04 janvier 2010
Indiscrétions, épisode 13
INDISCRETIONS
Deuxième
Saison
Fanatic
and TNovan
[NDLT : les mots en français dans le texte
seront notés en italique]
Episode Treize : Des
réserves
Je suis en route vers Cuba.
Pas le Cuba de Fidel Castro, et
pas pour un reportage sur Elián Gonzales. Le monde n’a pas besoin d’une autre
histoire sur ce pauvre, pauvre petit garçon.
Hé non, je suis en route vers Cuba
au Nouveau Mexique.
Qui se trouve, selon la carte que
j’ai dépliée sur le tableau de bord, à cent trente kilomètres au nord et
légèrement à l’ouest d’Albuquerque. La Réserve Indienne Navajo de Coyote Lake
est à environ quinze kilomètres au sud de Cuba, et c’est le lieu de notre prochain
reportage.
Couvrant cinquante-six kilomètres
carrés, la réserve abrite environ soixante membres de la Nation Navajo, avec
cent autres personnes vivant à proximité à Cuba. La plupart de ceux-là ont
quitté la réserve pour le travail et les possibilités d’éducation pour leurs
enfants. Bien que Cuba ne soit pas une métropole bourdonnante d’activité, son
système économique est en meilleur état que celui de la réserve.
Et c’est pour cette raison même
que je m’y rends.
GeoTech est une des compagnies d’énergies
alternatives les plus grandes des Etats-Unis. Leur siège est à Denver et ils
sont présents à travers tout le Sud-ouest. Elle se concentre en priorité sur
l’énergie nucléaire et fait tourner plusieurs centrales du genre en Arizona, au
Nevada et en Utah. Les gens apprécient le coût relativement réduit de cette
énergie, pourtant personne ne veut des déchets qu’elle produit. On dirait que
personne n’est suffisamment désespéré pour accepter de stocker les barres usagées,
même en échange d’une large prime financière, à part la tribu de Coyote Lake.
Ce qui a conduit à des
dénonciations de racisme environnemental. Je suis ici pour essayer de clarifier
ce bazar et de voir le fond de l’histoire.
Kels me manque déjà.
Elle était insatiable samedi. Mon
dieu, je ne sais pas ce qu’il lui a pris. Quoi qu’il en soit, ça m’a plu.
Beaucoup. Il faut juste que je me souvienne de boire plus de liquides.
Oh, ne pense pas à ça, Harper. La
semaine va déjà être suffisamment longue telle que c’est. Je déteste être loin
d’elle et de nos bébés.
Nos bébés. Des jumeaux.
Ouah.
Deux de tout. Deux premiers
sourires. Deux premiers pas. Deux premiers mots. Deux premiers rendez-vous
amoureux. Et deux premiers baisers.
Oh, Seigneur, faites que je n’aie
pas deux filles. Je ne sais pas si mon pauvre cœur pourrait le supporter. Deux
garçons, ça serait plus mon domaine. Je pourrai les gérer. Je les comprends. Je
veux dire, franchement, qu’est-ce qu’il y a à comprendre ?
Mais bon, dans ce cas je ne pourrais
pas voir deux petites puces qui me rappelleraient Kels. Je veux une petite fille
aux cheveux blonds et aux yeux verts. Comme ça un jour une petite chanceuse –ou
un petit chanceux- ressentira pour elle ce que je ressens pour sa mère.
Au moins mon langage leur paiera
les études à tous les deux.
* * *
Le téléphone sonne dans mon
oreille. Je regarde la photo sur mon bureau. « Tu me manques, Tabloïde. Ce
n’est tout simplement pas la même chose de vomir sans toi. »
« Hill à l’appareil. »
Je me racle la gorge et prends une
profonde inspiration. « Beth, c’est Kels. »
« Tiens, bonjour
toi ! Je me demandais si tu allais finir par me donner un coup de
fil. »
« J’ai été tellement occupée.
Tu ne vas même pas le croire. » Ça c’est un euphémisme. J’ai la sensation
que ma chère amie va avoir une attaque en entendant la raison pour laquelle je
l’appelle. Je devine au ton de sa voix que ce n’est pas pour ce qu’elle pense.
« Si en fait, je peux le
croire. Je sais ce que c’est de s’installer dans un nouveau boulot. Le déménagement
depuis la côte ouest à dû être bien pénible. »
Je souris en pensant à quel point
ça aurait pu être moche si Harper n’avait pas été avec moi. Je ne crois pas que
j’aurais accepté la place si ça signifiait la quitter. « Non, c’était un
soulagement de quitter L.A. Ce boulot s’est présenté à un moment où j’en avais
vraiment besoin. »
« Je sais, chérie. Tout va
bien maintenant ? »
Je recule carrément le téléphone
et le fixe. Non, tout ne va pas ‘bien’ maintenant. On ne se remet d’un truc
pareil comme si c’était la grippe. Je replace le combiné à mon oreille en
prenant une profonde inspiration. « Je m’en sors. Ecoute j’ai besoin de
prendre un rendez-vous… »
« Certainement pas. Dis-moi
juste où tu veux que je t’emmène dîner. » Beth a-t-elle toujours été aussi
entreprenante ?
« Non, Beth, c’est un appel
professionnel. » Il n’y aura plus jamais d’appels personnels. « Il
faut que je modifie mon testament et que j’établisse de nouvelles
fiducies. »
Une légère pause surprise.
« On peut en parler en dînant. »
« Non. Non, Beth, on ne peut
pas en parler en dînant. Il s’est produit quelques sérieux changements dans ma
vie et, enfin, on ne va plus pouvoir se voir. »
Là, une pause nettement surprise.
« Hé bien, ça c’est du sérieux. »
« En fait, je vais me marier
et je suis enceinte. » Autant tout lui dire. Ça aidera à renforcer mes
arguments quand je lui dirai pourquoi on ne pourra plus se voir.
« Nom de dieu ! »
explose Beth. « Kelsey, bordel qu’est-ce qu’il… »
Je me demande comment elle se
débrouillerait avec un pot à gros mots. Pas aussi bien qu’Harper, je parie.
« Beth, ne crie pas. »
« Désolée. » Elle baisse
la voix d’un cran. « Merde, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Mariée ?
Enceinte ? A qui et pour quand ? »
« Harper Kingsley et le 14
décembre. »
« Harper Kingsley ? La
Harper Kingsley dont tu ne voulais même pas prononcer le nom ? Merde,
Kelsey, la dernière fois que je t’ai vue… »
« Ouais, » je
l’interromps. Je ne veux pas entendre parler de mon passé. Il est trop
douloureux. Je veux me concentrer sur le futur. Mon futur avec Harper.
« Je sais mais les choses changent. Je suis amoureuse, Beth. Sois heureuse
pour moi. »
« Je le suis, chérie. »
Beth inspire profondément et je l’entends qui brasse des papiers sur son
bureau. « Je suis un peu choquée. Tu sais, je ne t’ai jamais vue te ranger
avec qui que ce soit. Et je ne t’ai certainement jamais imaginée avoir des
enfants. » Elle se racle la gorge et je sais qu’elle se prépare à dire
quelque chose de délicat. Mais je connais Beth. Elle va le dire quand même. On
ne s’est jamais retenu sur grand-chose l’une avec l’autre. « Que s’est-il
passé ? Est-ce que tu es tombée enceinte quand ce type… »
« Fais le calcul, Beth. Si
c’est prévu pour décembre, ça ne s’est pas passé avant mars. Donc je n’ai pas
été violée. » Grâce au ciel pour ça. « C’était une grossesse planifiée. »
« Bon, bien. D’accord,
maintenant que mon choc initial s’est dissipé, pourquoi est-ce qu’on n’irait
pas dîner ? En amies, » ajoute-t-elle rapidement. « Et on pourra
parler de ces modifications que tu veux faire. »
L’idée de sortir au restaurant
avec Beth ne m’enthousiasme pas. Je ne veux pas risquer que quelqu’un nous voit
et qu’Harper reçoive un rapport erroné de la situation. Pas qu’Harper ne me
fasse pas confiance, mais pourquoi lui donner une raison de tester cette
confiance ?
« Humm, je suis réellement
submergée de boulot en ce moment. Je suis très occupée par l’émission. Harper
et moi commençons un nouveau reportage et je dois faire beaucoup de recherches
en ce moment. »
« Je pourrais venir chez
toi, » propose Beth.
Oh non ! Pas question que je
la laisse venir chez nous si Harper n’est pas là. « Tu sais quoi, c’est
plus facile si on se retrouve au bureau. »
« Très bien. C’est bon demain
vers quatorze heure ? »
« Ça marche. »
« A demain alors. » Je
raccroche le combiné. Je repose mes bras et ma tête sur le bureau, en regardant
la photo avec Harper. « C’est fou ce que tu me manques. Pourquoi tu ne
m’appelles pas ? Je mettrai même le téléphone sur mon ventre pour que tu
puisses parler aux bébés. »
* * *
Je m’extrais de la voiture et
m’étire les jambes. Faire huit heures de vol pour Albuquerque –trois heures et
demie pour Dallas, une et demie pour Albuquerque, une heure d’escale et deux de
changement d’horaire- et conduire une heure de plus ne leur a pas fait du bien.
Même en Première Classe on sent la fatigue du trajet. Je me promène quelques
minutes et prend une grande bouffée d’air du Nouveau Mexique. Il sent le frais,
contrairement à celui de ma nouvelle ville d’adoption, avec plus qu’un soupçon
de senteur de pin. On trouve beaucoup d’arbres à feuillage persistant dans le
coin, ça me surprend. Je m’étais toujours imaginé le Nouveau Mexique comme un
désert. Considérant que je me trouve sur une hauteur à plus de deux milles
mètres d’altitude et que je suis entourée de Forêts Nationales, je suppose que
je m’étais gourée.
J’approche un petit bâtiment sur
le bord de la route. On peut lire ‘Centre Culturel Navajo’ sur la façade et
c’est mon point d’entrée dans la réserve. Une jeune femme m’attend sur le
porche, je présume que c’est Cora
Bingil, la porte-parole de la tribu, avec qui j’ai parlé durant le vol jusqu’ici.
Elle s’écarte de la rambarde contre laquelle elle s’appuyait et passe les mains
sur son jean. Elle fait à peu près la taille de Kelsey, avec une carrure moins
fine, pas lourde mais simplement solide. Elle a coiffé ses longs cheveux noirs
en une simple natte dans le dos et porte un blue jean, une chemise en flanelle
et une veste en cuir. Elle me fait un large sourire et me tend la main.
« Harper Kingsley ? »
Je prends sa main. Sa poignée est
ferme et vigoureuse. Elle, je l’aime bien. Rien de pire qu’une poignée de main
de poisson mort, surtout venant d’une femme. « C’est exact. C’est un
plaisir de vous rencontrer, Ms Bingil. »
Elle rit d’une voix basse.
« C’est bien trop formel pour moi. Je m’appelle Cora. Bienvenue chez nous.
J’espère que vous n’avez pas eu de difficultés à nous trouver. »
« Pas du tout. Vos indications
étaient très faciles à suivre. J’apprécie beaucoup votre bonne volonté à me
rencontrer. » Je ne l’ai appelée que dimanche après-midi, vu que Kels m’a
gardée occupée samedi. Toute la journée.
« Vous rencontrer ? Mais
nous voulons que vous viviez ici Harper. Nous voulons bien de toute personne
qui désire se renseigner et raconter notre point de vue sur l’histoire. »
Je hoche la tête. « C’est
pour ça que je suis là. Je veux tout savoir de ce qui se passe sur ce problème
de stockage. »
Elle fait un geste vers le ciel.
« Le soleil va bientôt se coucher. Voulez-vous faire une visite rapide
pendant que je vous explique le contexte ? »
« Bonne idée. Vous voulez
prendre ma voiture ? »
Cora secoue la tête. « Non.
Je parie que la mienne a de meilleurs amortisseurs. Ou du moins des
amortisseurs habitués à la région. » Elle pointe le parking derrière le bâtiment.
« Vous pouvez vous garer là. »
Merde. Je déteste quand c’est pas
moi qui conduis.
* * *
Le pick-up de Cora est une Ford 83
cabossée recouverte de plus de poussière que de peinture. Elle n’a pas l’air de
s’en soucier, mais moi je parie que mon jean noir sera devenu marron le temps
que je ressorte. Ça doit être parce que le désert a migré dans sa voiture, c’est
pour ça qu’on n’en voit pas dehors.
Le moteur s’allume dans un
grondement et on avance sur une route pavée vers le cœur de la réserve.
« Notre réserve est le foyer de soixante Navajo qui représentent six
clans ; environ cent membres de notre nation vivent dans les
alentours. »
« Des clans ? » je
répète après elle.
« Les Dineh sont organisés en
clans fondés sur les quatre clans d’origine nés de Femme Changeante. » En
voyant mon expression perdue, elle se reprend. « Entre nous nous ne nous
appelons pas Navajo. Nous sommes simplement les Dineh, le peuple. Les clans
sont un des aspects les plus importants de la vie de notre nation. On nous
enseigne que Femme Changeante pensait qu’il devrait y avoir plus de peuples
dans le monde, alors elle a frotté un peu de la peau de ses seins, de son dos
et de sous ses deux bras. De chaque frottement est né l’un de nos premiers
quatre clans. Aujourd’hui il y a plus de quatre-vingts clans dans notre Nation.
Ils nous aident à nous identifier les uns les autres et à maintenir des
relations étroites. »
« A quel clan appartenez-vous ? »
« Je précise que dans la
Nation Navajo le lignage est matriarcal, proche de celui du peuple Juif, je
crois. Donc, le nom du clan que je transmets est celui de ma mère, mais il est
dit que je suis née dans le clan de mon père. Donc, je suis du clan Bít’ahnii,
ce qui signifie le Peuple Aux Bras Croisés, et je suis née pour le clan Tótsóhnii
– ou clan de la Grande Eau. »
« Intéressant. » Je me
rappelle que les votes étaient divisés entre ceux qui vivent dans la réserve et
ceux qui vivent dans la ville proche. « Est-ce que ceux de ton
clan, » je lutte pour me souvenir de comment elle l’a prononcé, « les
Bítalani, sont opposés au stockage des déchets ? »
Elle sourit. « Très bien pour
une non-Dineh. C’est Bít’ahnii. Et oui, ma famille est contre cette profanation. »
« Est-ce que les clans sont
divisés sur le sujet ? Est-ce que ça fait partie du problème ? »
« Malheureusement oui, »
soupire Cora. « Ça fait ressortir beaucoup de vieilles rancœurs, et
parfois je m’inquiète de ce qui va se passer. »
« Vous pensez qu’il va y a
avoir des violences ? »
« Des violences perpétrées contre
nos esprits. Mais pas, je pense, contre nos corps. » Nous dépassons plusieurs
maisons croulantes tandis que nous poursuivons notre route. Cora doit
s’apercevoir que je les regarde parce qu’elle m’offre une explication.
« Ce sont des hogans, nos foyers traditionnels. »
« Vous n’avez pas de tornades
par ici, non ? »
« Non, pourquoi vous– »
elle se reprend. « Vous vous demandez pourquoi elles tombent en ruines.
