Dar. » Stacy la suivit jusqu'à la pièce suivante, marquant un arrêt pour observer autour d'elle pendant que Dar faisait le tour de son bureau et commençait à remplir sa mallette. « Hmm. Cet endroit semble différent. »
Dar leva la tête et observa la pièce d'un air un peu confus, s'attendant à voir que la moquette ait été remplacée pendant son absence ou que les murs aient été repeints d'une couleur différente. Mais l'espace semblait identique qu'au moment où elle l'avait quitté, alors elle leva les yeux vers Stacy pour savoir de quoi elle parlait exactement. « Quoi ? »
« Écoute, Dar, on ne te gardera pas toute la soirée. » Elle abandonna le sujet, et à la place, elle prit un siège devant le bureau de Dar. « Mais je pense vraiment que tu dois entendre ce qu'on a entendu. Que dis-tu d'aller au salon du Hyatt... donne-moi une demi-heure, okay ? »
Dar considéra la question, alors qu'elle observait du coin de l'œil Brenda qui examinait la collection de photos disposées sur les étagères. « Très bien. » Décida-t-elle. « C'est bon. Je vous retrouve là-bas dans dix minutes. »
« Cool. » Stacy se leva. « Dans dix minutes, au bar. C'est bien, Dar. Je pense que quand on aura fini, tu seras d'accord pour dire que ce n'était pas une perte de temps. »
Dar continua de ranger des papiers dans sa mallette tandis que les deux femmes partaient, et elle ne s'arrêta que quand la porte se referma. Elle posa ses poings sur le bureau et se pencha en avant, puis elle grogna un peu et se redressa, frappant rapidement la touche de numéro abrégé sur le cadran du téléphone, quasiment sans même regarder.
Le téléphone ne sonna qu'une seule fois avant que quelqu'un ne réponde. « Hé, chérie. »
Dar sourit. « Tu sais, ça aurait pu être quelqu'un d'autre que moi qui t'appelait. » Commenta-t-elle.
« Pas sur le téléphone de la maison. » Répondit Kerry, un sourire évident dans la voix. « Ils m'auraient appelée sur mon portable. »
Vrai. « Tu as raison. Ça montre à quel point la journée a été longue. » Dar leva une main pour se frotter la tempe. « J'en ai vraiment marre de la merde des ventes... »
« Comment ça s'est passé ? »
« Bien, je crois. » Répondit sa compagne. « Mais deux directrices m'ont attrapée après ça... apparemment elles ont entendu des conneries de la part de nos amies. Elles veulent m'expliquer ça à l'extérieur. »
Silence. Dar pouvait presque imaginer l'air sceptique et surpris sur le visage de Kerry. « Ouais, ça me paraît stupide, mais je connais ces femmes depuis dix ans. Elles ne sont pas idiotes. »
« Ça paraît bizarre. »
« Je leur ai donné rendez-vous au Hyatt. » Dit Dar. « Ça ne devrait pas être très long. Je suis sûre qu'on en a déjà entendu la moitié la semaine dernière de la bouche même de ces imbéciles. » Elle était consciente du silence pensif à l'autre bout du fil. « Tu voudrais nous y rejoindre ? »
Kerry rit légèrement, après un moment d'hésitation. « Je crois que tu me connais trop bien. »
Dar sourit. « Hé, moi et deux hétéros.  Quelle fête. Bien sûr que je veux t'inviter. » Elle finit de remplir sa mallette. « Surtout si tu portes cette combinaison mignonne que tu avais l'autre jour... tu vas choquer tous les Cubains à 'l'happy hour' du Hyatt. »
Kerry rit encore, mais cette fois le son était entièrement différent. « Oh, quels scandales vous faites, Madame Roberts. Non, tu vas aller voir tes amies agents secrets et connaître toute l'histoire. Je vais rester là et m'occuper des tâches domestiques. »
Dar haussa les sourcils. « Les tâches domestiques ? »
« Je fais cuire des biscuits. »
« Des cookies ? » Les oreilles de Dar pointèrent. « Tu fais des cookies frais ? »
« La chaîne Cuisine sur le câble est dangereuse. » Dit Kerry. « Mais si tu arrives à temps, tu en auras quelques-uns tout chauds à la sortie du four. » Elle la taquina. « Alors ne traîne pas trop. »
« Elles auront de la chance si je m'assois. » Dit Dar. « On se voit dans un moment, Ker. »
« Okay - hé, écoute. Tu te souviens de cette histoire qu'on a entendue aux infos hier soir ? » Demanda Kerry. « La voiture au drugstore ? »
« Ouais ? »
« On était là-bas au même moment. J'ai vu le gars qu'ils recherchent. C'est une ordure. »
C'était la dernière chose qu'elle s'attendait à entendre. « Vraiment ? »
« Ouais. » Dit Kerry. « Mais je te raconterai tout ça quand tu rentreras à la maison. File retrouver tes balances. »
« Okay. Ouais. » Répondit Dar. « Étrange coïncidence. Je serai bientôt à la maison. » Elle raccrocha et attrapa sa sacoche, éteignit la lampe de son bureau et se dirigea vers la porte.
* * * * *
Un lundi soir au milieu de l'été, il n'y avait pas beaucoup de monde au bar. Dar salua d'un signe de tête le portier, puis elle balaya le salon quasiment désert des yeux, jusqu'à ce qu'elle repère ses deux collègues assises près des baies vitrées.
Stacy lui fit un signe de la main. Dar s'avança vers elle, mais elle fut interceptée par un serveur qui errait entre les tables d'un air apparemment ennuyé. Elle s'arrêta quand l'homme lui jeta un regard interrogateur.
« Je peux vous servir quelque chose, madame ? Nous servons des martinis chocolat ce soir. »
Même si la pensée d'un chocolat-quelque chose était attirante en ce moment, Dar secoua la tête. « Un café jamaïcain, s'il vous plait. » Elle indiqua le petit groupe de fauteuils près de la fenêtre. « Je serai juste là. »
« Bien sûr, madame. »
Dar continua son chemin et s'installa sur un siège en face de Stacy et Rhonda. Elles avaient toutes les deux un verre devant elle, avec assez de fruits découpés pour indiquer leur teneur en alcool. « Très bien. Alors qu'est ce qui se passe ? »
« Et bien Dar, ravie de te voir moi aussi. » Stacy lui sourit ironiquement. « Ça faisait un moment. »
Dar croisa les bras. « Une demi-heure, ce n'est pas ce que tu m'as dit ? » Demanda-t-elle d'un ton tranchant. « Je ne suis pas là pour faire la conversation » Elle accepta la tasse fumante que le serveur posa devant elle, et elle prit une gorgée prudente. Le café était brûlant, et fort, avec une légère touche de rhum et de Tia Maria. 
« Non, tu n'as jamais été du genre à papoter. » Reconnut Stacy. « Mais j'ai de très bons souvenirs du bon vieux temps, quand on était sur la route. »
« Hé. » Dar hocha légèrement la tête. « Je crois me rappeler que tu avais dansé le tango avec le chef de ce restau italien au Nouveau Mexique. » Dit-elle. « Ils ont arrêté de te chambrer avec ça ? »
Rhonda ricana.
« Non. » Stacy rit. « Ils n'ont jamais arrêté. J'étais sûre que toi aussi tu t'en souviendrais. Je crois que c'est la première nuit où je t'ai vu boire autre chose que du lait. » Ajouta-t-elle. « Mais vu comme ce dossier était coriace, on le méritait bien. C'était une sacrée plaie. »
Ah, oui. Dar sourit doucement et acquiesça. « Oui, ça l'était. »
« Dar, ce n'est pas là-bas que tu t'es pris la tête avec cette fille, Shari ? Je me souviens d'elle sur ce compte... c'est là que tu l'as virée, non ? » Demanda Rhonda. « C'est pour ça qu'elle me semblait si familière quand elle est rentrée dans ce bar. Je me rappelle qu'elle avait piqué une crise quand la sécurité l'avait jetée dehors.. »
« Ouais. » Stacy acquiesça. « Je ne l'ai pas vu entrer, mais Rho l'a vue, et ensuite quand elle et comment elle s'appelle déjà... »
« Michelle Graver. » Répondit Dar.
« Ouais, celle de Vista, c'est ça ? »
« Ouais. »
Stacy fit tourner sa paille doucement dans son verre tout en sirotant une gorgée. « Elles se sont assises, et il a fallu moins d'une minute pour qu'elles se mettent à se crier dessus, et le premier mot que j'ai reconnu était ton nom. »
Dar ricana. « Ouais, et bien. » Elle haussa une épaule. « Shari et moi c'est une longue histoire. » Dit-elle. « Alors ce n'était pas notre première rencontre à l'époque. J'avais une décision à prendre, et je pouvais la prendre de différentes manière, mais elle m'a emmerdée et je l'ai foutue dehors. »
« Je m'en souviens. » Rhonda fit signe au serveur, et lui montra leurs verres presque vides. « Dar ? Tu en veux un deuxième ? »
Dar jeta un coup d'œil à sa tasse, qui était encore à demi pleine. « Ça ira. »
« Quoi qu'il en soit. » Stacy attrapa une tortilla chips et la trempa dans la sauce piquante. « Elles  n'avait aucune idée de qui on était. Elles se sont assises à la table derrière nous, et laisse-moi te dire, elles se parlaient comme de la merde. »
Le serveur revint, et posa deux nouveaux verres de fruits frais sur la table. « Avez-vous besoin de quelque chose d'autre mesdames ? Peut-être un hors-d'œuvre ? » Il attrapa le plat de tortillas. « Je vais vous rapporter d'autres chips... voulez-vous goûter un de nos combos ? »
« Bien sûr. » Rhonda le chassa d'un geste de la main. « Merci. »
Dar prit lentement une gorgée de café, appréciant la légère brûlure de l'alcool qui se frayait un chemin jusqu'à son estomac. Elle gardait un très bon souvenir de cette nuit au Nouveau Mexique. Le sentiment de gratification personnelle l'avait presque étourdie, et elle avait été plus que ravie de pouvoir sortir avec ses collègues, sans qu'ils ne sachent jamais pourquoi leur directrice régionale sombre et souvent sévère avait soudain décidée d'être sociable.
Elle s'était amusée. Elle avait un peu bu, mais pas autant qu'eux, et elle avait apprécié le simple fait d'être assise parmi eux et de pouvoir se détendre après  une dure journée de travail. Et même quand elle était rentrée seule dans sa chambre d'hôtel, elle ne s'en était pas soucié, et elle se souvint qu'elle avait passé un peu de temps dehors, sur le balcon, à simplement regarder le paysage du Nouveau Mexique, en étant heureuse pour une fois.
Ah. Ou en pensant qu'elle était heureuse. Dar sentit un sourire naître sur ses lèvres. Maintenant elle savait qu'elle était juste satisfaite parce qu'elle avait approché le bonheur de bien plus près ces deux dernières années. « Alors elles se disputaient. »
« De vraies tigresses. » Acquiesça Stacy. « Graver était en colère parce que son plan n'avait pas marché... et je te jure, j'ai cru qu'elle disait qu'elle t'avait proposé un boulot. »
« Elle l'a fait. » Dit Dar. « Sa fichue compagnie voulait nous recruter, Kerry et moi en fait. »
Stacy écarquilla les yeux. « Vraiment ? »
« Ils ne savaient pas qui on était, mais ouais. » Dar laissa échapper un rire. « On était dans le hall d'exposition la nuit avant l'ouverture, on aidait les gars à tout mettre en place, et ils ont pensé qu'on faisait partie de l'équipe des techniciens. »
Rhonda se mit à rire et couvrit rapidement sa bouche. « Oh, mon Dieu. »
« J'en rigole maintenant, mais sur le moment ça ne m'a pas fait rire. » Admit Dar.
« Seigneur. » Stacy secoua la tête. « Et donc Dar... ça nous ramène à ce pour quoi nous t'avons traînée ici, et pas simplement devant la machine à café de la cafétéria... Shari disait qu'elle avait eu des informations sur Kerry, et elle expliquait à Graver qu'elles s'y étaient prises de la mauvaise manière. »
Le simple fait d'entendre le nom de Kerry déclencha les plus bas instincts de Dar. La soirée cessa immédiatement de l'amuser, et elle se pencha en avant, laissant sa voix perdre quelques octaves. « Ah oui ? »
Stacy fit une pause, et étudia Dar pendant un moment. « Je viens juste de réaliser que je n'ai jamais rencontré votre directrice des Opérations. » Commenta-t-elle de manière incongrue. « Mais je crois que j'aimerais. »
Dar attendit simplement, son café oublié.
Rhonda se pencha en avant. « Ce que disait Shari, c'est qu'elle avait des infos au sujet de Kerry, et elle disait à Graver de la laisser s'occuper d'elle. Elle lui a dit que si elle pouvait toucher Kerry, alors elles n'auraient plus à s'inquiéter de ce contrat sur les paquebots. »
« Dar ? » Dit finalement Stacy après un moment de silence. « Est-ce que tu réalises que tes yeux font des étincelles ? Tu vas finir par mettre le feu à la moquette. Calme-toi un peu, tu veux bien ? »
Avec beaucoup d'efforts, Dar se força à se réinstaller dans son fauteuil. Les battements de son cœur tonnaient dans ses oreilles et elle pouvait sentir les muscles de ses avant-bras se contracter comme pour serrer les poings.  Elle prit une courte inspiration et la relâcha doucement. « Salope. » Dit-elle clairement.
Le serveur revint avec un plat d'amuse-gueules tout chauds qu'il posa sur la table, à côté d'un nouveau plat de chips. « Et voilà, mesdames.. » Il se tourna vers Dar. « Vous avez fini madame ? Vous en voulez un autre ? » 
Dar lui tendit sa tasse de café. « Apportez-moi un grand verre de lait, s'il vous plait. »
Le serveur cligna des yeux. « Du lait ? »
« Du lait. » Répéta Dar. « Du lait froid. » Clarifia-t-elle avant qu'il ne s'éloigne. Puis il partit et elle se retourna, les mains jointes devant elle sur la table et elle observa Stacy et Rhonda en plissant les yeux.
« Tu es vraiment fâchée. » Murmura Stacy.
« Un trait de famille. » Répondit finalement Dar tandis que les battements de son cœur se calmaient peu à peu. « Mais merci de m'avoir prévenue. Je ne pense pas qu'elles aient quoi que ce soit qui puisse nuire à Kerry mais je suis contente d'être au courant. »
Rhonda attrapa un mini-taco et le tendit à Dar avec une serviette. « C'est pour ça qu'on ne pouvait pas t'en parler au bureau, Dar. C'est ... cette femme a vraiment une dent contre toi et c'est personnel. Même Graver l'a dit. Elle lui a dit qu'elle était obsédée par ça. »
Dar prit mécaniquement le taco, l'examina avant d'en prendre une bouchée, et le mâcha sans vraiment faire attention avant d'avaler pour s'en débarrasser. « Ouais. » Elle prit le verre de lait que lui apportait le serveur et en prit une gorgée. « C'est quelqu'un. »
« Alors tu penses que ce ne sont que des conneries ? » Demanda Stacy. « A propos de Kerry ? »
Dar attendit que son estomac se calme. « Oui. » Dit-elle d'un ton calme. « Shari a toujours pensé qu'elle savait tout sur tout. Et elle le pense toujours. »
« Mmh. » Rhonda hocha la tête. « Ouais, c'est ce que j'ai cru comprendre. Une grande gueule, apparemment. »
Stacy attrapa une serviette et un soufflé de pomme de terre. « Et bien, tout ce que je peux dire c'est que j'espère qu'on va les ridiculiser. J'en ai vraiment marre de les entendre parler du dernier contrat qu'ils nous ont pris à chaque fois que nous les rencontrons. » Elle se laissa retomber dans son siège. « D'autant plus qu'ils visent trois de mes plus gros contrats que je dois renouveler. J'ai beaucoup de pression pour réduire nos coûts Dar. »
Dar plongea son regard dans son verre de lait.  « Je n'ai pas l'intention de rentrer dans leur jeu. » Dit-elle. « Je vous l'ai déjà dit. Aucune signature de contrat ne doit nous faire perdre de l'argent. Je me fiche de savoir combien elles pensent qu'elles peuvent prendre. »
« Nous n'avons pas beaucoup de marge. » Dit Rhonda d'un ton hésitant. « Je veux dire, je sais que nos services ne peuvent pas être battus, mais... »
« Mais rien du tout. » Dar la coupa calmement. « Tout ce qu'il faut c'est un grand foirage qu'elles ne pourront pas gérer. Alors prenez un peu de recul sur tout ça et ne paniquez pas. »
Stacy soupira. « Et bien, la convention à bien aidé là-dessus. » Dit-elle. « Je dois admettre Dar, on était cinq ou six dans le bureau régional à regarder Tech TV, et j'espère que tes oreilles ont sifflé parce qu'on t'a encouragée comme un groupe de supporters déchaînés ! Tu assures ma grande. »
Dar se relaxa un petit peu et se radossa. Après le choc initial, son esprit se calmait et assimilait l'information que Stacy et Rhonda venaient de lui donner, et elle fit un effort pour séparer ça du côté émotionnel de la chose.
« Hé Dar ? » Rhonda se pencha soudain en avant.
« Oui ? » Dar leva les yeux et finit son verre de lait.
« Désolée si on t'a énervée. »
Dar haussa simplement une épaule. « C'est bon. »
Stacy fit tourner sa boisson dans son verre. « Tu sais que vous avez complètement effrayé la plupart des représentants quand Kerry et toi vous êtes sorties du placard. Je me souviens qu'on était au beau milieu d'une réunion de stimulation, et tout le monde était complètement assommé. »
Dar haussa de nouveau les épaules.
« Qu'est ce que vous auriez fait si Alastair n'avait pas été aussi cool avec ça ? » Demanda Stacy avec curiosité.
« On serait parties. »
« Juste comme ça ? »
Dar acquiesça. « Ouais. Juste comme ça. » Répondit-elle. « Maintenant si ça ne vous dérange pas, je vais rentrer chez moi et enlever ce tailleur. » Elle posa son verre et se leva, les dominant de toute sa hauteur dans la lumière basse. « Merci pour l'avertissement. »
« Tu es sûre que tu ne veux pas en reprendre un autre,  Dar ? » Stacy leva son verre. « En souvenir du bon vieux temps ? »
« Non merci. » Dar agita brièvement la main vers elle. « Bonne nuit. »
Stacy l'observa partir d'un air désappointé puis elle prit son verre. « Ça c'est une femme qui a une bonne raison de rentrer chez elle. » Elle eut un rire désabusé. « Quel ange. »
Rhonda hocha la tête. « Je suis heureuse qu'on lui en aie parlé. » Dit-elle. « Telegenics n'a plus aucune chance maintenant, quelle bande de petits cons. Elle va tous les envoyer balader, c'est sûr. »
« C'est sûr. » Stacy cogna son verre contre celui de Rhonda, et toutes les deux elles finirent leurs verres d'un air solennel.
* * * * *
A suivre.


