08 novembre 2009
Sorcière, de Gaxé
SORCIERE
De Gaxé
Je quitte l’enceinte du château par une porte dérobée après m’être assurée que personne ne me voit. Le seigneur, mon père, s’entraîne au combat avec ses écuyers. Quentin est là lui aussi. J’ai beaucoup de mal à ne pas aller vers lui, je voudrais me jeter à son cou. Je frissonne en imaginant qu’il me serre contre lui. Je secoue la tête pour me forcer à me reprendre. Pour cela, il faut que je me rappelle la façon dont il m’a ensorcelée. C’est bien le mot. Il a versé un philtre d’amour dans mon verre ! Si Béatrix, ma suivante, ne l’avait pas vu faire, j’aurais cru être sincèrement amoureuse de lui. Malheureusement, le sortilège est puissant. Moi qui le repoussais auparavant, tant à cause de sa bêtise que de sa cruauté et de son esprit belliqueux, je ne peux plus l’apercevoir sans avoir envie de me jeter sur lui. Je n’ai pas oublié ses défauts, mais alors que je ne les supportais pas, maintenant, je passe outre, comme si ça n’avait pas d’importance. Je ne veux pas rester ainsi, il va demander ma main à mon père, et j’accepterai de l’épouser. Je dois trouver une solution.
Le château est dans mon dos, j’avance rapidement. Dès que je suis loin de Quentin, ça va mieux, le sortilège exige apparemment une certaine proximité physique pour être efficace.
Je me dépêche, quand mon père s’apercevra de mon absence, il va organiser des recherches, je dois être arrivée d’ici là. Je fais de grandes enjambées, faisant fi de tous les conseils que ma mère et ma nourrice ont pu me donner en matière de démarche élégante. J’aurais dû prendre un cheval…
La cabane est bien là où je le pensais. Dans la clairière dont on entend souvent parler lors des veillées, isolée au milieu des bois. Je ne suis jamais venue ici, mais au château, tout le monde connaît Naxé, la sorcière. Les serviteurs, les palefreniers, les suivantes la craignent et ne parlent d’elle qu’à voix basse. Je m’arrête un instant. Je suis un peu essoufflée et j’ai peur, elle a vraiment mauvaise réputation. La cabane est en bois, rectangulaire et semble mieux entretenue que je ne l’aurais imaginée. Elle n’est pas très grande, mais il paraît que la sorcière vit seule. Nous sommes en été, aucun filet de fumée ne sort de la cheminée. Je n’entends aucun bruit, peut-être qu’elle n’est pas là. A cette pensée, je suis soulagée, j’appréhende trop de la voir. Et puis, je me souviens de la raison de ma visite, je carre les épaules et j’avance lentement. Je lève la main pour frapper à la porte quand j’entends une voix derrière moi.
-« C’est moi que tu cherches ? »
Je me retourne, elle est debout juste là où je me tenais un moment auparavant. Je frissonne, son aspect n’est vraiment pas rassurant. Grande, brune, elle est entièrement vêtue de noir. Elle porte une espèce de robe qui s’arrête à mi-mollets, sous laquelle on distingue des pantalons d’homme. Ses cheveux tombent sur ses épaules, son teint est pâle, ses yeux d’un bleu limpide, son attitude méfiante. Elle est immobile, attendant une réponse de ma part. J’inspire un grand coup et je lui expose le but de ma visite.
Nous restons dehors pendant toute la conversation, elle ne m’invite pas à entrer, ne me fait pas asseoir, mais elle m’écoute avec attention. Je lui raconte les manigances de Quentin et lui demande si elle peut me délivrer du sortilège. Elle hoche la tête en pinçant les lèvres.
-« Je ne sais pas de quoi était composé ce philtre, ce n’est pas à moi qu’il l’a commandé. »
Je m’affole un peu, je pose une main sur ma poitrine comme pour calmer les battements de cœur que provoque la panique.
-« Tu veux dire qu’il n’y a rien à faire ? Je vais rester amoureuse de cet idiot ? »
Elle fronce les sourcils.
-« Si tu l’appelles ainsi, c’est que tu ne l’aimes pas tant que ça.
-C’est parce que je suis loin de lui, mais dès que nous sommes proches, je ne peux pas lui résister ! »
Je suis de plus en plus affolée. Je veux absolument me débarrasser de cet envoûtement. J’avais placé beaucoup d’espoir en elle, on dit qu’elle est très puissante. Je sors la bourse que j’ai dérobée dans le coffre de mon père.
-« J’ai de quoi payer tes services ! »
Son regard se fait dédaigneux. Elle me dévisage, détaillant mes cheveux blonds, plongeant dans mes yeux verts, descendant sur mon décolleté où elle s’attarde un instant, parcourant toute ma silhouette. Enfin, elle hausse les épaules.
-« Tu n’as qu’à rester loin de lui. »
Je tape du pied sur le sol. Elle ne veut pas comprendre !
-« Son père et le mien sont alliés, si je suis dans cet état là, je vais accepter de l’épouser ! »
Elle sourit dédaigneusement.
-« Tandis que si tu refuses, ton père tiendra compte de ton opinion je suppose. »
Je baisse la tête, elle a raison. De toutes façons, je serais sans doute mariée d’ici à la fin de l’année, que ça me plaise ou non. Je me détourne et repars lentement en direction du château de mon père. Je n’ai fait que quelques dizaines de mètres lorsqu’elle me rappelle.
-« Attends ! » Elle marche vers moi en faisant de grands pas et me regarde de nouveau dans les yeux, très attentivement.
-« Il n’existe, à ma connaissance, qu’un seul moyen de te désenvoûter. »
L’espoir revient en moi, je suis suspendue à ses lèvres. Elle prend son temps, semblant s’amuser de mon impatience. Enfin, elle lâche.
-« Tu seras délivrée quand tu aimeras sincèrement quelqu’un d’autre. »
Le découragement m’envahit une nouvelle fois. Comme si je rencontrais des jeunes gens fréquemment ! Et il faudrait qu’ils soient de bonne famille. Mes épaules se voûtent, je me sens vaincue. Elle se gratte machinalement le front et prononce une phrase si inattendue que je me demande si j’ai bien entendu.
-« Tu n’as qu’à rester avec moi. Tu ne le verras plus, et de temps en temps quelques jeunes hommes ont recours à mes services. »
J ‘en reste bouche bée. Mes yeux s’agrandissent de stupéfaction. Elle se dirige vers sa cabane.
-« Ne réfléchis pas trop longtemps, je pourrais changer d’avis ! »
Je prends ma tête dans mes mains. Rester ici, avec une sorcière ! Ce n’est pas envisageable. Et puis alors que je me remets en marche pour rentrer, l’image de Quentin m’apparaît. Ses cheveux roux trop longs, ses yeux porcins, ses mauvaises manières, son rire gras, son regard lubrique… J’en frissonne de dégoût. J’hésite. Je n’ai jamais vécu ailleurs qu’au château, et cette femme me fait peur. Un long moment, je balance entre ma frayeur et ma répugnance. Et puis je me décide et, pleine d’appréhension, je vais frapper doucement à la porte de la cabane.
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Elle n’est pas si terrible. Ca fait une dizaine de jours que je suis là, et je me sens mieux. Il m’arrive encore d’être sur mes gardes avec elle, mais jusqu’à présent, je n’ai pas à me plaindre de sa manière de me traiter. Le premier jour, elle m’a aidé à installer ma paillasse, m’a indiqué où se trouvaient les objets dont je pourrais avoir besoin, et est sortie jusqu’au soir. Elle a ramené une poule de je ne sais où, s’est installée sur un rondin devant la cabane et a plumé la volaille sans dire un mot. Nous avons dîné en silence. Le logement est très rudimentaire. Une seule pièce, pas très grande. Contre le mur Est, sa paillasse, la mienne se trouve le long du mur Sud. L’ameublement est composé d’une table, d’un tabouret, d’un banc et d’un coffre où elle range ses quelques affaires. La cheminée est large, tenant une bonne partie du mur nord. C’est bien loin du confort du château, mais je m’habitue. Tous les matins, elle m’emmène avec elle et me montre les plantes qu’elle récolte quotidiennement. Ce sont les seuls moments où elle est loquace, elle m’explique comment reconnaître chaque végétal, quelle utilité ils ont.
Ensuite, une fois que nous sommes rentrées, nous étalons notre récolte pour la faire sécher. Parfois, elle fait bouillir d’étranges préparations dans son chaudron, sans jamais me dire à quoi cela servira. Depuis que je suis là, nous avons eu deux visites. D’abord, une mère qui amenait son enfant mordu par un animal, sans doute un renard. Naxé a examiné l’enfant, a appliqué une de ses préparations sur la plaie et a marmonné quelques paroles cabalistiques. La mère est repartie après l’avoir payée avec un plein panier de victuailles. Elle était visiblement soulagée de s’en aller. Le deuxième visiteur m’a beaucoup plus inquiété. C’était le capitaine de la garde de mon père. Je me suis dissimulée dans un coin alors qu’il interrogeait Naxé d’un ton autoritaire. Elle lui a calmement répondu qu’elle ne savait même pas qui j’étais. Il a voulu entrer dans la cabane, elle lui a dit que c’était à ses risques et périls. Il a pâli, a fait demi-tour et est parti sans demander son reste.
Souvent, elle me regarde, comme si je l’intriguais. Ce soir n’est pas différent. Je débarrasse la petite table sur laquelle nous prenons nos repas. Elle me fait signe de m’asseoir sur le tabouret en face du banc où elle est elle-même installée. Elle lève un sourcil et me sourit.
-« Ne regrettes-tu pas ta vie au château ? »
Sa question me surprend, j’espère qu’elle ne va pas me renvoyer chez moi, juste quand je commence à m’habituer à la vie avec elle. Et puis surtout, je ne veux pas revoir Quentin. Je secoue la tête de gauche à droite.
-« Non. J’ai eu du mal les premiers jours, mais maintenant, ça va. Est-ce que ma présence te dérange ? «
Elle sourit une deuxième fois, c’est plutôt rare de sa part et ça me rassure un peu.
-« Non, tu ne me gênes pas. Au contraire, j’apprécie ta compagnie Gabrielle. »
Elle n’en dit pas plus mais ne me lâche pas du regard. Je discerne une certaine chaleur dans ses yeux et j’aime bien ça. Je me sens sourire moi aussi. Nous restons longtemps comme ça, sans rien dire. Elle finit par se lever et sort en me faisant signe de la suivre. Dehors, elle me montre le ciel. Je lui dis que c’est joli, et pour la première fois je l’entends rire.
-« Ce n’est pas pour ça que je t’ai montré les cieux. Je vais t’apprendre les étoiles. »
Elle me montre la voie lactée, la grande ourse… Elle m’enseigne ce qu’elle sait du cosmos.
A partir de ce soir là, nos relations ont changé. Comme si petit à petit, elle abandonnait sa méfiance. Elle me parle davantage, m’explique comment elle prépare ses onguents, ses pommades… Nous avons enfin des discussions. Je lui décris la vie au château, les longues veillées à écouter les récits guerriers des soldats qui reviennent de campagne, les après-midi passées à apprendre la broderie, les rares fêtes égayées par les chants des troubadours, je lui raconte le jour où un montreur d’ours s’est présenté aux portes du Château… Elle m’écoute toujours avec attention. Et puis, au fil des jours, elle me fait quelques confidences. Elle me parle de sa mère qui l’a élevée seule. C’est elle qui lui a transmis ses connaissances en matière de botanique et son don pour guérir. Elle vient d’une région à l’Est, elle a marché plusieurs jours pour venir ici. Elle me relate son arrivée dans cette clairière, la construction de la cabane, de ses propres mains. Je lui demande pourquoi elle n’est pas restée dans sa région d’origine, elle ne répond pas et me parle d’autre chose. Malgré tout, j’aime beaucoup ces conversations, et j’ai l’impression qu’elle les apprécie elle aussi.
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C’est Quentin, j’en suis sûre ! Même de loin, je le reconnaîtrais entre mille. Je sens mon cœur battre plus fort. Je me précipite dans la cabane, elle relève la tête en m’entendant entrer. Je lui désigne les cavaliers qui approchent, par la porte entrebâillée. Je me tords les mains d’angoisse. S’il vient ici, je vais courir à sa rencontre, je le sais. Elle me dévisage d’un air contrarié puis va chercher une corde et me ligote. Les chevilles d’abord, les poignets ensuite. Elle m’allonge sur ma paillasse et me bâillonne avec un chiffon.
-« Pour que tu ne l’appelles pas. »
Puis, elle fait quelque chose que je n’attendais vraiment pas. Elle presse brièvement ses lèvres sur le bâillon, juste à l’emplacement de ma bouche. Elle se détourne ensuite vivement et va à la rencontre de Quentin et de ses suivants.
Je ne les vois pas mais je les entends. Elle parle avec ce ton désagréable qu’elle sait employer lorsqu’elle veut impressionner. Ca doit marcher parce que la voix de Quentin n’est pas très assurée bien qu’il essaie de paraître sûr de lui et autoritaire.
-« Sorcière ! Je recherche ma bien aimée, dis-moi où elle se trouve !
-« Comment le saurais-je ?
Je me tortille sur ma couche, Je tire sur mes liens mais ils sont serrés et je n’arrive pas à me libérer. Je pousse un grognement de frustration, il faut que je rejoigne Quentin, je veux le prendre dans mes bras, l’embrasser… A cette pensée, je cesse mes mouvements. Il me semble sentir de nouveau le contact des lèvres de Naxé au travers du chiffon. Ce souvenir me trouble tant que j’en oublie mon envie de retrouver mon « amoureux. »
-« Ne me mens pas Sorcière ! Tu pourrais te retrouver sur le bûcher !
-« Quel intérêt aurais-je à dissimuler une pucelle ? Ou à contrarier un puissant seigneur comme toi ? »
De là où je suis, je discerne parfaitement l’ironie, mais ce n’est pas le cas de Quentin. Je l’entends rajuster son heaume et faire faire demi-tour à son destrier. Il lance encore :
-« Tu as de la chance, je n’ai pas de temps à perdre avec une manante telle que toi ! »
Il tente de paraître méprisant, mais je distingue le soulagement dans sa voix alors qu’il commence à s’éloigner. Naxé revient dans la cabane en ricanant. Elle défait mes liens, retire le bâillon et retourne vaquer à ses occupations.
Pendant plusieurs jours je cherche une occasion d’évoquer ce « presque baiser », je voudrais comprendre ce qui l’a poussée à faire ça. Ca me perturbe, je me rends compte que j’y pense beaucoup. De son côté, elle ne parle plus de ce jour là, ni de la visite de Quentin, ni de rien d’autre. Notre vie reprend son cours habituel, pourtant je sens que quelque chose la tracasse.
Lorsque je me décide à l’interroger, elle me répond qu’il nous faut envisager sérieusement de partir nous installer ailleurs. D’après elle, nous sommes trop proches du château et de ses occupants, un jour ou l’autre, je pourrais les rencontrer par hasard, à moins de rester constamment cloîtrée ici. Elle a raison, et je devrais être contrariée aussi par cette perspective, mais je n’ai retenu qu’une seule chose. Elle n’a pas évoqué mon départ, mais le nôtre ! Le soir venu, nous en discutons sérieusement et nous tombons d’accord sur le fait que la belle saison est le meilleur moment pour prendre la route. Puisque nous sommes justement en été, nous devons donc préparer notre départ le plus tôt possible.
Il lui faut moins d’une semaine pour se procurer une charrette et un cheval, sans doute auprès de personnes à qui elle a rendu service un jour où l’autre et qui la craignent trop pour lui refuser quoi que ce soit. Nos affaires sont vite empaquetées et nous nous en allons une dizaine de jours après la visite de Quentin. Nous n’avons pas de destination précise, nous nous dirigeons seulement vers le sud. Le voyage est long, environ un mois, mais il nous permet de nous connaître de mieux en mieux. Naxé est vraiment une femme surprenante, pleine de ressources. Elle sait chasser, utilisant son arc mieux que beaucoup de soldat que j’ai pu voir s’entraîner au château, elle sait pêcher, faire de la vannerie, et bien sûr, elle connaît les plantes et les baies comestibles, ce qui nous permet de nous nourrir sans problème durant tout notre périple. J’apprends beaucoup à son contact, et j’apprécie sa compagnie un peu plus chaque jour.
Un matin, nous arrivons enfin dans une région qui semble lui convenir. Elle arrête la charrette et se tourne vers moi, le visage très sérieux.
-« Il y a un village, non loin d’ici. Tu pourras certainement t’y installer et peut-être rencontreras-tu un jeune homme à ton goût. »
Elle reprends les rênes et fait mine de faire repartir le cheval mais je l’arrête en posant ma main sur son bras.
-« Je n’ai aucune envie de m’installer dans ce village, ni dans aucun autre d’ailleurs, Et je ne veux pas, non plus, trouver de compagnon. »
Elle paraît étonné de ma réponse et hausse un sourcil interrogatif. Je détourne le regard et je baisse la voix pour ajouter.
-« Je préférerais rester avec toi. »
Je relève les yeux et je vois distinctement la petite étincelle dans les siens. Même si elle essaie de me le cacher, je sais que ma réaction lui a fait plaisir. Pourtant, elle prend son ton le plus bourru pour me répondre.
-« Gabrielle, si tu restes avec moi, ça ne t’attirera que des ennuis. Où que j’aille, les gens finissent toujours par avoir peur de moi et de mes connaissances, qu’ils prennent pour des pouvoirs maléfiques. Tu seras bien plus tranquille au village. »
Je hausse les épaules et cette fois je la regarde bien en face.
-« Je préfère avoir des ennuis avec toi que d’être tranquille sans toi. » Je soupire et pose mes mains sur ses épaules.
-« Moi aussi j’avais peur de toi au début, mais j’ai appris à te connaître et… »
Je ne finis pas ma phrase, c’est trop difficile. Je n’ai jamais oublié le « presque baiser », j’y pense même de plus en plus souvent. Même si ça ne s’est jamais renouvelé, elle a parfois eu des regards et des gestes tendres envers moi. Des caresses sur la joue, dans les cheveux, son bras sur mon épaule, qui me donnent l’espoir qu’elle éprouve pour moi tout ce que je ressens moi-même pour elle, bien que dans mon esprit, je ne mette aucun mot dessus. Tout ce que je sais, c’est que je veux absolument rester avec elle. J’ai toujours les yeux dans les siens, et je tente de faire passer les mots que je ne parviens pas à dire dans mon regard. Elle se trouble et détourne la tête en murmurant.
-« Tu n’es pas raisonnable…
-Je n’ai pas envie de l’être. »
Mon obstination lui arrache un sourire. Elle secoue la tête de droite à gauche et me prend dans ses bras.
-« Tu veux vivre avec une sorcière ? Tu prends des risques, toi qui étais, il n’y a pas si longtemps, fiancée à un jeune seigneur. »
L’évocation de Quentin me fait grimacer. Je n’éprouve rien pour lui, il est bien trop loin de toutes façons, mais je me souviens de la solution qu’elle avait évoquée ce jour là.
-« Je crois que si je revoyais mon « fiancé » aujourd’hui, il ne me ferait plus aucun effet. »
Elle passe son index sur ma mâchoire d’abord, sur mes lèvres ensuite.
-« Vraiment ? Tu en es bien sûre ?
-Oui, j’en suis certaine. »
Elle sourit largement et pose un petit baiser sur ma pommette. Je passe mes bras autour de son cou, me rapproche encore plus d’elle et je murmure dans son oreille.
-« Il n’y a aucun doute là-dessus. Je n’ai jamais été aussi sûre de quelque chose de toute ma vie. »
Elle m’embrasse très légèrement sur la bouche puis reprend les rênes du cheval.
-« Allons chercher un endroit où construire notre cabane ! »
17 octobre 2009
Histoire de Leynax, de Gaxé
Merci à Prudence pour son aide.
HISTOIRE DE LEYNAX
PREMIERE PARTIE
Chapitre 1 :
Ce monde n’est pas fait pour moi, je ne peux plus le supporter. Je ne veux pas de la destinée toute tracée qui est la mienne sous prétexte que je suis née fille.
Je regarde autour de moi, tout cela me dégoûte. Ces murs blancs immaculés, ces grandes pièces toutes identiques les unes aux autres, et les murs tout autour, hauts, si hauts.
Les hommes disent qu’il n’y a rien d’autre qu’un immense désert par delà la muraille, mais je ne les crois pas. Certains passent de très longues périodes de l’autre côté, et même s’ils ne racontent jamais rien, je devine qu’ils n’y resteraient pas de longs mois si ça ne présentait pas un minimum d’intérêts.
Je vais avoir seize ans le mois prochain et je quitterai le quartier des jeunes filles pour rejoindre celui des femmes. Les quelques femmes âgées qui s’occupent de nous et de tous les enfants de sexe féminin, nous ont expliqué ce qui se passait dans le quartier des femmes, et je ne veux pas y aller.
Je sais que les autres filles de mon âge ne me comprennent pas, elles rêvent toutes de changer de quartier, de passer parmi les adultes. Mais moi, il n’est pas question que je passe ma vie à attendre l’arrivée des hommes et à servir à leur plaisir jusqu’à ce que je sois trop vieille pour ça, ne connaissant de la vie que ce qu’ils veulent bien nous en montrer. Non, je veux voir par delà les murailles, je veux connaître autre chose que cette existence morne et pleine d’ennui, et je veux découvrir ce que le monde recèle.
J’ai tout préparé méticuleusement. Depuis plusieurs semaines, j’ai discrètement rassemblé tout ce qui pourrait être utile à la réalisation de mon projet. C’est aujourd’hui le grand soir. J’enfile le pantalon de toile noir et la chemise bleu marine que j’ai dérobés à la buanderie parmi les vêtements masculins. Mes cheveux noirs sont retenus par un foulard de couleur sombre, la seule touche de couleur sur toute ma silhouette provient du bleu de mes yeux. J’inspire profondément et je mets le sac à dos sur mes épaules. Son poids me fait grimacer, mais je sais qu’il va rapidement s’alléger au fur et à mesure que je consommerai les provisions que j’ai amassées.
Bien que ce soit la fin du printemps, le ciel est nuageux, ce qui m’arrange tout à fait. Je connais si bien les lieux que je n’ai pas besoin de lumière pour savoir où je me dirige. Je longe le mur Est, tournant le dos au grand portail de fer forgé qui ferme l’accès à la « résidence. »
J’ai étudié les mouvements de la garde, me relevant chaque nuit pour mieux les observer. Je connais l’heure à laquelle leur vigilance diminue, j’ai longuement repéré les lieux, profitant de chaque promenade dans les jardins et je n’ai aucune hésitation, avançant d’un pas sûr vers l’arbre qui me permettra de franchir les murs.
Malgré ma haute taille, je suis obligée de sauter très haut pour attraper la branche la plus basse, mais je me suis préparée physiquement aussi. Bien sûr, le sport nous est interdit, mais les cours de danse peuvent donner des résultats presque identiques.
Il me faut beaucoup d’efforts, mais je parviens à atteindre les branches du vieux chêne. Ensuite, c’est plus facile, grimper, aller le plus près possible du mur et sauter. L’atterrissage est difficile, il y a presque cinq mètres, mais j’ai prévu cela aussi et j’effectue un roulé boulé parfait.
Je prends un moment pour observer les alentours, ce qui me permet de constater que je ne me trompais pas, Ils nous mentent constamment. Pas de désert, juste une large bande de terre vide de toute végétation, et plus loin, à peine visible dans l’obscurité de la nuit, des arbres, serrés les uns contre les autres. Je n’en ai jamais vu qu’en photo, mais je reconnais sans peine une forêt.
C’est le moment le plus délicat, il s’agit de traverser ce no man’s land large d’au moins trois cents mètres sans me faire repérer. Je prends une profonde inspiration, je jette un coup d’œil vers le ciel en priant que la lune ne choisisse pas de se montrer juste maintenant, et je m’élance. Je cours le plus rapidement possible, pliée en deux en maintenant mon sac à dos sur mes épaules. Je ralentis à peine en pénétrant sous le couvert des arbres et je poursuis ma course un long moment avant de m’adosser enfin contre un large tronc afin de reprendre mon souffle.
Je lève le regard vers le ciel et la cime des arbres. Je n’ai pas de plan précis pour la suite, après tout je n’avais aucune idée de ce que j’allais trouver une fois la muraille franchie. Juste m’éloigner, le plus rapidement possible. Je ne sais pas ce qu’ils vont faire en constatant ma disparition, personne ne s’est jamais échappé, du moins à ma connaissance. Peut-être partiront-ils à ma recherche, peut-être pas. Je hausse les épaules et je me mets en marche, avançant vers le Sud au hasard.
Chapitre 2 :
La première journée est éprouvante. Je marche le long d’un ruisseau, écrasant les fougères et les herbes sèches sous mes bottes, je n’ai pas dormi de la nuit mais je ne veux pas m’arrêter d’avancer. Je grignote des biscuits et des fruits secs sans cesser ma progression en ignorant les protestations douloureuses de mes jambes absolument pas habituées à produire un effort aussi long. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que je me décide enfin à faire une halte.
Je m’installe non loin d’un ruisseau, hésitant à faire du feu par peur que la fumée n’attire mes éventuels poursuivants. Et puis je m’allonge sur le sol en soupirant, la nuit est belle, la température douce, je n’ai rien à faire cuire, alors…
J’ai beaucoup de mal à trouver le sommeil malgré la fatigue. Je me remémore tout ce que je sais du monde et qui m’a été raconté par une des vieilles femmes qui s’occupaient de nous et qui le tenait elle-même de sa grand-mère puisqu’à l’époque les enfants connaissaient leurs ascendants.
Les yeux fermés, je me tourne sur le sol dur, faisant bruisser quelques feuilles sèches sous mon corps. D’après ce que je connais, la grande catastrophe a eu lieu durant l’année 2587, le monde tel qu’il était a été dévasté. Les quelques humains survivants de la région se sont organisés et ont construit une ville fortifiée pour se mettre à l’abri des brigands et des voleurs qui ont vite pullulés à ce moment là. Au fil du temps, cette ville est devenue la « résidence. » Les hommes ne racontaient rien de plus. Mais la vieille femme, elle, m’a relaté une histoire bien plus complète. D’abord, elle m’a appris que la catastrophe était le fait de l’humanité, sans doute à cause d’une technologie mal maîtrisée lors d’une guerre, ensuite et surtout, elle m’a parlé des conditions de vie d’autrefois.
Selon cette vieille nourrice, l’organisation sociale était très différente, en tous cas dans les pays occidentaux. Je me souviens de la stupéfaction que j’ai éprouvée lorsqu’elle m’a affirmé qu’à cette époque les femmes avaient la possibilité de vivre leur vie comme elles l’entendaient. Je n’ai plus cessé de chercher des renseignements à ce sujet. Dans les bibliothèques notamment, en lisant les rares ouvrages antérieurs à la catastrophe qui avaient été préservés, mais aussi les autres, ceux écrits par la suite par les rares écrivains de chez nous. Je n’ai pas appris grand-chose de plus, mais le peu que je sais m’a suffit pour tirer une ou deux conclusions. La première, c’est que les relations entre la résidence et les autres survivants éventuels sont inexistantes, et la seconde, qui découle de la première, c’est que rien ne dit que la société humaine s’est organisée de la même manière ailleurs. Enfin, s’il y d’autres gens évidemment. Petit à petit, l’idée de m’échapper a fait son chemin dans mon esprit, passant du rêve un peu utopique à un projet bien préparé, puis à l’exécution de mon petit plan d’évasion.
La fatigue me rattrape et je finis par m’endormir en rêvant d’un monde différent de celui dans lequel je suis née.
Je marche lentement, rien ne me presse. Mais je marche constamment m’éloignant chaque jour un peu plus des lieux où j’ai passé toute mon existence jusque là. Je n’éprouve aucun chagrin, pas le plus petit pincement au cœur en songeant à celles et ceux que j’ai laissés derrière moi. Pour la plupart, ils m’étaient pratiquement indifférents. La seule personne qui avait mon affection était la vieille femme qui me parlait parfois du passé. Mais elle a quitté ce monde deux mois avant mon évasion. Avec elle a disparu la seule raison qui aurait pu me pousser à rester.
Chaque soir, malgré la fatigue de la journée, je fais des exercices physiques. Je soulève des cailloux de plus en plus gros, je m’accroche aux arbres et j’essaie de soulever mon corps à la force des bras, je fais des abdominaux aussi. J’y gagne beaucoup de courbatures, mais petit à petit, je façonne mon corps, le rendant plus fort, plus endurant. Comme mes provisions sont épuisées et qu’il faut que je chasse, je me suis fabriqué un arc et une canne à pêche. Je m’entraîne au tir aussi souvent que je le peux, c’est difficile et je manque souvent ma cible, mais je fais des progrès au fil des jours.
Je n’ai croisé personne depuis plus de cinq semaines que je suis partie et je commence à me demander si d’autres humains peuplent la planète. Je ne prends plus aucune précaution pour me cacher lorsque je marche ou le soir en me couchant. Ma surprise est donc totale quand, un matin, J’ouvre les yeux pour voir un groupe d’hommes qui m’entoure.
Ils n’ont pas l’air agressif, mais je suis méfiante et je me lève d’un bond, prenant immédiatement une position de défense qui les fait sourire. Ils sont cinq, à me dévisager avec curiosité un petit instant. Et puis l’un d’eux s’approche lentement et prononce quelques mots que je ne comprends pas. Je recule d’un pas, il a un petit sourire et me fait signe de les suivre. J’hésite un peu, je n’ai aucune raison de leur faire confiance, mais finalement, je leur emboîte le pas. Après tout, c’est là l’occasion rêvée de voir comment ça se passe ailleurs.
Nous marchons lentement, ils avancent devant moi sans plus se préoccuper de moi, jusqu’à ce que nous arrivions à une petite clairière. Là, adossées à un énorme rocher, une quarantaine de maisons de bois sont groupées.
J’ouvre grands les yeux, je n’ai jamais vu d’autres habitations que celle où je suis née, et ce que je vois devant moi ressemble beaucoup à un village de l’antiquité. Quelques personnes regardent vers nous, des hommes, mais aussi des femmes et des enfants. Sur ma gauche, un enclos retient quelques poules caquetantes, un petit garçon joue avec un chien, en face de moi, un groupe de jeunes filles assises en train de coudre à l’ombre d’un arbre bavarde, plus loin, d’autres personnes sont réunies autour de ce qui semble être un four…
Je reste sans bouger à observer ce qui paraît être des scènes tout à fait ordinaires, lorsque l’homme qui m’a parlé tout à l’heure me tapote l’épaule puis me fait signe de le suivre. J’acquiesce du menton et il m’amène auprès d’un vieil homme installé sur un banc devant une des cabanes.
Le vieillard discute un instant avec l’homme qui m’a guidée jusqu’ici, son regard vient ensuite se poser sur moi et il se lève pour venir à ma rencontre. Il est moins grand que moi et son dos voûté le fait paraître encore plus petit, son crâne chauve luit à la lueur du soleil, mais son sourire édenté est amical. Il me tend une main et je la prends pour la lui serrer délicatement. Et puis, il commence à me parler dans ma langue.
-« Bonjour, jeune fille. Viendrais-tu de la Résidence ? »
Mon étonnement doit se voir sur mon visage car il se met à rire doucement. Il me désigne ensuite le banc qu’il vient de quitter, nous nous asseyons côte à côte et je lui raconte mon périple.
Nous parlons longtemps, le vieil homme et moi. Il me relate brièvement son arrivée ici, alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Comme moi, il s’est évadé pour échapper à l’atmosphère étouffante de la résidence. Evidemment, c’était plus facile pour lui dans la mesure où les hommes peuvent sortir comme bon leur semble, mais il n’était pas plus habitué que moi à se débrouiller tout seul et a connu quelques mésaventures avant de finalement s’installer. Il m’explique aussi la manière de vivre du village. Je découvre une organisation bien différente de celle de la résidence. Ici, chacun a les mêmes droits et devoirs, que l’on soit homme ou femme.
Ce n’est qu’au bout de plusieurs heures de discussion que mon nouvel ami, Zorn, se relève et me prend par le bras pour me guider vers le centre du petit village. Là, sur la place, les habitants sont réunis et s’apprêtent à partager le repas qui a été préparé par quelques-uns.
Je sens quelques regards curieux posés sur moi alors que nous nous joignons à eux jusqu’à ce que le vieillard se tourne vers moi et m’interroge du regard en disant :
-« Je dois te présenter, mais tu ne m’as pas donné ton nom. »
Je m’avance d’un pas, lance un regard à la ronde et prononce d’une voix forte.
-« Mon nom est Leynax ! »
Mon initiative fait sourire Zorn, il se met à mes côtés et articule lentement quelques paroles que je ne comprends pas mais dont je devine qu’il s’agit de ma présentation. Après cela, plusieurs personnes m’approchent et viennent me donner une petite tape sur l’épaule ou simplement me sourire. Enfin, une femme d’une quarantaine d’années me tend une écuelle remplie d’une sorte de ragoût odorant et appétissant puis me désigne une place sur un banc. Je m ‘assieds sans hésiter.
Chapitre 3 :
C’est le chant du coq qui me tire du sommeil. J’ouvre les yeux en baillant, puis je m’étire en prenant garde de ne pas réveiller Rosa, encore endormie à mes côtés. Elle grogne et remue un peu mais ses yeux restent bien fermés. Je me lève sans bruit, me passe un peu d’eau sur le visage, m’habille, attrape une pomme au passage, puis sort de notre petite cabane.
Comme souvent, je suis une des premières levées, je marche lentement en savourant le calme de l’instant. Bientôt, le village s’emplira de bruits de toutes sortes, cris des enfants, heurts des casseroles et de la vaisselle pour les préparatifs des petits déjeuners, bavardages des femmes qui vont s’occuper de la volaille…
Je me dirige vers l’enclos des chevaux, derrière la cabane de Zorn en croquant dans ma pomme et en repensant à l’année qui vient de s’écouler.
Je me suis tout de suite sentie à l’aise au milieu des gens simples et bienveillants qui vivent ici. Dès le premier matin, j’ai intégré le groupe des chasseurs, je ne voulais surtout pas rester cantonnée au village à cultiver la terre ou à effectuer les travaux traditionnellement destinés aux femmes. Zorn l’a bien compris et m’a accompagnée lors des premières sorties. J’ai rapidement fait des progrès, dans tous les domaines. Le piégeage, le tir à l’arc, le pistage…
Par la suite, j’ai appris à me battre à l’épée. Là encore, mon vieil ami m’a été d’une aide précieuse pour les premières leçons, notamment en me servant d’interprète. C’est là que j’ai rencontré ceux qui sont devenus mes deux meilleurs amis, Jaffé et surtout Zélar qui m’a servi de maître d’armes.
Je souris et j’allonge mes jambes devant moi en appuyant mon dos contre les barrières de l’enclos. Je me suis avérée très douée dans le maniement des armes, à tel point qu’en moins d’une année je suis devenue la meilleure épéiste du village.
L’entraînement est le moment que je préfère dans la journée. Nous commençons après la chasse, en général dans le courant de l’après midi, mais il arrive que nous nous laissions emporter par notre enthousiasme et que la séance se poursuive bien après la tombée de la nuit. Ces soirs là, une jeune fille nous amène un repas froid.
Pendant mes premières semaines ici, alors que j’avais encore du mal à m’exprimer dans la langue locale, la nourriture nous était toujours amenée par la même jeune fille, une petite brune au sourire charmeur et aux yeux noisettes qui restaient très souvent pour regarder l’exercice, même lorsqu’il se terminait très tard. Et puis, un soir, elle m’a abordée alors que nous terminions enfin la séance. Elle n’a pas dit un mot, m’a juste prise par la main et m’a entraînée vers sa cabane, puis dans sa couche. Depuis, sa cabane est devenue la notre, et nous ne nous sommes plus quittées.
J’inspire profondément, respirant les senteurs de la nature autour de moi lorsque Zorn vient me rejoindre. Il me salue d’une petite tape sur l’épaule et s’adosse lui aussi à la barrière. Je lui souris moi aussi avant de retourner à ma rêverie alors que les chasseurs arrivent près de nous les uns après les autres.
Je me suis attachée à Rosa. Avec son éternel sourire, sa manière un peu maternelle de toujours veiller à prévenir mes moindres désirs, sa douceur dans ses gestes comme dans sa voix, et cette étincelle dans ses yeux à chaque fois qu’ils se posent sur moi, elle a réussi à toucher quelque chose en moi. Je l’aime beaucoup et je me vois très bien passer ma vie à ses côtés, même si je suis parfois un peu déçue de ne pas ressentir la même exaltation que celle décrite dans les romans à l’eau de rose dont on nous abreuvait à la résidence.
Le groupe de chasseur est enfin au complet, je secoue la tête pour chasser ma rêverie et me dirige vers Arko, la jument que je monte régulièrement et que je considère comme la mienne. L’équitation aussi a été une nouveauté pour moi, mais là encore, je n’ai pas eu de problème pour apprendre, comme si j’étais née pour mener exactement ce genre de vie. De plus, Arko et moi nous entendons à merveille, une véritable complicité existe entre nous.
Zorn discute quelques instants avec Jaffé qui va diriger la chasse aujourd’hui, puis se recule alors que nous montons tous en selle. Nous traversons le village au pas, j’aperçois Rosa qui m’envoie un baiser du bout des doigts depuis le seuil de notre cabane, je lui réponds joyeusement d’un signe de la main. Nous quittons le village alors que je songe une fois de plus à la chance que j’ai eu d’arriver ici et de pouvoir m’y installer.
La journée a été plutôt bonne. Nous avons pisté une horde de sangliers et nous retournons vers le village avec de quoi nourrir tout le monde pendant au moins trois jours. Juchée sur Arko, je soupire d’aise. Les journées mornes et monotones passées à la résidence semblent bien loin. Je souris en songeant avec plaisir à la séance d’entraînement pendant laquelle je pourrai une nouvelle fois montrer mes talents, puis à la délicieuse soirée que je passerai avec Rosa. Perdue dans ces agréables pensées, je sursaute en sentant la main de Zélar se poser sur mon épaule.
Il tend le bras dans la direction du village, m’indiquant une colonne de fumée.
Nous n’avons pas besoin de parler, un regard suffit pour que chacun comprenne ce que l’autre pense. Jaffé, qui a vu la même chose que nous, se dresse sur ses étriers et fait un geste, Nous partons tous au galop.
Je n’avais jamais rien vu de tel. Partout où se pose le regard, il ne trouve que destruction. Les cabanes sont toutes en feu et le sol est jonché de cadavres. Quelques survivants errent dans le village, si hébétés qu’ils ne semblent même pas nous reconnaître. Arko, rendue nerveuse par la fumée renâcle et je me laisse glisser à terre, promenant des yeux affolés tout autour de moi. Je vois Lia, une de mes voisines, sangloter sur le sol en serrant un de ses enfants couvert de sang dans ses bras, mais je ne m’arrête pas près d’elle. Je marche lentement, la respiration courte et les bras ballants. Je suis si choquée que je ne songe pas à aider qui que ce soit, me dirigeant vers ma cabane en sentant la terreur s’insinuer en moi. Mon pied heurte un objet sur le sol et je baisse les yeux. Je sens la bile remonter au fond de ma gorge et je ne peux empêcher le flot de passer au travers de mes dents serrées.
Je reste de longues minutes ainsi, à essayer de reprendre mon souffle entre les spasmes des vomissements, sans pouvoir lâcher du regard la tête sans corps de Zorn, posée à terre. Des larmes coulent sur mes joues sans même que j’ai aie conscience, je tombe à genoux et je reste prostrée pendant ce qui me paraît durer une éternité.
Ce sont les cris des autres chasseurs qui me font lever la tête. Comme moi, ils font de macabres découvertes et réagissent à leur manière, certains s’effondrent en pleurant alors que d’autres hurlent de rage. J’essaie de me ressaisir tant bien que mal, me remet debout et recommence à marcher en direction de ma cabane.
Je suis encore à une dizaine de mètres lorsque je la vois. Elle est couchée sur le dos la tête penchée sur l’épaule dans un angle impossible qui indique sans aucun doute une nuque brisée. Je pose une main sur ma bouche et je cours près d’elle, me laissant tomber sur le sol pour prendre son corps dans mes bras. Son chemisier et sa jupe sont déchirés, des traînées de sang maculent ses cuisses, son visage porte d’innombrables marques de coups.
Je la serre contre moi, en répétant son prénom tout bas.
J’entends vaguement la voix de Zélar qui donne des directives, il me semble aussi apercevoir dans ma vision périphérique des silhouettes qui s’agitent pour éteindre l’incendie, mais je n’ai pas vraiment conscience de tout cela. Je berce doucement le corps de Rosa en lui murmurant le « je t’aime » que je ne lui ai jamais dit de son vivant et qu’elle aurait tellement aimé entendre.
Lorsque mes larmes cessent enfin de couler, je me lève, gardant le corps de Rosa contre moi, et je siffle jusqu'à ce qu’Arko me rejoigne. Je pose le cadavre de ma compagne sur l’encolure de ma jument puis grimpe sur la selle et pars à la recherche de Zélar.
Je jette un regard autour de moi, les feux sont éteints, les survivants sont regroupés et tentent de se soigner et de se soutenir les uns les autres. Mon ami se trouve au milieu de ce qui reste du village. Avec quelques autres, ils rassemblent les corps des villageois, laissant ceux des quelques assaillants qui ont péri épars. Je m’approche de lui, juchée sur ma monture.
-« Qui a fait ça ? »
Il lève les yeux vers moi et je frémis en le voyant. Son visage est livide, ses larmes ont laissé des traces dans la poussière qui le recouvre et ses yeux habituellement rieurs sont vides. Il secoue la tête et porte une main à son front.
-« Je ne sais pas, Leynax. Je verrai ça plus tard. Pour l’instant, il faut soigner, et nettoyer, et réparer, et s’occuper des obsèques… »
Sa voix se brise, il chancelle et s’appuie contre Arko pour retrouver son équilibre. Sa main effleure le corps posé devant moi et il murmure.
-« C’est Rosa ? »
Je serre les dents, je ne veux plus pleurer. Je prends quelques secondes avant de répondre.
-« Oui. Je vais m’occuper d’elle. » Je m’interromps, songeant à partir sans rien dire, mais je me ravise. Zélar est un bon ami, et il n’est pas nécessaire de lui faire encore plus de peine.
-« Je pars, et je ne reviendrai sans doute jamais. »
Il se recule brusquement et fait un geste de négation.
-« Pourquoi ? Nous avons besoin de toi ici. Tu ne peux pas nous laisser après une telle catastrophe ! »
Je me frotte le visage en soupirant.
-« Je trouverai ceux qui ont fait ça, et je vengerai le village… » Je baisse la voix. « Je vengerai Rosa. »
Zélar me fixe un petit moment comme s’il n’avait pas compris un seul mot de ce que je viens de dire, puis pose une main sur ma jambe, à hauteur de son visage.
-« Ne fais pas ça, c’est stupide. Je ne sais pas qui c’était, mais apparemment, ils étaient nombreux, et féroces. » Il cesse de parler un instant, semblant essayer de rassembler ses idées et poursuit.
-« Tu ne peux pas lutter contre des gens comme ça, ils ne feraient qu’un bouchée de toi. Réfléchis, Leynax ! Il y a un an de ça, tu n’avais jamais tenu une épée, tu ne t’étais jamais battue… C’est vrai que tu es douée, mais là tu ne feras pas le poids. »
Il resserre sa prise sur ma jambe.
-« Reste. Nous avons besoin de toi, c’est chez toi ici. Tu ne peux pas partir. Nous devons nous serrer les coudes. »
Il essaie d’être convaincant, mais ses paroles ne m’atteignent pas. Je promène un regard dégoûté sur ce qui reste du village et je hausse les épaules.
-« C’était chez moi, oui. Mais maintenant…. »
Je tire sur la bride d’Arko et je tourne le dos à Zélar, m’éloignant lentement sans un regard en arrière. Je stoppe ma monture pour descendre près du corps d’un assaillant juste avant de quitter la clairière. Je démonte et m’approche du cadavre que je pousse d’un coup de pied. Sur sa veste, à hauteur de la poitrine, est cousu un écusson que j’observe un moment avant de l’arracher d’un mouvement sec du poignet. Je regarde le « L » traversé d’un poignard puis le glisse dans la poche de ma tunique. Avec ça, je les retrouverai, tôt ou tard. Je remonte en selle et donne un vigoureux coup de talon dans les flancs de ma jument. C’est au galop que je quitte le village où j’ai vécu heureuse pendant douze mois.