Celles-là ont été abandonnées par leurs familles, très certainement parce que
quelqu’un y est mort. Les Dineh ne vivent pas dans un foyer touché par la mort
de cette manière. Quand un membre de notre Nation meurt, ses possessions
personnelles sont brûlées. S’il meurt dans la maison, on abandonne la maison au
délabrement. »
« Alors où meurent vos
gens ? »
Cora sourit avec indulgence.
« A l’hôpital. Exactement comme les vôtres. »
Je secoue la tête. « Désolée.
Si j’ai dit un truc débile c’était involontaire. Ça m’arrive de temps en
temps. » je soupire. « Du moins, c’est ce que me dit ma future
femme. »
* * *
J’ai dit à Brian que j’attendais
mon avocate, il ne perd donc pas de temps pour faire entrer Beth à son arrivée.
Il referme ma porte derrière elle. Je sais que nous ne serons pas interrompues
maintenant : il a ce regard-là sur le visage. Il se débrouille toujours
pour savoir ce qui est vraiment important pour moi.
Beth laisse tomber son manteau et
son porte-document sur le canapé avant de se retourner et de me faire face, les
mains sur les hanches. « Maintenant jeune demoiselle, viens par ici me
dire bonjour. »
Je me lève de derrière mon bureau
et vais la serrer dans mes bras. Nous sommes amies depuis trop longtemps pour
que ça change. Quand on se sépare, nous nous asseyons sur le canapé et nous
mettons à l’aise. Enfin, pas trop à l’aise. On est assise aux bouts opposés et
je place délibérément un des coussins entre nous. Juste un petit obstacle. Un
rappel amical qu’il ne s’agit que d’une visite amicale.
On frappe à ma porte et Brian
entre avec un plateau. Je le remercie d’un hochement de tête tandis qu’il pose
le café et mon jus de fruit.
« Besoin de rien d’autre,
boss ? »
« Non, merci. Si tu pouvais
juste… »
Il lève une main impérieuse, avec
l’air d’une des Supremes sur le point de clamer ‘Stop In The Name Of Love’
[‘Arrête Au Nom De l’Amour’], et je
me réfrène pour ne pas éclater de rire en l’imaginant en robe à paillettes
moulante. « Je retiens tous les appels à moins que ce ne soit l’Et…
Harper. » Il fait une grimace bête d’avoir presque laissé glisser le
surnom. « J’ai libéré tout ton agenda pour le reste de la journée. »
Il sourit à Beth et nous laisse seules.
« Ouah ! Il est bon. »
dit Beth en regardant la porte se fermer. Elle, mieux que quiconque, connaît la
valeur d’un bon assistant. Elle en a enchainé des millions.
« Il est à moi. Bas les
pattes ! » je plaisante, en lui versant une tasse de café.
« C’est ce qu’on
verra, » dit-elle d’un ton faussement menaçant. Beth tire son
porte-document sur ses genoux et en sort un dossier. « Alors, qu’est-ce
qu’on fait ? »
« Pour faire simple, il faut
que je réécrive mon testament et que j’établisse des fiducies pour les
enfants. »
« ‘Les’ ? Kelsey, tu
prévois d’en avoir combien ? »
Je ris légèrement. « J’avais
espéré en avoir au moins deux avant que ça ne devienne difficile. Mais on a eu
de la chance et j’ai des jumeaux. »
Elle ouvre grand la bouche.
« Quand tu fais quelque chose, tu ne t’arrêtes pas à mi-chemin,
toi. »
« Mais ça tu l’as toujours su
Beth. » Je prends une gorgée de mon jus en essayant de cacher mon sourire
derrière mon verre. Pas de doute, je ne me suis pas arrêtée en cours de route
avec elle à l’université. Mon dieu, j’ai l’impression que c’était il y a une
éternité.
« C’est vrai. » Elle
soupire un peu. « Bon, seigneur, que je comprenne bien la
situation. » Elle prend une inspiration pour s’éclaircir les idées.
« Je suppose que tu vas retirer Erik de ton testament en tant qu’unique
héritier. »
Je hoche la tête, la gorge soudain
nouée. Je donnerais n’importe quoi pour l’avoir encore avec moi, encore en
bonne santé, encore heureux. Est-ce qu’un jour ça ne fera plus mal de penser à
lui ? Enfin, je parviens à dire, « Tu as tous les papiers de sa
succession, je suppose. »
Elle acquiesce et sort un autre
dossier. « Il t’a laissée la majeure partie de tout. Il y avait une
dotation de vingt milles dollars à une fondation pour le SIDA et un héritage de
vingt milles dollars à son cousin Patrick. »
« Demande à mon comptable de
signer un chèque à Patrick pour le reste. Il en a besoin et moi certainement
pas. Tout ce que je veux ce sont les photos, les vidéos et ses posters de
films. » Je refoule mes larmes. « Même des mauvais. » J’aimerais
qu’il y en ait eu plus de ceux-là aussi. « Fais-lui également envoyer une
donation du même montant à la fondation, de ma part en mémoire d’Erik. »
Elle écrit une note. « C’est
fait. Quoi d’autre ? »
« C’est très simple, en fait.
Harper est mon héritière. Je lui laisse tout, sauf les fiducies établies pour
les enfants, et je veux qu’elle soit mon exécutrice testamentaire. Je veux
aussi qu’elle ait ma procuration complète. Nous avons déjà établis une
procuration de soins pendant que j’étais à l’hôpital en Californie, mais s’il
faut qu’elle soit renouvelée j’aimerais que tu t’en occupes aussi. Alors, les fiducies
devront être établies… »
« Ho là ! » Beth
tend la main et m’agrippe l’avant-bras, me coupant dans mon élan. « Kels,
tu ne peux pas donner comme ça la pleine procuration à Harper. »
Je m’arrête entre deux
respirations. « Pardon ? »
« Il faut que ce soit limité
et ça ne devrait pas inclure quoi que ce soit de financier. Tu peux mettre en
place un compte joint pour les dépenses ménagères sans trop de problèmes.
Autrement elle pourrait te nettoyer si votre relation commence à se détériorer. »
« Ça ne se produira
pas. »
« Je sais que c’est ce que tu
espères, et là maintenant… »
« Ça ne se produira
pas. » je répète, plus fort et plus vigoureusement, pour essayer de clore
le sujet.
« Kelsey, tu vaux une petite
fortune. »
« Beth, je veux qu’il n’y ait
aucune limites à ce à quoi Harper peut accéder. Elle a ma confiance absolue. Je
refuse qu’on lui dise le contraire de quelque manière que ce soit. »
Beth réarrange ses papiers
plusieurs fois. Elle est clairement ennuyée là. « Laisse-moi travailler
avec le comptable pour organiser l’aspect financier, histoire que ça ne me
tienne pas éveillée la nuit. »
C’est moi qui suis ennuyée maintenant.
« Moi ça ne m’empêche pas de dormir. Je ne vois absolument pas pourquoi ça
te gêne. »
« C’est quand la dernière
fois que tu as pris deux minutes pour jeter un œil à tes bilans
financiers ? Par pure curiosité, est-ce que tu lis même les rapports que
je t’envois chaque trimestre ? »
Je baisse la tête, embarrassée.
« Je ne sais pas. Il y a un an, un an et demi peut-être. »
« Seigneur ! » gémit-elle
en laissant tomber sa tête. « Tu as toujours été si foutument négligente
dès qu’il s’agit d’argent. »
Après deux heures passées à
l’écouter grogner et grommeler, je réussis finalement à rendre très claire
toutes mes demandes. Elle part avec le numéro de Robie pour qu’elle puisse
s’entretenir avec lui et aligner tous mes papiers personnels avec ceux
d’Harper. Je lui ai aussi dit que je voulais commencer les procédures
d’adoption pour Harper et les bébés aussi tôt que possible après leur naissance.
Nous serons une famille. Dans tous les sens du terme.
Mon unique concession, c’est
qu’elle aura le droit de protéger les fonds que mon père a placé pour moi quand
je suis née. Des fonds auxquels je n’ai jamais touché. Je ne voulais pas de son
argent en grandissant et je n’envisage pas de le vouloir dans le futur. Alors
elle peut protéger ce machin autant qu’elle veut. Ça m’est bien égal. En plus,
Harper voudrait que ça aille aux enfants de toute façon.
* * *
« Voici le site, »
annonce Cora en balayant d’un geste de la main une large étendue de terre
plate.
Après avoir franchi une montée, on
est descendues de plusieurs centaines de mètres de l’élévation pour arriver à
cet endroit. Ce n’est pas le désert, mais certainement pas non plus les terres boisées
qu’on vient de traverser pour venir ici. On voit une étendue de terrain plate
dénuée d’arbres, parsemée d’équipement lourd : les fondations du complexe
de stockage ont déjà commencé.
« En 1990, le Bureau des
Déchets Nucléaires a fait des démarches auprès des différentes nations, pour
essayer d’en trouver une qui se porte volontaire pour stocker temporairement du
combustible nucléaire usagé. La plupart ont été suffisamment sages pour ignorer
ces approches. Bill Yates, le président de notre tribu, a soumis une
candidature, et lui et les membres du conseil de son côté ont commencé à
rassembler des informations. Lorsque le gouvernement fédéral nous a donné une
subvention de cent milles dollars pour rassembler encore plus de données, tout
d’un coup Bill a eu beaucoup plus de partisans. Et ses partisans avaient des objets
tout neuf chez eux. »
Je hoche la tête. « L’argent
a cet effet là. »
« Nous ne croyons pas en la
sureté du site. L’expertise géologique qui a été menée a révélé plusieurs
failles tectoniques qui passent en travers. Et nous ne sommes qu’à vingt-cinq
kilomètres du Rift de la Vallée
« Est-ce que je pourrais
rencontrer Dana ? Il va falloir qu’on l’interviewe pour notre
reportage. »
« Bien sûr. Elle n’habite pas
loin, à Los Alamos. »
Je me claque mentalement le front.
« C’est tout près d’ici non ? » Bon Dieu, pas étonnant qu’ils
s’inquiètent de l’empoisonnement radioactif. Le foutu âge nucléaire a commencé
dans leur jardin. [NDLT : c’est dans le Laboratoire
National de Los Alamos que s’est déroulé le Projet Manhattan, lancé en 1942
pour réaliser la première bombe atomique de l’Histoire ; la première a été
testée dans le désert, les deux suivantes ont fini sur le Japon]
* * *
Cora était sérieuse quand elle a
dit vouloir que j’habite dans la réserve. Vu mon état de fatigue et l’heure
tardive, j’ai accepté. Elle et sa famille vivent dans une petite maison pas
loin de la grande route. Son mari, Johnny, est un grand type mince qui porte
plus de pierres Turquoises que je n’en ai jamais vues sur un être humain avant.
Elles sont toutes enchâssées dans de l’argent et très soigneusement taillées.
Ils ont deux enfants, des garçons aux cheveux si sombres qu’ils brillent
au-dessus de leurs têtes, et qui sont tous les deux polis et bien élevés.
L’aîné me montre la chambre d’amis, qui est leur chambre à eux, je m’en rends
compte en entrant. Je ramasse une carte Pokémon. « C’est lequel
celui-là ? »
Il y jette un bref coup d’œil puis
me regarde comme si j’étais une demeurée. « C’est Mewtwo. Juste une des
cartes les plus dures à trouver. »
Je suis tellement contente que
Clark et Christian aient l’air de se ficher de cette nouvelle lubie.
« Alors tu as de la chance de l’avoir, hein ? »
Il hausse les épaules et m’ôte la
carte des mains. « Je suppose. Tu joues ? »
Je secoue tristement la tête.
« Non. J’ai même pas vu les films. »
« Il y en aura
d’autres. »
Pourquoi est-ce que ça me rappelle
cette réplique de Poltergeist II, ‘ils sont de retour’ ? « C’est bien
vrai. Merci de me laisser utiliser votre chambre cette nuit. »
« De rien. Bonne nuit. »
Et lui et Mewtwo s’en vont.
Je sors mon téléphone portable de
mon sac. Allez, faites qu’il y ait du réseau dans ce trou. Je tape le raccourci
automatique pour la maison et appuie sur envoyer. On dirait que ça passe. Bon
signe. Et rien à foutre des frais d’itinérance. Langston les paiera. Je tape le
numéro de la maison et soupire en entendant sa voix. « Hello chér’, »
je chuchote. Je regarde ma montre. Il est presque vingt-deux heures pour elle.
« Je t’aime et tu me
manques, » dit Kels en guise de réponse.
Je croise les mains sur le ventre
et m’étire sur le lit. « Quoi ? Même pas un bonjour ? » je
plaisante gentiment. C’est une merveilleuse manière d’entrer en matière, si on
veut mon avis.
« Non, pas de bonjour. »
plaisante-t-elle en retour. « Je savais que ce serait toi. Personne
d’autre ne m’appellerait à cette heure. »
C’est vrai. « Eh ben, tu me
manques méchamment. J’ai une douloureuse
envie, comme dirait ma Mama. Ça devient de pire en pire chaque fois que je
suis obligée de te quitter. » Qui aurait pu croire que j’éprouverais ça
pour quelqu’un ? Certainement pas moi. Je m’imagine Kels juchée sur notre
lit, ses cheveux blonds légèrement ébouriffés, ses yeux verts un ton plus
sombre dans la pénombre. J’aimerais y être, là tout de suite. « Comment tu
te sens ? »
« Enceinte. Notre rituel
matinal me manque. Ce n’est pas la même chose sans toi. »
Je ris avec elle. « C’est le
seul truc qui ne m’a pas manqué ce matin. »
« Alors c’est comme ça que tu
es, hein ? Je t’envoie sur les routes et comme par hasard tu oublies de
vomir ta part du marché ? Tss… » Elle se tait un instant et je
l’entends rouler sur le lit. « Je crois bien que ça va se voir tôt,
Tabloïde. T’es sûre que tu m’aimeras toujours quand je serai
grosse ? »
Hmm. Elle l’a dit avec un rire,
mais j’ai comme l’impression que ce n’était pas une plaisanterie. Voyons si je
peux régler ça du premier coup. « Je trouve que tu es la femme la plus
incroyablement désirable sur la face du monde, Gourou. Et, tu l’es d’autant
plus que tu es enceinte de nos bébés. J’ai hâte de te voir grandir avec eux,
parce que ça veut dire qu’ils vont bien, qu’ils sont en bonne santé et qu’ils
font partie de toi. Mince, je me disais à quel point j’aimerais être à la maison
avec toi pour qu’on se fasse une répétition de samedi. »
« Hmm… »
ronronne-t-elle, envoyant un frisson remonter le long de mon dos mais descendre
vers d’autres parties. « Samedi était pour le moins stimulant. J’espère
que ça t’a plu. Je voulais te garder satisfaite jusqu’à ce que je te rejoigne,
où que tu sois en ce moment. Où es-tu d’ailleurs ? Et pourquoi tu
chuchotes ? »
« Je chuchote parce que sinon
Pikachu pourrait m’entendre. Et je suis dans le quartier général de Sacha, je
crois. »
« C’est clair comme de la
boue, ma chérie. Merci. »
« Désolée. Je suis dans la
réserve chez Cora et sa famille. Ses fils sont accros aux Pokémons et je dors
dans leur chambre. C’est pour ça que je chuchote. » Quand même, le silence
de Cora tout à l’heure quand j’ai mentionné ‘ma future femme’ m’a laissé un peu
perplexe. Je ne sais pas si c’était un silence choqué ou une simple
acceptation. Mais bon, je suis sûre que je finirai bien par le découvrir.