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07 juin 2009

Cible Mouvante, partie 6

MOVING TARGET par Melissa Good
CIBLE MOUVANTE
Partie 6
Traductrice: Gaby

Chapitre 12
Kerry était appuyée sur le comptoir de la cuisine, observant les palmiers à l’extérieur qui se desséchaient sous la chaleur suffocante pendant qu’elle attendait que l’eau bout dans la casserole. L’air conditionné soufflait doucement sur ses omoplates encore  un peu douloureuses sous le tissu en coton, et elle se décala un peu sur le côté pour éviter la pression, mais elle savait que ça ne changerait pas grand chose.
Il était presque midi. Elles s’étaient réveillées à peine une demi-heure plus tôt, et après avoir pris un café et une poignée d’Advil pour Dar pour calmer ses règles douloureuses, elles avaient prévu de passer un samedi calme et paresseux. Ça faisait du bien de traîner un peu, ici, chez elles, sans boulot ou sans expo commerciale pour les déranger.
Kerry se tourna et examina la cuisine, notant les touches personnelles qu’elle avait ajoutées au fil du temps dans l’ensemble plutôt spartiate. Des casseroles qu'elle avait apportées au-dessus du fourneau ici, une planche de hachage bien huilée en bois taillé là… Elle était fière de son habileté à leur préparer des petits plats, et elle appréciait d'avoir une abondance d’ustensiles pour le faire.
De plus, les portes du réfrigérateur en acier inoxydable étaient maintenant décorées d’aimants colorés, rapportés des différents aéroports par lesquelles elles étaient passées toutes les deux, et sur le carrelage de cuisine étaient accrochées des assiettes également acquises pendant les voyages. Kerry aimait particulièrement celle qui était à côté du fourneau, une scène de chasse qui représentait dans une reproduction parfaite leur animal de compagnie, Chino, souvent chipie, mais qu’elles adoraient. Elle passa le doigt sur l'assiette en souriant, puis elle se tourna pour vider un paquet de pâtes dans l’eau maintenant bouillante.
« Hé, Ker? » La voix de Dar lui parvint depuis la salle de séjour.
« Dans la cuisine. » Répondit Kerry.
« Est-ce que j’ai laissé ce fichu dossier là-bas ? »
Kerry s’éloigna du comptoir et fit un tour sur elle-même, étudiant les alentours. « Non. » Dit-elle. « Il me semble que tu l’avais remis dans ta serviette. » Elle sortit de la cuisine et se dirigea vers le coin où elles avaient posé leurs sacoches d’ordinateur la veille au soir. « Je le cherche. »
Alors qu’elle était en train de se lever du divan, Dar se laissa retomber et se blottit à nouveau. « Merci. »
D’un geste sec, Kerry attrapa la chemise légèrement écornée, traversa le séjour et la posa sur la table basse. Elle s’assit à côté des pieds de sa compagne et attrapa un orteil sous le coton blanc immaculé de la chaussette. « Comment va ton ventre ? »
Dar plissa les yeux et grogna.
« Hmm, et bien, si ça peut te consoler, je suis un peu dans le même état. » Admit Kerry. « Ce qui ne m’étonne pas vraiment, vu qu’on est réglée pareil. »
Dar grogna encore, puis elle fléchit ses orteils contre la cuisse de Kerry. « Au moins nous sommes malheureuses en même temps. » Dit-elle. « Tu penses que c’est pour ça que ces derniers jours ont été plus stressants que d’habitude ? »
Hm. Kerry considéra la question. Elle non plus n’était pas très souvent dérangée par ses douleurs menstruelles, bien qu’elle ait tendance à être un peu plus émotive les jours précédents. Ajouté au stress de sa rencontre avec la première petite amie de Dar et Michelle Graver, qui leur avaient collé aux basques toute la semaine ? « Ouaiiiis, peut-être. »
Kerry sentit les pieds pousser de nouveau sa cuisse et elle les tapota avant de se pencher en avant et de se lever. « Je vais chercher notre déjeuner. »
Dar la tapota de son orteil tandis qu’elle s’éloignait, et sourit quand une langue rose pointa dans sa direction. Puis elle retourna son attention vers les conditions de Quest, grimaçant légèrement quand une crampe lui tordit les entrailles. Avec un léger grognement, elle mit de côté le document initial qu’elle avait déjà parcouru, en ne gardant que l’ensemble des spécifications techniques, et elle s’installa mieux sur le divan, posant sa tête sur l’accoudoir en commençant à feuilleter le document.
Elle repéra immédiatement les plus gros problèmes. Les carcasses que Quest avait dégotées commençaient à dater sérieusement - deux d’entre elles étaient des navires à vapeur, Bon Dieu, et les autres étaient des paquebots remisés qu'il avait sauvé des mites.
Ce qui signifiait, réalisa-t-elle, qu’ils n’avaient aucune infrastructure. Ils devaient avoir été construits bien avant la création de l’ordinateur, et ce nigaud voulait les équiper de la dernière technologie disponible sur le marché. « Seigneur. » Dar gloussa et secoua la tête. « Cet idiot veut installer des vidéos à laser sur le Merrimac (NdlT: navire américain utilisé pendant la guerre de Sécession). »
« Tu as dit quelque chose, ma douce ? » Demanda Kerry depuis la cuisine.
« Nan. » Répondit Dar, levant la tête en reniflant l’odeur de la sauce épicée qui flottait dans l’air. « Je râle juste à propos de ce truc. » Elle recommença à lire. Quest voulait un système hôtelier automatisé, un point de vente, une connexion pour ce fichu Internet, et - Dar relut une deuxième fois. Un système de téléphonie IP (NdlT: protocole internet optimisé pour la transmission de voix par Internet ou d'autres réseaux commutés). « Seigneur. » Répéta-t-elle.
« Non, juste moi et quelques nouilles. » Kerry apparut à ses côtés, portant deux bols fumants. Elle les déposa sur la table basse et reprit sa place aux pieds de Dar. « Du parmesan ? »
« Mhh mmh. » Dar observa la petite tempête de fromage fraîchement râpé tomber sur ses pâtes. « Ce sont des petites boulettes de viande que tu as mis dedans ? »
« Ouaip. » Kerry saupoudra son propre bol de fromage. « La dernière fois que j’ai fait de la sauce, j’en avais congelé un peu. » Elle reposa la râpe et donna une fourchette à Dar. « Alors, à propos de quoi tu râlais cette fois-ci ? »
Dar embrocha quelques pâtes et les porta à sa bouche, faisant une pause quand l’ustensile se retrouva au niveau de ses yeux. Elle l’éloigna un peu et observa le truc couvert de sauce, puis elle retira un morceau de sa fourchette et l’examina pendant un moment. « Kerrison ? »
« Mmh ? » Kerry grogna au milieu de sa bouchée.
« Pourquoi est-ce que je suis en train de manger un disque dur ? »
Kerry avala et s’essuya la bouche avec une serviette. « Ah. » Elle s’avança et poussa la fourchette vers la bouche de Dar. « Les gars m’ont fait un cadeau pour me remercier de les avoir aidés pendant l’expo. Il y avait plein de trucs tordus, y compris un paquet de pâtes en forme de machins informatique. Je pensais que tu étais la personne parfaite avec qui les partager. »
« Ah. » Dar mangea le disque dur, et étudia sa fourchetée de matériel de PC. « J’ai un peu l’impression de faire du cannibalisme, mais ça va. » Elle mâcha sa bouchée et reporta son attention vers le rapport. Elle montra du doigt un paragraphe et poussa le document vers Kerry pendant qu’elle avalait.
Kerry se pencha et commença à lire. Elle plissa le front.  « Dar, je lis bien - il ne veut qu’un seul faisceau de câbles ? »
« Mmh mhm. »
« Est-ce qu’il réalise combien va lui coûter un tel équipement ? »
« Il le veut à moindre frais. »
Kerry prit lentement une bouchée de son déjeuner. Elle avala avant de répondre. « Dar, tu ne pourrais pas le faire même si tu avais le budget du Canada. »
« Telegenics a dit qu’ils le pouvaient. » Répondit Dar. « Ils ont dit à Quest qu'avec un tel budget ça n'était pas un casse-tête pour eux. »
Un reniflement de dédain lui répondit. « Visiblement celui qui lui a dit ça ne s'est pas vraiment cassé la tête, ça c'est sûr. Dar, tu sais bien que ce truc va coûter une fortune. »
Oui, elle le savait. Dar continua de piocher dans son bol, observant les formes familières pendant un moment. « Attendons de voir ce que sera vraiment le marché. » Dit-elle. « Peut-être que ce n'est pas aussi mauvais que l'évoque sa description. »
Kerry tapota le bout de sa fourchette contre sa lèvre. « Très bien. C'est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. » Concéda-t-elle. « Peut-être que quand nous lui montrerons les plans, il comprendra que ce qu'il demande ne tient pas, après tout, c'est son boulot d'essayer d'avoir le plus de choses possibles en payant le moins cher possible. »
« Eh. » Dar tourna la page. « Et son timing est impossible. » Elle fronça les sourcils. « Dans combien de temps est-ce qu'il a dit que les bateaux seraient transportés ici ? »
« Deux semaines ? » Se souvint Kerry. « Ils peuvent vraiment le faire ? Je me demande pourquoi il a dû se retirer de la Nouvelle-Zélande... Zut, j'avais vraiment envie d'y aller. »
Dar posa son bol. « Tu sais quoi, c'est une foutue bonne question. » Elle tira son ordinateur portable vers elle et s'installa dans le canapé, posant la machine sur son ventre avant de pianoter sur le clavier. « Est-ce qu'il a mentionné où en Nouvelle-Zélande étaient accostés les bateaux ? »
« Auckland. » Kerry se pencha et observa l'écran avec intérêt. « Tu penses qu'il a menti ? »
Dar entra une requête, puis elle attendit, balayant les réponses tandis qu'elles apparaissaient sur l'écran. « Je pense qu'équiper ces six navires pourrait rapporter de l'argent à quelqu'un. Maintenant reste à savoir pourquoi... » Elle fit courir ses doigts  sur le clavier. « Pourquoi ce 'quelqu'un' se prive de tout cet argent ? »
Kerry posa son coude sur le genou de Dar et regarda la liste des chantiers navals sur l'écran. Il n'y en avait que six, mais elle n'arrivait pas à se rappeler si Quest avait mentionné un de ces noms. Qu'avait-il dit ?  Juste que les bateaux étaient quelque part à Auckland, et qu'on travaillait dessus.
Dar appela l'adresse de l'un de leurs sites d'analyse et entra les noms des différentes compagnies. « Bon. » Elle fit une pause tandis que le champ d'interrogation intelligente apparut à l'écran. « Qu'est-ce qui te permettrait de dire qu'un chantier naval perd tout à coup des contrats ? »
« Pas par les actions. » Réfléchit Kerry alors que Dar secouait la tête. « Des licenciements ? »
« Trop tôt. »
« Des articles de journaux ? »
Dar hocha la tête. « Voyons ce qu'on peut trouver. » Elle tapa 'contrat+/= annulé +/= pertes +/= affaires (incluant) navires'. Puis elle frappa sur la touche 'Entrée' et elle observa le petit chien disparaître joyeusement au coin de son écran. « Okay. » Elle se tourna un peu et posa l'ordinateur portable sur la table. « Peut-être que ça répondra à ta question d'hier soir. » Elle reposa sa tête sur l'accoudoir du canapé et reprit le rapport.
Kerry tendit une fourchette de pâtes à sa compagne. « Peut-être. » Elle acquiesça, et sourit quand Dar ferma les dents dessus. « Je vais vider nos sacs et faire une machine. Tu  as besoin d'un truc en particulier ? »
« Je pensais que c'était mon tour. » Dar leva les yeux vers elle. « Tu l'as fait la semaine dernière. »
« Mmh... oui, c'est ton tour. » Kerry passa un doigt sous le menton de sa compagne et le souleva légèrement. « Mais il semble qu'un petit informaticien grimlins ait apporté tous mes tailleurs à nettoyer à sec pendant que je ne regardais pas. Je suppose que tu n'as aucune idée de quand est-ce que c'est arrivé, hein ? »
Dar lui sourit d'un air charmeur.
« Et ma voiture a été mystérieusement lavée et cirée pendant que nous étions parties. Toujours aucune idée ? »
Le sourire de Dar s'agrandit.
« Hm mmh. C'est bien ce que je pensais. » Kerry se pencha vers elle et l'embrassa. « Alors je vais aller sortir les habits sales de nos sacs et mettre une machine en route. » Elle poussa un peu la hanche de Dar puis elle attrapa les plats sur la table et se dirigea vers la cuisine.
Dar laissa tomber sa main sur les papiers, totalement oubliés, prenant simplement un moment pour apprécier la douce chaleur provoquée par le regard plein d'affection de Kerry. Ça calmait presque les crampes, ou du moins elle essayait de s'en convaincre tandis qu'elle s'étirait avant de caler son corps contre le cuir noir.
Elle prit un moment pour observer le salon, qui n'avait été que 'le condo' pour elle pendant si longtemps. Des murs blancs, et quelques meubles uniformes l'avaient agrémenté depuis son arrivée, lui procurant un endroit plaisant bien qu'un peu quelconque où déposer ses clefs à la fin de la journée et reposer sa tête pendant ces longues nuit tropicales.
Ça n'avait jamais été sa maison. Mais maintenant c'était leur maison, et depuis la couverture Mexicaine colorée posée sur la causeuse jusqu'à la photographie d'elles deux  prise dans un parc de loisirs, c'était devenu une part d'elle-même d'une façon qu'elle n'aurait jamais soupçonnée.
C'est pour ça, reconnut-elle, qu'elle avait été si tendue en revoyant Shari. Ça lui rappelait ce que sa vie avait été pendant si longtemps, et ces souvenirs lui montraient à quel point elle était heureuse maintenant.
Elle n'avait jamais voulu considérer tout ça comme acquis. Elle n'avait jamais voulu non plus que Kerry le considère comme acquis bien qu'elle n'ait jamais eu le sentiment que c'était le cas pour sa compagne. Elle avait plutôt l'impression que Kerry considérait leur relation comme une partie intégrante de sa vie et qu'elle s'attendait à ce que ça dure toujours.
Kerry n'avait pas de doute. Dar n'avait aucun doute au sujet de Kerry, mais la semaine passée lui avait fait se demander si elle n'avait pas encore des doutes sur elle-même.
Ce qui, franchement, craignait. Elle pensait qu'elle avait passé ce cap. C'était agaçant à tout le moins de ressentir à nouveau ces pointes d'insécurité.
Dar soupira. Peut-être que c'était juste le syndrome pré-menstruel. Parce que maintenant que ça avait commencé, les doutes avaient complètement disparu, remplacés par un sentiment solide de stabilité qu'elle s'était habituée à ressentir cette dernière année.
Kerry passa devant elle, se dirigeant vers la chambre. « Un marathon Crocodile Hunter cet après-midi... tu es partante ? »
Dar sourit, laissant passer un soupir satisfait. « Sûr. » Elle hésita. « Hé, Ker ? »
« Ooouui ? » Kerry s'arrêta à la porte, et se pencha dans la salle.
« Merci. »
« Pour la tournée de lessive ? » Kerry rit. « Tu as oublié que la dernière fois j'ai fait une machine de blanc avec mon sweat bordeaux et qu'on a fini toutes les deux avec du rose sur toutes nos affaires ? »
« J'aime bien mon soutien-gorge rose. » Lui dit Dar. « Mais merci de toute façon. Je ne me sentais pas de m'occuper de tout ce linge aujourd'hui. »
Kerry lui fit un clin d'œil. « J'imagine. Pas de problème. » Elle disparut dans la chambre. « Ça sera mon tour bientôt. Tu pourras m'offrir du chocolat chaud. »
Chino s'approcha et grimpa sur le canapé, tournant deux fois sur elle-même avant de s'installer aux pieds de Dar et de poser son museau sur sa cheville.
« C'est un bon deal. » Murmura Dar. « Un très bon deal, en fait, pas vrai Chino ? »
« Wouf. »
* * * * *
Kerry entendit le léger tintement de sa boîte mail quand un message arriva. Elle fit tourner son fauteuil de bureau, bougea sa souris, et jeta un coup d'œil sur l'expéditeur et le sujet avant d'étouffer un juron. « Oh, saperlipopette. » Elle cliqua quand même dessus et lut le texte. « Merde, merde, merde. »
Elle se renfonça dans son fauteuil en cuir et finit sa lecture, puis elle fronça les sourcils vers son PC bien inoffensif posé au centre de son bureau. « Je n'arrive pas à croire que j'ai pu oublier cette fichue fête demain soir. » Avec un hochement de tête, elle appuya sur le bouton de l'intercom de son téléphone. « Dar ? »
Elle relâcha le bouton et attendit, mais après une minute aucune réponse. Elle appuya de nouveau sur le bouton. « Dar ? »
Toujours pas de réponse. Kerry se leva et fit le tour du bureau, émergeant sur le palier du second, puis elle descendit l'escalier. Elle jeta un coup d'œil en bas, mais le salon était vide, seul l'ordinateur de Dar était posé sur la table basse avec son écran de veille qui tourbillonnait. « Hmm. » 
Elle continua à descendre les marches, passa la tête dans le bureau de Dar et trouva la pièce également vide. « Où es-tu, hein ? » Elle se tourna et réalisa que Chino n'était pas là  non plus. « Ah. » Elle se dirigea vers le patio, repérant la queue claire du Labrador près de la balancelle pour deux personnes qu'elles avaient installée dehors.
« Hé. » Kerry poussa la porte et sortit, grimaçant légèrement au contraste entre l'air conditionné frais de l'intérieur et le souffle chaud de l'océan dehors. « Écoute, j'ai merdé à mort. »
Dar leva les yeux vers elle, surprise en pleine lecture. « Toi ? »
« Moi. » Kerry s'avança et la rejoignit sur la balancelle. « Je ...hum... je nous ai inscrites à une soirée demain soir et j'ai complètement oublié de t'en parler. » Elle étudia ses pieds nus pendant un moment, avant de lever les yeux vers sa compagne. « J'ai merdé. »
Dar ferma son livre sur sa main pour marquer la page et étudia sa compagne avec son petit air pénitent. « Hmmm... quel genre de soirée ? Ne me dis pas que c'est encore une réunion des propriétaires. »
« Non. »
« Bieen... Parce que là j'aurais dû te fouetter avec des nouilles bouillies de chez Ramen. » Ses yeux bleus brillèrent doucement. « Laisse-moi deviner... l'Église ? »
Kerry acquiesça, observant l'expression de Dar attentivement. « Tu vas me tuer ? »
« Nan. » Dar lui montra la couverture de son livre. « La conversation risque d'être plus intéressante que ça. J'ai déjà vu de la documentation plus aride sur la méthode heuristique en commutation, mais pas de beaucoup. »
Soulagée, Kerry posa sa tête contre l'épaule de Dar. « Rappelle-moi de te trouver quelques bons romans de littérature de gare osée pour tes après-midis de libre, chérie. Tu vas te rendre aveugle avec ce truc. » Elle tapota le bouquin. « Mais je suis vraiment désolée que ça me soit sorti de la tête. J'ai dit oui avant qu'on envisage de partir pour la convention, et ... bein... »
Dar passa son bras autour des épaules de Kerry et poussa contre la balustrade, les balançant doucement dans la brise légère. Elle n'aimait pas particulièrement les fêtes, mais celles de l'Église étaient relativement inoffensives, et elle appréciait la compagnie de quelques-uns des membres réguliers. « Peut-être que je n'aurai plus de crampes d'ici-là. Punaise, c'est plutôt mauvais ce mois-ci. »
« Tu veux aller faire un tour ? Peut-être que ça pourra aider. »
Dar posa son livre avant de se lever, et prit la main de Kerry avant d'ouvrir la porte et de descendre les marches vers le petit jardin, avec Chino qui sautillait joyeusement autour de leurs jambes. C'était la fin de l'après-midi, et la brise venant de l'océan était un peu plus fraîche, apportant avec elle une odeur d'eau salée.
Elles se dirigèrent tranquillement vers la plage, et marchèrent le long de la promenade tandis que la marée montante les suivait à la trace. Chino trouva un morceau de bois flottant et sauta dessus, l'attrapant pour le ramener à ses propriétaires avec un air d'excitation triomphante.
« Qu'est-ce que tu as trouvé ? » Dar se pencha et attrapa le bâton, l'examinant avant de le jeter au loin devant elles. « Bonne fille ! »
Chino courut après, fidèle à la tradition de sa race en retrouvant le bâton avant de revenir vers elles.
Kerry l'observa tranquillement, sa main dans celle de Dar alors qu'elles marchaient le long du front de mer quasi désert. Elles croisèrent une ou deux personnes, mais la plupart des résidents les connaissaient et elle retourna les sourires et les petits gestes vagues de ceux étendus sur leurs chaises longues et qui profitaient du soleil.
Dar fit un écart pour les amener dans la vague déferlante qui leur arrivait aux chevilles. Chino sauta dans l'eau et aboya sur la vague qui revenait vers elle.
« Chino, tu es un chien stupide. » Dit Kerry.
Le Labrador bondit encore une fois et s'approcha d'elles pour se secouer, les aspergeant d'eau de mer. « Wouf ! »
« Beuh. » Dar protégea son visage de sa main libre. « Chino, tu n'es qu'une... »
« Chienne ? » Avança Kerry en riant. « Oui, c'est ce qu'elle est pas vrai ?  Allez, Chi... attrape le bâton ! » Elle montra le rivage. « Attrape ! »
Chino bondit pour attraper son prix, laissant ses propriétaires marcher le long de la plage loin des vagues.
« Elle est trop mignonne. » Dit Kerry. « Elle le sait et elle en use. » Ajouta-t-elle. « Elle nous fait manger dans sa petite patte. »
Dar rit doucement.
« Marcher aide un peu ? »
« Non. » Dar lui fit un sourire un peu tordu. « Mais toutes les deux vous occupez mon esprit à autre chose, alors au final ça va. » Dit-elle à sa compagne. « Je me sens mieux. »
« Mmh... bien, c'est pour ça que ta famille est là. Pour t'aider à te sentir mieux quand tu ne te sens pas bien. » Kerry serra doucement sa main. « Donc je suis heureuse qu'on fasse bien notre travail. »
Dar ne répondit pas, mais son visage s'illumina, et son pas se fit plus léger tandis qu'elles appréciaient le soleil de cette fin d'après-midi. Elles passèrent devant le club de la plage, échangeant de vagues salutations avec les quelques personnes assises à l'extérieur, et elles continuèrent leur chemin le long du côté sud de l'île.
C'était silencieux de ce côté-ci. Elles firent face au terminal où les cargos chargés de conteneurs prenaient la route vers l'Amérique du Sud et plus loin encore. Dar se protégea les yeux du soleil puis montra un côté de la zone de chargement, un large espace ouvert où plusieurs grues reposaient, attendant un peu de travail. « Je pense que c'est de ça qu'il nous a parlé. »
Kerry observa l'aire de chargement. « Dar, tu te rends compte que ces trucs sont quasiment en face de notre chambre ? »
Sa compagne rit doucement. « Rappelle-moi de le mentionner si nous croisons nos amies pendant la procédure. »
Elles observèrent un navire cargo s'éloigner rapidement du dock, avancer lentement dans le canal en direction de Gevernment Cut, encadré par deux remorqueurs puissants.
« Je pense... » Kerry réfléchit pendant qu'elles continuaient leur promenade vers l'autre côté de l'île. « Je pense qu'on pourrait organiser une grande fête. Inviter tous nos concurrents pour briser la glace, en quelque sorte, puisqu'on est... hum... les hôtes, pour ainsi dire. »
Dar l'observa. « Les inviter tous dans notre maison ? »
« Hm mmh. »
« Tu veux vraiment inviter Shari et Michelle chez nous pour qu'elles puissent baver dessus et nous jalouser à propos de notre maison et de notre bon goût ? »
« Hm mmh. »
Dar ébouriffa les cheveux de Kerry de sa main libre. « Fais attention, Yankee... tes cornes vont bientôt se voir. » La taquina-t-elle. « Michelle a une certaine classe. Je suis sûre qu'elles vivent dans un endroit sympa. »
Kerry lui tira la langue. « Pas aussi joli que chez nous. » Dit-elle. « J'ai cherché leur adresse juste pour prouver mon atrocement parfaite éducation de WASP. » Ses yeux verts scintillèrent légèrement. « Mais sérieusement, Dar. Si nous faisons réellement ça, je ne veux pas passer deux semaines à me  sentir aussi misérable qu'à Orlando. On leur ouvre grand la porte et à elles de voir si elles entrent ou si elles décident de jouer au con. »
Dar considéra l'idée en silence alors qu'elles franchissaient une courbe du chemin et qu'elles se dirigeaient vers le côté nord de l'île. Des embarcations avançaient sur le canal, dont deux casse-cous en jet-skis qui flirtaient avec les ennuis en slalomant entre les voiliers. Chino trottait derrières elles, et le soleil commençait sérieusement à descendre à l'horizon, apportant une brise rafraîchissante qui rendait la promenade bien plus agréable.
« Et bien, attendons de voir ce qui va arriver. » Conclut finalement Dar. « Après tout, elles pourraient très bien ne même pas venir ici. Je suis sûre que la plupart des soumissionnaires vont envoyer des équipes de techniciens, pas les cadres en costume-cravate. »
Kerry accepta la victoire tacite avec un sourire. « Je parie 10 contre 1 qu'elles seront là. » Contra-t-elle. « Parce que toi, tu seras là. »
« Que nous serons là. » La corrigea Dar. « Je pense que Michelle te respecte. »
Kerry laissa échapper un air de dégoût. « Tu sais quoi, je l'aimais plutôt bien avant ça. Je pensais qu'elle était plutôt cool, vu la manière dont elle a géré notre première rencontre, et même après, quand elle a envoyé ces photos et qu'elle est venue à notre bureau, elle m'avait paru assez franche. »
« Mmh. » Dar enjamba un morceau de bois flotté. Ses crampes semblaient s'apaiser finalement, et elle commençait à apprécier la balade. « Ouais, je n'avais pas de problème avec elle la première fois. Je n'étais pas fan d'elle après qu'elle eut envoyé ces photos à Alastair, mais je pense qu'elle a été assez piquée quand je l'ai rembarrée cette nuit-là à son hôtel. »
Un sourire naquit sur les lèvres de Kerry. « La nuit où tu es venue à mon appartement. » Murmura-t-elle. « Ah, oui. Je me souviens de cette nuit. Je suis surprise de n'avoir pas  avoir taché mon tapis beige de taches vertes tellement j'étais jalouse (NdlT: 'the green eye monster' – littéralement le monstre aux yeux verts, c'est comme ça que les anglais surnomment la jalousie...). »
Dar la regarda, surprise, alors qu'elle venait de rompre le fil de ses pensées. « Vraiment ? »
« Dar. » Kerry rit en levant les yeux au ciel. « Oh, seigneur, s'il te plait. Ne me dis pas que tu ne l'as pas vu écrit en gros sur mon front. »
« Hum. » Sa compagne se gratta la gorge doucement. « En fait, non... J'étais bien trop occupée à mater lascivement la femme à demi-nue et toute transpirante allongée sur le tapis pour en remarquer la couleur. »
Kerry la regarda en haussant les sourcils. Dar répondit par un sourire sexy, faisant monter un fard profond d'une couleur rare sur le visage de sa compagne. « Euh... Tu dis des choses vraiment très gentille des fois, chérie. » Kerry se frotta la joue d'une main, puis elle leva les yeux vers Dar. « Vraiment ? »
« Vraiment. » Répondit Dar. « C'était un sentiment étrange – après avoir été draguée toute la soirée par une femme par laquelle je n'étais pas du tout attirée. » Elle mit la main de Kerry au creux de son coude. « C'est marrant comme j'aimais m'amuser à ce petit jeu avant. J'étais à une réunion le mois dernier avec une demi-douzaine de nouveaux représentants de cette société consultante que nous venons d'intégrer... ils ne me connaissaient pas, ils ne savaient pas à propos de nous... ils ont commencé à me tourner autour, j'ai demandé une pause, et je suis sortie pour mettre ça. » Elle leva sa main droite en montrant sa bague. « Fin du problème. »
Surprise que sa question silencieuse reçoive une réponse si inattendue, Kerry garda le silence pendant quelques pas. Puis elle souffla, riant à moitié. « Alors c'est ça. » Elle réfléchit. « Je me souviens que tu m'as dis une fois que les gens se forment des idées préconçues sur les autres selon qu'ils portent un anneau ou pas. »
Dar acquiesça. « Ouais. » Dit-elle. « Je voulais vraiment qu'ils pensent ça de moi. » Elle baissa les yeux vers la main de Kerry enlacée à la sienne, sa bague reflétant doucement la lumière du soleil, puis elle rencontra son regard. « Oh ouais. »
« Moi aussi. » Le sourire de Kerry ne laissait aucun doute sur ses sentiments. « Tu sais Dar, on devrait faire ce genre de balade et avoir ce genre de conversation plus souvent. »
Un sourire naquit sur les lèvres de Dar. « C'est sûr que c'est plus cool que les crampes. » Elle leva les yeux. « Hé... hé... Chino !!! »
« Oh non. » Kerry écarquilla les yeux. « Non ! Viens là ma fille... »
Chino avait repéré un canard et fonçait vers lui, obligeant ses propriétaires à entamer une course folle derrière elle, laissant leurs rires s'élever dans l'air.
* * * *
A suivre


Posté par bigK à 18:08 - Cible mouvante (Missy Good) - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 mai 2009

Cible mouvante, partie 5

MOVING TARGET par Melissa Good

CIBLE MOUVANTE
Partie 5
Traductrice: Gaby

Chapitre 11
C’était l’aube du jour suivant, alors qu’elles retournaient au travail, de retour à Miami.
Dar sifflotait doucement en s‘engageant sur la route. Le soleil de ce début de matinée inondait le véhicule malgré les vitres teintées, et elle était heureuse d’avoir déjà mis ses lunettes de soleil. « Comment va ton dos ? » Demanda-t-elle à sa compagne.
« Ouille. » Kerry ferma les yeux contre la lumière. « Je voudrais ne pas porter de vêtements. »
Sa partenaire émit un petit gloussement. « Et ça me plairait bien. » Dit-elle solennellement. « Je t’avais dit de ne pas t’endormir avant le dîner hier. »
« Ouais, ouais, ouais. » Kerry leva la main, grimaçant quand  le mouvement causa une douleur tiraillante sur ses épaules brûlées par le soleil. « Il était quatre heures de l’après-midi, Dar. Seigneur, le soleil aurait dû être couché à cette heure-là.. » Elle se tourna vers sa compagne. « Et toi tu aurais pu me réveiller, petit rat des plages. »
« Bein voyons. » Dar fit une grimace et montra ses dents blanches. « Je faisais des courses pour toi, tu te rappelles ? »
« Ermf. » Kerry reposa son menton sur son poing et observa les palmiers pendant que Dar naviguait habilement dans le trafic du matin. « Hé, je me suis quand même bien amusée. » Admit-elle.
« Moi aussi. » Dar fit légèrement tambouriner ses doigts sur le volant. « Mon Dieu, je suis fatiguée. » Admit-elle. « On s’est couché tard cette nuit. »
« Ou levé tôt ce matin. » Para Kerry. « Deux heures de sommeil, ce n’est pas vraiment assez pour commencer une nouvelle journée. » Elle poussa Dar dans les côtes. « On est devenu trop vieilles pour faire des nuits blanches ? »
Dar entra dans le parking du bureau, évitant un camion de livraison pour aller garer la Lexus près de l’entrée du bâtiment. « Ça dépend de ce que tu fais toute la nuit. » Elle lança un sourire coquin à Kerry. « Tu aurais pu dormir sur le chemin du retour. »
Kerry ouvrit la portière et se glissa dehors, enfila soigneusement sa veste avant d’attraper sa mallette par la poignée et de refermer la portière. Elle poussa ses lunettes de soleil plus haut sur son nez en faisant le tour de l’avant de la voiture et rejoignit Dar pour le court trajet jusqu’à l’entrée du bâtiment.
Ouais, elle aurait pu dormir. Elle en convint silencieusement, en marchant à côté de la grande femme. Mais ça avait été amusant de trouver des jeux pour les maintenir éveillées toutes les deux, pendant le long trajet de retour dans les petites heures obscures du matin.
Elle avaient décidé de partir après le dîner, mais l’attrait des parcs avait eu raison d’elles, et elles avaient fini par faire la fermeture avec un dernier arrêt pour trouver de la crème glacée. Elle étaient parties un peu après minuit, profitant de leur dernière nuit à Disney World au maximum, et avec l’idée d’aller travailler sans prendre vraiment de repos.
Mais ça valait le coup, décida Kerry. Elle aurait probablement besoin de six tasses de café cubain pour tenir jusqu’au déjeuner, mais elle avait passé des moments géniaux avec Dar, comme elle l’avait demandé, assez pour la faire tenir un peu jusqu’à la prochaine fois en tout cas. « Bonjour, John. » Elle salua le garde de sécurité à la porte.
« Bonjour mesdames. » Répondit le garde poliment. « Passez une bonne journée. »
« On fera de notre mieux. » Murmura Dar en enlevant ses lunettes de soleil.
L’air conditionné du bâtiment était bienvenu tandis qu’elles entraient et qu’elles se dirigeaient vers les ascenseurs. Il était tôt, et le hall était encore tranquille quand elles montèrent les étages jusqu’au quatorzième, seules dans la cabine. Kerry étouffa un bâillement alors que les portes s’ouvraient et elle laissa passer Dar en premier.
Elles traversèrent le couloir en silence, et Dar lui donna une petite tape sur le côté quand elles atteignirent le bureau de Kerry. « Reste tranquille aujourd’hui. » Lui dit sa compagne. « Si tu as envie de faire une sieste, tu fermes ta porte à clef et tu demandes à Mayté de transférer tes appels vers mon bureau. »
Kerry lança un regard affectueux à son patron. « Seulement si tu promets de faire la même chose. » Répondit-elle. « C’est toi qui a conduit toute la nuit. » Elle se glissa à l’intérieur de son bureau et fit un clin d’œil à Dar avant de disparaître.
« Mmph. » Dar considéra le bois verni avec un sourire perplexe, puis elle continua à descendre le vestibule jusqu’à son propre bureau. « Bonjour Maria. » Elle salua sa secrétaire, déjà au travail derrière son bureau.
Maria leva les yeux, surprise. « Buenas dias, Dar. » Répondit-elle. « Je ne m’attendais pas à vous voir aujourd’hui ! »
Dar marqua une pause en se dirigeant vers la porte de son propre bureau. « Vous ne m’attendiez pas ? » Elle fronça les sourcils. « J’ai bien dit que je serais de retour après l’expo, non ? »
« Si, si. » Maria acquiesça. « Mais j’ai une note ici qui dit que vos billets d’avion ont été décommandés, et donc je pensais que vous et Kerrisita alliez rester un peu plus longtemps. » Elle montra la feuille de papier. « Je sais que Kerrisita aime beaucoup Disney World. »
« Oh. » Dar se détendit. « Ouais, nous avons… » Ses narines se dilatèrent légèrement. « Je veux dire, on a décidé de prendre la voiture à la place de l’avion. On est rentré cette nuit. » Elle se retourna et ouvrit sa porte. « Vraiment tard cette nuit. »
« Vous voulez un cafecita, Dar ? » Demanda Maria d‘un air connaisseur.
« Un seau, oui. » Dar se laissa tomber sur sa chaise et donna un petit coup à sa trackball. « Peut-être que si je me colle la tête dedans j’arriverai à tenir pendant toute la conférence téléphonique des ventes à dix heures. » Elle démarra la machine sous son bureau et se pencha en arrière en attendant qu’elle se mette en route.
Sauf son envie grandissante de café, elle ne se sentait pas vraiment trop mal, se dit-elle puis elle retira un dossier de sa mallette et l’ouvrit sur son bureau. A l’intérieur se trouvait le cahier des charges de l’appel d’offres, après qu’elle l’ait jeté dedans la veille suite à une brève rencontre avec Peter Quest.
C’était un document relativement important. Elle ouvrit la première page et la replia pour étudier la couverture.
Son Pc s’alluma et réclama son attention. Dar tira son clavier vers elle et entra son login puis les trente-deux caractères de son mot de passe sans aucune hésitation. La machine répondit avec obéissance et ouvrit sa session, mais Dar tambourina des doigts sur le bureau, se rappelant les conversations qu’ils avaient eu à l’expo concernant la sécurité.
Elle appuya sur un bouton de son téléphone. On lui répondit après deux sonneries.
« Centre Informatique, M… oh, salut chef. » La voix de Mark sortit du téléphone entouré du bruit omniprésent de clavier. « Qu’est-ce qui se passe ? Quand est-ce que vous êtes revenues ? »