Je m’arrête au bord de la rivière, à l’ouest du village. Je prends Rosa contre moi et je l’emmène dans l’eau. Je nettoie doucement ses plaies et son corps meurtri. Elle est couverte de traces atroces, l’intérieur de ses cuisses est marqué par des griffures et d’énormes hématomes. Ses mains sont couvertes de sang et je suis persuadée qu’elle s’est vaillamment défendue avant de succomber.
Une fois qu’elle est propre et que j’ai remis ses vêtements de la manière la plus correcte possible, je la dépose au sol et je creuse une profonde fosse, puis je vais cueillir quelques fleurs que je mets en bouquet sur sa poitrine. Je pose un petit baiser sur ses lèvres, je la fais glisser dans la fosse et je la recouvre de terre. Je ne fais pas de prière, je murmure seulement « Je te promets de te venger », puis je remonte sur ma jument et je m’enfuis, le cœur lourd de chagrin, mais aussi plein de haine, de fureur et de rage.
DEUXIEME PARTIE :
Chapitre 4 :
Pendant des jours et des jours, j’erre dans la campagne, m’éloignant chaque jour un peu plus du village où j’ai tant de bons souvenirs. Seule avec Arko, j’évite consciencieusement le moindre village, la moindre présence humaine. Je n’ai qu’une seule idée en tête, retrouver les responsables du massacre.
Aussi, lorsqu’un soir, j’aperçois un groupe d’hommes armés qui avancent à cheval, je n’hésite pas à les suivre et à m’en approcher, cherchant le blason marqué du « L » sur les vestes et les tuniques. Je ne le vois pas, il ne s’agit manifestement pas de la même bande, mais la rage et le chagrin que je ressens encore me poussent à attaquer tout de même. Peu importe que les hommes soient une vingtaine, ce sont certainement des assassins comme ceux qui ont détruit le village et tué ma compagne après l’avoir violée.
La rage et la colère m’aveuglent, je ne vois plus devant mes yeux que les images du corps sans vie de Rosa, de la tête de Zorn sur le sol, des flammes qui ravageaient le village, de Lia qui sanglotait, son enfant dans les bras…
Je pénètre en hurlant dans le campement que les hommes viennent d’installer et je commence à frapper, à cogner, à trancher et à transpercer tous les corps qui passent à ma portée. Je ne pense plus à rien d’autre qu’à tuer, je ne veux plus voir rien d’autre que leur sang se répandre sur le sol, je ne veux plus entendre que leurs cris de douleur. Je m’enivre de leur terreur et de leur incompréhension. Je ne sens pas les coups qu’ils me donnent dans leurs piètres tentatives pour se défendre, je suis dans un état second jusqu’à ce que le dernier corps tombe devant moi.
Je tourne sur moi-même et je parcoure ce qui reste du campement du regard avec l’impression
qu’il manque quelque chose. Il ne me faut que quelques secondes pour allumer un feu. J ‘entends un blessé gémir alors que je me décide à m’éloigner, je me penche vers lui, un faux air de compassion sur le visage.
-« Tu souffres ? »
Je l’attrape par les épaules puis je le précipite dans les flammes de l’incendie que je viens d’allumer. Je le regarde se tordre de douleur un instant, puis je quitte les lieux en ricanant.
Depuis ce jour là, je traque sans relâche chaque bande que je peux croiser, massacrant tous ceux qui ont le malheur de se trouver sur mon chemin. Je n’évite plus les bourgs, au contraire je m’y rends volontiers dorénavant. En règle générale, j’y reste peu de temps, passant seulement quelques heures à déambuler de ci de là dans les rues, juste le temps de me renseigner sur les bandes qui pourraient passer dans la région.
C’est ainsi que je rencontre Robias. Il vient vers moi alors que j’essaie d’interroger une femme qui rentre du marché. Elle n’a pas l’air de savoir où sévissent les bandes de brigands de la région, ni de connaître le blason au « L » barré d’un poignard, mais lui, apparemment le sait. Il m’interpelle.
-« Je sais à qui cet écusson appartient ! »
Je me tourne vers lui et l’attrape sans douceur par le bras pour le tirer un peu à l’écart. Je plante mes yeux dans les siens en adoptant mon regard le plus sévère.
-« Que sais-tu à ce sujet ? A qui appartient ce blason ? »
Mon ton est très sec et autoritaire, mais ça n’a pas l’air de l’impressionner plus que ça.
-« Je ne sais pas grand-chose, mais je ne te dirais rien sans contrepartie. »
Je hausse un sourcil, attendant qu’il poursuive, mais il se tait. Je dégaine rapidement le petit poignard qui ne quitte jamais mon côté et le pose sur sa poitrine.
-« Cette contrepartie te convient-elle ? »
Il secoue négativement la tête et recule légèrement.
-« Si tu me tues, tu ne sauras rien. »
Je hausse un sourcil en souriant.
-« C’est vrai, mais je peux te faire si mal que tu seras ravi de parler rien que pour me faire arrêter. »
Il me dévisage un instant avec l’air de se demander s’il doit prendre ma menace au sérieux. J’en profite pour l’observer moi aussi. Aussi grand et brun que moi, il est robuste et son regard marron foncé paraît franc et direct. Il hésite un peu, fronce les sourcils en me regardant de haut en bas, puis se décide.
-« C’est le signe de Lantec, un brigand. Le plus terrible de tous. Il est le chef d’une troupe d’une cinquantaine d’hommes avec laquelle il s’amuse à semer la terreur partout où il passe. »
J’attends qu’il poursuive, mais il n’ajoute rien. Je joue quelques secondes avec mon poignard toujours sur sa poitrine, puis je le remets dans ma ceinture.
-« Où est-il en ce moment ? »
Il hausse les épaules.
-« Je n’en ai aucune idée.»
Je soupire, je n’ai appris que son nom et le nombre de ses hommes, mais c’est plus que ce que je savais jusque là, alors je vais m’en contenter. Je commence à me détourner pour m’en aller, mais il pose une main sur mon bras pour me retenir. Je me dégage immédiatement d’un geste brusque et me retourne vers lui.
-« Quoi ? »
Il sourit largement.
-« Ma contrepartie, tu ne l’as pas oubliée n’est-ce pas ? »
J’ai une petite moue de mépris tandis que je sors quelques pièces de ma bourse. Mais il secoue négativement la tête.
-Non, je ne veux pas d’argent. »
Je gonfle mes joues puis soupire bruyamment pour lui montrer mon agacement, et lui jette un regard interrogateur.
-« Je veux que tu m’aides à le retrouver. »
Je secoue la tête.
-« Moi ? T’aider ? Et pourquoi je ferais ça ? »
Je parle sèchement et avec un peu de dédain, mais il a l’air de trouver ça plutôt amusant.
-« Parce que tu veux le retrouver toi aussi. Et si tu y parviens, tu auras besoin d’aide. »
Je le toise de haut en bas et me détourne une nouvelle fois.
-« Je n’ai besoin de personne et certainement pas de toi. »
Il me suit et insiste, un peu d’agacement commence à percer dans sa voix.
-« Si tu dis ça, c’est que tu ne sais pas de quoi il est capable ! Tu ne peux pas l’affronter seule, il ne fera qu’un bouchée de toi. »
Je le regarde de nouveau, ses paroles m’ont mise en colère et ça doit se voir dans mes yeux parce qu’il a un léger mouvement de recul.
-« Je sais très bien ce qu’il est capable de faire, j’ai vu ce qui restait d’un village après son passage. C’est toi qui ignore ce dont moi, je suis capable, je viendrai à bout de lui ! »
Il éclate de rire.
-« La modestie ne t’étouffe pas ! »
Il se rapproche de moi et plante son regard dans le mien alors que sa voix devient très sérieuse.
-« Non seulement c’est une brute sans aucun scrupules, mais je t’ai dit qu’il a une troupe avec lui. Ses hommes sont disciplinés, bien entraînés, et il les dirige d’une main de fer. Ils sont brutaux et ne connaissent pas la pitié. Ils ont décimé ma famille entière, mes parents, mes frères et mes sœurs. Je n’ai survécu que parce que j’étais évanoui et qu’il m’a cru mort. »
Il déboutonne sa veste et remonte sa tunique de peau pour me montrer la cicatrice qui court de son nombril jusqu’à son épaule droite.
Je n’avais que six ans quand il a laissé sa marque sur moi, mais je me suis juré que je lui ferai payer ce qu’il a fait. »
Il continue de me dévisager et remet ses vêtements en place avant de poursuivre.
-« Je ne doute pas de tes capacités au combat, mais là tu n’es pas de taille, crois-moi. »
Je croise les bras sur ma poitrine, souriant à demi.
-« Tandis que toi tu l’es, c’est ça ? »
Il secoue la tête négativement.
-« Non. Ce que je dis c’est que ni toi ni moi n’y parviendront seuls. Ni même à nous deux d’ailleurs. » Il pousse un petit soupir en pinçant les lèvres et poursuit.
-« J’essaie de te proposer une alliance. Nous voulons tous les deux le retrouver et l’arrêter, si nous nous associons, nous pourrions avoir nous aussi une troupe. Lantec est redoutable, le seul moyen de l’arrêter c’est de s’organiser. »
Je suis d’un naturel entêté, mais pas au point de nier l’évidence. J’ai affronté quantité de bandes plus ou moins organisées depuis que j’ai quitté le village, et il m’est arrivé d’avoir de sérieuses difficultés, même si jusqu’à présent je m’en suis toujours sortie. Et puis, cinquante hommes, ce n’est pas rien. J’hésite, pendant que devant moi Robias s’amuse de mon incertitude. Finalement, je murmure :
-« Je suppose qu’on peut essayer »
Je lui tends une main qu’il serre avec un certain empressement.
Chapitre 5 :
Je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Je prends la gourde accrochée à ma taille et je bois de longues goulées d’eau tiède. Je grimace, mais j’avale le tout. Ce n’est pas frais, pas bon, mais ça hydrate, c’est tout ce qui importe. Je me retourne pour m’assurer que tout le monde suit sans problème et j’ai un petit sourire de satisfaction. La troupe avance en bon ordre sans rechigner malgré la chaleur accablante.
Sur ma gauche, j’entends le trot d’un cheval qui se rapproche, je jette un coup d’œil distrait et reconnaît Robias qui vient se mettre à mes côtés. Il regarde le ciel et me le désigne de l’index.
-« On va avoir de l’orage avant ce soir, il faudrait trouver un abri. »
J’acquiesce du menton et montre d’un geste du bras les contreforts d’une chaîne de montagnes au loin.
-‘Un peu d’eau ne fera pas de mal, ça rafraîchira l’atmosphère. Il doit bien y avoir des grottes là-bas, on s’y mettra à l’abri. »
Robias me regarde avec un sourire mi-amusé mi-dégoûté et hausse les épaules.
-« On n’y sera jamais avant que la pluie ne commence à tomber. »
Nous avançons lentement au cœur d’une région qu’aucun de nous ne connaît. Depuis des jours, nous traversons des plaines relativement peu boisées, nous dirigeant en ligne droite vers la chaîne de montagnes que l’on distingue à l’horizon depuis près d’un mois. Je suis vêtue très légèrement d’un pantalon que j’ai coupé à mi-cuisses, et d’une tunique de coton sans manche, le fourreau qui contient mon épée colle dans mon dos. Je lève les yeux vers le ciel une nouvelle fois, les nuages noirs annonciateurs de l’orage sont encore trop rares pour espérer la pluie avant plusieurs heures. Je soupire et passe une main sur mon front pour en essuyer un peu la sueur, puis je ferme les yeux, me laissant bercer par le pas nonchalant d’Arko.
Ca fait trois ans maintenant que nous faisons équipe Robias et moi, et je dois dire que malgré mes réticences du début, cette collaboration est plutôt fructueuse. Au début, nous vivions principalement de chasse et de pêche, attaquant chaque groupe que nous croisions. La plupart du temps, il s’agissait de brigands, mais il est arrivé que nous nous en prenions à des voyageurs innocents, marchands ou autres. Ca ne nous pose pas de problèmes. Au fil du temps, je suis devenue de plus en plus indifférente au sort des autres, et il me semble qu’il en est de même pour mon associé. Par contre, ni lui ni moi n’avons oublié notre objectif premier : retrouver Lantec pour lui faire rendre gorge.
Je ne suis plus la même que lorsque je vivais au village, j’ai mûri, j’ai vu des choses qui m’ont profondément marquée et j’ai commis des actes que je n’aurais même pas imaginés lorsque je vivais à la résidence. Mais je n’ai rien oublié, ni la vie calme, tranquille et sereine que je menais au village, ni Rosa et l’amour qu’elle me portait, ni l’horreur et le sentiment de perte irréparable que j’ai éprouvés en trouvant ma compagne morte. Et c’est la rage qui m’a envahie ce jour là, et qui ne m’a toujours pas quittée, qui me guide encore aujourd’hui.
Le grondement du tonnerre se fait entendre alors que nous sommes encore à bonne distance des montagnes, le terrain commence à monter, l’herbe sèche est plus rare et le sol devient rocailleux.
C’est sous des trombes d’eau que nous parvenons enfin au pied des montagnes. Les hommes cherchent un abri en pestant alors que je ris en renversant mon visage vers le ciel, appréciant la fraîcheur de la pluie. Je perds rapidement ma bonne humeur lorsque je constate que contrairement à ce que j’espérais, il n’y a pas la moindre grotte, et que nous devons passer la nuit à la belle étoile, seulement protégés par les lourdes tentes en peau que nous tendons entre les arbres.
Au fil des années, j’appris à rester sur mes gardes, même pendant mon sommeil. Je suis capable de sentir les moindres changements d’atmosphère, d’entendre le plus petit craquement ou bruissement inhabituel ou incongru. J’ai développé une sorte d’instinct, et c’est lui qui me fait ouvrir brusquement les yeux au milieu de la nuit. Je tends l’oreille et je concentre tous mes sens sur notre campement.
A mes côtés, Robias, remue légèrement. La pluie a cessé et je distingue parfaitement les ronflements sonores de certains et les respirations plus légères des autres.
Mais il y a autre chose, des cris, des pleurs peut-être, et des rires il me semble. Je me redresse, fronce les sourcils et secoue doucement l’épaule de mon compagnon, posant mes doigts sur sa bouche pour être sûre qu’il ne prononce pas un mot.
Il m’interroge du regard en passant une main sur son visage mal rasé et s’assied en poussant un soupir à réveiller un mort. Je mets ma main derrière mon oreille en tournant la tête, il se concentre un instant puis hausse les épaules en secouant négativement la tête avant de se rallonger en murmurant :
-« Il n’y a rien du tout. Laisse-moi dormir Leynax ! »
Je grimace, tout est redevenu silencieux, mais je sais que j’ai entendu quelque chose. Je me lève et saisis mon épée le plus discrètement possible, puis, je sors de la tente à pas de loup avant d’aller chercher Arko. J’enfourche ma jument et je m’éloigne dans la direction d’où venaient les cris.
J’avance pendant une vingtaine de minutes avant de discerner de nouveau des hurlements, bien plus forts que tout à l’heure. Je descends de ma monture et la laisse libre, elle reviendra quand je la sifflerai.
Je me faufile entre les arbres, je trottine courbée en deux, me dissimulant derrière chaque buisson. J’arrive enfin à la lisière d’une clairière plutôt vaste où sont rassemblés quelques chariots. Apparemment, des marchands se font attaquer par une bande de brigands quelconque. Je hausse les épaules, n’ayant aucune raison de m’en mêler, et je me détourne lorsque j’aperçois, à la faveur d’un rayon de lune dépassant de derrière les nuages, quelque chose sur la veste de l’un des soudards. Un écusson qui me fait immédiatement cesser ma marche et me fige sur place un instant. Je sens une rage froide m’envahir, si violente que j’en tremble de fureur. J’ouvre grand les yeux et je fixe le « L » traversé d’un poignard avant de saisir mon épée et de me jeter dans la mêlée. Il me suffit d’un coup d’œil pour me rendre compte que la situation n’est pas très bien engagée pour les marchands. D’une part, ils ne sont manifestement pas habitués au maniement des armes, et d’autre part, leurs assaillants sont plus nombreux. Pourtant, ils se battent vaillamment, formant un cercle autour de quelques femmes et d’enfants terrorisés.
Je me précipite dans la bataille, tranchant d’un seul mouvement du bras la première tête qui passe à ma portée. Le deuxième adversaire qui se présente devant moi ne résiste pas beaucoup plus longtemps, une parade, une feinte et je lui perce proprement l’abdomen. Il me regarde avec ce qui paraît être de la stupeur avant de s’écrouler sur le sol sans aucune grâce. Je poursuis ma marche en avant sans plus lui accorder la moindre attention et me trouve rapidement face à trois adversaires. Ils sont forts et habiles, mais je suis habitée par un tel esprit de vengeance que pas un ne me résiste bien longtemps. Les dents serrées, je combats alors que les images de la tête de Zorn sur le sol et de Rosa juste avant que je l’ensevelisse passent constamment devant mes yeux. Je ne sens pas la fatigue, ni la douleur quand le coup chanceux de l’un de mes adversaires ouvre une profonde entaille dans mon bras gauche.
Pourtant, malgré toute ma hargne et la volonté que je mets dans cet affrontement, le nombre de mes adversaires ne diminue pas, au contraire, j’ai l’impression qu’il en surgit deux pour un que j’élimine. . Petit à petit, les assaillants prennent le dessus sur des marchands valeureux mais trop inexpérimentés pour leur tenir tête longtemps.
Je ne lâche pas prise, l’adrénaline court dans mes veines et je suis toujours aussi furieuse. Cependant, je me trouve contrainte de reculer sous le nombre, me rapprochant de la ligne de plus en plus réduite des marchands. C’est à ce moment que l’un des brigands parvient à passer au-delà du cercle des défenses et se présente devant le groupe des femmes. Son épée levée et son cri sauvage ne laissent aucun doute sur ses intentions, mais avant qu’il ait pu abaisser son arme, une jeune femme blonde à la silhouette fluette le repousse, plantant un vigoureux coup de bâton dans son estomac, avant de le frapper à plusieurs reprises sur toutes les parties du corps qu’elle peut atteindre jusqu’à ce que le soudard s’effondre à terre, probablement assommé.
Je n’ai guère le temps d’en voir plus, trop occupée à retenir les assauts des brigands qui deviennent de plus en plus pressants. Je me démène, mais continue à reculer, et c’est au moment où je me trouve à la hauteur des trois ou quatre marchands restants, juste devant le groupe de femmes et d’enfants, qu’une pluie de flèche s’abat sur nos adversaires.
Chapitre 6 :
Le timing est parfait. Les brigands se tournent vers les nouveaux arrivants et se trouvent pris entre leurs flèches et nos épées, il faut peu de temps pour que ce soit la débandade. La troupe, parfaitement dirigée par Robias, encercle entièrement la clairière et aucun des brigands ne peut s’échapper, bien qu’une bonne partie d’entre eux essaie.
Nos hommes descendent de leurs montures et entament rapidement le corps à corps, pendant que je repars en avant, cherchant du regard celui qui dirige la bande. Il me faut un moment pour le trouver, mais je finis par repérer un homme d’une quarantaine d’années dont tout, dans l’allure et l’attitude, donne une impression d’autorité. Il se bat à l’épée, plutôt bien d’ailleurs, mais reste entouré par plusieurs hommes qui semblent constamment surveiller ses arrières. Je m’élance vers lui, frappant avec mon arme et presque sans y penser tous ceux qui ont la mauvaise idée de se mettre en travers de mon chemin. Robias a apparemment eu la même idée que moi et nous arrivons simultanément devant le chef de bande. Je prends quelques secondes pour observer celui qui est responsable de la destruction du village et de la mort de ceux que j’aimais.. Grand et brun, il est très mince avec une petite moustache au-dessus de lèvres minces. Son regard marron est dur et froid, même maintenant, en plein combat. Je sens la haine me brûler alors que je le regarde. Je suis si absorbée que c’est un pur réflexe qui me fait dévier la lame qui se dirige droit vers ma poitrine. Cette attaque me fait réagir et je repars au combat avec une énergie décuplée.
Autour de nous, les corps tombent, s’amoncelant sur le sol. Depuis le début, des cris retentissent de toute part, hurlements des combattants, gémissements de douleur des blessés, plaintes des enfants effrayés… Quand le vacarme diminue pour finalement cesser presque complètement, chacun comprend que la bataille est finie.
Lantec aboie un ordre sec et baisse son épée, les soldats qui l’entourent reculent d’un pas et l’imitent sans nous lâcher du regard. Nous stoppons nous aussi nos assauts, mais gardons nos armes prêtes. Le chef des brigands s’adresse alors à Robias.
-« Es-tu celui qui commande ? »
Mon compagnon hoche la tête et me désigne d’un geste du bras.
-« Nous dirigeons cette troupe tous les deux. »
Lantec fronce les sourcils et me jette un coup d’œil surpris, il lève légèrement les yeux au ciel puis se tourne de nouveau vers mon associé.
-« J’ignore pourquoi vous vous êtes mêlés de ça, mais… » il prend une profonde inspiration, comme pour masquer le regret qu’il éprouve à faire cette constatation, puis reprend :
-« Nous sommes vaincus. Alors, dites-moi ce que vous voulez. Je vous le donnerai et nous serons quittes. »
J’échange un regard avec Robias, pendant que l’un de nos hommes le désarme lui et les siens. Puis, je m’approche lentement du chef de bande et je plonge mes yeux dans les siens en articulant clairement.
-« C’est ta peau que nous voulons. »
Il a un léger mouvement de recul, et jette un œil intrigué à mon compagnon, comme pour y chercher une confirmation de mes propos. Mon associé acquiesce du menton et s’approche lui aussi, un petit sourire sur le visage.
-« Ta peau et rien d’autre. »
Il l’attrape par le bras et le pousse devant moi, si violemment que le chef de bande trébuche et tombe au sol. Il n’a pas le temps de se relever que nous avons déjà nos armes en main. Nous échangeons un sourire et levons nos épées. Lantec n’a pas un mot, il se redresse seulement en affichant une moue méprisante, attendant le coup qui l’achèvera. Mais juste au moment où nous allons l’abattre, une voix s’élève.
-« Non ! Ne faites pas ça ! »
Je me retourne pour voir arriver vers nous la jeune femme blonde qui se défendait avec un bâton tout à l’heure. Je lève un sourcil interrogateur alors que Robias la regarde avec curiosité, elle nous dévisage un instant puis commence à plaider la cause du brigand.
-« Regardez autour de vous ! N’y a-t-il pas eu assez de morts ? »
Elle fait un geste circulaire de la main droite puis reporte son regard vers mon compagnon et moi.
-« Je sais que vous nous avez défendus, et que cet homme est le pire des brigands, mais si vous le tuez de sang froid, ce sera un assassinat, rien de plus. Et je ne veux pas en être complice. »
Cette déclaration, faite avec le plus grand sérieux, me stupéfie. J’observe un peu plus attentivement la jeune femme pendant que je m’approche d’elle. Jeune vraiment, sans doute à peine vingt ans, pas très grande, des yeux clairs, verts il me semble, une jolie silhouette même si elle est peut-être un peu trop mince, et une expression tout à fait déterminée sur son joli visage. Je viens si près d’elle que je pourrais la toucher et je plante mes yeux dans les siens.
-« Et qui te dit que tu n’es pas la suivante sur la liste ? »
Elle recule d’un pas et me regarde en ayant l’air de se demander si je suis sérieuse. Je ricane avec un sourire narquois.
-« Nous ne sommes pas intervenus pour vous sauver, juste parce que ça fait des années que nous poursuivons cet homme. Et maintenant qu’il est à notre merci, nous n’allons certainement pas le laisser en vie pour faire plaisir à une innocente petite chose comme toi. »
Elle est effrayée, je le vois, bien qu’elle essaie de le cacher, pourtant elle ne baisse pas le regard.
-« Pourquoi ? Pour avoir un peu plus de sang sur les mains ? Il ne s’agit pas de me faire plaisir, il s’agit de respecter la vie. Ca ne représente donc rien pour vous deux ? »
Elle nous dévisage alternativement Robias et moi. Mais mon compagnon ricane et je m’éloigne d’elle en haussant les épaules. Je reviens vers Lantec que mon associé et deux de mes hommes tiennent en garde et je me plante face à lui. Il reste bien droit et ferme les yeux, attendant le coup fatal. J’échange un regard avec mon associé puis, avec un bel ensemble, nous abattons nos armes. J’entends un cri derrière moi et me retourne avec encore un sourire aux lèvres. La petite blonde nous jette un coup d’œil horrifié, puis s’élance en courant pour disparaître derrière les chariots.
Robias vient vers moi et me tend une main dans laquelle je tape avec enthousiasme en marmonnant « Elle est vengée ! ».
Nos hommes se chargent de ceux de Lantec, nous ne faisons jamais de prisonniers. Puis, nous nous rassemblons, comptant nos morts et évaluant l’état de nos blessés. Huit de nos soldats sont assez gravement atteints, ce qui me fait grimacer. Il va falloir plusieurs jours avant qu’ils ne soient en état de monter à cheval et de reprendre la route. Je frotte mon menton en réfléchissant à la situation tout en achevant de donner quelques soins. Et puis Robias m’appelle doucement.
-« Leynax, on dirait que les marchands veulent nous parler. »
Effectivement, les quelques survivants sont réunis dans un coin et l’un d’eux s’approche de nous d’un pas qu’il voudrait sans doute assuré mais qui ne cache pas une certaine inquiétude. Il s’arrête à trois pas de nous, hésite un instant, puis lance :
-« Nous avons une proposition à vous faire. »
Je le regarde sans rien dire, il baisse les yeux en se mordillant la lèvre inférieure et en frottant nerveusement ses mains sur son pantalon. Ni Robias ni moi ne disons rien, attendant qu’il se décide, ce qu’il fait au bout de quelques secondes.
-« Voilà, nous avons encore beaucoup de chemin à faire, et manifestement, nous avons besoin de protection. »
J’ouvre grand les yeux alors que mon compagnon se retient pour ne pas éclater de rire. Je secoue négativement la tête vers l’homme.
-« Nous ne sommes pas des mercenaires. »
Pour moi, la discussion est close, mais le marchand insiste.
-« Sil vous plaît ! Nous avons besoin de votre aide ! Et ça vous rendra service à vous aussi. »
Je fronce les sourcils et j’échange un regard avec mon associé avant de me tourner vers le marchand.
-« Nous rendre service ? »
Il hoche la tête.
-« Nous pourrions libérer un chariot pour que vous installiez vos blessés dedans. »
Je ne peux retenir un rire sardonique.
-« Il suffit que nous prenions le chariot, vous ne risquez pas de nous en empêcher. »
Je fais nonchalamment tourner mon épée juste devant lui tout en parlant. Il blêmit et recule en direction de ses compagnons. Je le suis des yeux et j’aperçois la petite blonde qui me fixe avec une expression méprisante qui me met mal à l’aise. Je n’ai pas le temps de m’interroger sur les raisons de ce malaise que Robias pose une main sur mon épaule.
-« Ce ne serait vraiment pas sympa de leur prendre le chariot. »
Je hausse les épaules.
-« Je ne prétends pas être quelqu’un de sympa ! »
Ca le fait rire.
-« Toi non, mais moi, je le suis. »
Et sans plus s’occuper de mon opinion, il va donner son accord au groupe de marchands.
TROISIEME PARTIE
Chapitre 7 :
Nous avançons lentement sur des petits chemins rocailleux, les chevaux peinent pour tirer les chariots alors que la pente devient de plus en plus prononcée. Je chevauche en queue de convoi, observant du coin de l’œil la petite blonde qui vient s’asseoir à l’arrière du chariot en laissant pendre ses jambes dans le vide. Elle a décidé de faire office d’infirmière et, pour ce que j’ai pu voir depuis notre départ ce matin, elle s’en tire plutôt bien. Elle a l’air fatigué et passe une main dans ses cheveux avant de lever les yeux et de remarquer ma présence. Elle a une expression contrariée en me voyant ,et je constate avec un peu de surprise que sa réaction me dérange. Je l’appelle alors qu’elle fait mine de retourner à l’intérieur du chariot.
-« Attends ! »
Elle se retourne vers moi et je me rapproche doucement.
-« Tu ne vas pas continuer à bouder ? »
Apparemment, ma réflexion lui déplaît, ses jolis yeux deviennent glacés et c’est d’un ton très peu amène qu’elle me répond.
-« Je ne boude pas. J’ai simplement du mal à comprendre qu’on puisse tuer qui que ce soit de sang froid et sans aucun remord. Maintenant, tu m’excuseras mais j’ai des blessés à soigner.»
Et elle me plante là sans plus m’accorder un regard.
Je remonte lentement jusqu’au chariot de tête en soupirant si fort que Robias me jette un regard intrigué en me demandant ce qui me contrarie à ce point. Je grimace et lui montre la blessure de mon bras gauche. Elle a été nettoyée, soignée et pansée et ne me fait que modérément souffrir, mais je n’ai aucune raison de dire à mon compagnon que l’agressivité de la petite blonde à mon égard me dérange, d’autant plus que je ne comprends pas bien pourquoi ça me gêne autant. Je hausse donc les épaules et quitte le sentier en montrant mon arc à mon associé.
-« J’ai besoin de me détendre, je vais à la chasse ! »
Il me regarde partir sans répondre.
Je retrouve le convoi alors que la nuit tombe et que le campement est déjà installé pour la nuit. Je dirige Arko vers les deux femmes qui préparent le repas pour tout le monde et leur jette nonchalamment le produit de ma chasse avant de démonter et d’aller installer ma jument avec les autres chevaux. Je prends le temps de la brosser soigneusement, puis je me dirige vers le centre du camp où brûle un grand feu. Je m’assieds près de Robias, du côté où toute ma troupe est installée, prenant une écuelle pour manger avec eux. Je laisse mon regard errer devant moi jusqu’à ce qu’il tombe sur la silhouette de la jeune femme blonde. Elle parle un instant avec l’un des marchands puis se lève pour aller se servir dans la grande marmite posée sur le feu. Je ne peux m’empêcher d’admirer son allure élégante. Vêtue simplement d’un pantalon de toile foncé et d’une tunique légère bleu azur, ses mouvements sont si gracieux que mes yeux ne la quittent pas. Le feu colore ses cheveux clairs de nuances de roux qui lui vont à ravir. Elle finit par remarquer que je l’observe et semble intriguée une seconde avant de se détourner en haussant les épaules. C’est ce dernier mouvement qui achève de me décider. Je ne comprends pas pourquoi ça me dérange tant que ça, mais j’en ai assez qu’elle réagisse de cette manière à mon égard, je me lève brusquement et je me dirige vers elle d’un pas décidé. Elle lève les yeux vers moi avec un peu de surprise quand je me plante devant elle, mais je ne lui laisse pas le temps de se détourner encore une fois.
-« Je m’appelle Leynax. »
C’est une bien faible entrée en matière, mais je n’ai pas trouvé mieux. Elle me regarde à peine en répliquant :
-« Moi, c’est Sarielle. Au revoir. »
Je la retiens en mettant ma main sur son avant-bras alors qu’elle essaie encore une fois de me fausser compagnie.
-« Attends une seconde. »
Je fronce les sourcils alors qu’elle me regarde sans aménité.
-« C’est un peu facile de me juger sans savoir pourquoi j’en suis arrivée là. J’avais de très bonnes raisons d’en vouloir à Lantec. »
Elle me fixe d’un air dubitatif, baisse la tête en se passant machinalement une main dans les cheveux, puis relève les yeux en pinçant les lèvres.
-« D’accord. Je vais t’écouter, mais je doute que tu parviennes à me faire changer d’avis à ton sujet. »
Nous allons nous asseoir sur des souches, un peu à l’extérieur du campement. Je prends une profonde inspiration, puis je lui raconte mon histoire.
Elle m’écoute attentivement, réagissant à chacune des anecdotes que je relate. En règle générale, je suis une piètre conteuse, mais ça n’a pas l’air de la déranger, on dirait qu’elle vit chacun des évènements qui me sont arrivés, qu’elle ressent tous les sentiments que j’ai pu éprouver. Mon récit est long, et lorsque je termine, presque tout le monde est déjà couché, à l’exception des sentinelles, de Robias et de deux marchands qui jouent aux dés avec lui.
Quand je me tais enfin, elle me sourit doucement en silence puis secoue négativement la tête.
-« Tu avais raison, je te comprends mieux, et je me rends bien compte que ça n’a pas dû être facile pour toi, mais… »
J’attends patiemment qu’elle finisse sa phrase alors qu’elle semble chercher ses mots, comme si elle voulait vraiment exprimer le fond de sa pensée, mais en essayant de ménager ma susceptibilité. Je ne dis rien, mais au fond de moi, je suis ravie de constater ce changement dans son comportement avec moi.
-« Malgré tout, tout ça n’est pas une excuse » reprend-elle enfin, « tuer de sang froid, quelle qu’en soit la raison, fait de toi quelqu’un qui ne vaut pas mieux que ceux auxquels tu reproches d’être monstrueux. Si tu fais la même chose qu’eux, tu finis par leur ressembler, peu importe ta motivation. »
Je baisse la tête, elle ne parle pas d’un ton accusateur mais elle parvient tout de même à me faire me sentir coupable, un sentiment que je n’ai jamais ressenti depuis que j’ai quitté le village. Elle s’en aperçoit peut-être, parce qu’elle se lève, s’approche de moi et pose une main sur mon épaule.
-« Je dois cependant reconnaître qu’en me parlant, tu m’as donné l’impression d’avoir encore une certaine sensibilité, alors peut-être que tout espoir n’est pas perdu en ce qui te concerne. »
Elle presse légèrement mon épaule, puis se dirige lentement vers le chariot où elle passe ses nuits.
L’aube du lendemain me trouve debout à ranimer le feu qui s’est éteint doucement pendant la nuit. Mon sommeil a été bref, parsemé de rêves qui, sans être de véritables cauchemars, étaient loin d’être agréables, et évoquaient tous les trois dernières années de ma vie.
Je remplis une casserole d’eau que je mets à chauffer sur les flammes, puis je m’assieds en regardant autour de moi. Le campement est installé sur une sorte de terre-plein dégagé, mais plus loin, la forêt est extrêmement dense. La température est douce, l’air est riche de senteurs humides de toutes sortes, quelques oiseaux sifflent du haut des arbres, je devrais me sentir particulièrement à l’aise. Mais ce n’est pas le cas. Mon esprit revient constamment à la conversation que j’ai eue la veille avec Sarielle.
Je reste longtemps pensive, observant un écureuil descendre prudemment le long d’un chêne en me jetant des petits coups d’œil prudents. Il court sur le sol un instant, puis je le perds de vue lorsqu’il disparaît derrière un autre arbre.
Petit à petit, le camp s’anime. Un marchand vient me rejoindre près du feu et se sert de l’eau que j’ai mis à chauffer pour préparer une infusion qu’il ramène dans un chariot, un enfant pleurniche dans un autre, un homme tousse…
Robias vient me rejoindre et me fait sursauter en posant sa main sur mon épaule. Ma surprise le fait sourire.
-« Tu es bien nerveuse, quelque chose ne va pas ? »
Je hausse les épaules en marmonnant de manière inintelligible, il n’insiste pas et va, lui aussi, boire une infusion. Je reste encore un long moment à contempler les flammes sans rien dire, jusqu’à ce que Sarielle vienne à son tour près du feu. Je ne me tourne pas vers elle, mais je la regarde par en dessous. Elle baille à s’en décrocher la mâchoire et s’étire un peu avant de s’asseoir en soupirant doucement. Avec ses cheveux en bataille et sa mine un peu chiffonnée, je la trouve très jolie et je sens un petit sourire involontaire étirer mes lèvres, sourire que je retiens immédiatement. Elle se tourne vers moi et me salue gentiment, mais alors que je devrais être satisfaite de son changement d’attitude à mon égard, son amabilité m’agace et je me lève si brusquement qu’elle recule légèrement. Je la toise dédaigneusement et lui lance avec hargne.
-« Ne te sens pas obligée de me parler, je ne suis qu’une meurtrière après tout ! »
Elle me dévisage d’un air éberlué. Je m’éloigne aussitôt sans lui laisser le temps de se reprendre.
Chapitre 8 :
Après avoir baissé durant notre lente montée vers le col, la température est de nouveau très élevée maintenant que nous redescendons vers la vallée. Maussade, je chevauche en tête de convoi, n’accordant pas un regard à Robias lorsqu’il vient près de moi. Nous avançons côte à côte alors que la poussière vole autour des sabots de nos montures. Après quelques instants de silence, mon associé se penche vers moi.
-« Je peux savoir ce qui t‘arrive ? Tu n’as pratiquement pas dit un mot depuis trois jours. »
Je hausse les épaules et je me tourne vers lui pour répondre d’un ton rogue.
-« Combien de temps allons-nous encore rester avec ces marchands ? Ce n’est pas pour ça que nous nous sommes associés ! »
Il hoche la tête en souriant, ma mauvaise humeur a l’air de beaucoup l’amuser.
-« C’est vrai, nous avons décidé de faire équipe pour arrêter Lantec, ce que nous avons fait. Maintenant, il est temps de passer à autre chose. »
Il tend le bras, désignant la direction de l’ouest.
-« Les marchands se rendent dans une cité, une espèce de gros village, ils comptent s’installer là-bas. Je vais peut-être rester avec eux quelques temps. »
Je ne m’attendais pas à ça et je prends une seconde pour digérer l’information avant de lui jeter un regard noir. Je renifle et les coins de ma bouche s’abaissent dans une moue un peu méprisante.
-« Je n’aurais pas cru que tu voulais te faire marchand. »
Il incline la tête, donnant l’impression de réfléchir avant de se pencher pour caresser distraitement la crinière noire de son cheval.
-« Bien sûr que non ! Mais j’ai poursuivi Lantec pendant des années et je suis fatigué d’être constamment par monts et par vaux. Maintenant, j’envisage de m’installer. »
Je reste songeuse. Je suis sur les routes depuis la destruction du village, si obsédée par mes idées de vengeance que je ne me suis jamais demandé ce que je ferai après avoir réussi à éliminer mon ennemi. Et à présent que j’ai enfin pris ma revanche, je n’ai plus aucun objectif, ou envie précise. Comme si ma poursuite de Lantec était la seule chose qui remplissait ma vie. Mais je n’ai aucune intention de reconnaître ça devant mon associé.
Robias, lui aussi, a les yeux dans le vague. Et c’est d’une voix bien plus douce que d’habitude qu’il reprend :
-« Je me vois bien intégrer une milice de défense, ou mieux encore, en fonder une… »
Il sourit et sa voix devient très enthousiaste.
-« Ouais, ça me plairait. »
Et puis il tourne la tête vers moi avec une mine curieuse.
-« Et toi, tu vas continuer longtemps comme ça, à t’épuiser à chercher ce que tu ne retrouveras jamais ? »
Je hausse un sourcil en le dévisageant sans rien dire, mais il ne détourne pas le regard. Finalement je soupire en haussant les épaules.
-« Tu ne sais rien de ce que je recherche. »
Il se rapproche de moi, nos deux chevaux avançant maintenant épaule contre épaule.
-« Leynax, je te connais depuis trois bonnes années. Tu serais surprise si tu savais à quel point je comprends ce qui ce passe dans ta tête. »
Il me lance un regard entendu et accélère le pas de son cheval, se retournant pour me lancer avant de me distancer :
-« Regarde un peu autour de toi, cherche quelque chose à faire, un autre endroit où tu pourras te faire une vie agréable, au lieu de passer ton temps à ruminer continuellement des idées noires. »
Je le regarde s’éloigner en soupirant bruyamment. Après environ une heure passée à réfléchir aux conseils de mon associé, je m’écarte du chemin et m’enfonce dans les bois environnants.
Je rejoins la petite caravane en fin d’après midi, juste quand le soleil commence à descendre derrière les sommets qui nous entourent. Un chamois est posé en travers de l’encolure d’Arko, mais ce n’est pas tout ce que je ramène de ma promenade. Accroché à ma ceinture, sur mon côté gauche, pend un petit sac de toile. Je l’effleure de la main et, après avoir emmené le chamois aux cuisinières du groupe, je pars à la recherche de Sarielle. Elle est assise à l’arrière du chariot pour les blessés, un cahier fermé sur les genoux. Je l’observe en me demandant pourquoi je m’en veux tant de ma réaction de l’autre matin. Elle est jolie et semble avoir du caractère, mais j’ai croisé bien d’autres jeunes femmes de ce genre depuis trois ans, et je ne me suis jamais souciée de ce quelles pouvaient penser de moi.
J’approche doucement, le bruit des pas d’Arko lui fait lever la tête alors que je ne suis plus qu’à quelques mètres, et je suis sûre de voir briller une petite lueur dans ses yeux avant que son regard ne devienne glacé et qu’elle commence à se tourner pour entrer à l’intérieur du chariot. Je pousse un petit soupir et l’appelle.
-« Sarielle ! Attends, je voudrais te parler. »
Elle me jette un coup d’œil dépourvu de toute amabilité.
-« Tu veux me parler ? Et de quoi ? Et qu’est-ce qui te fait croire que, moi, j’ai envie de t’adresser la parole ? »
Je baisse les yeux une seconde vers l’encolure de ma monture, puis les relève et les plonge dans les siens.
-« J’ai quelque chose pour toi. »
Je décroche le petit sac de toile de ma ceinture et le lui tend. Elle me regarde, et fronce les sourcils sans faire un geste vers le sac.
-« Qu’est-ce que c’est ? Un serpent qui me mordra dès que je regarderai à l’intérieur ?»
Je secoue négativement la tête.
-« Non, c’est ma manière de m’excuser. Je n’aurais pas dû être aussi agressive avec toi l’autre matin, tu n’avais rien fait pour mériter ça. »
Elle incline légèrement la tête, semblant se demander si elle va m’écouter ou me planter là, mais finalement elle me questionne d’un ton radouci.
-« Pourquoi l’as-tu été alors ? Je ne t’avais rien fait de mal. »
Je lève les mains devant moi avant de les laisser retomber le long de mon corps.
-« Je ne sais pas… J’avais l’impression que tu me jugeais mauvaise de toute façon, quoi que je dise ou fasse. »
Je déteste m’excuser, et en général je m’arrange pour ne pas le faire, même lorsque j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû. Mais aujourd’hui, je suis contente de l’avoir fait en voyant son regard se réchauffer considérablement. Elle a un petit mouvement du menton puis prend le sac et regarde à l’intérieur, souriant à la vue des petits fruits rouges qui s’y trouvent. Je me sens bêtement embarrassée lorsqu’elle relève les yeux vers moi et je regarde ailleurs en marmonnant :
-« Il n’y en avait pas beaucoup, mais je me suis dit que, peut-être, tu les aimerais.
Elle me fait un signe de la main, désignant la planche de bois sur laquelle elle est assise.
-« J’aime les fraises des bois, mais sais-tu ce qui me ferait les apprécier encore plus ?
-« De la crème chantilly ? »
Ma petite tentative d’humour la fait sourire.
-« J’aimerais que tu viennes les manger avec moi, ça nous donnera l’occasion de faire vraiment connaissance. »
Je fais ce qu’elle me demande et vais la rejoindre, laissant Arko libre d’aller et venir à sa guise, ce qu’elle ne fait pas d’ailleurs, préférant marcher près du chariot à quelques pas de moi.
Nous dégustons les fruits en silence, échangeant seulement un regard un peu gêné. Ce n’est que lorsque nous finissons les fraises que je l’interroge sur sa présence, parmi ces marchands accompagnés de leurs épouses et enfants Elle hausse une épaule avec un demi-sourire et prend une expression songeuse. Ce n’est qu’au bout d’un petit moment qu’elle commence à raconter.
Chapitre 9 :
-« Je viens du bord de mer, à l’Est, d’une ville nommée Spira. Les marchands et moi, nous sommes partis il y a plus de trois mois, maintenant. »
Elle s’interrompt et passe une main sur sa nuque, comme si elle voulait en chasser la fatigue. Je ne dis rien, attendant patiemment qu’elle reprenne son récit, ce qu’elle fait rapidement.
-« J’aimais bien la vie que j’avais là-bas. La ville était grande, mais la vie y était douce et tranquille. Mon père faisait partie de l’équipage d’un immense bateau de pêche, il n’était pas là tous les jours mais nous aimaient tendrement, ma mère, ma sœur et moi, nous étions une famille heureuse et unie.
La ville était prospère, la majorité des habitants vivaient de la pêche, mais il y avait aussi quelques artisans, et des cultivateurs à l’extérieur des murs. J’étudiais, j’avais l’ambition de devenir médecin. Tout était parfait, j’aimais beaucoup ma vie et ma ville. »
Elle se tait un instant avant de soupirer profondément puis de reprendre
-« Un jour, un bateau n’est pas rentré. Ca nous a paru bizarre, parce que le temps était très beau, même en haute mer. Et puis il y a eu un deuxième disparu et les autorités de la ville, comme les pêcheurs ont commencé à s’inquiéter. Jusqu’au jour où un troisième bateau est revenu au port avec d’énormes avaries, certains pêcheurs étaient blessés, et ils ne ramenaient aucune prise alors qu’ils étaient partis depuis plusieurs jours. Sitôt que les hommes ont été à terre, tout le monde s’est précipité pour savoir ce qui s’était passé. »
De nouveau, elle cesse de parler et appuie son dos contre la bâche de toile derrière nous. Son silence est si long que je l’interroge.