Maintenant, retour aux sujets qui comptent. « Comment vont les
jumeaux ? »
Un autre rire de gorge.
« Pour l’instant je ne les entends pas se plaindre du logement. Ils m’ont
l’air très satisfaits. Mais je crois que tes petites discussions avec eux leur
manquent. »
Moi aussi je serai contente du
logement si j’y étais. Eh, j’aime déjà visiter le plus souvent possible. Ne
pense pas à ça, Harper. Enfin, je veux dire, penses-y. Mais pas maintenant.
Pourquoi se frustrer ? « Passe-les-moi alors. »
« D’accord. Tu as une minute,
Tabloïde. Je chronomètre. »
Je l’entends déplacer le téléphone,
et le poser sur son ventre, je suppose. « Salut, les Bébés Gourous. C’est
Mama. Je veux que vous sachiez à quel point vous me manquez tout les deux ici.
Je serais à la maison avec vous si je pouvais. Alors, je veux que vous soyez tous
les deux bien sages pendant que je ne suis pas là. Soyez gentils avec votre
Maman. Ne la faites pas vomir tout le temps. Et laissez-la se reposer un peu,
ok ? On va avoir besoin de tout le sommeil qu’on peut accumuler avant que
vous n’arriviez. On vous aime. Ça je veux que vous ne l’oubliiez jamais. »
Je l’entends reprendre le
téléphone. « Tu leur as dit d’être sage ? » demande Kels.
« En premier. »
« C’est bien. Alors, quand
est-ce que tu me fais sortir ? » [NDLT :
‘coming out’ dans le texte]
« Du placard ? Chérie,
pour moi tu es déjà sortie. » Hétéro, mon cul, fait écho dans mon esprit.
J’ai l’impression que c’était il y a une éternité que cette pensée m’a
traversée l’esprit. « Mais si tu veux dire sortir pour venir ici,
probablement d’ici quelques jours. »
Elle grogne. « Tu es
tellement prévisible, Tabloïde. Une chance que je t’aime. »
« Plus qu’une chance, Gourou,
c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. » Amen !
« Maintenant, toi, ma superbe fiancée enceinte, tu as besoin de te
reposer. Je t’appellerai demain pour te
dire comment ça se passe par ici. Sois gentille avec les autres enfants au
boulot demain, d’acc’ ? Sauf avec Bruce. Tu as mon autorisation pour lui
mettre un coup de pied dans les boules. Ah, merde, je te dois un dollar pour
ça ? »
« Non, pas pour ‘boules’.
Mais oui pour l’autre mot. »
« On peut rien te cacher. »
« Rien du tout et n’essaie
même pas. »
Aucun risque, bébé. T’inquiète pas
pour ça. « Bonne nuit et fais de beaux rêves. »
« Bonne nuit mon cœur. Tu
nous manques et on pense à toi. Fais attention à toi. »
On s’attarde toutes les deux au
téléphone, même si on s’est déjà dit au revoir. Enfin, à contrecœur, j’appuis
sur le bouton ‘raccrocher’, surtout pour que Kels dorme un peu ce soir. S’il
n’en tenait qu’à moi, je dormirais avec le foutu téléphone ouvert rien que pour
pouvoir l’entendre respirer toute la nuit.
Langston aurait une attaque en
voyant la facture.
Tiens, c’est presque suffisamment
tentant pour essayer.
* * *
Le matin nous trouve réunies, Cora
et moi, avec le reste des représentants tribaux qui sont contre le complexe de
stockage nucléaire. Le site est à quelques kilomètres seulement de leurs
terres, et l’ambiance dans la salle est tendue.
Jason Shorthill, un homme âgé dont
les cheveux sont parfaitement dénués de gris, agrippe avec force sa tasse de
café. Il est furieux, et la veine à sa tempe bat en rythme avec ses émotions.
« Tout ça c’est un manque de respect. Le gouvernement fédéral n’a jamais
respecté le peuple de ces terres. Chaque traité a été rompu, chaque acte de
confiance a été violé. Ils ont pris nos terres, tué notre peuple, ils nous ont
enfermés dans ces réserves et utilisé nos hommes pour extraire des minéraux
toxiques qui en ont tué des millions d’autres, et maintenant ils veulent
enterrer ce poison sur notre sol sacré. »
« Ils ne ‘veulent’ pas juste,
ils le font. » rectifie Cora. « Ils ont une autorisation
signée. »
« Une autorisation signée
avec des gens qui ne sont plus des nôtres. Ils font preuve du plus grand manque
de respect. Ils n’ont aucun principe. Tu sais où ils ont voté pour mettre les
conteneurs de stockage ? A l’est de notre cimetière. A l’est ! Chaque
matin le soleil se lève sur les esprits de nos ancêtres à travers un brouillard
empoisonné. »
Martin Deggs hausse les épaules.
« Les jeunes sont souvent ainsi. »
« Bill n’est plus
jeune. » rétorque Cora.
« Mais la majorité de son
clan l’est. Le véritable problème avec ce complexe c’est qu’il n’est pas
temporaire. L’accord prévoit que ce n’est que pour vingt-cinq ans, mais je
pense bien que quand le terme s’achèvera Geo Tech et/où le gouvernement
trouvera une raison pour qu’on n’enlève pas les barres. Aucune compagnie
n’abandonnera un investissement de cent vingt-cinq millions de dollars. »
« Ils évoqueront la sécurité
publique ou une connerie dans ce genre, » acquiesce Jason en avalant une
autre gorgée de café. « Bien entendu notre sécurité ne vaut rien pour eux.
Empoisonner les Navajo, tous nous tuer. C’est de la vieille histoire. Combien
de nos hommes avons-nous perdu dans les années quarante ? Mon clan a perdu
presque une génération entière. Ils se sont servis de nous comme des canaris
humains dans des mines sans ventilation, ils ont pourri les poumons de nos hommes.
Ils n’avaient pas de souci de sécurité à l’époque, bordel que non ! »
Je gribouille quelques notes pour suivre
l’histoire des Navajo. Cette maltraitance continuelle du peuple d’origine de
notre pays est écœurante. Je pourrais peut-être déplacer la fixation de Mama
sur le Comité pour les Mariages du Même Sexe vers les Droits des Indiens
d’Amérique. Impossible qu’ils trouvent un meilleur défenseur. « L’accord,
c’est que la tribu stockera quatre milles fûts de barres nucléaires usagées
pendant vingt-cinq ans, c’est ça ? Quel est le montant de la compensation
que la tribu recevra, en dehors des emplois créés ? »
« Deux-cents cinquante
millions. »
« Seigneur, » je lâche
avant de pouvoir me retenir. Pas étonnant que la majorité de la tribu ait donné
son accord. Plus d’un tiers des Indiens vivent dans la pauvreté, comparé à dix
pour cents pour le reste de la population américaine. Comment deux cents
personnes sans ressources pourraient refuser un revenu de dix millions de
dollars par an ? Tout ce qu’ils ont à faire c’est accepter de mourir
pour le fric.
* * *
Je me rends en voiture à Santa Fe.
J’ai passé un coup de téléphone à Karen Landers, une sénatrice d’état du
Nouveau Mexique, et elle est d’accord pour me rencontrer. Elle travaille avec
Cora pour essayer d’empêcher Geo Tech de s’installer sur les terres de la
réserve.
Santa Fe est une belle ville, dominée
par une architecture de style Indien Pueblo et espagnol. Je me rappelle avoir
lu dans l’avion que tous les bâtiments du centre-ville devaient être conçus
comme ça. La législature d’état occupe une place proéminente dans la cité, dans
un bâtiment rond qui abrite le gouverneur, le lieutenant gouverneur, le
secrétaire d’état, le sénat et la chambre des représentants, ainsi qu’une
galerie d’art assez impressionnante.
Je suis en train d’étudier un
tapis Navajo accroché dans la galerie, quand une petite femme aux cheveux
bouclés s’approche de moi. « Harper Kingsley ? »
« Sénatrice Landers, merci de
me recevoir. »
« Je suis très heureuse
d’attirer l’attention des médias sur cette situation à la réserve Navajo de
Coyote Lake. » Elle indique le tapis que je regardais. « C’est
ironique. Nous honorons l’artiste mais sommes prêts à détruire son mode de vie.
La femme qui a tissé ce tapis s’appelle Agueda Martinez. Elle a cent-un ans, un
trésor vivant. Venez avec moi, mon bureau est au quatrième étage."
Une fois installées dans son
bureau, elle me fournit une feuille de résumé sur la législation qu’elle a
récemment présenté. « Le Pays de l’Enchantement est la devise de notre
état. Le gouverneur et moi-même, ainsi que quelques autres de mes collègues
législateurs, nous y croyons réellement. Aucun autre état ne peut
s’enorgueillir de la diversité du nôtre. On ne va pas laisser une compagnie qui
n’est même pas du Nouveau Mexique mettre cette diversité en danger d’une
quelconque manière. Donc, dans l’esprit de bureaucratie et de tactiques de
délais cher au gouvernement, j’ai proposé un budget pour créer un groupe
d’action multi-agences chargé de réexaminer le permis accordé pour le complexe
de stockage. »
Je ris en voyant son petit sourire
satisfait. « Si tu ne peux pas battre le système, infiltre-le… »
« Exactement. Le Nouveau
Mexique ne veut pas et n’a pas besoin de recevoir des déchets nucléaires. Nous
avons Los Alamos, c’est tout ce qu’on peut gérer, croyez-moi. En plus du groupe
d’action, j’ai aussi adressé une requête à la Commission de Régulation
Nucléaire pour qu’elle intervienne et refuse la demande de Geo Tech. Le
gouverneur a promis de s’opposer à tous les permis nécessaires pour le
complexe, mais ça dépend encore d’un vote de la chambre. Et le Département de
l’Intérieur pour l’état est sur le point d’annoncer qu’ils devront préparer un
communiqué sur l’impact environnemental de leur projet pour pouvoir le
poursuivre. »
« Cela vous préoccupe-t-il
d’utiliser le gouvernement de cette manière ? »
Elle se rendosse et mâchonne la
branche de ses lunettes. « Je pourrais dire que la fin justifie les moyens, je
suppose. Mais comme le gouvernement entube les Indiens d’Amérique depuis des
années, je me dis qu’on peut bien l’utiliser pour leur bénéfice cette fois-ci.
Vous n’êtes pas d’accord ? »
« Je n’ai jamais été très
traditionnaliste moi-même, Sénatrice. »
* * *
J’enlève son collier à Kam et
l’accroche par la boucle à la porte. Mon copain poilu va droit à son bol d’eau.
On s’est bien amusé en se promenant dans Central Park. Kam est devenu
tout-à-fait populaire en peu de temps. Toute cette culture autour du chien
qu’ils ont à New York me surprend encore. Au parc je ne suis pas Kelsey, je
suis la maman de Kam. Je ne connais aucun des autres propriétaires de chiens
non plus. Ils sont la maman de Sparky ou le papa de Val ou la tante de MacD.
Quels sont leur véritables noms, je n’en ai aucune idée. On parle des régimes
de nos chéris, de leurs promenades ou de leurs jouets à mordre préférés. C’est
absolument thérapeutique. Je crois que j’aime ça autant que Kam.
Je regarde ma montre et me
précipite comme une folle vers le téléphone, en espérant décrocher avant que le
répondeur ne s’enclenche. Il est trop tôt pour que ce soit Harper qui appelle,
mais je peux quand même espérer.
« Allô ? »
« Bonjour, ma petite. » Sa voix est la
dernière à laquelle je m’attendais, mais elle me fait plaisir quand même.
« Mama ! Comment ça va ? » Je m’assois
sur le sofa et me débarrasse de mes tennis.
Un soupir dramatique répond à
cette question. « Je suis troublée. »
« Comment ça ? » Ça
devrait être intéressant. Je n’imagine pas sur quoi Cecile Kingsley pourrait
bien être troublée.
Un autre soupir, moins dramatique,
mais quand même là. « Ma fille t’a-t-elle mentionnée un mariage
récemment ? »
Je ris légèrement. « Eh bien,
elle en a parlé quand elle a fait sa demande. » Oh Seigneur, Harper, je
voudrais que tu sois là pour gérer cet appel.
« Et quoi que ce soit après
ça ? » persiste Mama, tel un chien sur son os.
En parlant de ça, j’entends un
grand bruit de mastication près du canapé. Je baisse les yeux pour voir Kam
mâchouillant l’os en cuir que Brian lui a rapporté de chez Doug. Un succès
général, en fait, cette commission. Mais retournons à ma vie amoureuse et pas
celle de Brian. « Nous n’avons pas beaucoup eu l’occasion d’en parler.
Quand nous sommes rentrées à New York on nous a lancées sur un autre reportage.
Ça nous a un peu occupées. »
« Donc ce que tu essaies de
me dire, c’est non. »
« Mama, on a eu beaucoup de
choses à faire. »
Je l’entends à peine grommeler
quelque chose dans un français acide. J’éloigne le combiné et fixe un instant
le téléphone. Je n’ai sûrement pas entendu ce commentaire correctement.
« Vous venez vraiment de dire ça ? »
Elle glousse dans mon oreille.
« Je l’aime plus que la vie même, mais c’est l’être humain le plus
contrariant de la planète. Il faut qu’elle se bouge le train et qu’elle fasse
décoller ce mariage. »
Je me frotte un peu le ventre.
C’est vrai. J’aimerais bien me marier avant qu’on ne commence vraiment à voir
que je suis enceinte. Je ne sais pas pourquoi. C’est juste comme coincé au fond
de mon esprit que je devrais. Mère en mourrait si elle savait.
« Et toi ! » Je
tressaille, malgré son ton enjoué. « Pourquoi ne fais-tu rien pour lui
faire choisir une date et… »
Je l’interromps gentiment.
« Eh bien, elle n’est pas en ville en ce moment. Comme je l’ai dit… »
« Pas en ville ! Mon Dieu ! Qu’est-ce qui pourrait
l’amener à quitter la ville dans un moment pareil ? Vous deux devriez être
en train de faire des plans pour le mariage. Elle a trop de fers au feu. »
« Oui, Mama. » C’est
vrai qu’Harper a trop de fers au feu, mais c’est le prix du succès. Je baisse
la tête : maintenant je sais exactement comment se sent ma partenaire
quand Mama est en mission. Et fichtre, là on peut dire qu’elle est en mission.
Je promets de ne plus jamais me moquer de toi, Tabloïde.