« Il y a quelques heures. » Répondit Dar. « Rappelle-moi pourquoi nous n’avons pas encore de sécurité biométrique ? » Demanda-t-elle en ouvrant son logiciel de courrier électronique et en regardant défiler les lignes noires qui apparaissaient.
« Euh… »
« Je me suis rendue compte alors que j’étais là à taper mon mot de passe, complètement épuisée, que si quelque un m’agressait et que je lui donnais, je pourrais faire couler toute la compagnie. » Dit Dar. « Arrange ça. »
« Euh. »
« Salut. » Dar raccrocha et posa la tête sur son poing. La plupart des gens savaient qu’elle était partie à la convention commerciale, mais sa boîte mail était complètement pleine, et elle cliqua pour trier les messages par degré d’ urgence.
Puis elle sélectionna tous ceux noté ’urgent’  et les supprima. « Si vous êtes assez stupides pour envoyer un email urgent à quelqu’un dont vous recevez les messages d‘absence, c’est que vous êtes trop stupides pour que je vous réponde. » Annonça Dar à son écran. « Suivant ? » Elle cliqua de nouveau sur le premier message non urgent et l’ouvrit, puis tourna de nouveau son attention sur la couverture du document devant elle.
Elle lut rapidement les premières lignes, et ouvrit le tiroir de son bureau pour attraper la boîte de nourriture pour les poissons. Elle le déboucha et pinça quelques flocons qu’elle saupoudra dans l’aquarium des combattants posé au bout de son bureau. « Comment allez-vous les gars, hein ? » Elle passa un instant à les regarder engloutir leur petit déjeuner. « Je me demande ce que ce serait de nager dans un aquarium plein de vos congénères ? »
Les poissons rouges soufflèrent des bulles vers elle. Dar leur répondit avec un sourire indulgent, puis retourna son attention vers ses papiers. Ce n’était pas les poissons du début, bien évidemment. Elle en avait déjà changé deux fois depuis sa première visite à l’animalerie, quand elle s‘était laissé convaincre de les accueillir dans son bureau. Mais elle s’était en quelque sorte habituée à eux, et maintenant elle appréciait d’avoir quelque chose d’autre pour occuper son attention entre deux tâches.
Elle s’était arrêtée pour regarder un serpent la dernière fois qu’elle étaient allées au Petsmart, intriguée par ses couleurs vives, mais elle avait accepté à contrecœur de laisser Kerry l’entraîner avant qu’elle n’envisage sérieusement de faire un ajout aux babioles de son bureau.
Oh bon. Dar jeta un coup d’œil vers son écran et supprima le premier message, ouvrant le deuxième avant de s’intéresser à l’offre. Peut-être qu’elle devrait commencer doucement, peut être avec un gecko. Elle tira le clavier vers elle et tapa une réponse rapide, jetant de temps en temps un coup d’œil à son écran pendant qu’elle tapait une réponse au mail, examinant en même temps le contrat devant elle.
Les termes étaient relativement clairs. Dar envoya sa réponse, puis étudia le courrier suivant, avant de le supprimer. « Imbécile. » Elle leva les yeux quand la porte s’ouvrit, son nez captant immédiatement les arômes d’un café cubain frais. « Ah. »
Maria portait un petit plateau d’argent qu’elle posa sur le bureau avant de placer devant Dar une minuscule tasse de porcelaine. Elle posa également une soucoupe sur le bord, et y posa une petite cafetière. « J’ai apporté ce qu‘il y avait de plus grand, Dar. Mais ils n’avaient pas de seaux. »
« Merci. » Dar souleva sa tasse et la sirota. Elle observa le plateau, qui comportait aussi tout un ensemble de pâtisseries feuilletées. « Ça aussi c’est pour moi ? »
« Si, bien sûr. » Les yeux de Maria brillèrent. « Vous vous êtes bien amusée, Dar ? J’ai vu Kerrisita en bas, et il m’a semblé que oui. »
Qu‘est-ce qu‘elle entendait par là ? Se dit Dar en se balançant dans sa chaise tout en sirotant son café pour considérer la question, étudiant le visage de Maria. L’expression de sa secrétaire était ouverte et chaleureuse. « Oui. » Répondit Dar. « On a fait une expo décente, et Kerry et moi avons passé un peu de temps dehors dans les parcs. Pourquoi ça n’aurait pas été ? »
Maria poussa un peu plus le plat de pâtisseries. « Tout le monde ici parle de vos interviews. »
Dar lui montra la chaise en face de son bureau. « Vraiment ? Je sais que j’ai donné un coup de pied dans la fourmilière le premier jour. » Admit-elle avec un sourire. « Mais  je pense que tout à été rétabli… on passe bien à la télé ? »
Sa secrétaire grimaça, puis attrapa une enveloppe coincée sous son bras et la tendit à Dar. « Ça vient du programme télé. J’ai regardé avec ma famille. On était vraiment fiers de vous et de Kerrisita, Dar. Vous étiez merveilleuses. »
Dar posa sa tasse et se redressa pour attraper l’enveloppe. Elle l’ouvrit et en sortit une photo format A4, puis la posa sur son bureau pour l’examiner. « Hmm. »
C’était une vue de leur stand, Kerry assise devant le pupitre en train de faire son exposé, prise au moment où elle regardait l’objectif avec une calme intensité qui vous accrochait. Dar, perchée derrière elle, était elle aussi sur la photo, et elle regardait elle aussi exactement vers l’objectif, ses bras croisés sur sa poitrine dans une attitude protectrice intimidante. « J’ai l’air plutôt effrayant. » Réfléchit-elle.
« Non, Dar, vous êtes vraiment très jolie ! » Objecta Maria.
« J’essayais d’être effrayante. » Dar leva les yeux de la photo. « Il y avait quelques personnes là-bas qui n’étaient pas des amis. » Elle s’étonnait que Maria n’en ait pas entendu parler. « La compagnie qui nous fait concurrence dans le Sud-Est… Telegenics ? »
« Ah. » Maria fronça les sourcils. « J’ai entendu leur nom, oui. »
« Elle est dirigée par Michelle Graver, et … hum… » Dar soupira. « Shari. »
Maria cligna des yeux, surprise. « Non, Dar, pas cette femme ? » Elle toussa. « Je ne peux pas le croire. C’est vrai ? Après tout ce temps, elle revient vous tracasser ? » Elle joignit les mains. « Je n’ai jamais détesté personne autant que cette femme. »
Dar venait d’être nommée directrice régionale et Maria assurait son secrétariat quand Shari était revenue dans sa vie pour la première fois. Elle avait fait les frais des commentaires caustiques de celle-ci quand elle avait découvert qui allait entrer dans leur compagnie. « Ouais, enfin. » Dar haussa les épaules. « Kerry et moi nous nous sommes occupées d’elles. Mais ça a tourné au vinaigre plusieurs fois. »
« Tch. »
« Ouais. » Dar étudia la photo. « Elle a eu de la chance. J’ai cru que Kerry allait lui frapper la tête avec un Pentium III. » Elle leva les yeux vers Maria. « D’une certaine manière, ça m’a fait du bien de la voir. »
Maria la fixa. « Parce que vous êtes heureuse maintenant. » Murmura-t-elle.
« Mhmm. » Dar hocha la tête. « Je le suis. Et je parierais que ça lui en a fichu un coup. » Un sourire canaille apparut sur ses lèvres. « Nous sommes en concurrence sur ça. » Elle montra le dossier qu’elle lisait. « C’est un truc qui nous est tombé dessus pendant l’expo. »
« Un bon truc ? »
Dar haussa les épaules. « Ça pourrait. Le contrat vaut entre vingt et trente millions, pas grand-chose pour nous, mais ça nous met le pied dans la porte d’un endroit où nous n’avions encore rien. » Elle feuilleta les pages. « Vous pouvez me faire une faveur ? Mettez ça dans la photocopieuse, et envoyez-en un exemplaire aux avocats, et un autre au bureau de José. »
« Si. » Maria se leva et prit le dossier. « C’est bon de vous avoir de nouveau ici, Dar. Les gens disaient cette semaine que les choses était… comment vous dites déjà… trop monotones ? » Essaya-t-elle. « Que vous avez fait des remous, mais que c’est une bonne chose. » Elle sourit à Dar, et quitta le bureau, en fermant la porte derrière elle.
Dar se versa une autre tasse de café et en prit une gorgée. Elle tendit un doigt, tapota la photo plusieurs fois, et sourit à son portrait. « Bon. » Soupira-t-elle finalement. « Je ne sais pas si c’est vraiment une bonne chose, mais je pense que nous le découvrirons. »
Pourtant, elle sentait que ce défi avait réveillé un intérêt qu’elle n’avait pas ressenti depuis qu’elle avait fini son projet de réseau. Créer une deuxième génération de technologie était bien, mais Dar n’y avait pas trouvé le même intérêt que pour l’original.
Et puis voilà ce projet tout nouveau qui débarque.
Dar captura une pâtisserie et la fit sauter dans sa bouche, puis la mâcha avec un enthousiasme pirate en époussetant quelques miettes de la surface nette de son bureau.
* * * * *
Kerry finit de gribouiller son nom pour la énième fois, et son regard glissa  sur l’ordre d’achat avant qu’elle le soulève pour le jeter dans sa boîte de départ. Elle avait la tête posée sur son poing, et elle se redressa en sifflant légèrement quand sa chemise frotta sur ses épaules brûlées par le soleil. « Fils de … biscuit. »
Son téléphone sonna. Elle vérifia le nom qui s’affichait, puis appuya rapidement sur le bouton. « Hé, Col. »
« Salut ma fille. » Répondit Coleen. « Tu es libre pour déjeuner ? »
Le déjeuner ? Kerry jeta un coup d’œil à sa montre. « Zut… je n’avais pas réalisé qu’il était si tard. Bien sûr. » Elle poussa le reste de la pile de papiers dans sa boite de dossiers entrant et elle se leva. « Descendons. Je n’ai pas franchement envie de mettre ma veste pour aller déjeuner dehors. »
« Ça marche pour moi. » Dit Colleen. « On se retrouve à l’ascenseur ? »
« Si tu veux. » Kerry raccrocha et s’étira avec précaution avant de faire le tour de son bureau pour se diriger vers la porte. Elle passa devant Mayté en plein travail, et elle tambourina des doigts sur le bureau de sa secrétaire. « Je vais déjeuner, tu gardes le fort pour moi, MT. »
« C’est-ce que je vais faire. » Répondit Mayté. « Je peux prendre ce que vous avez fini ? »
« Eh. » Kerry s’appuya sur ses phalanges. « Il n’y a pas grand-chose. J’ai signé quelques bons de commande en attente, et revu ce rapport d’intégration. Tu peux prendre ce que tu veux. J’attends un appel du bureau de L.A. à propos des nouveaux circuits, et je veux tenir Dar au courant. Elle a une conférence téléphonique musclée avec les bureaux de l‘étranger. »
« Elle aura besoin de vous, Ms. Kerry ? » Demanda Mayté.
Kerry pinça un peu les lèvres en entendant la formulation. « On ne sait jamais. » Dit-elle. « Si elle a besoin de moi, elle m’enverra probablement un SMS, mais elle pourrait avoir besoin de certaines statistiques sur lesquelles j’ai travaillé ces deux dernières semaines. Elles sont sur mon bureau, dans le dossier d’infrastructure. Okay ? »
Maïté hocha la tête et sourit, puis elle agita légèrement les doigts en guise de salut en quittant le bureau.
* * * * *
« Hé, Col. » Kerry repéra son amie alors qu’elle sortait de l’ascenseur, et la rejoignit à l’entrée de la cafétéria. « Comment tu vas ? »
« Je suis occupée. » Colleen lui jeta un coup d’œil. « Tu as pris un coup de soleil hein ? »
« Mmh. Je me suis endormie en plein soleil hier, comme une touriste. » Admit Kerry. « On décompressait un peu après l’expo. »
Colleen rit. « Ouais, on a vu l’interview, ma vieille… vous avez encore fait les nouvelles. Qu’est-ce qui lui a pris à Dar ? Elle était si abattue dernièrement, ça a été un vrai choc de la voir se battre comme ça. »
« Mmh. » Kerry prit un plateau et en donna un à son amie. Elle sourit au préposé et passa ses options en revue. « Une salade du chef, s’il vous plait, et un grand verre de thé glacé. » Quand elle fut sûre d’avoir été entendue, elle se tourna vers Colleen en attendant leurs commandes. « Je pense que Dar a simplement saisi l’occasion de faire un peu de pub. Tu sais. » Elle haussa une épaule. « C’est à ça que servent les salons commerciaux, Col. »
« Oh, je sais. » Colleen prit son plat et poussa Kerry du coude. « Et elle a vraiment fait du bon boulot. Duks vantait ses louanges dans tout l’immeuble. »
Elles se dirigèrent vers une table, dans la mezzanine de la cafétéria, un endroit pratiquement vide et qui, par une sorte de convention tacite, était généralement réservé aux membres des étages supérieurs qui n’aimaient pas manger dans les salles à manger du haut. Kerry posa son plateau et se laissa tomber sur une chaise, posant ses coudes sur la table avec une grimace.
« Tu as vraiment cramé, hein ? » Se moqua Colleen.
« Oh ouais. » Kerry prit une gorgée de son thé glacé et passa en revue sa salade du chef. Ce n’était pas un truc qu’elle aimait particulièrement, mais le temps chaud rendait la pensée d’un déjeuner chaud plutôt désagréable, et la salade était un mélange sympa de verdure et de protéines qui pourrait la garder éveillée pour l’après-midi. « Entre ça, et le fait que je n’ai pas dormi la nuit dernière, je suis en grande forme aujourd‘hui. »
« T’sais, Kerry, je peux me passer de toute cette information. » Son amie pointa sa fourchette vers elle.
« Hm ? »
Colleen gloussa doucement. « Tu n’as aucune idée de ce dont je parle, pas vrai ? »
Kerry transperça une tranche d’œuf et la mit dans sa bouche. « Non. » Elle secoua la tête. « De toutes façons, malgré tout ça, c’était un voyage sympa. On a quelques pistes pour de nouveaux contrats. »
« Hé, Ker ? Je peux te poser une question ? » La jeune femme rousse baissa la voix. « A propos d’un truc que j’ai entendu ? »
Aaah. « Hmm… bien sûr. » Répondit Kerry. « Si je peux y répondre, je le ferai. »
Colleen se rapprocha un peu d‘elle. « Quelqu’un a dit que l’une des nouvelles compagnies rivales qui nous cause des soucis est dirigée par un ancien béguin de Dar. C’est vrai ? »
Kerry sentit des émotions contradictoires monter en elle. D’un côté, elle connaissait Colleen depuis longtemps - plus longtemps que Dar en fait. La femme rousse avait été sa voisine à Kendall, et c’est quelqu’un avec qui elle avait passé beaucoup de temps, et elle s’en souvenait avec plaisir.
Mais elle détestait les commérages. Tout le monde savait qu’elle détestait les commérages. Elle ne voulait pas se livrer à ces commérages avec Colleen, mais elle ne voulait pas non plus que son amie pense qu’elle éludait la question.
Elle posa sa fourchette et se pencha sur ses avant-bras, fixant Colleen d’un regard direct.
« Oh oh. » Colleen fit la grimace. « Je n’avais pas vu ce regard de félin depuis un moment. »
Kerry fit une pause, un sourcil levé affichant un air dérouté. « Quel félin ? »
« Cet air ‘je vais te dire exactement quand tu vas mourir’ de félin. » Répondit son amie avec un sourire franc. « Désolée, Ker. J’ai touché un point sensible ? »
« J’ai cet air là ? » Kerry reposa son menton sur son poing. « Je sais que Dar l’a. »
« Tu l’as. C’est plus mignon, mais ça exprime bien le ‘va te faire voir’. » Admit Colleen.
La jeune femme blonde revint vers sa salade pour la décimer. « Et bien, ouais. Je crois que… tu sais à quel point je déteste les rumeurs de couloirs. Particulièrement sur ce sujet. »
« Je le sais. Tout le monde le sait. »
« C’est vrai. » Dit Kerry. « Telegenics est dirigé par Michelle Graver, dont je t‘ai déjà parlé. » Elle mâcha un moment puis avala. « Et son associée s’appelle Shari Englewood, elle a eu une histoire avec Dar pendant un temps. »
« Mmh. » Colleen grogna. « Ce genre de chose est toujours un peu raide. Tu as eu du mal avec ça ? »
« Moi ? » Kerry parut surprise. « A part que je mourrais d’envie de les étrangler toutes les deux parce qu’elles harcelaient Dar ? Non. Pourquoi ? » Elle prit une carotte et la mâcha.
Colleen joua avec sa fourchette. « Et bien, je veux dire… » Elle jeta un coup d’œil aux alentours, puis elle haussa une épaule. « Le fait qu’elle soit passée avant toi ne te fais pas quelques chose, Ker? Je sais que j’ai eu ce problème avec ce garçon que j’ai largué. On s’est retrouvé face à face avec son ex chez Quiznos, et après ça… va te faire voir, mon gars ! »
Kerry fronça les sourcils et son regard glissa sur un côté alors qu’elle considérait la chose.
Est-ce que ça importait pour elle ? « Hum… non, vraiment, ça ne fait aucune différence, d’autant plus que je sais que Dar n’a jamais eu de relation à long terme suivie et heureuse avant nous. » Répondit elle honnêtement. « Pourquoi je devrais m’inquiéter des ratages à part que ça m’embête que Dar en ait souffert, je veux dire ? »
Son amie se redressa, et s’essuya les lèvres avec sa serviette, observant simplement Kerry en silence pendant qu’elle finissait sa salade. Il y avait peu de ressemblance entre la femme avec qui elle était en train de partager un repas, et la voisine qu’elle avait rencontrée pour la première fois juste après que Kerry ait emménagé en Floride.
Kerry avait toujours été amusante. Elle était futée, et elle avait un sens de l’humour particulièrement pointu, et en général elle semblait prendre plaisir à vivre sa vie, en dépit des problèmes que Colleen lui connaissait avec sa famille.
Mais sa rencontre avec Dar l’avait profondément changée aux yeux de Colleen. Elle se souvenait clairement de cette nuit où Kerry était rentrée de Disney la première fois, tellement perdue dans les méandres de ce premier véritable amour, qu’elle avait eu peur que son amie s’y noie.
Personne, Kerry lui avait dit un jour, ne l’avait aimée juste pour elle. Jamais. Pas avant qu’elle rencontre Dar, et Colleen avait vraiment eu peur pour elle au début de cette histoire. Elle avait plongé si vite dans cette relation. « Vous deux c’est vraiment du solide. C’est cool. » Commenta-t-elle doucement. « Écoute, je suis désolée si j’ai mis les pieds dans le plat, Ker. Tu sais que je m‘inquiète juste pour toi. »
Les épaules de Kerry se relâchèrent sous le tissu de soie. « Ouais, je sais. » Dit-elle. « Bon sang, on était toutes les deux remontées contre elles. Tu sais ce qu'on a fait ? » Elle prit une expression espiègle.
« Non ? »
« Tu as déjà été a Epcot, pas vrai ? » C’était au tour de Kerry de baisser le ton.
« Oui. »
« Aux Living Seas ? Le grand aquarium ? »
« Avec les veaux marins, sûr. » Colleen convint aimablement.
« Dar et moi y sommes allées plonger. »
La jeune femme rousse se pencha en avant. « Exprès ? »
Kerry se mit a rire, vidant son verre de thé glacé. « Oui, exprès. C’est un nouveau programme qu’ils ont. Quoi qu’il en soit, nous sommes allées plonger, et une des vitres de l’aquarium donnait sur le restaurant. »
« Ouaip, j’y suis allée. Jolie vue. » Colleen hocha la tête.
« Ouais, et bien, Shari et Michelle étaient en train de dîner, et on leur a fichu une peur bleue et elles se sont renversé leurs plats dessus… » Lui dit Kerry. « C’était hilarant. On riait tellement qu’on a failli se noyer. »
Colleen se couvrit les yeux. « Par tous les dieux et leurs petits poissons, Kerry. Vous auriez pu être expulsées pour ça ! »
Sa compagne de déjeuner sourit. « Ça valait le coup. Elles nous tannaient tellement… tu sais que leur compagnie a essayé de nous recruter ? »
« Vous ? »
« Toutes les deux. Ils n’avaient aucune idée de qui nous étions ! » Répondit Kerry. « Et puis Michelle a carrément essayé de nous acheter… c’était vraiment le bordel. »
« Seigneur, Kerry. » Colleen ouvrit de grands yeux choqués. « Tu penses qu’elles nous ont visé délibérément ? À cause de Dar ? Que c’est pour ça qu’elles en ont après nos comptes ? »
Kerry fit un petit signe de la main pour lui faire baisser la voix quand plusieurs personnes vinrent les rejoindre. « Je ne sais pas… non, je ne pense pas que ce soit ça. Je pense que c’est simplement que nous sommes une grosse compagnie et que nous faisons une très bonne cible. S’il y avait quelque chose… » Elle hésita. «  Je crois qu’ils ont peur de Dar. »
« Hmh. » Son amie soupira, et prit une gorgée de sa boisson. « Et bien, après cette semaine de convention, s‘ils n‘étaient pas encore effrayés, ils devraient l’être. Au fait, ma grande, tu ne t’es pas encore vue à la télévision ? J’ai les enregistrements. »
« Eurf. » Kerry grimaça.
« Monte avec moi. » Lui dit Colleen en souriant.  « Tu n’as pas vu ce que faisait Dar derrière toi, je pense. »
« Hmm ah. » Kerry se leva, et porta son plateau sur la table du fond. « Dis moi qu’elle faisait des grimaces. »
« Et bien… »
Kerry gémit, et la suivit hors de la cafétéria.
* * * * *
« Très bien, Javier. » Dar s’adossa dans son fauteuil, les pieds posés sur le bureau. « Combien ça va me coûter ? »
« Écoutez, Dar… » Le directeur des ventes d’Amérique du Sud se mit à rire. « Vous savez que je n’ai jamais, jamais demandé plus de jouets que nous n’en avions besoin, pas vrai ?  »
Dar avait les yeux fermés, éblouie par la lumière de cette fin d’après-midi qui se déversait par ses fenêtres. « Si. »
« Bueno. Maintenant, si nous avions cette capacité disponible ici, à Buenos Aires, je pourrais vraiment faire des très bonnes choses avec. J’ai très bien vendu les systèmes que vous m’avez fournis, non ? »
« Oui. »
« Alors ? »
Dar agita ses orteils, réfléchissant en silence.
« Est-ce que c’est de ma faute si toutes ces personnes ont vu votre show à la télé ? » Demanda Javier, après un moment. « Six personnes m’ont demandé rien qu’aujourd’hui. Les gens sont très nerveux au sujet de la sécurité. »
« Alors ils veulent engager des hackers ? » Demanda Dar, perplexe. « Quelle image pensez-vous que cela donne au Brésil, Javier ? »
« Tccha. »
« Je jetterai un œil dessus, voir ce que nous avons de disponible pour vous. » Dit finalement Dar. « On pourrait avoir une installation que je peux détourner jusque là-bas, ça dépendra des projections de la semaine prochaine. »
La porte de son bureau s’ouvrit, laissant passer une Kerry apparemment très fatiguée et très chiffonnée. Dar bougea les doigts vers elle, lui lançant un regard ironique quand elle traversa péniblement la pièce et s’assit sur son bureau, un bras sur les jambes de Dar.
« Excellent ! Ce sont des très bonnes nouvelles, Dar. Je vais en parler à mon équipe. » Dit Javier d’un ton satisfait et joyeux. « Alors dites moi, est-ce que tous les hackers de la planète essayent de forcer nos portes ? C’était presque un défi que vous leur avez lancé - j’espère que ça ne va pas venir vous hanter. »
Dar se pencha et bougea sa souris, ramenant son écran à la vie, et réexamina les résultats. Elle étudia l’écran brièvement. « Eh. » Dit elle enfin. « Les essais sont en hausse, mais ça ne donne rien d’effrayant. » Elle détourna son attention de l’écran, préférant observer Kerry à la place. « Il n’y a qu’un seul gros site Web qui nous expose, et il est strictement en dehors du réseau. »
« Vraiment ? » Murmura Javier.
« Bien sûr. Tout notre réseau de classe A est masqué, alors le premier problème des hackers est déjà de nous trouver. On n’a pas grand-chose qui traîne dessus, et j’ai quatre tuyaux en plus qui vérifient le site en boucle, et tous les DOS détectés sur les liens sont automatiquement virés des paquets d’arrivée. » Dit Dar. « Alors ouais, ils pourraient probablement toucher à certains de nos comptes plus petits, mais seulement ceux à qui nous ne fournissons pas l’infrastructure. Le réseau en lui-même est complètement verrouillé. »
Un silence respectueux. Puis un des directeurs des ventes internationales s’éclaircit la gorge. « Splendide. Est-ce qu’on peut nous servir une assiette de frites avec ça, Dar? »
Dar rit. « Je suis ravie que l’expo nous ait fait un peu de bonne pub. J’essayerai de m’assurer que nous n’aurons pas de problèmes si un petit génie avait un peu de chance. » Dit-elle. « C’est toujours possible, mais Mark travaille sur de nouvelles routines qui incorporent une partie du système intelligent que j’utilise pour la mise à niveau du réseau, alors ça devrait aller. »
Un autre silence. « Je prendrai une pinte de Guinness avec ça. » Lança le même directeur. « Oubliez les frites. »
Il y eu une bordée de rires dans le téléphone. Kerry bougea son bras, et commença à masser les pieds nus de sa compagne, trop fatiguée pour vraiment se concentrer sur ce qui se disait. Bien sûr, les directeurs à l’autre bout du fil n’avait pas compris un mot sur dix de ce que disait Dar sur la partie technique du truc, mais ce n’était pas vraiment inhabituel.
« Écoutez les gars, je suis crevée. » Énonça Dar. « Je suis rentrée de l’expo très tard la nuit dernière. » Elle se redressa et posa une main sur la cuisse de Kerry, la caressant doucement. « J’ai bien noté les détails des actions que vous m’avez tous demandés - je vous ferais savoir demain ce que j’ai décidé. »
Elle coupa la ligne de conférence après les ’au revoir‘, et concentra son attention sur la femme blonde assise sur son bureau. « Tu parais grillée. »
« Attrape la confiture et le beurre, Simbad. » Admit Kerry. « Je te veux toi, une tasse de thé chaud, une douche et notre matelas à eau. Tu peux faire ça, chef ? »
Dar enleva ses jambes du bureau et se redressa, enfilant ses chaussures. « Tu peux parier tes miettes que je peux, mon petit toast Yankee. » Dit elle. « Que dirais tu de commander un truc léger au club de la plage, avant d’aller s’effondrer ? »
Kerry tituba jusqu’à l’endroit ou se tenait Dar et s’effondra sur elle, drapant ses bras par-dessus les épaules de sa compagne. « Emmène-moi. »
Dar parvint à se mettre sur ses pieds et transforma la position abandonnée de Kerry en une solide étreinte, faisant attention à ne pas serrer les épaules brûlées par les soleil de la femme blonde. « Allez. » Elle prit sa serviette et poussa Kerry du coude vers la porte. « Je suis tellement crevée que j’aurais dit oui à tout ce qu’ils auraient pu me demander pendant ce fichu coup de fil. »
« Ils ne s’en seraient probablement même pas rendu compte. » Kerry accrocha ses doigts à la ceinture de la jupe de Dar tandis qu’elle la suivait hors du bureau. L’extérieur était tranquille - Maria était partie peu de temps avant, et les bruits habituels de la soirée commençaient à s’élever dans l’immeuble. « Euh… ils shampouinent les tapis ce soir. »
Dar plissa le nez à l’odeur de moquette humide, salle et moisie qui circulait dans le vestibule. « C’est vraiment l’heure de partir. » Elle appuya sur le bouton de l’ascenseur. « Comment s’est passé ta réunion cet après-midi ? »
« Beuh. » Kerry ferma les yeux, et s’appuya contre Dar pendant qu’elles attendaient l’ascenseur. « J’ai un gros problème avec Vancouver que je n’arrive pas à isoler. Deux T1 qui sont supposés être redondants, mais j’en ai un qui garde les paquets et l’autre est aussi muet et joyeux qu’une grenouille et refuse de continuer le transfert si on ne le relance pas. »
« Hmm mhm. » Dar réfléchit, en guidant sa femme-sangsue vers les portes,  avant d’appuyer sur le bouton de l’étage inférieur. « Le protocole HSRP est réglé (NdlT: c’est un protocole propriétaire de la firme CISCO pour les routeurs) ? »
« Vouais. »
Dar regarda les étages défiler. « La graduation est vérifiée? »
« Biiip. Essaye encore. »
« J’essaye de t’aider là, Kerrison. »
« Je sais, mais nous avons déjà vérifié tout ça. » La femme blonde bailla. « Trois fois. J’ai même eu le fournisseur pour vérifier les configurations. »
L’ascenseur atteint sa destination, et s’ouvrit pour les libérer. « Pourquoi tu t’occupes de ça de toute façon ? » Demanda soudainement Dar pendant qu’elles traversaient le hall. « Depuis quand la directrice des Opérations répare les réseaux longue distance ? »
« Parce que le problème dure depuis quatre mois et que personne n’a réussi à le résoudre. » Répondit Kerry. « Et parce qu’ils pensent que si je m’y penche, et que c’est un casse-tête pour moi, alors j’irais voir ma patronne la DSI qui ne devrait pas non plus résoudre tous les problèmes de réseaux longue distance, mais qui est la meilleure chance qu’ils ont de résoudre véritablement le problème. »
« Hmph. »
Kerry était heureuse de voir la silhouette imposante de la Lexus, avec sa promesse de sièges en cuir confortables bien que surchauffés. Elle mit sa serviette à l’arrière et monta côté passager, s’installant délicatement avant de fermer la portière. « Ouille. »
Dar lui jeta un coup d’œil. « C’est l’heure de mettre un peu d’aloès. » Fit elle remarquer.
« Ouais. » Kerry se tourna sur le côté et posa sa tête contre le siège. Mais ses yeux se tournèrent vers la console entre elles quand le téléphone de Dar se mit à sonner. « Tu veux que je réponde ? »
« Sûr. » Dar avait les mains occupées à démarrer la voiture et allumer la clim avant qu’elles ne commencent à fondre.
« Allô ? » Kerry ouvrit le téléphone et écouta. « Oh, oui. Bonjour Mr Quest. » Elle lança un regard à Dar et en reçut un en réponse. « Non, elle est ici. Bien sûr. »
Dar prit le téléphone et alluma le haut parleur, puis le posa sur le bord de la console pendant qu’elle faisait marche arrière avec la Lexus. « Oui ? »

« Bonjour, Dar Roberts ? »
« Oui. » Répéta Dar, légèrement plus fort. « Vous m’attrapez au vol, Peter. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? » Demanda-t-elle. « J’ai passé un peu de temps à revoir vos clauses, mais je n’ai pas fini de les passer en revue. »
« Ouais, et bien, les plans ont changé. » Dit Quest. « Nous devons partir bientôt de Nouvelle-Zélande, donc nous ferons les finitions aux USA. »
« Ah. » Dar sentit une pointe de déception. Elle aurait aimé visiter cette partie du monde. « Et ? »
« Le port de Miami m’a fait une proposition. Je loue deux embarcadères de chargement pendant deux mois là-bas. Je me suis dit que ça serait bon pour vous au moins, à défaut de l‘être pour les deux autres compagnies en concurrence. »
« Eh. » Kerry ricana doucement. « On pourrait presque y aller à la nage depuis la maison. »
« En fait, c’est juste à côté de nos bureaux. » Répondit Dar. « Les autres ne vont pas penser que vous nous donnez un avantage ? »
Quest rit. « Je suis sûr qu’ils le feront. Mais vous pouvez gérer ça, à ce que j’ai entendu dire. »  Il s’éclaircit la gorge. « Nous avons également avancé les dates. Les deux bateaux seront au port dans deux semaines. Soyez prêtes ou laisser tomber.»
Il raccrocha, laissant un écho distinct dans l’habitacle.
Pendant quelques minutes, elles roulèrent en silence. Dar ferma le téléphone et courba ses doigts autour, tapant l’étui de cuir avec son pouce tandis que Kerry mâchouillait pensivement l’intérieur de sa lèvre. Et puis elles parlèrent toutes les deux en même temps.
« Il y a un truc… »
« Un truc n’est pas… »
« Ahem. » Dar toussa légèrement quand elles retombèrent dans le silence.
« Hm. » Dit enfin Kerry, les lèvres pincées. « Tu as fait des recherches sur ces types ? » Demanda-t-elle. « Tu veux que je lance notre requête sur client habituelle ? »
Dar se sentit légèrement embarrassée. « Ouais. » Elle ralentit pour tourner vers l'entrée du terminal du ferry. « Je ne me suis pas occupé de ça. Je hum… » Elle fit une pause, puis elle fronça les sourcils en empruntant une voie. « Merde. »
Kerry entoura simplement le poignet de Dar de ses doigts, et caressa le dos de sa main.
« Mon cerveau a dû griller finalement. » Dit sa compagne. « Je n‘ai même pas pensé à le faire, Ker. »
« Pas plus que moi, jusqu’à maintenant. Ne t’en fais pas. » Lui dit Kerry. « Je lancerai la requête quand nous serons à la maison, en attendant le dîner. » Elle vit les muscles de la mâchoire de Dar se détendre un peu. « Mais je suis déçue de ne pas faire ce voyage finalement. »
« Mmh. » Dar fixa un point au-delà du pare-brise. « Mais ça nous donne un avantage. » Elle tourna la tête, et regarda Kerry. « J’ai bien l’intention d’en profiter à fond. »
Kerry tapota sa main, et lui sourit. « C’est notre territoire. » Dit-elle.
« Notre territoire. » Répéta Dar doucement, en plissant les yeux. « Ouais. »
* * * * *
C‘était quelque chose, découvrit Kerry, d’être trop fatiguée pour même manger. Elle était étendue sur le canapé de cuir dans leur salon, Chino roulée en boule à ses pieds et elle s’assoupissait pas moment pendant que Dar faisait le tour du condo.
Elle voulait simplement se laisser aller et s‘enfoncer. Elle pouvait déjà sentir cette sorte de dissociation qu’elle ressentait souvent juste avant qu’elle s’endorme, et la seule chose qui la maintenait éveillée était la voix de Dar qui se parlait à elle-même alors qu’elles attendaient qu’on vienne leur livrer leur soupe et leurs sandwichs. « Dar. » Dit elle finalement en soupirant. « Laisse tomber. »
Le bruit de frottement de pieds nus contre le marbre lui répondit, s’approchant toujours plus jusqu’à ce qu’elle sente la présence de Dar et qu’un genou chaud vienne s’appuyer contre son coude. Au lieu d’ouvrir les yeux, Kerry leva simplement le bras pour l’enrouler autour de la cuisse de Dar, repliant son autre bras sous sa tête, et elle poussa un petit grognement de contentement.
Dar ne dit rien. A la place, elle réclama le bord du divan et s’assit à côté de Kerry, la serrant contre elle et enroulant un bras autour d’elle.
Ah. Parfait. Kerry s’enroula autour de celui de sa compagne et soupira. Elle ouvrit un œil quand Dar commença à lui frotter le dos du bout des doigts. « Tu vois ? C’est quand même mieux que de râler contre toi-même, non ? » Elle mordilla la cuisse de Dar.
Dar produisit un bruit évasif. « Je ne râlais pas vraiment. » Protesta-t-elle. « Je pensais juste à tout ce que j’ai dû laisser passer ces dernières semaines. »
Kerry commença à mordiller l’intérieur de la jambe de sa compagne, lui tirant un petit bruit de contestation. « Tu râleras demain » Dit-elle. « C’est l ‘heure de se détendre. » Les morsures devinrent des baisers quand Dar se pencha sur elle et l’étreignit. Elle se tortilla dans une position plus confortable, et émit un petit gloussement heureux quand Dar posa sa tête sur son épaule.
« Si je m’endors comme ça je suis cuite. » Dit Dar avec un soupir. « Je suis désolée Ker. Je suis tellement fatiguée que mon cerveau fait des boucles. »
« Ouais, je connais. »
« Peut-être qu’on aurait dû se contenter de céréales pour le dîner. »
« Peut-être. » Admit Kerry. « Mais nous ne l’avons pas fait, et … c’est garantie, à la seconde où on va s’endormir ils vont frapper à la porte. »
« Mmph. »
Kerry observa la télévision grand écran au fond du salon sans vraiment la voir. « Oh, regarde. » Dit-elle. « Un iguane. » Elle plissa le front. « Qu’est-ce qu’il est en train de faire avec sa langue ? » Dar décala son menton et lécha l’oreille de Kerry, la faisant éternuer de surprise. « Rien que je ne pourrais faire si j’essayais vraiment. »
« Ooh. »
Avec un autre petit soupir, Dar reposa sa tête contre son épaule et ferma à moitié les yeux, ayant apparemment oublié son auto-réprimande. Kerry leva la main et attrapa celle de Dar, la tirant jusqu’à son cœur, appréciant simplement le moment de calme contemplation quand elle en avait un.
Un coup vif fut frappé à la porte. Dar eut un petit rire narquois, puis elle se redressa et se dirigea vers la porte. Kerry resta où elle était, agitant ses orteils contre la fourrure de Chino tandis qu’elle observait sa compagne accueillir le serveur du club de la plage, lui faisant un rapide sourire quand il passa devant elle pour poser son plateau sur la table de la salle à manger.
« Wouff. » Chino redressa un peu la tête quand elle sentit un peu tardivement un intrus.
« Chh. » L’avertit Kerry. « C’est juste Carlos. Sois gentille ou tu n’auras pas de biscuit. »
Le labrador leva la tête et mit son museau sur la cheville de Kerry, gardant un œil brun acéré sur Carlos tandis qu’il installait leur dîner sur la table.
Dar signa le chèque et raccompagna le serveur jusqu’à la porte, puis elle se retourna et s’appuya contre la porte, observant la forme affalée de Kerry. « Tu veux que je te l’apporte ? »
« Hmm. » La femme blonde tambourina ses doigts sur le cuir, puis elle se redressa avec un soupir. « Ça aurait été autre chose que de la soupe, j’aurais dit oui. » Elle tira la première chaise du côté droit de la table et s’assit, attendant que Dar vienne s’installer en bout de table avant de trier la nourriture. « Alors, qu’est-ce que tu penses de ce total changement de programme, Dar ? Ça me semble franchement brutal. »
Dar lui jeta un coup d’œil tandis qu’elle beurrait un bout de pain. « On peut parler de pêche ? »
Kerry cligna des yeux de surprise, stoppant un instant son geste de se servir un jus de fruit. « Hmm. Okay. »
Sa compagne haussa légèrement les épaules. « Tu m’as dit de laisser tomber, tu t’en souviens ? »
C’est vrai. Kerry finit de verser sa boisson et garda le silence, ouvrant sa boîte de potage, et plongeant sa cuillère dedans. Ses yeux la brûlaient et elle se les frotta d’une main, avant de poser sa tête sur son poing tout en essayant de s’intéresser à son plat.
Pendant quelques minutes ce fut tellement calme qu’on entendait le bruit de la climatisation et ce silence était un peu effrayant. Kerry pouvait presque le sentir, comme une chose physique entre elles, et elle se demandait quand ça commencerait à devenir inconfortable.
Ses yeux la brûlaient encore, et elle les frotta, posa sa cuillère et essaya de trouver un peu d’intérêt au potage relativement inoffensif pour son estomac rebelle. « Bon, fait chier. » Elle rompit le silence avec un petit soupir. « Ça ne nous mène à rien. »
La soudaine sensation des doigts de Dar dans ses cheveux était indescriptible. Kerry leva les yeux de son plat et se retrouva plongée dans les yeux bleus rougis de fatigue qui la regardaient avec une douce lassitude.
« Laisse tomber le dîner. » Lui dit Dar en repoussant son plat avant de se lever.  Elle tendit la main vers Kerry en une invitation. « Allons au lit. »
Kerry abandonna sa soupe de nouilles et se leva, prenant la main de Dar pour la suivre vers la chambre à coucher sans même réfléchir. Les tons bleus apaisants de la pièce la firent se sentir mieux immédiatement, et fit face à Dar tandis qu’elles commençaient à se déshabiller. Un sourire naquit doucement sur ses lèvres.
Dar le vit. Elle déboucla la ceinture de Kerry d’une main, et elle tendit son autre main vers la joue de sa compagne, frottant sa pommette avec son pouce. La jeune femme cligna des yeux, puis elle leva la tête et rendit à Dar son regard direct.
Il était incroyable ce regard. Dar se demanda si Kerry savait à quel point il pouvait révéler ses sentiments. « Désolée, je suis qu’une sale capricieuse mal lunée. » Elle lui présenta ses excuses. « Je crois que je vais entrer dans la mauvaise période du mois. »
Les lèvres de Kerry se fendirent en un véritable sourire. « Je pensais que tu avais dit que tu n’avais aucun symptôme menstruel. »
« C’est toi qui as dit que je n’avais aucun symptôme. » La corrigea sa compagne. « J’ai dit que j’en avais, mais personne ne fait jamais la différence. »
Kerry finit de déboutonner les jeans de Dar, les fit glisser sur ses hanches et les laissa tomber sur le sol. Elle fit un pas en avant et enleva la chemise que Dar venait de déboutonner et elle mit ses bras autour de la taille de Dar. « Tu as le droit d’être mal lunée, chérie. » Murmura-t-elle. « Si tu m’autorises à être totalement effondrée et hypersensible quand c’est mon tour. »
Dar jeta la culotte de Kerry dans un coin et se tourna, les faisant tomber toutes les deux sur le lit à eau. Elle s’enroula autour de Kerry et elles roulèrent jusqu’au milieu du lit, la chaleur les entourant quand elle tira la couverture sur elles.
« Mmh. » Kerry ferma les yeux. « C’est génial. »
« Ouais. Mon dieu, je suis heureuse qu’on soit samedi demain. »
« Moi aussi. »
Elles s’installèrent confortablement et elles profitèrent du silence tranquille pendant un moment. Kerry commençait à sentir une vague de léthargie l’envahir, lui laissant juste assez d’énergie pour tracer doucement une ligne imaginaire sur le ventre de Dar, en rythme avec sa respiration lente.
Un faible bruit de cliquetis lui fit cependant ouvrir un œil. « Dar ? »
« Mmhmm ? »
« Tu as entendu ça ? »
« Je n’entends que les moutons. »
Kerry ouvrit son autre œil. « Les moutons ? »
« Je les compte pour m’endormir. »
Un autre cliquetis retentit clairement dans la salle de séjour, accompagné d’un bruit de fracas. « Dar. »
Sa compagne attrapa le bord des couvertures et les tira simplement au dessus de la tête de Kerry, la tapotant avec sollicitude. « C’est mieux ? »
Kerry saisit les couvertures et les rabaissa. « Non, parce que ça ne m’empêche pas de continuer à me demander ce qui se passe dans notre séjour. »
Dar tira les couvertures. « Kerrison, utilise ta logique, tu veux bien ? »
Kerry fronça les sourcils.
« On a laissé la nourriture sur la table, et un Labrador dans le salon. Qu’est-ce qui peut bien se passer à ton avis ? » Lui dit Dar. « C’est un buffet pour chiot. »
« Auw. » Kerry plissa le nez. « Dar, elle va tomber malade. » Avec un gémissement elle roula du centre du lit, et elle se leva, mais sentit qu’on l’attrapait et la tirait à nouveau dans un enchevêtrement de bras et de jambes. « Dar! »
« Chut. » Dar l’enveloppa dans les couvertures et se blottit contre elle. « Détends-toi. Elle ira bien. C’est juste de la soupe. »
Kerry entendait clairement des bruits de lapement. « Elle va en mettre partout. »
« Elle a une langue. Elle nettoiera. »
Un rire naquit dans la poitrine de Kerry. « Allez chérie… »  Elle essaya de se dépêtrer. « C’est d’accord pour ma soupe, mais il y avait des palourdes dans la tienne - elle va en manger pendant des jours. »
Dar refusa de la laisser partir. « Chino ! Qu’est-ce que tu fais, mauvaise fille ! » Elle tourna la tête et haussa la voix, la projetant jusqu’à la pièce à côté. « Arrête ça tout de suite ! »
Elle fut récompensée par des cliquetis de griffes sur le sol, et peu après une mâchoire de Labrador se posa sur le bord du lit à eau, tandis que deux yeux bruns innocents la regardaient avec admiration. « Chino. Qu’est-ce que tu faisais ? »
La chienne dressa les oreilles et elle inclina sa tête sur le côté d’un air interrogateur.
« Très mignon. » Kerry étendit un bras au-dessus du corps de Dar et enleva une nouille du nez noir de leur animal de compagnie. « Mais tu as été prise sur le fait. »
« Wouff. » Chino lécha ses doigts avant d’éternuer et de recracher un morceau de palourde sur les couvertures juste sous le nez de Dar.
Celle-ci observa le morceau brièvement, puis elle soupira. « Je crois qu’il vaut mieux fermer les placards de bouffe, hein ? »
Kerry commença à se relever. « Reste, j’y vais. »
« Non non. » Dar roula sur le lit, attrapant Kerry avec elle quand elle roula un peu trop loin et elle perdit l’équilibre, finissant toutes les deux sur le plancher. « Gah ! »
« Oh, Seigneur. » Riant nerveusement, Kerry ne put que rester étendue là tandis que Chino lui léchait le visage avec enthousiasme. « Chino, arrête. » Elle vit Dar s’appuyer contre le montant du lit et s‘asseoir. « Bah, bah, chérie, stop ! »
Dar s’assit sur le tapis et attrapa la queue de chien pour la tirer en arrière. « Chino ! Arrête ça ! »
« Waouff ! » Le Labrador tourna son attention vers sa grande propriétaire.
« Ta maman n’aime que ma langue pour la lécher. » Prévint solennellement Dar en secouant un long doigt vers le chien. « Alors tu garde cette grande chose rose entre tes dents, tu m’entends ? Ou alors. »
Kerry ricana et roula sur le côté, cachant son visage dans le creux de son bras.
Dar passa ses doigts dans ses cheveux, examinant le pêle-mêle de membres nus étendu devant elle. « C'est en train de tourner en histoire que les gens racontent sur toi quand tu as bu. » Se lamenta-t-elle. « Et je n’ai même pas bu une goutte. »
« Héhéhéhé. »
« Moque-toi, Yankee. »
Kerry se repoussa du plancher et se mit debout, balayant un peu de fibre de moquette de sa peau nue. « Allez. » Elle tendit une main à Dar. « A ce rythme, ça va nous prendre au moins une heure pour mettre la soupe dans le réfrigérateur et ensuite peut-être… je dis bien peut-être que nous pourrons trouver le sommeil. »
« Ou au moins retourner au lit. » Dar lâcha le chien et saisit la main de Kerry. « En avant, Rantanplan.  »
« Peut-être que je devrais te trouver une bière. »
« Qu’est-ce que tu dirais d’un milk-shake? »
« Avec du sirop au chocolat? »
« Hmm. »
* * * * *
A suivre.