-« Qu’est-ce qui leur était arrivé ? »
Elle sort de ses pensées et baisse les yeux sur ses mains avant de poursuivre.
-« Des pirates. Ils avaient été attaqués et ne s’en étaient sortis que par miracle. Après ça, il n’était pas difficile de deviner ce qui était arrivé aux autres bateaux…
A partir de ce jour, tous les vaisseaux ont été armés, et des hommes supplémentaires ont embarqué, pour assurer la sécurité des bateaux et des équipages, mais… »
Elle hausse une épaule et me fait un petit sourire désabusé.
-« Notre ville était peuplée de pêcheurs, pas de soldats. Les pirates arraisonnaient au moins un ou deux bateaux par semaine et personne ne parvenait à les arrêter. Nous étions déjà bien contents quand l’un des nôtres réussissait à rentrer au port avec quelques poissons. La situation devenait de plus en plus dure à gérer et la disette menaçait malgré les quelques paysans qui venaient vendre tout ce qu’ils produisaient.
Je suppose que ça aurait pu durer quelques temps comme ça quand même, mais apparemment les pirates ne se satisfaisaient plus des prises qu’ils faisaient, et un jour, ils ont débarqué au port. »
Ses sourcils se froncent et elle se tait de nouveau un long moment. J’ai une petite idée de ce qui a pu se passer et j’imagine à quel point se doit être pénible pour elle de le raconter. Je ne dis rien pour l’inciter à poursuivre, mes pensées me ramenant au jour où le village a été détruit, et je suis si absorbée pas ces douloureux souvenirs que je sursaute lorsqu’elle reprend la parole.
-« C’était de vraies brutes, je n’avais jamais imaginé qu’on pouvait être aussi brutal et sanguinaire. Ils n’ont pas détruit la ville comme Lantec l’a fait pour ton village, non, ils ont juste pris le pouvoir de la manière la plus sauvage possible, tuant férocement tous ceux qui essayaient de s’opposer à eux. Ils se comportaient en maîtres absolus, exigeant une attitude soumise et déférente de chacun des habitants, même envers le dernier de leurs soldats. Nous n’avions plus aucun droit, seulement celui de leur obéir et de céder aux moindres de leurs caprices, de quelque nature qu’il soit… Les bateaux ne sortaient plus que sous le contrôle des pirates, et le produit de la pêche était entièrement pour eux.
Alors, certains d’entre nous ont commencé à se réunir, à parler entre eux… et à agir. Ils s’en sont d’abord pris aux soudards qui traînaient tard le soir, puis aux petites patrouilles qui étaient censés faire régner l’ordre en ville et qui, en fait, ne faisaient que terroriser le peuple.
Petit à petit, une véritable résistance s’est organisée, mais ça n’a pas été sans contrepartie. Les pirates prenaient parfois certains des comploteurs et les exécutaient sur la place publique, en obligeant tous les habitants de la ville à assister aux exécutions. S’ils n’arrivaient pas à attraper des coupables, ils s’en prenaient à des innocents, leur vengeance était toujours terrible. »
Elle se penche et met sa tête dans ses mains, ses coudes reposant sur ses genoux.
-« Mon père faisait partie de ceux qui tentaient de résister, son groupe était l’un des plus nombreux, et ils recrutaient sans cesse.
Parmi la population, certains ont essayé de composer avec les pirates, de se mettre véritablement à leur service. Et je suppose que c’est l’un de ceux là qui s’est introduit dans le groupe de mon père. Je ne suis sûre de rien, mais tout me fait penser que le groupe a été trahi…
Quoi qu’il en soit... Un après midi, alors que je rentrais de cours, j’ai croisé une de mes voisines qui m’a prise par le bras et m’a empêché de rentrer chez moi en me tirant violemment en arrière. Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait ça, mais elle m’a rapidement expliqué de quoi il retournait. »
Sa voix se brise un peu, mais elle semble décidée à aller au bout de son récit, prenant juste quelques secondes pour se reprendre.
-« Le groupe de mon père avait été surpris en pleine réunion, ils avaient tous été arrêtés. Et comme si ça ne suffisait pas, les pirates s’en étaient aussi pris aux familles de chacun d’eux. Ils étaient chez moi quand ma voisine m’a interceptée.
Je voulais savoir, alors malgré ma voisine qui essayait de me retenir, je me suis approchée discrètement de ma maison. Ma mère et ma sœur étaient devant entourées par les pirates qui jouaient avec elles, se les renvoyant à coup de pied comme si elles étaient des ballons. J’entendais leurs cris de douleur, je voyais même les larmes couler sur leurs joues. Ca devait durer depuis un certain temps déjà, parce que leurs corps étaient couverts de sang. En voyant ça, je me suis précipitée, mais ma voisine m’a retenue. Et puis, son mari l’a aidée à m’éloigner de là…. »
Elle ne dit plus rien. Sa tête est toujours dans ses mains, ses yeux sont immobiles, fixant un point dans le lointain. Je reste un long moment à ses côtés, sans savoir quoi dire, posant juste ma main sur son épaule dans un geste de réconfort un peu dérisoire. Pourtant, ce simple contact semble la ramener à la réalité, elle tourne son regard vers moi et termine rapidement son récit.
-« Après ça, ma voisine m’a emmenée chez des cultivateurs, juste en dehors de la ville. Des gens extrêmement gentils, qui m’ont accueillie à bras ouverts alors qu’ils ne me connaissaient absolument pas. Je savais qu’il n’y avait aucune chance pour que mes parents ou ma sœur soient encore en vie, alors je suis restée chez eux quelques temps, je les aidais à la ferme. Et puis un jour, des marchands sont passés, avec l’intention de se rendre en ville. Nous les avons dissuadé en leur expliquant ce qui se passait, et je leur ai demandé de m’emmener, je ne voulais plus rester là, je voulais partir et ne plus jamais revenir. »
De nouveau, elle s’appuie contre la bâche derrière nous, les yeux fermés et les lèvres serrées en un pli amer qui la fait paraître plus âgée. Je ne prononce aucune parole de consolation, je sais à quel point c’est inutile, me contentant de rester près d’elle sans rien dire. Je ne descends du chariot qu’au moment où le convoi s’arrête pour la nuit. Je m’occupe d’Arko et je ne vois plus Sarielle de la soirée.
C’est au matin que nous nous retrouvons. Comme j’en ai pris l’habitude, je suis la première levée, ce qui me permet de profiter pleinement des derniers instants de calme avant que tout le monde se réveille. En général, je suis souvent rejointe par Robias et nous buvons tranquillement une infusion ensemble avant que la journée ne débute vraiment, mais aujourd’hui, c’est un autre pas que j’entends derrière mon dos. Je ne me retourne pas, mais lorsque Sarielle s’assieds sur le sol en me saluant gentiment, je lui réponds d’un sourire. Elle paraît avoir retrouvé sa bonne humeur et nous buvons une infusion sans rien dire, jusqu’à ce qu’elle qui finisse par rompre le silence.
-« Nous serons sans doute arrivés demain dans l’après-midi. Je suppose que tu dois trouver le temps long à voyager en notre compagnie, mais comme la plupart des blessés se remet bien, tu pourras enfin reprendre la route avec ta troupe. »
Je ramasse une brindille sur le sol et la fais tourner machinalement entre mes doigts.
-« En fait, Robias n’a pas l’intention de repartir… »
Elle me lance un regard un peu surpris alors que je hausse négligemment les épaules.
-« Je garderai avec moi les gars qui ne voudront pas s’installer en même temps que lui. »
Elle se penche vers moi avec une expression un peu ironique sur le visage.
-« Tout ça n’a pas l’air de t’enthousiasmer. Ce n’est pas ce que tu as envie de faire ? »
Je ramasse une deuxième brindille qui tournoie au même rythme que la première entre mes doigts. Ma lèvre inférieure descend un peu dans une moue qui indique un certain désenchantement.
-« A vrai dire, je ne sais pas trop ce que je vais faire. Je veux dire, j’aime la vie que je mène, donc je vais certainement continuer à parcourir le monde, mais… »
Elle me coupe avec le même petit sourire ironique.
-« Mais maintenant que tu ne poursuis plus personne, tu n’as plus d’objectif et tu te sens un peu désemparée. »
Je lève un sourcil, vaguement surprise qu’elle ait deviné ce qui se passe en moi alors qu’elle me connaît à peine. Et puis je hausse les épaules en jetant les brindilles sur le sol.
-« Je verrai bien… Et toi, tu vas continuer avec les marchands ? »
Elle prend un temps avant de répondre, laissant paraître une incertitude.
-« En fait je suis partie parce que je ne voulais pas rester ni à Spira, ni dans les alentours. Mais je n’ai pas abandonné l’idée de devenir médecin. »
Elle fait un geste du bras en direction du chariot des blessés.
-« En m’occupant d’eux, je me suis rendue compte que je pouvais être très utile. »
Je ne peux retenir la plaisanterie idiote qui me monte aux lèvres.
-« Alors viens avec moi. J’attaquerai tous les brigands que nous rencontrerons et ensuite tu les soigneras. »
Ça la fait sourire, et puis elle me jette un drôle de regard par-dessus le rebord de sa tasse tout en finissant son infusion.
C’est l’arrivée de mon associé qui met un terme à notre discussion. Il s’installe tranquillement près de nous pendant que Sarielle lui rend son salut en se levant, puis va rejoindre son chariot. Je la suis du regard, puis me tourne vers mon compagnon qui baille bruyamment.
Chapitre 10 :
Sarielle a raison sur un point : voyager avec tout un convoi n’a rien d’exaltant. Notre allure est si lente et les arrêts si fréquents que pour tromper mon ennui, je pars à l’aventure dans les forêts environnantes. Je plante mes talons dans les flancs d’Arko pour la faire accélérer, regrettant que le terrain accidenté m’empêche de la faire galoper. Mon arc à portée de main, j’observe les alentours à la recherche d’un éventuel gibier, quand mon regard se porte sur un buisson…
Je ne sais pas pourquoi je me sens si contente de moi en retrouvant les quelques chariots qui avancent doucement sur la route poussiéreuse, mais même l’expression ironique de Robias qui me demande si la vie est belle ne me trouble pas. Je hausse un sourcil et acquiesce du menton en souriant, puis je tourne bride et longe lentement le convoi en direction du chariot des blessés. Je suis surprise de constater que l’un d’eux est assis à l’arrière en compagnie de Sarielle. Il parle avec animation en faisant de grands gestes avec son bras valide, je n’entends pas ce qu’il dit, mais si j’en juge par l’expression d’amusement sur le visage de la jolie blonde, ce doit être particulièrement drôle. Je les regarde discuter un instant, puis je me détourne et repars rejoindre Robias à l’avant du convoi, ma bonne humeur envolée sans que je sache vraiment pourquoi.
Mon associé semble un peu étonné de me voir revenir et m’accueille avec un petit rire, mais je ne lui accorde pas un regard. Il ne se laisse pas démonter par mon attitude distante et fait avancer son cheval jusqu’à ce que nos deux montures se frôlent.
-« Tu n’es plus aussi joyeuse. Je peux savoir ce qui a causé ce changement d’humeur ? »
Il n’insiste pas alors que je continue de l’ignorer, mais pose une seconde sa main sur mon avant-bras comme s’il pensait que j’avais besoin de réconfort.
Je soupire bruyamment au moment où, pour la troisième fois de la journée, nous faisons une pause. Le soleil n’est pas encore très bas et nous aurions pu avancer au moins deux bonnes heures de plus.
Immédiatement, les quelques enfants sortent des chariots et s’égaient dans tous les sens pendant que leurs mères tentent de contenir leur enthousiasme. J’aperçois également Sarielle qui aide les blessés à venir faire, eux aussi, quelques pas dans l’herbe sèche. Elle est en train de soutenir un grand jeune homme à peine plus âgé que moi. Brun et bien bâti, Chalak dont la jambe droite est largement bandée, boîte en s’appuyant largement sur l’épaule de son infirmière. Lorsqu’elle se rend compte que je l’observe, elle me fait spontanément un signe de la main accompagné d’un sourire. Je n’ai pas le temps de penser à ce que je fais que je suis déjà en train de marcher dans sa direction. Je les rejoins et tapote doucement l’épaule de mon soldat en lui demandant comment il se sent. Ses yeux brillent lorsqu’il me répond.
-« Je vais de mieux en mieux, mais c’est normal, je suis soigné par une infirmière aussi compétente qu’elle est jolie. »
Sarielle baisse la tête et regarde le sol, embarrassée par le compliment. Sa réaction m’amuse et c’est avec un petit sourire ironique que je l’aide à installer l’homme au pied d’un grand pin. Il fait un geste pour inviter son infirmière à s’asseoir à ses côtés, mais elle refuse d’un signe de tête et retourne au chariot pour prendre les deux gourdes que lui tend un autre des blessés.
Elle se dirige vers le ruisseau à quelques mètres de là et c’est tout naturellement que je lui emboîte le pas et lui prend une des gourdes pour la remplir d’eau fraîche. Une fois que c’est fait, elle se retourne pour prendre la direction du campement qui est en train de s’installer, mais je la retiens d’une main sur son épaule.
-« Tu devrais rester cinq minutes, j’ai une petite surprise pour toi. »
Son regard étonné brille immédiatement de curiosité. Elle me dévisage un instant puis fronce les sourcils en parcourant brièvement ma silhouette des yeux, jusqu’à ce qu’elle repère le petit sac de toile accroché à ma hanche. Elle s’approche avec un petit sourire et me désigne le petit sac du menton.
-« Tu as encore trouvé des fraises ? Je croyais que tu étais simplement partie chasser. »
Je lève les yeux vers le ciel en me frottant le menton d’une main.
-« Et bien, c’était mon intention, mais j’ai eu tant de problèmes pour ramasser ça que j’ai rapidement laissé tomber l’idée de la chasse. »
Je décroche le petit sac de ma ceinture et le lui tends, elle le saisit d’un geste vif et plonge immédiatement son regard à l’intérieur. Je la regarde faire avec un sourire amusé tout en m’asseyant sur un rocher proche du ruisseau. Elle vient me rejoindre, s’installant le plus confortablement possible à mes côtés et me jette un coup d’œil un peu surpris.
-« Tu as eu des problèmes pour cueillir des mûres ? »
J’acquiesce en me retenant de rire.
-« Oui, c’était terrible. Elles ont crié, se sont débattues, ont essayé plusieurs fois de me griffer, ont tenté de s’enfuir… »
Elle se met à rire, d’un rire cristallin qui sonne de manière si agréable à mes oreilles que j’en rajoute, mimant une féroce bataille avec des mûres très combatives. Finalement, je cesse mes pitreries lorsque Sarielle manque de s’étouffer avec un petit fruit bien noir.
-« Et bien, merci d’avoir pris de tels risques, j'apprécie que tu aies affronté des adversaires aussi redoutables juste pour me faire plaisir. »
Je secoue la tête et lève les mains devant moi avant de les laisser retomber sur mes genoux, puis prend un fruit dans le petit sac qu’elle me tend. En relevant les yeux vers elle, j’aperçois un petit peu de jus bien rouge qui coule à la commissure gauche de ses lèvres. Elle s’en rend compte et s’essuie d’un revers de main avec un petit sourire malicieux, et en haussant une épaule. Je luis souris en retour et m’adosse un peu plus contre le rocher en penchant la tête en arrière, savourant la caresse de la légère brise soufflant sur mon visage. Elle fait la même chose en poussant un petit soupir de satisfaction mais se redresse presque aussitôt après, s’étirant en grognant légèrement. Je la regarde du coin de l’œil pendant qu’elle ramasse les deux gourdes que nous avons posées sur le sol pour déguster les mûres. Elle fait un geste vague en direction de Chalak.
-« Les blessés doivent avoir soif… »
Elle n’a pas le temps de se retourner pour s’éloigner que je suis déjà debout à lui retirer une gourde des mains. Je souris en remarquant sa mimique de plaisir lorsqu’elle constate que je l’accompagne.
Je reste près d’elle alors qu’elle s’occupe des hommes qui en ont besoin Elle ne fait pas vraiment de soins, réservant plutôt cette tâche pour le matin, mais elle donne à boire, dit un mot gentil par ci-par là, aide ceux qui sont encore dans le chariot à descendre et à s’approcher du feu où les cuisinières finissent de préparer le repas, soutien, apaise même certaines douleurs d’un simple sourire. Je n’en reviens pas de voir mes soldats que je connais comme étant des ours mal léchés rudes et bourrus pour la plupart, se laisser mener par le bout du nez par cette petite jeune femme qui ne doit pas dépasser le mètre soixante.
C’est tout naturellement que nous restons ensemble au moment du repas. De l’autre côté du feu, Robias me fait un large sourire en levant sa coupe de vin dans ma direction, ses yeux remplis d’une lueur d’amusement. Je lui fais le même geste puis reporte aussitôt mon attention sur la jolie silhouette de Sarielle qui se découpe dans la lueur du feu. Après s’être servie au grand chaudron commun, elle s’assied et mange tranquillement, relevant les yeux pour me sourire en sentant mon regard sur elle. Lorsque nous finissons le repas, elle se penche vers moi et murmure :
-« Dommage qu’on ait déjà mangé le dessert. »
Je lui fais un clin d’œil.
-« J’y penserai ! »
QUATRIEME PARTIE
Chapitre 11
Nous approchons de la vallée. Déjà, on aperçoit en contrebas, les toits des nombreuses habitations de pierre entourées d’un mur large et haut. Je remarque aussi une rivière qui coule d’Est en Ouest, et traverse la petite cité, probablement en passant sous les murs. Autour de ce gros village, la végétation est pratiquement inexistante, seuls quelques buissons et de nombreuses souches parsèment le paysage.
Les enfants, impatients, sont descendus des chariots et courent devant le convoi sous les regards indulgents de leurs mères, les hommes, marchands ou soldats, accélèrent inconsciemment le pas tandis que les chevaux, eux aussi, relèvent la tête et avancent avec une ardeur renouvelée. En tête, Robias semble, lui aussi, ravi de voir arriver la fin du voyage. J’ai chevauché un instant auprès de lui après le départ de ce matin, mais rapidement, je n’ai pu m’empêcher de me rapprocher du chariot des blessés et de Sarielle.
La bâche a été relevée et je la regarde s’occuper de nettoyer les plaies et de changer les bandages, échangeant quelques paroles et un sourire avec chacun des hommes. Je donne un petit coup de talon et Arko avance plus vite, jusqu’à ce que nous soyons à peine à un mètre du chariot. Je me décide enfin à lâcher la jolie blonde du regard et interroge Chalak, le soldat le plus proche de moi, me renseignant sur son état et celui de ses camarades. Il me répond joyeusement en me désignant le bandage sur sa cuisse d’un geste.
-« Je vais avoir une jambe toute neuve, nous avons une infirmière exceptionnelle ! »
Ses yeux reviennent vers moi et il ajoute sur un ton de confidence :
-« Nous sommes tous amoureux d’elle »
Ce n’est qu’une boutade mais bizarrement, je ne trouve pas ça drôle du tout. Mon ton devient beaucoup plus sec.
-« Puisque tu vas mieux, tu vas pouvoir remonter à cheval et retourner avec la troupe.
-«Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. »
Je me tourne vers la jolie blonde qui vient de prononcer cette phrase, son regard est aussi sérieux que sa voix. Elle s’approche du bord du chariot sans me lâcher des yeux.
-« Nous arriverons au village ce soir, d’ici là Chalak doit se reposer encore, les autres aussi, d’ailleurs. Et ce serait encore mieux s’ils pouvaient attendre trois ou quatre jours avant de repartir. » Elle fait une petite pause avant d’ajouter
-« Tout du moins s’ils ne décident pas de rester. »
Comme un seul homme, les soldats se tournent vers moi, attendant une explication à ces dernières paroles. Je les observe, les gratifiant tous d’un regard distant avant de lâcher du bout des lèvres.
-« Pour l’instant, nous n’avons pas parlé de ça, ni avec vous ni avec les soldats valides. Nous nous réunirons tous ce soir avec Robias pour vous expliquer de quoi il s’agit. »
Certains des hommes s’agitent nerveusement, faisant légèrement bouger le chariot d’un côté à l’autre tandis que des chuchotements diffus commencent à s’élever. Je hausse le ton pour les faire tenir tranquilles.
-« Vous saurez tout ce que vous avez à savoir ce soir, lorsque nous serons arrivés. Sachez seulement qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter, cela pourrait même être une bonne nouvelle pour certains d’entre vous. »
Je tire sur la bride de ma jument afin de m’éloigner, mettant du même coup fin à la discussion, mais Sarielle me rappelle.
-« Leynax ! Je dois aller chercher de l’eau, peux-tu m’accompagner ? »
Je stoppe immédiatement ma monture, laissant ainsi le temps à la jolie blonde de prendre les gourdes et de me rejoindre. Elle commence à marcher à mes côtés et, après avoir jeté un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que nous sommes suffisamment éloignées du chariot, relève les yeux vers moi avec un peu de confusion.
-« Je suis désolée d’avoir trop parlé. J’ignorais que les hommes n’étaient pas au courant de la décision qu’a pris Robias. »
Elle a vraiment l’air navré, mais je la rassure d’un petit sourire et d’un haussement d’épaules.
-«Ca n’a pas d’importance. Je n’ai rien dit jusqu’à présent parce que j’estime que c’est à Robias d’informer les hommes de sa décision, mais ce n’est pas un bien grand secret qui a été dévoilé. »
Nous arrivons au chariot dans lequel se trouvent les tonneaux qui contiennent la réserve d’eau. Je l’aide à remplir ses gourdes et les pose sur l’encolure de ma jument pour les ramener jusqu’au chariot. Ensuite, je tourne bride en brandissant mon arc.
-« Je vais chasser ! »
Elle me fait un petit signe de la main et me lance :
-« Fais attention de ne pas te faire attaquer par des mûres ! »
Je m’éloigne en riant.
Je ne reviens que plusieurs heures plus tard, alors que le convoi redémarre après la pause de midi. Je donne néanmoins mes prises aux cuisinières qui semblent ravies d’avoir déjà le menu de ce soir. Je longe ensuite la petite file de chariots qui s’étire sur le chemin, lorsque j’entends la voix de Sarielle m’appeler. Je tourne la tête dans sa direction, vaguement étonnée de sentir un sourire étirer mes lèvres si facilement, et je la vois me faire un signe de la main pour m’inciter à la rejoindre. Je n’ai pas le temps de mettre Arko au pas près du chariot que la jolie blonde insiste pour que je vienne m’asseoir, pendant que les blessés se serrent les uns contre les autres pour me faire de la place sur l’un des bancs.
Sitôt que je suis installée, Sarielle se tourne vers la paroi du fond, attrapant quelque chose que je ne parviens pas à voir, mais le suspense ne dure pas longtemps puisqu’elle se retourne immédiatement vers moi avec dans les mains une écuelle pleine d’un ragoût odorant. Elle baisse les yeux en me le tendant comme si elle était gênée, m’expliquant qu’elle me l’a gardé au chaud lorsqu’elle a remarqué que je n’étais pas présente au repas.
Le geste me fait plaisir, plus que je ne l’aurai cru. Pendant une seconde, l’image de Rosa et des attentions continuelles qu’elle avait pour moi, passe devant mes yeux, mais cette pensée passe bien vite, remplacée par le sourire bien réel et un peu timide de Sarielle.
Je n’ai pas vraiment faim, mais je mange consciencieusement tout de qui se trouve dans l’écuelle tout en bavardant avec mes soldats. Je reste dans le chariot jusqu’à ce que nous arrivions aux portes du village.
Le soleil est déjà bas, illuminant l’horizon montagneux de rouge, alors que je rejoins Robias et Marcus, le plus vieux des marchands, en tête de convoi. Derrière nous, les quelques chariots à l’intérieur desquels se trouvent les femmes et les enfants, puis nos hommes, à qui mon associé a ordonné de se tenir à l’arrière, leurs armes bien rangées, de manière à ne pas donner aux villageois une vision trop menaçante de notre petite troupe. Nous nous tenons immobiles, bien droits sur nos chevaux, devant de très hauts murs de pierre. En levant les yeux, je distingue vaguement quelques silhouettes qui s’agitent en haut des murs, mais je ne vois aucune arme, aucun canon dirigé sur nous. Au bout de quelques minutes, alors que je me tourne vers mon associé avec impatience, la lourde porte de fer s’ouvre enfin.
Chapitre 12 :
Ils sont trois hommes à sortir de la petite cité, trois seulement. La porte se referme immédiatement derrière eux alors qu’ils s’avancent lentement au devant de nous, l’un d’eux marchant un pas devant les deux autres. Ils s’arrêtent à environ deux mètres et, après nous avoir dévisagés un instant, celui qui semble le plus âgé s’adresse à Marcus.
L’homme est plutôt replet, avec une calvitie bien avancée et un collier de barbe noire. Vêtu d’une sorte de redingote grise par-dessus un pantalon de toile et une tunique de peau, il parle avec animation mais avec intérêt et curiosité plutôt qu’hostilité. Le marchand se tourne vers nous et nous fait signe d’avancer et de nous joindre à la conversation pendant que l’homme, lui, appelle ceux qui sont sortis du village avec lui.
Après les présentations d’usage, nous entrons dans le vif du sujet. Il s’avère que si l’accès au village ne présente aucun problème pour les marchands, les habitants sont bien plus réticents en ce qui concerne la troupe. Finalement, ils acceptent de laisser entrer les chariots avec les femmes, les enfants et les marchands pendant que la troupe et moi resterons à l’extérieur. Robias, lui, entrera pour s’entretenir avec les responsables du village et tenter de les convaincre qu’ils ont besoin d’une milice armée pour les protéger des bandes armées qui pullulent dans la région.
Je rejoins donc les soldats et nous commençons à installer un bivouac pour la nuit tandis que les trois hommes de la petite cité inspectent consciencieusement chaque chariot, vérifiant que rien de dangereux ne va être introduit derrière leurs murs. Lorsqu’ils terminent enfin et que le petit convoi passe bruyamment la lourde porte, je reste un moment à regarder Sarielle me faire un signe de la main, un peu surprise de la déception que je ressens à la voir partir sans même un véritable au-revoir.
Les quelques jours passés avec les marchands ont permis à nos blessés de se remettre suffisamment pour se passer de soins, je confie donc la cuisine à ceux qui sont presque rétablis pendant que les autres se reposent. C’est à la fin du repas que je me décide à expliquer aux hommes que ceux qui le souhaitent pourront s’installer ici, alors que ceux qui préfèrent mener la vie aventureuse qui est la nôtre pourront continuer avec moi. La plupart des soldats semblent assez surpris de la décision de mon associé, mais finalement une majorité d’entre eux choisit rapidement de rester avec Robias. Sans doute sont-ils, comme lui, las de courir les routes. Une dizaine d’hommes seulement décide de rester sous mes ordres et de repartir avec moi dès le lendemain. Je dors mal, nerveuse et contrariée sans savoir pourquoi.
Le soleil n’est pas encore levé mais la journée promet d’être chaude lorsque je quitte ma couche après plusieurs heures pendant lesquelles je me suis sentie de plus en plus énervée et inquiète, ressentant une sorte d’angoisse dont j’ignore la raison. Je me rapproche des murs de la cité, les observant longuement sous la pâle lueur de la lune.
Je reste de longues minutes la tête levée, les sourcils froncés, à chercher ce qui peut me troubler autant. C’est au moment où je détourne le regard que j’aperçois un reflet en haut des murs, je fixe de nouveau le point où j’ai aperçu cette petite lueur, mais plus rien n’apparaît.
Je retourne m’asseoir près du feu, buvant tranquillement mon infusion en fixant les flammes, l’esprit entièrement tourné vers cette cité, des quantités de questions en tête.
Je me relève et commence à faire les cent pas, m’éloignant un peu du campement, en me demandant si Robias a réussi à les convaincre de l’embaucher, ou si Sarielle va se plaire dans cette cité si loin de la mer près de laquelle elle a grandi… Et puis je hausse les épaules et donne un coup de pied dans une pomme de pin qui traîne au sol, de mauvaise humeur à la simple pensée du départ de la jolie blonde.
Lorsque je reviens vers le camp, celui-ci commence à s’animer. Des grognements et des bâillements se font entendre de part et d’autre, un chaudron est posé sur le feu et quelques hommes commencent à ranger les tentes de peau. Chalak s’avance lentement en claudiquant vers moi et me salue d’un geste de la main, mais je ne lui prête pas attention, tournant une nouvelle fois mon regard vers les murs de la cité.
Nous sommes prêts depuis bien longtemps, attendant que les villageois veuillent bien ouvrir et faire entrer les hommes qui veulent rejoindre Robias. En haut des murs, tout est désert et nul bruit, même diffus ou atténué ne nous parvient. Je finis par m’impatienter et vais cogner violemment contre la porte de fer, ce qui a pour effet de la faire s’ouvrir au bout de quelques minutes de tambourinement.
Le même homme que la veille vient au devant de nous, seul. Sa redingote flotte autour de lui alors qu’il s’approche de moi avec une expression désapprobatrice sur le visage. J’ai du mal à ne pas rire devant ses yeux sévères lorsqu’il me reproche d’être une jeune femme bien bruyante. Il me toise un instant avec un air dédaigneux qui s’accentue quand je lui demande où se trouve mon associé, il hausse les épaules et me répond que désormais Robias a autre chose à faire que de venir saluer une aventurière. Sans rien dire de plus, il se détourne et se dirige vers les hommes qui doivent rejoindre Robias, leur faisant un signe pour les inciter à le suivre. La lourde porte s’ouvre le temps de les laisser passer puis se referme avec un grincement que je ne peux m’empêcher de trouver sinistre.
Je reste songeuse un instant. J’ai du mal à imaginer l’homme qui est mon ami, mon associé et mon amant occasionnel depuis trois ans et que je connais comme étant quelqu’un de chaleureux, se séparer ainsi de moi et des hommes qui l’ont suivi. Je lève les yeux vers les murs, je ne vois personne mais je suis presque sûre que nous sommes observés. Je secoue la tête, persuadée que quelque chose de bizarre se passe derrière ces murs. Je remonte sur ma jument en silence et entraîne ma petite troupe vers les montagnes d’où nous venons, ressentant un certain étonnement en constatant que je me fais encore plus de souci pour Sarielle que pour Robias.
Nous chevauchons plusieurs heures d’affilée, ne nous arrêtant que quand je suis certaine que personne ne peut plus nous voir depuis la cité et que nous n’avons pas été suivis. Tous assis en cercle, nous discutons un long moment pour mettre un plan d’action au point.
Les abords de la rivière sont herbeux, nous nous immergeons dans l’eau le plus près possible de la cité, en amont. Nous nageons lentement, essayant de ne pas nous épuiser. La lune éclaire l’eau de reflets argentés et révèle le moindre de nos mouvements, nous rendant bien trop visibles à mon goût pour le moindre observateur éventuel. A l’approche des murs, nous nous arrêtons un instant pour reprendre notre souffle et nous assurer que nous n’avons pas été vus, ce qui paraît être le cas, du moins pour ce que je peux m’en rendre compte. Enfin, après quelques minutes de récupération, nous avançons jusqu’aux murs, prenons chacun une profonde inspiration, et nous engageons dessous.
Chapitre 13 :
Les murs ne font guère plus d’un mètre d’épaisseur et nous nous retrouvons rapidement à l’air libre, remontant précautionneusement nos visages à la surface. Je tourne mon regard de tous côtés, cherchant à deviner la présence de sentinelles ou de gardes éventuels. Je n’en vois pas, et pour l’instant, aucun bruit ne donne à penser que nous avons été découverts. Je suppose que les villageois ont une telle confiance dans la muraille qui les protège qu’ils ne se donnent guère la peine de surveiller, en tous cas pendant la nuit. J’observe plus attentivement l’endroit. Nous sommes dans un village classique, un peu comme celui où j’ai vécu pendant un an. Des maisons de bois, des rues étroites et plutôt tortueuses en terre battue… Nous sortons de l’eau et commençons à marcher les uns derrière les autres, nous dirigeant vers le centre de la cité le plus silencieusement possible. Nous n’échangeons pas une parole, communiquant par gestes si c’est nécessaire, et même nos souffles sont retenus.
La cité n’est pas très étendue et il ne nous faut guère plus de cinq minutes pour arriver à une grande place au centre de laquelle se trouve une fontaine de bois. Sur la droite, un bâtiment bas et large, tout à fait à gauche, la rivière coule lentement et suspendue au-dessus des flots se balance une cage de fer minuscule dont la base est légèrement immergée dans l’eau. Je fais un geste de la main pour que mes quelques soldats stoppent leur avancée, et je plisse mes yeux pour distinguer plus nettement la cage dans l’obscurité qui nous entoure. Quelqu’un est enfermé à l’intérieur et remue, certainement gêné par l’humidité constante à laquelle il ne peut se soustraire. J’ai un court moment d’incrédulité vite remplacé par de la colère lorsque, en m’approchant doucement, je reconnais celui qui est enfermé, je jette de brefs coups d’œil autour de nous, et, constatant que la voie est libre, je me précipite vers la cage.
Je m’arrête juste au bord de l’eau, examinant avec soin la manière dont la cage est suspendue, pendant qu’à l’intérieur, Robias affiche un large sourire sur son visage aux traits tirés. Sa situation est particulièrement inconfortable, il est enfermé dans un si petit espace qu’il ne peut ni se mettre debout ni s’allonger, ses pieds et ses mains sont entravés par de lourdes chaînes, et il est recroquevillé dans dix centimètres d’eau environ. J’appelle mes soldats d’un geste et je me dirige vers la poulie à laquelle est reliée la chaîne qui retient la cage au-dessus de la rivière. Il me suffit de peu de temps pour ramener mon associé, toujours emprisonné, au sol. La cage est fermée par un énorme et solide cadenas attaché aux barreaux par une chaîne de belle taille, je n’ai pas d’autre solution que de frapper avec mon épée, très fort. Deux coups suffisent pour libérer le cadenas, mais l’opération a été plutôt bruyante et, une fois de plus, je surveille attentivement les alentours.
La chance est avec nous puisque, pour l’instant, personne ne semble nous avoir entendus, et nous nous faisons les plus discrets possible pour défaire les chaînes qui retiennent les poignets et les chevilles de mon associé. Dès que nous avons terminé, il s’étire avec une satisfaction évidente, frotte vigoureusement ses poignets, puis tourne un visage à l’expression sarcastique vers moi.
-« La prochaine fois, tâche d’arriver plus vite. Je m’ennuyais, moi, là-dedans ! »
Il n’a pas l’air très en forme, mais essaie de faire bonne figure. Pourtant, je distingue la fatigue dans ses yeux, dans sa façon de se tenir un peu voûté et dans sa manière de passer une main sur ses reins. Je voudrais lui laisser un peu de temps pour récupérer et se reprendre, mais je ne suis pas sûre d’en avoir, tout se passe bien trop facilement pour l’instant à mon goût. J’interroge donc Robias sans tarder.
-« Où sont les autres ? »
Il me regarde avec un sourire ironique avant de répondre.
-« Moi, ça va, merci. »
Il désigne le bâtiment bas que j’ai remarqué tout à l’heure d’un geste de la main et ajoute :
-« Les autres sont enfermés là-dedans. »
Je reporte mon regard sur la bâtisse, l’observant avec la plus grande attention, mais rien ne bouge. Je hausse les épaules et, avec un soupir j’entraîne mes hommes vers le bâtiment pendant que mon associé me donne quelques précisions sur ce qui se passe à l’intérieur, et m’explique qu’il a été enfermé dans la cage après avoir tenté de se rebeller.
Alors que je réfléchis rapidement à la manière dont nous allons procéder, la pensée de Sarielle enfermée la-dedans, effrayée sans doute, me traverse de nouveau l’esprit. Je secoue la tête pour chasser cette idée et me concentre sur nos possibilités. Ensuite, nous passons à l’action.
Un soldat court vers les portes pendant que nous faisons brusquement irruption dans le bâtiment, surprenant les trois gardes qui somnolent assis sur des chaises. Ils n’ont pas le temps de réagir que nous sommes déjà sur eux, j’assomme le premier d’un violent coup de poing à la pointe du menton, les deux autres n’offrent pas plus de résistance devant ma petite troupe. Robias se charge de les ligoter et de les bâillonner avec un plaisir évident, pendant que je me dirige vers les deux grandes pièces où sont retenus les captifs.
Je commence par la cellule des femmes, pendant que mes soldats s’occupent de celle des hommes. Avant même de commencer à forcer la serrure, j’ai la surprise de constater que les prisonnières sont bien plus nombreuses que je ne m’y attendais. Je force la serrure tout en cherchant Sarielle du regard, l’apercevant au fond de la pièce en compagnie d’une fillette qu’elle tente apparemment de rassurer. Sitôt la porte ouverte, je me rue à l’intérieur et indique aux captives de se rassembler dans l’entrée avec les hommes, puis me tourne vers la jeune femme blonde qui s’approche de moi. Nous restons face à face, à nous regarder un instant, puis elle sourit et m’entoure de ses bras. Je lui rends son étreinte en fermant les yeux, la serrant fort contre moi alors que je l’entends murmurer :
-« Je suis tellement contente de te voir ! »
Ca me fait sourire. Nous finissons par nous lâcher, je passe une main dans ses cheveux pour dégager son visage, frémissant quand je réalise que c’est la première fois que je retrouve une telle douceur dans mes gestes depuis la mort de Rosa. Mes yeux retrouvent les siens et nous serions restées longtemps ainsi si Robias ne m’avait pas interpellé d’un ton moqueur.
-« Leynax ! Tu regarderas ta petite copine dans le blanc des yeux une autre fois, on a autre chose à faire pour l’instant ! »
Je me ressaisis et me tourne vers mon associé, mais j’ai le temps d’apercevoir un léger rougissement sur les joues de Sarielle. Les sourcils froncés, j’observe la quantité impressionnante de prisonniers que nous venons de libérer. Robias s’amuse un instant de ma perplexité avant de m’informer que c’est la quasi-totalité des habitants du village qui est là.
Cette révélation me stupéfie tant que j’en reste bouche bée une demi-seconde. Mon associé ricane puis m’explique que la cité a été attaquée il y a environ deux semaines, et que les assaillants, vainqueurs, ont enfermé toute la population en attendant de la livrer à des marchands d’esclaves, sort qu’ils réservaient aussi aux marchands, à lui-même et à ceux de nos soldats qui l’avaient suivis.
Je passe une main sur mes yeux, un peu abasourdie. Mais finalement, cette situation inattendue est une bonne chose puisque nous n’aurons qu’une troupe à combattre au lieu de tout un village. J’avais prévu de faire sortir les femmes et les enfants par la porte, tandis que nous contiendrons nos adversaires pour ensuite essayer de nous échapper par la rivière. Mais au vu de ce que vient de m’apprendre mon associé, ce sera peut-être plus simple que prévu. C’est au moment d’ouvrir la porte du bâtiment que je réalise que ce ne sera peut-être pas si facile. La porte est bloquée, et nous entendons distinctement des ricanements moqueurs de l’autre côté. Aidée par quelques-uns des hommes, je pousse, le plus fort que je peux, mais le battant ne s’ébranle même pas. Alors que nous reculons pour prendre un peu plus d’élan, une voix forte et autoritaire se fait entendre :
-« Nous vous laissons une chance de rester en vie, rendez vous immédiatement ! »
Je comprends maintenant pourquoi tout a été si facile depuis que nous sommes entrés dans la cité, ils attendaient sans doute de pouvoir nous piéger. Je lance un regard vers Robias qui crie à travers la porte :
-« Allez vous faire voir ! »
Nos ennemis ne répondent pas et nous recommençons à nous échiner sur la porte, jusqu’à ce que nous remarquions une odeur de fumée.
Chapitre 14 :
Un mouvement de panique commence à naître parmi les prisonniers, que Robias tente de calmer du mieux qu’il peut pendant que je forme rapidement deux équipes. L’une restera avec moi pour essayer d’ouvrir la porte pendant que l’autre s’efforcera de percer une ouverture dans le mur du fond. Déjà, les flammes apparaissent sur le mur à ma gauche, des enfants, effrayés, commencent à pleurer, quelques cris fusent, j‘entends aussi des jurons. La température augmente très rapidement et je sens la sueur couler le long de mon dos pendant que je m’échine sur la porte. La fumée épaissit très vite et nous commençons tous à tousser, je réalise que nous serons asphyxiés avant de parvenir à un résultat, et avec l’aide des trois plus robustes de mes soldats, je commence à démonter les gonds de la porte, l’urgence nous poussant à travailler le plus vite possible. Des cris de victoire nous parviennent quand les hommes de l’autre équipe réussissent à faire un trou dans la paroi du fond, mais leur joie est de courte durée, l’appel d’air ainsi provoqué augmentant la violence de l’incendie. Dans le brouhaha ambiant, je distingue la voix de mon associé qui hurle des paroles d’encouragement aux soldats et celles des femmes qui essaient de rassurer leurs enfants alors que la chaleur est de plus en plus étouffante et que la fumée envahit davantage le bâtiment.
Enfin, nous venons à bout des gonds un peu rouillés et dans un dernier effort, nous poussons violemment la porte au sol, faisant céder la serrure et le montant de l’autre côté avec un craquement assourdissant. Derrière nous, l’incendie gronde et les flammes montent encore plus haut, nous appelons le groupe du fond et commençons à nous avancer pour sortir du bâtiment en feu.
Nous stoppons net notre avancée, à un pas seulement du seuil, en découvrant les brigands qui occupent la cité, debout devant nous, des arcs et des lances pointés sur nos poitrines. Nous échangeons quelques regards indécis, mais les cris de ceux qui sont encore enfermés et qui poussent dans notre dos, m’amènent à ne pas tergiverser. Je prends une inspiration d’air un peu plus frais et je me précipite en avant, courbée en deux, en poussant le hurlement que j’employais à l’époque où j’attaquais des bandes armées toute seule. Les brigands ne sont qu’à trois pas, et je percute le plus proche avec ma tête dans son estomac. Mes hommes n’ont pas eu besoin que je leur dise quoi que ce soit pour suivre, et en quelques secondes, une véritable bataille rangée s’engage.
Nous sommes peu nombreux à être armé, les prisonniers que nous avons délivrés doivent combattre à mains nues, et dans ces conditions, nombre d’entre eux tombent lorsque nous nous engageons. Et puis, petit à petit, le combat s’équilibre, les anciens captifs récupèrent quelques armes sur les premiers cadavres et participent activement à la bataille. Je me bats avec énergie, mais je ne peux m’empêcher de regarder derrière moi un instant, cherchant Sarielle des yeux parmi les femmes qui tentent de sortir du bâtiment tout en restant à l’écart de l’affrontement. Je ressens une espèce de fierté un peu idiote en constatant qu’elle s’est armée d’une lance, sans doute celle d’un des gardes qui surveillaient la prison, et qu’elle se sert du manche comme d’un bâton pour empêcher quiconque d’approcher des enfants. Déterminée, un peu échevelée, les yeux brillants, je la trouve superbe et je me laisse aller à l’observer une ou deux secondes supplémentaires, jusqu’à ce que l’attaque d’un adversaire passe si près de ma poitrine que je retrouve immédiatement ma concentration et me jette à nouveau dans la bataille. Je frappe avec une ardeur renouvelée dans les corps massés devant moi, le sang gicle et éclabousse ma tunique, la sueur coule sur mon front, mais je sens l’ivresse du combat m’envahir alors que l’adrénaline court dans mes veines.
Nos opposants reculent petit à petit, certains essaient de plonger dans la rivière pour nous échapper, mais quelques villageois veillent et les repoussent durement dans notre direction. La fatigue aidant, les gestes deviennent un peu moins précis, les attaques moins violentes, les feintes moins vives, les parades plus lentes, et le combat tourne à notre avantage.
Les soudards reculent, essayant tant bien que mal de se regrouper, tandis que nous profitons de leur mouvement pour nous éloigner du bâtiment en flammes. Je ne sens aucune fatigue alors que j’abats mon épée encore et encore, tranchant des membres et des têtes, perçant toutes les poitrines à ma portée, remplie de la joie sauvage que m’apporte toujours le combat.