« Dis-lui de m’appeler. Il y
a beaucoup de préparatifs à faire. Même pour une petite réunion familiale
informelle. » Ces derniers mots contiennent un soupçon de reproche. Apparemment
Harper a des ennuis.
La pauvre. Il va falloir que je
trouve un moyen de la réconforter.
Après nous être dit au revoir, je
fixe le téléphone un long moment. Puis je tape le raccourci automatique.
Je prends une profonde inspiration
pour me concentrer. Je n’oublie pas de garder un ton de voix léger, pour
qu’Harper sache tout de suite que tout va bien. Quand j’entends sa messagerie,
je suis à deux doigts d’éclater de rire. Mama vient de me faire passer mon
premier interrogatoire en règle officiel. C’est presque aussi sympa qu’un
mariage dans le clan Kingsley. « Tabloïde, mon cœur, tu sais que je
t’aime, » dis-je sur son répondeur. « Mais si tu ne me rappelles pas
dès que possible, je vais acheter un aller-simple pour le Nouveau Mexique à ta
Mama pour qu’elle puisse te parler en personne de ces préparatifs de mariage
que nous échouons apparemment à faire. Tu peux courir, Harper Lee, mais tu ne pourras
pas te cacher. Appelle-moi. Je t’aime. »
Je termine l’appel et emporte le
téléphone avec moi dans la cuisine. Tandis que je me prépare une bonne salade,
je jette des coups d’œil au téléphone, attendant qu’il sonne. Ce qu’il fait
avant même d’avoir mis la salade dans un bol. Je souris et le coince contre mon
épaule, tout en continuant de préparer mon repas. « Allô ? »
« Kelsey, chérie, qu’est-ce
qu’il s’est passé ? »
Je ris en épluchant un concombre.
« Il s’est passé Mama. »
« Merde. »
« Devrais-je ajouter ça à ta
note ? » je plaisante, en regardant le pot. Il va falloir le vider et
mettre l’argent sur un compte. Il contient déjà une coquette somme.
« S’il-te-plait. Qu’est-ce
qu’elle voulait ? »
« Elle voulait savoir
pourquoi nous n’avons pas encore fixé une date pour le mariage. Entre autres
choses. »
Harper soupire exactement comme sa
mère l’a fait il n’y a pas quinze minutes. « Tu lui as dit qu’on
travaillait ? »
« Est-ce que c’est déjà
rentré en compte avant ? » Je croque un morceau de concombre et
m’adosse au comptoir.
« Non. » Je l’entends
soupirer et grommeler ‘merde’ encore une fois.
« J’ai aussi eu droit à ma propre
réprimande cette fois-ci, pour ton information. »
« Et pourquoi ? »
gronde-t-elle.
Oouh, j’ai réveillé les instincts
protecteurs de mon amante. J’aime ça. « Apparemment, je ne fais pas bien
mon boulot de te coincer sur le sujet. »
« Chérie, je ne voulais pas
faire ça par téléphone. »
Cette fois c’est moi qui soupire,
parce que moi non plus. J’avais pensé que pelotonnées devant le feu, ça aurait
été sympa, mais je préfère le faire par téléphone plutôt que d’avoir de nouveau
affaire à Mama. « C’est juste une date, Tabloïde. Je pense que si on en
choisit une maintenant ça la satisfera pour le moment. »
Harper grogne. « Comme si
c’était possible. Ma puce, quand est-ce que tu veux te marier ? C’est
notre mariage, après tout. »
Alors ça c’est drôle.
« Visiblement ce n’est pas ce que pense Mama. » Je souris, sachant
qu’elle va détester cette partie. « Elle veut que tu l’appelles. »
« Je crois que ma batterie
est sur le point de lâcher. »
« Oh que non, Harper Lee
Kingsley ! N’y pense même pas ! »
« Quoi ? » rigole
Harper dans mon oreille. « T’as peur qu’elle te rappelle ? »
« Je lui ferai prendre
l’avion en personne, je te le jure. J’ai même l’American Express pour le faire.
Et oui, pour tout te dire j’ai peur. Je préférerais ne pas revivre ça. J’ai
l’intention de garder Mama de mon bon côté. »
« Bienvenue dans la famille,
chér. »
J’entends le rire dans sa voix.
Elle est diabolique. « Arrête de te moquer de moi, Tabloïde. Je vais
envoyer Mama à tes trousses sur le prochain avion vers l’ouest. »
« Seigneur, arrête ! Je vais
l’appeler, je vais l’appeler. C’est promis. Maintenant réponds à ma question :
quand est-ce que tu m’épouses ? »
Sa question me réchauffe de
l’intérieur. « Quand tu veux. Tu n’as qu’à dire où et quand et je suis à
toi. »
« Bien vrai, nom de
Dieu, » répond Harper. Pas de doute, elle empêche ce pot à juron de rester vide.
« Pourquoi pas ce week-end ? »
« Ce week-end ? Tu ne
seras pas au Nouveau-Mexique ce week-end ? Je vais avoir des difficultés à
me marier si ma partenaire est à trois milles kilomètres de là. »
« Okay, peut-être pas ce
week-end. C’est quand notre premier week-end de libre ? Je ne veux pas
attendre. Et toi ? »
« Pas vraiment. » Je
croque un autre morceau de concombre. « J’ai cette petite voix quelque
part dans le cerveau qui me dit qu’on devrait faire ça avant que j’aie l’air
d’une baleine. Je veux que tu ais de bons souvenirs de moi le jour où tu m’as
épousée. » Je n’ai pas envie de ressembler à un cétacé échoué sur mes
photos de mariage, ça c’est certain.
Harper a pris sa voix basse et
sexy pour me répondre. « J’ai des bons souvenirs de toi tous les jours,
chér’. Mais on dirait bien qu’il vaut mieux faire ça plus tôt que plus tard.
Oh, et puis tiens, on n’a qu’à suivre la tradition et se marier en juin. Comme
ça, ça ne donne que quatre semaines à Mama pour nous rendre folles. »
Voilà un plan que je peux suivre.
« Va pour le premier juin, alors. Je sais qu’on est libres toutes les
deux. C’est la semaine suivant les Peabodys. »
« T’es sûre que ce week-end
ça ne t’ira pas ? »
Elle est terrible. « Tu veux faire
ça clandestinement, Tabloïde ? »
« Ben, après tout il y a un
Las Vegas au Nouveau-Mexique. Je dois t’admettre, Kels, qu’une paisible
cérémonie privée avec seulement moi, toi et les bébés me tenterait bien. »
Juste nous quatre. J’aime bien ça.
« Ça m’a l’air très mignon, parfaitement romantique et décidément tentant.
Mama, cependant, nous tuera si elle le découvre un jour. »
« Raison de plus pour le
faire. »
« Tss, là tu fais la sale
gamine exprès. Et Dieu me pardonne, je pense quand même à t’aider. »
« On est une équipe bébé.
Juste toi et moi. Tu es ma Mini-Moi. »
Des scènes idiotes d’Austin Powers
et de son clone me traversent l’esprit. Harper adore ce film. Je ne comprends
pas tout à fait son engouement. Mais, l’amour entre Austin et son Mini-Moi
était indéniable. « Et ça me plait comme ça. Même si tu me fais avoir des
ennuis. »
« Seulement des ennuis du
meilleur genre. »
« Mais si Mama le découvre,
c’était ton idée. »
Harper imite des caquètements.
« Je ne suis pas une poule
mouillée. Je suis prudente. L’une de nous deux doit rester en vie pour élever
les enfants. » Seigneur, je ne veux même pas penser à les élever toute
seule. Ne me quitte jamais, Harper. On est dans cette histoire ensemble.
« Tu ne vas pas te débarrasser
de moi aussi facilement. Maintenant écoute, je veux que tu prennes un billet
pour jeudi prochain. »
« J’arriverai tard. Je vois
le Dr McGuire jeudi matin. »
« Génial ! Apporte des
photos ! »
Je ne peux pas m’empêcher de rire.
Elle a insisté pour emporter les photos avec elle au Nouveau-Mexique, dans son
portefeuille. Je me demande à combien de personnes elle les a déjà montrées.
« Je vais voir ce que je peux faire. Mais je ne sais pas s’il prévoit de
prendre des photos. C’est juste un check-up. »
« Dis-lui que je veux des
photos. »
« D’accord, d’accord. Je lui
dirai. » Quelque chose me dit qu’Harper obtiendra ce qu’elle veut.
« T’es pas exigeante, hein? »
« Je considère ça comme un
charmant trait de ma personnalité. »
« C’est un trait de ta
personnalité, ça c’est sûr Tabloïde. » Bon, retour au boulot du moment.
« Alors, est-ce qu’il est bien ce reportage ? Tu trouves de quoi
t’amuser ? »
« Oui, et non sans toi avec
moi. »
« Eh bien, je serai là jeudi
soir. Je prendrai le premier vol possible après mon rendez-vous. »
« Génial. »
Je baille à m’en décrocher la
mâchoire, surprise de constater à quel point je suis fatiguée, même s’il n’est
pas si tard que ça. Etre enceinte peut vraiment vous saper votre énergie parfois.
Dernièrement, tout ce que j’ai envie de faire c’est soit vomir soit dormir.
Enfin, et sexuellement harasser Harper aussi, mais ça je le considère comme une
bonne chose.
« Je vais te laisser dormir.
Je t’aime, chér’. »
« D’accord. Je t’aime aussi,
être humain décadent que tu es. Maintenant, sois une gentille fille et appelle
ta Mama. »
Harper commence à faire des bruits
de friture. « Quoi ? Je crois que la connexion est en train de
couper. »
« Harper ! » je la
préviens. Je ne veux certainement pas d’un autre appel. « Je suis
sérieuse ! Appelle-la ! »
« Faut que j’y aille. Ça va
coup- »
La petite sournoise. Il vaudrait
mieux qu’elle l’appelle.
Ou il se pourrait bien que je lui
raconte l’histoire de notre lit à la Nouvelle-Orléans la prochaine fois que je
la vois.
<fade out>
08 novembre 2009
Indiscrétions, chapitre 12
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Parental Advisory
Rating: L, AC
Break out those V-Chips,
everyone!
Credits:
Created, Produced,
Directed and Written:
Fanatic
and TNovan
Episode Douze: Deux valent
mieux qu’un
Le bruit de Kels qui crie dans son
sommeil me réveille immédiatement.
“Non!” Elle s’agite violement dans le lit.
J’allume la lampe et me retourne pour la tirer dans mes bras. Elle se débat, les
mains contre mon cou et mon visage. Je sens un de ses ongles s’enfoncer dans ma
peau et griffer, mais je m’en fiche. Elle a besoin de moi. Bon dieu, elle
n’avait pas eu de cauchemar depuis des semaines.
Je sais qu’elle a eu une séance
difficile avec le Dr. Sherwin aujourd’hui, mais à ce point là, je ne m’en étais
pas rendu compte. Elle était silencieuse et morose au dîner, plus tôt dans la
soirée, mais visiblement pas d’humeur à en parler. J’aurais peut-être dû la
forcer à le faire.
“Kels, bébé, c’est Harper. Je te
tiens,” je chuchote dans son oreille, en essayant de garder une voix calme pour
ne pas l’effrayer d’avantage. “Tu es en sécurité. C’est fini. Tu es à la maison
en sécurité avec moi.” J’essaye de la réconforter, je la berce doucement, je la
serre contre moi. Elle s’agrippe à mon jersey en gémissant. Elle me brise le cœur. “Allez bébé, réveille-toi.
Tu es en sécurité.”
“Je l’ai tué, Harper.” Elle pleure
dans ma poitrine, s’accrochant à moi comme à une bouée de sauvetage.
“Chut, chér. Tout va bien.”
Elle secoue la tête contre moi.
“Non, c’est pas bien. Tu sais pourquoi je l’ai tué?”
Comment je réponds à une question
pareille? Alors je choisis de ne rien dire. A la place, j’enfouis mon visage
dans ses cheveux et murmure des mots sans suite.
“Il m’a dit qu’il t’avait tuée.”
Elle inspire par bouffées brusques, comme si on l’avait frappée, puis enfonce
de nouveau sa tête dans mon cou. “Il m’a dit qu’il t’avait tranché la gorge. Je
pensais que tu étais morte.”
Oh Seigneur, dite-moi que je ne
lui pas fait ça. Je ne pourrais pas vivre avec cette idée. “Kels…”
“Je voulais me venger, Harper. Je
voulais qu’il meure pour ce que je croyais qu’il t’avait fait. Mon bébé a une
meurtrière pour mère.” Ses sanglots sont presque incontrôlables maintenant.
“Kels, mon cœur… oh chérie…” Merde!
“Tu n’es pas une meurtrière, mon cœur.
Tu t’en es sortie vivante. Tu es revenue vers moi. J’aurais donné n’importe
quoi pour que tu me reviennes, Kels. J’aurais fait n’importe quoi. Et je suis
tellement reconnaissante que tu te sois sortie de là. ” Je presse mes lèvres
contre sa tempe, en souhaitant pouvoir soulager sa douleur.
“Mais, ce que j’ai fait, Harper,”
elle proteste.
“La seule chose que tu as fait
c’est de rentrer à la maison avec moi.” Je crois que je suis largement en
dehors de mes compétences, là. “Ma puce, je vais appeler le Dr. Sherwin. Je
pense vraiment que tu as besoin de lui parler, d’accord?” Je ne sais pas ce
qu’il vaut mieux faire : reconnaître qu’elle a tué cette pourriture –parce
que je suis bien contente qu’elle l’ait fait- ou plutôt minimiser ce qui s’est passé.
Je ne veux pas la blesser encore plus.
Elle hoche la tête contre ma peau,
mais je dois m’éloigner d’elle pour prendre le téléphone. J’essaye de me
dégager, mais elle s’accroche à moi. Il me faut quelques minutes pour l’apaiser
et glisser hors du lit prendre le téléphone.
Je suis choquée quand la doc
décroche effectivement son propre téléphone, mais avec ce qu’elle facture de
l’heure elle peut bien. “Doc, je suis terriblement désolée de vous réveiller,
mais c’est Harper Kingsley à l’appareil. Kels passe une nuit vraiment
difficile. Je pense qu’elle a besoin de vous parler.”
“Est-ce que vous pouvez me la
passer, Harper?”
Je me retourne vers Kels, qui est
toujours en train de pleurer, roulée en boule. “Non, je ne crois pas. Est-ce
que je peux vous l’amener? Je sais qu’il est tard et tout, mais… Seigneur, je
suis vraiment perdue là.”
“Je vais venir vous voir. Je doute
qu’à ce point vous puissiez la persuader de sortir.” Je l’entends bouger sur
son lit, allumer la lumière, repousser les couvertures. “Je serai là dans vingt
minutes. Restez avec elle et essayez de la garder tranquille.”
“Très bien.” Je raccroche et
retourne vers mon Gourou. “Chér, le docteur est en route.” Je tends la main et la
passe sur ses bras. “Kels… Gourou… s’il-te-plait, viens, ma chérie.” Je
m’enroule autour d’elle doucement, pour ne pas l’effrayer d’avantage qu’elle ne
l’est déjà.