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16 avril 2009

Cible mouvante, partie 5, chapitre 10

 

 

MOVING TARGET par Melissa Good

 

CIBLE MOUVANTE

Partie 5

Traductrice: Gaby

 

 

Chapitre 10

Kerry s’installa plus confortablement dans son fauteuil et regarda un bateau bien chargé dériver devant ses yeux, avec deux filles riant nerveusement à l’avant, et deux adolescents en train de se bécoter à l’arrière. Elle se demanda si ils étaient de la même famille, et ses pensées se dirigèrent vers sa propre adolescence.

Ils n’étaient jamais venus à Disney World, mais ils avaient été deux ou trois fois dans des parcs d’aventure plus petits, le plus souvent avec une partie du personnel de son père pour garder un œil sur eux. Kerry se rappela un après-midi en particulier, un automne, quand l’air sec donnait une impression de lumière et de fraîcheur. Angie et elle avaient partagé une pâtisserie recouverte de sucre glace, et elle avait réussi à convaincre sa sœur de l’accompagner sur les grandes montagnes russes.

Angie n’avait pas vraiment apprécié, se souvint-elle tristement. Elle était finalement montée dans la cabine toute seule, mais au final ce n’était pas pareil, et l’année suivante… Kerry écarta la pensée et secoua la tête, prenant une gorgée de bière.

Dar accepterait elle, de faire des montagnes russes avec elle, et elle adorerait ça, pas vrai ? « Dar ? »

« Ouiii ? »

« Ça te dirait d’aller faire un tour aux montagnes russes ? »

« Oui. » Répondit sa compagne immédiatement. « Je trouve qu’ils n’en ont pas assez ici. »

« Hé. » Kerry prit une autre gorgée de bière et sourit d’un air narquois. « On devrait essayer Universal la prochaine fois. Ils ont des trucs de dingues. »

« Ça me va. »

Exactement la réponse qu’elle voulait entendre. Kerry soupira avec satisfaction, et laissa ses yeux se balader sur le paysage autour avec un petit sourire.

Elles étaient à l’intérieur du pavillon mexicain, où l’air était frais et sec, avec une lumière de coucher de soleil perpétuel. C’était calme et tranquille, et le parfum des épices remplissait l’air. Le restaurant était seulement à moitié plein, et elles étaient assises dans un coin, avec une vue sur la ‘rivière’ rien que pour elles.

C’était sympa. Kerry croisa ses chevilles sous la table, plus qu'heureuse d’avoir quitté son tailleur pour les jeans et le tee-shirt léger qu’elle portait maintenant.

Elle avait remarqué que depuis quelque temps elle avait tendance à apprécier de moins en moins les costumes formels qu‘elles devaient porter au bureau ou à ce genre de manifestations. Bien qu’elle ne se soit jamais vraiment soucié de ce qu’elle portait en règle générale, et elle était assez lucide pour admettre avec vanité qu’elle portait bien les tailleurs, elle attendait souvent avec impatience de pouvoir les échanger contre des tee-shirts simples et des jeans plus confortables dès qu’elle rentrait à la maison.

Kerry laissa reposer sa main sur sa cuisse, lissant de son pouce la surface bleu délavé avec un sourire absent.

De l’autre côté de la table, vêtue de la même manière, Dar étudiait le menu, ses yeux bleus à demi fermés. « Hé. » Elle interrompit de nouveau les pensées de sa compagne.

« Mmh ? » Dar leva les yeux de son menu. « Est ce que tu es aussi contente que moi que tout ça soit terminé ? »

Kerry sourit de tout son cœur. « Tu parles, Sudiste. » Elle leva sa bière et attendit que Dar fasse la même chose, puis elle cogna le verre de sa compagne. « A la santé d’une exposition commerciale réussie au final. »

Dar prit une longue gorgée avant de reposer sa chope. « Je pense que c’était réussi. » Dit-elle pensivement. « Pour la compagnie. Pour nous, c’était une sacrée plaie. »

« Mis à part la plongée. » Rappela Kerry. « Et le premier jour. C’était amusant. »

« Hm mmh. »

« Et ce soir. » Kerry leva la main et enroula ses doigts autour de ceux de Dar, les serrant doucement. « Et puis tu sais, il y a eu aussi la nuit dernière qui était plutôt cool. »

Les yeux de Dar scintillèrent.

« Donc en fait, seules les seize heures et quelques que nous avons passées dans le hall de l’expo étaient rasoirs. » Conclut Kerry. « Et puisque c’est enfin fini, et que je pense que nous allons passer une bonne soirée, qu’ils aillent tous en enfer. » Elle leva les yeux quand le serveur arriva, l’accueillant avec un sourire. « Bonsoir. »

« Buenas Noches, Senorita. » Le garçon la salua joyeusement. « Que puis-je faire pour vous jolies demoiselles en cette belle soirée ? »

« Deux de ça, deux de ça, et un de ça. » Dit Dar en montrant le menu. « Et puis aussi deux autres dans quelques minutes. » Elle montra leurs bières.

« Sans problème, merci. » Le serveur prit le menu avant de disparaître.

Dar s’étira sur sa chaise, puis se laissa glisser pour pouvoir étendre ses longues jambes sous la table. Elle enroula ses mains autour de sa chope, la sirotant lentement tandis qu’elle observait le restaurant se remplir lentement. Peu de familles, nota-t-elle, plutôt des couples qui semblaient apprécier la lumière diffuse, et l’atmosphère romantique du lieu.

Elle inclina la tête lentement et prit le temps d’observer Kerry, admirant la teinte dorée de sa peau sous la lumière chaude. L’attention de sa compagne était toujours tournée vers le ‘fleuve’ et elle put ainsi profiter calmement du moment pour la regarder, appréciant la vue.

Kerry dut le sentir, elle leva une main pour jouer avec ses cheveux, et les écarter de ses yeux en glissant une mèche derrière son oreille, du côté de Dar. C’était une marque d‘embarras très attachante, et Dar répondit à ce geste en glissant sa main sous la table pour venir serrer doucement le genou de sa compagne.

Kerry tourna la tête et la posa sur son poing fermé. « Tu viendrais avec moi sur le bateau après le dîner ? » Demanda-t-elle.

« Si on reste assises sur la banquette arrière. » Dar parla d’une voix traînante. « Bien sûr. »

Kerry sourit. « Tu sais, je pensais justement à la dernière fois qu’on est venues ici. »

« Mmh. Ce festival du goût était vraiment génial. »

« C’était vraiment amusant. » Dit Kerry. « Je ne m’étais pas autant amusée avec quiconque depuis des années, Dar, des années. » Elle plia ses doigts devant elle, la lumière se reflétant sur l’anneau à son doigt. Elles s’étaient soudain retrouvées toutes les deux à les porter, après les avoir gardés pendant très longtemps sur une chaîne autour du cou, sans que ni l’une ni l’autre n’aborde le sujet.

Un matin, elle avait simplement glissé la bague à son doigt, et plus tard ce jour-là, alors qu’elle participait à une réunion avec Dar, son regard avait été attiré par un flash de lumière tandis que Dar déplaçait ses papiers. C’était étrange. Cette connexion entre elles n’était pas vraiment explicable, mais c’était aussi étrangement réconfortant.

Peut-être qu’elles devraient trouver le temps d’en parler un jour.

« Des années ? Pareil pour moi. » Répondit Dar. « Je me souviens m’être assise avec toi dans ce pub, à te regarder par dessus la table du dîner, en espérant que ce jour ne s’arrête jamais. »

« C’est vrai ? »

Dar acquiesça. « Tu te souviens quand nous discutions de l’IPv6 ? »

Kerry rit. « Oui. »

« Je pense que c’est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse de toi. » Dar lui sourit gentiment, riant un peu quand elle vit le rougissement monter depuis le cou de Kerry jusqu’à son visage. « Non, en fait ce n’est pas tout à fait vrai. »

« Non ? »

« Non. » Dar posa sa tête sur son poing. « C’était quand je t’ai vue pour la toute première fois, dans ton vieux bureau. » Admit-elle. « J’étais là, près de cette porte, à te regarder fixement comme si je venais de voir ma première rangée de disques durs multipartitionnés. »

Kerry se laissa bercer par le souvenir. « Je m’en rappelle. » Murmura-t-elle. « Je pensais que c’était vraiment une journée pourrie… Après que Robert m’eut dit ce qui se passerait, et que tout le monde me regardait comme si je devais les protéger de toute cette merde. » Ses lèvres laissèrent échapper un léger soupir. « C’était juste un mauvais jour pour moi. J’avais discuté avec mes parents la veille au soir, et ils n’arrêtaient pas de me mettre la pression pour que je quitte Miami. »

« Grrh. »

« Mmh. » La femme blonde hocha la tête en grimaçant. « Et puis toute l’équipe est partie déjeuner, et ils m’ont invitée. J’avais vraiment envie d’y aller, mais finalement je suis restée là avec mes carottes à grignoter. »

« Et tu m’as rencontrée. »

« Et je t’ai rencontrée. » Acquiesça Kerry. « Aussi méchant que ça puisse paraître… laisse-moi te dire que j‘ai su à la minute même où j’ai levé la tête pour tomber dans ces grands yeux bleus de bébé que quelque chose s‘était produit… tu étais la seule chose à laquelle j’ai été capable de penser toute la journée. » Elle s’avança un peu et emmêla ses doigts avec ceux de Dar. « Mon cœur faisait un bond à chaque fois que je voyais ton nom s’afficher sur ma boîte mail. »

Dar lui sourit.

Kerry lui sourit en retour et elles partirent toutes les deux dans un petit rire silencieux. « On fait une belle paire d‘andouilles lunatiques, tu sais ? »

« Ouais. » Admit Dar. « Mais je m’en fiche pas mal. »

« Pareil pour moi. » Kerry se redressa quand le serveur revint et déposa les apéritifs que Dar avait commandés. Elle lui rendit sa chope maintenant vide, et elle arrangea sa serviette sur ses genoux tout en examinant le plat savoureux de nachos et d’autres petits régals mexicains. « Mmh, ça a l’air délicieux. »

Dar choisit un morceau et mordit dedans à pleines dents. « Il y a deux ou trois trucs que je ne t’ai pas dits avant de partir. »

Kerry attrapa un nacho en haut de la pile et s’arrêta à mi-chemin de sa bouchée. Ses sourcils relevés brusquement parlèrent pour elle, posant une question silencieuse.

« Alastair a appelé. »

« Ah. » Kerry avala et s’essuya les lèvres avec sa serviette. « Il était furieux ? »

Dar secoua la tête. « Non. » Elle joua avec une tortilla du bout des doigts. « Enfin, oui, il l’était, mais après que je lui ai parlé il s’est calmé. Mais… hum… »

Oh oh. Kerry pouvait voir l’agitation de sa compagne. « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Sa compagne posa le morceau qu’elle tenait et se pencha en arrière, laissant ses mains reposer sur les accoudoirs. « Je lui ai dit à propos de l’offre pour les navires. » Dit-elle, faisant une pause quand le serveur revint avec deux chopes bien fraîches. Il déposa leurs verres et leur lança un regard interrogatif.

« Tout va bien, mesdames ? »

« Parfait, merci. » Kerry faillit s‘asseoir sur ses mains pour s‘empêcher de lui faire signe de partir. Elle attendit qu’il sen aille, puis elle rapprocha sa chaise de celle de Dar. « Et ? »

« Il veut que je… que nous nous occupions personnellement de cette offre. »

Kerry cligna des yeux. Elle balaya le restaurant du regard avant de se concentrer sur le visage anguleux de sa compagne. « Ouaiiiiiis…. Et ? Quel est le problème ? C’est ce que nous voulions faire de toutes façons. »

« C’est vrai. » Convint Dar. « Ce n’est pas vraiment un problème… mais il m’a dit aussi qu’il comptait beaucoup sur ce contrat, qu’il comptait sur moi pour que je le décroche. »

Kerry se réinstalla dans sa chaise et leva un genou, l’entourant de ses bras tandis qu’elle étudiait ses dernières paroles. « Okay. » Dit-elle finalement. « Et quoi ? Ce n’est pas nouveau Dar, il attend toujours de toi que tu fasses des miracles. » Une ligne se forma sur son front. « Tu penses que ça pourrait être un problème ? »

Dar prit une gorgée de bière. « Pas vraiment, non. »

Sa compagne se frotta l’arête du nez. « Okay, alors quel est le problème, chérie ?? » Demanda-t-elle d’une voix douce. « Si le problème ne vient pas de là, alors qu’est-ce que c’est ? »

« J’ai été recrutée. » Dar se pencha encore un peu plus, et baissa la voix.

« Encore ? Seigneur ! Je pensais qu’on avait dit à ce type de dégager, et Michelle a dit… » Kerry se redressa avec indignation.

« Pas par Telegenics. »

« Oh. »

« Par l’armée. »

La mâchoire de Kerry se décrocha légèrement. « L’armée ? » Répéta-t-elle. « Tu veux dire… L’armée Américaine ? Ils veulent qu’on fasse une offre ? »

Avec une expression à la fois consternée et embarrassée, Dar secoua la tête. « Non. Ils me veulent moi » Elle montra du pouce sa propre poitrine. « Ils veulent… m’enrôler. »

« Toi ?

« Moi. »

« Dans l’armée ? » La jeune femme écarquilla les yeux. « Avec… les camps d’entraînement et tout et tout ? »

« Hm mmh. »

Kerry se couvrit les yeux. « Oh mon Dieu. » Elle lança un coup d’œil à sa compagne à travers ses doigts. « Tu me fais marcher. » Elle observa Dar secouer la tête d’un air sérieux. « Quand est-ce qu’ils sont venus te voir ? Qu’est-ce que tu leur as dit, Dar ? Et j’étais où moi ? J’ai passé la majeure partie de l’après-midi avec toi, alors quoi, ils t’ont suivie dans les toilettes ? »

Dar glissa encore un peu dans sa chaise, laissant enfin échapper un rire gêné. Après le choc initial passé, c’en était presque drôle. « J'ai dit non. » Soupira-t-elle. « Mais il était vraiment insistant. Il m’a donné sa carte, et m’a dit qu’il me recontacterait. Ils ont un projet en cours et ils cherchent des ingénieurs ultra qualifiés pour ça. »

« Seigneur. »

« Tu était en train de parler aux gars. » Continua Dar. «Peut-être que je pourrais le convaincre de prendre un sous-traitant. Mais il en parlait comme si c‘était un projet en cours. » Réfléchit-elle.

« Ah. » Kerry prit un morceau et l’examina, puis le mâcha pensivement. Elle avala, faisant passer sa bouchée avec une gorgée de bière pendant qu’elle réfléchissait. « Pile au même moment que l’offre pour les navires. »

Dar hocha la tête.

« Donc voilà le problème. » La jeune femme blonde prit un autre morceau. « Il était contrarié que tu lui aies dit non ? »

Un haussement d’épaule. « Qu’est-ce que j’en ai à faire… franchement je me fous pas mal de savoir s‘il pensait même que ça m‘intéresserait. »

Kerry se pencha un peu plus et offrit un nacho à Dar, souriant quand sa compagne le prit d’entre ses doigts avec grâce. « Hmm. Est-ce qu’il s’attendait vraiment à ce que tu abandonnes tout pour le suivre… ton boulot, ta vie, pour t’engager dans l’armée ? C’est complètement dingue, Dar. »

« Tu as tout à fait raison. » Dar se lécha les lèvres. « Mais qu’est-ce que je vais dire à mon père ? Il m’a pardonnée d’être une rebelle, il m’a pardonnée d’être gay, et il m’a pardonnée d’être une yuppie. » Elle frissonna. « Il ne me pardonnera jamais ça ! »

Kerry laissa échapper un gloussement, avant de se couvrir la bouche en hâte.

« Il va me courir après pour me donner une fessée jusqu’à ce que je chante Dixie (NdlT: hymne officieux des soldats confédérés (Sudistes) pendant la guerre de Sécession). » Murmura Dar en secouant la tête. Elle se recula quand le serveur arriva avec un plateau, déposant leur plat principal. « Je n‘ai pas fini d‘en entendre parler, ça c’est foutrement sûr. »

Elle observa Kerry qui cachait son visage d’une main, ses épaules secouées par un rire silencieux, et au bout d’un moment elle se détendit et accepta l’absurdité de la situation. « C’est une journée délirante. »

Et quelle journée. Kerry laissa son rire se calmer, puis elle prit sa chope et la leva, la faisant tinter contre celle de Dar. « Garde ça pour demain. Quoi qu’il se passe, on s‘en occupera, toi et moi. » Elle lui sourit, laissant ses yeux plonger dans ceux de Dar en prononçant les derniers mots. « On peut tout faire. »

C’était exactement ce qu’elle voulait entendre. Dar sentit une tension dont elle n’avait même pas eu conscience jusque là glisser le long de ses épaules tandis qu’elle répondait au toast de Kerry, oubliant ses problèmes pour le moment. « Ce soir est juste pour nous. » Acquiesça-t-elle calmement.

« Pour nous. » Répéta Kerry, choquant leurs verres une troisième fois. « A nous. »

Un guitariste ambulant arriva doucement derrière elles, débutant un air doux alors que le fleuve emmenait en promenade de nouveaux couples anonymes d’amoureux.

* * * * *

Kerry lécha la dernière trace de chocolat de ses lèvres alors qu’elles flânaient sur le chemin autour du lac jusqu’à l’entrée du parc. Le dernier feu d’artifice avait été spectaculaire, et maintenant la foule des spectateurs se dispersait, les boutiques fermaient leurs portes, et la tranquillité envahissait lentement le parc pour la nuit.

Elle glissa sa main dans celle de Dar pendant qu’elles marchaient, appréciant le contact chaud quand les doigts de sa compagne se refermèrent autour des siens. « Ce voyage était vraiment trop court. »

« Mmh. » Dar chantonnait doucement. Elle tourna la tête vers Kerry. « Ici, tu veux dire ? »

« Hm hmm. Je veux quelques jours de plus pour aller m’amuser dans les parcs aquatiques, faire Space Mountain, aller visiter le Royaume des Animaux… faire tout ce qu’on n’a pas pu faire. » Râla tristement Kerry. « Nous avons passé bien trop d’heures à stresser et à nous battre avec ces idiotes. »

« Et bien. » Dar leva la tête, observant les quelques épais nuages qui dérivaient sous les étoiles. « On peut encore rester demain. Nous avons la voiture, et aucun programme de prévu. » Répondit-elle. « Je dois récupérer les documents pour l’appel d’offres de Mr Puant, mais à part ça, je suis toute à toi. »

Kerry sourit en réaction. « Hmm… je crois que ça me va. »

« Tu crois ? » Dar rit.

« J’en veux plus. » Dit sa compagne. « Je veux passer une semaine complète avec toi ici à m’amuser. »

« Ahhh. » Dar libéra la main de Kerry et enroula son bras autour des épaules de la femme plus petite. « C'est une très bonne idée, Kerrison. Voilà ce qu’on va faire. On fixe dès maintenant une date pour revenir dans un mois ou deux. »

Kerry fit la moue.

« Juste après Thanksgiving. On viendra ici pendant deux semaines, et on en profitera. » Promit Dar. « Ils auront installé les lumières de Noël… c’est magnifique. »

« Ouais ? » Kerry était disposée à se laisse persuader.

« Et il ne fera pas aussi chaud. »

Malgré la brise légère de la nuit, et ses habits légers, Kerry transpirait comme une dingue, et elle reconnut que sa sage compagne native de Floride marquait un point. « Et biiienn… »

« On peut profiter du temps qu’il nous reste demain. » Continua Dar. « Et nous partirons demain soir à la fermeture du parc… on sera à la maison vers minuit, ou dans ces eaux-là. Okay ? »

Il y avait une note dans la voix de Dar qui fit tendre l’oreille à Kerry. « Bien sûr. » Elle passa son bras autour de la taille de Dar. « Je blaguais tu sais. J’aimerais bien passer plus de temps avec toi ici, mais je sais que nous avons du travail. » En dépit de la chaleur de l’air nocturne, le contact lui fit du bien. « Je te taquinais, c’est tout. »

Dar grogna doucement, mais ne répondit pas.

« Ça doit être joli à la période de Noël. » Continua Kerry. « Tu y es déjà venue avant ? »

Un hochement de tête.

Elles longèrent le bord du World Showcase, et elles franchirent l’entrée du parc avant que Dar reprenne la parole. « Je suis contente que tu aimes venir ici. » Dit-elle enfin. « Je pensais que j’étais un peu… ahm… » Ses épaules se voûtèrent un peu dans une attitude embarrassée. « gamine pour aimer autant venir ici. »

Kerry s’appuya contre elle, faisant confiance au sens de l’orientation de Dar pour les ramener sur le droit chemin sans se prendre de buisson en route. Elle avait bu trois bières, et bien qu’elle ne fût pas ivre, il y avait un voile de brouillard assez plaisant entre elle et la terre. « Qu’est-ce que tu racontes ? » Elle montra la foule dispersée autour d’elles. « La moitié des personnes qui viennent ici n’ont pas l’excuse de leurs enfants, Dar. Tout le monde aime cet endroit. C’est un passage culturel obligé. »

« Mmh. Ouais. » Sa compagne soupira. « Je crois que tu as raison. »

« Attends un peu. » Kerry les dirigea toutes les deux vers une petite échoppe encore ouverte. « J’ai besoin d’une tasse de ce truc. » Elle tira Dar vers la buvette et fit un signe à la serveuse. « Tu en veux un aussi ? »

« Sûr. » Dar s’enroula simplement autour de Kerry, posant son menton sur le dessus de la tête de sa compagne. « La journée a été longue. » Elle leva les yeux pour étudier la femme qui leur servait les cafés, notant son petit sourire pendant que leurs tasses se remplissaient. « Je parie que pour vous aussi la journée a été encore plus longue, hein ? »

« Comme d’habitude non ?  » Répondit ironiquement la serveuse. « En été, j’ai l’impression de passer des journées de 48 heures. » Elle saupoudra leurs boissons de chocolat en poudre et leur tendit. « Mais en cette période, il n’y a pas non plus trop de monde alors… »

« Ouais. » Kerry lui tendit la monnaie. « Ça a son avantage. J’y ai gagné de faire deux fois le Test Track. » Elle lui sourit d’un air espiègle. « Ça contrebalance la transpiration. »

« Ouais, mais vous au moins vous ne portez pas de polyester. » La femme lui sourit en retour. « Mais ça pourrait être pire - je préfère être coincée dans un camion toute la journée plutôt que de devoir faire un des personnages. » Dit-elle. « Mon ami a dû faire Goofy toute la journée, et à la fin, il était trop fatigué pour conduire jusqu’à chez lui. »

« Tout est relatif. » Commenta Dar.

« Ouais. » La femme acquiesça. « Ce travail est plutôt cool. Je vois des gens toute la journée, pas comme ma mère. Elle bosse comme comptable dans un des bâtiments principaux. Tout ce qu’elle voit, ce sont des cloisons de bureaux. » Elle se pencha sur le comptoir. « Ma compagne, en revanche, adore travailler comme paysagiste. Clap clap. »

Compagne. Kerry avait toujours aimé ce terme, et elle se souvint avec plaisir de la première fois où Dar avait fait référence à elle de cette manière.

South Beach. Kerry regardait tranquillement autour d’elle un peu amusée, observant les mouvements de la foule autour de la petite table où elle était installée avec Dar. Elles attiraient à leur tour des regards plutôt appréciatifs, et elle se sentait un peu timide là au milieu de tous ces gens branchés et de ces touristes.

Même la toujours calme et tranquille Dar semblait un peu circonspecte, ses yeux bleu clair cachés par des lunettes de soleil aux verres sombres argentés alors qu’elle levait un genou pour y poser son coude, son polo sans manche exposant ses bras musclés au soleil.

Kerry épousseta une poussière de sa chemise rentrée dans des shorts en coton, et s’assit plus convenablement. « Tu viens souvent ici ? » Demanda-t-elle, toujours un peu intimidée par leurs nouveaux rapports. « C’est sympa. »

« Eh. » Dar joua un peu avec sa cuillère à café posé sur sa soucoupe. « Pas vraiment. Mais c’est sympa, je veux dire. J’avais l’habitude de traîner dans les environs, avant. » Elle jeta un regard indifférent aux passants.

« Avant ? »

Le visage de Dar se plissa un peu plus. « Pendant ma période un peu sauvage. » Expliqua-t-elle. « Quand je me suis rendu compte pour la première fois de quel côté de la route je marchais. »

Kerry posa son menton sur son poing. « Tu veux dire quand tu as compris que tu étais gay ? »

Les sourcils bruns se contractèrent. « Ah, ouais. »

« Mais plus maintenant ?  »

Un soupir. « Non. Je ne me suis jamais vraiment intéressée à la scène homo. » Dit Dar. « Je garde profil bas. »

Dar était-elle aussi ambivalente avec ce sujet qu’elle semblait le montrer ? Se demanda Kerry. Elle observa quelques couples plus conventionnels passer, se tenant la main et riant. Ça lui fit penser à la maison, et Brian, et la fois où ils étaient sortis avec un groupe d’amis dans un endroit quelconque.

C’était différent quand vous étiez gay, pas vrai ? Dans des lieux comme South Beach, ça ne posait aucun problème. Mais pas partout. Kerry sentit une douleur irrationnelle, comme une perte, quand elle se rappela comme il était normal pour elle d’aller au restaurant ou de se balader dans la rue avec Brian. S’il posait son bras autour de ses épaules ou si ils se promenaient main dans la main, personne n’y regardait à deux fois.

Si elle prenait la main de Dar, les gens y regarderaient à deux fois, se rendit compte Kerry. Il valait mieux, comme l’avait dit Dar, qu’elles gardent profil bas. Pas besoin de se faire remarquer.

Oh bon. Elle leva les yeux et étudia le visage de Dar, se contentant de profiter de l’instant particulier, indépendamment du monde autour d’elles. Qu’est-ce que ça faisait si elle ne jetait jamais son bouquet de mariée ?

« Hé ! Dar ! »

Kerry fut tirée de ses pensées par un homme et une femme qui approchaient. Ils étaient bien habillés, d‘âge moyen, et ils semblaient heureux de voir son amie.

« Bonjour Marge, Charlie. » Dar fit un geste vers les deux chaises libres à leur table. « Prenez un siège. »

Kerry attendit tranquillement pendant qu’ils approchaient et qu’ils s’installaient, se demandant brièvement qui ils étaient.

« Comment tu vas Dar ? On ne t’avait pas vu depuis des années. Tu n’as pas vraiment changé. » Dit Charlie, avec un sourire. « Pas vrai, Marge ? »

« Pas du tout. » Acquiesça la femme. « Ce qui t‘arrange plutôt, Charlie, vu que vous ne vous êtes pas vu depuis que tu lui donnais ces cours au lycée. »

Oh. Ouille. Des professeurs. Kerry croisa ses mains sous la table et s’imagina rencontrer ses anciens profs avec Dar.

Beuh. Elle pouvait très bien les imaginer regarder Dar fixement avec un air désapprobateur quand elle la présenterait comme son …amie ?

Hm. Comment pouviez-vous présenter votre moitié autrement quand vous étiez gay ? Comme votre petite amie ? Kerry plissa le front. Votre amoureuse, en mourant d’embarras et peu importe si s’était la vérité ?

« Je vais très bien, pour changer. » Répondit Dar. « Kerry, voici Charlie, mon professeur de maths au lycée, et son épouse, Marge. Je vous présente Kerry Stuart. »

« Bonjour. » Kerry leur fit un sourire poli.

« Kerry est ma compagne. » Continua Dar sans sourciller. « Elle vient du Michigan. »

Compagne ?? Franchement surprise, Kerry ne put que cligner des yeux pendant un long instant, regardant ces gens normaux un peu âgés et se demandant ce qu’ils pensaient d’elle.

D’elles.

« Du Michigan, hein ? » Charlie rit doucement. « Bon sang, vous êtes loin de chez vous. J’ai un cousin à Detroit que j’essaye de convaincre de venir ici depuis près de vingt ans. »

« Où du Michigan, Kerry ? » Demanda Marge. « Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ? »

Et encore une fois, Kerry retrouva une respiration normale, on trouvait apparemment l’acceptation dans des endroits insoupçonnés. « Non, pas très longtemps. » Parvint-elle à articuler. « Et, hum… Saugatuck, en fait, mais je… » Sans vraiment y penser elle ressentit le besoin de prendre la main de Dar. « Je pense que je suis bien plus chez moi ici que je ne l‘étais là-bas. »

Dar serra les doigts sur sa main, lui indiquant que tout allait bien.