Il ne reste que quelques survivants parmi nos adversaires lorsque les armes cessent enfin de s’entrechoquer. Je baisse mon épée, encore un peu étourdie par la bataille, et me tourne vers mon associé qui, malgré sa fatigue, n’a pas hésité à participer à la mêlée. Pendant que nos hommes désarment les derniers soudards et que les blessés qui peuvent marcher se rassemblent, mus par des années d’habitude, nous échangeons un regard et haussons chacun les épaules du même geste désabusé, puis je lance d’une voix ferme.
-« Débarrassez-nous d’eux !
-Non ! »
J’aurais dû m’y attendre. J’ordonne à mes hommes d’attendre d’un simple geste et me tourne vers Sarielle. Ses yeux sont dans les miens et elle s’approche de moi jusqu’à me toucher.
-« Ne fais pas ça, Leynax. Tu sais ce que je pense de ce genre d’exécution. »
Je pousse un profond soupir, passant une main sur mon front et dans mes cheveux avant de marmonner :
-« Ils sont vaincus, que veux-tu que nous fassions d’eux ? »
Elle se tourne vers les soudards, sa main sur mon avant-bras pour que je suive son mouvement.
-« Laisse-les partir. Ils ne sont plus très nombreux maintenant, ils ne représentent plus aucun danger.
-« Bien sûr que si ! Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils vont rêver de vengeance ! »
Je relève l’épée que j’avais baissée vers le sol, mais au moment de me diriger vers les soudards, j’ai le temps de voir clairement une lueur de déception dans les yeux de Sarielle. Cela suffit pour que je n’ai plus aucune hésitation et je n’utilise mon arme que pour faire un signe à mes soldats.
-« Mettez-les dehors ! »
Cet ordre crée un petit mouvement de surprise parmi ma troupe, mais ils sont disciplinés et obéissent sans discuter, dirigeant les quelques survivants vers la lourde porte de fer. Je cherche Robias du regard, guettant sa réaction, il se contente de me fixer un instant en ricanant avant de venir me pousser de l’épaule.
-« Méfie-toi, Leynax. Elle te mène déjà par le bout du nez. »
Je préfère ne pas répondre et m’éloigne doucement pour aller m’asseoir au bord de la rivière.
Je reste un long moment à regarder l’eau couler devant moi, des images de mon passé défilant devant mes yeux. La résidence et l’ennui profond que j’y ressentais, le village et les amis que j’y avais, Rosa et l’amour qu’elle me portait, et puis les trois longues années passées à battre la campagne. Au bout d’une heure environ, je commence à me sentir mieux et la phrase que mon associé m’a lancée tout à l’heure me revient à l’esprit, étirant mes lèvres en un sourire bien involontaire. C’est le moment que choisit Sarielle pour me rejoindre et venir s’asseoir à mes côtés.
-« Tu vas bien ? »
Je tourne la tête vers elle et lui souris largement en acquiesçant du menton. Elle appuie son épaule contre la mienne, et, sans y penser, je passe un bras sur les siennes. Nous nous regardons, puis elle baisse les yeux et murmure :
-« Merci d’avoir épargné les soudards, c’était très important pour moi. »
Sa main se pose sur ma joue et je ferme les yeux sous la caresse, elle rit doucement et penche son visage vers mon oreille.
-« Je ne pourrais pas aimer quelqu’un qui n’a pas de respect pour la vie. »
Je lui réponds de la même manière, ma bouche à quelques millimètres seulement de son oreille.
-« Et tu donnerais une chance à quelqu’un qui a besoin d’apprendre ce respect ? »
Elle se recule légèrement pour me regarder avec tant de douceur dans les yeux que ça me donne envie de pleurer. Et puis elle effleure délicatement ma joue avec ses lèvres en chuchotant :
-« Tu as toutes tes chances. »
Nous restons encore une semaine, le temps pour Sarielle de s’assurer que les blessés se remettront. Je suis plus émue que je ne veux le reconnaître quand, au matin du départ, je fais mes adieux à Robias et à ceux qui ont composé notre troupe. Juchée sur un petit cheval gris, Sarielle attend patiemment que je la rejoigne, un petit sourire moqueur aux lèvres alors que je tends une main ferme à mon associé qui l’écarte d’un revers de main pour me serrer contre lui dans une franche accolade que je lui rends sans hésitation.
Mes adieux aux hommes sont plus brefs, mais empreints d’émotion eux aussi, et j’adopte une mine sévère pour cacher le serrement de mon cœur, Sarielle semble deviner mes sentiments et pose sur mon bras une main compatissante qui m’apaise miraculeusement. Enfin, je talonne doucement les flancs d’Arko et nous quittons la cité.
Nous avançons lentement, reprenant les sentiers rocailleux que nous avons empruntés en arrivant ici avec les marchands. Alors que la pente s’accentue et que le sentier tourne derrière des rochers qui nous cacheront définitivement la cité, Sarielle se retourne pour y jeter un dernier regard. Craignant qu’elle n’ait changé d’avis, je la questionne doucement.
-« Tu es sûre de ne rien regretter ? Il est encore temps d’y retourner. »
Elle secoue négativement la tête et me regarde avec autant de douceur dans le sourire que dans les yeux.
-« Je ne regretterai rien tant que je serais avec toi. »
Mon cœur bat plus vite à cette déclaration, mais je n’ai pas le temps de répondre qu’elle m’interroge à son tour, désignant d’un geste du bras la dizaine d’hommes qui n’a pas voulu rester et s’installer et chevauche à quelques pas devant nous.
-« Et toi, tu n’as pas envie de rester avec eux ? Tu penses qu’ils vont s’en sortir sans toi ou Robias ? »
Je rapproche ma monture de la sienne, tendant la main pour prendre la sienne.
-« Les gars se débrouilleront très bien tout seuls, et Chalak fera un bon chef, j’en suis sûre. Quant à moi, tout ce que je veux, c’est rester avec toi. »
Le soir venu, alors que les hommes continuent leur route, nous installons notre premier bivouac. Seules sous la tente de peau, nous nous regardons longtemps avant de nous enlacer enfin.
19 septembre 2009
Le sceau maudit, de akilihan, partie 2
Chapitre 6:
_Comment as-tu pu te faire
avoir aussi facilement? Fulmine Hyllos.
_Mais des types ont surgit
de nulle part, ils nous ont eut par surprise. S'explique Nikos dépité.
_On l'a enfin retrouvé, je
suis si prêt de mon but, il faut l'a ramener!
_Je détruirais le monde
entier si il le faut.
_Ca c'est son rôle. Mais
Nausica est loin d'être stupide, elle doit déjà être partie. Rah, toute ces
années de solitude et de douleur! J'avais pensé que ça suffirait à lui
inculquer la haine, mais apparemment je me suis trompé. Méfie toi, je doute
qu'elle te laisse tuer des innocents.
_Qu'est-ce qui se passe?
Intervient une voix féminine.
_Nikos c'est fait écraser
par une bande de vauriens. S'énerve le seigneur des lieux.
Cette explication surprend
Terra, qui se demande comment des guerriers entraînés ont pu perdre un combat
contre des voyous.
_D'abord on ignorait que
Nausica avait des gardes du corps. Ensuite ils nous ont attaqué par surprise.
Je ne comprend pas pourquoi elle tient tant à sa petite vie misérable. Fait
Nikos.
_Tu n'a rien compris, elle
se fiche de vivre ou de mourir, tout ce qui lui importe c'est de sauver le monde.
Je te rappel qu'elle a fuit lorsqu'elle à appris ce que le sceau provoquera
lorsqu'il se libérera.
_Quelle âme charitable.
Ironise Nikos.
_Ramène la! Crie Hyllos.
_Je prend tout les hommes
et je raserais la ville si il le faut. Dit Nikos vexé d'être traité comme un
simple larbin et furieux d'avoir été vaincu si facilement.
_Attend! Calme-toi mon chéri.
_Que je me calme? Terra,
tu sais depuis combien de temps j'attends de la retrouver? Et cet idiot gâche
tout par son incompétence!
_Mais même si tu l'a retrouve,
rien ne dit qu'elle feras ce que tu veux. Malgré les souffrances physiques de
Nikos et morales que nous lui avons infligé elle ne veux pas se soumettre à tes
désirs. Alors tout laisse à prouver que ses sbires protégeront cette ville.
_Je suis son maître et
créateur, elle n'a d'autre choix que de m' obéir!
_Mais tu es aussi son
futur meurtrier. Et je te rappelle que le pouvoir qu'elle possède est composé
d'un côté clair et obscur, influencé par ces émotions, donc tu n'a aucun moyen
de savoir lequel elle va libérer.
_Je peux l'influencer.
Nausica me haït pour ce que je lui ai fait, délaissée, ignorée, mariée de force
et destinée à mourir pour me servir, le tout cumulé elle me donnera ce que je
veux.
_Mais ses sentiments
interfère, depuis tout ce temps qu'elle est partie, tu ne sais pas si elle a
découvert le contre-poids de sa haine.
_Si c'est le cas, je
détruirais tout ce qui compte pour elle, jusqu'à ce que sa haine libère le côté
sombre.
Lorsque Nikos, qui reste
silencieux indigné de ce faire insulter gratuitement, entends ces dire, un
frisson lui parcours la nuque, autant à cause du ton sadique que l'éclat
lugubre dans le regard de son beau-père.
Pour la première fois, il
se sent triste pour cette fille à qui il a volé son enfance et son innocence, a
qui ont a volé sa vie et condamné à mort lorsqu'on lui a apposé ce sceau.
_Tu ne sais rien d'elle et
encore moins ce qui a de l'importance pour elle.
_Je m'en fiche, je tuerais
tout ceux qui l'a connaissent. Siffle Hyllos.
_Pourquoi toujours utiliser
la violence? Il y a une chose que vous n'avez jamais compris sur Nausica. Depuis qu'elle est enfant, elle
privilégie une règle, la loi du talion. C'est dans son caractère et c'est ce
qui l'a perdra. Explique Terra.
_Elle agresse ceux qui
l'agresse, elle est douce avec ceux qui sont doux avec elle. Est alors? Demande
Hyllos impatient.
_Il suffit de rallier
quelqu'un qui ne l'a jamais blessé à notre cause et pousser cette personne à la
trahir. Explique Terra.
_Mais bien sûr! Nausica à
toujours eu beaucoup d'affection pour lui. Sourit Nykos.
_J'ai une idée encore
mieux, je tue Gendal sous ses yeux, elle aura tellement mal qu'elle me donnera
ce que je veux.
_Non! Tu ne te servira pas
de mon fils!
_Si tu n'est pas avec moi,
tu es contre moi et dans ce cas, tu mourras aussi et dans d'atroces
souffrances.
Sur cette menace non
dissimulé, le seigneur des lieux quitte la pièce, au comble de l'énervement,
laissant son épouse et son gendre pantelant, ni l'un ni l'autre ne l'aurais cru
assez cruel pour sacrifier toute sa famille.
Indécise et apeurée la
femme quitte la pièce à son tour, sans destination précise, son esprit travail
à toute vitesse, partagé entre la peur pour sa vie et celle de son fils et un
semblant de regret pour l'être qu'elle a condamné à mort le jour où elle lui a
donné la vie.
Terra est parfaitement
consciente qu'elle ne peut pas réparer les erreurs qu'elle a commis, mais elle
peut, peut-être, empêcher des morts inutiles.
Alors que la vieille femme
marche, réfléchissant à un moyen de rester en vie et par la même occasion
garder son fils dans le même état, elle manque de heurter la personne vers
laquelle ses pensées troubles sont tournées.
_Gendal! Viens avec moi,
il faut que nous partions.
_Mère, qu'est-ce qu'il se
passe?
_Ton père a perdu la raison,
il veut nous tuer, il faut partir d'ici.
Le doute, la peur et
l'inquiétude s'emparent du jeune garçon, tandis que sa génitrice lui conte la
conversation qui vient d'avoir lieu en le traînant à travers les couloirs du
palais d'un pas pressé.
Soudain, il s'arrête net,
surprenant sa mère.
_Mère, je sais où nous
pouvons aller nous cacher. Nous serons même protégés.
_Explique toi? Demande
t-elle dubitative.
_Je... J'ai... On va à
Salamine, Nausica nous aideras et ses mercenaires nous protégerons.
_Quoi? Toi certainement
mais moi... Il ne faut pas y compter.
_Ecoute. Elle n'est pas un
monstre froid et cruel, malgré ton indifférence elle ne te laissera pas.
_Qu'est-ce que tu en sais?
Demande t-elle en reprenant son chemin incrédule.
_Je n'est jamais perdu le
contact avec elle, elle est devenu une femme admirable et...
Terra ce retourne furieuse
de la trahison de son fils, elle lui lance un regard noir.
_Je sais ce que tu pense,
mais crois moi, elle nous aidera. S'il te plaît, allons la-bas, tu me giflera
plus tard si tu en a envie.
_Comment as-tu pu trahir
tes parents de cette manière? Siffle Terra.
_Je ne suis pas comme
vous, Nausica est ma soeur, je l'ai toujours considéré et aimé comme tel, je ne
voulais pas et ne veux pas la perdre. Tente de se défendre Gendal.
_Si tu me dit qu'elle
venait te voir au palais alors là...
_Non, non, elle n'ai
jamais venu ici.
_Alors où?
_Je faisais courir le
bruit que je voulais la voir et elle arrivait quand je me promenais en ville ou
en forêt...
Il ne finit pas sa phrase,
sa mère le frappe sur l'épaule, le regard soudain brillant d'une lueur étrange,
comme si une illumination venait de la toucher.
_On en reparlera plus
tard, on va la rejoindre immédiatement.
Fait-elle en le tirant pas le bras.
Cette dernière sent son monde
s'effondrer, son fils lui a menti, son époux veut la tuer, mais elle ne désir
pas y réfléchir pour l'instant, choquée, perturbée, elle tente de faire le tri
dans ses pensées, pressée de quitter cette ville.
A Corinthe, pendant que
les uns se préparent à un départ précipité, un enfant et sa génitrice
s'éloignent de la ville, aussi discrètement que possible, espérant mettre le
plus de distance possible entre eux et leur bourreau.
Hyllos est impatient,
après ces années à chercher Nausica, il l'a enfin retrouvé. Certain qu'elle
avait tenté de s'éloigner de sa ville natale au maximum, il a fouillé les
terres sans succès, la raison était simple, elle se cachait près, si près qu'il
aurait pu la croiser un jour de festivité.
Jamais il ne l'aurais cru
assez stupide pour rester, ou plutôt assez intelligente pour ce cacher à
quelques lieux seulement de son domaine.
Tout ce temps exaspéré, à
ce demander où ce trouve sa progéniture, cet enfant qu'il a créé pour servir
ses rêves de grandeur, traité et considéré comme un objet qui attendait d'être
utilisé.
Cette longue attente,
empli d'espoir, de crainte, arrive à son
terme, bientôt, il dominera le monde
Chapitre 7:
Après une nuit et une
partie de la matinée à galoper, les deux fuyards arrivent à Salamine, leurs montures
à bout de souffle reposent devant l'auberge.
A l'intérieur, la peur et
la résignation règnent.
_Sarah, je doit parler à
Nausica.
_Je suis navrée, elle
n'est pas là et j'ignore où elle est. Fait-elle tristement.
A ce moment, Jason et
Xena, qui parlaient dans la rue et ont vu arriver les deux cavaliers arrivent,
sous les regards inquiets.
_Qu'est-ce qu'elle fait
là? Agresse Jason.
_Jason, tu sais où est
Nausica? Demande Gendal
_Non. Pourquoi tu l'a
amené?
_Il faut la trouver et la
prévenir qu'Hyllos marche dans cette direction.
_Je vais la chercher. Et
après il faudra que tu m'explique. Dit Jason en jetant un regard noir à la
bourgeoise.
Mais, il n'a pas le temps
de se retourner que Xena le prend par sa veste et le colle au bar sans
ménagement, sa colère visible dans ses yeux.
_Maintenant vous allez me
dire toute la vérité ou je vais vraiment m'énerver.
_Pour que tu tue Nausica?
Jamais. Fulmine Jason en se débattant.
_D'accord. Fait Gendal
résigné.
Il baisse les yeux, la
partie est terminé, chacun le sais, au meilleur des cas, la guerrière tuera
Nausica et sauvera le monde, malgré les talents au combat de la brune, et les
hommes à la solde de la femme aux yeux gris, les troupes d'Hyllos sont trop
nombreuse, la défaite est assuré.
La mort qui planait
au-dessus de Nausica comme une épée d'Amoclès, s'apprête à s'abattre, rien ni
personne ne peut l'empêcher.
_Notre père lui a donné un
pouvoir immense, il lui a apposé un sceau magique lorsqu'elle n'était qu'un
bébé. Cette force est neutre, une sorte d'aura mystique capable de détruire le
monde matériel, par la simple volonté de son porteur. Mais cette magie est
influencé par ses sentiments.
_Si elle est bonté, elle
s'en servira pour faire le bien mais si elle est dominé par sa haine... Fait la
guerrière.
_Elle donnera libre court
à sa rage. C'est pour cette raison que mon époux l'a fait souffrir, afin que
lorsque le sceau se libérera, elle se serve de sa haine, de son désir de
vengeance pour détruire le monde. Explique Terra.
_Mais c'est de la folie!
Si il ne l'a contrôle pas. S'exclame la brune en lâchant enfin sa proie.
_Je crois qu'il n'a jamais
réfléchit à cette possibilité. Fait Gendal.
_Je pense qu'il espérait
renvoyer sa rage contre le reste du monde, et que c'est pour cette raison qu'il
a toujours payé des individus pour la gratifier de coup au lieu de le faire lui
même. Explique Terra.
_Il y a un moyen
d'empêcher le sceau de se libérer? Demande Xena pour qui, pour l'instant, il
était plus important de sauver le monde que de s'occuper de prétendu état d'âme
de procréateurs indignes.
_Aucun, et le problème est
que Nausica peut lâcher cette puissance dévastatrice n'importe quand. Répond
Jason avec tristesse.
Dans l'impression de
danger imminent qui règne, la peur suintant de chacun, un tremblement accompagné
d'un grondement sourd attire l'attention de tous.
Le malheur qui plane depuis longtemps au-dessus de cette
ville est prêt à s'abattre, éclater comme un orage soudain d'une extrême
violence.
_C'est lui. Fait Terra
paniquée.
_Restez ici. Ordonne la
guerrière, dépassée par les événements.
Une fois la guerrière et
son acolyte hors de portée, les regards gênés des deux fuyards se posent
n'importe où plutôt que sur la vieille femme qui les jauges.
_Pourquoi êtes vous là
majesté?
_Sarah, ne t'en prend pas
à elle, père veut la tuer, je ne pouvait pas le laisser faire. Dit moi où est
Nausica, s'il te plaît. Il faut que je lui explique la situation. Quémande
Gendal.
_Je ne sais pas où elle
est. Répond l'aubergiste avec froideur.
_Sarah tu es la seule personne
qui ne se soit jamais intéressée à elle, qui lui ai donné de l'attention et de
l'affection, je doute qu'elle soit partie sans te dire au revoir.
_Elle est partie très tôt
vers l'est. Tout ce qu'elle m'a dit est que si cette puissance doit exploser, que
ça arrive là où il n'y aura pas de victime.
_Elle ne reviendra pas.
Constat avec douleur Gendal.
Tandis que le jeune homme
et la blonde absorbe l'information, leurs coeurs lourd de peine, la bourgeoise
quitte l'endroit en courant aussi vite que sa lourde robe incrustée d'or et de
diamant le lui permet.
Quand elle se retrouve
exposée au soleil de cette fin de matinée, Jason sur ces talons, Gabrielle
arrive à leurs rencontre.
_Xena! S'exclame
Gabrielle.
_Je sais. Viens.
Lorsque les trois compères
arrivent sur la grande place, désertée par les villageois terrifiés, ils
stoppent net leur progression, surpris par le nombre imposant de cavalier armé
qui s'y tiennent droit sur leurs montures.
_Qu'est-ce qu'on fait?
Demande Gabrielle.
_J'en sais rien.
_Détruisez la ville! Hurle
Hyllos.
A ce moment, une voix
féminine ce fait entendre.
_Attend! Supplie Terra
essoufflée.
L'intervention interpelle
toute les personnes présente. Xena, certaine que ce battre serait une cause
perdu, sort de ses réflexions sur cette arrivée aussi soudaine qu' étrange.
_Tu me trahis et en plus,
tu oses me donner des ordres! Fulmine Hyllos depuis sa monture.
_Pardonne-moi mon erreur
et je te dis où trouver Nausica. Supplie la vieille femme, créant la
stupéfaction.
_Parle femme.
_Elle est partie vers
l'est, tôt ce matin.
Sans la moindre parole, ni
attention pour quiconque, le seigneur de guerre, suivi de son gendre et des ses
troupes, galopent dans la direction indiqué par son épouse.
Sarah et Gendal arrivent à
leur tour, estomaqué par la trahison de la femme.
Jason, horrifié, en
désespoir de cause poussé par sa colère, est prêt à se jeter sur le premier
guerrier à sa portée mais est retenu par la poigne assurée de la guerrière.
_Lâche moi. Hurle Le
garçon en se débattant.
Un cri plus puissant et
douloureux le force à se calmer.
_Comment tu as pu faire
ça? Comment tu as pu la dénoncer? Tu n'est qu'une...
_Gendal, je t'interdis de
me parler comme ça! S'énerve sa mère.
_Tu me dégoûte! Crache le
jeune garçon sa peine et sa colère palpable dans sa voix.
_Nausica mourra d'une
manière ou d'une autre, tu ne l'a pas compris, autant que ce ne soit pas
inutile.
Gendal sent sa colère
couler dans ses veines, il tremble de frustration, il n'a qu'une envie à cet
instant, cracher son amertume à cet être immonde.
Sa soeur, une personne qui
aurait été en droit de le détester pour ce qu'il a eut et qui lui a été refusé, qui pouvait le jalousé, va
mourir pour satisfaire un mégalomane fou sans qu'il ai pu lui dire adieu, sans
qu'il puisse lui dire qu'il l'aimait, sans qu'il puisse la remercier de ces
années qu'elle a passé à ces côtés, à le soutenir, le protéger, le consoler,
sans jamais lui reprocher la proximité qu'il recevait de leurs géniteurs, sans
le haïr de connaître l'amour maternelle.
Simplement lui dire merci
de lui avoir donné ce qu'elle n'a jamais reçu.
_Vous n'aurez jamais ce
que vous voulez, elle ne vous suivra pas dans vos délires, elle ne se servira
pas du sceau magique pour détruire le monde pour qu'il vous appartienne.
_Mon pauvre, elle n'est
que haine et rage, elle n'a pas de contre poids. Rit la mère indigne.
Cette phrase provoque un
déclic dans la tête de la guerrière. Une idée, plus qu'une illumination surgit
dans son esprit. La destruction du monde peut être évité, Nausica peut survivre
à ce pouvoir.
Cette force est dominé par
ces émotions, même si elle est dominé par sa colère, elle connaît l'amour,
cette idée laisse paraître un espoir, mince mais réalisable.
_Le contre poids.
Réfléchit à voix haute la brune.
_Quoi? Demande Gabrielle.
_Venez.
_Lâche-moi. Fait Jason.
_Il faut rejoindre Nausica. Ordonne la guerrière.
Sur ces mots, les trois
compères s'éloignent.
Nausica évolue sous le
soleil, au milieu des plaines désertiques, avançant sans réel but, comme elle
l'a toujours fait.
Ce paysage isolé ressemble
à son existence, vide et inhabité, sauvage, les gens y passent sans y prêter
attention car il n'y a rien à voir, aucune raison de s'arrêter car il n'y a
rien de beau.
Personne ne voit cette
désolation, pourtant, elle est le reflet du futur, un aperçu de ce que sera la
terre lorsque le sceau ce sera libéré.
La jeune fille sent la
mort approcher, planer au dessus d'elle comme un rapace prêt à fondre sur sa
proie, elle ne regrette rien si ce n'est de ne pas avoir trouvé le temps de
vivre.
La seule question qu'elle
ne c'est jamais posé est pourquoi nous vivons? Pour peupler la planète, pour la
détruire, chacun à son but, ses rêves, mais quel sont ceux de la race humaine.
Savoir la raison pour laquelle l'homme a été crée ne l'intéresse pas, elle n'est pas concerné.
Son existence ne
représente rien, elle respire, se nourrit, grandit, elle haït et aime, comme
chaque être vivant mais au contraire, elle est un fantôme, une poupée que l'on
a fabriqué, puis rangé en attendant que l'on ai envie de jouer avec.
Tout au long de sa courte
existence, elle a entendu dire que la vie est un cadeau, mais dans son cas, un
cadeau empoisonné. Une souffrance lancinante, celle de savoir qu'elle n'a aucun
intérêt.
Tout aurais été si simple
si en voyant le jour elle n'aurait pas eut la faculté de penser, si comprendre
lui aurait été impossible, ressentir des émotions lui aurait été interdit.
Ne pas éprouver de
mansuétude, de sympathie, de remords, d'amour.
L'amour pour son frère qui
dans son innocence enfantine l'a pris dans ses bras, lui offrant une impression
nouvelle, celle de compter pour quelqu'un, l 'amour emprunt d'amitié pour
Sarah qui dans son infinie bonté lui a enseigné ce que des parents aurais dût
lui expliquer.
La gratitude pour ces êtres
qui lui ont prouvé qu'elle n'est pas qu'une ombre, que son existence n'est pas
une illusion créée par un esprit malade.
L'incompréhension et la
jalousie ont habité longtemps son coeur de petite fille, des questions
revenaient sans cesse, pourquoi les autres enfants sont cajolés, aimés,
protégés, pourquoi ses géniteurs ne remarque même pas sa présence. Pourquoi
sont frère aussi avait droit à leur attention.
Avec le temps, sa jalousie
c'est muée en tourment, Nausica c'est
rendu compte qu'elle ne fait pas partie de la normalité, entre la certitude
d'avoir fait quelque chose de mal et sa douleur, un espoir naquit en écoutant
les servantes parler, celui de trouver un homme qui l'aimera.
Jusqu'à il y quelques
années, son âme d'enfant c'est transformée, envahit par la rancoeur, rongée par
sa souffrance, devenu sa seule compagne, quand cette brute qui se fait appeler
son époux lui a expliqué la raison de sa venu au monde.
La haine contre ce monstre
qui avait tout les droits sur elle par le mariage, ses êtres abjecte qui la
forceront à tuer.
Mais cette hantise de
prendre la vie est devenu superflue, dérisoire au point de n'être qu'un détail,
si sa vie ne vaut rien, pourquoi devrait-elle sauver celle des autres?
Mais le destin n'en fait
qu'a sa tête, il est un dédale de choix, de chemin qui mènent à des
destinations différentes, décider de réaliser ou non une action entraîne des
répercussions différentes, comme si on décide passer par un chemin nous
permettras de trouver une chose qui nous rendra heureux, alors que si l'on
serait passé par un autre on ne l'aurais pas trouvé.
Et ce destin joueur a
amené Xena et sa compagne sur sa route, comme une aide providentielle qu'elle
n'attendait pas.
Ses deux femmes ne le
sauront certainement jamais mais elles ont changé sa destinée et sa vision des
choses par leurs simple présence. Grâce à elles, Nausica a trouvé une raison de
laisser la vie sur terre.
Lorsque Nausica a vue
cette guerrière aux yeux azur, qu'elle a senti sa souffrance, la culpabilité
pour une raison inconnu, un déclic c'est fait. Malgré la tragédie qui l'a
frappé par le passé, la femme aux cheveux de jais a trouvé la force de
continuer, chercher sa rédemption en réparant ces crimes et ceux des autres.
Cette force couplée au
soutien sans condition que lui offre Gabrielle la rendent encore plus puissante qu'elle ne l'ai déjà.
Ces deux femmes se
complètent, les deux moitiés d'une âme, chacune étant l'ardeur, le courage, le
dessein de l'autre, leurs raisons de vivre.
Quand l'adolescente a vu
et ressentie l'amour inconditionnel que la guerrière froide ressent pour la
jeune blonde et inversement, celui que la conteuse est capable d'éprouver pour
cette femme dont les mains et l'esprit sont couvert de sang, elle a compris que
même si la vie n'a pas de sens, même si elle peut être cruel, elle vaut la peine d'exister. D'être vécu pour
connaître et ressentir cette joie, cette
béatitude, la satisfaction d'aimer et de se savoir aimé. Ou tout du moins,
essayer de trouver cette extase qui, pour certain, est un défi perdu d'avance.
Elle pense à ces deux
femmes qui se vouent l'une à l'autre, chacune étant plus importante, pour
l'autre, que sa propre vie, et une question lui vient dans la fascination de se
sentiment intense qu'elle ne connaîtra jamais, si Xena venait à mourir, la
conteuse regretterais d'avoir suivit la guerrière pour au final, vivre avec une
souffrance indélébile?
Trouver sa voix, un but à
son existence, trouver qui l'on est , l'âme soeur, vaut vraiment la peine de
voir la souffrance de personnes que l'on aime.
Trouver l'autre moitié de
son âme, ce sentir complet, pour subir sa mort et se sentir encore plus vide ou
ne pas la trouver et passer une vie terne avec une impression de manque, mais sans jamais connaître la douleur
intense qu'est cette perte.
L'amour est la seule chose
qui donne un sens à une vie mais aussi la seule qui peut réduire en cendre un
être. Pour la jeune fille, il est plus simple de refuser d'aimer que d'éprouver
cette douleur fulgurante et persistante qu'est de le perdre.
Sa fin est proche, elle
mourra dans peu de temps, sans avoir connu autre chose que la déchéance, le
terme d'une vie fade, une existence raté sans raison d'être, le soulagement de
la mort arrive la menant inexorablement vers la libération de son coeur en
peine et son âme trop lourde.
Le bruit reconnaissable de
chevaux au galop, trop nombreux pour être arrêté, sonne son glas.
La fuite est impossible,
l'avancée des animaux qui portent des hommes armés est trop rapide, ce
territoire désertique n'offre aucune possibilité de ce cacher.
Avec la certitude que la
mascarade qu'est son existence va prendre fin ici, Nausica s'arrête, la
question qui plane dans les esprits va trouver sa réponse dans peu de temps.
Est-ce que le monde
survivra à la jeune fille destinée à le détruire?
Après avoir stoppé ses
troupes, de manière à être sûr qu'ils n'entendent pas les paroles qu'il
pourrait échanger avec la jeune fille aux yeux gris, Hyllos, suivi de son
gendre, descendent de leurs montures puis s'approchent d'elle, un sourire ravi
et malsain sur les lèvres.
_Alors ma chérie, tu n'es
pas heureuse de nous revoir? Ironise Nikos, sûr de lui.
_Qui le serait en voyant
des porcs pouilleux et égocentrique? Fait la jeune fille en se retournant pour
leur faire face.
Aucune parole n'est échangée,
seulement des regards emplis de toute le haine et le dégoût qu'éprouvent les protagonistes de
cette scène.
Nikos arpente les quelques
mètres qui le sépare de la femme, puis, sans prémisse, lui assène un gifle si
puissante qu'elle n'a d'autre choix que se plier en deux.
_Tu n'as pas changé, la
violence est toujours le seul langage que tu connais. Réplique Nausica en se
redressant.
Nikos s'apprête à libérer
la colère qui gonfle en lui, sur sa proie favorite, mais son beau-père l'en
empêche en posant une main brutale sur son torse.
_Tu ne peux pas échapper à
ton destin et tu le sais, alors soit gentille et viens avec nous. Fait Hyllos
en lui prenant le bras.
L'adolescente tente de se
débattre de cette prise douloureuse.
Quand une voix retentit
grave, tangible et véhémente.
_Lâche la! Vocifère Jason,
créant la stupeur.
Tout les regards se posent
sur le responsable de ce cri, qui est interrompu dans son élan par la poigne
forte de la brune aux yeux azurs.
_Hé bien, on dirait que tu
t'es trouvé un petit chien. Sourit Hyllos sans regarder les nouveaux arrivant.
_Vous vous occupez de vos
affaires. Fait Nikos.
_Vous voulez détruire le
monde, ça nous regarde. S'irrite Gabrielle.
_Faux! Je le remodèle à
mon image. Et ce n'est pas deux femmes contre 1000 hommes qui pourront m'en
empêcher. Répond Hyllos en traînant Nausica là où l'attend sa monture.
_Elle n'ira nul part avec
toi! Hurle Jason qui se dégage de l'étreinte.
Le seigneur de Corinthe
rit à cette menace, persuadé que ce jeune ne peut rien pour l'arrêter, se qu'il
ne voit pas, c'est Jason fondre sur lui, la haine déformant son visage.
Lorsque Nikos voit la
stupeur s'installer sur les traits de sa femme, il regarde dans la même
direction qu'elle pour voir le garçon courir vers son chef. Dans un élan, poussé
par la peur, il sort son épée et se jette sur le chemin de l'agresseur
potentielle.
Le silence lourds qui
empeste la peur, bloque la respiration des spectateurs qui regardent le jeune
homme heurter Nikos. Tous ignorant ce qui se passe exactement.
C'est un cri strident et
furieux qui permet à la guerrière de réaliser ce qui viens d'arriver.
Nausica sort de sa torpeur
dans laquelle elle était plongée lorsqu'elle voit le sang chaud ruisseler sur
le sol, le visage de son ami et protecteur devenir lisse, le regard exorbité.
Elle profite de la surprise de son bourreau pour se défaire de sa prise.
Le temps est ralenti, le
bruit de l'épée de Nikos qui sort de la chair tendre qu'elle viens de pénétrer
est décuplé, il paraît être si intense que chacun croit qu'il se produit à
quelques centimètre de leurs oreilles.
Nausica, incrédule et
terrifiée se jette vers Jason qui est déjà entrain de s'effondrer, lentement,
il n'a pas entendu le cri de stupeur qu'elle a poussé, tout ce que son cerveau
pouvait enregistrer et la sensation étrange de froid soudain qui c'est insinué
dans son abdomen, suivi d'une douleur grandissante.
Xena ébahit, regarde la
jeune fille à genoux, prendre son ami dans ses bras, les larmes s'écoulant sur
ses joues. Pour la première fois, elle est perdu, son esprit est incapable de
réfléchir et encore moins lui dire quoi faire.
La peur l'envahit, un
sentiments de faiblesse face à cette situation inextricable, elle ne peut
affronter ses troupes comme elle n'a pas eut le temps de réagir afin de sauver
le garçon qui est entrain de se vider de son sang au même rythme que sa vie le
quitte, éperdument accroché à la femme qu'il aime.
Gabrielle quant à elle,
elle est transpercée par l'amertume, la peine pour cette fille qui, pour la
première fois depuis très longtemps, laisse échapper ses émotions.
Un rire grave, cruel et
moqueur retentit, tandis que Jason prononce, dans son dernier souffle, une
vérité qu'il était le seul à connaître, qu'il n'a jamais eu le courage
d 'avouer.
_Je t'aime Nausica.
Fait-il en lui donnant son dernier regard.
Le froid, la haine qui
résident dans le coeur de Nausica, gonfle, ce déploie, prête à exploser,
pénétrant chaque partie de son être. La rage qui brûle dans ses veines,
déferlant par vague dévastatrice, ce décuple, mêlée à une autre force, trop
puissante, impossible à gérer pour elle.
Pourtant, l'intensité
apportée, qui la ronge, est un soulagement, celui de pouvoir enfin se
déposséder de ce poids qu'elle gardait au plus profond de son âme, la charge
trop lourde d'années de souffrance et de haine cumulées sans jamais trouver
d'exutoire.
Elle percute violemment la
réalité, cette perception étrange, qu'elle éprouve depuis ce jour où elle a
rencontré Jason, autant son désir de le prendre avec elle, que son envie d'être
en sa compagnie et la boule qui lui nouait l'estomac lorsqu'elle le sentait en
danger, prennent un sens dans son esprit torturé.
Elle a cherché ailleurs ce
qu'elle avait à porté de main, elle n'a pas vu dans ses yeux brun ce qui était
évident, elle n'a pas compris que ce qu'elle ressentait était des relents
annonciateurs de ce sentiment si pur.
Nausica dépose le corps
inerte au sol, puis se redresse, un aura noir, intense et opaque émane d'elle,
l'enveloppant, semblable à des flammes
grandissante aussi vite que le regret a pris son coeur et la tristesse son âme.
Devant ce phénomène,
Hyllos cesse de rire, la peur le prend lorsqu'il voit sa fille se retourner
pour lui faire face, ses cheveux se soulevant dans le souffle froid de cette
force qui l'entour, sa bouche tordu dans un rictus démoniaque, ses yeux ravagés
par une tension inhumaine.
Devant ce visage juvénile
déformé par la rage, ses yeux brillant sans iris, la mâchoire serrée à en
craquer, qu'il prenait tant de plaisir a démolir lorsqu'il était sous l'emprise
de l'alcool, Nikos recule, terrifié, par cette vision d'horreur.
Le brasier ardent,
synonyme de l'enfer augmente encore, lorsque Nausica hurle au ciel, les poings
serrés, sa souffrance, la perte de l'être qu'elle aimait, la rage qui explose
en elle tandis que le sceau maudit qui l'a condamné à mort, éclate en une
lumière aveuglante, s'étalant progressivement, tel une onde de choc, recouvrant
inexorablement la surface de la terre dans un grondement terrifiant et
assourdissant.
Xena ne peut penser qu'a une
chose avant de subir le souffle destructeur, sa compagne. Sur cette pensée,
elle prend sa petite blonde dans ses bras, désirant rester uni à elle dans la
mort qui les prends, reliées par leur amour.
Gabrielle ravale sa peur,
réalisant sa dernière volonté, la même que la guerrière dans les bras de
laquelle elle est serrée, vivre leur unique instant perdu dans l'océan des yeux
de l'âme soeur.
La vie elle-même disparaît
de la surface de la terre, sans que la majeur partie des être y vivant ne
comprennent ce qui arrive, simplement pour venger la mort d'un homme innocent,
décédé pour un monstre qui, dans sa soif de pouvoir, perd la vie, car il n'a
pas compris que sa fille avait découvert l'opposé de la haine qu'il lui a inculquer.
Depuis ce jour où Nausica
et Jason ont échangé leur premier regard, Hyllos avait perdu, en donnant la
mort à ce garçon, il a condamné le monde.
La vanité et la soif de
pouvoir d'Hyllos ont remplacés l'univers entier par un vide irrémédiable,
chaque particule, chaque atome disparaissent pour ne jamais être réunis,
envoyant des milliards d'âmes innocente dans leur dernière demeure, sans espoir
de retour ni de rédemption pour certain, avec le dégoût de ne pas avoir pu
connaître le bonheur de vivre pour d'autre.
La prophétie qui accompagnait
le sceau maudit a annoncé la fin du monde, mais personne n'a pensé que cela
serait causé par une enfant, à l'âme détruite, qui découvrirait l'amour en le
perdant, ni même, que ce serait cette perte qui serait responsable de ce drame.
Epilogue:
Dans le somptueux temple,
richement décoré, de la déesse de l'amour, un écran de fumée blanche disparaît,
lorsqu' Aphrodite claque des doigts, assise sur un divan rose en compagnie de
son amie blonde aux yeux vert.
_Eh bien, je m'ennuierais
si il n'y avait plus de mortels pour me distraire.
_Quelle compassion
Aphrodite, mais dit-moi, tu es sûr que tout ce serait passé comme tu viens de
me le montrer? Demande Gabrielle,suspicieuse.
_Mais oui ma chérie! Si ce
pouvoir mystique est caché sur l'Olympe c'est justement pour qu'un mégalomane
ne s'en serve pas pour dominer le monde comme ce seigneur a tenté de le faire.
_Cette fille n'était pas
méchante, si ce jeune garçon n'aurait pas été tué, elle aurait aussi pu ne pas détruire la
terre.
_Gabrielle, tôt ou tard,
le pouvoir ce serait libéré et la terre aurait été détruit. C'est un pouvoir
obscur, créé par une entité démoniaque, trop puissante pour un humain. Son père
lui a enseigné la haine afin d'être sûr qu'elle utilisera cette force. Si
Hyllos serait arrivée à ces fins, le monde serait devenu un enfer. Fait
tristement la déesse.
La barde ne répond
pas,elle encaisse les informations.
_Même Xena n'aurait pas pu
battre ces hommes armés et toi tu n'aurais pas pu soulager cette fille de sa
souffrance, ça aurait été une voix sans issue.
_ Alors quand Xena a tué
la femme de ce seigneur de Corinthe, sans le savoir, elle a sauvé le...
_Oui, la méchante
guerrière qu'elle était à cette époque a sauvé le monde. Sourit Aphrodite.
La conteuse passe une main
dans ses cheveux court, fière de sa compagne et honteuse de lui avoir reproché
un crime de sang froid qui, en définitive, a sauvé l'humanité.
_Elle le sait? Demande la
barde combattante.
_Non et ça doit rester
notre petit secret à toute les deux. Répond la déesse avec un clin d'oeil.
_Xena a le droit de savoir
que...
_Ma chérie, ce n'est pas
bien pour un mortel de connaître son avenir et encore moins ce qui se serait
passé si ils avaient fait des choix différents. En plus de créer la confusion.
Sur cette explication, la
déesse se lève, prête à partir.
_Attends! Pourquoi me
l'avoir montré,?
_Je voulais me faire un
film et j'avais pas envie d'être toute seule. Et j'aime pas quand mes deux
guerrières préférées ce font la tête. Sourit Aphrodite.
_Merci.
_Va retrouver ta grande brune caractérielle.
Sur ce conseil qui a fait
sourire la barde, la déesse disparaît dans un éclair rosé.
Gabrielle quitte le
temple, avec un mélange de fierté et de bonheur ainsi que de la mélancolie en
pensant au destin tragique qu'aurait eu cette fille si elle serait née.
Tandis qu'elle marche vers
la partie de la forêt où elle est son amie ont monté le camp quelques heures
plutôt, elle perd son sourire, elle se demande ce qui la peine le plus, la
destruction de l'univers ou une existence sans intérêt.
Quand elle arrive au
campement, la brune se jette sur elle la prenant par la main.
_Gabrielle, je suis
désolé...
_Non, c'est moi. Je
n'aurais pas dû m'emporter, quand tu m'as raconté comment tu as tué la femme de ce seigneur de Corinthe, tu
n'étais pas celle que tu es aujourd'hui, je dois l'accepter, je ne peux pas
changer ton passé.
_Mais...
_Ecoute, on tire un trait
sur cette dispute et on change de sujet. D'accord? Fait la blonde souriante.
Xena lâche la petite main
qu'elle tenait puis baisse la tête tristement.
_D'accord, mais dit-moi
une chose. Où étais-tu? Je t'ai cherché partout.
_Au temple d'Aphrodite
avec elle.
_Oh. Et vous avez parlé de
quoi? Questionne la guerrière intriguée et curieuse.
_Que dirais-tu que nous
fassions quelque chose de plus intéressant que de parler?
Avec un regard langoureux
et pour le moins explicite, la blonde prend sa compagne par la main et la guide
vers leur couche.
Sans un mot de plus, mais
avec un sourire, Xena suis docilement sa dulcinée, le regard brillant, heureuse
que la dispute avec son amante soit oubliée, et certaine qu'elle adore leurs
réconciliations.
FIN
Le sceau maudit, de akilihan, partie 1
''Le sceau maudit''
De akilihan
Chapitre 1:
Xena et Gabrielle marche depuis plusieurs
jours sous la chaleur écrasante de l'été, lorsqu'elles arrivent dans la ville
de Salamine.
Petite bourgade où il fait
bon vivre, la joie et la gaieté émanent à chaque coin de rue. Les habitants
évoluent dans ce monde coloré et enjoué.
Sur la place du marché,
chacun discute avec son voisin, des regards et des sourires chaleureux ce
portent sur les deux femmes.
_Eh bien, on dirait que la
vie est tranquille ici, peut-être que pour une fois on pourra traverser ce
village sans avoir de problème. Explique Gabrielle.
Soudain des bruits de
lutte et des cris se font entendre, présage que la barde à tord.
_Tu crois? Demande la
guerrière intriguée.
Sur ces mots, la brune commence
à courir vers l'origine des bruits suspects, suivi de sa compagne qui pense à
l'instant que les ennuies leurs colle à la peau.
Au détour d'une ruelle,
les deux amies voient les combattants responsable de ce vacarme.
Deux jeunes gens, dont une
fille, ce confrontent à une dizaine
d'hommes crasseux.
La guerrière doit choisir
qui aider. Son choix se porte sur les jeunes, tout d'abord parce qu'ils sont en
nombre inférieur et aussi car les hommes aux regards vicieux ne lui disent rien
de bon.
Xena et Gabrielle se
jettent dans la bataille, l'une à coup de pied et de poing, l'autre à coup de
bâton.
Alors que les coups
fusent, la femme aux cheveux de jais ne peut s'empêcher d'être impressionner
par la rapidité et l'efficacité des deux adolescents.