Kels tremble et je l’entends
demander pardon encore et encore. Quand finalement j’entends ses mots
clairement, mon cœur se brise. Elle s’excuse auprès de notre bébé.
Je veux pleurer avec elle, mais au
lieu de ça je respire profondément et resserre mon étreinte autour d’elle.
“Tout va bien chérie. Je te le promets.”
* * *
Je suis assise sur le sol en
dehors de la chambre, la tête appuyée contre le mur, les yeux fermés, à prier
et à attendre. Je devrais être assise dans le salon, et me détendre sur le
canapé, mais je ne supporte pas l’idée d’être aussi loin de Kels. Même si la
porte est fermée. Le Dr. Sherwin est avec Kels depuis presque deux heures. On
n’entend plus rien à présent, mais je l’ai entendu pleurer à l’intérieur et ça
me tue d’être assise là et d’écouter.
Enfin, le Dr. Sherwin sort et referme
la porte derrière elle. Ah, comme j’aimerais avoir une vue aux rayons-X ! Il
me faut toute ma volonté pour ne pas bondir par-dessus la psychiatre et aller
voir Kelsey.
“Je lui ai donnée quelque chose
pour l’aider à dormir,” dit-elle.
“Le bébé…”
Elle lève la main pour couper
court à mon objection. “C’est parfaitement sans danger pour le bébé, mais
Kelsey avait besoin de se reposer. Y a-t-il un endroit où nous pourrions parler?
Quelque part où vous seriez mieux installée?”
Je hausse une épaule d’un air
embarrassé. “Absolument. Vous voulez une tasse de café?” Je me hisse debout et la
précède à travers l’appartement.
Elle acquiesce en attrapant son
sac. “Ce serait génial, merci.”
Une fois assise dans la cuisine, je
me contente de fixer mon café, en regardant le lait faire des volutes pendant
que je le mélange.
“Ça été très dur pour elle,” dit
enfin Sherwin.
“Je sais.” Pour cette perspicace
analyse le bon docteur se fait payer deux cents dollars de l’heure.
“Vous lui avez été d’une grande
aide. Le soutien fiable d’un partenaire est un don du Ciel après une épreuve
comme ce qu’elle a souffert.”
Je hausse les épaules ; je ne vais
pas à la pêche aux compliments mais je suis excessivement soulagée d’entendre
que j’ai aidé. “Je l’aime. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Je ne sais
toujours pas.”
“J’ai sa permission pour vous
raconter deux ou trois choses dont elle avait peur de vous parler. Aimeriez-vous
les entendre?”
Non.
“Oui.” Je lève les yeux vers elle.
“S’il-vous-plait.”
“C’est loin d’être agréable. Si, après
notre discussion cette nuit, vous trouvez que vous avez des difficultés à gérer
tout cela, s’il-vous-plait venez me voir. Le soutien que vous avez donné à
Kelsey est quelque chose qu’elle ne peut pas se permettre de perdre.”
“Jamais. Surtout maintenant avec
la venue de notre bébé.”
Elle me sourit avec douceur.
“C’était un geste très courageux de votre part. Par coïncidence, c’était aussi
une des meilleures choses que vous ayez pu donner à Kelsey. Ce bébé la garde
concentrée sur l’idée d’aller mieux.”
“Comme je l’ai dit, je l’aime.
Jamais je ne la priverais de quoi que se soit.”
“C’est ce que je vois. Bien,” elle
prend une grande inspiration et avale une gorgée de café, “laissez-moi vous parler
de ce qui s’est passé.”
* * *
Après le départ du Dr. Sherwin, je
vais aussitôt à la salle de bain pour vomir. Entendre les choses que mon Gourou
a dû subir entre les mains de ce taré fils de pute m’a retourné l’estomac. Je
suis surprise d’avoir tenu jusqu’à ce qu’elle parte ; on peut pas dire que
c’était facile.
Je repose ma brosse à dents et me
dirige vers notre chambre. La tête de Kam se soulève depuis sa place au pied du
lit, où il monte la garde auprès de Kels. Je lui fais signe de descendre, ce
qu’il fait immédiatement. Il se rend jusqu’à son panier dans le coin où il se
roule en boule, sans quitter Kels des yeux une seule fois. C’est bien, le
chien.
Quand je grimpe sous les
couvertures, Kels vient immédiatement dans mes bras, malgré le fait qu’elle soit
profondément endormie. En regardant le réveil, je constate que je n’ai qu’une
heure avant de devoir me lever et me préparer pour le travail. Bon sang j’espère
que je passerai une meilleure journée au bureau. J’embrasse Kels sur le haut du
crâne et ferme les yeux. “Je t’aime, Gourou.” Je repose ma main sur notre bébé.
“Toi aussi, petit bout.”
* * *
Harper est dans une forme rare ce
matin. Elle enchaîne les blagues et se comporte comme à son habitude pendant
qu’on se prépare pour le travail. Elle ne dit pas un mot sur ce qui s’est passé
la nuit dernière. Pas un mot sur ce dont lui a parlé le docteur.
Alors qu’on s’apprête à passer la
porte, Harper me soulève dans ses bras, m’écrasant presque contre sa poitrine.
“Je t’aime, Kels. Rien ni personne ne pourra jamais changer ça. Pas question de
laisser le passé nous coller au cul, et on peut faire ce que l’on veut de notre
futur. Compris?”
Je souris et passe mon pouce
contre sa lèvre inférieure. “J’ai compris. Et tu me dois un dollar.”
“Pour cul?” demande-t-elle,
incrédule.
“Deux, maintenant.”
“Cul n’est pas un gros mot. C’est
une partie du corps. Et phonétiquement c’est une lettre.”
“Trois,” je rectifie. “Tu ne
faisais pas référence à la consonne, Harper Lee Kingsley.”
“Mais si. J’évoquais l’alphabet
comme parabole de la vie.”
“Trois dollars,” je répète. “Je
devrais te faire payer deux dollars supplémentaires pour une tentative aussi
pathétique de justifier ton langage.”
Elle gronde dans ma direction,
mais ça ne marche pas. Comme si elle pouvait m’intimider à ce point. Elle parle
quotidiennement à mon estomac. “Tu réalises que t’es en train de me ruiner,
j’espère?”
Je lui fais un bisou sur le
menton. “Ça va à une bonne cause, mon cœur.”
“Notre enfant va pouvoir se payer
Harvard, premier cycle et école de médecine.”
“Je ne savais qu’on avait un
médecin. Quand est-ce que ça a été décidé?”
“Ben, on a déjà trop de foutus
avocats dans la famille.” Elle grimace. “Merde, je t’en dois quatre
maintenant.”
“Cinq, en fait.”
Ce qu’elle vient juste de dire la
frappe. “Je vais peut-être devoir faire vœu de silence, Kels.”
“Bah, du moment que c’est la seule
chose que tu arrêtes de faire avec ta bouche.” Je me blottis plus profondément
dans ses bras.
Son rire secoue son corps tout
entier tandis qu’elle me tient. “Chérie, j’insiste pour que tu donnes un dollar
pour ce commentaire. Même le bébé pourrait comprendre de quoi tu parlais.”
* * *
Je suis assise dans mon bureau, et
mon esprit vagabonde comme il a coutume de le faire ces derniers temps. Je suis
doucement en train de devenir du matin comme ma partenaire. Harper et moi avons
toutes les deux promené Kam au parc avant de partir travailler. C’est en passe
de devenir mon moment préféré de la journée. On se détend et on joue avec Kam, en
profitant de l’extérieur. Et on discute. Dernièrement ces discussions tournent
autour du bébé et de notre mariage prochain. Il faut qu’on décide d’une date
pour la cérémonie avant qu’on commence vraiment à voir que je suis enceinte.
J’angoisse déjà à la pensée de la cérémonie des Peabody Awards. Je sais que je ne rentrerai pas dans cette
maudite robe maintenant.
Mon interphone bourdonne et Brian
se fait entendre. “Bureau du Dr. Solomon pour toi sur la ligne deux, boss.”
“Merci, Brian.” Je sais de quoi on
va parler et je souris en décrochant. “Bonjour, docteur.”
“Bonjour, Kelsey. Je vous appelle
pour vous faire savoir que je vous ai adressée au Dr. Kevin McGuire. C’est sans
aucun doute le meilleur obstétricien de la profession : très qualifié,
jeune, énergique et il connait toutes les techniques les plus récentes. Je
pense que vous allez vraiment l’aimer.”
“Super. Quand est-ce que je peux
le voir?”
“Appelez simplement son bureau
pour prendre une date. Je ne voulais pas prendre le rendez-vous moi-même sans
connaître vos disponibilités.”
“Pour mon bébé, je me rendrai
disponible d’une façon ou d’une autre.”
Je l’entends rire doucement.
“Brave fille. Encore félicitations, Kelsey. Saluez bien Harper de ma part.”
“Je le ferai. Merci pour tout, Dr.
Solomon.”
“Ce fut un plaisir. N’oubliez pas
de nous tenir au courant. On aime bien connaître l’aboutissement de notre
travail.”
“Je n’y manquerai pas.”
Dès que j’ai raccroché, je sors
mon agenda et bipe ma moitié par l’ordinateur. C’est vrai que c’est amusant de
communiquer par ce système.
KINGSLEY: Tu as
sonné? :-)
STANTON: Contente
de t’avoir captée. Tu as une minute?
KINGSLEY: Pour
toi, toujours. Keski se passe?
STANTON: Je
suis sur le point d’appeler l’obstétricien pour prendre rendez-vous. Tu
préfères quand?
KINGSLEY: Jeudi.
Je suis libre presque tout l’après-midi.
STANTON: Bien
bien. Va pour jeudi, j’espère. Je te tiens au courant.
KINGLSEY: Fais-moi
savoir si je peux faire quoi que ce soit pour toi, chér. 8-]
Oh, je sais bien ce qu’elle veut
dire par là. Et ça me donne l’occasion de la taquiner un peu.
STANTON: En
parlant de ça. Il faut qu’on discute d’un truc.
KINGSLEY: Vraiment?
De quoi? Il y a un problème?
STANTON: Plus
tard.
KINGSLEY: Kels?
Je regarde l’écran et tends la
main vers le téléphone.
KINGSLEY: Gourou?
Je tape le numéro du bureau du
nouveau docteur. La ligne commence à sonner.
KINGSLEY: Chérie?
Une voix au ton plaisant répond au
téléphone. “McGuire, Nelson et Adams.”
KINGSLEY: Ne
m’oblige pas à venir jusqu’ici !
Je retiens mes gloussements.
“Bonjour, je suis adressée par le Dr. Solomon. Je dois prendre rendez-vous avec
le Dr. McGuire pour mon premier examen de grossesse.”
“D’accord. Quel est votre nom?”
“Kelsey Stanton.” Hmm je me
demande ce qu’en penserait Tabloïde si je prenais Kingsley comme nom de famille
après le mariage?
KINGSLEY: Je
suis sérieuse Kelsey ! Tu vas avoir de gros ennuis si tu m’obliges à venir
jusqu’ici.
Ouais, ouais, Tabloïde. Garde ça
pour quelqu’un qui te prendra au sérieux.
“Quelle est l’avancée de la
grossesse, Mme Stanton.”
“C’est Ms Stanton et environ 7
semaines.”
“Très bien. Mercredi ça vous convient?”
“Je suis surbookée mercredi. Vous avez quelque chose jeudi
après-midi?”
“Oui, en fait. C’est bon pour quatorze heure trente?”
Juste à pic, ma porte s’ouvre grand
en claquant. Je la regarde avec un sourire innocent. “Salut chérie. Jeudi à quatorze
heure trente, ça te va?”
* * *
La réunion de script ne pourrait
pas être plus ennuyante s’ils avaient appelé Al Gore pour faire un discours.
Même avec sa nouvelle personnalité de mâle dominant. C’est une des parties de
mon boulot que je déteste.
Je me demande comment ça se passe
pour Harper. La dernière fois que je l’ai vue, elle se rendait vers les salles
de montage. Elle n’avait pas l’air ravie. Elle a pas mal de soucis avec un des
monteurs de son équipe. J’espère qu’il est bien fourni en assurances pour
handicap à long terme. J’ai la sensation que je vais devoir refaire du travail
de voix-off plus tard dans la journée.
Larry est absent pour cause
d’affectation à la Maison Blanche
Bizarrement, il ne m’a même pas jeté
un regard ce matin. J’ai remarqué qu’il avait un air douloureux sur le visage
quand il croisait les jambes. Quelqu’un a peut-être fini par lui mettre un coup
de pied là où ça fait mal. Bien sûr, la seule personne que je connaisse
suffisamment dingue pour faire ça dans le coin, c’est Harper. Mais Bruce m’en
aurait parlé si c’était elle.
Je sens un coup de coude sur mon
bras droit et lève les yeux sur Kendra. Je constate que tous les autres sont en
train de quitter la table de conférence. Oups, j’ai raté la fin de la réunion.
Merci Seigneur.
“Hé bien, hé bien, on est
préoccupée par quelque chose?” Elle me fait un grand sourire, avec juste un soupçon
de reluquage.
“Non. Enfin, pas vraiment. Je me
demande juste qui a mis Harper dans cette humeur de chien aujourd’hui. Je l’ai
vu rentrer en trombe dans les salles de montage il y a un petit moment.”
“Dans ce cas, je parierais que
c’est Silverman. Aucun des producteurs n’apprécie son travail.” Elle boit une
gorgée d’eau. “Elle a un sacré caractère, hein?”
“Oh oui. Pas de doute là-dessus.
Harper ne supporte pas les imbéciles sans broncher. Mais heureusement, elle
sait engueuler le coupable et pas les intermédiaires.” C’est vrai. Elle est
juste.
“Félicitations pour le Peabody, au
fait.”
Je hoche la tête en soupirant,
repensant à Omaha. “Merci. Il était sinistre celui-là.”
Kendra se penche en avant dans sa
posture d’interview. “Et le pistolet qu’on t’a mis sous le nez, il était gros
comment?”
Je ris et écarte les mains,
suffisamment pour tenir un pamplemousse. “Le pistolet, je ne sais pas, mais le
canon était au moins grand comme ça. J’ai vraiment cru que c’était la fin.” Je
souris maintenant en y repensant, mais à ce moment là je ne souriais pas du
tout. “Après, tout ce que je sais c’est que je ne vois plus rien et que je suis
par terre avec Harper au-dessus de moi, qui me dit de ne pas bouger.”
Elle ne suit plus mon histoire et
m’attrape la main, en la tirant plus près pour l’inspecter. “Grand Dieu,
Stanton ! D’où est-ce que ça vient?”
Je sens un énorme sourire prendre
possession de mon visage, au souvenir de la demande en mariage de Harper. “Des cloches
de Pâques.”
“Harper?”
Question bête. “Ça parlait et
marchait comme elle. Ça embrassait certainement comme elle. J’espère bien que
c’était elle.”
“Vous avez déjà décidé d’une
date?”