Compagne. Kerry lui serra la main en retour, sentant ses doutes se dissoudre rapidement dans le chaud soleil de cette fin d’après-midi. Ouais.

« Ker ? » Dar lui donna un petit coup de coude. « Tu dors déjà ? »

Kerry entoura la taille de Dar de son bras, et la cogna en retour. « Nan. Allez viens, ma compagne. » Elle attrapa son café et salua la serveuse avec. « Merci. Passez une bonne nuit. » Ajouta-t-elle, alors qu’elles se tournaient pour continuer leur chemin. « Je sais que la mienne le sera. »

Le rire de Dar résonna comme une musique, confirmant la magie de la nuit qui les entourait, et laissant leurs problèmes de demain à un autre jour.

* * * * *

A suivre

 

 

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28 décembre 2008

Cible mouvante, partie 4 chapitre 9

MOVING TARGET par Melissa Good

CIBLE MOUVANTE
Partie 4
Traductrice: Gaby

Chapitre 9
Kerry monta sur la plate-forme de leur stand, en faisant un petit signe de salutation aux techniciens qui s’activaient autour des consoles. « Bonjour les gars. »
« Salut, Kerry. » Quand Mark la vit arriver, il se leva et s’avança vers elle. « Écoute, je crois que les idiots du Marketing ont encore merdé. J’ai vu son nom affiché pour une des présentations. »
« Je sais. » Kerry hocha la tête. « C’est okay. C’est moi qui l’ai inscrite. En fait, je me suis inscrite aussi. Tout va bien ici ? »
Le chef du GSI secoua la tête. « Ouaip… vous avez crevé l‘écran sur Tech TV en tout cas. Les types de la télé vous adorent. Et ils sont de retour aujourd’hui. » Il montra quelque chose par-dessus son épaule. « Ils passent en boucle le sujet d’hier, quand notre Big D a maintenu la foule en haleine devant le stand. »
« Ah. » Kerry mit ses mains sur ses hanches et observa les équipes de journalistes qui arrivaient.  « Et bien, voyons voir si on peut refaire bonne impression aujourd’hui. » Un sourire ironique apparut sur son visage. « Seigneur, je n’aurais jamais pensé dire ça un jour. »
Kerry s’avança, établissant le contact visuel avec le journaliste qui arrivait. L’homme sourit, appréciant visiblement l’attention, et fonça en ligne droite vers elle. « On y est. » Murmura-t-elle dans un souffle. « Tu es la vitrine WASP républicaine du Mid-west d‘ILS, Kerrison… maintenant laisse-les découvrir la motarde gay radicale et prête à se faire tatouer qui se cache dessous. »
« Hé ! »Le journaliste la héla. « On pourrait avoir une rapide interview, Ms Stuart ? »
« Absolument. » Les yeux verts scintillèrent. « Tant que vous ne me demandez pas ma carte de hacker. Je l’ai oubliée dans mon sac de gym. »
Le journaliste rit. Tout comme l‘équipe du stand. Du coin de l’œil, Kerry repéra Michelle qui s’avançait dans sa direction, et elle se percha sur le bord de l‘estrade, le logo d’ILS juste derrière son épaule, offrant au caméraman un superbe plan.
« Vous auriez du nouveau pour nous ? » Demanda d’abord le journaliste. « ILS n’a pas l’habitude de se retrouver sur la sellette, mais pourtant vous nous avez offert une vision des choses différente hier. Vous voulez nous en dire plus ? »
Kerry sourit, croisant les bras. « Oui. » Répondit-elle. « Laissez-moi vous dire ce que nous avons prévu… mais vous feriez mieux de vous accrocher à vos chaussettes. »
Une foule commençait à se réunir pour l’écouter, et elle vit Michelle non loin, qui faisait semblant de lire une brochure dans le stand voisin. « Nous avons été pas mal cités dans la presse ces derniers temps et apparemment tout le monde semble croire que nous passons par une période difficile. » Indiqua Kerry. « Laissez-moi vous raconter ce qu‘il en est réellement. »
Michelle se tourna et la regarda droit dans les yeux.
Le sourire de Kerry s’élargit, et son regard prit la couleur de l'océan glacé. Tu voulais la guerre ?
Tu l’as.
* * * * *
Dar rôdait autour des expositions, appréciant les regards attentifs qui l’observaient. Après le meeting avorté de la soirée d’hier et sa prestation à leur stand ensuite, il y avait vraiment peu de personnes ici qui ne savaient pas qui elle était.
Elle avait prévu que leur nombre soit réduit à zéro d’ici à ce qu’elle reparte. Pendant qu’elle scrutait d’un regard critique un nouveau pare-feu, son téléphone portable se mit à sonner. Elle l’attrapa et y jeta un coup d’œil, identifiant immédiatement le numéro. « Ooh. Pile à temps. »
Elle trouva un coin tranquille, puis elle décrocha. « Bonjour, Alastair. »
« Putain de merde, Dar ! »
Dar sourit. « J’adore commencer la journée en vous entendant dire ça. » Dit-elle gaiement. « C’est encore mieux qu’une grande tasse de café con leche.»
Son patron soupira avec force. « Je ne comptais pas commencer ma matinée en vous voyant sur MSNBC faire les grands titres de la rubrique technologie. »
« C’est vrai ? » Dar réfléchit. « Je ne savais même pas qu‘ils étaient là. Je pensais que l’AP et l'UPI (NdlT: Associated Press et United Press International: principales agences de presse du monde) nous avaient un peu lâché cette année parce que la technologie était un sujet démodé. » Elle jeta un coup d’œil aux alentours, repérant l’un de leur plus gros concurrents acculant deux de leurs clients.
« Et bien, Dar, quand vous arrivez en annonçant que nous engageons des hackers, et que vous lancez ensuite le défi à quiconque d’arriver à craquer notre réseau seulement pour prouver que nous employons les meilleurs… » Répondit Alastair d’une voix sèche. « C’est un discours auquel ils ne pouvaient pas résister. »
« Nous avons eu toute leur attention. »
Le président d’ILS soupira encore. «  La seule chose qui compense toute cette ‘attention’ c’est la manière dont vous les avez tous manipulés. La caméra vous adore. » Il s'éclaircit la gorge. « Pour de bonnes raisons. Le tailleur était joli aussi. »
« Hm hmm. » Dar s’appuya contre le mur tissé, sentant sa rugosité à travers le tissu de sa veste. « Alors laissez-moi deviner. Le conseil pique une crise. »
« Étonnamment non. » Répondit Alastair. « En fait, ils m’ont demandé de vous appeler et de vous dire à quel point ils sont heureux. »
Dar éloigna le téléphone de son oreille et l’étudia d’un air profondément perplexe. Puis elle le frappa contre le mur, produisant un son aigu.
« Dar ? » La voix de son patron lui parvint faiblement. « Dar ? Qu’est-ce qui se passe ? »
« Désolée. Je crois qu’il y a eu des interférences. » Répondit-elle. « Je sais que je n’aurais pas pu entendre un truc pareil. »
Alastair se mit à rire. « Oui, et bien j’avoue que moi aussi j’ai été surpris. » Admit-il. « Mais John a dit que nous avions été victimes de nombreuses critiques dernièrement qui nous disent ’assommants‘…  du moins la plupart d’entre nous. Il pensait que c’était une fichue bonne occasion de donner un bon coup de pied aux fesses de tous ces gens qui pensaient que nous étions des momies en costume trois pièces. »
« Hé. » Dar grogna. « Contente qu’ils aient apprécié, mais ce n’était pas prévu. Ce gars m’a agacé. »
« Peu importe. » Son patron haussa les épaules. « Ça pourrait tourner à notre avantage. »
Dar repéra Peter Quest qui entrait et traversait le hall jusqu’à leur stand, où Kerry était l’objet de l’attention générale. Michelle était là-bas également, nota-t-elle, avec un air pas franchement heureux. « Kerry est en train de donner une interview à TechTV. » Commenta-t-elle. « Bon écoutez, Alastair, je vais aller voir si elle n’a pas besoin de renfort. Nous avons été invitées à faire une offre pour une affaire de paquebots de croisière. »
« Quoi ? »
« Ouaip. » Dar tendit le cou pour observer la foule. « Ça pourrait être un contrat intéressant. »
« Dar ! Pourquoi vous ne me l’avez pas dit ! »
« Parce que je viens juste de le décider.  Écoutez Alastair… il faut que j’y aille, j’ai des trucs à faire. » Dar étudia le langage corporel de Kerry avec nervosité.
« Dar, Bon Dieu, restez avec moi encore une minute. » Répliqua son patron. « Kerry est parfaitement capable de gérer une interview, pas vrai ? »
Le ton rugueux détourna l’attention de Dar de sa compagne. Elle rassembla ses esprits et se concentra sur son téléphone. « Oui, elle l’est. » Répondit-elle. « Je n’ai pas beaucoup de détails, Alastair. J’ai été approchée par un type qui s’occupe d’une compagnie américaine de paquebots de croisières, American Cruise Lines, qui veut mettre à la nouvelle technologie tous leurs navires, en particulier ceux qu‘ils ramènent aux USA. »
« Fabuleux ! »
Dar soupira. « Ouais, et bien nous sommes en concurrence avec deux autres compagnies, dont Telegenics. »
Il y eu un petit silence de l’autre côté de la ligne. « Vraiment ? »
« Ouais. »
Un autre silence. « Et bien, nous allons devoir nous assurer de gagner ce contrat ! » Énonça Alastair franchement. « Ne laissez rien au hasard, Dar. Je veux que vous vous en occupiez personnellement. »
Dar examina son téléphone portable encore une fois, cette fois avec un regard perplexe. Elle appuya sur un bouton, puis sur un deuxième, pour être sur qu’il fonctionnait encore correctement, créant un petit intermède musical.
« Dar ? »
« Désolée. » Dar colla de nouveau le téléphone à son oreille à contrecœur. « Je vérifiais simplement un truc. Vous savez, j’ai du personnel qualifié qui bosse pour moi. »
« Dar, ce n’est pas le moment. Ces bâtards n’arrêtent pas de nous mettre des bâtons dans les roues. C’est notre plus grande chance de les casser dans leur élan… et c’est trop important pour laisser quelqu’un d’autre le faire. » Discuta son patron. « Je veux que vous y alliez. En fait, amenez aussi Kerry si vous préférez. Elle est votre protégée. »
« Alastair ? »
« Quoi ? »
« Vous pourriez faire installer une machine à crème glacée dans mon bureau ? »
« QUOI ? »
« Oubliez. » Dar retint un rire. « Je vais m‘en occuper. J’ai un intérêt dans cette histoire… vous savez qui sont les têtes dirigeantes de Telegenics ? Je me suis accrochée avec eux ici. »
« Ahem. » Alastair s’éclaircit la gorge. « Je sais qu’ils ont le bras long. Des Japonais je crois. »
« Michelle Graver et quelqu’un de mon passé que je hais avec ardeur. » L’informa Dar. « Alors ouais, je vais m’en occuper, Alastair. Je vais m’en occuper et tellement les ridiculiser qu’elles iront s’exiler à San Francisco pour vendre des tee-shirts et des tickets pour Alcatraz. »
Ce fut apparemment le tour de son patron d‘être interloqué. Il fit un bruit ressemblant à un claquement de langue avant de se gratter la gorge.
« Bon, je peux vous reparler plus tard ? La personne que je hais avec ardeur est sur le point d’aller accoster ma femme. »
Un autre claquement.
« Bye Alastair. »
« Hmm… bye Dar. On se reparle plus tard, hein ?
« Sûr. » Dar ferma son téléphone et l’accrocha à sa ceinture. Puis elle ferma sa veste et se dirigea vers leur stand, s’enroulant dans une attitude sombre et méchante.
* * * * *
« Nous savons sur quelles parts du marché nous sommes leader. » Kerry se pencha en arrière et croisa les chevilles. « En ce moment, notre priorité n’est pas de repousser les colporteurs de rumeurs douteuses ou les démarcheurs de contrats. Nous sommes intéressés par quelque chose de plus constructif, nous voulons fournir à nos clients la meilleure infrastructure du monde. »
« C’est audacieux. » Fit remarquer le journaliste de TechTV. « Que votre personnel sache très exactement comment monter un réseau solide, tout le monde le sait. Mais que comptez vous faire ensuite ? Ajouter de la quincaillerie sur vos réseaux va simplement augmenter le prix fort que payent déjà vos clients. »
« C’est vrai ça. » La voix de Michelle se fit entendre, les lèvres pincées suite au commentaire sur les colporteurs des rumeurs douteuses.
Kerry croisa son regard et la fixa. « La quincaillerie ne nous intéresse pas. » Elle se tourna de nouveau vers le journaliste. « Quelle est la prochaine étape ? La prochaine étape est de rendre le réseau plus intelligent. De lui donner la sensibilité pour réagir aux changements, qu’il soit assez flexible pour relever le défi des exigences des nouvelles  largeurs de bandes. »
L’homme la regarda, puis pencha la tête. « Vous ne pouvez pas faire ça. Ce genre d’intelligence n’existe pas. »
« Pas encore. » Convint Kerry tranquillement. « Mais ça va changer. »
« Si ce n’est pas une promesse en l’air. » Cria Shari. « Pour moi c‘est de la poudre aux yeux. »
Kerry pouvait réagir, mais elle choisit de ne pas le faire. Elle lui lança simplement un bref regard froid, puis tourna son attention vers un des hommes qui assistait à l’interview. « Eddie, vous savez de quoi je parle. Vous faites partie du groupe pilote. »
Soudainement poussé sous les projecteurs, son client donnait l’air de vouloir se glisser dans un trou de souris. Kerry lui sourit, et il cligna des yeux, l’œil rond, fixant la caméra avant de hocher la tête. « Hmm… ouais. » Bégaya-t-il. « C’est cool. C’est comme si le réseau savait quand le programme a besoin de plus d’espace et que… heu… » Il haussa les épaules. « Il le lui donnait. Vraiment cool. »
« Attendez… je croyais que vous aviez dit que ça n’existait pas encore. »  Le journaliste s’approcha d’elle. « Ce n’est pas ce que vous venez de dire ? C’est ce qu’elle a dit, non ? » Il interrogea le public.
« Oui. » Dit Michelle d’une voix traînante. « C’est bien ce qu’elle a dit. »
Kerry glissa sur la chaise qui faisait face à la console et tourna le moniteur pour que l’assistance puisse voir l’écran. « Il n’est pas en production. » Concéda-t-elle. « Mais nous avons un prototype. Vous voulez le voir ? »
Ils avaient de la chance que le stand soit bien organisé. Kerry se retrouva soudain entourée de badauds curieux et d’un caméraman qui semblait plus intéressé par ses oreilles que par ce qu’elle faisait sur le moniteur.
Elle plia les doigts, et observa pendant un instant la foule de ceux qui n‘avaient pas encore trouvé de place autour d‘elle, et elle eut un sourire mauvais et triomphant quand elle croisa brièvement le regard de leurs rivales. « Okay, voilà comment ça fonctionne. » Elle tapa une commande rapide, fouillant dans sa mémoire pour trouver les codes que Dar avait créés.
Des codes cryptés. Dar ne faisait jamais rien d’évident ou de facile, au moins dans ce domaine. Elle permettait aux personnes qualifiées de faire quelques petits travaux sur son œuvre, mais là où ça comptait elle mettait les mains dans le moteur et elle connaissait son boulot.
Du basique et du fonctionnel, de la simplicité dans l’élégance.
Juste comme Dar. « Disons que vous avez une largeur de bande donnée… »
« Et alors elle déborde. Pas de quoi en faire un plat. » Commenta Shari.
« Hé, la ferme. » Un des hommes se tourna vers elle. « Vous n’avez pas envie d’écouter, alors cassez vous. » Il jeta un coup d’œil sur le badge de Shari. « Prenez votre petite rivalité minable et allez voir ailleurs, ma sœur. »
Ah, un peu de chevalerie. « Merci. » Kerry posa une main sur le bras de son champion inattendu.
« Ne me remerciez pas encore, miss. » L’avertit l’homme. « Si toute votre histoire est du simple baratin, je m’occupe de vous ensuite. »
Je parie que non. Kerry pouvait presque… elle sentit la présence de Dar, et elle sut que si elle tournait la tête, elle trouverait sa compagne toute proche. « Je ne m’en inquiète pas. » Dit-elle à l’homme. « Maintenant, où j’en étais ? Ah. Oui. La largeur de bande. Laissez-moi vous donner un exemple avec un T1. »
Shari commença à pousser vers l’avant, mais elle se retrouva soudain retenue rudement. Elle se tourna avec contrariété, pour se retrouver capturée par deux morceaux de glace emplis de fureur, à peine teintés d’une touche de bleu. « C’est bon, maintenant lâch… »
« Si tu sais ce qui est bon pour toi. » Dar s’adressa à elle d’une voix incroyablement neutre. « Tu vas suivre le conseil du monsieur. »
« Okay, vous deux. Calmez-vous. » Michelle s’insinua doucement entre elles, avec un sourire résolu à l‘attention de Dar. « On se calme. On continuera cette conversation plus tard. » Elle attrapa le bras de Shari, et malgré leur différence de taille, elle dirigea la femme plus grande loin des piques hérissées de leur adversaire.
« Comme elle a dit, ça déborde. » L’homme secoua la tête, inconscient du drame qui se tramait derrière lui. « C’est quoi le problème alors ? »
« Le problème c‘est la façon dont ça déborde. » Kerry relâcha sa respiration, regardant  Michelle et Shari  partir dans sa vision périphérique. « Il analyse le flux du trafic, et prend les décisions sur ce qui doit être rerouté, et comment, et ce qu’il faut traiter en priorité en fonction de la couche de l’application concernée. »
« Quoi ? » L’homme grogna. « Au niveau du réseau ? C’est impossible à faire sur une aussi grande échelle. Vous pouvez peut-être le faire pour un routeur… »
« Ce n’est pas impossible. » Kerry secoua la tête. « Le travail de Dar avec les fabricants de matériel va permettre de transformer le code source en firmware. »
« Ce n’est pas possible. » L’homme secoua la tête.
« Je crois que vous feriez mieux d’attendre et de voir. » Kerry lui sourit. « Mais n’attendez pas trop longtemps. Vos concurrents ne le feront pas. »
« Oooh. Joli discours. » Le journaliste la complimenta. « Mais… ce truc marche vraiment ? »
« Il marche vraiment. » Dar jugea que son corps avait suffisamment cessé de trembler pour qu’elle monte sur la plate forme et qu’elle rejoigne sa compagne. Ses genoux étaient encore un peu faibles alors que l’adrénaline s’écoulait lentement hors de son système sanguin, et tandis qu’elle s’installait derrière son amie, elle sentit la chaleur soudaine de la main de Kerry qui tapotait son mollet. « Pas trop mal pour une vieille hacker, hein ? »
Un rire étouffé monta dans la foule. « On peut vous poser quelques questions ? » Demanda soudain l’homme à l’allure agressive, avec une note de respect bien audible dans la voix.
« Peut-être. » Dar laissa tomber ses mains sur les épaules de Kerry. « Mais si je réponds, je devrais peut-être vous tuer ensuite. »
Un autre rire étouffé.
Jusque là, décida Dar, tout roulait. Roberts et Stuart, plusieurs points, Michelle et Shari, aucun.
Assurons-nous que ça continue comme ça.
* * * * *
Michelle trouva un coin tranquille et les y amena toutes les deux. « Je peux te demander quel est ton foutu problème ? » Elle fulminait. « Merde, j’essaye de construire un truc qui pourrait nous être utile. »
Shari lui lança un regard colérique. « Tout ça c’est de la connerie ! » Dit-elle. « Tu ne vois pas ce qu’elles essayent de faire ? Nous avons passé des mois à monter notre campagne, à trouver de nouveaux clients, à creuser une entaille dans leur marché. On va tout perdre si on les laisse nous voler la vedette ! »
Michelle passa ses mains dans ses cheveux. « Shari Shari… tu ne vois donc pas ce qui se passe. Regarde-les. » Elle tourna sa compagne et les montra du doigt. « Comment diable veux tu les sortir de sous les projecteurs ? »
« Tu aurais dû me laisser faire ! J‘étais sur le point de… »
« Tu étais sur le point… » Michelle grinça des dents. « De te faire démolir le portrait. Tu n’as pas vu le regard qu’elle avait ? Tu as pourtant couché avec elle… tu devrais reconnaître les signes ! »
Shari fit un bruit dégoûté. « Psycho. »
« Hé. » Michelle lui secoua le bras. « Ce n’est pas de la psychose de venir en aide à ton amie qui se retrouve prise sous des tirs ennemis. Tu étais désagréable. »
« Je ne l’étais pas. »
« Biens sûr que si. » Soupira Michelle. « Alors calme-toi. Retourne à notre stand et fais de la com‘. Laisse-moi traiter avec elles. Au moins je peux avoir un semblant de conversation avec Stuart. En plus… Je veux voir ce qu’elles ont prévu de développer, ça ressemble à de la technologie que nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer. »
Shari jeta un coup d’œil assassin vers le stand d’ILS, puis elle haussa les épaules. « Comme tu veux. »
« Arrête simplement de les contrarier. » La voix de Michelle s’adoucit. « Si tu continues à les pousser comme ça, elle vont pousser en retour. Et ILS peut couvrir notre budget rien qu’avec les frais de déjeuner de Roberts. Alors laisse-les un peu tranquilles, et on verra bien  ce qu'elles vont faire ensuite. La dernière chose que nous voulons c’est qu’elles se mettent à nous chercher des noises. »
« On peut le gérer. »
« Techniquement, nous n’en avons pas les moyens. » Lui dit Michelle, les lèvres pincées. « Nous n’avons que peu d’impact sur le marché et les comptes où nous pouvons les concurrencer ne sont basés que sur une toute petite marge. Quand on commence à parler de gros poisson… mon cœur, on en est au menu fretin. »
Sa compagne colla ses poings dans les poches de sa jupe. « Je veux continuer à les déstabiliser. » Dit-elle sérieusement. « Dar aime contrôler tout ce qui se passe autour d’elle. Elle n’est pas aussi bonne quand elle doit improviser. »
Michelle étudia la silhouette élancée de la femme brune qui se tenait derrière la chaise de Kerry. « Ça je n’en sais rien. » Dit-elle. « Mais de toute façon, je veux que tu retournes à notre stand et que tu me laisses faire ça. C'est moi l'informaticienne, et c’est à moi de nous trouver une technologie assez intéressante pour attirer ces clients et que tu puisses les éblouir avec les économies qu‘on va leur faire faire. »
« Mmph. Okay. » Acquiesça finalement Shari. «  Je crois que parfois quand je regarde Dar, je vois encore la gamine débraillée avec qui j’ai couché dans les profondeurs de ma jeunesse stupide. Je n’arrive pas à croire qu’elle est réellement devenue la Directrice des Systèmes d’Information d’une société de prestations de services aussi importante. Je n’y arrive tout simplement pas. »
Michelle lui tapota le bras. « Et bien, la première fois que je l’ai rencontrée, c’était déjà le cas, alors c‘est plus facile pour moi. Allez. » Elle poussa un peu Shari, la regardant s’éloigner à contrecœur vers leur stand plus petit mais à l’allure élégante. Puis elle se tourna vers sa cible, mais elle fut stoppée quand Peter Quest lui coupa la route inopinément. « Oh, bonjour. »
« Et bien, Ms. Graver, comment allez-vous ? » Quest semblait très content de lui. « Prête pour un défi ? »
« Absolument. » Assura-t-elle. « Nous sommes très confiantes, on devrait pouvoir vous faire une proposition qui va vous scotcher. »
Il se mit à rire doucement. « Vous avez intérêt. » Il se tourna et montra la foule regroupée autour d’ILS. « Il va falloir y aller avec beaucoup de doigté pour arriver à les éjecter. J’espère que votre structure allégée, bien dosée et à coûts réduits en est capable. » Avec un sourire, il s’éloigna, croisant ses mains derrière le dos quand il s’arrêta pour écouter la voix calme à l’accent du Mid-west de Kerry.
« Merde. » Jura Michelle. « Je pensais qu’il avait dit qu‘elles les avaient rembarré. Qu‘est-ce qui a bien pu les faire changer… » Elle finit sa phrase dans un murmure, et ses yeux se rétrécirent. « Oh, putain. On vient probablement de se tirer une balle dans la rotule. Et merde. »
« Vous avez dit quelque chose, madame ? » Demanda gentiment un agent de la conférence. « Vous cherchez quelque chose ? »
« J’aurais bien besoin d’un tranquillisant. Vous en auriez un ? » Répondit-elle. « Non, hein ? » Elle observa l’homme s’éloigner un peu confus. « Merde, merde, merde. » Une fois qu’elles avaient accepté l’appel d’offres, elle s’était attachée à désamorcer la tension qui montait entre elles, et bien qu’elle ne s’était pas attendue à ce que Dar ou Kerry acceptent son offre d’emploi, elle avait escompté que le stratagème pour altérer leur relation suffise à les rendre un peu plus prudentes pour entrer dans une compétition ouverte.
Quest avait été si sûr de leur retrait. En fait, il était furieux de la manière dont elles l’avaient traité et Michelle avait su profiter de l’occasion pour s’imposer comme soumissionnaire principal sur ce contrat.
Alors qu’est-ce qui avait changé ?Michelle plissa les yeux quand elle se souvint soudain du changement d’attitude de Kerry dans le hall le matin même. Si elle avait possédé un pelage, elle était certaine qu’elle se serait complètement hérissée. Elle fit tambouriner ses doigts sur sa cuisse.
Kerry finit sa prestation sous les applaudissements de l’assistance. Dar se tenait derrière elle comme un aigle bien habillé, la main toute proche de l’épaule de sa compagne. Comme si elle le sentait, Kerry se tourna à demi et la cogna  avec son épaule, lui souriant avec une chaleur presque intime.
« Dar fait fabriquer des tee-shirts ’Salut je suis le hacker d‘ILS‘. » Annonça Kerry. « Mais je ne pense pas qu’ils seront prêts avant la fin de cette convention. »
« Aww. » Le journaliste de TechTV se mit à rire. « La journée d’hier était intéressante. Vous aviez prémédité tout ça, Ms Roberts ? Vous avez été accusée d’être trop conservatrice, vous savez. »
Dar haussa les sourcils. « Moi ? » Elle parla d’une voix traînante. « L’ami, j’ai déjà été appelée de beaucoup de manières différentes par beaucoup de personnes… mais jamais de ça. »
La foule rit avec elle.
« ILS. » Persista le journaliste, avec un sourire tolérant.
Dar était perchée sur le coin du bureau de Kerry, les deux mains sur son genou. « Non, je n’avais rien prévu. » Sa voix changea, prenant un ton plus sérieux. « C’est juste un sujet qui est ressorti de la  conversation. Ce n’est pas quelque chose que je cache, mais d’un autre côté, ce n’est pas non plus ce que nous mettons en avant dans le rapport d’activité de l’entreprise. Nous sommes connus pour avoir l’ensemble des compétences requises pour réagir à tout. Parfois nous faisons ce qu‘il faut, parfois non, mais sachez que je ne me priverais jamais d‘engager quelqu’un qui a du talent juste parce que ce serait considéré comme ‘gauchiste‘. »
Kerry prit une inspiration, ayant retenu son souffle en écoutant l’un des discours les plus longs que sa compagne ait jamais faits devant elle.
« Je pense que la plupart d’entre nous pense que les hackers sont forcément les méchants. » Dit le journaliste.
« Parfois oui. » Convint Dar. « Mais ils ont également un esprit de découverte, et une soif d’acquérir des connaissances qui font la différence, et ça, monsieur, c’est pour moi un atout inestimable en affaires. »
Wahou. Kerry cligna des yeux. J’aime ça. Elle leva la tête et observa le profil de Dar. « Tu sais, tu en es le meilleur exemple que j’ai jamais vu. »
Surprise, Dar se tourna et rencontra son regard, un sourire hésitant naissant sur ses lèvres. « Merci. »
La salle autour d’elles s’effaça pendant un instant.
Puis le bruit de la climatisation revint, et des sonneries près d’elles et une autre question leur fut posée dans la foule. Dar pivota pour reporter son attention vers les spectateurs, hésitant un instant avant de répondre, et Kerry se contenta de poser ses coudes sur la console pour simplement la regarder et l’écouter.
Elle repéra Michelle près d’un coin où deux murs se rejoignaient, qui l’observait en retour, mais elle ne voyait aucun signe de Shari. Kerry donna à Michelle un point pour l’avoir fait sortir de la salle, parce qu’elle avait vu le visage de Dar quand l’affrontement avait commencé.
Ooh. On peut dire qu‘elle était furieuse. Les commentaires désagréables n’avaient pas vraiment dérangé Kerry - elle avait vu bien pire dans les deux OPA et dans les conseils d‘administrations concurrents. Mais elle trouvait les instincts protecteurs de Dar mignons à l’extrême, et elle était heureuse de savoir qu’elle pouvait toujours compter dessus, comme toutes les fois où elle avait eu besoin d’elle.
« Alors c’est tout ce que nous pouvons en dire pour le moment. » Conclut Dar. «  Vous feriez mieux d‘aller vous intéresser à quelqu‘un d‘autre pour le moment. »
Les lumières des caméras s’éteignirent et la foule commença lentement à se disperser, discutant entre eux pendant que Dar se repoussait du bureau pour se laisser tomber dans la chaise au côté de Kerry.  « Je t’ai déjà dit à quel point je détestais les salons commerciaux ? » Dit-elle entre ses dents.
« Ça a déjà dû arriver. » Kerry sourit gentiment à la foule qui avançait. « Mon Dieu, je serais heureuse quand il sera enfin cinq heures. Tu serais intéressée par un dîner et une bière après ça, chef ? »
« Mmmmmmm. » Dar laissa un grognement bas sortir de sa gorge. « J’ai une envie de Mexicain. Tu voudrais faire un tour des pavillons à Epcot avec moi ? »
Kerry laissa l’agacement du matin la quitter lentement. « Si on peut aller prendre le dessert en France, ça me va. » Dit-elle finalement. « Et que tu m’offres une bière en Allemagne. »
Dar se pencha en arrière et croisa ses doigts derrière sa nuque. « Tu as gagné, Yankee. » Acquiesça-elle. « Je vais renvoyer notre équipe à l’hôtel dès que tout ça sera fini. On laissera quelqu’un d’autre nettoyer toute cette merde - j’ai donné ma carte de crédit au barman de leur hôtel pour qu‘il les enivre. »
« Dar. » Kerry se couvrit les yeux. « C’est si responsable de ta part. »
Un haussement d’épaule. « Ils ne conduisent pas. » Sa compagne continua d’un ton calme. « Ils le méritent. Ils se sont assez cassé le cul sur cette expo. » Elle fit une pause et se pencha un peu, touchant le bras de Kerry. « Tu as discuté un peu avec eux aujourd’hui ? »
Kerry secoua la tête légèrement. « Je ne pense pas que ce soit l’endroit idéal. » Dit-elle. « Je pourrais peut-être les faire sortir d’ici un par un… ça pourrait rendre mon après-midi bien meilleur. »
« Vas-y. » Dit Dar. « Je garde la boutique. »
« Je vais prendre mes affaires. » Kerry se leva et se dirigea vers le coffre verrouillé des commutateurs et en sortit son porte-documents également fermé. « Il devrait y avoir une salle de libre… oh oui, j’en vois une. Là-bas près de l’entrée. »
Dar inclina la tête.
Kerry attrapa un dossier et referma le coffre. Puis elle se redressa et se dirigea vers un des techniciens, assis sur une des petites consoles. « John ? Je peux vous parler une minute ? »
L’homme aux cheveux noir la regarda, surpris. « Bien sûr… hum… »
« Venez. » Kerry lui prit le coude et l’amena hors du stand, souriant aux autres techniciens qui l’observaient. « Ce sera à vous ensuite. Ne vous inquiétez pas. »
Dar regarda les autres gars après que Kerry eut disparu au coin d’un stand. Ils paraissaient déconcertés, mais aucun ne semblait particulièrement inquiet.
Par contre, si ça avait été elle qui avait…
« Très bien, Roberts. »
Dar pencha la tête sur le côté, établissant le contact visuel avec son interlocuteur agressif en costume gris clair de tout à l‘heure dont elle pensait qu‘il avait trouvé des choses plus intéressantes à faire. « Ou…i. » Elle modéra sa réponse habituelle.
L’homme s’avança vers elle et lui tendit une carte. Dar la prit et la regarda, notant les insignes de l’armée avant de la lui tendre de nouveau. « Je peux faire quelque chose pour vous, capitaine Mousser ? »
L’homme fit tourner une des chaises tout près et s’installa, croisant ses bras sur le dossier en l’étudiant avec des yeux clairs et alertes. « Ouais. J’aimerais discuter. Vous jouiez à G.I Joe quand vous étiez gamine ? »
Dar cligna des yeux. « Quoi ? »
Le capitaine lui sourit. « Ça vous dirait de jouer avec des jouets beaucoup plus cool que tout ce que votre compagnie pourrait s’offrir en vingt ans ? »
Oh… Dar gémit intérieurement. J’ai un mauvais, très mauvais pressentiment…
* * * * *
A suivre.