Les coups portés
rivalisent de puissance, devant les techniques utilisées par Xena, les hommes comprennent qu'ils n'ont
aucune chance de vaincre.
Mus par la certitude de
perdre ce combat, si ce n'est pas leurs vies, et que quelques dinars ne valent
pas cette peine, la bande décide de fuir.
Les quelques brigands
encore debout, aident leurs compagnons gémissants au sol, à ce relever afin de
quitter les lieux de leur défaite en courant, sous les regards de leurs ennemis
et ceux curieux ou surpris des badauds ameutés par les son du combat.
Poussées par une même
force, puissante et indescriptible, Xena et la jeune fille aux yeux gris portent leurs attention l'une sur l'autre,
leurs regards se croisent, sans qu'un mot ou un geste ne soit pratiqués.
Le temps ce fige jusqu'au
moment ou Gabrielle rompt cette alchimie étrange en s'approchant, souriante, de
la rebelle qui ne quitte pas les yeux azurs.
_Bonjour, je m'appelle...
La blonde ne finit pas sa
phrase, la fille lui tourne le dos, puis s'éloigne sans lui avoir porté la
moindre attention.
Xena s'approche de sa
conteuse, en regardant l'arrogante partir.
_... Gabrielle.
_Allez viens, on en mène
Argo aux écuries et on va manger un morceau. Explique Xena.
_Ca me va.
Après avoir fait les
quelques mètres qui les séparent de la monture en question, la brune prend les
rennes, puis, elles se dirigent vers le lieux dit, les deux femmes sentent les
yeux des villageois, qui reprennent leurs activités, posés sur elles.
Après avoir marchandé le
prix du fourrage et des fers neufs, au grand plaisir de Gabrielle, les deux
amies converge vers l'auberge.
Soudain, un homme
s'approche d'elles sous le regard suspicieux de la guerrière.
_Nausica vous remercie
pour votre intervention de tout à l'heure et vous signale que tout ce que vous
aurez besoin ou pourrez désirer durant votre séjour ici, vous sera offert.
_Bien. Merci. propose la
brune.
_Si vous voulez bien me
suivre.
_Où? Demande la barde.
_Votre cheval ne sera pas
ferré avant demain donc, je vous accompagne à l'auberge prévenir Sarah que
Nausica réglera votre séjour.
_On te suis. Propose la
blonde.
Les trois compères
prennent la direction de l'auberge.
_Comment sais-tu que notre
cheval ne sera pas ferré avant demain? Demande Gabrielle poussée par sa
curiosité naturelle.
_Le maréchal ferrant est
alcoolique et fainéant, ça m'étonnerait qu'il s'en occupe encore aujourd'hui.
Explique le commissionnaire avec un sourire.
Quand ils éteignent leur
destination, un silence s'installe au moment ou ils entrent, tout les regards
se posent sur eux.
Après quelques minutes,
les murmures reprennent, couvrant le bruit de pas des nouveaux venus.
Derrière le bar, une femme
blonde d'une cinquantaine d'années leur sourit.
_Bonjour.
_Bonjour Sarah, ces
personnes sont les invités de Nausica, elle a demandé que tu leur procure une
ou deux chambres, à leur convenance.
_Il y a pas de problème.
Répond la femme sans perdre son sourire.
Sur cet accords, le garçon
les salut d'un hochement de tête, puis s'apprête à partir, mais la guerrière le
retiens par le bras.
_Où peut-on la trouver
pour la remercier?
_Je lui dirais que vous
voulez la voir.
Sur ces mots, il se dégage
puis quitte la pièce sous le regard inquisiteur de la brune.
_Alors un ou deux lits?
_Heu...
_Un! Répond la conteuse
souriante.
_Bien.
_On pourrait aussi avoir
un repas, et du porto? Et un bain? Demande Gabrielle avec envie.
_Bien sûr, installez vous,
je vous apporte le vin et le dîner va suivre tout de suite. Répond l'aubergiste
souriant à l'air enfantin de la jeune conteuse.
_Merci.
Suite à cet échange, la
blonde prend son amie par le bras, l'entraîne vers une table vide dans un coin
de la salle, certaine que, de là, elles auront une vue parfaite de la pièce.
Après un repas savoureux,
et une double ration pour calmer l'appétit impressionnant de la barde, les deux
amies montent l'escalier qui mène aux chambres afin de prendre un repos
nécessaire après des jours sous la chaleur écrasante.
_Xena, qu'est-ce qui
t'arrive? Tu es bizarre depuis qu'on est arrivée en ville.
_Je pense à cette fille,
Nausica. Quelques chose me dérange chez elle.
_C'est sa froideur? Son
agressivité? Ou peut-être son impolitesse.
_Elle dégage une puissance
terrifiante.
_Qu'est-ce que tu veux
dire?
_Je ne peux pas te
l'expliquer, je le sent c'est tout.
_Toi est ton instinct.
_J'aimerais découvrir ce
que c'est.
_Donc on va rester ici
plus longtemps que prévu?
_Si ça ne te dérange pas!
_Quelques jours sans que
tu ai à chasser notre repas, sans que je cuisine, ni dormir sur le sol dur? Ca
me convient parfaitement. Sourit la blonde.
Elles entrent dans la
chambre, aussitôt la porte fermée, la guerrière coince la petite femme contre
en posant ses mains sur ces hanches.
_Je vais prendre mon bain,
tu viens me frotter le dos? Demande Gabrielle langoureusement.
_Je te frotterais tout ce
que tu veux.
_Voila qui me ravie.
Sur ces mots, les deux
femmes marchent, main dans la main vers la pièce adjacente ou un bain fumant
les attends.
_Xena tu crois que cette
fille a deviné ce qu'il y a entre nous pour nous proposer une ou deux chambres?
_J'en suis certaine.
Chapitre 2:
Le matin, les deux amantes
descendent de leur chambre.
Après avoir commandé un
petit déjeuner conséquent afin de calmer l'appétit de la blonde, elles vont
s'asseoir, parlant de tout et de rien, soudain, la brune se tend, chaque muscle
de son corps se contractent, alors qu'elle sent une présence.
Sous les regards surpris
des deux amies, l'adolescente prend place àcôté de la guerrière, qui se détend
tout en restant sur la défensive.
_On m'a dit que vous
vouliez me parler?
_Bonjour, on va bien
merci. Riposte la barde avec véhémence.
_On voulait te remercier
pour ton hospitalité.
_C'est normal, sans votre
intervention hier, nous serions certainement en piteuse état.
_Qu'est-ce qu'ils vous
voulait? Demande la guerrière.
_Divergence d'opinion.
_Tu as quel âge? Demande
Gabrielle.
La conteuse appuie son
menton sur sa main, essayant tant bien que mal de cacher le mal-être que le
regard vide de sentiment, qui ce pose sur elle, lui provoque.
_Pourquoi cela
t'intéresse?
_Tu répond toujours à une
question par une question?
L'agacement de la blonde
créé par l'arrogance de l'adolescente monte encore lorsque l'expression stoïque
qu'elle affichait depuis son arrivée s'adoucit en un sourire moqueur.
_Tu t'énerves toujours
quand on ne te répond pas?
A ce moment, un jeune
homme entre dans l'auberge, encore déserte à cette heure matinale, il
s'approche de la table où la tension est palpable.
Suite à un hochement de
tête destinée au deux voyageuses, il se penche et chuchote à l'oreille de
Nausica.
_Je vous souhaite un
agréable séjour dans cette ville. Fait la jeune fille en se levant.
_On se reverra. Répond
Gabrielle avec un sourire forcé.
_Je n'en doute pas.
Les adolescents quitte le
lieu laissant l'une circonspect l'autre
outrée.
_Impolie et arrogante!
Cette fois je suis sûr, je n'aime pas cette fille.
_C'est toi qui l'a
cherché. Ironise la brune.
_Moi? Mais tu as vu comme
elle m'a parlé?
L'aubergiste mais un terme
à leur discussion en leur apportant le repas commandé.
L'odeur de la nourriture
amène un sourire sur les lèvres de la conteuse, qui grâce à ça, oublie déjà sa
mésaventure.
_Excuse-moi. Tu connais la
jeune fille qui vient de partir? Demande la guerrière.
_Oui. Répond Sarah
surprise de la question.
_Elle est toujours aussi
froide et agressive? Demande Gabrielle la bouche pleine.
_Nausica, a l'air dur aux
premiers abords, mais elle est très agréable quand on l'a connaît.
_Pourquoi est-elle si
méfiante? Questionne la brune.
_Pourquoi elle vous
intéresse tellement?
_Curiosité naturelle.
Propose Xena avec un sourire.
_Ici il vaut mieux ne pas
être curieux.
Sur cette phrase
énigmatique, la femme repart, laissant la brune, dont l'esprit travail à toute
vitesse et la blonde plongée dans son assiette.
La journée ce passa dans
le calme, chacun vaquant à ses occupations. Gabrielle passa la majeur partie de
son temps à marchander, pendant que Xena essayait de glaner des informations
sur le mystère qui semble entourer la jeune Nausica.
Soit les villageois, à qui
elle a parlé, refuse de dire quoi que ce soit, prétextant ne rien savoir, alors
que leur peur est pesante, soit, ils ne la connaissent pas.
Comme si un jour, elle
était arrivée de nulle part, sans vie, sans passé, certains badauds allant
jusqu'à la comparer à un fantôme. Elle arrive et repart, sans bruit, sans ce
faire remarquer, parfois visible plusieurs jours, parfois absente durant des
semaines.
Personne ne sait d'où elle
vient, ni qui elle est, ni même où elle réside.
Plus la femme aux cheveux
de jais cherche à comprendre cette fille, plus le mystère paraît s'épaissir.
La frustration s'ajoute au
mal-être qu'elle ressent depuis leur arrivée dans cette ville.
Tout est paisible,
pourtant, sous la joie et la tranquillité qui règnent, une menace paraît
grandir, gonfler pour finir par exploser.
Une ombre lointaine qui
pèse sur ce village, et s'approche, lentement, attendant de déverser l'horreur
comme un orage d'été qui s'annonce, mais cette horreur brisera tout ce qui est
aujourd'hui, changera le monde.
Cette sensation n'est pas
seule responsable de l'étrange pressentiment qui a envahit l'esprit et le coeur
de la guerrière. Cette impression de malheur imminent est aussi créée par la
force étrange émanant de la jeune fille, comme une chaleur intense qui ce
dégage de chaque partie de son être.
Mais étrangement, cette
puissance qu'elle ressent en sa présence, la haine visible dans ses yeux gris,
force la guerrière à se méfier, mais
elle ne ressent aucun danger venant d'elle.
Perturbée par ces
sentiments contradictoires, Xena décide de retrouver son amie, pensant que,
parler à la barde pourra peut-être l'aider à faire le tri dans le tumulte
d'émotion qui l'a domine.
Pendant que la guerrière
prend la direction du marché, certaine d'y trouver son amante, Sarah frappe
à l'une des chambres de son auberge,
avant d'y entrer.
Elle s'approche de Nausica
qui regarde dehors, appuyée au rebord de la fenêtre.
_Les deux femmes qui sont
arrivées hier posent beaucoup de
question à ton sujet.
_Je sais.
_Tu crois que c'est lui
qui les a envoyé?.
_Non.
_Alors pourquoi toutes ces
questions d'après toi?
_Cette guerrière possède
un grand pouvoir, elle sent qu'il se passe quelque chose d'étrange, mais elle
ne peut définir quoi.
_Si elle entend parler de
la prophétie, elle risque de comprendre.
_Certainement.
_Pourquoi tu ne fais en
sorte qu'elles partent?
_Pour l'instant, elles ne
représentent aucun danger.
_Mais, si elles découvrent
la vérité, il y a de forte chance qu'elles te tuent.
_Peut-être, peut-être pas.
_Nausica...
_Sarah, je n'ai pas envie
que tu me fasses la morale maintenant. Alors laisse moi s'il te plaît.
_Soit prudente.
L'aubergiste s'apprête à
quitter la pièce, après avoir ouvert la porte, elle regarde encore une fois, tristement, sa jeune amie qui n'a
pas daigné lui porter la moindre attention.
_Ne t'inquiète pas Sarah,
tout ira bien.
Sans un mot de plus, la
femme part, avec la peur qu'il arrive malheur à sa jeune protégée.
Seule dans la chambre,
Nausica laisse tomber le masque froid et dur qui couvre en permanence ses réels
sentiments, ses craintes, ses doutes.
Ses épaules s'affaissent,
ses traits fins se creusent alors que la douleur qui la hante depuis des
années apparaît sur son visage.
Sa tristesse se libère
avec une larme solitaire qui coule le long de sa joue.
Son esprit torturé prend
soudainement conscience que la fin est proche, la fin de ce calvaire qu'est sa
vie. Sa victoire ou sa défaite aura bientôt lieu, qu'elle vive ou qu'elle
meurt, n'a que peu d'importance.
Tout ce qu'elle désire
c'est d'être libérée de ces sentiments trop forts, soulagée de ce secret trop
lourd qui l'a déchire.
Le seul espoir qu'il lui
reste, est que le monde ne sera pas détruit par sa faute.
Chapitre 3:
Un matin, la guerrière et
la barde sont assise au bar de l'auberge.
_Une semaine! Une semaine
et on ne sait toujours rien sur elle. Cette fille est une chimère.
_Un fantôme. Corrige
Gabrielle.
Xena ne répond pas, trop occupée à faire comprendre à un paysan,
par un regard noir, de poser ses yeux ailleurs que sur sa conteuse.
Soudain, des frissons lui
parcourent l'échine, elle tourne la tête
vers l'entrée de la salle pour voir entrer la silhouette de la personne dont
elle parlait avec son amie.
La jeune brune viens
s'asseoir à côté des deux femmes.
_Bonjour Nausica, bien
dormi? Demande la blonde sur un ton enjoué.
_Je doute que cela
t'intéresse mais oui. Merci.
_Tu te lève tôt. Propose
la guerrière, espérant éviter une nouvelle joute verbale en voyant sa compagne
fulminer.
_On ne sait pas quand on
va mourir, alors il faut profiter de chaque instant.
_C'est vrai. Dit moi, tu
as quel âge? 17? 18 ans? Fait la brune.
_Pourquoi?
_Parce que tu paraît bien
jeune pour être seule, ou tu habites chez tes parents?
_Je ne vois pas en quoi ça
te regarde.
Sur ces mots,
l'adolescente, toujours stoïque, se lève
et repart par là où elle est arrivée.
_Cette fille m'horripile.
On ne lui a jamais appris la politesse? Demande la barde énervée.
_Calme toi. Fait Xena avec
un sourire.
_Il faut l'excuser, elle
n'aime pas parler de ses parents. Explique Sarah portant de la vaisselle sale
ramassée sur différentes tables.
_Peut-être, mais il
faudrait lui expliquer que ce n'est pas une raison d'agresser les gens.
Xena pose une main
rassurante sur l'épaule de son amie, dans l'espoir de la calmer.
_Pourquoi? Ils sont mort?
Demande la brune.
_Non, c'est qu'ils sont en
mauvais termes. Dit tristement Sarah.
_C'est compréhensible. Si
j'avais une fille avec un caractère pareil, je serais devenu folle. Fait
Gabrielle avec véhémence.
_Ca n'a rien à voir.
_Tu plaisantes! Si elle
leur parlait comme elle le fait avec nous. Ironise la barde.
_C'est elle qui ne leur
parle plus. Ses parents ne se sont jamais occupé d'elle, ils l'ont forcés à
épouser un monstre qui l'a brutalisait, quand elle en a eu assez, elle a fugué.
_Depuis elle est ici? Demande Xena.
_Oui. Personne ne sait
qu'elle est là, personne qui pourrait aller le dire à son père.
_Pourquoi puisse qu'ils se
fichent d'elle?
_Il est fou.
Cette révélation ne
provoque que le doute dans l'esprit de la brune, certaine que ce n'est que le
moitié de la vérité.
Sa compagne la sort de ses
pensées.
_C'est terrible.
A ce moment, un client
attire l'attention de l'aubergiste grâce à un claquement de porte.
_Excusez-moi. Propose
Sarah avant de s'éloigner.
_J'ai jugé cette jeune fille
trop vite on dirait. Fait Gabrielle.
_Je doute quelle nous ai
tout dis.
La blonde, qui a senti la
colère ce remplacer par la peine en entendant les paroles de la vieille femme,
comprend maintenant l'attitude méfiante et froide de la jeune Nausica, mais une
chose reste incompréhensible pour son esprit, comment des parents peuvent faire
ça à leur enfant.
Sa bonté naturelle lui
souffle l'envie de l'aider, mais comment.? Comment aider une personne à oublier
qu'elle n'a pas eu ce que tout enfant mérite? Comment l'aider à oublier
l'indifférence dans laquelle elle a vécue? Oublier la souffrance qui c'est
insinué dans son coeur et son âme lorsqu'elle a réalisé que sa vie n'avait
aucun intérêt, oublier la solitude d'un monde qui ne lui a offert que douleur. Oublier
le besoin de chaleur, d'affection inassouvie.
Les deux amantes sont
perdues dans leurs pensées, chacune cherchant des réponses à des questions
différentes, elles ignorent qu'au même moment, Nausica marche sous les premiers
rayons de soleil, au milieu du dédale de rue encore déserte.
Penser à ses parents ne
provoque chez elle que dégoût et colère.
Le dégoût pour ces êtres
sans scrupule qui l'on relégué à l'état d'objet. Elle ne représente rien, elle
est seulement la clé qui permettra à ces géniteurs de réaliser leur destin, ce
destin, qui, elle l'espère, sera uniquement un rêve.
La colère contre ceux qui,
en lui donnant la vie, l'on condamné à détruire le monde avant de mourir.
Depuis des années, depuis
que son esprit a compris la raison de sa venu au monde et accepté que son
existence n'a aucune signification pour personne, sa rage n'a de cesse d'augmenter, de grandir, toujours plus forte,
plus puissante.
Contrôler ce sentiment qui
coule dans ses veines, qui l'a brûle de l'intérieur, lentement, qui l'a mène
inexorablement à sa fin, devient de plus en plus dur.
Le bruit reconnaissable de
pas pressés ce fait entendre derrière elle.
_Nausica! Appelle Jason.
La fille s'arrête, se
retourne, faisant face au garçon, à peine plus âgé qu'elle, qui arrive à sa
hauteur.
_Xena et sa compagne ne
cesse de poser des questions sur toi.
_Je sais.
_Et qu'est ce que tu
compte faire?
_Rien.
_Tu connais la réputation
de cette femme je présume.
_Oui.
_Alors qu'est ce que tu va
faire? Si tu veux, on peux les forcer à quitter la ville.
_Non.
_Mais tu es consciente que
si elle continue à creuser, elle finira par tout découvrir?
_Il n'y a que Sarah, toi et moi qui savons la vérité.
Et je doute fortement que l'un de nous trois parle. De plus, beaucoup de gens
connaissent la prophétie, mais personne ne sait qu'il s'agit de moi.
_Si quelqu'un lui en
parle, elle fera le rapprochement et te tuera.
_C'est peut-être la
meilleur solution.
Nausica s'apprête à
repartir, mais le jeune homme, que ces paroles ont énervées, l'arrête en lui
prenant le bras.
_Je t'interdis de dire ça.
_Ouvre les yeux! D'une
manière ou d'une autre je mourrais. Il vaut mieux que ce soit de sa main que de
celle de...
_Je ne laisserais jamais
une telle chose arriver!
La jeune fille se dégage
de l'étreinte qui la retient, sa colère visible sur son visage.
_Ni toi ni personne ne
peut rien y changer, juste empêcher des millions de mort inutile.
Jason ne peut rien
répondre, sa propre colère et remplacé par la peur, lorsqu'il voit les yeux de
son amie perdre leur couleur sous un blanc lumineux, juste avant qu'elle se
détourne afin de continuer sa route.
Ce qu'il n'a pas vu, c'est
l'effort qu'il a fallut à la jeune fille pour ravaler sa rage et ne pas le tuer
sur place.
Tapis dans l'ombre, un
homme a écouté toute la conversation qui vient d'être échangé. Dans la peur qui
c'est infiltrée en lui en voyant ses yeux changer, une certitude l'envahit ,
celle de pouvoir devenir riche.
Sa vanité le pousse à
quitter la ville, vers une destination ou il est sûr de trouver gratitude,
remerciement et ri richesse grâce à l'information qu'il détient.
Chapitre 4:
La pleine lune éclaire les
rues désertes de la petite ville, aucune âme ne paraît vivre, aucun bruit ne
trouble la plénitude qui règne dans la nuit qui laisseras bientôt place au
soleil qui ranimera ce lieu en y amenant la lumière.
Dans le silence, Nausica
regarde les étoiles briller dans l'obscurité , seule, assise sous le porche de
l'auberge.
Une voix la ramène à la
réalité qui l'entour.
_Tu ne dors pas?
_Toi non plus. Répond
t-elle sans se retourner.
_Je me lève toujours tôt,
j'aime regarder le soleil se lever. Explique la guerrière en se posant à côté
de Nausica.
_Pourquoi toi et ton amie
êtes encore là?
_Tu sais que j'ai posé des
questions sur toi n'est-ce pas?
_Pourquoi t'intéresse tu
tellement à moi?
Xena sent qu'elle n'aura
pas de réponse franche. Répondre par des questions est la spécialité de
l'adolescente.
_Je voudrais comprendre
comment une personne aussi jeune que toi peut avoir une haine et une tristesse
aussi forte.
_Le destin n'est pas
toujours ce que l'on imagine et encore moins que l'on voudrait qu'il soit.
_Tu es toujours aussi
énigmatique?
_Et toi? Tu es toujours
aussi méfiante?
_Oui depuis qu'une
personne à qui j'ai fait confiance m'a trahi.
_Mais Gabrielle, tu lui
fait une confiance aveugle.
_C'est une âme pur.
_Et parce qu'elle te
soutient dans ta quête de rédemption.
_Ca se voit à ce point?
Cette phrase est plus une
affirmation qu'une question.
_Non, c'est ta souffrance
qui est visible.
_Celle qui t' habite
aussi. C'est pour cette raison que je veux t'aider. Propose la guerrière.
_Tu aides ceux qui en ont
besoin, tu pardonnes ceux qui le mérite, alors pourquoi ne pas te
pardonner à toi-même et accepter l'aide
d'autrui?
_Ce que j'ai fait est impardonnable.
_Quelque soit les crimes
que tu as commis, tu as le droit au pardon, Gabrielle te l'a déjà donné.
_Elle n'est que bonté.
_Tu as fais des erreurs,
poussée par ta colère, tu l'as compris et tu regrettes, mais le plus important
maintenant est de vivre avec l'enseignement que tu en as tiré ou continuer à
souffrir pour ce sentiment qui a failli te détruire?
_Trop de gens sont mort
par ma faute. Dit tristement la brune aux yeux cobalt.
_Mais si tu n'aurais pas
souffert, si la haine ne t'aurait pas envahi, tu ne serais pas entrain de
parcourir le monde, tu n'aurais pas
sauver toute les personnes qui te
doivent la vie. Tes erreurs et tes regrets ne doivent pas te mener à ta perte
mais t'aider à avancer.
_Comment ce fait-il que tu
ai une telle vision de la vie?
_On a scellé mon destin
lorsque je suis née.
Nausica ce lève puis entre
dans l'auberge, laissant Xena seule.
« Quel secret trop
lourd tu portes? » Se demande la guerrière.
Elle regarde les ténèbres
s'éclaircir, son esprit rempli de questions sans réponses.
Une seule chose est
certaine, plus elle s'approche de la jeune fille, plus elle cherche à obtenir
des renseignements sur elle, plus le mystère qui l'entour semble s'épaissir.
Un flach bleuté, juste
devant elle attire son attention.
_Arès!
_Bonjour Xena, tu as l'air
perturbé.
_Qu'est-ce que tu veux?
Demande la guerrière énervée par cette présence.
_Je ne peux pas venir dire
bonjour à une vieille amie?
_Je te connais, si tu es
là c'est que tu veux quelque chose.
_Je suis toujours étonné
de voir à quel point tu me connaît. Ironise t-il.
_Dis ce que tu as à dire
et disparaît. Je ne suis pas d'humeur à écouter ton humour douteux.
_Mauvaise nuit?
_Viens en au fait? Ordonne
la guerrière irritée.
_Quitte cette ville et
oublie que tu as vu Nausica.
_Et pourquoi tu
t'intéresse à elle? Demande Xena suspicieuse suite à cette requête.
_Je n'ai pas le droit
d'avoir des amies?
_Tu te fiche de moi? Si tu
t'intéresse à elle c'est soit qu'elle t'es utile pour réaliser un de tes petits
complots, soit elle n'est pas une simple mortelle.
_Quel esprit de déduction.
Mais vois-tu , c'est pour ton bien? Si tu reste ici, tu t'opposeras à une puissance telle que tu y perdras la vie.
_Tu en sais beaucoup plus
que ce que tu prétend. Alors...
_Pars avant qu'il ne soit
trop tard.
Sur cet avertissement, le
dieu de la guerre disparaît comme il est arrivé, laissant la guerrière ahurie.
_Bon sang!
Après avoir juré,
Xena se lève, énervée, s'en va vers les
écuries, dans l'espoir qu'une course avec Argo la calmera.
Pendant que la guerrière traverse les plaines au galop, un homme arrive dans un
palais de Corinthe. Il descend de sa monture essoufflée et s'approche du garde
qui lui barre l'accès au lieu.
_Je doit parler au
seigneur Hyllos?
_A quel sujet?
_A propos de Nausica.
A ce nom, le garde ordonne
d'ouvrir les portes, de la peur et de la stupeur dans la voix puis, escorte le
visiteur à l'intérieur de l'enceinte, là où ce trouve le seigneur quémandé ce
tient occupé à parler à un homme en armure qui paraît ne pas être un simple
officier par la façon dont il tutoie le maître des lieux.
A la vue du souillon qui
s'approche, les deux hommes laissent apparaître leur dégoût.
_Majesté.
_Qu'est-ce que tu veux?
_Vous vous souvenez de
moi? J'ai travaillé pour vous comme...
_Oui je sais. Qu'est-ce
que tu veux? Fulmine Hyllos.
_Majesté, je sais où ce
trouve Nausica.
_Parle! Où est-elle?
Demande l'homme en armure.
_Elle est dans la ville de
Salamine.
_Nikos, vas-y est ramène
là.
_Je te la ramène le plus
vite possible.
A cette promesse Nikos
quitte la pièce, gonflé d'une joie malsaine.
Hyllos réfléchit, son rêve
va enfin se réaliser.
_Majesté.
_Quoi? Demande t-il en
perdant son sourire sadique.
_Cette information d'une
grande importance vaut bien une récompense?
_Tu as raison, en mène le
et tue-le. Ordonne le seigneur à l'escorte de l'intrus.
Ce dernier se fait traîner
dehors, la peur ayant remplacé sa joie.
Chapitre 5:
Après avoir galopé aussi
vite que son cheval le pouvait, Xena c'est arrêtée, sa monture à bout de
souffle.
Tandis qu'Argo se repose
de sa course , la guerrière regarde le soleil ce lever.
Son esprit encombré de
questions sans réponses, autant au sujet de la jeune fille que sur les paroles
qu'elles ont échangées peu de temps avant.
Suite à cette
conversation, la brune n'est plus
uniquement perturbée par la puissance qui émane de Nausica, mais aussi par la vision qu'elle a, de la façon dont elle
comprend, perçoit et accepte des choses, des circonstances ou des sentiments,
qu'à son âge, elle devrait ignorer.
Un chose est sûr, utiliser
la violence pour obtenir des informations ne fonctionnera pas, la douleur qui paraît avoir terni ses yeux gris, la
haine qui brûle dans ses veines palpable dès qu'elle approche le lui prouve.
Peut-être que la douceur
apportera quelques réponses mais certainement pas la totalité de la vérité.
Ses réflexions ne servant
à rien, Xena se lève, décidée à retourner en ville, elle remonte en selle, puis
refait le chemin qui l'a conduit sur
cette colline.
Pendant ce temps,
Gabrielle qui c'est réveillée seule, est assise à une table de l'auberge, déçu
de ne pas avoir pu apprécier la chaleur du corps musclé qu'elle aime lors de
son réveil, qui c'est fait dans un lit froid seulement réchauffé par les rayons
de l'astre brillant.
Dans la pièce, deux autres
clients discutent, portant des regards appréciateurs sur la barde, qui, en
sentant leurs yeux posés sur elle, se
lève puis se dirige vers le bar où Sarah et Nausica discute à voix basse.
A l'approche de la blonde,
les chuchotements cessent.
_Tu désir quelque chose?
Demande l'aubergiste souriante.
_Vous avez vu Xena ce
matin? Questionne Gabrielle en s'asseyant au côté de l'adolescente.
_Elle est partie à cheval
avant l'aube. Explique Nausica.
_Et comment tu le sais?
Rétorque la blonde avec suspicion.
_Je l'ai vu.
_Ah oui?
La barde qui sent une
pointe de jalousie l'envahir, au souvenir de l'intérêt de sa compagne pour la
personne présente, s'apprête à lancer une nouvelle salve agressive, mais un
garçon à peine sorti de l'enfance, possédant les mêmes yeux que Nausica, l'en
empêche en entrant dans la pièce.
L'inquiétude est visible
sur ces traits juvéniles, il s'approche sous les regards intrigués et surpris
des deux villageoises.
_Nausica, il faut que je
te parle.
_Viens.
Les deux jeunes, dont la ressemblance
physique est flagrante, quitte le lieu pour ce retrouver dans la rue encore
déserte.
_Qu'est ce qu'il se passe?
Pourquoi es-tu ici?
_Nausica, il faut que tu
partes, un type est venu au palais hier soir et a dit que tu te trouvais dans
cette ville.
_Comment... Demande t-elle
surprise.
_J'en sais rien. Mais
Nikos arrive.
_Dans combien de temps il
sera là?
_Bientôt, je l'ai devancé
de peu. Explique le garçon avec peur.
_Merci de m'avoir prévenu
Gendal.
La jeune fille désir
partir mais le garçon la retient par le bras.
_Qu'est-ce que tu compte
faire?
_Toi tu prend un cheval
frais et tu rentres avant que quelqu'un ne remarque ton absence et moi je vais
lui faire comprendre qu'il n'est pas le bienvenu ici.
_Soit prudente.
Ce conseil remplit de crainte
n'a pour seule réponse qu'un sourire sans joie, simplement réconfortant.
Nausica s'éloigne de son
frère avec la peur qu'il arrive malheur à cet être innocent dont le seul crime
est de vouloir aider sa soeur.
Elle savait qu'un jour ou l'autre, il l'a retrouverait,
mais elle ne pensait pas que ça arriverait si vite.
Dans son coeur blessé,
deux sentiments ce battent, chacun cherchant à sublimer l'autre, la peur de
perdre le contrôle de son corps et l'envie de libérer sa haine, sentir le
soulagement de ne plus avoir à contenir ces sensations plus que normales mais,
qui dans son cas, seraient destructrice.
Son esprit torturé, par
les fantômes d'un passé morose et douloureux, et la certitude d'un avenir
inexistant, se bat inlassablement contre cette force qui grandit toujours plus
puissante, désirant sa libération, qui pénètre son âme qui est devenu aussi
sombre que ces yeux lorsqu'elle a perdu son enfance dans le lit d'un homme
violent pour qui sa vie n'avait aucune importance.
Cette âme qui a cessé de
sourire lorsqu'elle a su qu'une famille est censé protéger et aimer soigner et
consoler, donner et non prendre.
Son être entier semble
s'être éteint quand elle a compris que la seule amie qu'elle a jamais eu et
qu'elle aura jamais est la souffrance, celle de savoir que son existence ne
représente rien, qu'elle n'existe que pour servir les rêves de grandeur d'un
dictateur, que le bonheur et l'amour, des sentiments simple et pourtant si fort
et agréable que toute personne les cherchent, lui sont interdit, car malgré les
apparences, elle n'est pas un être humain, mais un objet.
Pourtant, Nausica ne
déteste pas la vie, elle déteste ceux qui l'a lui ont donné, mais tout allait
bientôt être terminé, sa vie sans but ni sens, prendrait bientôt fin, dans le
chaos qui règne au plus profond de son être, un dernier espoir survie, comme
une braise rougissante, celui que, lorsqu'elle mourras, elle laisseras la vie
sur terre.
Tout ce que la jeune fille
a à léguer à ceux qui lui survivront est
la douleur d'une existence aussi vide que le néant lui même.
C'est sur ces pensées
ternes que la jeune fille trouve l'homme qu'elle cherchait.
_J'allais à l'auberge.
Explique gaiement Jason.
Arrivée à sa hauteur, la
brune le prend par l'épaule, le garçon l'a suit, intrigué par ces traits figés.
_Qu'est-ce qu'il se passe?
_Nikos arrive. Il sait que
je suis ici.
_Tu es sûr?
_Gendal viens de me
prévenir. Dit aux hommes de se tenir prêt à ce battre, le connaissant, il ne
viendras pas seul. Et ordonne à Sikéos d'escorter Gendal jusqu'à Corinthe et
qu'il s'assure qu'il va bien.
_D'accord mais tu devrais
partir.
_Pas tant que je ne
saurais pas mon frère en sécurité.
_Tu crois qu'Hyllos se
doute qu'il est venu te prévenir.
_Non, il ne sait même pas
que l'on a gardé le contact, mais j'ai peur des questions qu'il lui seront posées si quelqu'un l'a vu
quitter le palais. Maintenant, fait ce que je t'ai dit.
Jason sent son coeur
s'accélérer sous le poids de la peur, il part en courant, craignant le pire.
Sous les aspects calme est
sereins de la ville, l'effervescence, naît, l'ordre de défendre la jeune fille
ce repends parmi un certain nombre de villageois, qui, de paysans, n'ont que
l'apparence.
Pendant ce temps, Xena
dont la colère est toujours présente mais moins cuisante, sort des écuries après
s'être occupé d'Argo et marche vers l'auberge où elle espère retrouver sa
blonde.
Tandis qu'elle traverse la
cour, elle se sent troublé, une sensation étrange l'envahit.
Elle regarde autour d'elle
il ne croise que deux sortes de regards différents, pour certains badauds la
tranquillité, pour d'autres, la suspicion et l'agressivité, comme un présage
qui n'annonce rien de bénéfique.
Le doute et la certitude
qu'un événement ce prépare s'insinue dans l'esprit de la guerrière.
Cette impression étrange
et sombre ne l'a quitte pas, tandis qu'elle entre dans le commerce où son amie
l'attend.
_Tu es seule? Demande la
brune en s'asseyant près de sa compagne.
_Oui, ils sont à la
cuisine. Ca ne va pas?
_Qui 'il'?
_Sarah, Nausica et un
garçon.
_Il ce trame quelque chose
mais j'ignore quoi.
_C'est ce que je pense
aussi.
_Pourquoi?
_Tu arrive avec ton air
méfiant, Nausica et son ami sont entrés très pressé et inquiet, puis ont
demandé à l'aubergiste de les suivre aux cuisines, alors je pense aussi qu'il
ce passe quelque chose.
Pendant ce temps, dans la
pièce adjacente, la tension palpable et la crainte monte encore d'un cran.
_Nausica, il a raison, tu
dois partir.
_Je ne partirais pas tant
que je ne saurais pas Gendal en sécurité.
_Depuis toute ces années
que je te connais, je devrais savoir que de toute façon tu n'en fais qu'à ta
tête. Dit Sarah avec tristesse.
_On est d'accord alors la
discussion est close. Fait l'adolescente en quittant la pièce.
_Ne t'inquiète pas Sarah,
on l'a protégeras.
_Mais ni toi ni personne ne
peut la protéger contre sa destiné.
_Il y a forcement un moyen
d'empêcher la prophétie de ce réaliser. Rétorque Jason.
_Tu ne comprend pas? Sa
nervosité, ses crises d'agressivité, ses accès de rage, ce n'est pas dans ses
habitudes. Elle a de plus en plus de mal à se contrôler, si elle part, elle ne
reviendra pas.
Jason refuse d'accepter
cette logique comme il refuse d'accepter que cette fille pour qui il est prêt à
donner sa vie marche vers une mort atroce et inévitable.
Sarah, suivie du jeune
homme, tout deux troublés face à leur incapacité d'aider Nausica, retourne dans
la pièce commune de la bâtisse.
L'air est lourd, la
suspicion de la guerrière se mélangeant à la peur qui semble flotter comme une
fumée acre, chacun sent son coeur battre trop vite.
Nausica, assise au bar,
brise l'enchantement désagréable avec une simple phrase, comme un coup de
semence éclatant, annonçant un malheur.
_Il arrive.
Ces deux mots, prononcés
sans intonation, ni émotion, créent la crainte et l'empressement chez la vieille
femme et Jason, l'étonnement et l'incompréhension pour la guerrière et la
barde, alors qu'elles regardent les deux adolescents ce précipiter sur la porte
qui les mène dehors.
_Qu'est-ce qu'il se passe?
Demande Gabrielle surprise.
_On va vite le savoir. Répond
la brune en se levant.
A peine les deux
voyageuses arrivées dans les rues réchauffées par le soleil, que des bruits de
chevaux lancés au galop attire leur attention.
Xena se précipite dans la
direction d'où paraissent provenir les sons, la blonde sur ces talons.
Les deux amies évoluent au
milieu des villageois intrigués par l'arrivée soudaine. Dans le dédale des
masures, dans la poussière soulevée par les sabots, des cavaliers qui
arborent des blasons, signe de leur
chef, approchent, créant une vague de panique.
_Fouillez toute la ville!
Hurle l'homme en tête des troupes.
L'ordre à peine donné, les
cavaliers commencent à ce disperser, mais aussi rapidement, leur progression
est stoppée par des éclats de métal qui surgissent de nulle part, transformant
de simples paysans en ennemis armés et prêt à tuer.
Un grand nombre
d'envahisseurs n'ont pas le temps de comprendre ce qui leurs arrivent, pris par
surprise, ils se retrouvent au sol, leur sang et leurs entrailles s'écoulant
déjà sur le sable chaud.
Ceux qui ont eut le temps
de réagir n'hésitent pas à piétiner leurs compagnons évidés et sans vie dans
l'espoir de pouvoir enrayer ce massacre inattendu.
Mais, tirés, poussés ou
jetés de leurs montures, ils meurent les uns après les autres, une expression
d'horreur et de souffrance gravé sur leurs visages dont les yeux blanchissent
lentement.
_Xena, il faut intervenir!
S'exclame Gabrielle horrifiée qui sent la bile lui remonter dans la gorge.
_Non.
_Quoi? Mais...
_Je t'expliquerais plus
tard.
_Mais on ne peut pas
laisser faire ce carnage. Rétorque la blonde choquée.
_Chut.
La guerrière qui observe
le combat depuis un endroit assez éloigné pour ne pas être trop repérée, mais
assez prêt pour entendre, retient par le
bras son amie qui est décidé à se mêler de la bataille, tenant son bâton
fermement.
_Reste ici.
_Xena...
_On ne sait pas qui sont
les gentils alors on intervient pas.
_Xena ces types attaquent
la ville.
_Je sais mais Nausica nous
cache la vérité, si ça se trouve, c'est elle que nous devrions combattre.
Sous leurs yeux, les
guerriers se font désarçonner, vider de leur sang, rependant leurs boyaux ou le
contenu de leurs têtes sur le sol, tentant d'éviter les coups porter qui leurs
sont fatal.
Dans le carnage qui a
lieu, au milieu des cris des badauds terrifiés qui se sauvent, des
craquements secs d'os et les
hennissements des chevaux apeurés, Nikos, énervé par ce qui se déroule devant
lui, est incrédule devant la force déployée par la personne qu'il cherche
depuis maintenant trois années.
Soudain, Nikos se fait
tirer en bas de sa monture pour se retrouver allongé au sol, une dague brillant
contre sa gorge, un genoux sur son estomac l'empêche de reprendre son souffle,
à ce moment, tout ce qu'il ressent est le dégoût, celui de s'être fait avoir aussi
facilement.
Conscient qu'il a perdu,
enragé d'avoir pensé qu'une dizaine d'hommes suffirait à remplir sa mission, il
réalise que le silence se fait, il détourne rapidement les yeux de son
agresseur pour voir tout ses soldats morts.
_Tu repars d'où tu viens
et tu dis à ton patron qu'il l'a laisse tranquille. Et je te déconseille de
revenir si tu n'a pas envie de perdre toute tes troupes. Fait Jason avec rage.
_Tue-moi! De toute
manière, d'autres viendront chercher Nausica et plus nombreux encore.
Jason se redresse,
laissant l'opportunité à son prisonnier de fuir et aussi pour ne pas céder à
son envie de le saigner à blanc comme le porc qu'il est,
_Quand on vous aura tous
décimés, c'est lui que l'on étripera.
Dépité, Nikos se relève,
sans quitter du regard son bourreau, puis recule, sur sa droite, il aperçoit un
cheval attaché à une barrière qui n'a pas pu s'enfuir, il entreprend de le
détacher.
Peu importe à qui il est,
le plus important est qu'il rentre à Corinthe.
_La princesse héritière
doit reprendre son rang pour que s'accomplisse son destin. Crie Nikos en
partant au galop.
Sur le lieu du combat,
Jason reste seul au milieu des amas de chair qui étaient, il y a peu de temps
encore, des êtres vivants, avant que leurs organes se dispersent avec des
débris d'os sanglants.
Jason s'éloigne lentement,
tandis que les premiers curieux arrivent, afin de savoir ce qui vient de se
passer.
La fille aux yeux gris
part également de l'endroit à l'abri des regards, qu'elle n'avait pas quitté
depuis le début de l'attaque, observant chaque mouvements, écoutant chaque
paroles.
_Il est temps d'obtenir
des réponses. Fait Xena en prenant la direction de l'auberge.
Elles marchent rapidement,
les questions traversent la tête de la guerrière se mêlant à une certitude,
Nausica à un lien avec ce seigneur de guerre, ce qui annonce encore bien des
ennuis .
La brune se méfie de
chaque personne qu'elle croise, chaque homme qui passe près d'elle peut-être un
des mercenaires qui ont pris part au massacre.
Comment ces hommes armés,
capable de passer inaperçu dans la populasse ont pu sortir leurs armes, tuer,
puis disparaître de telle manière que personne ne les a vu, tel des fantômes.
_Ces types travaillent
pour Nausica. Réfléchit à voix haute Gabrielle.
Xena ne répond pas, son
attention se porte sur une forme qui évolue, raison de tout ces meurtres.
_Nausica! Appel La
guerrière.
La jeune fille ne se
retourne pas, elle continue sa route, même lorsque les deux femmes l'a rattrapent.
La brune l'arrête de force
en la prenant par le bras.
_Je veux des réponses et
tu vas me les donner tout de suite. Explique Xena énervée.
_Lesquelles?
_Comment ce fait-il qu'une
princesse vive à la rue? Pourquoi ton père, qui ne c'est jamais intéressé à
toi, veux tellement te retrouver? Et surtout comment ce fait-il que des tueurs
sans scrupule obéissent à une gamine?
_Chaque question aura sa
réponse en temps voulu.
_Ne m'oblige pas à
utiliser la force.
_J'adorerais me confronter
à tes talents de guerrière mais pas maintenant.
_Je ne me bat pas avec des
enfants mais pour ton cas, je n'hésiterais pas à utiliser les points de
pressions.
_Tout ce que nous voulons
c'est t'aider. Propose gabrielle.
_Xena, tu possède la chose
la plus puissante qu'il existe dans l'univers, la seule capable de changer le
monde et toi tu cherche ta guérison ailleurs, alors comment pourrais-tu
comprendre la vérité qui ce cache derrière ma destinée?
L'étonnement s'ajoute à la
colère de la femme aux cheveux de jais, sur ces mots dont le sens est
incohérent, elle lâche sa proie.
Nausica s'éloigne sous
deux regards interrogateur.
_De quoi elle parle?
Demande La blonde circonspect.
La brune ne lui répond
pas, aussi perturbée qu'elle.
_On pourrait parler à
Sarah, elle semble bien connaître Nausica. Fait la barde.
_Oui. Tu as raison.
Les deux amies se dirigent
vers le lieu où elles sont sûr de trouver la personne à qui elles comptent
tirer les vers du nez, la guerrière ressent un sentiment qu'elle n'avait plus
ressentit depuis longtemps, la peur.
La peur de la façon dont
cette fille comprend les non-dits, elle paraît voir le coeur et l'âme des
personnes, y lire comme dans un livre ouvert.
La jeune femme semble
posséder une maturité qu'elle ne devrait pas avoir à son âge, elle accepte avec
facilité, des sentiments dont elle devrait ignorer l'existence.