“Non.” Je soupire, et me lève en
rassemblant mes notes. “J’ai quelques difficultés à la coincer là-dessus. Je
sais qu’on retournera à la Nouvelle Orléans
De fait, Kendra rougit. “Hé bien,
de nouveau félicitations. Toi tu passes un mois de folie, non?”
“T’as pas idée.”
* * *
Je ne sais pas pourquoi ces salles
d’examen me mettent si mal à l’aise, mais ça ne rate jamais. Kels est allongée
sur la table dans une robe d’hôpital qui s’ouvre sur le devant. C’est le
premier truc qui me met mal à l’aise. J’aime pas partager. Elle est préparée
pour l’examen qu’elle est sur le point de recevoir, quoiqu’elle ne soit pas
encore dans les étriers, merci mon Dieu.
Okay, c’est le deuxième truc qui
me met mal à l’aise. Je trouve que cette table d’examen ressemble à un appareil
de torture médiéval. Et mon Gourou est dessus. J’aime pas ça du tout.
“Qu’est-ce qui ne va pas, Harper?”
“Tout va bien, ma puce. Cette
salle me donne un peu mal au cœur, c’est tout.” Peut-être que c’est l’odeur de
tout cet antiseptique. Ouais, ça doit être ça.
“Ooh, Tabloïde, ne dis pas ça
assez fort pour que Bébé Gourou t’entende.” Elle lève les yeux vers moi en souriant,
elle essaye de me mettre de bonne humeur.
“Désolée.” Je me penche et écarte
les pans de sa robe d’hôpital, plaçant mes lèvres contre son ventre nu. “Tu
n’as pas entendu ça.”
Elle me claque le dessus de la
tête. “Remonte par là, toi.”
Je me rassois droite, contente de
l’avoir fait rire. “J’essayais d’aider.”
“Tu faisais l’andouille.”
Je hausse les épaules. C’est mon
droit en tant que future parent.
La porte s’ouvre et un
aide-soignant entre. Je me demande où est le docteur McGuire. On attend déjà
depuis presque quinze minutes. Je suppose que le gamin va nous dire ce qui se
passe.
“Bonjour, Ms Stanton. Je suis le
Dr. Kevin McGuire.”
Oh, il vaudrait mieux que ce soit
une blague. Impossible qu’il ait plus de douze ans. Mon Dieu, il marche depuis
deux ans à peine et il ne peut pas avoir déjà atteint la puberté. Je fixe sa
mâchoire. Il ne se rase même pas, je parie.
Bordel, pas question qu’il soit le
médecin de Kels et de mon enfant. Certainement pas.
Je suis dans un genre d’univers
alternatif avec Doogie Howser ou quoi? [NDLT :
Doogie Howser est le héros de la série « Docteur Doogie », l’histoire
d’un adolescent surdoué médecin à 14
ans]
Le petit garçon prend un siège de
l’autre côté de Kels. Il lève les yeux de son dossier et me sourit. “Vous devez
être Harper Kingsley.”
Je hoche la tête, resserrant ma
prise sur la main de Kels. Comment puis-je poliment récupérer mon bébé et
sortir d’ici? Je vais tuer le Dr. Solomon, aussi.
“Doucement,” chuchote Kels en desserrant
ma poigne sur sa main.
Je regarde Kels, puis le
soi-disant docteur.
Il se penche en arrière et écarte
les mains, semblant s’apercevoir que je suis sur le point de nous faire sortir
d’ici. “D’accord, je sais, je fais jeune.”
Je renifle. “Vous faites douze
ans. Sans vouloir vous vexer.” Je mens.
“Je ne me vexe pas. Faites-moi
confiance, je suis médecin.” Il rit, sachant que sa phrase fait cliché.
Ça ne m’amuse pas. Pas de clowns
autour de ma fiancée.
Il se recompose. “Désolé. Ecoutez,
je suis médecin et j’ai trente-trois ans. Mon permis de conduire peut vous le
prouver. Tous les hommes de ma famille ont le visage très poupin. Néanmoins, je
vous assure que j’ai passé l’examen en tête de ma classe à Harvard et que je
suis un obstétricien et gynécologiste reconnu par le conseil de l’Ordre. J’ai
accouché des centaines de bébés et je suis pleinement qualifié.” Il nous fait
un clin d’œil.
J’inspire profondément. Peut-être
qu’il fera l’affaire.
Il doit sentir que je cède, parce
qu’il lance l’argument qui achève de me convaincre. “Je vous assure à toutes
les deux que je n’ai rien d’autre que les meilleurs intérêts de cette famille
et de son nouveau membre à l’esprit.”
Famille. Il reconnaît que c’est ce
qu’on est. C’est peut-être pour ça que le Dr. Solomon nous a adressées au
gamin. Je regarde Kels et fait un hochement de tête. “D’accord,” je dis enfin.
On verra comment se passe le premier rendez-vous. Un seul faux pas, un seul regard
de perplexité et bon dieu on sort de là.
La tension dans la salle diminue
légèrement, et il se rapproche de Kelsey. “Alors comme ça vous voulez avoir un
bébé?”
Kels rit légèrement. “Absolument.”
“Hé bien, tant mieux parce que vos
analyses sanguines me disent que vous êtes enceinte. Maintenant vérifions ça.”
Il bouge vers le bout de la table
et sans lâcher les yeux de Kels ou les miens, il se positionne pour l’examen
physique. “Kelsey, il faudrait que vous avanciez un tout petit peu.” Elle obéit
et il me sourit. “Voilà, comme ça c’est bien. Alors, depuis combien de temps
essayez-vous d’avoir un enfant?” demande-t-il tandis qu’il commence son examen.
Je me doute que c’est pour la distraire, mais je lui en suis reconnaissante.
“Nous avons eu de la chance à
notre premier essai. J’ai fait une insémination et je suis tombée enceinte.”
“Vous avez eu de la chance, en
effet. Normalement le taux de succès n’est que de vingt-cinq pour cent pour une
première tentative.” Il termine son examen et l’aide avec délicatesse à sortir
ses jambes des étriers.
Okay, il se pourrait que j’aime
bien ce type. Il est amical, obligeant et il ne se
comporte pas en malotru quand il tient ma fiancée dans une situation
compromettante.
Il retire ses gants en latex et
les jette à la poubelle avant de se laver les mains dans l’évier. Il inscrit
une note dans le dossier. “Pas de doute, vous êtes enceinte.” Il sourit en se
rasseyant puis regarde à nouveau dans le dossier. “Très bien, alors le père
biologique est un donneur appartenant à votre famille, c’est cela, Harper?”
“Oui. Un de mes frères mais on ne
sait pas lequel.” Okay, légère exagération là, mais c’est entre moi et la
clinique.
“Bien. J’ai noté que nous avons un
historique médical plutôt complet de votre côté. C’est bien. Cependant,” il
fait une pause et lève le regard vers Kelsey, “de votre côté nous n’avons pas
autant de chance.”
“Non. Je suis brouillée avec mes parents
et je n’ai pas beaucoup d’informations.”
“D’accord. Ce n’est pas un énorme
problème et j’aime les défis.” Il lui fait un autre clin d’œil.
Normalement, je le tuerais pour
ça, mais je vois qu’il le fait pour être amical et garder Kels détendue. Donc
il vit. Pour l’instant.
“Kelsey, vous avez trente-deux ans
et vous en aurez trente-trois à l’arrivée du bébé, exact?”
“Oui.”
“Bon, la plupart des grossesses pour
les femmes de plus de trente-cinq ans sont considérées à haut risque. Comme
vous êtes proches de trente-cinq et que nous n’avons pas d’historique médical
de votre côté de la famille, je suis enclin à vous mettre dans la catégorie à
haut-risque. Je veux être sûr que nous serons prêts quand ce bébé viendra.”
Kels me lance un regard nerveux.
“C’est bon… ” je chuchote, en espérant comme jamais que ce le soit.
“Oh, oui, Kelsey, ce n’est pas un
problème.” Il lui tapote l’épaule. “Une notation à haut risque dans votre
dossier ne veut rien dire d’autre excepté que l’hôpital sera complètement prêt
pour vous lorsque vous commencerez le travail. Je devine que cette grossesse va
être heureuse, facile et sans complications.” Il tend la main vers une table pour
s’emparer d’un mètre-ruban, et mesure l’estomac de Kels dans deux directions
différentes. “Vous avez déjà des symptômes précoces?”
“Mes seins sont vraiment
douloureux et les nausées matinales sont tout simplement… oh mon Dieu…” Kels
fait la grimace. “Et je vais sans arrêt aux toilettes.”
Il acquiesce en faisant une note
dans le dossier. “Absolument enceinte. Harper, comment gérez-vous les nausées
matinales, si vous me permettez de vous poser la question? Je suis les
réactions des partenaires à la grossesse, dans le cadre d’un étude que je
fais.”
“Hé bien, moi-même je commence à
en avoir marre de vomir le matin.”
Il se penche sur la table et
secoue la tête. “Vous êtes impliquée n’est-ce pas? J’ai découvert que les
partenaires lesbiennes ont tendance à créer une connexion plus forte avec leur
compagne durant la grossesse. Au point de ressentir beaucoup des mêmes choses.”
Il a un petit sourire en coin. “Je parie que vous allez détester le mal de
dos.”
Je prends mon air le plus doux vers
Kels. “Chér, je t’aime, mais les problèmes de dos je fais pas. Vomir est déjà
suffisamment emmerdant comme ça.” Je m’arrête et secoue la tête. Je sors un
dollar de mon portefeuille et lui tends. “Désolée, bébé.”
Elle le prend, mais est embêtée
pour le ranger. Elle est un peu en manque de poches en ce moment précis. “C’est
bon, je comprends.”
“Je ne vais même pas demander pour
le dollar.” rigole Doogie… euh… le Dr. McGuire en tirant une machine à côté de
Kels. “Alors, aimeriez-vous avoir un aperçu de votre bébé?”
“Oui !” répond Kels en un
instant et le sourire sur son visage n’a pas de prix. Il me regarde. “Et vous,
Maman?”
“Mama,” je corrige sans même y
penser, “et tu parles.”
Il allume l’appareil. “C’est une
machine à ultra-sons. Elle va nous donner des images du bébé. Je ferai en sorte
que vous en ayez deux chacune pour que vous puissiez les faire admirer et les
mettre dans un album bébé, si vous en avez commencé un.” Il saisit une
bouteille de gel. “Kelsey, cette procédure ne va pas vous faire du mal ou en
faire au bébé, mai le gel est vraiment froid.”
Il accentue le ‘vraiment’ de son
commentaire avant de l’appliquer sur son estomac. Ça doit être froid parce
qu’elle fait un bond de quelques centimètres au-dessus de la table au premier
contact.
“Qu’est-ce qu’il y a dans ce truc?
De l’azote liquide?” Elle se tortille un peu.
“Ça pourrait. Mais ne dites pas
que je ne vous avais pas prévenue. Maintenant voyons ce que nous avons là.” Il
prend la baguette dans sa main et débute un lent chemin sur l’estomac de
Kelsey. Il regarde un écran affichant une zone remplie de petits points ayant
l’air d’un bulletin météo pour du très mauvais temps.
“Hmm,” murmure-t-il. “Commençons
la visite.” Il bouge la baguette et pointe une tâche. “Voilà le placenta. On
dirait qu’il est bien positionné et qu’il reçoit tous les nutriments
nécessaires de la Maman.” Il
Il est super grand ce placenta. Il
est où notre gamin?
“Je devrais vous dire que
d’ordinaire deux placentas ne peuvent signifier qu’une seule chose.”
Oh mon Dieu.
“Qu’est-ce que vous pensez des
jumeaux?”
“Des jumeaux?” Kels me regarde
avec des yeux grands comme des soucoupes.
“Oui. Des faux jumeaux,” confirme-t-il.
“Laissez-moi comprendre,” je
réussis à balbutier, “vous nous demandez ce qu’on pense des jumeaux dans
l’absolu ou bien dans le ici et maintenant? En voulant peut-être impliquer
qu’on va en avoir.”
Il pointe vers l’écran. “Pour,
voici bébé numéro un.” Il pointe la première petite tâche. Il bouge son doigt
juste un peu sur la droite. “Et voici bébé numéro deux.”
“Nom de Dieu!” Je tends un autre
dollar à Kels. “Tu t’es bien débrouillée, bébé. Vraiment bien.” Je me penche et
lui donne un baiser, qu’elle retourne avec une bonne dose d’affection.
Doogie se racle la gorge et nous
interrompt. “Le docteur travaille là. En plus, vous êtes déjà enceintes vous
deux. Pas la peine de continuer à essayer.”
Je me retiens de lui expliquer la
biologie. Je suis trop heureuse pour l’instant. Je repousse les cheveux de Kels
de ses yeux. “On va avoir des jumeaux, Gourou. Pas étonnant qu’on ait vomi
autant.”
“Ah oui,” confirme Doogie.
“Kelsey, vous allez découvrir qu’avec des jumeaux tout est plus intense.” Il
continue à scanner et à regarder l’écran. “Okay, regardez ça.” Il tire un
pointeur de sa poche et pointe une petite tâche sur un des bébés puis sur
l’autre. “Vous voyez ces petits battements? Ce sont les cœurs de vos bébés qui
battent. Ça m’a l’air de bons battements forts de vos deux petits. Tout a
vraiment l’air bien. A ce stade, vous avez deux bébés parfaits.”
“Evidemment.” Je vole un autre
bisou. “Regardez leur mère.”
Il rit avec indulgence. “Je dirais
qu’ils sont plutôt chanceux de vous avoir toutes les deux.” Il imprime quatre
photos et les tend à Kels. “Et voilà pour vous. Profitez-en.”
Je regarde pendant qu’il nettoie
le gel du ventre de Kels et ferme la robe. Il retire le dossier du comptoir à
côté et écrit quelques notes de plus. “Si Kelsey n’était pas en haut-risque
avant, elle l’est maintenant car toutes les grossesses multiples sont
considérées à haut risque. Encore une fois, ça ne veut pas dire que vous
n’aurez pas une grossesse heureuse et en bonne santé. C’est juste une
précaution supplémentaire pour préparer l’arrivée des deux nouvelles aditions à
votre famille.” Son attitude devient la plus sérieuse que je lui ais vue depuis
qu’il a passé la porte. “Okay Maman, voici le marché. Des jumeaux vont être
beaucoup plus pénibles pour vôtre corps. Je vais vous faire suivre un régime
spécial. Je vais aussi vouloir vous voir plus souvent que si vous n’aviez qu’un
seul bébé. Un souci avec ça?”
“Absolument pas,” répond rapidement
Kelsey, mais ensuite elle ajoute, “Docteur, mon travail exige que je voyage
beaucoup. Est-ce un problème?”
Il soupire un peu. “Non. Mais, si
vous pouvez, il faut que vous arrangiez votre planning de voyage de telle sorte
que vous puissiez bien vous reposer. Si vous ne pouvez pas faire ça, vous
devrez peut-être étudier d’autres options.”