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Cible mouvante, partie 4 chapitre 8

MOVING TARGET par Melissa Good

CIBLE MOUVANTE
Partie 4
Traductrice: Gaby

Chapitre 8
Dar sortit de la salle de bain en épongeant le reste d’eau de ses cheveux mouillés, vêtue seulement d’une seconde serviette qui couvrait à peine sa grande silhouette. Elle s’arrêta pour s’appuyer contre la porte, et observa la forme étendue sur le lit. « Ker ? »
« Hmph. » Kerry avait son bras posé sur les yeux. « Chut. Kerry n’est pas là. C’est juste un pruneau, déguisé en Kerry. »
« Oui oui. » Dar s’assit sur le lit à côté d’elle, faisant presque tomber sa serviette dans le mouvement. « Quel déluge. Je suis contente que nous soyons revenues ici. » Elle tendit la main et utilisa son autre serviette pour sécher les cheveux de Kerry. « Quelle longue journée de merde. »
Kerry roula sur le côté et drapa son bras autour de la cuisse de Dar. « Et dire que nous allons devoir recommencer demain, Dar. Arrgh ! » Elle battit des pieds dans le vide et se tortilla jusque sur les cuisses de Dar. « Pets de cochons cornus ! »
Pas du tout contrariée, Dar jeta la deuxième serviette quelque part en direction de la salle de bains et se concentra sur la mignonne petite blonde dans ses bras. Elle était soulagée que la journée se termine, et elle avait attendu avec impatience de pouvoir passer les prochaines heures seule avec sa compagne.
Alors elle glissa sa main dans le cou de Kerry pour la soutenir pendant qu’elle se penchait un peu plus et lui donnait un baiser langoureux, appréciant la douce passion entre elles. Elle pouvait goûter les derniers restes de la limonade que Kerry avait bue en sortant de l’exposition, et pendant que leurs langues jouaient doucement l’une contre l’autre, elle laissa échapper un rire étouffé.
« Qui a-t-il de si drôle ? » Demanda Kerry.
« Je me suis bien amusée cet après-midi. » Admit Dar. « Je crois que j’ai tout ramené sous contrôle. »
Kerry tira sur la serviette pour défaire le nœud lâche qui la retenait, et exposa la poitrine de Dar. « Mmmhm. » Elle traça un cercle autour du nombril de sa compagne. « Je pense aussi que tu l’as fait. Merci. » Elle sentit le mouvement soudain des muscles courir sous la peau. « Je crois que tu vas faire les gros titres, au fait… j’ai vu quelques journalistes là-bas. Avec des appareils photos. »
« Eurgh. » Dar fit la grimace.
Kerry rit. « Non pas qu’ils aient besoin d’un scandale pour prendre des photos de toi… ils en prennent de toute façon. Tu aurais pu expliquer le fonctionnement du système interne du courrier qu’il y aurait eu autant de monde. » Elle laissa sa main retomber sur le lit et ferma les yeux. « Ouille. »
« Quelque chose ne va pas ? » Demanda Dar.
« Mal de tête. »
« Encore ? » Dar enroula ses doigts autour de la nuque de Kerry et la massa doucement. « J’ai vu que mon ami Quest t’avait trouvée… C’est ça qui cause ta migraine ? »
Kerry resta silencieuse, appréciant le massage. Puis elle soupira. « Il n’est pas si mauvais. » Admit-elle. « Il a même avancé quelques trucs intéressants. »
Dar continua son massage. « Ah. » Murmura-t-elle, surprise. « Qu’est-ce qu’il a dit ? Il a dû s’y prendre différemment qu’avec moi. »
Sa joue reposait contre la jambe de Dar, et Kerry frotta la peau douce du bout des doigts avant de répondre. « Je pense que c’était la même offre. »
Dar considéra cette idée pendant un moment. « Qu’est-ce que tu lui as dit ? » Demanda-t-elle finalement. « Tu as accepté ? »
Kerry roula sa tête sur le côté et ouvrit les yeux, regardant Dar avec une petite expression désabusée. « Chérie, tu penses vraiment que j’accepterais quelque chose que tu as déjà refusé au nom de la compagnie ? » Elle chatouilla de nouveau le nombril de Dar. « Bien que j’ai été vraiment, vraiment curieuse de savoir pourquoi tu l’avais envoyé balader. »
« Ce que je ne comprend pas c’est pourquoi il est venu te voir. » Répondit Dar. « A quoi il joue exactement ?  »
« Et bien… si maman dit non… » Plaisanta Kerry. « Tu cours demander à … hum… tu vois ce que je veux dire. » Elle ferma les yeux de nouveau quand les doigts de Dar trouvèrent un point particulièrement sensible sur sa nuque. « Il m’a demandé si j’avais les tripes de passer au dessus de ta décision. »
« Et ? »
Kerry ouvrit un œil et la regarda. « Qu’est-ce que tu crois ? »
Un sourire fit relever les coins de la bouche de Dar. « Je pense que pour le moment je fais plus confiance à ton jugement qu’au mien. Pour être honnête, je ne peux même pas te dire pourquoi je l’ai rembarré, Ker. Je n’avais aucune raison… aucune raison d’affaires en tout cas. »
Kerry haussa les sourcils.
« Quand j’y repense… je crois que c’est quand il a dit que nous étions en concurrence avec Telegenics, je n’avais qu’une envie, c’était de leur botter les fesses. Pas parce que c’était un choix basé sur les affaires. » Dar soupira, mais elle semblait paisible. « Je pense qu’il est temps que j’abandonne ce grand bureau, mon amie. Je n’arrive plus à me plonger dans mon travail. »
« Dar… »
Dar posa ses doigts sur les lèvres de Kerry. « C’est la vérité, et nous le savons toutes les deux. » Dit-elle. « Je ne vais pas démissionner, Kerry, mais je ne fais plus mon travail. »
Incertaine, Kerry se calma, confuse et troublée par l’aveu de sa compagne. Dar ne semblait pas vraiment bouleversée, mais elle l’était, et il n’était pas utile de feindre le contraire. « Je ne suis pas franchement heureuse d’entendre ça. » Elle soupira. « Particulièrement parce que je te trouve brillante dans ce que tu fais, et tu l’as prouvé maintes et maintes fois cette année. »
Dar traça une ligne sur le front de Kerry. « De toute façon… nous pourrons toujours en discuter une fois rentrées à la maison. » Dit-elle. « Alors… qu’est-ce que tu as dit à ce cher Peter ? »
Kerry roula sur le dos et posa ses mains sur son estomac. Elle reconnaissait un changement de sujet pour ce qu’il était, et elle se demanda si elle allait laisser Dar s‘en tirer comme ça. Son mal de tête recommençait à se manifester, et elle décida que si Dar ne voulait pas en parler tout de suite, ça lui allait.
Peut être qu’elle prendrait le temps d’y repenser. C’était juste un mauvais jour. « Qu’est-ce que j’ai dit à ce cher Peter ? » Répéta-t-elle. « Et bien je lui ai dit que c’était une proposition intéressante, que c’était dans laquelle nous étions très expérimentés, que nous pourrions probablement facilement gérer, et que ça pourrait être très intéressant de s’en occuper. »
Dar glissa ses mains sous la tête de Kerry et reprit son massage.
« Mais, » Continua Kerry, « je lui ai aussi dit que j’avais le plus grand respect pour ton jugement, et que s’il cherchait un champion pour passer par-dessus ta tête, il avait choisi la mauvaise blonde. »
« Mmh. »
« Il a eu l’air de penser que c’était drôle. »
« Hmm ? »
« Je crois que c’est là que mon mal de tête est revenu. » Kerry ferma les yeux pour bloquer la lumière de la chambre. « Je lui ai simplement dit que je le contacterais et je l’ai dégagé du stand. »
Dar laissa le silence les entourer, alors qu’elle continuait de travailler les muscles tendus de Kerry. Elle observa le front de sa compagne se détendre, et sa respiration se ralentir quand elle se détendit enfin. « Tu veux le faire ? » Demanda-t-elle finalement.
L’ombre d’un sourire apparut sur les lèvres de Kerry et elle ouvrit une paupière. « Je veux que nous le fassions. » Répliqua-t-elle d’une voix rauque.
Hm. « Nous… tu veux dire toi et moi ? »
Kerry hocha la tête. « Je pense que ça serait bien pour la compagnie, bien sûr… mais juste pour prouver que je tiens mon sujet autant que toi, je voulais qu’on y aille, juste nous deux, et qu’on botte les fesses de tous les autres. »
« Ahh… des motifs cachés. » Dar rit doucement.
« Quelque chose comme ça. » Kerry tendit le bras derrière elle et captura le pied de Dar. Elle fit courir ses doigts sur les tendons et la menaça de chatouilles, sentant les muscles se crisper instinctivement. « En plus, je voudrais voir la Nouvelle-Zélande. »
Dar laissa sa main tomber sur l’estomac de Kerry. « Ahhh. » Elle tapota son pouce contre les abdos de Kerry. « Ce qui nous amène à un sujet avoisinant. » Avec son autre main elle attrapa quelque chose sur la table de nuit et le laissa tomber sur le lit à côté de sa compagne. « Ceci. »
Kerry tourna la tête et considéra la boîte. « Ahh. » Elle imita Dar. « Tu sais chérie, si tu voulais vraiment savoir ce que c’était, tu n’avais qu’à l’ouvrir. »
« Ce n’est pas mon nom qui est sur l’étiquette. » Dar se tortilla dans une posture plus confortable et se pencha sur un coude, regardant le paquet avec curiosité, puis Kerry. « Tu te sens mieux ? »
Comment pouvait-elle ne pas se sentir mieux ? Se demanda Kerry, en roulant de nouveau sur le côté pour attraper la boîte. Elle était allongée dans un lit, la tête sur les cuisses nues de Dar, avec la perspective de découvrir ce qui se cachait dans cette boîte.
Son mal de tête avait diminué sous le contact de Dar, et le sentiment de tension qui l’avait envahie comme une sangsue avide était en train de disparaître, s’écoulant d’elle rapidement sous le toucher de plume de sa compagne.
Il serait tellement facile de simplement oublier le monde extérieur.
Mais il y avait cette boîte à ouvrir, le dîner, et le feu d’artifice à regarder depuis leur balcon. Alors Kerry détacha le scotch enroulé tout autour de la boîte et déchira l’emballage. « Tiens. Tu as les deux mains libres, tu l’ouvres ? »
Dar n’eut pas besoin d’une deuxième invitation. Elle s’empara de la boîte, souleva le couvercle, et observa l’intérieur. Puis elle la retourna et laissa le contenu tomber dans sa main.
C’était une fiole, avec une étiquette blanche, apparemment écrite à la main. Dar cligna des yeux. « De la peinture pour le corps fondante ? » Lut-elle à haute voix. « De Nouvelle-Zélande ? »
Kerry lui lança un regard innocent. « Ils n’en avaient pas à Sawgrass Mills (NdlT: centre commercial en Floride, je crois me souvenir que Dar et Kerry s'y étaient rencontrées dans Tempête Tropicale, et qu'elles étaient allées manger au restaurant le Rainforest Café... ). »
Dar se mordit la lèvre, avant d’éclater de rire, faisant sauter la fiole dans sa main avec un certain plaisir. « Ooohh… les femmes de ménage vont nous haïr. » Gloussa-t-elle. « Kerry, qu’est-ce qui t’as donné envie de commander ça ? » Ses yeux étudièrent le visage de sa compagne. « Tu t’ennuies ? »
Pour la première fois depuis longtemps, Kerry devint rouge brique, un changement de couleur très évident sur le blanc de son tee-shirt en coton. « Non ! » Elle se redressa, attrapant la fiole. « Je faisais simplement du shopping ! Sur Internet ! »
« Du shopping pour… » Dar la taquina. « De l’huile ? Du fudge ? Des sex toys ? »
Kerry s’éclaircit la gorge fortement. « Tu sais qu’ils en font aussi au lait aromatisé à la grenadine ? » Elle changea de sujet. « Et hé, regarde… j’ai une toile toute prête qui n’attend que ça. » Elle pinça le ventre nu de Dar. « Pour être honnête je cherchais juste des trucs pour emmener sur le bateau, et en faisant défiler la page j’ai vu… ah… »
« Bien sûr. » Dar sourit. « Toi et une souris. Dangereux mélange. »
« Une trackball. Je déteste les simples souris. » La corrigea Kerry. « Ces souris sans roulette ce n’est vraiment pas mon style. » Elle se pencha un peu plus et mordilla la peau de Dar. « Alors qu’est-ce que tu en penses, la Sudiste ? Est-ce que tu veux découvrir s’il y a une once de talent artistique chez moi ? »
Dar posa la fiole et entoura Kerry de ses bras, enroulant son corps autour de celui de sa compagne, l’embrassant avec une passion qui fit gémir doucement Kerry, alors que les mains de la femme blonde erraient sur la peau de Dar. « Oui. » Elle souffla dans l’oreille de Kerry. « Tu peux peindre tout ce que tu veux sur moi… Je ne vérifierai même pas l’orthographe. »
« L’orthographe ? » Kerry ricana, appuyant son corps contre celui de Dar. « Mon ange, je ne vais RIEN écrire du tout. Tu vas découvrir comment nous les WASP nous utilisons nos doigts pour peindre. »
Elle roulèrent ensemble au milieu du lit, riant quand elles se retrouvèrent emmêlées dans les draps et qu’elles finirent presque par tomber sur le sol. Dar serra ses bras autour de Kerry et la tint contre elle, poussant un long soupir satisfait. « Qu’ils aillent en enfer. » Dit-elle. « Amusons nous un peu. »
« Grroow. »
* * * * *
« Je suis au paradis. » Kerry posa ses pieds nus sur le haut de la balustrade à côté de ceux de Dar, et elles s’installèrent pour profiter du feu d’artifice. Distraitement elle tendit la main et prit celle de Dar dans la sienne, laissant son autre main reposer sur son estomac bien rempli. « Dieu merci nous ne faisons pas ça tous les jours. Je n’ose même pas imaginer le nombre d’heures passées à transpirer à la gym qu’il me faudrait pour éliminer tout ça. »
Dar plia ses orteils et se pencha un peu plus, pressant son épaule contre celle de Kerry quand un nouvel ensemble de lumières colorés éclata dans le ciel. « Mm. » Elle était d’accord avec les deux sentiments, même si sa concentration était rendue plus difficile par la bière qu’elles avaient partagée au dîner et la lassitude causée par la chaleur. «  C’était joli. »
« Hm mhmh. » Kerry posa sa tête contre le bras de Dar. « Paladar Katherine ? »
« Mmh… » Dar l’observa. « Qu’est-ce que j’ai fait ? »
« Rien. J’aime juste ton nom. » Kerry poussa un soupir satisfait. « Alors… quelle est notre stratégie pour demain ? Il y a deux grands débats dans l’après-midi… l’un est sur l’évolution du sans-fil, et l’autre sur la sous-traitance. Je pense que nous devons couvrir les deux, non ? »
« Oh. » Sa compagne réfléchit. « Comme je n’ai pas créé assez d’ennuis aujourd’hui tu veux que je recommence demain ? Alastair a déjà dû mâcher la moitié de son set de bureau. » Elle souleva la tasse de café posée près de son coude gauche et but une gorgée. « Je suis étonnée qu’il n’ai pas encore appelé. »
« Peut être qu’il n’en a pas encore entendu parler. » Suggéra Kerry. « Ce n’était pas le scandale du siècle, Dar. Une fois que tu as commencé à t’expliquer, tout le monde s’est détendu. »
« Umph. » Dar observa plusieurs fusées s‘élever, éclatant dans le ciel en boules rouges et bleues. « Ouais, d’accord. Inscris-moi. Ça sera plus intéressant que de traîner dans les allées de toute manière. » Elle serra les doigts de Kerry. « Et puis, j’ai le sentiment que Telegenics veut faire croire à tout le monde qu’ils sont plus affûtés que ces lourdauds d‘ILS. »
« Vraiment ? »
Un scintillement perceptible apparut dans les yeux de Dar. « J’ai reçu un mail aujourd’hui d’une vieille connaissance. » Dit-elle. « Elle m’a donné une petite info d‘initiée. »
« Ahh. » Kerry sentit venir la suite. « Pourquoi j’ai l’impression que tu as des réserves ?  »
« Elle se protège. » Dar sourit. « Shirley Applebaum… elle est intelligente, et quoi qu’on se soit un peu accrochées quand elle a signé avec nous la première fois, elle est correcte. »
« Vous vous êtes accrochées… comme toi et moi ? »
Dar rit. « Kerrison, personne ne m’avait jamais tenu tête comme tu l’as fait. » Assura-t-elle à sa compagne. « Non, je venais juste d’être promue directrice régionale quand ils nous ont abordés… c’était mon premier compte. »
« Oh. »
« Tu parles d’un cas d’étude. » Dar se couvrit brièvement les yeux d’une main. « Pendant un moment j’ai pensé qu’il serait aussi le dernier. Mais ils ont signé. »
« Évidemment. » Kerry admira une explosion soudaine de couleurs qui s’étalait dans le ciel. « C’est vraiment joli… mais je suis contente de ne pas être dessous. Je déteste l’odeur de la poudre. »
Elle sursautèrent toutes les deux quand un coup retentit à la porte de leur chambre, à peine audible derrière la baie vitrée. Dar fronça les sourcils. « Tu attends quelqu’un ? »
« Bien sûr que non. » Kerry se leva et poussa la baie vitrée, échangeant le béton chaud contre le tapis rugueux sous ses pieds nus. Elle pressa ses mains sur la porte et scruta le judas, ne cachant pas son ennui quand elle identifia le visage de Michelle. « Sacrebleu. » Murmura-t-elle. « Qu’est-ce que tu veux à dix heures du soir ? »
Pendant un instant elle batailla avec elle-même, envisageant sérieusement d’ignorer le coup pour retourner sur le balcon. Puis avec un soupir, elle saisit la poignée et l’actionna, son éducation surmontant ses envies primaires pour cette fois. « Oui ? »
Michelle leva les yeux vers elle, pour une fois vêtue d’un tee-shirt et d’une paire de jeans, en ayant apparemment laissé son attitude prétentieuse dans sa chambre d’hôtel. « Salut. »
« Salut. » Répondit Kerry, se penchant contre le montant, ouvrant la porte juste assez pour laisser passer son corps. « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »
« On peut discuter ? » Demanda Michelle. « Je sais qu’il est tard, et que la journée a été longue, et que vous ne devez certainement pas être très heureuse de me voir ici. »
Kerry sentit soudain un souffle d’air chaud sur son cou, et d’une façon ou d’une autre elle parvint à ne pas sursauter quand les mains de Dar se posèrent sur ses hanches. Sa compagne resta silencieuse, lui laissant prendre la décision. « Si vous saviez tout ça, pourquoi êtes vous venue jusqu’ici ? » Demanda-t-elle. « Peut être qu’il vaut mieux reporter ça à demain. »
« C’est probable. Mais j’aimerais vous parler de toute façon. » Dit leur visiteur impromptu. « A toutes les deux. » Ajouta-t-elle un peu tardivement.
Le visage de Kerry se contracta quand elle sentit qu‘on lui pinçait très doucement les fesses. Puis la chaleur derrière elle disparut et elle se redressa. « Faites nous la version courte. » Dit-elle finalement en ouvrant la porte. « Nous avons des projets pour le reste de la soirée. »
Michelle haussa les sourcils quand elle s’avança, jetant un regard au vieux tee-shirt de Kerry et à ses pieds nus. « Merci. »
Kerry la suivit à l’intérieur. Dar était installée sur le divan, ses longues jambes nues étendues devant elle sur le tapis, et ses bras étalés en travers du dossier. Il restait juste assez de place à côté d’elle pour qu’une autre personne puisse s’y installer, et visiblement pour quelqu‘un qu‘elle aimait.
Michelle prit prudemment une chaise en face d’elle, et attendit que Kerry s’asseoit dans l’étreinte de Dar avant de croiser une cheville sur son genou. Elle s’éclaircit la gorge. « Okay, je vais faire court, puisqu’ apparemment aucune de nous n‘aime être là. »
« Non. » Dar laissa tomber son bras sur les épaules de Kerry. « Nous voulons être ici. » Elle tourna la tête et  observa le profil de sa compagne. « Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est pourquoi vous ne vous occupez pas simplement de votre boulot sans venir nous faire chier. » Elle revint vers Michelle, son sourcil levé en une question.
Michelle soupira. « Parce que vous faites partie de ma stratégie. » Répondit-elle. « Écoutez. Je connais mon infrastructure jusqu’à la dernière vis, aussi bien que vous. » Elle regarda Dar. « Je sais quelle est sa capacité, et je sais que je suis au maximum. »
« Et ? » Dar haussa les épaules. « J’aurais pu vous le dire. Vous avez promis le même niveau de service à tous les comptes que vous avez piqué cette année. Si… » Elle désigna Michelle. « Si tout fonctionne parfaitement, et que personne n’a besoin d’une augmentation importante du réseau, vous pourrez fournir ce que vous avez promis. »
« Oui. »
« Mais les choses ne fonctionnent jamais comme on veut. » Dit Kerry.
« Sauf sur votre réseau. » Conclut Michelle. « C’est pour ça que je suis ici. Je sais combien vous paye ILS. Je sais aussi que vous avez toujours été avec eux, mais peut être que vous êtes prêtes pour de nouveaux défis. Je veux vous engager. »
Kerry regarda Michelle, puis elle se tourna et regarda Dar. «  Elle parle de toi, pas de moi. » Dit-elle en étouffant un rire.
« En fait je ne suis pas stupide. » La contredit Michelle. « Je vous veux toutes les deux. Je sais ce qu’est un conflit d’intérêt et je ne veux pas perdre d’argent. »
Bordel de merde. Kerry garda la bouche fermée et attendit la réaction de Dar. Elle pouvait sentir le mouvement lent et rythmique des doigts de sa compagne contre son épaule, et elle était assez proche pour entendre Dar respirer doucement.
Dar ricana. « Vous n’avez pas l’argent. »
« Pour vous payer ? » Michelle se mit à rire. « Mmh… vous avez un sacré ego. »
Mais Dar secoua la tête. « Vous n’avez pas l’argent pour mettre l’infrastructure sur pied qui pourra concurrencer, non seulement notre groupe, mais aussi toute la bande avec qui nous sommes en compétition. »
Leur visiteur se leva et fit le tour de sa chaise, arpentant la pièce à petits pas volontaires. « Si j’arrive à justifier l’amplitude que pourrait prendre nos réseaux, j’aurai l’argent. J’ai déjà des investisseurs qui attendent… ils veulent savoir si nous pouvons vraiment nous en sortir. Ils ont été très impressionnés de tous les progrès que nous avons déjà accomplis jusque là… mais maintenant je dois passer à l‘étape suivante. » Elle fit une pause et s’appuya contre le dossier de son siège. « Vous êtes l’étape suivante. Il n’y a aucun coup tordu. Tous mes investisseurs savent qui vous êtes, et ce dont vous êtes capables. »
Dar se contenta de l’observer avec un léger sourire.
« Donc. » Conclut Michelle, revenant vers l’avant de sa chaise pour se rasseoir devant elles. Habillée comme elle l’était, elle ne ressemblait plus au requin en tailleur amidonné avec qui elles avaient traité ces derniers jours. « C’est ce qui m’amène ici. Je suis désolée d’avoir agit de manière aussi peu civilisée ces deux derniers jours. C’est ma faute. J’ai fait des choix stupides. »
Kerry décida de rester tranquille. Elle n’était nullement tentée par l’offre, et elle savait en dépit des mots de Michelle qu’elle y était incluse pour des raisons sans rapport avec ses qualifications dans le domaine de la technologie. Tout de même, les mots de Dar résonnaient dans son esprit, et elle se demandait si sa compagne était flattée ou simplement intriguée par l’offre.
En fait, elle ne pouvait pas blâmer Michelle une seconde - loin de là. Elle donnait à la femme quelques bons points pour oser venir ici chercher quelqu‘un qu‘elle-même mettait au-dessus de tous. En fait, si elle avait choisi cette approche dès le début, elle aurait pu avoir la synergie qu’elle espérait.
Mais il y avait un mais.
« Je n’attends aucune réponse pour le moment. » Continua Michelle. « Je veux juste lancer l’idée. Nous avons encore le reste de toute cette foutue convention à gérer, et ça me faciliterait beaucoup la vie si on pouvait dès maintenant mettre en boîte cette inimitié entre nous. »
« Ce n’est pas mon inimitié. » Dit finalement Dar d’une voix tranquille.
Michelle observa son visage attentivement, mais ne trouva rien. Elle leva une main et la laissa retomber sur ses genoux.
Elles gardèrent le silence pendant un instant. Puis Kerry se racla doucement la gorge. « Vous voulez du café ? » Offrit-elle en désignant la table. « Il est très bon. »
Michelle y jeta un coup d’œil. « Non merci. » Elle fit un sourire tordu. « Je n’arriverai jamais à dormir. Ça ne vous empêche pas vous ? »
« Pas vraiment, non. » Kerry secoua la tête. « Mais en général je préfère le thé le soir. » Elle se pencha discrètement contre Dar. « Pourquoi nous n’accepterions pas de nous comporter simplement en professionnelles pour les prochains jours ? Je suis sûre que nous devrions arriver à faire. »
« Mmh. » Michelle jeta un coup d’œil vers Dar.
« Vous n’avez eu droit à aucun traitement spécial. » Indiqua Dar. « J’agis toujours de cette manière quand les gens veulent se payer ma tête. Vous et vos gens restez loin de ma vue et vous serez tranquilles. » Elle lança à Michelle un regard franc et glacé. « Votre équipe nous emmerde depuis que nous sommes arrivées. J’ai dû passer la moitié de la nuit dans ce fichu hall à cause de vos petites manigances, et vos directeurs continuent de harceler mon personnel. Qu’est-ce qui vous fait penser que tous vos trucs tordus vous rendent vous ou votre société le moins du monde attirante ? »
Michelle, étonnamment, ne répliqua pas. Au lieu de ça, elle pencha la tête sur le côté. « C’est vrai. Comme je vous le disais, j’ai fait de mauvais choix. J’en prends l’entière responsabilité. »
Dar se détendit un peu. « Alors c’est d’accord. » Dit-elle. « Nous ne devrions plus avoir de problème, donc. »
« Bien. » Leur visiteur mit les mains sur les accoudoirs et se leva. « Alors je ne vous prendrai pas plus de temps. Il est tard, et ça a été une longue journée. » Son regard tomba sur la fiole posée sur la table et elle cligna des yeux en lisant l’étiquette, puis elle jeta un coup d’œil vers elles, un sourcil dressé.
Kerry lui sourit gentiment. « On se voit demain. » Elle remua les doigts.
Michelle traversa la pièce et sortit, fermant la porte derrière elle dans un faible grincement.
Dar tambourina ses doigts sur l’épaule de Kerry, puis elle pencha la tête en arrière, en lâchant un petit rire. « Et bien, la toile commence à s’embrouiller. »
« Ouais et bien… ces deux veuves noires peuvent aller se faire voir. » Kerry attrapa la fiole et enroula ses mains dans la chemise de Dar, la tirant avec effort hors du canapé. « Aller la Sudiste. L’hédonisme m’appelle. »
Derrière la fenêtre, le feu d’artifice éclatait dans une gerbe étincelante et silencieuse, éclairant la pièce de ses couleurs scintillantes. Mais pour ses occupantes, ça n’avait plus aucun intérêt.
* * * * *
Kerry salua le soleil naissant qui illuminait le balcon d’un bâillement. La chaleur était agréable, après la fraîcheur de la chambre d’hôtel, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas l’apprécier longtemps, avant qu’elle ne devienne infernale, et elle décida d’en profiter tant qu’elle le pouvait.
Il s’était passé tellement de choses la veille, et elle consacra quelques minutes à simplement passer le tout en revue. Puis elle se tourna quand la baie vitrée s’ouvrit, et que Dar arriva sur le balcon.
Elle prit le siège à côté de Kerry et entoura la tasse de café de ses mains, ses yeux somnolents profitant simplement de la vue. « Kerrison ? »
« Oui ? »
« J’ai du chocolat dans des endroits que Dieu n’a pas prévu pour ça. » Énonça Dar. « Et toi, espèce de chiot plein de boue, tu vas devoir frotter tout ça sous la douche. » Elle salua Kerry avec son café. « En fait, je crois que j’ai encore ton nom gribouillé en travers de ma cuisse. »
« Non, tu ne l’as plus. » Kerry se lécha les lèvres. « Fais moi confiance. »
Dar rit doucement, et étendit ses jambes au soleil pour étirer les muscles de ses cuisses. « Je pense à quelque chose. Qu’est-ce que tu penserais de sortir de là avant tous les braves gens pour aller profiter un peu de la piscine avant de devoir enfiler nos costumes de scène ? L’expo ne commence qu’à dix heures. »
Kerry prit une bouffée d’air chaud qui sentait le pin. « Ouais, j’aime cette idée. » Décida-t-elle. « Allons-y. On pourra prendre un petit déj’ rapide en bas à ce petit bar. »
Elle se levèrent, passant ensemble la porte vitrée en se cognant avec espièglerie tandis qu’elles se dirigeaient vers la salle de bain pour attraper leurs maillots.
Quelques minutes plus tard, leurs serviettes à la main, elles sortirent de leur chambre. Il était tôt, l’hôtel était tranquille, et elles pouvaient entendre les employés commencer à préparer les tables du restaurant quand elles passèrent par la porte de derrière pour se diriger vers la piscine.
Elle était énorme. Et elles étaient presque seules, à part quelques courageux qui se regroupaient à un bout pour profiter du soleil et étendaient timidement des serviettes sur les chaises longues confortables. Dar jeta sa serviette sur l’une d’elle à l’opposé de la piscine et plongea sans hésitation.
Kerry prit un moment pour plier sa serviette et la poser à côté de celle de Dar. Elle se redressa ensuite et s’avança jusqu’au bord de la piscine, plongeant à son tour.
L’eau était plus chaude que ce qu’elle avait imaginé, mais elle était quand même rafraîchissante. Elle remonta et nagea jusqu’à Dar qui faisait nonchalamment des roulades, appréciant agréablement le changement de l’eau claire après avoir passé tant de temps à nager dans de l’eau de mer ces derniers mois.
Dar portait un maillot gris argenté, avec une encolure pratique, mais qui avait des coutures hautes sur les côtés qui révélaient toute la longueur de ses jambes. Elle se renversa sur son estomac et commença à nager vers l’autre bord de la piscine, ses bras puissants la propulsant dans l’eau avec une facilité apparente.
Kerry la suivit, travaillant plus dur pour avancer pendant qu’elles nageaient côte à côte en traversant toute la longueur de la piscine de forme irrégulière. En arrivant au bord, elles se tournèrent et s’appuyèrent contre le mur en clignant des yeux pour évacuer le chlore.
« On fait la course ? » Demanda Kerry en souriant.
Dar lui lança un coup d’œil connaisseur. « Je te donne combien de minutes d’avance ? »
Tirant la langue, Kerry se repoussa d’un coup de pied puissant et commença à nager aussi fort et aussi rapidement qu’elle pouvait, sachant parfaitement que c’était une cause perdue. Elle aimait nager, mais elle s’était mis tard à ce sport, puisqu’il n’y avait pas de piscine dans leur maison du Michigan, et l’idée d’aller dans une piscine publique n’aurait jamais été acceptée.
Après avoir déménagé en Floride, et surtout après s’être installée avec Dar, elle avait acquis un peu d‘expérience, mais elle travaillait encore dur pour avoir un bon niveau, alors que sa compagne… « Dar ! » Kerry sentit des mains frôler son maillot avec impudence. Elle plongea son visage dans l’eau et ouvrit les yeux, repérant Dar presque sous elle, nageant sous la surface aussi vite qu’elle.
Alors qu’elle l’observait, ralentissant sa course, Dar se glissa sous elle et libéra une colonne de bulles d’air qui gronda contre la peau de Kerry et autour d’elle. Puis Dar se hissa vers le haut et émergea juste devant elle avant de commencer à envoyer un peu d‘eau vers Kerry.
« Vantarde. » Dit Kerry en l’éclaboussant.
Dar lui tira la langue. « Ouais, parfois. » Acquiesça-t-elle, et se renversa sur le dos, nageant au loin avec des gestes sûrs et puissants.
Kerry la suivit en débutant une brasse aisée, souriant quand elle vit vers où Dar se dirigeait. Elle accéléra, rattrapant presque Dar tandis qu’elle se hissait hors de l’eau et se retournait, la main tendue vers Kerry.
« Merci m’dame. » Kerry s’accrocha au dos du maillot de Dar et la suivit jusqu’en haut des marches qui les amenèrent au dessus du toboggan. « Je pense que c’est sensé être pour les enfants. »
« Et ? » Dit Dar avant de se lancer sur la surface glissante. « C’est parti, mollasson ! »
Kerry s’installa sur le toboggan et se propulsa, s’aidant du jet d’eau pour descendre plus vite. «  T’as intérêt à dégager de mon chemin, traînarde ! » Elle hurla son avertissement, repliant ses bras contre son corps pour accélérer encore. « Yahhhhhhh !!! »
Elle se laissa tomber hors du toboggan et plongea dans la piscine, détendant ses jambes en prévoyant de frapper le fond du bassin.
A mi-chemin, elle se retrouva brutalement enserrée par des bras puissants et brusquement stoppée. Dar l’avait capturée dans sa remontée, et elles émergèrent rapidement en inspirant à l’unisson.
« Moi mollassonne ? » Kerry balaya une brassée d’eau vers sa compagne, la trempant complètement. « Mollassonne toi-même, espèce de petit… »
« Petit quoi ? » Dar l’attrapa et plongea, les immergeant toutes les deux. Elles luttèrent jusqu’à ce que Kerry parviennent à se libérer en se tortillant, et elles sortirent la tête de l’eau pour respirer. « Rat ! » Elle plongea vers Dar et s’attaqua à elle, mais elle fit l’erreur d’avancer trop près, et elle grogna quand elle sentit les bras de Dar se serrer autour d’elle avec une force irrésistible.
« Un rat, hein ? » La voix basse de Dar chatouilla son oreille.
Kerry essaya de bouger, puis se détendit quand elle réalisa qu’elle était bel et bien coincée. Elle tourna la tête pour observer sa compagne, lui donnant un baiser sur son nez humide. « Okay. Tu n’es pas un rat. » Dit-elle. « Tu es un HAMSTER ! » Elle se tortilla soudainement et enroula une jambe autour de Dar, lui faisant perdre l’équilibre pour la faire plonger.
Elles finirent finalement par rejoindre le bord de la piscine, riant comme des enfants. Dar plongea la tête sous l’eau avant de se redresser pour repousser ses cheveux dans son dos. Puis elle s’appuya contre le bord en béton. « Ouh. »
Kerry secoua la tête vigoureusement, éparpillant de l’eau partout autour d’elle avant de rejoindre sa compagne. « C’était amusant. » Elle jeta un coup d’œil aux alentours, notant que l’aire de la piscine commençait à se peupler, plusieurs silhouettes solitaires les ayant rejointes dans l’eau.
« Ouais, ça c’est sûr. » Répondit Dar, laissant son regard balayer la piscine. « Oh, regarde qui se dirige vers nous. »
Kerry grogna. « Si leurs noms commencent par M ou S, cette piscine risque de virer au rouge sang. »
Dar ricana, mais elle secoua la tête négativement. « Non. C’est notre ami Peter. Peter le croqueur de paquebots. » Elle prit une expression froide tandis que Quest arrivait au bord de la piscine, s’accroupissant à côté d’elle dans son costume gris. « Bonjour. »
« Bonjour mesdames. » Répondit Quest. « Ms Stuart, avez-vous pensé à notre discussion d’hier ? Je dois partir après les conférences de cet après-midi donc je ne pense pas que nous aurons l’occasion de nous revoir. »
« Zut alors, quel dommage. » Répondit Kerry d‘un ton neutre. « M. Quest, je peux vous poser une question ? »
« Bien sûr. » Peter posa ses bras sur ses genoux.
« Comment avez-vous su où nous trouver? » Kerry sortit les bras de la piscine et pinça l‘air de rien l‘ourlet de son pantalon. « Je suis certaine de ne pas avoir laissé de note à la réception. »
Il hésita. « Hum… »
Dar se pencha en lui jetant un regard glacial. « Répondez à la dame. »
« Ou bien ? » Railla Quest avec bravoure.
« Ou on vous tire dans la piscine et on vous noie. » Kerry lui sourit gentiment. « Ni Dar ni moi n’aimons les fouineurs ou les furets. »
Quest jeta un coup d’œil aux doigts qui serraient le bas de son joli costume. « Ce n’était pas très dur. » Répondit-il. « J’ai payé les chasseurs pour qu’ils gardent un œil sur vous. » Un sourire affecté apparut sur son visage. « Ça n’a pas eu l’air de beaucoup les déranger. »
« Ah, je vois. » Murmura Kerry. « Et bien, M. Quest, hormis le fait que je n’aime pas les mouchards, et que vous avez très mauvais goûts en matière de costumes, je ne pense pas que vous ayez besoin d’une compagnie de notre calibre dans votre petite affaire. »
Quest cligna des yeux, apparemment choqué de voir que rien ne fonctionnait comme il l’avait prévu. « Mais… »
« Mais ? » Reprit Kerry, en relâchant son pantalon.
« Vous avez dit que vous pouviez prendre des décisions. »
« Hum… c’est le cas. » Les yeux verts scintillèrent doucement. « Et je peux me répéter si vous avez un problème de compréhension. J’ai dit… »
« Je sais ce que vous avez dit. » Quest fronça les sourcils. « Mais bon dieu, je pensais que… »
Dar posa ses mains sur le béton et se hissa hors de l’eau. Elle se leva et regarda Quest d‘un air méchant. « Vous pensiez que Kerry prendrait une décision derrière mon dos. »
Il leva les yeux vers elle. « Elle est ambitieuse. » Il bougea les mains. « Gravir les échelons n’est pas toujours facile, même dans votre compagnie. » Il se redressa et se brossa les mains. « Mes sources m’ont indiqué qu’elle avait un intérêt particulier. » Il baissa les yeux sur une Kerry pensive. « Mes sources m‘ont aussi dit que vous feriez mieux de surveiller vos arrières, Roberts. »
Kerry mit une main sur sa bouche, étouffant un rire.
Dar se frotta l’arête du nez. « Et vos sources ont pris la peine de vous mentionner que Kerry et moi sommes mariées ? » Elle fit une pause, observant son visage se décomposer. « Ensemble ? »
Ses narines se dilatèrent. « Ah… » Il haussa un sourcil. « Non, elles ne l’ont pas fait. »
Dar était presque désolée pour lui. « Qu‘est-ce que ça fait d‘avoir été abusé ? » Elle se retourna et tendit la main à Kerry. « Okay, c’est bon, Quest. Nous allons faire une offre. Envoyez moi les papiers à la première heure demain matin. »
« V… vous allez le faire ? »
« Ouais. » Dar souleva sa compagne hors de la piscine. « Et vous pouvez dire à vos informateurs qu’ils feraient mieux d‘aller se planquer. »
Quest resta figé tandis qu’il les observait s’éloigner, la bouche toujours ouverte.
* * * * *
« Bon sang, c’était quoi ça ? » Kerry jeta sa serviette sur ses épaules, allongeant ses pas pour suivre la démarche rapide de Dar. « Heho ? Dar ? » Elle attrapa sa compagne par le dos de son maillot de bain. « Dar ! »
Dar ralentit, mais elle ne s’arrêta pas. « Ouais ? »
« Si je dois accepter que tu me fasse passer pour une idiote, j’aimerais au moins savoir pourquoi. »
A ces mots Dar s’arrêta. Elle repéra une petite alcôve le long du chemin, avec un banc de pierre. « Assieds-toi. » Elle s’installa sur le banc et attendit que Kerry fasse pareil. « Je n’essayais pas de te faire passer pour une idiote. »
Kerry se pencha sur ses genoux. « Chérie, je le sais. Je ne pense pas que tu l’aies fait intentionnellement, tu as juste réagi à un truc, et je ne sais pas ce que c’est. »
Dar la regarda. « Tu ne l’as pas entendu ? Tu ne l’as pas entendu dire que tu avais l’intention de me poignarder dans le dos ? »
« Dar, on a déjà entendu ça. Tu ne t’en souviens pas ? » Kerry posa une main sur le genou de Dar, voyant le bouleversement dans l’attitude de sa compagne. « Je n’y fais même plus attention… Je me suis habituée à ce que les gens pensent toutes sortes de choses à propos de notre relation. »
« Je sais. » Sa compagne soupira, se penchant en arrière et étirant ses bras contre le dossier du banc. « Mais tu ne trouves pas que c’est quand même une sacrée coïncidence que ce gars vienne ici… à cette expo… et qu’il nous apprenne ce genre de truc ? Tu penses que ça vient de notre équipe ? »
« Non. »
« Moi non plus. » Dar prononça ses mots avec précision. « Mais je serais prête à parier que je sais qui est à l’origine de tout ça. »
Kerry laissa lentement passer un souffle. « Okay. » Elle se laissa tomber en arrière, sentant d’abord le froid des gouttes d’eau sur le dossier, puis la chaleur du contact de la peau de Dar sur ses épaules. « Alors… tu penses que c’était calculé ? Ou… qu’est-ce que tu crois, Dar ? »
Celle-ci resta silencieuse, fixant d’un air distrait la haie verte les séparant du chemin.
Kerry attendit patiemment, essuyant ses bras avec sa serviette. Les criquets chantaient autour d’elles, et elle secoua son pied quand une fourmi essaya de l’escalader.
« Je pense que c’est Shari qui lui a parlé »
« Ah. »
« C’est exactement le genre de chose qu’elle pense. » Continua Dar. « Que tout le monde a son point de vue. Tout le monde veut quelque chose. »
« Je ne sais pas. » Kerry secoua légèrement la tête. « Ouais, elle semble tout a fait capable d’être ce genre de personne, mais bon dieu, Dar.. Qu’est-ce qu’elle y gagnerait ? Qu’est-ce qu’elle veut faire ? »
« Nous séparer. »
Kerry éternua.
« Ma mère m’a toujours dit qu’un éternuement indiquait la vérité. » Fit remarquer Dar d‘un air désabusé.
Kerry se tourna et lui fit face, posant son coude sur le bras de Dar. « Tu es sérieuse ? Tu penses que c’est ce qu’elle essayait de faire ? Ou… je veux dire, s’ils font une offre, ça n’a aucun sens qu’elle tente de te… de nous y faire participer aussi. »
« Non. »
Kerry éternua encore. « Saleté. » Elle essuya son visage avec une serviette. « Tout ce chlore m’a détruit le nez. » Elle soupira. « Dar, qu’est ce que si va se passer ensuite ? Disons que tu as raison. Disons qu’elle va essayer de nous séparer. Qu’est-ce qu’elle y gagnerait ? »
Dar étudia le visage de Kerry, observant la lumière du soleil donner des reflets d’ambre dans les profondeurs de ses yeux. « La satisfaction de me faire du mal ? »
La blonde haussa les sourcils. « Tu penses vraiment que c’est son but ? C’était il y a tellement longtemps, Dar. »
« Je le pense vraiment. » Répondit sa compagne. « C’est pour ça que je lui ai dit que nous ferions une offre. Ce n’est pas que je le veuille… merde, ce n’est même pas un truc assez important pour me tracasser avec ça. C’est juste que je ne veux pas qu’elle gagne, et je suis prête à m’en assurer personnellement. »
Kerry se mordilla l’intérieur de sa lèvre.
« Je suis désolée de ne pas t’avoir consultée. » Continua Dar. « C’était une décision prise sur un coup de tête. Probablement mauvaise. Et basée sur un truc qui n’a absolument rien à voir avec le boulot. »
« Hé. » Sa compagne blonde rit doucement. « Et bien, fichtre, Dar… j’ai refusé parce que je pensais simplement que tu ne voulais rien avoir à faire avec elles. Je pensais que nous allions les laisser tranquilles. Mais si tu veux faire une offre pour leur marcher sur les doigts, je suis avec toi. » Elle frotta l’épaule de Dar. « Mon ego y survivra. »
Dar baissa les yeux.
« Bien sûr, on peut aussi envoyer une équipe d’analyse, comme on le ferait pour n’importe quel autre client. » Lui rappela Kerry. « J’ai du personnel pour faire ce genre de choses, tu sais. »
« Je sais. »
Kerry attrapa un coin de sa serviette et essuya la sueur qui se formait sur la tempe de Dar. « C’est probablement ce qu’elles vont faire aussi. Je ne pense pas que Michelle soit un ingénieur qualifié, et tu as dit toi-même que Shari était dans le Marketing. »
« Vrai. » Admit Dar. « Mais ce n’est pas notre cas. » Elle inclina la tête, un sourcil arqué. « On peut faire ça. »
« Tout à fait. »
« Je veux le faire. » Un haussement d’épaules. « C’est nouveau, c’est différent… Je n’ai encore jamais vu ce genre d’affaire de l’intérieur. » Dit Dar pensivement. « J’aime les bateaux. » Elle poussa une mèche de cheveux blonds mouillés pour dégager le front de Kerry. « Tu as peut-être raison. Je suis hyperactive. Mais tu n’as pas à t’impliquer - tu as déjà beaucoup de boulot sur les bras. »
Kerry attrapa sa main et lui embrassa les doigts. « Où tu vas, je vais. » Répondit-elle simplement.
« Poétique, mais tu sais ce que je veux dire. » Dit Dar en souriant.
« C’est le développement d’un nouveau projet et l’implantation de nouvelles technologies. » Répondit Kerry joyeusement. « Et les deux font partie de mon travail. En fait, c’est justement dans mes prérogatives d’affecter un ingénieur à un projet, tu sais. »
« C’est vrai. » Dar se leva. « Que dirais-tu de négocier mes services au-dessus d’un pain de maïs ? J’ai faim. »
Kerry se leva à son tour et suivit Dar qui s’avançait sur le chemin. Elle la rattrapa et cogna l’épaule de sa compagne pendant qu’elles flânaient ensemble. « Hmm… Est-ce que j’ai les moyens de t’envoyer là-bas ? » Plaisanta-t-elle. « Peut être que je devrais plutôt prendre un ingénieur junior. »
« Et pourquoi tu n’enverrais pas plutôt ton meilleur élément ? » S’enquit Dar. « Je travaille pour des Oreos et du lait. Tu ne peux pas trouver meilleur marché que ça. »
« Hé. C’est exact. » Kerry étudia les roches qui composaient la petite route sur laquelle elles marchaient. « Je peux te dire un secret ? »
Dar se dirigea vers un petit café. « Bien sûr. »
« Je suis aussi agitée parfois. » Kery poussa Dar du coude vers un siège en plastique, et se dirigea vers le comptoir. « C’est moi qui régale, Cookie Monster (NdlT: personnage du Muppet Show, recouvert de fourrure bleue, à l‘appétit insatiable, qui mange absolument tout et n‘importe quoi). Tu restes là. »
Dar s’installa dans la chaise et fit une boucle de sa serviette humide autour de son cou, se contentant de simplement observer Kerry qui s’avançait vers le comptoir et passait leur commande. Après un instant, elle sourit, posant sa tête sur son poing serré. « Où je vais tu vas, hein ? » Demanda-t-elle doucement. « T’sais, je crois que j’aime ça. »
Kerry se tourna, se penchant contre le comptoir pendant qu’elle attendait. Son regard rencontra celui de Dar et elle sourit.
Dar lui renvoya son sourire.
Aujourd’hui, décida-t-elle, elle n’attendrait pas de voir ce que le destin avait en réserve pour elles. Ils voulaient un show ?
Elle allait leur en donner un.
* * * * *
A suivre