La guerrière désire
connaître le mystère qui entour cette ville, afin de pouvoir aider Nausica,
mais, en même temps, incertaine de vouloir savoir l'outrage qu'a subit la jeune
fille, le poids qui étouffe son âme brisée, le vide qui c'est installé au plus
profond de son être, si fort qu'il transparaît dans ses yeux gris.
A cette idée, Xena se sent
triste, elle tente de sortir ces idées moroses de sa tête tandis que Gabrielle
entre dans l'auberge, la femme qu'elles recherchent se tient au milieu de la
pièce, son inquiétude visible sur ces traits, s'estompe remplacé par un sourire
forcé.
_J'en ai marre que l'on me
mente, maintenant, je veux la vérité. Expose la guerrière sur un ton froid et
énervé.
_Je ne comprend pas?
_Tu sais pourquoi ces
types sont venus chercher Nausica, comme tu sais pourquoi elle se cache de son
père. Alors je t'écoute. Fait la brune avec un regard noir.
Sarah perd son sourire, la
peur l'envahit devant les yeux azurs déterminés où brille la colère.
_Qu'est ce que vous voulez
savoir?
_Tout.
Les deux amies suivent la
vieille femme, qui paraît s'être soudain voûté, qui va s'asseoir à une table,
ce qu'elle craignait arrive, elle ne peut plus cacher le terrible secret
qu'elle garde depuis si longtemps, pourtant dans la peur qu'elle ressent pour
son amie, le soulagement la pénètre, celui de pouvoir enfin partager ce fardeau
qu'elle porte.
_Nausica est la fille
d'Hyllos, un riche seigneur de guerre de Corinthe. Mais ces parents ne l'on
jamais considéré comme tel, ils vivaient
leurs vie sans se soucier d'elle. Nausica restait dans ses appartements, elle
ignorait ce que signifiait avoir une famille jusqu'à la naissance de son frère.
Au début elle croyait qu'il recevait plus d'attention parce que c'est un futur
guerrier, mais par la suite, avec le temps et l'âge, tout est devenu clair dans
son esprit. Sa solitude et sa tristesse
ont grandi jusqu'à devenir une souffrance irradiante, la seule force qui la
poussait à vivre. J'avais mal pour cette enfant perdu dont j'avais la garde
depuis sa naissance, et j'ai entrepris de lui offrir toute l'aide que je
pouvais dans l'espoir qu'elle puisse avoir un avenir meilleur que son enfance.
J'ai prié pour qu'elle puisse trouver un jour un mari qui lui donnera l'amour,
la douceur et la protection qu'elle mérite. Mais c'était en vain.
_Pourquoi? Demande Xena.
_Elle a été marié à son
quinzième anniversaire, mais à un homme choisi par ces parents pour assurer
leur descendance. Nikos ne voyait dans cette union, que le moyen d'obtenir le
pouvoir et la richesse lorsque Hyllos décéderas puisque Nausica est l'enfant
premier né. Mais il était violent, elle
n'était pour lui qu'un objet de plaisir et un exutoire pour sa haine.
_C'est pour ça qu'elle
c'est enfuie de Corinthe? Demande Xena dubitative.
_Elle voyait les enfants
des serviteurs, entendait les histoires des servantes, elle a compris que sa
vie ne ressemblait pas à celle du commun des mortels, et c'est quand elle a
saisit qu'elle ne représentait rien, que sa vie n'avait aucun intérêt pour
personne que Nausica à fuit l'enfer dans lequel elle vivait.
_Ca explique son
comportement. Fait tristement Gabrielle.
_Je l'ai vu devenir froide
et distante, perdre son sourire et sa clarté, au fur et à mesure qu'elle
réalisait que vivre au palais ou ailleurs, survivre ou mourir ne faisait aucune
différence pour quiconque.
Les propos tenus par la
femme frappe la guerrière qui sent sa colère s'amoindrir, la barde, quant à
elle, ressent de la peine pour cette fille à qui on a volé plus que son
enfance, que l'on a détruit en lui refusant ce qui est naturel de donner et
recevoir. Gabrielle s'en veut d'avoir porté un jugement aussi hâtif sur
Nausica, de l'avoir qualifié d'arrogante et véhémente sans avoir chercher à comprendre.
Ses pensées se bousculent,
entre certitude et question mais la blonde n'en dévoile qu'une.
_Comment peut-on vivre
sans amour?
_On ne vit pas, on
survit. Rétorque l'aubergiste.
_Et comment est-tu arrivée
ici? Demande Xena.
_J'ai été congédiée
lorsque Nausica a fugué, j'ai trimé par-ci par-là, jusqu'au jour ou elle est
venu me trouver, et m'a proposer de travailler dans cette auberge, le tôlier
était un homme bien et quand il est décédé, il m'a légué l'endroit.
_Comment elle t'a
retrouvé?
_Je suppose que vous avez
remarqué que des hommes travaillent pour elle, c'est grâce à eux qu'elle sait
tout ce qui se passe.
_Au fait, qui sont-ils?
_Des brigands, des
mercenaires, des voleurs, ils lui obéissent ou ils vont à la potence.
Soudain trois hommes
entrent et vont s'asseoir à une table.
_Excusez-moi, il faut que
je m'occupe de mes clients.
La femme s'éloigne,
soulagé d'avoir parlé de ce secret étouffant, et coupable de ne pas avoir
trouvé le courage de parler à ces deux femmes qui pourrait peut-être sauver
Nausica de l'ombre qui rampe lentement attendant patiemment son heure pour
surgir, tel les enfers déferlant sur
terre.
_J'aurais jamais cru ça.
Fait Gabrielle avec tristesse.
Un frisson parcours
l'échine de Xena, une sensation désagréable qu'elle connaît bien.
_Viens Gabrielle.
Xena monte l'escalier,
suivit de son amie, arrivée en haut, une lumière bleu les surprend.
_Arès, que veux tu encore?
_Je suis déçu, tu ne
m'écoute jamais.
_C'est compréhensible.
Sourit Gabrielle.
_Ce qui est compréhensible
ma chère c'est que les gens ne t'écoute pas tant il en ont marre de t'entendre.
Sourit à son tour Arès.
_Qu'est-ce que tu veux?
S'impatiente la guerrière.
_Que tu quitte cette
ville.
_Pourquoi c'est si
important pour toi?
_Xena je t'aime bien et je
sais qu'il va arriver quelques chose alors je te donne simplement un conseil,
je ne voudrais pas qu'il t'arrive malheur.
_Explique toi.
_Non, parce que je sais
que tu va m'empêcher de réaliser mon rêve. Alors part ou tu mourra.
Sur cette phrase, Arès
disparaît comme il est venu.
_Bon dieu.
_Xena, son rêve c'est bien
de faire régner la haine, la terreur et la guerre sur terre? Ce pourrait-il
qu'il ai trouvé un moyen d'y arriver?
_Tout ce dont je suis sûr
c'est que ni lui ni Sarah ne nous dit toute la vérité et ça commence à
sérieusement m'énerver.
Malgré les réponses
obtenues, Xena est sûr que la plus grande partie du mystère n' a pas été
dévoilé.
Les palabres de
Nausica résonnent encore dans son esprit
comme le glas annonçant la mort.
« Tu possède la chose
la plus puissante qui existe dans l'univers, la seule force capable de changer
le monde et tu cherche ta guérison ailleurs, alors comment pourrais-tu
comprendre la vérité qui se cache derrière ma destinée? »
De quelle force elle
parle? Qu'est-ce que je possède qui puisse changer le monde? Qu'est-ce que sa
destinée lui réserve qui ne peut être évité?
Dans le tumulte de ces
interrogations,un seul point est évident pour la guerrière, cette phrase n'est
ni philosophique, ni anodine, mais une révélation, un aveu dissimulé, la clé
qui livre le secret voilé derrière un coeur blessé et une âme déchirée.
Pendant que les deux
compagnes sont partagées entre doute et tristesse, quelque part, à l'abri des
regards indiscrets, d'autres sentiments brûlent.
La peur palpable de l'un
qui se fait coller au mur sans la moindre douceur et la colère puissante de
celle qui le maintient en position de faiblesse.
_En est-tu sûr?
_Oui, j'ai attendu, je
suis sûr que Gendal n'a eut aucun problème lorsqu'il est rentré au palais.
_Nausica, lâche-le. S'il
te plaît. Plaide Jason.
La jeune fille accède à la
demande non sans une certaine réticence.
_Disparaît. Ordonne
t-elle.
Sans attendre l'homme
terrifié obéit, filant aussi vite qu'il le peut.
_Il va revenir avec plus
d'hommes et tu le sais. Fait jason inquiet pour son amie.
_Oui.
_Alors qu'est-ce que tu
compte faire?
_Quitter la ville. C'est
bien ce que vous voulez tous.
_Je pars avec toi.
_Non.
_Ecoute Nausica...
_Toi écoute. Si je pars
c'est juste pour éviter qu'il ne détruise toute la ville, et je n'est pas
besoin d' escorte.
_Laisse-moi t'accompagner.
_J'ai dit non. Je me fiche
de toi comme des autres, tu n'a aucun intérêt à mes yeux alors tu me lâches.
Désormais tu ne m'est plus d'aucune utilité.
Sur cette explication,
donné avec colère, aussi dur à prononcer pour l'une que dur à entendre pour
l'autre, Nausica fuit la personne qu'elle n'aurait jamais cru faire souffrir,
la seule qu'elle aurait voulu garder à ces côtés.
Jason, incrédule et
estomaqué la regarde partir, son coeur lui fait mal, sans qu'il en comprenne vraiment
la raison, une envie soudaine le prend, celle d'avouer à Nausica ce qu'il
ressent pour elle depuis leurs première rencontre, depuis ce jour où elle l'a
sauvé des mains de son bourreau à qui il avait volé de la nourriture.
Seulement, il ne l'a rattrape
pas, il ne lui diras pas, car l'explication de Sarah prend forme, quand la
fille aux yeux gris qui hante son esprit jour et nuit, qu'il désir prendre dans
ces bras, échanger un peu de sa chaleur contre la protection qu'il pourrait lui
offrir, partira, ce sera pour mourir.
Sur cette accablante
vérité qui le frappe, il regrette de ne pas lui avoir donné réconfort et
soulagement, ne pas avoir pu sentir sa tête se poser sur son épaule, ses lèvres
tant désirées contre les siennes, mais surtout, il s'en veut de ne pas avoir
trouvé le courage de braver les interdits pour lui prouver que la vie peut être
agréable, qu'elle aussi avait le droit de connaître la douceur, le plaisir et
le bonheur d'être aimé, il regrette simplement que Nausica meurt sans avoir connu
cette chaleur envahissante et agréable brutale et galvanisante qu'est l'amour,
la satisfaction de savoir que l'on compte pour quelqu'un.
Notre dernière vie ensemble, de honey
Notre
dernière vie ensemble.
De
honey
Les yeux fermés, elle chantait… accompagnant cette musique
qui collait tellement à ce qu’elle ressentait qu’elle comprit qu’elle n’était
pas la seule, ni la première à souffrir de ce manque… de ce vide…
Mais elle s’en fichait tellement…
“Pleaaaaaaaaase, please…
don’t leave me… “
Ses lèvres formaient les mots mais aucun son n’en
franchissait la barrière.
“Pleaaaaaaaaase, please…
don’t leave me…”
Elle avait si mal…
Deux larmes dévalèrent ses joues devenues froides. Elle
avait tant de mal à faire face à ce vide… cette solitude dont elle ne
connaissait pas l’existence avant de l’avoir rencontrée.
L’autre nuit, elle avait dormi avec une autre fille pour la
première fois depuis… depuis…
Elle secoua la tête. Même en pensée, elle ne pouvait pas le
dire.
Cette nuit là… cette nuit là, lui avait rappelé leur
dernière nuit ensemble. A son corps contre le sien. Au poids devenu si vite
tellement familier… à son bras autour d’elle… à sa tête sur son épaule…
Et cela avait été si dur… si dur de se rendre compte qu’elle
ne l’avait pas oubliée. Qu’elle l’aimait toujours… qu’elle ne pourrait jamais
l’oublier… Elle faisait pourtant tellement d’efforts pour ça.
La radio passa une autre musique… mais si le ton était plus
joyeux, pour elle il n’y avait que cette tristesse perpétuelle qui accompagnait
chacune de ses journées. Devant ses amis, sa famille… la plupart du temps, elle
parvenait à faire bonne figure, mais la nuit… lorsque la solitude n’était plus
possible à éviter, alors tout revenait.
Et elle se souvenait.
Elle se couchait aussi tard que possible, se levait aussi
tôt que possible, s’occupait autant que possible. Et tout ça… tout ça pour être
si fatiguée la nuit venue qu’elle ne puisse rien faire d’autre que dormir.
Qu’elle ne rêve pas. Surtout pas d’elle…
Et lorsqu’elle pensait y être enfin parvenue… avoir franchi
une étape… alors une musique aux notes mélancolique, une photo qu’elle aurait
préférée avoir perdue, un mot, un nom, qu’elle avait oublié, frappait à sa
porte et tout revenait.
Et elle se retrouvait comme maintenant, à retenir des larmes
qu’elle ne supportait plus de laisser couler, lui rappeler combien elle avait
mal. Combien la trahison, l’abandon, la solitude, combien tout ceci était impossible à supporter.
Elle avait essayé… vraiment essayé.
Mais c’était perdu d’avance. Elle s’était accrochée parce
qu’elle le lui avait promis et que pour elle la vie était sacrée. Mais elle ne
pouvait pas… elle ne pouvait simplement pas…vivre sans elle.
Elle se rappela ses beaux verts, presque délavés par cette
maladie qui l’avait épuisée, son expression fatiguée, tellement fatiguée, mais
gardant son étincelle, cette étincelle qui l’avait fait craquer lors de leur
toute première rencontre, lorsqu’elle n’était qu’une gamine de 16 ans nommée
Gabrielle qui rêvait de s’enfuir de Potéidaia et qu’elle-même cherchait
désespérément une raison d’être.
Un regard, un seul… et elle avait su que même si elle
parcourait le monde entier avec Argo. Jamais plus elle ne retrouverait
quelqu’un qui lui correspondrait mieux qu’elle… jamais.
Et vie après vie, elles s’étaient retrouvées. Leur karma
éternellement lié, comme promis.
Mais Arès… Arès avait mis fin à tout cela. Leur cycle
karmique était arrivé à leur terme avait-il annoncé avec un air de compassion qu’elle
ne lui connaissait pas. Et elle avait compris ce que cela avait signifié.
Elles vivaient leur dernière vie ensemble.
Xena/ Marissa avait eu peur mais comme à son habitude
Gabrielle/ Anna l’avait rassurée. Elles avaient tellement de temps devant elles !
Et puis Anna était tombée malade. VIH. Elle n’avait eu qu’un seul homme dans sa
vie. Un seul. Et une seule fois où elle avait oublié de se protéger. Une seule
fois. Un seul homme. Mais cela avait suffi.
Marissa avait hurlé sa rage. Supplier Arès de l’aider,
promis d’être sa reine même, s’il acceptait de l’aider. Mais il avait refusé.
Il avait dit que les maladies humaines n’étaient pas de son ressort. Qu’il ne
pouvait intervenir.
Elle l’avait repoussé en hurlant, l’avait frappé. Il s’était
laissé faire et elle s’était effondrée, en larmes.
L’année suivante, Anna était morte.
L’année suivante, Marissa aurait voulu être morte.
L’année suivante, elle avait dû survivre au nom d’une
promesse faite au seul être qui avait jamais compté pour elle. Son soleil
s’était éteint en même temps que les yeux verts se refermaient pour la dernière
fois sur le visage autrefois si souriant de sa barde préférée.
“Pleaaaaaaaaaase don’t
leave me…
Pleaaaaaaaaaase don’t
leave me…”
La revoilà cette musique si entêtante, si douloureuse.
Marissa renifla pitoyablement, et posa son regard autrefois d’un bleu si pur
qu’il faisait penser à un ciel d’été, sur l’arme qu’elle tenait en main.
Gabrielle aurait détesté ça. Anna aurait détesté ça. Dans
chacune de ses vies, Gabrielle avait été fidèle à sa haine de la violence et
des armes, et à mesure que le monde se civilisait, elle avait enfin pût déposer
les siennes et lutter pour la paix sans avoir à s’en servir.
Dans sa dernière vie, Gabrielle… Anna… était avocate… Elle
avait été si heureuse. Elle maniait les mots comme personne. Parfois, juste
pour le plaisir d’entendre la mélodie que faisait sa voix lorsqu’elle plaidait,
Marissa s’asseyait au fond de la salle du tribunal et l’écoutait.
Elle avait alors l’impression d’avoir à nouveau sa barde en
face d’elle. Gabrielle contant une histoire dont elle était l’héroïne et se
retrouvait propulsée en un temps et un lieu où elle pouvait négocier avec les
dieux afin de garder son amour auprès d’elle.
Marissa chargea l’arme et la contempla un instant.
Elle se mordit la lèvre et fixa son reflet dans la baie
vitrée du balcon. Elle était assise en tailleur, ses cheveux noirs emmêlés, ses
yeux avaient une expression qu’elle ne leur avait jamais vue. Perdue, hagarde…
L’arme qu’elle tenait de sa main droite pendait presque.
Comme si sa main ne lui appartenait plus.
Elle n’était pas sûre, avec sa connaissance des dieux, que
ce qu’elle s’apprêtait à faire lui permettrait de retrouver Gabrielle. Mais
elle n’était pas non plus sûre de la retrouver si elle ne le faisait pas.
Et la patience n’avait jamais été son fort.
Cette attente… sans savoir si cela en valait la peine…. Ca
la rendait dingue.
Beaucoup de gens disait que l’être humain ne vient au monde
que dans le but de trouver sa raison d’être. L’âme sœur qui lui donnera
l’impression d’exister vraiment. Cette personne si particulière et qui rend la
vie tellement plus belle.
Que fait-on une fois qu’on l’a trouvée ?
Que fait-on une fois qu’on l’a perdue ?
Y’a t’il une autre raison de continuer son chemin ?
Pourquoi rester en vie, si la raison même de notre existence n’est plus ?
Certains vous diront qu’on ne sait jamais. Qu’on peut
trouver une nouvelle raison d’être. Qu’on peut la remplacer.
Mais ceux-là n’étaient pas Xena. Non… Ils ne savaient pas ce
qu’elle savait. Ceux-là n’avaient pas vécu ses vies aux côtés de la même
personne. Toujours la même. Anna était irremplaçable. Elle l’avait toujours
été.
Et maintenant… elle n’était même pas sûre de la revoir.
Peut-être irait-elle en enfer ? Après tout… elle avait suffisamment
repoussé le châtiment qui aurait dû être le sien. Et Lucifer lui en voulait
tellement. Nul doute, qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour la
récupérer.
Gabrielle lui en voudrait c’était certain. Elle regarda
l’arme une fois de plus.
Mais que pouvait-elle faire d’autre ? Ce vide qu’Anna
avait laissé en elle en disparaissant… ce vide n’avait cessé de se creuser.
Jour après jour. Heure après heure. Rien ne semblait pouvoir enrayer cette
douleur immense. Rien à part la destruction.
Ses anciens instincts revenaient. Et sans Gabrielle pour la
calmer, elle ne parvenait pas à se contrôler. Bien souvent elle avait maudit la
soi disant chance qui l’avait empêché elle-même de tomber malade.
Aujourd’hui encore Marissa ne parvenait pas à comprendre
comment tout cela était arrivé. Anna avait, comme bien des adolescentes,
expérimenté des choses. Oh rien de bien méchant, mais ayant toujours eu
l’impression d’être attirée par sa meilleure amie, Marissa, elle avait voulu se
convaincre que ce n’était rien, et elle avait couché avec le premier gars qui
l’avait invité au bal du lycée.
C’était là qu’elle l’avait attrapé. Bien plus tard, toutes deux s’étaient souvenues de qui elles
étaient et la peur de ce qu’elles ressentaient l’une envers l’autre s’était
dissipée. Mais c’était trop tard… Anna était déjà contaminée.
Elle resserra sa main sur la crosse en acier froid. Elle
n’acceptait pas la décision des dieux qui l’obligeaient à vivre alors que son
âme sœur avait été rappelée.
Une autre musique remplaça Pink et Marissa ferma ses yeux
douloureux en gémissant.
“ Should I leave… Should
I stay…”
Elle aimait cette musique… elle l’avait toujours appréciée
mais en cet instant, elle reflétait si bien ce qu’elle se demandait… c’était
comme un signe. Peut-être était-ce Gabrielle qui à sa façon communiquait avec
elle. Lui disait quoi faire, comme elle le faisait toujours lorsqu’elle devait
prendre une décision difficile et qu’elle n’était pas sûre d’elle-même.
Marissa attendit la prochaine musique avec l’espoir qu’elle
lui dirait quoi faire.
Et les première notes s’égrenèrent… elle la reconnut
immédiatement… c’était le même artiste. Elle se mordit la lèvre en proie à une
douleur indicible.
- Tu ne peux pas me demander ça ! cria-t-elle aux
cieux. Tu ne peux pas !
Mais la musique se poursuivait et les paroles s’incrustèrent
malgré elle dans sa tête.
« Et s’il faut attendre que le temps passe, que la
lune montre une autre face, je saurais tenir le coup, je t’attendrais jusqu’au
bout… j’ai trouvé un sens à ma vie et s’il le faut j’en paierais le prix. S’il
faut que le temps passe, que la lune change de face, j’attendrais, je
t’attendrais jusqu’au bout, toi le sens
de ma vie, mon amour sans prix… »
Marissa se mit à sangloter comme un bébé, les larmes
glissèrent sur ses joues en un torrent sans fin et s’écrasèrent sur ses genoux
nus. Elle leva l’arme comme pour s’assurer de sa solidité à travers le rideau
flou de ses yeux et elle pleura de plus belle.
Elle ne pouvait pas faire ça… elle ne pouvait pas gentiment
attendre que son heure vienne sans savoir si elle aurait une chance de la
revoir là-haut… elle n’était pas aussi forte que sa barde… elle ne l’avait
jamais été et n’avait certainement jamais eu sa foi.
Xena, Alexia, Angela, Marissa… tout ces noms, toutes ses
vies… et elle n’avait jamais cru qu’en une seule chose, une seule personne…
- J’ai besoin de toi ! cria-t-elle encore.
Elle baissa la tête et murmura :
- J’ai besoin de toi maintenant…
Elle leva l’arme et la contempla une dernière fois. C’était
une belle pièce, faite d’acier brillant et d’une gravure offerte par Anna le
jour où elle l’avait reçue. C’était son arme de service. Dans cette vie elle
avait choisi d’être policier et elle était plus que compétente.
Anna était si fière d’elle. Dans cette vie Marissa n’avait
jamais commis le moindre mal. Et c’était comme si elle avait enfin pu racheter
chacune de ses erreurs passées. Elle s’était sentie si bien… Comme neuve.
Elle avait fait le bien toute sa vie durant et on la
remerciait en lui enlevant la seule chose qui l’avait poussée à tenir bon vie
après vie.
- Quelle ironie, lâcha-t-elle amère… des siècles passés à
essayer de se rattraper et lorsqu’enfin c’est le cas… on t’enlève à moi… J’en
connais un qui doit bien se marrer, ajouta-t-elle en pensant à son âme damnée
qui n’avait cessé d’essayer de la récupérer quelque soit le nombre de refus
reçus.
Elle avait pris sa décision et sentait enfin le calme
revenir en elle. Elle posa le canon de l’arme contre sa tempe et retira le cran
de sécurité. Elle ferma les yeux et une dernière larme coula alors qu’elle
murmurait :
- J’arrive mon amour…
Elle appuya sur la détente… et le temps se suspendit. Une
lumière brillante l’éclaira violemment et l’obligea à rouvrir les yeux. Et
comme jadis… un ange apparut devant elle. Mais il ne s’agissait pas de Callisto
cette fois… non… cet ange ci était mille fois plus beau, mille fois plus
lumineux…
C’était Gabrielle… C’était son Anna…
Les yeux verts ne pétillaient pas de malice. Non, ils
étaient emplis de tristesse. Elle se mordit la lèvre mais n’esquissa pas un
geste. Elle avait si peur que cela ne soit qu’un rêve…
Anna/Gabrielle tendit alors la main, non pas vers elle, mais
vers l’arme qu’elle tenait toujours contre sa tempe.
- Ne fais pas ça Marissa…
La voix douce aux consonances si musicales était bien réelle
et Marissa éclata en sanglots en laissant retomber sa main sur le sol.
- Tu me manques tant…
Gabrielle/ Anna secoua la tête.
- Ce n’est pas une raison.
- Mais on ne renaîtra plus… on ne se reverra plus…
- Qui a dit ça ? Arès ? Tu sais très bien qu’il a
toujours été retors. On ne renaîtra plus c’est un fait… mais on se reverra.
J’en suis sûre.
- Comment ? Comment peux-tu en être si sûre ? lui
demanda-t-elle les yeux noyés de larmes.
L’ange s’agenouilla devant elle et plongea son regard si
doux dans celui de la femme qu’elle avait aimée à travers les âges.
- Parce que l’on se retrouve toujours.
Marissa cessa de pleurer. Anna avait l’air si sûre d’elle.
- Même si tu devais traverser l’enfer… et moi le paradis,
ajouta-t-elle avec un petit sourire, tu sais bien que l’on se retrouvera tôt ou
tard. J’ai confiance en toi. J’ai toujours eu confiance en toi. Tu trouveras
une solution. Tu trouves toujours. Et on se retrouvera. Et cette fois… cette
fois, fit-elle avec les yeux brillants d’espoir, on ne sera plus séparée…
Anna baissa les yeux sur l’arme que tenait toujours son âme
sœur et releva des yeux inquiets sur elle. Xena avait toujours été si têtue.
- Ne l’utilise pas. Je t’en conjure. Ne gâche pas ce qui
pourrait être notre seule chance. Tu n’as rien fait de mal dans cette vie. Ne
commence pas maintenant.
Marissa resserra la main sur la crosse de son arme en se
crispant.
- Et je fais quoi en t’attendant ?
- Ce que tu as toujours su si bien faire… faire régner la
justice… Vis Marissa. Pour moi. Pour nous. Pour notre futur.
La gorge de la jeune femme se serra.
- Et si tout ça était vain ? Si nous n’en avions
pas ?
Cette fois, ce fut la gorge d’Anna qui se serra. Elle ne
pouvait pas envisager cette possibilité. Vivre, exister… sans Marissa… non
c’était impossible.
- Vis Marissa. C’est tout ce que nous pouvons faire,
répondit-elle avec la certitude que c’était effectivement la seule chose à
faire.
L’ange tendit une main presque éthérée vers celle qui
faisait si violemment battre son cœur, même alors qu’elle se trouvait être sans
vie, et toucha la joue humide de sa vis-à-vis.
- Je t’aime Xena. Je t’ai aimé à chacune de nos existences
avec la même force brutale. Je ne cesserais jamais de t’aimer. Quoi que nous
réserve la suite. Je n’oublierais jamais tout ce que tu es pour moi, tout ce
que tu m’as apporté. Je n’oublierais jamais l’amour que tu avais pour moi
et cette façon unique que tu avais de prendre soin de moi. Je ressentirais
toujours la force de ton amour, même si tu n’es plus à mes côtés. Je t’aime
Xena. Je t’aime.
Marissa posa sa main libre sur celle de sa bien-aimée et
profita de ce touché si familier et si absent pourtant.
Et puis Anna commença à disparaître. Paniquée Marissa
referma ses doigts sur la main d’Anna mais elle ne rencontra que le vide.
- Ne me laisse pas ! cria-t-elle.
Anna la fixa de son regard vert aussi plein de tristesse que
le sien. La séparation était dure dans les deux sens. Vivement, l’ange se
pencha sur Marissa et l’embrassa brièvement.
- N’oublie pas que je veille sur toi, souffla-t-elle en
plongeant peut-être pour la dernière fois son regard vert dans les yeux si
bleus de Marissa.
Des yeux qui ressemblaient tellement aux cieux…
Et elle disparut. Un instant Marissa refusa la réalité de la
chose. Non Anna ne pouvait pas avoir encore une fois disparu. Elle ne pouvait
pas l’avoir à nouveau laissée seule. Non, c’était impossible.
« Je veille sur toi… », avait-elle dit.
Marissa lâcha son arme de service et éclata en sanglots, la
tête dans les mains.
Fin.
31 août 2009
Monologue, de Gaxé
MONOLOGUE
De Gaxé
Xéna et Gabrielle appartiennent à MCA et Renaissance pictures, je les ai juste empruntées le temps d’un petit soliloque au coin du feu.
-« Dieux, comme je t’aime ! »
Sous la lueur de la pleine lune, la femme brune allongée se redressa sur un coude et se tourna vers sa blonde compagne endormie. Elle allongea un bras et effleura d’une caresse légère l’avant-bras de la dormeuse en souriant tendrement, puis se remit à chuchoter.
-« Comment pourrais-je te dire tout ce que tu m’inspires ?
Je ne crois pas avoir déjà vu de plus beau sourire que le tien, de regard plus doux, et je suis sûre de n’avoir jamais croisé de plus belle âme que la tienne.
Il y a tant de raisons qui me poussent vers toi, tant de choses en toi qui font battre mon cœur. Tu as illuminé mon existence par ta seule présence et que je ne m’imagine pas vivre une seule seconde sans toi. »
La guerrière se pencha sur son amie, frôlant sa joue de ses lèvres. La barde remua un peu, sans que Xéna ne puisse définir si son léger baiser en était la cause. Elle cessa tout mouvement et ne reprit son doux murmure que lorsqu’elle fut certaine que Gabrielle dormait encore.
-« Si tu savais à quel point j’ai honte de moi, de ce que j’ai été. Pour tout le mal que j’ai fait, bien sûr, mais aussi parce que le poids de mes crimes et de mon passé est trop lourd. C’est un tel fardeau, qu’il m’empêche de me laisser aller à mes sentiments. Si j’avais la moitié du quart de ta bonté ou de ta pureté, je crois que je pourrais venir vers toi, te prendre dans mes bras et t’avouer enfin l’amour infini que j’ai pour toi. »
Xéna soupira doucement et leva les yeux au ciel, contemplant les étoiles qui scintillaient au-dessus de leurs têtes.
-« Il n’y a rien au monde que je souhaiterais plus que ça, Gabrielle… Tout me plaît en toi. »
La guerrière leva une main et la passa au-dessus du visage de sa compagne, semblant vouloir le caresser, mais elle se retint, et après un instant, sa main retomba mollement au sol.
-«Tu as bouleversé ma vie le jour où je t’ai rencontrée. Tu n’étais qu’une petite paysanne innocente, mais sans même que je m’en rende compte, tu as réussi à me transformer. Je n’étais qu’une guerrière un peu aigrie et tu es parvenue à me faire croire que je pouvais faire le bien. Je me demande bien comment tu as pu voir du bon en moi. Mais tu semblais tellement sûre de ça… Je n’avais qu’à regarder dans tes yeux pour y puiser toute la force dont j’avais besoin… Même en cas de grande tension, chaque fois que j’étais prête à perdre mon humanité pour gagner un combat, quand mes vieux démons me reprenaient et m’attiraient vers l’obscurité et la noirceur, je n’avais qu’à me tourner vers toi pour trouver la lumière, la pureté et l’innocence. »
Xéna se tut un instant, contemplant la jeune femme endormie avec adoration avant de chuchoter à nouveau.
-« Tu avais une capacité à t’émerveiller que tu as su garder, malgré tout ce que tu as vu, tous les voyages que nous avons faits, en Grèce et au-delà, tu n’es toujours pas blasée.
Tu as la même attitude ouverte et chaleureuse avec tous ceux que nous rencontrons, que ce soit de pauvres paysans, de riches seigneurs ou même des Dieux.
Tu n’as pas perdu non plus cette compassion qui remplit ton cœur. Quelles que soient la douleur et la misère que nous côtoyons, ton premier souci est toujours d’aider et de soulager, quitte à t’oublier toi-même. »
Il y eut encore une pause dans le long soliloque de la guerrière pendant que son regard se perdait dans le vague.
-« Chaque fois que je suis blessée, tu sais me soigner. Tu t’occupes avec douceur et efficacité des maux de mon corps, et tu panses les plaies de mon âme avec une infinie capacité à comprendre et à pardonner.
Sans toi, ma vie serait si vide ! Bien sûr, tu n’es pas mon premier amour, il y en a eu d’autres avant toi, mais jamais je n’avais ressenti ce que j’éprouve pour toi. Un sentiment si intense, si profond, qu’il me donne l’impression de n’être complète qu’en ta présence.
Tu m’as appris à voir ce que je ne remarquais même pas. C’est à travers tes yeux que j’ai appris à apprécier la beauté, c’est toi qui m’as enseigné le pardon et la compassion, toi qui as ouvert mon cœur aux autres. Avant de te connaître, j’étais si enfermée dans ma rancœur, ma colère et mon dégoût des autres et de moi-même que je ne voyais plus rien de ce qui compte vraiment. J’étais persuadée que seule la force et la richesse étaient respectées et que l’amour des autres n’était qu’une faiblesse, tu m’as montré à quel point j’avais tort. »
Xéna s’interrompit une nouvelle fois, un sourire tendre sur les lèvres. Elle inclina la tête pour mieux contempler le profil de Gabrielle, son sourire s’élargit. Silencieusement et très délicatement, elle remonta la couverture jusqu’aux épaules de son amie endormie avant de reprendre :
-« Tu remplis ma vie de joie par ta seule présence. Tu sais conserver ton sens de l’humour, ta gaieté et ta bonne humeur en toutes circonstances. Même quand mon humeur est maussade, tu parviens toujours à me faire sourire.
Les mots me manquent pour te dire tout ce que tu représentes pour moi. Je voudrais pouvoir
te dire à quel point tu es exceptionnelle, mais je suis bien incapable de manier les mots comme tu sais si bien le faire. Je voudrais te dire tant de choses… Pourtant, je sais que je ne le dois pas. J’ai déjà tant de chance de t’avoir pour amie, il serait certainement présomptueux de ma part d’en vouloir plus. »
Une légère brise souffla sur le campement, faisant danser les flammes du feu qui dessinèrent des ombres mouvantes sur le visage de la reine des amazones.
-« Je ne sais pas quel Dieu a bien pu me bénir pour que j’ai la chance de t’avoir à mes côtés chaque jour, je sais bien que je ne le mérite pas. Souvent, je me demande ce qui te retient près de moi alors que tu pourrais t’installer quelque part et mener une vie paisible sans danger constant, sans combat sanglant… J’ignore quelles raisons te poussent à rester en ma compagnie, mais je prie pour que tu ne t’en ailles jamais, je ne suis pas sûre de pouvoir survivre si tu venais à me quitter. Tu es tout ce qui est beau en ce monde, tu es tout ce que l’humanité porte de bon en elle, tout en toi est remarquable et admirable. Je n’ai eu qu’à te regarder vivre quotidiennement à mes côtés pour tomber éperdument amoureuse de toi.
Parfois, lorsque je dors, je rêve que tu partages mes sentiments… Mes réveils sont si durs après ces nuits là ! Te trouver blottie dans mes bras et ne pas pouvoir t’embrasser, te dire tout ce que tu m’inspires… »
Xéna soupira et se rapprocha de sa compagne, la serrant un peu plus contre elle. Ce léger mouvement, pourtant plein de douceur, sembla réveiller la barde blonde. Elle ouvrit un œil et se blottit contre l’épaule de la guerrière en marmonnant.
-« Tu as dit quelque chose ? »
La femme brune pencha son visage vers la tête de Gabrielle et effleura ses cheveux blonds de ses lèvres.
-« Non Gabrielle. Tout va bien, rendors-toi. »
La barde referma les yeux pendant qu’à ses côtés la guerrière, le regard fixé sur le ciel étoilé, veillait sur son sommeil.
02 août 2009
La sorcière, de Styx
La sorcière
Avertissements :
L’histoire qui suit, relève du genre Uber. Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à Universal et Renaissance Pictures. Aucun avantage financier n’en est tiré.
Violence : non
Subtext : si on veut, mais c’est un peu prématuré.
Orthographe : Relu et corrigé par Fanfan. S’il reste des fautes, j’en assume la responsabilité.
Note de l’auteure : texte écrit initialement pour le concours “Moyen-Age” (sur le Forum Guerrière & Amazone) qui n’a finalement pas eu lieu.
La sorcière
Julie referma doucement la petite porte de derrière. Elle pouvait encore entendre les éclats de voix provenant de l’arrière-salle où son père avait accepté que la réunion se tienne. Quoi de moins suspicieux que de voir certains des notables du gros bourg se réunir à l’auberge avec certains de leurs amis de passage ? Plus surprenant peut-être aurait été de savoir que le curé les y avait rejoints enveloppé d’un grand manteau pour cacher sa soutane.
Elle ajusta son baluchon autour des ses épaules. Elle avait pris quelques vêtements qui appartenaient à ses deux frères ; ce serait plus pratique pour voyager. Mais elle avait gardé également deux de ses robes. Si elle était découverte en vêtements d’homme, elle pourrait être poursuivie et condamnée et son amie n’avait pas besoin de ça… si elle pouvait arriver à temps.
Elle prit le chemin qui partait vers le nord, puis dévia rapidement par un sentier qu’elle connaissait bien et qui lui ferait gagner encore un peu de temps.
Tout en avançant d’un bon pas, elle se remémorait la conversation qu’elle avait surprise et qui l’avait poussée à agir. Il y avait le bailli, le Docteur Latour, médecin, et l’un de ses confrères de la ville, l’apothicaire, le curé, son père et deux ou trois autres, envoyés par l’évêché, qu’elle ne connaissait pas.
Le médecin avait commencé en rapportant que le vieux Denis était mort et qu’il trouvait cela suspect, se demandant s’il n’y avait pas eu intervention diabolique. Tout le monde s’était signé, y compris Clarisse, bien cachée dans un coin. Puis Monsieur le Curé avait relevé qu’il avait eu le temps de se confesser et qu’il avait reçu les derniers sacrements. Le Docteur Latour avait alors expliqué qu’ayant remarqué que la potion qu’il avait laissée plusieurs jours auparavant n’avait pas été touchée, il avait interrogé une servante de la maison qui avait reconnu que son maître avait préféré prendre les simples que vendait Claire, son amie. Tous les hommes présents avaient alors hoché la tête d’un air entendu. Il avait ensuite insisté que seules de longues études prodiguées dans les meilleures universités lui permettaient de soigner le peuple et que ça ne pouvait être que poussés par le Malfaisant que certains faisaient croire que les plantes soignaient. Il s’était tourné alors vers l’apothicaire en ajoutant que ce n’était que grâce au savoir de celui-ci que certaines plantes pouvaient éventuellement être utilisées pour certains remèdes, mais penser que la Nature, il avait presque eu un haut-le-cœur en prononçant le mot, pouvait guérir les gens, cela ne pouvait être qu’œuvre du démon.
Les gens de l’évêché étaient alors intervenus en expliquant que plusieurs cas de sorcellerie avaient été identifiés dans les campagnes. Il s’agissait presque toujours de femmes de modeste condition qui étaient donc plus facilement susceptibles d’être détournées du droit chemin, leur âme n’ayant pas la fortitude des hommes. Elles se reconnaissaient par une attitude sauvage, affranchie des contraintes de la société, souvent filles ou veuves, vivant seules, exerçant parfois une activité réservée normalement aux hommes. Si elles allaient à l’église, elles ne semblaient toutefois pas touchées par le message du Seigneur, une preuve de plus de leurs commerces démoniaques.
Le bailli avait alors demandé si selon l’estimable assemblée, il lui fallait intervenir.
Julie était partie à ce moment car la réponse finale ne faisait aucun doute dans son esprit. Claire était un peu étrange, menant une vie recluse après la mort de sa mère et ne s’occupant que de ses plantes et des ses animaux. Elle venait parfois au marché pour vendre ses plantes et acheter des choses qu’elle ne pouvait fabriquer ou faire pousser et quand quelqu’un n’allait pas bien et qu’on la faisait chercher. Mais avec sa masse de cheveux blonds tirant sur le roux et ses grands yeux verts et innocents, c’était un ange venu du ciel, pas un démon. Julie en était sûre. Et toux ceux qui avaient été guéris par elle également.
Elle était enfin arrivée.
Même si elle n’avait pas été aidée par la lumière de la pleine lune, elle aurait pu décrire la petite maison dans les bois les yeux fermés. Coincée entre deux gros chênes séculaires, la demeure se fondait dans les bois environnants. Il fallait soit bien la connaître, soit tomber dessus accidentellement pour la trouver. Un peu plus loin, un sentier tout aussi bien caché menait à une clairière où Claire faisait pousser un certain nombre de plantes, parmi les plus rares qui ne poussaient pas naturellement dans les parages.
La lueur d’une lampe à huile se laissait deviner par une petite ouverture : son amie ne dormait pas encore. Elle alla vite frapper à la porte avant de rentrer précipitamment.
Claire était à sa table en train de piler des plantes dans un mortier de pierre. Par réflexe, elle sourit avant de voir l’air inquiet de son amie.
“Qui est malade ? Quels sont les symptômes ?”
“Personne ! Par contre, tu as des ennuis. Le Docteur Latour t’accuse de sorcellerie et le bailli est prêt à venir te chercher. Il faut partir.”
“C’est ridicule. Tout le monde me connaît. Je ne suis pas une sorcière.”
“Mais il a fait venir des gens de l’évêché. Et un médecin de la ville. Et ils disent que le Père Denis est mort par ta faute…”
“Eh bien, ils me feront leur procès et ça ne les avancera à rien.”
“Es-tu innocente à ce point ? Ils te passeront à la question et tu diras tout ce qu’ils veulent même si c’est faux. Et si tu ne dis rien et que tu survis au procès, il ne restera pas grand-chose de toi pour savourer ta victoire. J’ai pris quelques vêtements à mes frères. On marchera mieux avec des braies.”
“Mais c’est de la folie ! Je vais parler à Monsieur le Curé. Il me défendra…”
“Il était avec les autres.”
Claire retomba, abattue.
Julie insista. “Il faut vraiment partir…”
Claire tenta une dernière parade. “Mais si je pars, mes plantes vont mourir.”
“Et si tu restes, tu mourras et tes plantes ne survivront pas.”
“Et si je te dis comment t’en occuper…”
“Quand ils verront que tu leur as échappé, je ne suis pas sûre que tes possessions ne soient pas saccagées. Et de toutes façons, je pars avec toi. Alors dépêche-toi !”
“Tu viendrais avec moi ? Mais pourquoi ?”
“Si tu crois que je pourrais rester ici après ce que j’ai entendu… Fais un tas de ce que tu veux emporter, pas trop gros car il faudra le porter et on s’en va !”
“Il faut que je prenne mes plantes !”
“Mais tu es folle ! Ce sont elles qui te mettent dans le pétrin et tu veux que…”
Claire se leva, certaine enfin de ce qu’elle allait faire. “Non, c’est la bêtise des hommes qui va me mettre dans cette situation. Mais dans mon jardin, j’ai des variétés vraiment rares, mais très utiles.” Elle alla vers un coffre dont elle retira ce qui semblait être une vieille chemise. Elle commença à en déchirer des morceaux, puis donna ce qui restait du vêtement à son amie. “Continue comme cela pendant que je me prépare. Quand tu auras fini, prends l’autre chemise et recommence ! Ensuite, va tirer une cruche d’eau au puits !”
Julie obéit sans bien comprendre, mais elle préférait voir son amie décidée. Elle revint peu après avec un baluchon et une petite sacoche de cuir. Elle fit un tour sur elle-même, regardant ce qui avait été sa demeure depuis sa naissance et celle de sa mère avant elle. Puis elle prit une partie des morceaux d’étoffe et invita son amie à la suivre avec ses propres affaires. A la lueur d’une petite lampe à huile, elles allèrent vers son jardin de simples. Mue par l’habitude, Claire alla directement vers celles qu’elle voulait. A chaque espèce, elle choisissait le plus bel exemplaire qu’elle déterrait soigneusement en laissant un peu de terre sur les racines, puis elle enveloppait le plant dont un morceau de tissu qu’elle humidifiait ensuite avant de le placer dans la sacoche. Elle répéta l’opération jusqu’à ce que son petit sac soit plein. Elle jeta ensuite un dernier coup d’œil à ce qui avait été sa fierté.
“Il n’y a plus rien à prendre ici. Les autres plantes sont communes et se trouvent partout. Il faudra vérifier que les plantes ne sèchent pas et j’espère qu’elles repartiront quand je les replanterai… Et maintenant, où va-t-on ?”
Julie se grata la tête. “En fait, je ne sais pas trop. Je pensais qu’on pourrait aller dans une grande ville où personne ne nous connaîtrait…”
“Je ne pourrai pas faire pousser mes plantes dans une ville et je ne crois pas que j’aimerai ça…”
“Ou alors trouver un petit village, loin d’ici, sans médecin ni curé…Je ne sais pas. J’imagine que l’on verra où la route nous mène.”