Il ferme le dossier et tapote la
jambe de Kels avec. “Vous pouvez aller vous rhabiller. Je vais dire à mon
infirmière de rassembler quelques informations pour vous et d’arranger votre
prochain rendez-vous. Je vais aussi vous donner quelque chose pour les nausées
matinales.” Il me sourit. “Je ferai une prescription suffisamment large pour
que vous puissiez en prendre aussi, si vous voulez.”
Avec un dernier clin d’œil il nous
laisse seules. J’aime bien Doogie. Je pense qu’on va le garder.
* * *
Je crois qu’Harper doit être sous
acide.
Elle sautille pratiquement depuis
qu’on a quitté le bureau du docteur. Si moi je suis Gourou, là elle se comporte
comme Tigrou. Même si je ne lui dirai jamais ça.
Elle termine son coup de fil au
bureau. “C’est officiel. On fait l’école buissonnière.”
“Et qu’allons-nous faire?”
j’interroge, en capturant sa main. Si elle continue à sautiller je vais être
malade.
“On va fêter ça! Mon Dieu, bébé,
des jumeaux!” Elle me soulève et me fait tournoyer en l’air dans la rue, en
riant. “Je suis tellement fière de toi!”
Je secoue la tête. Je suis
amoureuse d’une gamine de trois ans trop grandie. “Mon cœur, je ne crois pas y
être pour grand chose.”
“Pas pour grand chose?” Elle me
frotte le ventre. “C’est toi qu’as tout fait!” Elle tombe à genoux et commence
à parler à mon estomac. “Enfin, vous deux y êtes aussi un peu pour quelque
chose.”
“Harper,” je chuchote, en passant
par douze tons de rouge sur le trottoir. Je glisse un coup d’œil aux quelques
personnes qui nous regardent bizarrement. “Mon cœur, nous sommes en public.”
Elle se renfrogne et se relève sur
ses pieds. “D’accord, d’accord. Rentrons à la maison où on peut fêter ça en
privé.” Elle se penche vers moi et chuchote dans mon oreille, avec un souffle
chaud qui réussit pourtant à envoyer des frissons le long de mon dos. “Et je
veux dire, fêter ça.”
* * *
Plusieurs heures plus tard, nous
sommes allongées emmêlées sur le lit. S’il me restait des doutes sur ce que
pensait Harper d’avoir des enfants ensemble, maintenant je les ai perdus.
Personne ne peut feindre autant de bonheur. Je le sais. J’avais l’habitude
d’essayer.
Mais plus maintenant.
Je ne sais pas ce que j’ai fait de
bien pour l’avoir dans ma vie, mais je vais la garder.
Elle embrasse mon estomac où sa
tête repose. “J’espère qu’on ne vous a pas trop bousculé les p’tits gars.”
Je ris et sa tête rebondit deux ou
trois fois.
Elle la soulève et me fixe.
“Arrête ça. Sois un bon oreiller,” me gronde-t-elle. “Où en étais-je? Alors
maintenant, je veux que vous soyez gentils et que vous arrêtiez de faire vomir votre
Maman tout le temps. C’est pas très sympa. Et ça tracasse beaucoup votre Mama.
Et ça c’est jamais un bon truc.”
Je suis obligée d’approuver. “Ce
n’est jamais une bonne chose de fâcher votre Mama, ça c’est sûr.”
“Mama!” répète Harper en se soulevant
immédiatement. “Il faut qu’on appelle Mama et Papa pour les bébés!” Elle se
penche vers le bas et chuchote. “On est sur le point d’appeler votre Grand-mère.
Elle est autoritaire comme tout, mais on l’aime.” En s’étirant en travers de
mon corps, elle attrape le téléphone sur la table de chevet.
J’en profite pour peloter.
“Hey!” couine-t-elle et elle se
retourne en roulant, en laissant presque tomber le téléphone. “Joue franc-jeu!”
Elle retourne à sa position ultérieure. “Tu ne veux vraiment pas commencer ce
genre de bataille avec moi là maintenant.” Elle tape le chiffre de raccourci
automatique. “Mais, avant d’appeler votre Grand-mère, on va appeler votre
oncle.”
Je me demande duquel elle parle.
Mais si, je sais. C’est Robie bien sûr. Qui d’autre?
Quand qu’il répond au téléphone,
Harper commence à chanter : "Anything you can do, I can do
better." [Tout ce que tu peux faire,
je peux le faire en mieux] [NDLT: de la
même comédie musicale « Annie get your gun » dont sont tirées les
chansons de l’ép. 11]
Ah, les enfants. J’en ai trois.
* * *
« J’aime vraiment bien la
manière dont cette histoire est enfin bouclée. »
Je souris à la tension derrière le
mot ‘enfin’ de Tabloïde tandis qu’elle glisse la cassette dans la machine.
C’est exactement le même ton que j’entends quand je l’ai taquinée plus
longtemps que je ne devrais en d’autres matières. Oh, ne va pas par là, Kels.
Ça ne serait pas idéal si quelqu’un entrait dans cette salle de montage pour te
trouver en train de plaquer ta productrice contre un mur et…
Arrgggh!
Pas par là, Kels.
Pense à du froid.
Une crème glacée. Une douche
froide. Une tempête de glace. Ta mère.
D’accord, là ça a marché. En fait,
je crois que j’ai des gelures sur les fesses. Retour au boulot. « Ça s’est
bien arrangé. Ça m’étonne. »
Elle croise les bras et continue à
regarder la vidéo. « La bonne nouvelle c’est qu’on n’a qu’un ajustement
mineur à faire sur ton travail de voix-off. Je pense qu’on peut faire ça en le superposant
à un autre endroit. »
« Hmm, donc ce que tu es en
train de dire c’est que tu n’as plus besoin de moi et que je peux prendre le
reste de ma journée? » C’est un sous-entendu et elle le sait.
Je veux sortir d’ici pour pouvoir aller
chez les bijoutiers. Avec elle, organiser une surprise devient si fichtrement
compliqué que ce n’est même plus drôle.
Harper grogne. « Ouais,
t’emballe pas. On doit toujours faire des plans de toi supplémentaires pour
pouvoir plier le reportage sur les cultes. »
D’accord, c’est un non.
« C’était un sujet amusant. J’ai bien aimé y travailler. Et j’ai beaucoup
appris. »
Elle lève les yeux au ciel.
« Oui oui. »
Je lui donne une tape sur le bras.
« Quoi? C’est vrai que j’ai beaucoup appris. »
« Est-ce que toi et Brian
vous voyez toujours Madame Jesaisplusqui? »
« Pas exactement. »
Cette petite bonne femme me terrifie. Elle a une connexion directe avec un
endroit de l’univers où je ne suis jamais allée. Je me pose sur le coin du
bureau et regarde la cassette qui déroule notre reportage. « Moi je vais
la voire et Brian utilise ça comme excuse pour aller voire Doug. »
« Tu joues les
entremetteuses. »
« Mais non! Comment peux-tu
dire une chose pareille? »
« C’est la vérité. » Harper
se penche, fait un peu avancer la cassette. « Tu deviens aussi
terrible que Mama. C’est ça ce qu’elle enseigne dans sa fameuse cuisine? »
« Oh mon cœur, tu ne veux
vraiment pas savoir le genre de chose dont on parle dans la cuisine. » Je
repense à notre lit à la maison.
La porte s’ouvre en claquant et
Langston entre. Il tient un épais dossier dans les mains. « Je viens de
jeter un œil au planning. On dirait que le duo dynamique a terminé toutes ses
tâches en avance. » Son regard passe de moi à Harper.
Comme si on allait se disputer
avec lui. S’il veut nous appeler le duo dynamique, je vais le laisser faire.
C’est toujours mieux que les Wonder Twins. Il joue les sournois, donc en gros
je l’ignore.
Harper se redresse et lui fait un
sourire professionnel. « On se prépare à plier la dernière cet après-midi.
On essaye de voire si Kels doit faire de la voix-off en plus pour celle-là,
d’abord. Toutes les conclusions sont faites aussi. »
Je glousse. Je suis devenue la
reine des conclusions avec dénouements émotionnels par ici. Je parierais que
j’en ai mis une quinzaine en boîte pour la fin de l’émission ces deux dernières
semaines. Faut-il qu’ils aiment ces fins pleines de bons sentiments. Je sais
que c’est mon cas.
Surtout les fins pleines de bons
sentiments de Harper.
Kelsey Diane Stanton, tiens-toi
bien !
Je glousse de nouveau.
Langston me lance son meilleur
regard de Producteur Exécutif. Mon pote, je vis avec Harper Kingsley. Tu crois
que ça va marcher sur moi? Essaye encore. « Très bien. Voici le prochain
truc dans lequel vous pouvez planter les dents. » Il plaque le dossier
dans les mains d’Harper. « Vous êtes ma seule équipe disponible en ce
moment donc c’est pour vous. »
« On le prend, » annonce-t-elle
fièrement, en me faisant un petit clin d’œil.
« Bien. C’est un sujet brûlant.
Je suis sûr que vous apprécierez cet aspect. »
« Pas de
briefing ? » demande Harper en le voyant se tourner pour partir.
Lentement, il revient en
face-à-face. « Lisez le dossier, Kingsley. » Puis il me regarde.
« Ou bien faites-le vous lire par le Talent. »
Sur cette petite vanne, il nous
laisse seules. « Connard, » je grommèle.
Harper fouille dans son portefeuille
et me tend deux dollars. « Celui-là est pour moi. Je pensais la même
chose. »
* * *
Brian m’apporte le dossier et la
copie que je lui ai demandé de faire. Harper et moi sommes confortablement
installées dans mon bureau et sur le point de parcourir le dossier pour cerner
le nouveau défi. « Je me demandais, » commence Brian, sans pouvoir
tout-à-fait me regarder dans les yeux. Mon Dieu, il a l’air tout timide. Qui
aurait cru ça possible ? « Est-ce que je peux prendre une demi-journée
vendredi ? Doug m’a invité chez lui ce week-end et je voudrais éviter
l’heure de pointe en sortant de la ville. »
« Absolument. » Je me rendosse
dans mon fauteuil et savoure ce moment. « Mais tu dois promettre de
rapporter à Kam un de ces os en cuir qu’il aime tellement. Il les enfile comme
des bonbons. »
« Considère ça comme fait.
Merci, boss. » Il me laisse avec Harper pour travailler. Dès qu’il est
parti, j’entends qu’elle fredonne ‘Matchmaker, Matchmaker’ [Entremetteuse] de ‘Un violon sur le toit’. Je lui jette un stylo bille
à la tête qu’elle pare avec le dossier.
« Oh, ça c’est un très bon exemple pour
les jumeaux, Gourou. Leur apprendre à éborgner les gens. Mets un dollar dans le pot. »
« Ils entendent, Tabloïde,
mais ils ne peuvent pas voir. Il y a ma peau dans le passage. Donc ça ne compte
pas. »
« Oh c’est ça ! Et tu
n’as pas accepté quand j’ai dit coller au… » Elle s’arrête et me tire la
langue. « Tu m’as pas eue cette fois. »
« Tu vois, ça marche. Il y a
encore de l’espoir pour toi. » Je me lève pour aller lui verser une tasse
de café et prendre une bouteille de jus de fruit pour moi dans le frigo. Je
rassemble ma copie du dossier et la rejoins sur le canapé. Je fais bien
attention à garder une distance de sûreté entre nous, mais seulement parce
qu’on travaille et que je suis d’une de ces humeurs dernièrement.
Ça, j’essaye toujours de le
comprendre. Je sais que ma libido va augmenter durant le deuxième trimestre.
Mais personne ne m’a rien dit pour le premier. Jusque là elle ne demande pas
grâce, mais j’ai le sentiment qu’on ne fait que commencer.
« C’est incroyable, » murmure-t-elle
au dessus de sa tasse de café.
Ah oui, l’histoire.
Je regarde le dossier et lis les
notes de briefing. Il faut une minute pour que je réalise. Je regarde ma
partenaire. « C’est une blague, n’est-ce pas ? »
Elle secoue la tête. « Non.
GeoTech veut stocker des déchets nucléaires sur des réserves indiennes. »
* * *
Je sais que je devrais la laisser
dormir. Je sais que je devrais la laisser dormir.
C’est mon nouveau mantra.
Harper est allée travailler tôt
hier matin et n’est pas rentrée avant très tard la nuit dernière. Parfois elle
se laisse absorber par une histoire. Et celle-ci sur les malheurs de la Nation Navajo
Elle a l’air tout simplement
épuisée. Pour qu’elle reste endormie pendant que les jumeaux me jettent hors du
lit tôt le matin, c’est qu’elle est même plus qu’épuisée.
Les jumeaux. On va avoir des
jumeaux. On a fait deux petits bébés.
Ooh, faire des bébés. Ça c’est
amusant.
Je devrais vraiment la laisser
dormir.
Mais j’ai un bon gros grand souci.
Je pourrais essayer une douche
très froide. Évidemment, je viens juste d’en sortir. Et ça n’a pas aidé. Tout
ce qui s’est produit c’est que j’en suis sortie encore plus consumée par le
désir qu’avant d’y entrer.
On est samedi. Elle pourrait se
rendormir après.
Ça n’aide pas qu’elle soit allongée
sur notre lit, nue avec les draps en travers de la taille et la poitrine
dénudée qui supplie simplement d’être inspectée. Inspectée très manuellement.
Elle m’invite pratiquement à la
toucher.
Non, je devrais la laisser dormir.
Elle est fatiguée. Elle a travaillée dur. Trop dur. Et elle part pour le
Nouveau Mexique tôt lundi matin. Elle ne prend jamais soin d’elle sur la route.
Si ne se repose pas maintenant, elle ne se reposera pas avant qu’on soit de
nouveau ensemble.
Je baisse le regard vers Kam.
« Je devrais la laisser dormir, hein ? »
Mon fidèle compagnon baisse la
tête et se couvre la face d’une patte. Je jurerais qu’il a compris chaque mot.
Je le regarde pendant qu’il va s’allonger dans le hall, là où il est toujours relégué
quand Harper et moi faisons l’amour.
Bon, c’est visiblement un vote en
faveur de ne pas la laisser dormir.
Intelligent, ce chien.
J’avance vers le lit et me penche
en avant, les lèvres tout près de son oreille. « Harper ? » Elle
grogne un peu et bouge, faisant glisser les draps un peu plus bas.
Oh Seigneur.
Je me gratte le cou. Je devrais la
laisser dormir. « Harper ? Chérie ? Tu es
réveillée ? »
Elle marmonne quelque chose qui
ressemble à un ‘non’ et roule sur le ventre, me cachant la vue.
Oh, et puis zut. Vous savez, elle
ne s’est pas gênée pour me réveiller pour emmener le chien faire du roller
l’autre week-end. Ce que j’ai envie de faire serait bien plus amusant que ça.
Bon, quelles sont mes options
là ? Je peux prendre une autre douche froide et essayer de travailler.
J’ai quelques scripts à revoir.
Je pourrais prendre moi-même le
problème en main. Ça, c’est une suggestion stupide. On raye. Si je n’ai pas
Harper, ça ne se passe pas.