Posté par bigK à 16:35 - Cible mouvante (Missy Good) - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 novembre 2008

Cible mouvante, partie 3

MOVING TARGET par Melissa Good

 

CIBLE MOUVANTE

Partie 3

Traductrice: Gaby

 

 

Chapitre 7

 

 

Dar avait échangé sa tenue négligée peu orthodoxe pour une salopette coupée et un polo, et elle avait abandonné son ordinateur pour faire un tour de l’hôtel. Elle avait répondu à tous les courriers méritant une réponse, abandonnant simplement le reste, son intérêt éteint, tout autant que celui pour l’haltérophilie diffusée sur ESPN.

 

Alors elle était là, flânant autour du lobby, pieds nus, observant le manège des touristes qui tournaient en rond en jetant des regards dégoûtés au temps orageux. L’intérieur de l’hôtel était d’un blanc simple, et l’atmosphère générale était axée sur la légèreté et l’élégance.

 

Dar trouva un coin confortable, choisit un siège, et s’adossa au tissu frais en observant les gens passer pendant quelques minutes. Il y avait pas mal de familles, mais elle avait aussi vu beaucoup de couples, se promenant ensemble ou s’asseyant simplement comme elle pour discuter.

 

Ses précédentes visites dans sa jeunesse avaient été très différentes. Dar plia sa jambe, posa sa cheville sur son genou et frotta l’os saillant avec son pouce. Ils n’étaient pas riches, loin de là, et le meilleur que son père puisse leur offrir était un des petits motels miteux à Kissimmee, ou le mémorable camping dans le parc lui-même.

 

Le Fort du Désert. Dar sourit pour elle-même. Elle avait adoré cet endroit. Le parfum des pins et des chevaux flottait dans l’air, et elle se souvint avoir passé des heures à nager avec son père dans la grande piscine construite à côté du lac.

 

Ça avait été les meilleures vacances qu’elle ait jamais eues. Juste quatre jours, un long week-end de congé avant un autre départ en mission, mais c’était l’une des rares fois dont Dar se souvenait qu’ils avaient été simplement… heureux ensemble.

 

Ils avaient dormi à l’arrière de la camionnette de papa, sous la tente en nylon, et ils avaient sué comme des porcs. Le lac n’en avait été que plus agréable.

 

« Excusez-moi. »

 

Dar leva les yeux pour trouver un homme debout à côté d’elle qui l‘observait. « Oui ? »

 

« Êtes-vous Dar Roberts ? »

 

Une vague de surprise traversa le long de son épine dorsale. « Oui. » Répondit Dar sèchement. « Pourquoi ? »

 

L’homme s’assit et tendit la main, que Dar ignora jusqu’à ce qu’il la laisse tomber d’un air embarrassé. « Mon nom est Peter Quest. Vous ne me connaissez pas. »

 

« Vous avez raison, je ne vous connais pas. Que voulez-vous ? » Dar lui lança un regard franc.

 

« Je suis là pour une petite affaire, Ms Roberts. J’ai entendu dire que vous étiez la personne à qui il fallait parler. » Répondit Quest. « Je suis allé à la convention ce matin pour vous parler, mais vous n’y étiez pas. »

 

« Alors vous avez décidé de faire le tour de tous les hôtels de Disney en demandant aux gens s’ils étaient moi ? » Demanda Dar. « Sympa. »

 

L’homme secoua la tête et rit. « Non, j’avais une photo de vous. » Admit-il. « J’espère que cela ne vous dérange pas. »

 

Dar posa les pieds sur le sol et se pencha en avant. « Ça me dérange. » Elle lui parla doucement. « Alors vous feriez mieux de m’expliquer pourquoi vous me suivez avant que je vous botte les fesses direct jusque sous la pluie, l’ami. »

 

Quest s’éloigna un peu d’elle. « Je vous demande pardon, Ms Roberts… Je me suis mal expliqué, je suis désolé. Je ne voulais pas vous énerver. Je voulais simplement vous parler. » Il s’humecta les lèvres. « J’ai une proposition d’affaire qui pourrait vous intéresser, je pense. »

 

Dar était sur le point de l’envoyer promener de toute façon, quand les mots d’Alastair firent écho dans sa mémoire. De nouveaux contrats. « Okay. » Répondit-elle à la place, se réinstallant dans sa chaise. « Je vous écoute. » Elle pencha la tête légèrement, et elle lança à l’homme un regard acéré. « Allez-y. »

 

« Hum… » Quest essayait visiblement de rassembler ses esprits, désorienté par son changement d’attitude.

 

« Alors ? » S’impatienta Dar.

 

L’homme leva une main, puis prit une inspiration. « Okay. » Dit-il. « Dites-moi, que pensez-vous des navires de croisière ? »

 

Dar fronça les sourcils soudainement. « Les navires de croisière ? »

 

« Oui. » L’homme parut reprendre confiance, lui faisant un grand sourire. « Les navires de croisière. »

 

Bon. Dar soupira intérieurement. Estime-toi heureuse. Il aurait pu parler d’élevage de porcs.

 

* * * * *

 

Kerry pouvait sentir les débuts d’un mal de crâne, et elle leva discrètement la main derrière son cou pour se frotter la nuque tandis qu’elle écoutait parler Eleanor. Leur stand était maintenant entouré de spectateurs intéressés, la plupart scrutant les écrans des moniteurs montés en réseaux dans chaque coin. Ils montraient un affichage en temps réel de leurs systèmes, exactement comme sur le grand moniteur que Mark avait au centre des Opérations à Miami.

 

Par habitude, elle gardait elle aussi un œil dessus, parce que l’écran coloré et mouvant représentait les choses dont elle avait la responsabilité. Au bureau, elle avait un écran jumeau à celui-là, et elle connaissait chaque graphique comme le dos de sa main.

 

« Ms Stuart ? »

 

Kerry se tourna, essayant vainement d’empêcher ses narines de se dilater quand elle identifia la voix de Shari. « Oui ? »

 

La femme à la voix rauque se pencha dans la cabine. « Je vais faire court et gentil. » Elle garda sa voix basse. « Michelle est une brave fille, et elle pense vraiment que votre société et la nôtre peuvent s’entraider. »

 

Kerry attendit simplement en silence.

 

« Ne me prenez pas en compte. » Continua Shari, après avoir compris qu’elle ne recevrait aucune réponse. « Je sais que Dar a un problème avec moi. »

 

« Vous avez tort. Elle n’a aucun problème avec vous. » L’interrompit Kerry.

 

Shari leva les yeux au ciel. « Okay, bien. Elle n’a aucun problème avec moi, mais je pense qu’il est peu probable que nous devenions des amies de toute façon, pas vrai ? » Elle lança à Kerry un regard sarcastique. « Elle n’a jamais été douée pour les relations avec les gens. C’est sympa de voir que les choses n’ont pas changé. »

 

Le feu de la colère ne l’étonna pas cette fois. Mais ça lui faisait presque du bien, d’une certaine manière, parce qu’elle savait que son émotion était basée sur l’amour qu’elle ressentait pour Dar. « Vous savez quoi ? » Dit finalement Kerry. « Je présume que vous êtes toujours la même conne que dans le passé. Elle n’a aucun problème, en fait, mais je m’en fiche un peu parce que c’est moi qui ait un gros problème avec vous, et avec Michelle, et avec votre société entière. Alors faites-moi une faveur et allez trouver quelqu’un d’autre autour de qui rôder. Okay ? »

 

Shari se tut et la regarda pendant une seconde, puis elle se redressa et fit un pas en arrière. « O-kay. »Elle leva les deux mains avant de les laisser retomber. « Sympa de voir que les choses sont claires entre nous. »

 

« Elles le seront, dès que vous partirez. » Kerry se sentait un peu bizarre de laisser sa colère prendre le dessus. « Excusez-moi. » Elle avança jusqu’à Eleanor qui saluait sa dernière victime. « El ? »

 

« Hm ? » La directrice du Marketing se tourna. « Oh, salut Kerry. Tu es prête pour aller déjeuner ? Mon estomac crie famine. »

 

La pensée du déjeuner lui tordit son estomac fragile. Elle sentait que les récents événements l’avaient ébranlée. « En fait, je venais juste te dire que j’allais à l’hôtel pour aller chercher Dar. Je prendrai quelque chose là-bas. » Kerry regarda autour d’elle. « Nous avons une jolie foule par ici, je me disais qu’il était temps pour notre superpro de faire son entrée. »

 

Eleanor sourit avec un air entendu. « Vas-y. » Elle donna un petit coup à Kerry. « On se voit après le déjeuner. »

 

Kerry fit un signe à Mark en partant, celui-ci leva les pouces alors qu’il gardait le commutateur verrouillé. Estimant que tout était relativement sous contrôle, elle se tourna et commença à se frayer un chemin vers la sortie.

 

Même la pluie au-dehors ne la découragea pas. Elle ouvrit la porte et sortit, faisant presque un bon accueil à la douche d’eau chaude qui lui colla les cheveux sur le crâne, et imbiba rapidement ses vêtements. Elle atteignit

la Lexus

, déclencha l’ouverture des portes, et ouvrit la portière côté conducteur pour se glisser à l’intérieur avec soulagement.

 

Le cuir teinté portait encore la faible odeur du parfum de Dar, et Kerry resta simplement à le respirer pendant une minute.

 

Elle se rappela la première fois qu’elle était montée dans cette voiture, sous une pluie pas vraiment différente de celle à laquelle elle venait juste d’échapper.

 

Ça avait été l’une des nuits les plus malheureuses de sa vie, et aussi l’une des plus merveilleuses. Kerry s’adossa dans le siège confortable et fit courir ses doigts dans ses cheveux humides, les dégageant de son front. « Tu sais quoi ? » Réfléchit-elle. « Un pull de

la Marine

serait très bien accueilli là tout de suite. »

 

Avec un soupir, Kerry secoua quelques gouttes d’eau restées sur ses mains et démarra la voiture, reculant sans à-coup hors de sa place de parking. Si elle ne pouvait pas avoir un pull de

la Marine

confortable, elle savait où trouver un truc encore meilleur.

 

* * * * *

 

« Non. » Dar lança sa jambe par-dessus un accoudoir de son fauteuil, et s’appuya sur l’autre. « Je ne suis pas intéressée. »

 

Peter Quest parut perplexe. « Non ? » Demanda-il. « Je ne comprends pas. Vous êtes une compagnie qui offre des prestations de services, et nous cherchons quelqu’un pour venir installer, maintenir et gérer les réseaux sur tous nos bateaux. Quel est le problème ? »

 

« Je ne suis pas intéressée par ce genre de cirque. » Répondit Dar. « Pourquoi vous ne faites pas un appel d’offres ? Il y a pléthore de compagnies disposées à vous offrir leurs services. Pourquoi est ce que vous vous cachez pour aller trouver des gens susceptibles de vous aider ? »

 

Quest regarda autour de lui avec précaution puis baissa la voix. « C’est vraiment compliqué. » Dit-il. « Écoutez, on pourrait peut-être aller discuter dans un endroit plus privé, comme le bar ? »

 

« Non. » Dar souleva un sourcil. « Ma partenaire va venir me chercher très bientôt et je doute qu‘elle aille voir là-bas. » Dit-elle à Quest. « Alors parlez, ou allez vous faire voir. »

 

L’homme soupira. « Vous êtes une personne difficile, Ms Roberts. »

 

Dar haussa les épaules.

 

« Bon, voici de quoi il retourne. » Continua Quest. « Ma compagnie, American Visions, prévoit d’être la première ligne de croisière américaine de tous les temps. » Dit-il. « Nous avons racheté six bateaux, et nous sommes en train de les reconstruire selon les normes des USA en Nouvelle-Zélande. »

 

La Nouvelle-Zélande

? Encore ? Dar était déroutée « Ouais ? »

 

« Mais tout est top secret. Si nous pouvons les introduire aux USA d’ici janvier, nous pourrons saisir une grande partie du marché de la croisière. »

 

Dar le regarda. « Top secret ? » Répéta-t-elle. « Ce sont des bateaux de croisière. Ils font quoi… soixante-dix, quatre-vingt milles tonnes ? Comment diable comptez-vous les cacher ? »

 

Quest jeta de nouveau un regard aux alentours. « Nous n’avons pas révélé qui les possède. » Dit-il. « Et la touche finale sera donnée à San Diego. Quoi qu’il en soit, soixante-dix pour cent du matériel doit être fabriqué aux USA, et cela inclut l’infrastructure technique. »

 

« Et ? »

 

« Et si nous nous lançons dans un appel d’offres, il y a des chances que les gens auxquels nous ne voulons pas dévoiler l’affaire découvrent le pot aux roses, parce qu’ils enverront des espions, pour récupérer des informations. »

 

Dar posa son menton sur son poing. « Et si j’étais un de ces espions ? » Demanda-t-elle.

 

« Votre compagnie n’a aucun lien avec cette affaire. » Répondit-il aisément. « Pas plus que les deux autres compagnies américaines que nous avons mises en concurrence pour ce contrat… et j’ai quelques amis dans le gouvernement qui m’ont dit que vous saviez vous taire. »

 

Dar secoua la tête. « Toujours pas intéressée. » Dit-elle. « A qui d’autre avez-vous demandé ? Je peux peut-être vous donner quelques noms. »

 

Quest la regarda fixement, se mordant l’intérieur de la lèvre. Puis il se pencha un peu en avant. « Advanced Tech et Telegenics. »

 

« Ah. » L’expression de Dar ne changea pas, mais une étincelle sombre s’alluma dans ses yeux. « Choix intéressants. »

 

« Telegenics est bien parti.  Ils ont courtisé mon directeur à propos d’un autre contrat, et… » Quest haussa les épaules. « De toutes façons, puisque vous n’êtes pas intéressée, je ne vais pas vous faire perdre votre temps. » Il se redressa dans son siège et se tourna à moitié, marquant un arrêt quand une des silhouettes traversant l’entrée attira son attention. « Apparemment il pleut dehors. »

 

Dar observa l’objet de son attention, un sourire dont elle n’avait même pas conscience apparut sur son visage. Même trempée, Kerry marchait tête haute, et en dépit de ses vêtements imbibés de pluie, elle s’avançait vers eux avec une grâce innée qui attira plus que le seul regard de Quest. « Mmh. »

 

Quest commença à se lever quand Kerry se rapprocha, mais elle lui donna à peine un sourire poli avant de se laisser tomber dans le fauteuil à côté de Dar et de se pencher sur l’accoudoir. « Salut. »

 

« Salut toi-même. » Dar pencha la tête sur le côté, et indiqua son visiteur quelque peu importun. « Kerry, voici Peter Quest, M. Quest, je vous présente Kerrison Stuart, ma partenaire. »

 

Kerry tendit la main poliment et saisit la sienne puis la libéra. « M. Quest. »

 

« Ravi de vous rencontrer. » Répondit-il. « Bien, Ms Roberts, comme je vous l’ai dit, je ne vais pas vous faire perdre plus de temps. Je vous laisse à vos occupations. »

 

Il se tourna et s’éloigna, laissant Dar et Kerry seules.