Claire regarda son amie qui abandonnait tout pour lui sauver la vie. Elle sourit et lui tendit la main. “Alors, ouvre le chemin !”
Julie ajusta son baluchon sur son épaule, prit la main que lui
tendait Claire et, éclairées par la Lune, elles prirent le sentier qui
les éloignait du village.
Fin
Paris – Janvier 2009
Beynac, de Styx
Beynac
Avertissements :
L’histoire qui suit, relève du genre Uber.
Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine
ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à
Universal et Renaissance Pictures.
Violence : non
Subtext : si on veut, mais c’est un peu prématuré.
Orthographe : Relu et corrigé par Fanfan. S’il reste des fautes,
j’en assume la responsabilité.
Note de l’auteure : texte écrit initialement pour le concours “Moyen-Age”
(sur le Forum Guerrière
& Amazone) qui n’a finalement pas eu lieu.
Par ailleurs, s’il existe bien un château de
Beynac, cette fiction n’a rien à voir avec l’histoire de ses occupants. Il m’a
juste servi de décors.
Beynac
Vers 1190
Jehanne avançait péniblement sur le chemin
qui disparaissait sous les buissons. Elle avait dû se tromper de route un peu
avant d’entrer dans le bois. Elle aurait dû sans doute prendre l’autre passage
qui longeait celui-ci. Ses bottes courtes au cuir déjà peu épais lors de
l’achat, voyaient de nouvelles ouvertures apparaître à ses semelles après
chaque pas. Elle n’aurait pas les moyens de les remplacer ou au mieux de les
faire ressemeler avant un certain temps. Les récoltes n’avaient pas été très
bonnes et partout où elle s’arrêtait pour faire partager son art, elle recevait
juste assez pour subsister et avancer jusqu’au village ou au bourg suivant.
Même les châteaux où elle avait reçu bon accueil à une époque se faisaient
moins chaleureux. Dans cette région, beaucoup étaient partis en croisade pour
reconquérir les Lieux Saints des mains des infidèles et les familles qui
restaient, sans leur chef, n’avaient pas toujours le cœur à se distraire. On
lui avait pourtant indiqué qu’elle serait bien reçue au château du lieu. La
baronne gérait les terres de son époux d’une main ferme et s’occupait de
l’éducation de ses enfants dont celle de l’héritier du titre.
Elle entendit les aboiements des chiens au
loin avec l’impression qu’ils s’approchaient. Mais cela pouvait être dû
au sentiment progressif d’enfermement qu’elle ressentait alors que le bois se
faisait plus sombre avec la tombée du jour.
Bientôt, ce ne fut plus une impression du
tout. Les chiens approchaient. Etaient-ils à la chasse de gibier ou d’un
fugitif ? Dans tous les cas, ce n’était pas bon signe. Cependant, elle était
trop avancée dans le bois pour rebrousser chemin. En fait, elle pensait même
bientôt toucher au but, les arbres semblant un peu s’éclaircir plus loin sur le
sentier.
Elle réalisa bien vite son erreur. Il ne
s’agissait que d’une clairière et elle ne pouvait distinguer maintenant où le
chemin reprenait. En voulant retourner sur ses pas, la panique commença à
la gagner quand le chemin d’où elle venait ne sembla pas plus apparent. Elle
pourrait toujours sortir de son baluchon sa grande cape de laine et passer la
nuit à la belle étoile. Au grand jour, le lendemain, la route se montrerait
sûrement d’elle-même. Mais comptant arriver au château le soir, elle n’avait
pas fait de provisions. Bah ! Ce n’était ni la première, ni la dernière fois
qu’elle se coucherait le ventre vide.
Elle allait installer son campement de
fortune quand soudain, un vacarme énorme se fit entendre des fourrés. Elle eut
à peine le temps de jeter ses affaires d’un côté avant d’éviter de se retrouver
sur le chemin d’une énorme bête. Quelques instants plus tard, les fourrés
laissèrent passer des chiens qui suivirent la piste sans s’arrêter, puis des
hommes armés de piques et quelques cavaliers.
Jehanne avait ramené à elle ses maigres
possessions, craignant à chaque battement de cœur de se faire piétiner ou
bousculer par les chiens, les chevaux, les valets de pied. A son grand
soulagement, elle fut épargnée. Elle rouvrit lentement les yeux qu’elle avait
fermés sans s’en rendre compte. Ce qui restait de lumière du jour était masqué
par un étalon noir qui semblait gigantesque depuis sa position au sol.
Une voix plutôt basse s’éleva. “Que
faites-vous sur les terres de Beynac ?”
Jehanne se releva, s’épousseta sommairement,
puis fit un petit salut.
“Jehanne de Corbie, ménestrel, pour vous
servir messire. Je me rendais au château pour offrir mes services à la
châtelaine, mais je crois m’être trompée de chemin. Je pensais dormir dans
cette clairière et rechercher ma route demain avec le jour.”
“Vous n’avez pas pris le chemin le plus
facile, mais vous seriez arrivée à destination. Nous allons vous prendre avec
nous puisque nous n’avons pas pu rattraper cette bête infernale avant le soir.”
Le chef de la troupe fit un signe à un
cavalier qui s’approcha. Il tendit un bras pour aider Jehanne à monter derrière
lui et la hissa, elle et ses affaires, avec une déconcertante facilité. Le chef
attrapa un cor attaché à sa selle et le fit sonner à deux reprises. Un autre
cor répondit depuis la direction où les chiens et les hommes à pied étaient
partis.
“Ils l’ont perdu. Allez, on rentre au château
!”
La troupe se dirigea vers un point de la
clairière et traversa les buissons entre deux arbres. Le sentier qu’avait
cherché Jehanne reprenait. Le reste du trajet fut bien plus facile sur ces
solides chevaux qui écartaient les broussailles comme si de rien n’était.
La forêt fut bientôt derrière la petite
troupe. Un peu plus loin, Jehanne devina le reste des chasseurs aux aboiements
des chiens qui avaient été rassemblés et aux quelques torches qui avaient été
allumées pour éclairer le chemin. Elle eut le temps de voir une masse sombre se
dessiner sur le ciel un peu plus clair au bout d’un plateau qui montait en
pente douce.
Il ne fallut pas longtemps pour atteindre la
cour du château éclairée par des torches. Jehanne n’avait pas eu le temps de
distinguer quelles étaient les défenses qui protégeaient le lieu, mais elle se
sentit en sécurité à l’ombre du grand donjon carré auquel était adossé le corps
de logis.
Le cavalier la laissa glisser à terre. Elle
regarda autour d’elle, soudain un peu perdue. Le chef de la troupe donnait sa
monture à un garçon d’écurie. Tous les autres cavaliers s’éloignaient déjà avec
leur cheval. Le chef s’approcha alors d’elle et lui posa une main sur l’épaule.
“Venez ménestrel, on va vous présenter au mayordomo1.”
Le terme disait quelque chose à la jeune
artiste pour l’avoir déjà entendu dans certaines grandes maisons plus au sud,
mais elle ne l’avait jamais entendu prononcé ainsi. Qu’importe, c’était
effectivement la personne qu’il lui fallait voir et qui lui dirait où elle
pourrait dormir, manger et comment elle pourrait pratiquer son art.
Le hall d’entrée de la demeure seigneuriale
était bien éclairé par de nombreuses lampes à huile, signe que le maître, ou
plutôt la maîtresse des lieux, ne regardait pas à la dépense. Un homme d’âge
moyen s’avança et avant qu’il puisse parler, le chef de la troupe fit avancer
Jehanne. “Voici un ménestrel qui s’était égaré et qui devrait pouvoir distraire
la baronne au souper ce soir.”
Le mayordomo sembla un peu
interloqué, mais fit juste signe à Jehanne de le suivre.
*=*=*
Jehanne avait trouvé une place dans un coin
de la salle commune qui abritait les voyageurs de passage, particulièrement
heureux de profiter de la chaleur des feux de la cuisine qui se trouvait de
l’autre côté du mur. Il n’y avait pas beaucoup de monde ce soir-là et elle
n’était pas mécontente. Quand il fallait partager une paillasse avec des
inconnus, il y avait parfois de mauvaises surprises et Jehanne avait dû
apprendre à se défendre.
Elle passa sa main dans ses cheveux courts,
puis tenta de brosser sa cotte2 et ses
braies3
des boues et poussières du voyage. Elle n’avait pas de nombreux vêtements de
rechange. Il serait temps de mettre une tunique propre si elle obtenait de
rester au château quelques temps. Avec une poignée de paille, elle frotta ses
bottes courtes. Elle inspecta enfin sa guiterne4 qui ne
semblait pas avoir souffert lors de sa chute en forêt. Elle plaqua quelques
accords sur les cordes et en modifia la tension.
Une cloche résonna dans les couloirs du
château et quand Jehanne vit les autres voyageurs quitter la pièce, elle les
suivit. Le groupe arriva dans une grande pièce décorée de tentures de couleurs
vives qui protégeaient du froid. Des torches et de grands chandeliers étaient
disposés de telle sorte que les trois tables qui formaient un carré ouvert
soient bien éclairées. La table haute se distinguait par sa vaisselle de
vermeil. Les deux tables basses, de part et d’autre étaient couvertes par des
bols de bois et d’épais tranchoirs.
Dernière arrivée et ménestrel, Jehanne
s’assit au bout de la table la plus éloignée de la cheminée. D’autres personnes
arrivèrent progressivement. Deux hommes qui étaient visiblement des soldats, un
autre qui pouvait être le chapelain du château se dirigèrent vers la table
haute. Deux enfants, qui semblaient avoir entre 5 et 8 ans, entrèrent
accompagnés de leur nourrice. Enfin, le silence se fit quand la maîtresse des
lieux fit son entrée. Elle portait ce qui semblait être une robe de velours
bleu sombre dont le seul ornement était une mince ceinture de cuir ouvragé. Ses
cheveux noirs étaient réunis dans une épaisse natte qui tombait dans son dos et
un léger voile recouvrait sa chevelure. Elle s’installa au centre de la table,
puis fit signe au chapelain qui récita le benedicite, ajoutant à la
fin quelques paroles pour ceux partis en Terre Sainte.
Des serviteurs s’approchèrent avec des plats
et pots, mais la châtelaine les arrêta d’un geste de la main. Elle se leva et
prit la parole.
“Moi, Alienor de Beynac, suis heureuse de
vous recevoir en la demeure de mon époux et de perpétuer la tradition d’accueil
que ses ancêtres ont de tous temps respecté. En ma qualité de régente de la
baronnie, je vous invite à rester aussi longtemps que vous le désirez. Et si
vous devez reprendre la route dès demain, j’espère que Beynac vous aura apporté
tout ce que vous pouviez souhaiter. Enfin, j’ai eu le plaisir d’apprendre qu’un
ménestrel avait trouvé le chemin de céans et je veux espérer que nous pourrons
entendre les dernières œuvres écrites par les talentueux troubadours des
provinces voisines.”
Elle s’arrêta alors et des yeux, chercha le
ménestrel. Quand elle trouva Jehanne, elle lui fit un léger signe de tête. “Ménestrel
! Quelques strophes pendant que le service se fait ?”
Jehanne s’était figée en entendant les
premiers mots de la baronne de Beynac. La voix était quasiment la même que
celle du chef de la troupe qui l’avait trouvée dans la forêt un peu plus tôt. Mais
elle ne pouvait rapprocher la silhouette habillée d’un escoffle5 et dont
le capuchon avait été rabattu bas sur les yeux de celle de la baronne à la robe
dont la simplicité de la ligne ne pouvait cacher sa richesse. Elle se secoua de
sa transe et se leva aux derniers mots de la châtelaine.
Elle pinça deux cordes de son instrument,
puis commença :
Quand le rossignol s’égosille
Nuit et jour près de sa compagne,
Je suis avec ma belle amie
Sous la fleur,
Jusqu’à ce que le guetteur crie,
De la tour : “Amants, levez-vous !
Car je vois l’aube et le jour clair.” 6
Elle fit ensuite un profond salut. “Je vous
en promets d’autres plus tard.”
En rejoignant sa place, elle reçut une ou
deux tapes amicales dans le dos. Le souper avait été servi. Une épaisse soupe
de légumes pour les tables basses, des viandes rôties et des fruits pour la
table haute.
A la première bouchée, elle sentit toutefois
que la soupe avait mijoté avec des morceaux de lard fumé et dévora sa part,
incertaine de la prochaine occasion où elle serait aussi bien nourrie.
Une fois rassasiée, elle retourna au milieu
des tables et commença à jouer tous les airs de son répertoire.
Parmi la rosée où la fleur éclot,
Où la rose est belle au point du jour,
Dans cette futaie,
Les oisillons s’égaient,
Transportées d’allégresse.
Sensible à leur joie,
Comment me retenir
De bien aimer d’amour ?7
…
*=*=*
Le lendemain, Jehanne savourait un gros
morceau de fromage pour rompre le jeûne du matin tout en admirant le paysage
depuis le versant du château surplombant de plus de 75 toises8 la
rivière Dordogne. Bientôt, elle sentit une présence derrière elle. La baronne
Alienor, à nouveau dans sa tenue de chasse, s’approchait d’elle. Jehanne
esquissa une révérence, mais son mouvement fut interrompu par la châtelaine.
Elle s’arrêta à côté d’elle et regarda la vallée qui s’étalait au pied de la
falaise de calcaire.
“J’espère juste faire honneur à mon seigneur
pendant cette régence et je souhaite de tout cœur qu’il revienne bientôt des
croisades. Nous avons si peu de nouvelles.”
Jehanne ne savait pas trop quoi répondre et
préféra se taire alors que la baronne poursuivait.
“J’ai beaucoup aimé votre représentation hier
soir. Par contre, je n’ai pas reconnu l’auteur de vos deux premiers textes. Je
croyais pourtant me tenir au courant…”
“Je dois avouer qu’ils sont de moi, ma dame.
Mais je devais me douter qu’une personne de qualité aurait tout de suite
remarqué qu’ils n’étaient pas aussi bons que ceux composés par nos grands
troubadours.9“
“Au contraire, je les ai particulièrement
appréciés et je me demandais qui en était l’auteur. Je suis d’autant plus
satisfaite de pouvoir vous féliciter. M’en laisserez-vous une copie pour que je
puisse les relire ?”
“Bien sûr, ma dame. Je le ferai avant de
partir.”
“Et où comptez-vous aller ensuite, Jehanne de
Corbie ?”
“Je ne sais pas trop encore. Continuer de
château en château en allant vers le sud j’imagine.”
“Et quand trouvez-vous le temps de composer
?”
“S’il m’arrive de rester un peu plus
longtemps à un endroit, j’arrive à écrire un peu, mais ce n’est pas toujours
facile.”
“L’hiver approche. Pourquoi ne pas rester à
Beynac ? Je confesse qu’un peu de distraction au moment du souper serait la
bienvenue. Et je pourrais peut-être vous commander des poèmes… Qu’en
pensez-vous ?”
“Je n’aurais jamais osé demander…”
“Alors bienvenue à Beynac !”
Fin
Paris – Décembre 2008
© Styx63 – 2008
1 Mot
espagnol dont l’existence est attestée dès 1120 et signifie majordome (dont le
terme n’apparaît en français qu’au XVI° siècle. La définition en est alors
“chef du service des domestiques d’une maison seigneuriale” – Dictionnaire
historique de la langue française – Ed° Le Robert
2
cotte : tunique longue descendant à mi-cuisse
3
braies : sorte de pantalon aux jambes plus ou moins longues et plus ou moins
larges
4
guiterne : instrument de musique à cordes pincées, l’un des ancêtres de la
guitare.
5 Vêtement
de peau qu’on endossait pour aller à la chasse et comportant un capuchon (notes
2, 3 et 5 : Encyclopédie Médiévale – Viollet-Le-Duc)
6
Chanson d’aube anonyme – Anthologie de la poésie française vol. 1 –
Bibliothèque de la Pléiade
7
Pastourelle anonyme – Anthologie de la poésie française vol. 1 – Bibliothèque
de la Pléiade
8 soit
environ 150 mètres
9 Les
troubadours composaient les chants et poèmes et étaient de naissance noble
alors que les ménestrels, d’origine modeste, n’étaient que des interprètes
(Encyclopedia Universalis)
Déportées, de Gaxé
DEPORTEES
De Gaxé
Première partie :
Il me semble que ça a été moins long aujourd’hui. Nous ne sommes sans doute pas restées plus de trois heures debout dans la cour. Sans bouger, sans parler et à peine couvertes malgré la température qui doit avoisiner les –10°. Peut-être qu’ils avaient froid eux aussi, ou alors ça ne les a pas amusés aujourd’hui…
Je soupire en passant une main crevassée sur mon crâne où quelques cheveux repoussent. Malheureusement, ils sont encore très courts et j’ai froid à la tête comme au reste. Je me sens infiniment soulagée en entrant dans le baraquement et me dirige vers mon châlit sans un regard autour de moi, bien que j’aie remarqué le petit groupe d’une dizaine de femmes qui se tient au milieu de la pièce paraissant ne pas savoir quoi faire.
Je m’allonge et tire un peu de couverture sur moi sans tenir compte des protestations de Larissa, la femme russe qui partage le châlit avec moi, puis je ferme les yeux en espérant trouver rapidement le sommeil, malgré le froid et la faim qui me tiraille l’estomac. Du centre de la pièce, me parviennent des murmures diffus, je me tourne sur le côté et tente de les ignorer, mais les chuchotements deviennent rapidement des cris et je me redresse pour jeter un coup d’œil las en direction de la dispute.
Un train est arrivé aujourd’hui. Les quelques femmes qui sont là ont apparemment du mal à trouver une place et la femme qui dirige le baraquement, la kapo, les malmène déjà. C’est une russe, comme Larissa. Mais alors que la femme qui partage mon châlit est plutôt tranquille, se contentant de se débrouiller pour survivre, la kapo, qui se prénomme Olga, est une vraie terreur qui prend son rôle particulièrement à cœur. Presque aussi grande que moi, elle a des yeux très clairs dont la couleur varie entre le gris et le bleu et dans lesquels brille toujours une petite lueur malveillante. A croire que la situation lui plaît. Pour l’instant, elle dirige chacune des nouvelles venues vers une couchette, utilisant son bâton pour les faire aller plus vite.
Je me rallonge et referme les yeux quand j’entends de véhémentes protestations puis un bruit de bagarre. Je regarde de nouveau vers les nouvelles, et je vois une jeune femme qui se dresse devant Olga. Elle arbore une expression furieuse et tient le bâton de la kapo à la main alors que la surveillante russe se frotte le crâne en grognant. Autour d’elles, un cercle se forme et déjà quelques cris d’encouragement pour l’une ou pour l’autre fusent. Mais la nouvelle venue ne semble pas les entendre et jette le bâton au sol avant de tendre une main amicale vers sa vis à vis. Elle dit quelques mots en français que je n’entends pas, Olga repousse sa main et lui hurle dans sa langue maternelle ce qui ne peut être que des injures. Puis, elle se précipite vers son bâton et recommence à la frapper, très fort. Un coup atteint la jeune femme à la tête et elle s’écroule au sol, ce dont son adversaire profite pour la bourrer de coups de pieds.
Ca fait déjà longtemps que je suis ici, quelques mois. Mais depuis le début, je sais que pour s’en sortir et avoir une chance de survivre, il vaut mieux s’occuper de ses affaires et ne pas chercher les ennuis en se mêlant des affaires des autres. Surtout celles d’Olga qui est particulièrement belliqueuse et agressive. Pourtant, je ne peux m’empêcher de descendre rapidement de mon châlit et de m’interposer entre la kapo et sa victime.
La femme russe me dévisage mais hésite un peu à s’en prendre directement à moi. Lors de mon arrivée, elle a essayé de m’impressionner, de me brutaliser comme elle le fait systématiquement avec toutes les nouvelles venues. Mais je ne me suis jamais laissée faire, au contraire. Un soir, je l’ai coincée dans un coin de la baraque et je l’ai à demi étranglée en appuyant mon avant-bras sur sa gorge. J’avais encore un peu de vigueur à ce moment là, et je sais que je lui ai fait peur, d’autant que les gardes ne se seraient certainement pas préoccupés de son sort. Depuis cet incident, elle me craint suffisamment pour me laisser tranquille.
Elle hausse les épaules et se détourne en marmonnant, mais je sais que même si elle fait mine de laisser tomber, elle ne me pardonnera pas mon intervention, je suis sûre qu’elle a la rancune très tenace.
Je baisse les yeux vers la jeune femme encore au sol et je tends une main vers elle. Elle la saisit et fait l’effort de se relever d’elle-même en s’apercevant que j’ai du mal à la tirer vers moi. Je l’observe attentivement : ses yeux sont clairs, la pièce n’est que très peu éclairée, mais je distingue dans ses prunelles une nuance de vert que je trouverais très jolie si je n’étais pas aussi fatiguée. Plutôt petite, en tous cas par rapport à moi, elle n’est pas encore maigre mais a une silhouette mince et gracieuse et ses sourcils très clairs indiquent que les cheveux qu’on vient de lui raser étaient sans doute blonds. Je lui montre mon châlit d’un geste du bras et elle y monte après une courte hésitation, s’installant tout contre Larissa pour me laisser un peu de place.
Je m’allonge à ses côtés et j’essaie de poser l’unique couverture sur nos trois corps à la fois. Larissa tourne un regard courroucé vers moi et marmonne des mots en russe, mais ne proteste pas plus. C’est le moment que choisit la jeune femme pour se présenter.
-« Je m’appelle Gabrielle. »
Je pousse un grognement pour toute réponse, elle ne s’en offusque pas et poursuit, cherchant manifestement à engager la conversation.
-« Je me doutais bien qu’on ne m’avait pas emmenée dans un camp de vacances, mais je ne pensais pas que ce serait aussi… Tout est si effrayant ici ! »
Je passe mes mains sur mon visage et tourne mon regard vers elle, elle cherche sans doute à se rassurer, mais je ne suis pas d’humeur à discuter pendant des heures. Je ne fais aucun effort pour retenir le sarcasme dans ma voix.
-« Effrayant ? Tu as mal choisi ton mot. C’est bien pire que ça, tu t’en rendras très vite compte. »
Je pousse un profond soupir et poursuis avant qu’elle ne puisse reprendre la parole.
-« Ils ont amené l’enfer sur Terre et ils nous ont plongées dedans. Alors, pour l’instant, suis mon conseil. Essaie de te reposer à chaque fois que tu en as l’occasion, ils ne nous en laissent pas la possibilité si souvent. Dors pendant que tu le peux. »
Je roule sur le côté afin de lui tourner le dos, la discussion est close. Je l’entends prendre une inspiration comme si elle allait répondre, mais finalement elle se tait. Je ferme mes paupières et j’essaie de suivre mon propre conseil.
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Je pensais que le voyage en train serait le plus dur, le pire. Je me trompais lourdement. Les soldats nous ont accueillis à coups de matraques et de nerfs de bœufs. Puis on nous a tout pris, même nos vêtements, on nous a rasé les cheveux, on nous a tatouées et on nous a poussées vers les baraquements par petits groupes. Il fait très froid, et les tenues rayées qu’ils nous ont données ne nous protègent pas du vent, ni des températures glaciales.
L’accueil dans la baraque est encore pire. Heureusement qu’une des femmes est intervenue, sinon je crois que je me serais faite rossée dès le premier soir. J’essaie de ne pas le montrer, mais je suis terrorisée. Tout me semble effrayant ici, les soldats, les gardes et leurs chiens, les autres détenues… La plupart d’entre elles est d’une maigreur impressionnante, leurs regards sont vides, leurs gestes lents. Je regarde brièvement celle qui vient de s’interposer pour m’éviter les coups. Elle est grande, et sa haute taille la fait paraître encore plus maigre, ses joues sont creuses mais ses yeux ne sont pas éteints. Au contraire, quelque chose brille dans ses prunelles bleues, une sorte de flamme qui indique sans doute un caractère bien trempé. Elle règle mon problème de couchage en me désignant son châlit d’un geste et je passe la nuit coincée entre son grand corps et celui de la troisième femme qui dort là.
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Elle a très vite compris, dès le lendemain en fait. Elle regarde le minuscule morceau de pain dur et le quart de liquide coloré appelé café qu’on lui a donné et jette un coup d’œil autour d’elle, sur les silhouettes de toutes celles qui se trouvent là. Son regard montre bien plus de frayeur que ce que j’avais pu discerner la veille au soir, et puis elle baisse les yeux et mange sa portion en silence.
Olga parle un instant avec un des soldats qui viennent de faire l’appel, et Gabrielle se trouve affectée dans le même commando que moi, celui qui fait plusieurs kilomètres chaque jour pour se rendre à l’usine d’armement où nous travaillons, le plus dur. Le soldat la bouscule pour la faire avancer, et elle se met en rang près de moi.
Ils nous font parcourir tout le trajet jusqu’à l’usine au pas de course, comme d’habitude. Je ne me retourne pas, mais je sais qu’elle est juste derrière moi. J’entends son souffle se raccourcir un peu vers la fin, mais elle tient bon. Nous ne sommes pas très proches l’une de l’autre pendant le travail, mais je ne peux pas m’empêcher de la surveiller du coin de l’œil. Olga lui tourne autour, la houspillant sans cesse, mais cette fois-ci, la petite ne perd pas son sang froid et obéit à chacun des ordres qu’elle reçoit, qu’il vienne de la kapo ou des soldats.
Elle vient naturellement près de moi pour avaler son bol de ce qu’ils appellent de la soupe et qui n’est composé en fait que d’eau tiède dans laquelle flottent de rares morceaux de légumes. J’essaie de garder un air indifférent pendant qu’elle me questionne sur notre quotidien. Je soupire et tente de lui répondre le plus clairement possible.
-« Ecoute, tu n’as encore rien vu. Le mieux que tu as à faire, c’est de t’attendre au pire, tout le temps et quel que soit le sujet. Et d’autre part, il faut que tu saches qu’ici c’est le règne du chacun pour soi. Alors cesse de discuter ou d’essayer de te lier avec qui que ce soit, y compris moi. Tu n’y gagneras que des rebuffades au mieux, de gros ennuis au pire. »
Là-dessus, je lui tourne le dos et m’éloigne de quelques pas en attendant le coup de sifflet qui nous indiquera la reprise du travail.
Deuxième partie :
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Ils n’ont pas le courage de nous tuer directement, alors ils nous laissent mourir à petit feu. Mourir de faim, de froid ou de trop de coups reçus, mais mourir lentement surtout. Nos souffrances les distraient, les amusent et agrémentent peut-être leurs conversations pendant les soirées qu’ils passent au coin du feu. Et je me demande si nous ne jouons pas leur jeu en nous repliant sur nous-mêmes comme la plupart d’entre nous le fait. Ils nous retirent toute dignité, nous poussant à nous battre entre nous pour un quignon de pain supplémentaire, pour éviter une punition ou une humiliation. Nous en venons à voler nos compagnes de malheur et à n’attacher d’importance qu’à notre propre survie. La moindre tentative de conversation, le plus petit des sourires ou des gestes de sympathie est considéré comme suspect, non seulement par les soldats, les gardes et les kapos, mais aussi par les détenues. Pourtant, je reste persuadée qu’un peu de chaleur humaine et de solidarité nous aideraient certainement à tenir le coup et à garder un peu le moral.
J’essaie régulièrement d’entamer une discussion, même brève, avec mes compagnes de lit. Malheureusement, Larissa ne parle que le russe, et la grande femme qui m’a aidée le premier soir, et dont j’ai fini par apprendre qu’elle se prénomme Blanche, semble vouloir éviter tout contact. Mais je ne désespère pas. Il m’est arrivé de surprendre son regard sur moi alors qu’il n’avait aucune raison d’être là. Je suppose qu’elle a autant besoin de soutien et de sympathie que moi mais qu’elle s’imagine que ça l’affaiblirait alors que je suis certaine du contraire.
C’est aujourd’hui dimanche, un jour sensé être de repos. C’est étrange, ils nous traitent plus mal que des animaux, mais ils nous font respecter le repos dominical. Tout du moins, nous n’allons pas à l’usine, car ils trouvent bien d’autres choses pour nous occuper, et en premier lieu, assister aux nombreuses punitions qui n’ont pu être administrées en raison du manque de temps durant la semaine.
Nous voilà donc toutes réunies, au garde à vous pour voir les moins chanceuses de nos compagnes tendre leur « bon pour 25 coups de nerf de bœuf » au soldat qui va se charger de la punition. Il s’agit, pour les détenues concernées, de retirer son pantalon et de se baisser docilement afin de présenter son postérieur à celui qui va se charger d’exécuter la punition, ceci devant nos regards à toutes ainsi que ceux des soldats. Les coups sont violents, et la plupart des punies repartent dans le rang avec les fesses en sang.
Dans un coin de la cour, une dizaine de femmes a été groupée pour chanter pendant toute la durée de la séance et celles qui savent jouer d’un instrument de musique sont également mises à contribution.
Nous sommes en tout début d’année, et il fait terriblement froid. Le vent glacial me fait frissonner tandis que le spectacle abject qui se déroule devant moi me donne envie de vomir. Je ferme furtivement les yeux et je déglutis, essayant de trouver au fond de moi la force et l’énergie pour ne pas tomber d’épuisement. Hier soir, ils ont fait durer l’appel jusqu’au milieu de la nuit, nous comptant et nous recomptant sans cesse, pendant que nous attendions debout, sans bouger, nos pieds chaussés de misérables galoches enfoncés dans la neige presque jusqu’aux chevilles.
La tête me tourne, je sens venir l’étourdissement, mes genoux ploient doucement sous moi. Je pousse un petit gémissement de terreur, si je m’écroule ils me battront à mort. Mes jambes cèdent lentement et je chancelle, puis je sens une poigne ferme m’agripper le bras. Je sursaute et je jette un regard sur ma gauche. Blanche est là, qui me soutient du mieux qu’elle peut. Je prends une profonde inspiration d’air glacé pendant que je l’entends murmurer :
-« Tiens bon ! »
Je tente de repousser le malaise du mieux que je peux alors qu’elle me lâche rapidement en voyant arriver un soldat. Il se dirige droit vers notre rang et je retiens mon souffle en le voyant lever sa matraque qui s’abat finalement avec brutalité sur le dos de la femme juste à la gauche de Blanche. Il vocifère pendant qu’il la frappe. Je ne comprends pas très bien l’allemand, mais il me semble qu’il lui reproche de l’avoir regardé dans les yeux. J’essaie de me fermer autant que je peux, je ne veux plus rien entendre, et surtout pas les cris de la malheureuse qui a eu l’imprudence de ne pas baisser le regard. Il faut un très long moment avant qu’elle ne cesse définitivement de crier.
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Sur le coup, j’ai cru que le soldat se dirigeait vers moi. Heureusement, il n’a remarqué que le regard de ma voisine de gauche. Je crois qu’elle s’appelait Radmila et qu’elle était yougoslave. Encore une fois, je suis contente de ne me lier avec personne, c’est assez dur comme ça, si en plus je l’avais vraiment connue…
C’est dans des moments comme celui là que je sens parfois la colère gonfler en moi, une colère si énorme qu’elle ressemble à de la rage. Mais je me contiens. Le jour de mon arrivée, je me suis jurée qu’ils ne m’auraient pas, que c’est moi qui gagnerai cette bataille là, en survivant. C’est pourquoi je me concentre seulement sur moi, économisant mon énergie autant que possible. Et évitant les éclats même quand ma colère devient plus forte que ma fatigue.
Les punitions sont terminées, ils nous renvoient vers nos baraquements. Je marche jusqu’au block, la tête basse lorsque je sens une main sur mon avant-bras. Je relève les yeux pour trouver ceux de Gabrielle posés sur moi. Elle me sourit gentiment et me murmure un petit « merci ». Je dégage mon bras et continue mon avancée sans répondre, elle me suit et m’appelle.
-« Blanche ! Attends ! »
Je cesse de marcher mais ne me retourne pas vers elle. Je n’ai pas envie de regarder son visage, de voir à quel point elle a changé depuis deux semaines qu’elle est ici. Ses joues se sont creusées, ses yeux se sont enfoncés dans leurs orbites, et sa silhouette n’a plus la même grâce. Elle était mince, elle commence à être maigre. Et fatiguée, comme nous toutes ici.
J’entends ses pas dans mon dos, puis je sens de nouveau sa main, sur mon épaule cette fois.
-« S’il te plaît, parle-moi. »
Je me retourne et je lève légèrement les mains avant de les laisser retomber le long de mon corps d’un geste fataliste.
-« Parler de quoi ? Et pour quoi faire ? »
Ma réponse a l’air de la surprendre, mais elle sourit encore.
-« Pour garder le moral, pour ne pas perdre notre dignité et ne pas les laisser gagner en nous transformant en animaux. »
Je hausse un sourcil et j’ai un sourire un peu ironique.
-« Crois-tu que d’avoir de grandes discussions nous évitera la faim ou les coups ? »
Elle secoue la tête de droite à gauche pendant que sa main serre mon épaule un peu plus fort.
-« Je pense que parler nous permettra d’être plus solidaires, parce que nous nous connaîtrons mieux. Nous avons besoin de nous soutenir les unes les autres. »
Je hausse les épaules et commence à me détourner, elle me retient et je bougonne.
-« Tout ça ne sert à rien. L’essentiel est de survivre, peu importe les moyens. »
J’essaie de me dégager, mais elle tient bon.
-« Pourtant, tu m’as aidée tout à l’heure. »
Je ne sais pas quoi répondre à ça, je baisse les yeux vers le sol. Quand je les relève elle est toujours là, à me regarder avec son joli sourire. Je soupire et l’entraîne avec moi à l’intérieur du baraquement. Nous nous installons sur notre châlit, profitant de l’absence de Larissa pour nous allonger convenablement, pour une fois. Nous restons silencieuses un petit moment, puis je tourne mon visage vers le sien.
-« Alors, qu’est-ce que tu veux savoir ? »
Ses yeux sont fermés. Je me demande si elle ne s’est pas endormie, mais elle me répond au bout de quelques secondes.
-« Peu importe. Ce qui te passe par la tête. Raconte-moi ta vie d’avant la guerre, les projets que tu avais. Ou bien, dis-moi ce que tu penses maintenant, ce que tu ressens… »
Je ne retiens pas un petit ricanement sardonique.
-« Ce que je ressens ? Tu veux parler de la faim qui me tenaille constamment les entrailles peut-être, ou du froid, ou de la haine… »
Elle se redresse un peu et secoue la tête de gauche à droite.
-« De la haine ? » Elle se rallonge et referme ses paupières. « Oui, bien sûr, tu les détestes. »
Cette fois, c’est moi qui la regarde, je suis stupéfaite. Comment pourrait-on ne pas haïr nos bourreaux, ceux qui nous affament, nous font mourir à petit feu et s’amusent de nos souffrances ? Elle se rend compte de mon étonnement et a un petit sourire sans joie.
-« Tu gaspilles beaucoup d’énergie à les haïr, une énergie que tu pourrais conserver pour rester en vie. »
Ca me fait réagir et je m’agite un peu en lui répondant d’une voix un peu plus forte.
-« Pas du tout, au contraire. C’est ma haine qui me fait tenir, ma haine qui me gardera debout et vivante aussi longtemps qu’il le faudra pour les voir tomber. »
Je m’interromps un instant et passe une main lasse sur mon visage.
-« Quand j’ai été arrêtée, les alliés venaient de débarquer en Normandie, ils n’en ont plus pour longtemps et je tiendrai jusque là, je me le suis promis ! »
Je suis trop fatiguée pour continuer à remuer, mais je poursuis, comme si je voulais absolument la convaincre.
-« Comment peux-tu ne pas les haïr ? Ils sont monstrueux ! »
Elle se couche sur le côté pour me regarder pendant qu’elle répond.
-« Je ne les aime pas, tu peux me croire. Mais je refuse de les haïr, je n’ai pas l’énergie pour ça. Je préfère chercher dans l’amitié et la solidarité la force de lutter que tu trouves dans la haine. »
Je fronce un peu les sourcils et je l’observe. Elle parle avec tant de sérieux et de conviction que ça me fait sourire malgré moi. Je secoue la tête de gauche à droite puis ferme les yeux en murmurant.
-« Je crois que tu te fais des illusions. Comment veux-tu être amie avec des filles qui risquent de mourir à tous moments ? »
Je roule sur le côté de manière à lui tourner le dos en poursuivant.
-« Tu es une idéaliste. Tu n’as donc pas vu celles qui volent le pain des autres à la première occasion ? Celles qui rampent devant les soldats ou Olga, pour une gorgée de soupe supplémentaire ? Qui sont prêtes à dénoncer ou à se battre sous n’importe quel prétexte ? »
Elle soupire doucement et sa main passe encore une fois sur mon épaule.
-« J’ai vu tout ça, oui. Mais j’ai vu aussi certaines d’entre nous soutenir leurs camarades, en paroles comme en actes. J’ai vu des femmes partager leur couverture avec d’autres, j’en ai même vu s’arranger entre elles pour ralentir le travail à l’usine. »
Je ne réponds pas. Je l’entends remuer un peu sur le châlit, puis elle reprend d’une voix très douce.
-« Il y a toujours des raisons d’espérer et de croire en l’humanité, même dans un endroit comme celui-ci. »
Elle a vraiment l’air d’y croire mais je n’ai pas envie de discuter pendant des heures, je préfère profiter de ce petit moment de repos, nous n’en avons pas tant.
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Le sifflet me réveille brutalement au milieu d’un rêve qui s’échappe déjà mais qui me laisse une impression particulièrement agréable. Je me redresse en jetant un coup d’œil à Blanche, près de moi. Elle se gratte énergiquement sur tout le corps, ce qui m’amène à penser à mes propres démangeaisons. Nous sommes toutes plus ou moins envahies par la vermine et les irritations sont parfois terribles. Le sifflet retentit une deuxième fois et nous nous dépêchons l’une comme l’autre de rejoindre le rassemblement dans la cour.
Ils ont décidé que l’oisiveté n’était pas bonne pour nous et qu’un peu d’exercice nous ferait du bien, alors nous courons. Nous faisons le tout de la cour au pas de course. Bientôt, ça ne leur suffit plus et ils nous ordonnent de chanter en même temps.
J’ai de plus en plus de mal à ne pas perdre mon souffle, j’en viens à remuer les lèvres et à faire semblant de chanter. Je regarde quelques mètres devant moi, Blanche court doucement, concentrée à l’extrême sur chacune de ses foulées, semblant ne pas remarquer le corps qui tombe juste devant elle. Elle l’évite en faisant un pas de côté mais ne lui jette pas un regard, même quand les soldats viennent frapper la femme à terre en lui hurlant de se relever. Je serre les dents et je ferme les yeux lorsque vient mon tour de passer près d’eux, retenant la nausée qui me serre l’estomac aussi sûrement que la faim dont je souffre continuellement.
La séance est longue, très longue, mais ils finissent par se lasser et nous laisser aller. Je pousse un soupir de soulagement, je n’étais pas loin de m’écrouler cette fois. Alors que je me dirige lentement vers le baraquement, j’entends Olga m’appeler.
Elle a un sourire mauvais et me désigne d’un geste les quelques corps de celles qui ont péri pendant l’exercice, et m’enjoint de rejoindre le petit groupe que les soldats ont chargé de s’occuper des cadavres. C’est un travail pénible que de soulever les cadavres et de les emmener jusqu’aux crématoires où une autre équipe les prendra en charge. Je pense à protester et à faire remarquer à la kapo que l’équipe formée par les soldats était complète, mais au moment où j’ouvre la bouche, je croise le regard de Blanche qui me fait comprendre que je ferais mieux de me taire et d’obéir.
Nous nous chargeons donc d’emmener les corps de nos compagnes d’infortune. Je me surprends à penser comme il est surprenant que des femmes qui étaient si maigres et si épuisées de leur vivant, peuvent devenir des cadavres épouvantablement lourds.
Je profite de cette macabre corvée pour observer les lieux où seules celles qui travaillent vers les fours et à l’arrivée des trains se rendent régulièrement. Et ce que je vois attire mon attention. Pendant une seconde, je songe à me précipiter, mais je me ravise à temps et essaie de cacher l’excitation qui m’a envahie sous une expression la plus résignée possible.
Enfin, nous terminons notre tâche macabre, et alors que les autres membres du groupe retournent vers leurs blocks respectifs dans l’espoir de prendre un peu de repos avant la soupe, je reste en arrière, traînant d’un pas fatigué que je n’ai même pas à feindre. Je prends ma tête dans mes mains, puis cesse de marcher pour simuler une quinte de toux en observant attentivement les alentours.
Les soldats ne surveillent que d’un œil, il fait froid pour eux aussi et ils cherchent surtout à se protéger du vent. La cour est pratiquement déserte, je décide de tenter ma chance et me précipite le plus discrètement possible vers les grands containers. Je cours, pliée en deux dans l’espoir de passer inaperçue, jusqu’à ce que j’arrive dans ce qui me paraît être un angle mort d’où je ne serai pas vue du haut des miradors.
Je me dépêche, nos vêtements n’ont pas de poches et je glisse tout ce que je peux trouver de comestible dans ma veste. Je me retourne pour prendre la direction des baraquements et je stoppe mon mouvement brusquement. Olga est là et me regarde avec un sourire mauvais, tapant dans sa main gauche le bâton qu’elle tient dans sa main droite. Elle a un regard vers les soldats sur les miradors, mais secoue finalement la tête et avance vers moi.
Troisième partie :
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Toutes celles qui s’occupaient des corps sont rentrées, sauf Gabrielle. Je m’assieds sur le châlit et interroge l’une des femmes qui me répond avec un haussement d’épaules.
-« Elle toussait, elle n’arrivait plus à avancer. »
J’hésite un peu, je serais bien mieux ici, allongée à économiser mes forces mais… aussi idiot que ça me paraisse, je m’inquiète pour la petite. Elle est fatiguée et la petite séance de course à pieds n’a pas dû lui faire du bien. Je soupire et décide d’aller voir ce qu’il en est.
J’avance vers le coin des fours en rasant les murs pour ne pas me faire repérer. Je jette un coup d’œil vers les soldats, là-haut, ils sont regroupés et boivent ce qui doit sans doute être du café chaud, du vrai, pas l’espèce de lavasse tiède qu’ils nous donnent le matin. Je soupire alors que mon estomac se contracte et que le vent me fait frissonner puis je ralentis en apercevant Olga près de la sortie des cuisines et du mess des officiers.
Je fronce les sourcils et m’arrête de marcher un instant, la kapo n’a rien à faire là et devrait se trouver au baraquement avec les autres, mais je ne vais sûrement pas me mêler de ses affaires. A moins que… J’approche à pas de loup et je tends l’oreille. Olga ricane et parle d’une voix bien trop douce. Même si je ne comprends pas les mots, il me semble évident qu’elle prépare quelque chose de louche. Je m’avance tout doucement et je me faufile dans son dos alors qu’elle lève son bâton en direction d’une petite silhouette fragile que je reconnais immédiatement. Mon sang ne fait qu’un tour et j’en oublie toute prudence, me précipitant tête baissée contre son dos pour la mettre au sol.
Elle est surprise et commence à pousser ce qui ne peut être que des jurons, je plaque ma main sur sa bouche et trouve encore assez d’énergie au fond de moi pour lui asséner un coup de poing violent sur le côté du crâne. Elle accuse le coup et se débat moins énergiquement, mais je sais que plus la bagarre va durer plus elle aura de chances d’avoir le dessus. J’appelle Gabrielle avec dans la voix une urgence qu’elle doit ressentir.
-« Son bâton ! Assomme-là, je ne tiendrai pas longtemps ! »
Elle se précipite et donne un grand coup sur la tête de la kapo qui cesse immédiatement de remuer. Je me relève péniblement, l’effort que je viens de faire m’a épuisée. Gabrielle vient vers moi et pose une main sur mon avant-bras.
-« Pourquoi as-tu fait ça ? »
Je hausse les épaules.
-« Elle t’aurait battue à mort. »
Elle murmure « merci », baisse la tête puis la relève pour me regarder.
-« Pour l’avoir arrêtée, mais aussi pour t’être préoccupée de mon sort. »
Je lui souris et fais un geste vague de la main, comme pour indiquer que tout ça n’a pas vraiment d’importance. Puis, je désigne le corps inanimé à nos pieds d’un mouvement du menton.
-« Il faut qu’on se débarrasse d’elle avant qu’elle se réveille. »
Je commence par déchirer un morceau de la veste d’Olga pour le lui fourrer dans la bouche, ensuite nous empoignons chacune un bras de la kapo pour la tirer péniblement derrière nous.
Nous haletons toutes deux sous l’effort et je sens des gouttes de transpiration mouiller mon front malgré la température inférieure à zéro degré. Les dents serrées, je marmonne :
-« On l’emmène aux latrines. »
Gabrielle me jette un regard interrogateur mais s’exécute en silence. Nous avançons très lentement, d’abord parce que tirer ce poids mort derrière nous est épuisant, surtout dans l’état de fatigue où nous nous trouvons, ensuite parce que nous prenons particulièrement garde aux soldats et aux gardes qui pourraient nous surprendre à tout moment.
Olga commence à s’agiter juste quand nous arrivons aux latrines. Quelques femmes sont là, mais pas une ne prête véritablement attention à nous, quittant les lieux le plus rapidement possible, du moins quand elles en ont la force. Je prends le bâton que Gabrielle a traîné jusqu’ici, et j’en donne un nouveau coup sur le crâne de la kapo avant qu’elle ne reprenne complètement conscience, puis je la pousse tête la première dans la fosse pleine de déjections plus ou moins liquides et je l’y maintiens. Gabrielle me regarde avec des yeux éberlués et pose une main sur sa bouche pour étouffer un cri.
De nouveau, Olga commence à s’agiter et essaie de s’extirper du magma répugnant et nauséabond qui commence à l’étouffer. Je m’assieds sur son dos en appuyant de mes deux mains sur son crâne, le plus fort que je peux. Mais la kapo, mieux nourrie que moi, est bien plus vigoureuse, d’autant que la panique qu’elle doit ressentir lui donne encore plus d’énergie. J’ai de plus en plus de mal à la maintenir et j’appelle Gabrielle à la rescousse.
-« Viens m’aider, je n’y arriverai pas seule. »
Elle s’avance d’un pas hésitant et me regarde fixement.
-« Tu vas la tuer. »
Ce n’est pas une question, juste une constatation. J’insiste.
-« Si tu ne m’aides pas, elle va réussir à se dégager ! »
Je secoue un peu la tête de droite à gauche avant de poursuivre.
-« C’est elle ou nous, Gabrielle. Si on la laisse en vie, nous serons mortes dès qu’elle aura repris conscience, et elle s’assurera que ce soit très douloureux. »
Enfin, Gabrielle réagit et vient poser ses mains à côté des miennes avec une réticence évidente, le visage fermé.
Il faut de longues minutes avant que le corps d’Olga ne cesse de remuer et que nous nous décidions à la lâcher en jetant des regards méfiants autour de nous. Mais celles qui sont là sont si épuisées qu’elles ne se préoccupent absolument pas de ce que nous venons de faire, ou alors elles ont reconnu notre victime et préfèrent ne pas s’en mêler. Nous laissons le corps où il est, la tête dans la fosse et rentrons doucement au baraquement.
Nous restons silencieuses, j’essaie de dormir, mais dès que je ferme les yeux je revois le corps d’Olga et la manière dont elle se tortillait pendant que nous la maintenions. Je sens un frisson de dégoût me parcourir. Après de longues minutes, Gabrielle se tourne vers moi.
-« Que crois-tu qu’il va se passer quand les soldats la trouveront ? »
Je soupire en me grattant l’avant-bras jusqu’au sang.
-« A priori, pas grand chose, ils ne chercheront pas de marques de coups. Après tout, les kapos sont des détenues elles aussi. Alors, une de plus une de moins, pour eux … Je suppose qu’ils vont désigner quelqu’un d’autre pour prendre sa place, c’est tout. »
Elle réprime un sanglot.
-« Je n’aurais jamais cru faire ça un jour, tuer quelqu’un… »
Je mets doucement une main sur son poignet en secouant négativement la tête.
-« Nous n’avions pas le choix. Si nous l’avions laissée en vie, elle nous aurait dénoncées. »
Elle se rapproche de moi. Je devrais protester et lui dire de me laisser un peu d’air, pour une fois que nous avons un peu de place. Mais je n’en fais rien, même quand elle appuie sa tête sur mon épaule. Elle a l’air si malheureux que j’essaie encore une fois de la raisonner.
-« Tu n’es pas responsable de ce qui s’est passé, Gabrielle. C’est la faute de cet endroit, et d’Olga elle-même. Crois-moi, rien ne lui serait arrivé si elle n’avait pas voulu s’en prendre à toi. »
Elle lève les yeux vers moi en répétant tout bas.
-« La faute de cet endroit… »
J’acquiesce avec conviction.
-« Oui, cet endroit. Tout nous pousse à perdre notre humanité, ici. Nous vivons dans des conditions abominables, il est normal que ça nous amène à commettre des actes auxquels nous n’aurions jamais pensé dans des circonstances normales. »
Elle hoche la tête mais reste perdue dans ses pensées. Je ne me sens pas très à l’aise, moi non plus. J’essaie de trouver un sujet de conversation qui la fasse sourire, mais ils sont si rares ici et je suis si perturbée que je dois réfléchir longuement.
Je suis encore plongée dans ma réflexion lorsqu’elle me secoue brusquement le bras. Je rouvre les yeux avec un petit sursaut pour voir son visage tout près du mien. Elle a l’air d’aller bien mieux, une petite étincelle brille dans son regard. Je lève un sourcil interrogateur, elle glousse et me désigne l’intérieur de sa veste d’un mouvement du menton.
Je n’en crois pas mes yeux, c’est un véritable trésor qu’elle a là ! Il y a deux ou trois os de poulet ou d’une volaille quelconque, des emballages de margarine, des croûtes de fromage, des épluchures de pommes de terre, de navet et même de poireaux.
Je ne dis rien, je lui lance juste un regard de pure reconnaissance et je me jette sur ce qu’elle me propose de partager. Nous suçons les os, arrachant et mâchouillant même tous les petits morceaux de cartilage que nous pouvons trouver, nous léchons consciencieusement la moindre trace de margarine sur les emballages, nous dévorons les épluchures de légumes.
La pensée que ça peut-être dangereux pour des organismes sous alimentés comme les nôtres m’effleure l’esprit, mais je me rassure en me disant qu’une si faible quantité ne peut pas nous faire de mal. Et de toute façon, rien ne pourrait nous arrêter maintenant que nous avons commencé.
Rien, même pas l’arrivée de Larissa qui nous rejoint sur le châlit. Elle a l’air épuisé et s’affale de tout son long sur nos deux corps. Immédiatement, Gabrielle lui désigne ce qui reste de sa merveilleuse récolte, mais notre compagne russe détourne le regard et refuse d’un geste. Nous insistons toutes les deux, mais Larissa rampe jusqu’à sa place puis nous montre son ventre en gémissant. Je murmure à Gabrielle d’abandonner, et nous retournons à ce que nous considérons presque comme un festin.
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J’ai été très étonnée que Larissa refuse de manger avec nous, et une fois que nous avons fini de dévorer tout ce que j’ai pu ramener, j’interroge Blanche à ce sujet. Elle grimace et me répond que notre camarade de châlit souffre sans doute de dysenterie. Je fronce les sourcils, et je lui fais remarquer que nous avons toutes ce problème dans le camp, même si c’est à des degrés divers. Blanche me précise que Larissa est certainement arrivée au dernier stade, le plus douloureux et celui dont on ne se remet pas.
Je suis encore très perturbée par ce que nous avons fait aux latrines, même si je sais au fond de moi que Blanche a raison, nous n’avions pas le choix. L’inquiétude que je ressens pour Larissa que j’entends geindre doucement à côté de moi n’arrange rien et je passe une très mauvaise nuit, dormant pas intermittences.
Le sifflet nous réveille alors que le jour n’est pas encore
levé. Nous nous rassemblons dans la cour en attendant la distribution de nos 50 grammes
Contrairement à ce qu’espérait Blanche, ils ont l’intention de retrouver les responsables de la mort de la kapo et le capitaine qui vocifère devant nous nous informe qu’une femme sera tuée chaque demi-heure jusqu’à ce que quelqu’un se dénonce ou soit dénoncé.
Je me raidis à cette annonce et je suis prête à faire un pas en avant lorsque la main de Blanche se pose discrètement sur mon avant-bras et que j’entends un discret « attends ! . J’obéis tout en scrutant le visage extrêmement sérieux de mon amie, me demandant ce qu’elle peut bien espérer de ce petit gain de temps. Et puis, une silhouette sort du rang, sur ma droite. Je reconnais Larissa qui s’avance d’un pas chancelant vers l’officier. J’ai un mouvement pour la retenir et y aller à sa place, mais la main sur mon bras resserre sa prise et j’entends à nouveau :
-« Laisse la y aller, c’est ce qu’elle veut ! »
Je tourne des yeux ébahis vers Blanche qui continue de murmurer en jetant des regards nerveux autour de nous.
-« Elle m’a parlé tout à l’heure, je t’expliquerai plus tard, mais je te jure qu’elle sait ce qu’elle fait, crois-moi. »
Je reporte mon attention sur notre compagne de châlit, l’officier la frappe au visage et elle tombe. Une fois qu’elle est à terre, il fait un signe aux gardes qui lâchent leurs chiens. Il faut peu de temps pour que celle auprès de qui je dors depuis plusieurs semaines ne soit plus qu’une masse de chair sanguinolente et sans vie aux pieds de l’officier.
Les sanglots m’étouffent et je ne peux empêcher mes larmes de couler alors que nous restons debout à attendre qu’ils nous comptent et nous recomptent comme si nous étions des têtes de bétail. Ce jour là, nous partons à l’usine sans avoir reçu notre misérable portion de nourriture.
C’est seulement pendant la courte pause de la mi-journée que je parviens à me rapprocher de Blanche et à l’interroger. Je suis toujours aussi bouleversée par la mort de notre amie ainsi que par la manière dont c’est arrivé et j’emploie un ton plutôt désagréable qui paraît surprendre ma grande compagne de misère. Elle répond à mes questions avec autant de concision que de douceur.
-« Larissa est venue me voir pendant le rassemblement, elle m’a expliqué qu’elle se savait condamnée et qu’elle en avait assez de souffrir. Elle ne pouvait plus, tout simplement. Et comme elle était aux latrines quand nous avons… elle a pensé qu’elle pouvait nous rendre un dernier service. »
Je ne peux retenir une moue sceptique avant de répliquer.
-« Elle ne parlait que le russe, une langue que tu ne comprends pas. »
Ma manière de sous-entendre qu’elle ment semble vexer Blanche, mais elle tend néanmoins un bras en direction d’une autre détenue.
-« Svetlana a fait office d’interprète. »
Je regarde la femme que mon amie vient de désigner. Je la connais peu, mais je sais qu’elle est russe elle aussi et je l’ai déjà entendu parler un français hésitant. Je hoche la tête et me tourne de nouveau vers Blanche dont le regard s’est radouci. Je suis immensément soulagée de constater qu’elle ne m’en veut apparemment pas et je lui fais un petit sourire d’excuse. Elle tapote gentiment mon épaule juste au moment où le sifflet nous renvoie à notre tâche.
Je reste songeuse toute la journée, recevant même quelques coups de la part d’un des gardes parce qu’il ne ma trouve pas assez enthousiaste à l’ouvrage. Mais cette humeur triste et mélancolique ne me quitte pas jusqu’au moment du coucher.
Le fait d’avoir un peu plus de place sur le châlit et de n’être que deux pour une seule couverture est un vrai luxe ici, mais l’absence de Larissa, avec laquelle nous ne communiquions pourtant pratiquement pas, se fait cruellement sentir et, alors que je m’allonge, j’éclate en sanglots.
Quatrième partie :
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Je ne devrais pas mais je m’inquiète pour Gabrielle. Pourtant, je m’étais juré de ne pas m’attacher, justement pour m’éviter la douleur que j’ai ressentie à la mort de Larissa. Mais ma petite compagne de châlit a su toucher en moi quelque chose que je croyais mort à mon arrivée ici.
Elle a pleuré longtemps hier soir, j’avais beau lui expliquer que Larissa avait choisi de se suicider en quelque sorte, et qu’elle n’y était pour rien. J’avais beau lui répéter qu’elle se savait condamnée de toutes façons, lui dire que de pleurer autant allait l’épuiser encore plus, rien n’y a fait. Elle a fini par me tourner le dos en reniflant et je suis presque sûre qu’elle n’a pratiquement pas dormi.
Et ce matin, je ne vois plus cette petite étincelle qu’elle avait dans les yeux et dans le cœur et qui lui permettait de tout supporter. Ca me fait mal de la voir ainsi, l’air abattu et résigné, obéissant aux ordres avec un regard vide qui me fait peur.
Dès que nous rentrons au camp, je m’approche d’elle et je tente une nouvelle fois de la convaincre de ne pas se sentir coupable de tout cela. Elle me jette un regard malheureux et murmure.
-« Rien de tout ça ne serait arrivé si je n’étais pas allé faire les poubelles du mess des soldats. C’est de ma faute si nous sommes devenues des meurtrières et si Larissa est morte ! »
Je l’attrape par les épaules et la secoue doucement.
-« Non Gabrielle. Larissa a choisi son destin et n’aurait certainement pas voulu que tu culpabilises à ce point. C’était un geste d’amitié de sa part, et c’était aussi une manière d’abréger ses souffrances, elle serait morte de toutes manières. Et puis, d’une certaine façon, elle était sûrement contente de tromper les soldats, c’était une sorte de revanche pour elle. Quant à Olga, elle n’a eu que ce qu’elle méritait, et si ça n’avait pas été nous, quelqu’un d’autre l’aurait éliminée un jour ou l’autre. »
Elle n’a pas l’air convaincu, mais elle accepte enfin un peu de réconfort et s’appuie contre moi, je l’entoure de mes bras et nous restons enlacées quelques secondes. Et puis je me recule, inutile d’attirer l’attention sur nous, les gardes pourraient nous séparer, nous changer de baraquement ou même de commando, ils n’aiment pas que les détenues soient trop proches et se soutiennent les unes les autres.
Gabrielle a l’air un tout petit peu mieux, elle me fait un demi-sourire et montre du bout du doigt le triangle noir qui orne la poitrine de ma veste.
-« Qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi n’as-tu pas une étoile comme la plupart d’entre nous ? »
Je hausse les épaules.
-« Ce triangle désigne ce qu’ils appellent les « asociales ».
Elle fronce les sourcils.
-« Asociales ? Comment ça ? »
J’inspire profondément et j’ajoute :
-« En d’autres termes, les triangles noirs sont portés par les lesbiennes. »
Je pousse intérieurement un ouf de soulagement en constatant que si elle a l’air intrigué, elle ne donne pas l’impression d’être choquée. Après un petit temps de silence, elle prend la direction du baraquement en tournant la tête pour s’assurer que je la suis.
Nous avons de la chance ce soir, ils ne nous recomptent qu’une dizaine de fois et nous pouvons regagner nos châlits un peu plus tôt que d’habitude. Même si son humeur semble s’être légèrement améliorée, Gabrielle est toujours mélancolique et je décide d’essayer de lui rendre le sourire en allant à mon tour chercher si je trouve quelque chose d’intéressant derrière le mess des officiers.
Malgré le froid qui me fait grelotter, je me faufile le plus discrètement possible vers les poubelles, rasant les murs à chaque passage du puissant projecteur dirigé depuis les miradors. Lorsque j’arrive enfin à destination, les dents serrées pour les empêcher de claquer, je suis vite déçue. Les restes que je trouve sont beaucoup moins nombreux que l’autre soir, mais je parviens tout de même à retourner au block avec quelques épluchures.
Gabrielle m’accueille avec un sourire et soulève la couverture pour que je me glisse dessous plus rapidement. Nous avalons rapidement et le plus discrètement possible ce que j’ai ramené, puis mon amie vient se serrer contre moi en chuchotant :
-« Je ne sais pas ce que je ferais si tu n’étais pas là. »
Je me rends bien compte qu’elle ne parle pas seulement de ce que nous venons de manger et je l’enlace sans répondre. Mes mains se posent sur ses flancs, au travers du mince tissu de sa veste, et le contact me fait tressaillir. J’ai l’impression de sentir ses os directement sous mes doigts, comme si elle n’avait plus une once de chair. Je sais à quel point elle est maigre, nous le sommes toutes, mais de le sentir ainsi sous mon toucher est encore plus impressionnant que de le constater de visu. Elle met sa tête contre mon épaule et il me vient l’idée déprimante qu’elle doit éprouver la même sensation au contact de ma clavicule. Je baisse les yeux vers elle, cherchant à deviner son expression dans l’obscurité, mais elle s’est endormie. Je resserre légèrement mon étreinte et je ferme moi aussi les yeux.
Petit à petit, Gabrielle semble aller un peu mieux, moralement du moins. Elle n’oubliera certainement jamais ces tristes évènements, mais contrairement aux premiers jours qui ont suivi la mort de Larissa, elle paraît avoir réussi à assimiler tout ça, et semble ne pas y penser constamment. Il faut dire que le simple fait de survivre nous occupe suffisamment l’esprit. L’hiver est de plus en plus rigoureux, les conditions de vie dans le camp de plus en plus difficiles. Physiquement, nous sommes au plus bas. A chaque fois que nous le pouvons, nous allons fouiller dans les poubelles du mess des officiers, mais, là aussi, nous avons souvent de tristes déconvenues, comme si les temps étaient plus durs pour les soldats aussi.
Nos camarades sont nombreuses à tomber, y compris parmi celles qui avaient choisi de lutter de manière individualiste, comme je le faisais avant l’arrivée de Gabrielle. Chaque jour qui passe me fait me rendre compte à quel point j’avais tort. Sa présence, ses sourires, son amitié et les étreintes que nous partageons quotidiennement maintenant, me sont devenus indispensables, et je me demande parfois comment j’ai fait pour résister avant son arrivée.
Une nouvelle kapo a été désignée parmi nous, une polonaise prénommée Maria. Moins sadique qu’Olga, son principal souci est de profiter des petits avantages que sa situation lui procure : un bol de soupe supplémentaire, une veste un peu plus épaisse…Néanmoins, elle a si peur des soldats et des gardes qu’elle n’hésite pas à jouer du bâton sitôt qu’ils ont l’œil sur elle.
Ce matin, une femme est tombée en arrivant à l’usine. Les soldats l’ont achevée à coup de nerfs de bœufs puis m’ont désignée pour m’occuper de son corps et le retirer du passage. J’ai accompli cette tâche en regardant fiévreusement autour de moi, prenant le plus de temps possible jusqu’à ce qu’enfin l’occasion que j’attendais se présente. Maria, qui était chargée de me surveiller, a détourné le regard pour répondre à un garde qui lui demandait de l’eau. J’ai profité de ce court laps de temps pour déchirer un large morceau de la veste du cadavre et le dissimuler dans la mienne. Ensuite, je suis allée à mon poste comme si de rien n’était.
Le soir venu, alors que nous avons un peu de temps libre avant l’appel du soir, j’entraîne Gabrielle dans un coin pour lui montrer le chiffon que j’ai réussi à récupérer.
-« C’est pour toi, tu n’as qu’à le mettre dans tes chaussures, tu auras moins froid aux pieds. »
Elle regarde le morceau d’étoffe sale comme si c’était le saint Graal, puis se jette à mon cou. Je l’enlace en pensant que cette simple étreinte valait bien les risques que j’ai pris ce matin, puis je l’embrasse légèrement sur le front avant de finalement me reculer.
Je me baisse et lui retire ce qui nous sert de chaussures et qui se compose d’une simple semelle de bois recouverte d’un morceau de toile. Ses pieds sont dans un état lamentable, mais je ne prends pas le temps de me lamenter là-dessus, nous en sommes toutes là. Des engelures, des écorchures, des crevasses, des traces de piqûres d’insectes ou autres, sans oublier la crasse.
Je déchire le chiffon en deux morceaux à peu près égaux et j’enveloppe ses pieds dedans, elle me regarde faire avec une expression d’émerveillement qui me réchauffe le cœur. Une fois qu’elle a remis ses chaussures, elle se met sur la pointe des pieds et dépose un petit baiser sur ma joue. Le sourire qu’elle me fait est si tendre que je me surprends à penser à quel point je regrette de ne pas pouvoir faire davantage pour elle.
Le baraquement est silencieux, hormis les toux et les gémissements constants. Il y a quelques semaines encore, les bavardages et les discussions étaient plus fréquents, mais, avec le temps, l’énergie manque, même pour la plus courte des conversations. Aujourd’hui, la seule voix audible est celle de Marguerite, une française qui passe la majeure partie de son temps à prier sans relâche. Nous passons près d’elle et elle lève les yeux vers nous un instant sans interrompre son murmure. Gabrielle lui fait un petit signe de la main qu’elle ignore, alors que je hausse légèrement les épaules. Chacune résiste aux conditions de vie effroyables d’ici à sa manière…
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J’ai l’impression que ça ne finira jamais, que nous resterons éternellement ici, sans aucun espoir d’en sortir. Le froid est toujours aussi intense, comme si le printemps n’allait jamais vernir, et la faim me torture constamment. Comme si tout cela ne suffisait pas, je commence à souffrir de maux de tête. Si Blanche n’était pas là, je crois que j’aurais abandonné. J’y pense parfois, ce serait si facile. Se coucher par terre, là, dans la neige et attendre que les coups des soldats et des gardes mettent fin à mon calvaire.
Heureusement, Blanche semble ressentir chacune de mes baisses de moral, chacun de mes moments de découragement ou de faiblesse, et est toujours là pour me soutenir d’un sourire, d’un geste ou même d’un simple regard.
Personne n’a remplacé Larissa et nous avons la chance de n’être que deux sur le châlit, ce qui nous permet de dormir serrées l’une contre l’autre, partageant la faible chaleur de nos corps, et nous réchauffant bien plus sûrement le cœur.
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Depuis quelques jours, Gabrielle tousse et semble sensible à l’excès de luminosité. J’ai bien peur qu’elle soit atteinte par le typhus, une épidémie qui se répand dans le camp. Je n’ai aucun moyen de la soigner ou même de simplement la soulager, et il n’est pas envisageable de la laisser à l’infirmerie, ce serait l’envoyer à une mort certaine. Chaque jour, je vois son état se dégrader, ses maux de tête sont de plus en plus violents, et elle commence à être envahie par les boutons. Elle paraît de plus en plus faible et fragile et la regarder me fait bien plus mal que je ne l’aurais cru.
Je suis moi-même extrêmement fatiguée, je n’ai pas besoin de me regarder pour savoir que je suis si maigre que je ressemble aux cadavres qui partent chaque jour vers les fours, mais je tiens bon. Je ne veux pas mourir et je ne veux pas voir mourir Gabrielle non plus. Chaque soir, je fais la seule chose que je peux faire, je la prends dans mes bras et je la serre contre moi en priant pour qu’un miracle survienne, vite.
Cinquième partie :
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Je n’en peux plus, je ne sais pas si je vais tenir encore longtemps. Ce matin, alors que nous courions pour rejoindre l’usine, je me suis sentie chanceler et je serais certainement tombée si Blanche ne m’avait pas retenue. La pauvre a payé le soutien qu’elle m’a donné en recevant immédiatement quelques coups de nerfs de bœuf.
Ces étourdissements sont de plus en plus fréquents chez moi, et ma dysenterie s’est tellement aggravée ces derniers temps que je suis persuadée que je ne verrai pas la fin de cet enfer. Pourtant, nous avons toutes remarqué que les soldats et les gardes deviennent nerveux, que leurs approvisionnements se font de manière beaucoup plus irrégulière, et que plus aucun convoi de détenues n’arrive. En fait, je faisais partie du dernier. Tout ça nous amène à penser que la libération n’est plus très loin. Il y a quelques jours encore, cette constatation nous remplissait de joie, et j’étais particulièrement optimiste, mais aujourd’hui, je ne suis pas sûre de voir le prochain matin.
L’appel a été particulièrement long ce soir, ils nous ont recomptées une cinquantaine de fois au moins. Je suis complètement exténuée alors que je m’allonge sur le châlit et c’est à peine si j’ai la force de prendre ma place, désormais familière, au creux des bras de Blanche. Elle me tire contre elle et m’étreint délicatement, sa douceur me fait monter des larmes d’émotion aux coins des yeux, je les retiens en reniflant.
Les crampes, dans mon ventre, sont si fréquentes et si douloureuses, les maux de têtes si violents, que je suis persuadée que j’entame ma dernière nuit, d’autant que je suis dévorée par la fièvre. Je soupire puis je trouve la force de lever une main pour caresser doucement la mâchoire de mon amie du bout de l’index.
-« Il y a certaines choses que je voudrais te dire avant de mourir. »
Elle attrape ma main et secoue la tête de gauche à droite.
-« Ne dis pas ça, Gabrielle. Tu vas t’en sortir, tu verras. »
Ca me ferait rire si ce n’était pas aussi sinistre. Je rassemble toute l’énergie qui me reste pour reprendre.
-« Non, et tu le sais aussi bien que moi. »
Elle prend une inspiration pour répliquer, mais je ne lui en laisse pas le temps.
-« Laisse-moi parler, s’il te plaît. Je suis tellement fatiguée… »
Elle acquiesce d’un mouvement du menton. Je sens ses mains caresser doucement mon dos et c’est la chose la plus merveilleuse que j’ai ressenti depuis bien longtemps.
-« Tu sais, Blanche, je croyais que rien de bon ne pouvait m’arriver dans un endroit comme celui-ci. »
Je m’interromps un instant pour reprendre mon souffle, puis je recommence à murmurer.
-« Au début, je ne sentais que le froid et la faim, je ne voyais que la brutalité des soldats, des gardes et d’Olga. Je me sentais constamment humiliée d’être traitée plus mal qu’un animal et je croyais vraiment que nous étions dans un lieu pire que l’enfer. »
Elle remue contre moi et je vois une larme couler le long de sa joue. Je voudrais tellement atténuer sa peine que je parviens à lui sourire.
-« Et puis j’ai découvert quelque chose que je n’aurais jamais cru possible. Je me suis aperçue que même ici, dans ces conditions épouvantables, le merveilleux était possible. »
Cette fois, elle réagit et ne peut s’empêcher de répéter d’un ton particulièrement incrédule.
-« Le merveilleux ? »
J’attends un instant que la douleur qui me tord le ventre se calme avant de reprendre.
-« Oui, le merveilleux. Ils nous ont tout pris. Toutes nos maigres possessions, nos vêtements, ils nous ont rasé la tête, nous ont tatouées pour que nous ne soyons plus que des numéros, ils ont séparé les familles, ils nous ont volé notre dignité mais ils nous ont laissé une chose… »
J’effleure son cou de mes lèvres et je chuchote.
-« Ils nous ont laissé la faculté d’aimer. »
Je sens sa respiration s’arrêter une demi-seconde et ses bras se resserrer un peu autour de moi. Je voudrais poser ma main sur sa joue, mais je n’en ai pas l’énergie et je laisse mon bras retomber mollement le long de mon corps.
-« Ici, malgré la mort partout autour de nous, malgré la faim et les souffrances, malgré tout ce qui aurait dû me retirer mon humanité, je suis tombée amoureuse. »
Elle s’agite de nouveau, passe une main sur son crâne rasé, puis porte ma main à sa bouche et y dépose un petit baiser. Sa voix tremble alors qu’elle me sourit doucement.
-« Gabrielle… »
Elle pleure maintenant. Je bouge légèrement mon visage contre son épaule.
-« Je suis sûre de moi, Blanche. Je sais que ce que je ressens n’est pas une affection due aux circonstances ou à la solidarité qui s’est développée entre nous. Je t’aime vraiment. »
Elle ne dit rien mais elle place deux doigts sous mon menton pour que nos visages soient face à face. Et puis, très doucement, elle pose ses lèvres sur les miennes. Tout ce que nous éprouvons l’une pour l’autre passe dans ce baiser pourtant très bref. Ensuite, je remets ma tête contre son épaule et je l’entends murmurer.
-« Je t’aime aussi, Gabrielle. »
J’aurai voulu tellement plus, j’aurai voulu des caresses et des serments, des mots d’amour murmurés au creux de l’oreille, des baisers ardents et passionnés, mais je ne peux pas. Toutes mes forces m’ont quittées et je ne peux qu’espérer que ce que je viens de lui dire l’aidera à supporter les prochains jours, quand je ne serai plus là. Je réalise que le soulagement que je ressens à quitter cet enfer n’atténue absolument pas la douleur que j’éprouve à l’idée de la quitter et, malgré mon épuisement, je fonds en larmes.
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Froid, faim, douleur et fatigue. Quatre mots qui tournent en boucle dans ma tête, quatre maux qui martyrisent mon corps.
Je tourne légèrement la tête pour voir Gabrielle allongée près de moi, ses yeux sont fermés mais je sais qu’elle ne dort pas. Son souffle est irrégulier, son front brûlant, et je la sens se crisper de temps en temps sous les attaques de la dysenterie. Je sais qu’elle ne se lèvera pas ce matin, elle en est bien incapable. Je sais aussi que lorsque les soldats se rendront compte de son état, ils l’achèveront. Je sens une larme couler sur ma joue alors qu je prends ma décision. Quand ils viendront, je ne me lèverai pas moi non plus. Je l’accompagnerai, elle ne fera pas ce voyage là toute seule…
J’entends de l’agitation dans le camp alors que le sifflet n’a pas encore sonné le réveil. Certaines détenues se sont levées et sont allées vers las porte, essayant de distinguer quelque chose au travers des fentes du bois de la porte. Je ne tourne même pas le regard dans cette direction, peu m’importe de savoir ce que nos tortionnaires ont encore bien pu inventer. Au lieu de cela, j’étreins doucement Gabrielle dont la respiration devient de plus en plus difficile au fur et à mesure des terribles quintes de toux qui la secouent. Et puis, j’entends des coups de feu, des cris…
Je me lève brusquement. Gabrielle gémit tout bas et je me tourne vers elle pour lui parler dans l’oreille.
-« Je reviens tout de suite, je crois qu’il se passe quelque chose… Quelque chose d’intéressant. »
Je n’ose pas en dire plus par peur de me tromper et je me précipite aussi rapidement que je le peux, vers la porte.
Nous sommes une bonne vingtaine agglutinées là, à tendre l’oreille et à essayer de comprendre ce qui se passe, à sursauter à chaque coup de feu trop proche du baraquement. Certaines discutent entre elles et les suppositions les plus folles circulent, allant de la libération pure et simple du camp à l’extermination radicale de toutes les détenues.
Nous restons là quelques minutes, puis les coups de feu et les cris cessent. Nous retenons toutes notre souffle, je jette un regard vers mon châlit, Gabrielle ne bouge pas et semble s’être enfin endormie. Je retourne mon attention vers la porte alors que des pas se font entendre dans la cour, des pas qui se dirigent sans aucun doute possible vers notre baraquement. Instinctivement, nous reculons et quand la porte s’ouvre enfin, nous restons un instant sans réaction, interdites.
Les soldats ne portent pas le même uniforme que d’habitude, ils parlent une langue que je ne reconnais qu’au bout de quelques instants. Déjà la joie illumine les visages des détenues alors que les américains pénètrent lentement dans le baraquement, des expressions d’horreur sur leurs visages mal rasés. Je retourne vers Gabrielle et la prends dans mes bras, indifférente au fait de la réveiller, elle va être si heureuse ! Je ris et je crie aussi fort que je peux.
-« Les américains ! Ils sont là, Gabrielle ! Le camp est libéré ! »
Elle ne répond pas, n’ouvre pas les yeux et n’a pas un mouvement. Je la regarde un moment alors qu’un sentiment de terreur me glace le sang. , puis je m’effondre sur son corps en sanglotant.
Epilogue :
Au bout de quelques semaines, je vais bien mieux, physiquement du moins. Je suis propre et ne souffre plus des terribles démangeaisons provoquées par la vermine. J’ai repris une dizaine de kilos et même si je suis encore bien trop maigre, je ne donne plus l’impression que je vais être renversée par la moindre brise, et la dysenterie n’est plus qu’un mauvais souvenir.
Je descends du train à la gare du Nord, regardant autour de
moi avec un peu d’étonnement. Sur ma
gauche, un homme étreint une femme avec émotion, plus loin, un couple de
personnes âgées accueille un jeune homme les bras grands ouverts, sur le quai
en face, un groupe de jeunes filles rit bruyamment… Je me sens mal à l’aise,
comme si je n’étais pas à ma place, isolée au milieu de tous ces gens à l’air
tellement sain, tellement normal… Je m’attends presque à voir surgir un soldat
qui distribuerait des coups de nerfs de bœufs sans discernement, à droite et à
gauche… Je secoue la tête en soupirant et prends la petite valise que m’a
donnée la Croix Rouge
Je passe la porte avec soulagement en pensant qu’il est heureux que j’aie été propriétaire de ce petit deux pièces, je suppose qu’après presque une année d’absence, une location aurait été reprise.
Je promène mon regard sur les meubles et les objets familiers avec mélancolie, je passe ma main sur le petit buffet poussiéreux de la cuisine, me sentant comme étrangère.
Ce soir, je reviens du petit travail que j’ai trouvé dans une boulangerie. Ce n’est pas ce que je voulais faire de ma vie mais j’ai besoin d’un peu de temps avant de me mettre à quelque chose d’autre. Pour l’instant, mon esprit et mon cœur sont trop pleins de souvenirs douloureux pour que je trouve de l’intérêt à quoi que ce soit.
Je monte lentement l’escalier lorsque j’entends au-dessus de moi une voix qui murmure « Blanche ! ». Je lève les yeux et je manque de tomber de saisissement.
Sur le palier du deuxième étage se trouve une jeune femme aux yeux verts qui me sourit. Elle a de courts cheveux blonds et une silhouette particulièrement mince. Je la reconnaîtrais entre mille.
Je gravis les dernières marches au pas de course et je me jette dans ses bras.
Je n’ai jamais autant souri de ma vie, j’ai l’impression que je ne pourrai jamais m’arrêter. Nous entrons dans l’appartement pendant qu’elle me raconte brièvement son réveil dans un petit hôpital polonais.
-« Je me sentais horriblement mal, je souffrais de partout. Mais j’ai été soignée avec efficacité et dévouement, les gens étaient merveilleux là-bas. Chaque jour, je me répétais ton adresse, j’avais tellement peur de l’oublier ! Je crois que j’ai harcelé tous les médecins, toutes les infirmières à force de leur demander s’ils savaient où tu étais. J’étais si pressée de partir et de te chercher que j’ai dû les rendre fous, mais pas un n’a jamais perdu patience avec moi. Et puis, avant-hier, on m’a dit que je pouvais sortir. J’ai pris le premier train que j’ai trouvé et je suis venue aussi vite que j’ai pu. »
Je caresse sa joue, je murmure :
-« Je t’ai crue morte. »
Elle appuie sa joue dans le creux de ma main, les yeux fermés, et répond tout aussi doucement.
-« Je suppose que je n’en étais pas bien loin. Mais je pensais à toi si fort, je voulais tellement te revoir ! »
Je la regarde sans répondre, j’ai une quantité de questions en tête, mais nous aurons le temps pour ça plus tard. Pour l’instant je n’en ai qu’une à poser. Je lui montre mon petit appartement puis je me tourne vers elle.
-« C’est plutôt petit, mais je crois que j’aimerais beaucoup avoir une co-locataire. Qu’en penses-tu ? »
Elle ne dit rien, elle rit. Et puis, elle passe ses bras autour de mon cou et nous échangeons notre premier « vrai » baiser.
18 juillet 2009
Inuit, de Gaxé
INUIT
De Gaxé
Chapitre 1
Blanc. Tout est blanc. Ni arbre, ni herbe, ni buisson, pas même un rocher. Rien que du blanc à perte de vue. J’ai froid comme je ne savais pas qu’on pouvait avoir froid, je tremble de tous mes membres. Le silence est impressionnant, aussi épais que la couche de neige qui recouvre tout. Le seul bruit audible est celui du claquement de mes dents. Je grelotte. J’essaie de marcher encore, mais ma résolution faiblit. Je sais que si je m’arrête je ne repartirai pas, mais dans mon esprit, une petite voix de plus en plus insistante répète « à quoi bon ? » Je finis par m’écrouler, vaincue par la fatigue et le découragement. Je tombe à genoux dans la neige, je ne pleure plus depuis un long moment déjà. Tout à l’heure, mes larmes ont gelé et maintenant j’ai les joues crevassées. Je m’effondre, la face contre le sol neigeux et je ferme les yeux.
Je revois mon enfance, mes parents et mon frère, Edmond. J’étais une petite fille heureuse, mes yeux verts étaient malicieux et rieurs, mes cheveux blonds flottaient sur mes épaules.
Nous vivions à la campagne, loin des contraintes de la ville et de l’agitation de la révolution industrielle dont on parlait tant ces dernières années. Et puis, tout a changé. Edmond est parti faire son compagnonnage, mes parents ont eu un accident…
Je me suis retrouvée au couvent, comme il arrive aux orphelines de bonne famille. J’avais bien un oncle, mais il ne souhaitait pas s’encombrer d’une nièce de seize ans. Les sœurs étaient gentilles, même si la discipline était stricte. Je m’ennuyais au couvent et j’en étais presque à souhaiter que la mère supérieure me trouve un mari pour sortir de là. Jusqu’au jour où Edmond est venu me chercher. Il avait toujours été un peu exalté et il se proposait de partir aux Amériques, au Yukon plus précisément. Il parlait de filon aurifère, de fortune facile à faire…
Il était si enthousiaste que je me suis laissée convaincre, autant par son éloquence que poussée par l’ennui que je ressentais depuis deux ans. Nous avons pris le bateau en Bretagne, traversé l’Atlantique et remonté le fleuve Saint Laurent jusqu’à une ville appelée Montréal.
Le voyage ne s’est pas arrêté là, nous avons roulé pendant des semaines dans un chariot, au milieu d’un convoi. Et nous sommes arrivés à Edmonton. C’est là que l’aventure a véritablement commencé. Edmond s’est débrouillé pour trouver un traîneau et des chiens, il n’a guère pris de temps pour apprendre à les diriger ou s’en occuper, ce qui a entraîné sa perte…
Je me sentais une âme d’aventurière, j’ai vite déchanté. Les nuits passées sous une toile de tente, recouverts d’une masse de couvertures et de peaux, étaient glacées, je n’avais jamais vu d’hiver aussi rigoureux, mais nous avancions petit à petit.
Il y a deux nuits de ça, les chiens se sont battus, je suppose qu’Edmond ne les avait pas attachés à la bonne distance les uns des autres. Il est sorti de la tente pour remettre un peu d’ordre, mais s’est fait mordre. Les chiens étaient de plus en plus furieux, sans doute à cause de l’odeur du sang. Ils se sont échappés, les uns après les autres… Et ce matin… Mon frère avait perdu beaucoup de sang, la morsure était profonde, nous n’avions plus d’attelage, nous avons abandonné le traîneau. J’ai soigné Edmond du mieux que j’ai pu, mais il faiblissait à vue d’œil, sans doute une infection…
Il est tombé il y a moins de deux heures. Je n’ai même pas pu ensevelir son corps… Après avoir retiré la glace déposée par mes larmes sur mes joues, je me suis mise à marcher. Je n’en peux plus. Le visage dans la neige, je me laisse aller, mes pensées s’embrouillent, je ferme les yeux. Il me semble entendre des aboiements et des cris, je dois rêver. Je perds conscience…
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C’est Sitor qui l’a vue le premier. Elle était étendue dans la neige, inconsciente. Nous nous sommes précipités. C’est une européenne, jeune, blonde et apparemment très jolie. Elle ne semble pas blessée, seulement épuisée et gelée. Nous nous dépêchons de la déposer sur le traîneau, je la recouvre de toutes les peaux que nous avons avec nous et nous rentrons au village, vite. Je pense qu’elle va s’en sortir.
Ma mère, Nyrèce, est une bonne guérisseuse, efficace et rapide. Elle examine rapidement la jeune fille et constate qu’elle ne souffre de rien d’irrémédiable. Il faut surtout la réchauffer, ce que ma mère s’empresse de faire. Elle lui masse le bout des doigts et des orteils avec de la graisse de phoque un long moment pour que le sang circule à nouveau normalement et lui éviter une ou deux amputations. Après une bonne heure, ma mère interrompt ses efforts et sourit avec satisfaction, elle est certaine d’avoir réussi. Je sors de l’igloo et je rejoins les autres pêcheurs du village.
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Je n’ai plus froid. Je ne sais pas si je suis morte. Je n’ose pas ouvrir les yeux. Je me sens bien, enveloppée de chaleur. J’inspire et une odeur de viande cuisinée parvient à mes narines. Je remue un peu et je sens une main se poser sur ma joue. J’entends une voix dire qu’elle se réveille. Je suppose que c’est de moi qu’il s’agit et je me décide à ouvrir les paupières. Je suis allongée, recouverte d’une fourrure douce et épaisse. Une vieille femme est à mon chevet, elle est toute ridée mais son sourire est bienveillant. Ses yeux noirs, légèrement bridés s’allument en me voyant revenir à moi. Elle se tourne vers un jeune homme aussi brun qu’elle et lui lance :
-« Elle est sauvée ! »
Puis, elle ramène son regard vers moi et se présente, « Je m’appelle Nyrèce et lui, là-bas, c’est mon fils, Sitor. C’est lui qui t’a trouvée tout à l’heure, avec ma fille. Elle n’est pas là pour l’instant, je te la présenterai plus tard. Pour le moment, je vais te donner un peu de bouillon, je suis sûre que tu as faim ! »
Je me présente à mon tour, « Gabrielle De Lethor » et je réponds qu’en effet, je me sens affamée et je fais honneur à ce qu’on me sert. J’en profite pour regarder autour de moi. Je ne comprends pas bien dans quelle sorte de construction nous sommes. La pièce est petite et circulaire, apparemment les murs sont faits de glace. Pourtant, il ne fait pas froid. Je suppose que la température douce qui règne ici est due aux quelques lampes à huile qui diffusent aussi un peu de lumière. Il n’y a pas de meuble, Je suis allongée sur une sorte de paillasse recouverte de peaux. Nyrèce est agenouillée près de moi, Sitor assis sur le sol, est un peu plus loin.
Je termine ce qui se trouve dans mon écuelle et je soupire de bien-être, Si Edmond était là…. Edmond ! Le souvenir de mon frère et de sa triste fin me frappe de plein fouet et je fonds en larmes. La vieille dame me regarde d’un air navré, j’ai l’impression qu’elle partage ma peine alors qu’elle n’en connaît même pas la raison. Je sanglote et je m’accroche à elle, elle me prend dans ses bras d’une manière très maternelle, sa compassion me fait du bien. Il s’écoule de longues minutes avant que je me calme, mais mes larmes finissent par se tarir. Je raconte alors mon histoire à Nyrèce. Elle m’écoute attentivement, une main sur la mienne, comme pour soulager mon chagrin.
Je finis par me calmer et me rallonge sur ma paillasse en soupirant. Nyrèce me sourit doucement et me dit que je dois me reposer. Elle m’embrasse sur le front en murmurant quelques paroles dans une langue que je ne comprends pas. Son fils s’approche et me fait un signe de tête, il me dit qu’il reviendra me voir. Puis ils sortent tous les deux et je me retrouve seule. Je suis persuadée que je ne vais pas pouvoir dormir, trop de choses sont arrivées aujourd’hui. Pourtant il ne faut pas plus de dix minutes avant que je ne sombre dans un sommeil sans rêve.
Je pense à la jeune fille, je n’arrive pas à fixer mon esprit sur autre chose. Je suis allée examiner mon kayak, vérifier qu’il était en bon état, qu’il n’y avait aucun accroc sur la peau dont il est fait. Je nourris et soigne les chiens, mais à aucun moment elle ne cesse d’occuper mes pensées. J’espère qu’elle va bien se remettre, mais je ne suis pas vraiment inquiète, j’ai confiance dans les talents de guérisseuse de ma mère. Sitor me rejoint, il me dit qu’elle s’est réveillée, ça me fait plaisir. Et puis il ajoute qu’il la trouve très jolie, qu’elle lui plait. Je fronce les sourcils et je rentre à l’igloo en soupirant.
Chapitre 2
Ils ont construit un igloo exprès pour moi. Dès que je me suis sentie mieux, Sitor et Nyrèce m’ont fait sortir pour m’amener à cette petite habitation de glace que quelques hommes du village viennent juste de bâtir. Ca m’ennuie un peu de rester seule, mais je me suis bien rendue compte que leur habitation était trop petite pour abriter une personne supplémentaire. J’installe la paillasse et les fourrures qu’ils m’ont données et je me prépare à passer ma première nuit dans un village inuit
Ce matin, à peine suis-je éveillée que Sitor vient prendre de mes nouvelles. Je lui souris, j’apprécie qu’il soit si attentif. Il semble un peu embarrassé, frotte ses mains sur son pantalon puis me propose de visiter le village en sa compagnie. Ce n’est pas grand, mais il me présentera tout le monde dit-il. J’accepte et me lève. Il me regarde d’un œi