 

Kerry resta silencieuse pendant un instant puis elle se tourna vers Dar. « Alors, que voulait-il ? » Demanda-t-elle. « Quelqu’un qui est venu t’accoster, au vu de ce mignon petit ensemble provocateur ? »

 

« Même pas. » Dar se leva. « Et si on montait pour que je puisse te déshabiller pendant que je te raconte. » Elle attendit que Kerry la rejoigne. « Tu ressembles à … »

 

« Un rat noyé ? » Kerry soupira, et se leva pour suivre sa compagne. « Je me sens comme une rat noyé qui aurait été frappé sur la tête avec une brique. » Elle se frotta le cou. « Je ne passe pas une super journée. »

 

Dar glissa son bras autour du dos de Kerry, ignorant l’humidité. « Un problème à la convention ? » Demanda-t-elle. « Tu aurais dû m’appeler. »

 

Kerry soupira et resta silencieuse, profitant simplement de la chaleur et du contact de Dar. « Ce n’était pas l’expo. » Admit-elle après qu’elles furent montées dans l’ascenseur. « J’ai été harponnée par nos deux nouvelles amies, et je pense que j’ai perdu mon sang-froid. Elles m’ont foutue en rogne. »

 

« Oh mmh. » Dar rit doucement. « Tu as fait couler le sang ? »

 

« Ce n’est pas drôle Dar. » Marmonna Kerry. « Je les ai envoyé balader toutes les deux. »

 

Dar glissa sa carte magnétique dans la porte et l’ouvrit, puis elle la tint pendant que Kerry entrait. Elle suivit sa compagne à l’intérieur et ferma la porte, clignant des yeux quand elle réalisa que le ménage avait été fait pendant qu’elle était sortie. D’une façon ou d’une autre, ils étaient parvenus à faire le lit et à replacer l’ordinateur dans la position exacte où elle l’avait laissé. « Une chance que j’ai pensé à verrouiller l’écran. »

 

Kerry enleva sa veste et la posa sur le dossier d’une chaise. Elle ne protesta pas quand Dar vint vers elle, mais quand des mains chaudes et fortes touchèrent sa nuque et commencèrent à la masser, elle tourna la tête et effleura la main la plus proche avec ses lèvres. « Alors, qu’est-ce que voulait ce gars ? »

 

« Il m’a fait une offre que j’ai refusée. » Dit Dar. « Mais maintenant je ne suis pas sûre que j’aurais dû. »

 

« Mmh. Ça été comme ça toute la journée. »

 

« Je pourrais l’appeler… mais je voulais t’en parler d’abord. » Répondit sa compagne, en continuant son massage. « Tu as déjeuné ? »

 

Kerry secoua la tête. Son mal de tête disparaissait, et elle sentit la tension s’évaporer grâce au contact habile de sa compagne. Elle déboutonna sa jupe et la laissa tomber, donnant un coup de pied dedans pour la pousser au loin, trébuchant presque quand Dar se mit à la chatouiller légèrement entre son massage. « Alors tu te fiches que j’ai totalement réduit à néant tout espoir d’avoir une relation civilisée avec nos voisins de stand ? »

 

« Nan. » Souffla Dar à son oreille. « Tu m’as simplement évité d‘avoir à le faire. » Elle glissa ses bras autour de Kerry. « Et puis, ça pourrait tourner à notre avantage si nous entrons en concurrence pour un nouveau contrat. »

 

Kerry s’arrêta au beau milieu de son mouvement et regarda par-dessus son épaule. « Quoi ? »

 

« Que penses-tu de

la Nouvelle-Zélande

? »

 

Kerry fronça les sourcils. «

La Nouvelle-Zélande

? » Demanda-t-elle. « Qu… »

 

Dar rit doucement. « Allons déjeuner, et je t’expliquerai tout ça. » Dit-elle. « Et tu pourras me raconter ce qu’il t’est arrivé avec Heckle et Jeckle (NdlT: personnages de Cartoons, deux pies identiques à l‘humour incisif, qui s‘occupent de leurs ennemis un peu à la manière de Bugs Bunny). »

 

« Mmph. » Kerry se tourna à demi dans les bras de Dar et se blottit contre elle, en détachant une des attaches de la salopette. « C’est la meilleure chose qu’on m’ait proposée aujourd’hui. » Elle baissa les yeux vers la table. « Oh. » Elle cligna des yeux. « C’est arrivé pour moi ? »

 

« Hmm mhm. » Dar attendit avec espoir. « Tu l’ouvres ? »

 

Finalement un sourire apparut sur le visage de Kerry, avec un scintillement diabolique dans ses yeux. « Nan. »

 

« Non ? »

 

« Ou nous n’irons jamais déjeuner. » Kerry lui donna un baiser rapide, puis s’échappa de son étreinte et se dirigea vers sa valise pour changer de vêtements.

 

Dar la regarda, puis tourna la tête vers la boîte mystérieuse. Elle haussa les sourcils et un large sourire apparut sur son visage. « Oh oh. » Elle croisa les bras. « On ne pourrait pas appeler le service d’étage plutôt ? »

 

Kerry se contenta de rire.

 

* * * * *

 

Cette fois-ci le hall était nettement plus encombré. Cependant la pluie avait un peu diminué, et elles étaient très légèrement mouillées quand elles traversèrent l’entrée pour troquer l’humidité chaude de la pluie contre l’air conditionné de l’exposition.

 

Kerry fit courir son regard au-dessus de la foule, et repéra Mark qui revenait du snack-bar. « Mark ! »

 

Le directeur du GSI reconnut la voix, s’arrêta, et se tourna pour les attendre quand il les vit s’approcher. « Salut. »

 

« Tout va bien ? » Demanda Dar. Elle avait troqué sa salopette confortable pour un tailleur bien coupé, et elle se rendait compte que son apparence imposante avait déjà attiré l’attention de plusieurs personnes autour d’elle. « Il y a du monde. »

 

« Ça roule, jefe. » Marc hocha la tête. « Les lourdauds du marketing te cherchaient il y a encore quelques minutes… pour une présentation ou un truc dans ce genre. »

 

Dar fronça les sourcils et regarda Kerry. « J’étais supposée faire une présentation ? On a oublié de m’en parler ? »

 

Kerry paraissait également surprise. « Je ne suis pas au courant. » Répondit-elle. « Je n’ai pas vu ton nom sur le programme, Dar. Je te l’aurais dit. »

 

« Je sais. » Dar se redressa et scrutant la foule, elle trouva Eleanor qui se tenait près de l’entrée du hall. « Laisse-moi voir ce qu’il se passe ici. » Elle s’éloigna, se frayant un chemin dans la foule avec grâce.

 

« Tu sais quoi ? J’en ai ras le bol de voir de la super bonne nourriture gâchée par du crottin. » Kerry secoua la tête et partit derrière Dar, avec bien plus de difficulté, à son goût.

 

Elle arriva aux côtés de Dar juste à temps pour la voir prendre une position belligérante, et elle évita habilement le coude de Dar quand celle-ci posa ses mains sur ses hanches. « Qu’est-ce qui se passe ? »

 

Eleanor paraissait plus amusée que contrariée. « Oh, Sa Majesté ne veut pas nous faire une petite parade, c’est tout. »

 

« Ce n’est pas la question. » Grogna Dar. « Qu’est-ce qui t’a fait penser que j’accepterais de me porter volontaire pour ce cirque ? » Elle gardait une voix basse, mais on pouvait sentir une vraie colère dans ses propos.

 

« Allez, Dar… j’ai pensé que tu aimerais ça… toi et quelques autres geeks réunis pour parler de trucs qui nous passent au dessus de la tête… que demander de plus ? » Protesta la responsable du marketing.

 

Dar jeta un coup d’oeil aux alentours, repérant une petite cafétéria juste à côté. Elle attrapa le bras d’Eleanor, se tourna, et tira la femme plus petite avec elle vers la petite pièce. Ravalant une protestation, Eleanor fit de son mieux pour rester à sa hauteur, alors que Kerry se glissait de l’autre côté et ouvrait le chemin avec des petits sourires et quelques ’excusez-moi’ charmeurs.

 

« Hé. Si vous avez l’intention de me couler les pieds dans le ciment, vous pourriez me laisser appeler chez moi avant ? » Dit Eleanor d’un ton exaspéré quand elles atteignirent la salle et y entrèrent. « Ce sont les affaires, Dar ! »

 

« Ouais. » Dar se tourna et laissa sa colère prendre le dessus. « Ce sont les affaires. »

 

Eleanor fit un pas en arrière par pur instinct. « Dar… » Elle leva ses deux mains. « Calme- toi. J’irai simplement leur dire que tu n’es pas intéressée. Je n’avais pas besoin que tu m’embarques ici pour me crier dessus pour comprendre. »

 

Dar braqua sur elle un regard intense. « Je n’allais pas crier. »

 

« Whoo whoo whoo. » Kerry se glissa entre elles, et posa une main sur le dos de Dar. « Une minute vous deux. » Dit-elle d’une voix douce. « Faisons une pause zen. »

 

Dar tourna la tête vers elle. « Une pause zen ? »

 

Le but de Kerry était de casser un peu l’énervement de Dar, et elle se félicita silencieusement d’avoir réussi du premier coup. Ce n’était pas toujours facile, et en dépit de leur relation elle retenait toujours son souffle quand elle le faisait. « Dar, tu as raison. »

 

« Bien sûr que oui, bordel. » Grogna Dar. Eleanor soupira.

 

« Mais d’un autre côté, c’est vraiment si terrible ? » Demanda Kerry. « Toi et quelques pros… discutant de concepts électroniques et de gadgets… ça sera plus sympa que d’écouter le baratin de l’équipe de José tout l’après-midi. »

 

Dar fit la moue. « Kerrison. »

 

Les doux yeux verts l’observèrent. « Alors ? » Demanda Kerry, comptant simplement sur la logique de son raisonnement. « Je veux dire, ouais, je sais ce que tu ressens, Dar. Je ressentirais la même chose si quelqu’un avait proposé mon nom sans même me demander mon avis. » Elle se tourna vers Eleanor. « Tu n’as pas fait ça, n’est-ce pas ? »

 

« Ça m’a traversé l’esprit. » Admit Eleanor.

 

Kerry haussa les sourcils. « Eleanor, c‘est vraiment déplacé. » Dit-elle. « Nous ne travaillons pas pour toi. »

 

« Ouais, ouais. » L’autre femme leva une main. « Écoute, je suis désolée. » Dit-elle. « Honnêtement je ne pensais pas que cela te poserait un problème, Dar. Tu devais venir de toutes façons, j’ai pensé que ça pourrait t’amuser. »

 

« Je décide de ce qui m‘amuse. » Grogna Dar. Pourtant elle se redressa, se rapprocha de Kerry, et se détendit un peu. « Eleanor, ne me sers pas de cette merde. » Elle poussa l’autre femme sur l’épaule, puis elle la dépassa. «  Ou je m’assurerai que tout ton département se retrouve à bosser sur des écrans VGA (NdlT: Video Graffic Array: ancienne norme d'affichage pour ordinateur, d'une résolution de 640x480 pixels en 16 couleurs). »

Hors du champ de vision d’Eleanor, Kerry donna une tape sur les fesses de sa compagne, puis la suivit du regard tandis qu’elle sortait de la pièce pour se diriger vers le hall. Elle tourna ensuite la tête pour observer Eleanor. Elle posa les mains sur les hanches. « C’était quoi ça ? »

 

Eleanor haussa les épaules. « T’sais, je n’y avais même pas pensé. » Admit-elle. « Ces temps-ci, on a tendance à oublier qui est Dar. Je viens juste d’avoir un petit rappel. Je m’en souviendrai la prochaine fois. »

 

Kerry perdit ses mots pendant un bref moment. « Oh, je ne sais pas Eleanor… je veux dire… »

 

« Tu ne peux pas dire ça. » La coupa la directrice du Marketing. « Tu ne peux pas dire qu’elle n’a pas changé, Kerry. Nous le savons bien toutes les deux. Tu te rappelles comment c’était quand tu es arrivée. Tu te souviens bien avoir vécu les réunions où tu représentais les opérations et où tu devais réchauffer l‘atmosphère. »

 

Kerry s‘en souvenait. « Mmh. » Elle hocha brièvement la tête. « Punaise, je détestais ça. » Admit-elle. « J’avais l‘estomac complètement noué tous ces après-midi là. »

 

Eleanor eut la grâce de paraître embarrassée. « Par la suite, ça a fait un tel changement, et quoi que les choses bougeaient parfois plus rapidement avec l’ancienne méthode, je n’échangerais ça pour rien au monde. J’avais toujours une appréhension avec ces réunions du personnel. » Elle jeta encore un coup d’œil vers l’entrée, qui commençait à se vider. « Elle n’intimide plus toute l‘industrie informatique, et ouais, on a probablement perdu du terrain à cause de ça, mais je m’en fiche. »

 

Kerry plissa le front. « Tu ne le penses pas vraiment, hein ? » Demanda-t-elle. « Que nous avons perdu des ventes parce que Dar ne crie plus sur tout le monde tout le temps ? »

 

« Et bien. » Eleanor se déplaça et appuya une épaule contre la cloison. « C’est tentant… C’est plus facile de lui mettre sur le dos les problèmes que de penser que ça vient de José et moi. » Un sourire sardonique naquit sur son visage. « Nan, je ne le pense pas vraiment. Le marché actuel fait que les petites compagnies ont le vent en poupe ces temps-ci. Tout le monde cherche à faire de petites économies. »

 

« Mais ça ne va pas durer. » Kerry se détendit. « Ce n’est que temporaire. »

 

« Mmh. » Sa compagne secoua la tête. « Ça n’aide pas pour mon rapport trimestriel. » Elle lança à Kerry un regard ironique. « Tu veux aller écouter la vieille grincheuse renvoyer les apprentis à l‘école ? Ils ne se doutent même pas que je l’ai inscrite. »

 

Un sourire irrépressible apparut sur les lèvres de Kerry. « Tu as un côté diabolique, El. » Elle fit un geste en direction de l’expo. « Allez, allons admirer le boss. »

 

* * * * *

 

Dar fit une pause au bord de l’espace ouvert, passant en revue le petit groupe d’hommes regroupés sur une estrade. Deux qu’elle connaissait de vue, des directeurs techniques expérimentés qu’elle avait rencontrés plus tôt cette année à un meeting, et trois autres dont elle avait entendu parler. Tous des hommes, tous la trentaine, tous avec un air de détachement que tout technicien semblait vouloir arborer. Ils portaient tous des pantalons en chino plissé avec des blousons de sport, ou bien des tenues d’ouvriers.

 

Dar jeta un dernier regard ennuyé vers Eleanor, puis elle se fraya un chemin entre la dernière ligne de spectateurs et monta sur l’estrade. « Bonsoir messieurs. »

 

Les cinq hommes, et celui qui était apparemment l’animateur, se retournèrent au son de sa voix. Les deux hommes qui savaient qui elle était arborèrent immédiatement une attitude que Dar qualifiait de ‘l’avoir mauvaise’ et elle s’aperçut que ça faisait un bail qu’elle ne l’avait pas vue.

 

Le modérateur fit un pas en avant et lui tendit la main. « Ah, Ms Roberts ? Ravi de vous compter parmi nous. »

 

Dar serra ses doigts puis les libéra. « A votre service. » Elle parla d’une voix traînante, tournant la tête vers les deux hommes à côté d’elle. « Bonjour John. Comment vont les essais avec les nouveaux commutateurs ? »

 

L’homme tressaillit. « Nous… ah… et bien, nous avons modifié nos plans, Dar. Merci de demander ! » Il se tourna vers son voisin. « Ted, tu connais Dar Roberts, n’est-ce pas ? »

 

« Hum… bien sûr. » Ted tendit la main avec précaution. « Nous nous sommes croisés à la conférence IEEE (NDLT: Institute of Electrical and Electronics Engineers: organisation qui a pour but de promouvoir la connaissance dans le domaine de l’ingénierie électrique) il y a quelques mois, vous avez fait une présentation incroyable. »

 

 

« Merci. » Répondit Dar aimablement, donnant aux trois autres un bref signe de tête pendant que le modérateur faisait les présentations. « Bon alors, quel est le programme ? On discute de quoi, IPv6 (NDLT: Internet Protocol version 6, qui forme la base de l‘Internet), ou quelque chose de vraiment bouleversant comme le dernier bug dans la sécurité du SNMP (NDLT: Simple Network Management Protocol: protocole simple de gestion en réseau, c‘est un protocole de communication qui permet aux administrateurs réseaux de gérer les équipements du réseau, superviser et diagnostiquer des problèmes réseaux, matériels à distance) ? »

 

« Oh… euh. » L’animateur finit de mettre en place les derniers fauteuils pour les invités. « Et bien, le sujet porte sur la sécurité des réseaux… oui. »

 

« Mmh. » Dar choisit le dernier siège du rang et s’installa, laissant son regard parcourir la foule tandis que les autres intervenants se plaçaient. Elle repéra la silhouette distinctive de Shari au fond de la salle, mais elle ne laissa pas son regard s’attarder, dirigeant plutôt son attention sur la femme blonde qui avait choisi de s’installer dans un coin surélevé.

 

Kerry leva les pouces dans sa direction. Dar leva les yeux au ciel et croisa les bras, puis elle fit quand même un clin d’œil à sa compagne.

 

« Okay, tout le monde. » Le modérateur tapa dans ses mains. « On va pouvoir commencer ce débat. »

 

« Un débat ? » Dar rit doucement. « Eleanor s’est encore plantée. Elle a choisi la mauvaise de nous deux. »

 

John se pencha un peu. « Désolé, vous avez dit quelque chose Dar ? »

 

« Non. » Répondit Dar.

 

« La question que nous nous posons tous… » Le présentateur leur lança un regard réprobateur en coin. « Nos réseaux sont-ils sûrs ? » Demanda-t-il. « Avec tout ce que nous avons entendu ces derniers temps… les sites Internet piratés, les cartes de crédit volées, les sociétés écrans… Cela ne vous inquiète pas ? Vos réseaux sont-ils bien sécurisés ? »

 

Dar observa les autres se lancer des regards, attendant de voir qui allait commencer. « C’est une question stupide. » Lança-t-elle finalement, juste pour s’amuser un peu.

 

« Qu… quoi ? » Bégaya le présentateur.

 

«  C’est une question stupide. » Répéta Dar plus lentement. « Vous pensez vraiment que quiconque ici va se présenter devant des clients potentiels et ses pairs et dire ‘c’est possible… mon réseau est un vrai gruyère, merci d’avoir posé la question !’ »

 

Les autres hommes sur l’estrade étouffèrent un rire, et John hocha la tête en direction de Dar. « Rien à ajouter. »

 

Déconcerté, l’animateur s’éclaircit la gorge. « Okay, okay, je vois ce que vous voulez dire. Alors peut-être que… » Il fit une pause. « Okay, et si un hacker montait sur cette estrade pour vous dire qu’il peut pénétrer par effraction dans n’importe lequel de vos réseaux. Que lui diriez-vous ? »

 

Les quatre autres se regardèrent avant de se tourner vers Dar comme un seul homme.

 

« Vous voulez un boulot ? » Dit Dar avec un sourire.

 

La foule se mit à rire.

 

« Ms Roberts, c’est une question sérieuse. » Le présentateur essayait vainement de reprendre le contrôle.

 

Dar se leva et enfonça les mains dans les poches de sa jupe. « Bien sûr que oui. » Répondit-elle. « Nous utilisons une part importante de nos budgets pour renforcer nos réseaux. » Elle pencha un peu la tête. « Mais pour répondre à votre question, non. »

 

« Non ? »

 

« Non, rien n’est jamais parfait. » Dar secoua la tête. « Vous pouvez mettre en place autant de machines et de mains d’œuvre que vous voulez, il y aura toujours une faille. Il y a trop de données pour que tout soit sous contrôle. »

 

John inclina la tête encore une fois. « Dar a raison. » Dit-il avant de faire une pause. « Bon, bien sûr, Dar a toujours raison et nous le savons tous. »

 

La foule rit de nouveau. Dar répondit avec un sourire plutôt aimable. Elle leva les yeux quand son regard capta quelque chose derrière les spectateurs, la distraction s’avérant être Shari qui avait une conversation animée avec Michelle.

 

Elles se disputaient. Dar haussa les sourcils quand elle fit un geste dans sa direction. Mais Michelle agrippa le bras de Shari et l’entraîna avec elle.

 

Hmm. Le regard de Dar glissa sur la gauche, et elle vit que Kerry tournait la tête dans la même direction.

 

« Mais vous savez, nous avons fait de gros progrès dans ce secteur… laissez-moi vous en montrer quelques uns. » Continua John.

 

« Attendez un minute. » S’exclama un homme trapu dans un costume gris clair. «  J’voudrais bien savoir… hé, madame. »

 

Dar le fixa.

 

« Vous engageriez vraiment un hacker ? » Demanda l’homme. « Je veux dire, c’est une grosse info… si ILS se met à engager des hackers. » Il se tourna et obtint l’accord de ses voisins. En tant que client, je ne sais pas comment je dois le prendre. »

 

« Vous n’avez jamais était piraté ? » Demanda Dar.

 

« Non… je veux dire, pas que je sache. » Répondit l’homme.

 

« Comme si vous alliez leur dire. » La voix de Shari s’éleva au dessus de la foule.

 

Du coin de l’œil, Dar vit Kerry descendre de son perchoir et avancer parmi la foule d’un air furieux et déterminé. Le côté romantique du geste la toucha, et le rire qu’elle étouffa balaya le son de la voix de Shari dans ses oreilles. « Bien sûr qu’on leur dirait. » Dar répondit à la question d’un ton imperturbable. « Mais on n’a jamais eu à le faire. »

 

« Vous n’avez pas répondu à ma question. » Accusa l’homme en gris.

 

« Quelle était votre question ? » Dar renversa les rôles. « Vous me demandiez si j’engagerais quelqu’un qui est délibérément entré dans des systèmes informatiques ? »

 

« Oui. »

 

« Bien sûr. » Répondit Dar.

 

Les autres hommes sur l’estrade s‘écartèrent, mettant une certaine distance entre eux, comme pour se dissocier de cette simple idée.

 

« Mais seulement s’il l’a fait avec succès. » Continua-t-elle. « Je n’engage que les meilleurs. Et c’est pourquoi notre réseau… » Ses yeux parcoururent toute la salle. « N’a jamais été craqué. »

 

« Jamais ? » Laissa échapper John.

 

« Jamais. » Dit Dar avec une certitude tranquille. « Allez. Faites un essai. » Elle lança le défi. « Qui aura assez de tripes pour essayer ? » Elle regarda là où Shari se tenait, mais il n’y avait plus qu’un trou dans la foule maintenant. Kerry avait elle aussi disparu et ça l‘inquiétait.

 

« Je parie que votre chef de

la Sécurité

ne va pas vous aimer. » Murmura John.

 

Dar lui jeta un regard amusé. « Il se lèche les babines d’un tel défi. »

 

« Okay. » Le présentateur tenta de nouveau de reprendre le contrôle de la situation. « Ce changement de sujet peut s’avérer intéressant après tout. »

 

« Très. » Murmura l’homme en gris.

 

Dar se rassit sur son fauteuil et croisa les bras. Puis elle réfléchit. Est-ce qu’elle voulait montrer à Eleanor ce que ça donnait quand on proposait ses services sans la consulter avant ? Elle sentit des regards sur elle, et elle tourna la tête, pas franchement surprise de trouver son ami Peter Quest tout près, l’observant, un sourire sur le visage.

 

Il n’avait pas l’air très inquiet à propos des hackers. Alors que Dar, de son côté, sentait qu’elle avait besoin de voler au secours d’une certaine femme aux yeux verts qu’elle aimait sincèrement.

 

Il était temps de mettre fin à ce débat.

 

* * * * *

 

Il y avait des moments, et c’était l’un d’entre eux, où Kerry maudissait les gènes transmis par sa famille qui l’avait condamnée à être à jamais plus petite que sa compagne. Elle pouvait voir sa proie devant elle, mais elle était bloquée par la dernière ligne des spectateurs en costume, et quand elle arriva enfin, Michelle et Shari avaient disparu.

 

« Purée. » Kerry se dirigea vers les stands, écoutant d’une oreille le commentaire accablant de Dar derrière elle. La discussion sur la sécurité avait mal commencé et ça ne s’arrangeait pas, et sa confirmation à propos du fait qu’ils engageaient des hackers n’allait pas lui faciliter la vie, mais c’était de petits détails.

 

La manière dont Shari avait attaqué Dar ne l’était pas. Kerry fit le tour des allées, cherchant les deux femmes. Quand elle passa devant leur stand, cependant, elle marqua une pause. « Okay, attends une minute. » Se dit-elle. « Qu’est-ce que tu comptes faire au juste quand tu les auras retrouvées Kerrison ? » Demanda-t-elle. « Commencer un combat de chats de gouttière ? Démarrer une bagarre au beau milieu de la salle d’expo ? Ça pourrait faire les gros titres. »

 

« M’dame ? » Un de ses techniciens l’interpella en la voyant attendre dans l’allée. « Vous avez dit quelque chose ? »

 

Kerry soupira. « Rien d’intelligent, non. » Mais ses yeux continuaient de balayer la salle, espérant à moitié trouver ce qu’elle cherchait.

 

« Hé. » Mark apparut. « Dar m’a vendu ! » Il semblait stupéfait. « Tu as entendu ça ? »

 

Kerry se pencha sur le bord du stand. « J’ai entendu. Comme tout le monde. Et je vais passer les deux prochaines semaines à m’expliquer. » Elle vit la foule revenir de la zone de la convention réservée aux débats, et sans même se retourner elle sut que d’une façon ou d’une autre Dar venait dans sa direction.

 

C’était un sentiment vraiment étrange. Pour voir, Kerry tourna la tête, et c’est ce moment que choisit Dar pour apparaître à l’autre bout de l’allée. Elle observa le regard inquiet de sa compagne disparaître pour laisser place au soulagement quand leurs yeux se croisèrent, et elle se sentit un peu penaude quand Dar monta près d’elle sur la plate-forme. « Salut. »

 

« Salut. » Dar jeta un coup d’œil autour d’elle. « Tu vas bien ? »

 

Kerry se racla la gorge doucement. « Si tu veux tout savoir, je n’ai encore aplati personne, non. » Murmura-t-elle dans un souffle. « Bon sang, je me suis déjà sentie mieux. Je pense que tu ferais mieux de me sortir d’ici avant que mes hormones nous mènent droit devant un juge. »

 

« Nan. » Dar sourit. « Je vais t’enfiler un débardeur avec écrit ‘mon garde du corps’ en travers de ta poitrine. » Elle souffla sur une mèche de cheveux qui tombait sur son front. « Okay, je pense que j’ai un peu foutu le bordel, désolée. »

 

« Eh. » Kerry montra Mark, qui étudiait la console dans leur cabine. « La plupart de nos clients ont travaillé avec Mark pendant des années. Ça ne devrait pas prendre trop de proportion. Je m’en occuperai. » Elle posa sa main sur l’épaule de Dar. « Et le temps que je m‘y mette, tu auras développé la nouvelle tendance du recrutement dans le secteur informatique. »

 

Eleanor traversa leur stand à grands pas et s’arrêta quand elle repéra Dar. « Okay, tu as gagné ! » Elle leva les deux mains. « La prochaine fois, je me contenterai de donner des stylos d’ILS pour faire notre pub. »

 

« Dar ! » José arriva en suant de la direction opposée. « Jésus ! Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Dios Mio ! »

 

Dar renifla. « Nous avons attiré l’attention. » Fit-elle remarquer. « Ce n’est pas toi qui disais que toute publicité est bonne à prendre ? »

 

Ils devenaient en effet rapidement le centre d’attention. Leur stand était entouré de spectateurs curieux, tout autant que de clients qui réclamaient leur attention. L’homme en gris s’avança, se dirigeant droit vers Dar.

 

« C’est à ce moment que je m’en vais en vous laissant balayer derrière moi ? » Demanda Dar avec un petit sourire.

 

Eleanor soupira.

 

« Je blaguais. » Dar fit face à la foule et leva les mains. « Okay tout le monde, écoutez-moi. »

 

« Dar… »

 

« C’est bon. » Lui dit sa compagne tranquillement. « Garde un œil sur nos amies, si tu les vois… »

 

« Je dois jouer mon rôle de protecteur des animaux ? » Plaisanta Kerry.

 

Dar se retourna et la considéra avec une expression perplexe. « Tu veux trouver un panda ? »

 

« Un panda ? » (NdlT: Dar fait allusion au WWF - World Wild Fund, société internationale protectrice des animaux dont l’emblème est un panda.)

 

« Oublie. » Dar se tourna de nouveau vers la foule. « Très bien. Mettons tout ceci en perspective, vous voulez bien ? » Elle éleva la voix. « Combien de gens ici pensent que les policiers se conforment toujours au code de la route ? »

 

« Quoi ? » Bafouilla l’homme en gris. « Qu’est-ce qu’on en a à faire ? »

 

« Levez simplement la main. » Dar l’ignora. « Allez. »

 

« Vous pensez vraiment qu’on va faire confiance à quelqu’un qui viole la loi ? » L’homme garda un visage obstinément fermé. « Hein ? »

 

Dar le regarda fixement. « Je suis de Miami. » Lui rappela-t-elle avec un petit sourire. « Nous élisons des criminels. »

 

« Dar. » Eleanor semblait de plus en plus nerveuse.

 

Mark intervint. « Hé, M. T ! » Il salua l’homme en gris. « Comment va votre site web, tout fonctionne comme vous voulez ? »

 

L’homme fronça les sourcils. « Hum… oui, bien, bien, Mark. Écoutez, on en discutera plus tard. Pour le moment, je veux savoir ce qui se passe ici avec les hackers. »

 

Mark se pencha sur la console et baissa la voix. « Hé, M. T ? »

 

Contrarié, l’homme lui jeta un coup d’œil énervé. « J’ai dit… »

 

« C’est moi le hacker. » Mark pointa sa propre poitrine. «  En fait je ne suis que le numéro deux, si vous voyez ce que je veux dire. » Son pouce montra la silhouette de Dar. « Vous êtes entre de bonnes mains. N’en doutez pas. »

 

L’homme en gris écarquilla les yeux.

 

« Okay, alors parlons un peu de la sécurité. » Un autre homme s’avança. « Je me fiche de savoir qui vous engagez. Vous dites qu’on ne peut pas craquer vos systèmes ? Mon site web à été piraté trois fois en deux mois. Dites-moi comment je peux arrêter ça. »

 

« Engagez-nous. » Dar se percha sur le coin du comptoir, laissant ses mains retomber sur sa cuisse. Son commentaire fit naître quelques rires, et elle sourit en réponse. « Sérieusement. C’est beaucoup de travail, et pour un budget fichtrement important. On ne peut jamais arrêter… on n’a aucun moment pour reprendre son souffle, et se dire ‘cool, nous sommes nickel’. »

 

« C’est vrai. » Acquiesça Mark. « Sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous vérifions, revérifions, et encore et encore… on n’arrête jamais nos contrôles. »

 

Kerry se détendit, réalisant que Dar avait la situation sous contrôle. Elle s’adossa au pylône central, laissant échapper un soupir de soulagement silencieux. Et puis soudain, bien évidemment, elle repéra Shari et Michelle aux abords de la foule. Elle plissa les yeux, mais elles semblaient se contenter d’écouter.

 

« Quel cirque. » Eleanor s’appuya contre le pylône à côté de Kerry. « La prochaine fois j’envoie mon assistant. J’irai en croisière à la place. »

 

« Mmh. »

 

« T’sais, c’est sympa de revoir l’ancienne Dar parfois. » Dit la femme plus âgée. « Je suis tout simplement ravie qu‘elle soit avec nous, et pas contre nous. »

 

Kerry soupira. « Moi je serai heureuse quand ces fichues portes se fermeront ce soir et que nous pourrons sortir d’ici. »

 

Eleanor la regarda avec une expression perplexe. « Tu ne te sens pas bien, Ker ? Tu as été grincheuse toute la journée. »

 

Vraiment ? Kerry fronça les sourcils, repensant à sa journée. « Ouais, et bien… » Elle haussa une épaule. « Entre le temps et nos amies là-bas, mon sang-froid s’est fait embarquer par FedEx droit vers l’Alaska au déjeuner. »

 

Eleanor lui tapota l’épaule, puis elle soupira et s’éloigna pour rejoindre José. Kerry observa la scène pendant un moment, puis elle s’assit derrière une des consoles et sourit à un client assez courageux pour passer près de Dar et venir la voir. « Bonjour. »

 

« Bonjour. » L’homme s’assit à côté d’elle et regarda l’écran. Il montrait leur logiciel en action, les énormes épines dorsales qui composaient le noyau de leur réseau. « C’est vraiment impressionnant. »

 

« Merci. » Kerry lui sourit. « C’est une conception incroyable. Il y a une telle redondance que même si on essayait de le mettre en panne, on ne pourrait pas. »

 

« Je parie que ça vous a coûté une petite fortune. » L’homme lui sourit en retour.

 

« C’est vrai, mais il va se rembourser lui-même. » Répondit-elle. « Regardez. » Kerry frappa une commande sur le clavier, coupant un cheminement central du noyau et l’enlevant du réseau. Sans rien d’autre qu’un petit clignotement de lumière verte, le réseau se rerouta de lui-même.

 

« Wow. »

 

Kerry reconstitua le réseau avant que son bipeur ne s‘affole, et observa les itinéraires qui se rétablissaient d’eux-mêmes. « Il est flexible et autonome. C’est un plaisir de l’utiliser. »

 

« Bonjour. » Répéta l’homme, en tendant la main. « Je suis Peter Quest. » Il serra la main tendue de Kerry. « On m’a dit que c’est à vous qu’il fallait que je m’adresse pour parler affaires. C’est vrai ? »

 

Les oreilles de Kerry se redressèrent. « C’est possible. » Dit-elle. « Je suis l’une de ces personnes. Qu’avez-vous en tête ? »

 

Quest sourit. « Laissez-moi d’abord vous demander quelque chose. » Dit-il en s’appuyant d’un coude sur le comptoir. « Êtes-vous partante pour un défi ? Vous pourriez mettre votre nom sur un contrat et entrer en compétition… pour quelque chose qui pourrait être plutôt incroyable ? »

 

Kerry plia les mains. « Qu’est-ce que vous me demandez ? » Le questionna-t-elle. « Est-ce que je peux négocier un contrat pour ILS ? Bien sûr. »

 

« Même si quelqu’un d’autre dans votre compagnie a déjà dit non ? »

 

« Bon. » Kerry se pencha en arrière. « Peut-être. Pourquoi ne me parlez-vous pas de cette histoire, ensuite on pourra en discuter. »

 

Quest hocha la tête, avec un regard satisfait. « C’est tout ce que je demande. » Il se pencha en avant. « Voici l’affaire. »

 

* * * * *

 

A suivre.

 

Posté par bigK à 13:28 - Cible mouvante (Missy Good) - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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