Elle grogne et se renfonce dans le
matelas. Ça ne joue pas en faveur de mon cas de conscience. Bon sang, Kels,
reprends-toi et laisse dormir cette pauvre femme. Tu es excitée. Elle est
fatiguée. Vous survivrez toutes les deux.
Je n’arrive pas à croire que je
suis encore là debout à la regarder comme un morceau de viande. Je devrais
avoir honte de moi pour ne serait-ce que la moitié des choses que je pense à
lui faire.
Elle bouge de nouveau, grognant et
grattouillant les draps. Je pense qu’elle me cherche. Soit ça soit elle rêve
qu’elle est en train de caresser le chien. J’espère vraiment que ce n’est pas
la seconde option.
Vous savez, ça ne peut pas faire
de mal de m’allonger à côté d’elle. Je peux peut-être la réveiller avec un
petit massage et voir ce qu’il se passe à partir de là. Je pourrai dire si elle
est trop fatiguée et si j’arrête.
Mais bien sûr, Kels, écoute un peu
ce que tu racontes. Ouais.
Je jette un œil à Kam devant la
porte, et le regard qu’il me décerne semble dire ‘finis-en avec ça parce que le
sol est froid et que je veux retourner dans mon propre lit’. J’ai pitié de lui
–j’ai toujours aimé les animaux, je traîne son panier dans le hall et ferme la
porte. Il ne rentrera pas ici de sitôt.
Je me glisse sous les couvertures
et me blottis contre son dos, allongée à moitié sur elle. Je tends le bras
autour d’elle pour passer la main sur son bras et entrelacer nos doigts sous
l’oreiller. « Harper ? »
« Hmm ? »
grogne-t-elle, soulevant légèrement la tête.
« J’aimerais vraiment
beaucoup faire des choses à ton corps qui feraient peur à un être humain
normal. »
Elle arrête de respirer. Ouaip,
j’ai toute son attention maintenant. Elle ouvre un œil dans ma direction.
« Comme quoi ? » Son ton est amusé, presque sceptique.
« Hé bien, » je me
hausse à califourchon sur ses hanches, m’abaissant sur le bas de son dos. Ça
seulement devrait rendre mes intentions claires. Je me penche en avant et chuchote
dans son oreille. « Disons qu’on commence avec un massage. Je ne suis pas
trop lourde ? »
« Oui, et non. »
grogne-t-elle, relâchant ma main et reposant sa tête sur ses mains croisées. J’attrape
un pot de crème que je garde près du lit et commence à la chauffer dans mes
mains avant de l’appliquer sur son dos. Je suis récompensée par un long
grognement heureux.
« Alors, » sa voix sonne
rocailleuse et endormie, très sexy, « où est-ce qu’on va à partir de
là ? »
« Où tu veux, bébé. » Je
me penche près de son oreille après avoir défait et lancé hors du lit mon
peignoir. « Je suis là, toute nue et consentante. »
« Oh Dieu ! » Elle
enfonce son visage dans le matelas.
« Ou bien, » je donne un
petit coup de dent au lobe de son oreille. « Est-ce ça te plairait que je
conduise ce matin ? »
« Oh, ça me dit bien. »
Je suis un peu surprise. Je n’ai
pas souvent l’occasion de faire ça, sachant qu’Harper aime bien être en
contrôle. Pourtant, à l’occasion il faut prendre le taureau par les cornes,
pour ainsi dire. « Alors retourne-toi. »
Je me soulève juste assez pour lui
permettre de se retourner sur le dos. Elle est voluptueusement étirée sous moi,
les yeux fermés, un sourire paresseux fixé sur les lèvres. Je me penche de
nouveau, me frottant contre son anneau au nombril et amenant nos torses en
contact. Oh bon sang ça c’est bon. Je lui prends les mains et les enroule
autour des barreaux de la tête du lit. « Accroche-toi et ne lâche pas. Si
tu lâches, j’arrête. Compris ? »
Elle hoche la tête, déglutit
lentement et gronde quelque chose qui ressemble à accord.
« Bien. » Je débute une
très lente piste de petits baisers le long de son corps, en commençant par son
front, sans oublier de couvrir ses yeux, son nez, son menton. Après ça je passe
à son cou et commence une campagne de petites morsures et mordillements faits
pour stimuler et ne pas laisser de marque.
« Oh Seigneur, Kels. »
Je sens son corps se contracter sous mes mains, y compris les deux tétons qui
font plus qu’implorer mon attention à ce point. Je ne les déçois pas. La
sensation de son corps qui se cambre contre le mien est délicieuse tandis que
je passe de l’un à l’autre de ses seins, m’en délectant immensément. Je
m’étends et couvre son corps du mien, nos jambes entremêlées, nous rapprochant
plus près l’une de l’autre.
Je remonte la tête pour un long
baiser profond. J’autorise une main à rester sur un sein tandis que l’autre
explore lentement et longuement sa peau, et devient vite chaude et humide de
transpiration. Oh bébé, ça va être une longue, longue journée.
Je prends le contrôle du baiser,
alors même que la main qui se promène trouve sa cible et se glisse entre nos
deux corps. Je sens ses hanches se soulever, me pressant de lui donner plus que
les légères caresses qu’elle reçoit en ce moment.
« Kelsey Diane, » gronde-t-elle quand
notre baiser se termine. Elle ne m’appelle jamais comme ça sauf quand je vais
avoir des ennuis. « Arrête de m’allumer. »
« Mais, » je donne un
autre mordillement à son oreille, « c’est exactement ce que j’ai
l’intention de faire. Toute la journée, dans une multitude d’endroits et une
variété de positions. »
C’est un grondement très satisfait
que j’entends cette fois. Puis un sérieux hoquet quand je prends réellement le
contrôle et lui donne exactement ce qu’elle veut. Puis je commence à chuchoter
une suite de commentaires dans son oreille. Je lui dis à quel point j’aime faire
ce que je lui fais et combien elle a besoin que je le fasse. Elle hoche son
accord. Elle n’a toujours pas lâché le lit. Bon sang elle est douée.
Je peux sentir son corps commencer
à trembler et frissonner, alors je ralentis mes attentions. Ça me vaut un long
gémissement frustré que nos voisins deux étages plus bas ont pu entendre.
« Kels ! »
« Ah, ah, ah, c’est moi qui
conduis et j’ai l’intention de prendre la longue route panoramique. » je
lui rappelle.
« Conductrice du
dimanche, » grommelle-t-elle, en resserrant sa prise sur la tête de lit.
* * *
Je fais rouler le verre contre mon
front en espérant que sa condensation rafraîchira ma peau surchauffée. Je suis
assise là sur le canapé, en train d’essayer de reprendre mon souffle pendant
que Kels est dans la cuisine en train d’essayer de nous trouver de la vraie
nourriture à avaler. Je lui sers d’orgasmotron depuis huit heures ce matin,
mais on ne m’entendra pas me plaindre.
Seigneur, qui l’aurait cru ?
Apparemment mon Gourou a aussi sauté quelques chapitres dans ce bouquin de
grossesse. Note à moi-même : acheter une copie du Kama Sutra demain et
voir ce que ça me vaut. Autre qu’une hospitalisation.
Je ne m’embête même pas à fermer
mon peignoir, vu que j’ai des ennuis à chaque fois que j’essaye. Finalement
j’ai réussi à lui faire accepter que je le porte, au moins. Je commençais à
avoir froid. Mince, elle peut être exigeante quand elle veut. Je pense que je
me suis peut-être froissé le muscle du mollet dans la chambre il y a environ
deux heures. Forcément, à tenir une position comme celle-là trop longtemps, tu
finis par te faire mal quelque part.
Je crois aussi qu’on a fichu la
trouille au poisson dans son aquarium, dans le salon. Quand j’y pense, je n’ai
pas revu le chien depuis qu’on m’a donné un répit suffisamment long pour le
promener. C’était la ballade la plus courte de sa jeune vie. Kels m’a menacé si
je ne revenais pas vite fait. Le pauvre Kam n’a pu lever la patte qu’une seule fois
avant de rentrer tout de suite, sans même pouvoir renifler le lampadaire.
En levant les yeux je découvre
qu’elle me sourit depuis le couloir. Elle porte un plateau de nourriture, mais
me regarde comme si j’étais le dernier repas qu’elle allait consommer de sa
vie. Ses yeux ne quittent jamais les miens pendant son approche. Elle pose le
plateau sur le canapé, à ma droite, et s’agenouille entre mes jambes. « Tu
ne vas pas manger ? » Les mots sortent de ma bouche avant que j’ai le
temps de les retenir. C’était stupide comme commentaire, vu nos activités de ce
matin.
Kels rit légèrement et me mord
délicatement sur le haut de la cuisse droite. « Ça c’est pour toi. »
Elle désigne le plateau. « Et ça c’est pour moi » Elle me désigne
moi.
Oh Seigneur.
<fade out>
10 janvier 2009
Indiscrétions, épisode 11 B
Pâques est un des évènements importants dans notre famille. Après Noël,
c’est l ‘évènement religieux le plus importants, qui donne l’occasion de
prendre des vacances. Mama et Papa sont
de fervents catholiques, même si leurs idées diffèrent avec celles de l’Église
sur certains points, et le dimanche matin se passe à la Messe. Pour
Kels était pas vraiment ravie quand je l’ai réveillée de bonne heure ce
matin pour partir. Petit Gourou non plus. Donc, Kels, et moi avec, on a vomi
tous nos cookies aux toilettes avant de descendre pour rejoindre Mama et Papa
dans la voiture. J’espère que Mama va penser qu’on a l’air crevée parce qu’on a
trop célébré nos fiançailles cette nuit.
L’office est simple et, pour moi tout au moins, assez agréable. Tous
les membres de la famille sont assis côte à côte, sans surprise, tous les
enfants sont éparpillés sur les genoux des uns et des autres. Christian a pris
sa place favorite sur les genoux de Kels. J’ai pris Clark. Les cinq enfants de
Jean ont abandonné leurs parents, sauf Geoffrey qui est trop petit pour le
faire tout seul mais il a été enlevé par sa tante Katerine. Ils sont assis sur
les genoux ou à côté de leur oncle ou tante préféré ou bien leur
grands-parents. Les quatre enfants de Gerrard ont fait pareil. C’est comique de
voir notre jeu de chaises musicales quand on s’assoit sur les chaises pliantes
disposées vers l’est et donnant sur le lac.
Le prêtre a fait un sermon assez bref mais concentré sur la renaissance
que peut vivre certains à travers la foi. C’est un message fort et je comprends
pourquoi mes parents aiment appartenir à leur paroisse. J’apprécie aussi que le
prêtre n’informe pas de façon assez fréquente moi ou ma famille, que je vais
aller griller en enfer.
Après le service, quand je présente Kels comme ma fiancée, il est
vraiment ravi de la rencontrer. Je l’ai déjà vu deux ou trois fois et il connaît
suffisamment bien Mama et Papa pour se sentir assez à l’aise et pour se moquer
de moi en me disant que j’ai enfin réussi à me caser. Il arrive même à me
choquer en me proposant de faire lui-même notre cérémonie d’union.
Je me demande ce que Mama a bien pu lui dire pour qu’il me propose ça.
Je murmure une réponse évasive. Je n’ai pas commencé à penser à l’organisation
de notre mariage, ou quel que soit le nom qu’on va lui donner, cérémonie d’union,
cérémonie d’engagement, après-midi barbecue. Je sais juste que je veux vivre
avec Kels pour le reste de ma vie. Et je veux qu’elle le sache. Tout le reste n’est
que superflu, un petit extra.
On rentre à la maison pour déguster le festin que Mama et la
conspiration ont préparé. Mais d’abord, il y a la chasse aux œufs de Pâques. La nuit dernière, après ma demande, la
famille a peint une quantité d’œufs capable de donner une crise cardiaque aux
poules pondeuses chez Tyson Farm. Papa s’est levé tôt ce matin et les a tous
cachés un peu partout dans le jardin. Je ne sais pas comment il arrive à faire ça
dans le noir.
Tous les enfants courent partout dans le jardin pour en ramasser le
plus possible. Mais bien sûr, le plus important est l’œuf doré, celui avec de l’argent
dedans. En général, l’argent est posé sur le compte épargne du découvreur, mais
ce qui est génial, c’est de le trouver. Et Mama donne systématiquement un
billet de vingt à dépenser tout de suite.
Je regarde les pitreries des enfants dans le jardin avec amusement. Christian
amène un autre œuf à Kels qu’elle met aussitôt dans le sac qu’il lui a confié. Il
est trop gros à porter pour lui pendant qu’il cherche les œufs. Et il ne peut
pas le laisser dans le jardin sinon ses cousins vont tout lui piquer.
Avant, c’est à moi qu’il le confiait.
J’ai été détrôné. Mais je ne le blâme pas.
Il se débrouille super bien. Il en a plus de dix déjà. A trois ans, c’est
pas mal. Bien sûr, Robbie est derrière pour l’aider. Et à vingt-huit ans, c’est
pas terrible. Je regarde mon frère en train de taper dans le lierre qui pousse
le long du mur de derrière. Il appelle mon neveu qui trouve un nouvel œuf là-dedans.
Il n’y en a plus qu’une centaine à trouver avant d’en avoir fini avec
cette chasse.
Je marche vers Kels et enroule les bras autour d’elle, je la serre
contre moi mais sans la déranger dans la mission qu’on lui a confiée. Elle s’appuie
contre moi et lève un sourcil interrogateur.
Ouais, c’est le moment de chambouler le monde de Mama.
Je regarde autour de nous et accroche le regard de Renée. Elle va
retrouver Robbie dans le jardin. Ok, on est prêt.
Cire ces pompes et résiste. Mama ne va pas me tuer. Elle ne voudrait
pas que mon enfant grandisse sans moi.
J’espère.
« Je crois que le nôtre sera trop petit pour participer l’année
prochaine, non? » Je parle assez fort pour que Mama entende. Pas très fort
cependant, elle est juste à un mètre de nous. Je lui jette un regard. Ouais,
elle a entendu.
Kels, de son côté, garde son calme. « Oui, mais il le fera l’année
d’après. »
Maintenant, on attend.
Trois… Deux… Un…
« Hein? » Mama demande avec une voix très grave.
Qu’est-ce que j’ai dit? Il faut que je répète. « C’est juste que
notre bébé sera trop petit l’année prochaine pour participer à la chasse aux œufs.
A moins que Robbie soit là pour aider son neveu ou sa nièce. »
Renée, bénie soit-elle, comprend l’allusion. « Non, il ne pourra
pas faire ça. Il sera bien trop occuper à changer les couches de notre nouveau
né. On dirait que trois va être un bon chiffre.
La tête de Mama pivote pour regarder le ventre de Renée et lance un
regard brillant à son fils.
« T’as menti! » Elle lui reproche.
« Mais, non! » Robbie et moi répondons tous les deux
en même temps. On ne ment pas.
« Mais ça, c’est fort quand même. » Un sourire se
forme lentement sur son visage. Lui annoncer l’arrivée de deux nouveaux
petits-enfants le jour d’une fête religieuse sacrée pour elle était une
excellente stratégie. Peut-être que je vais vivre assez longtemps pour voir mon
enfant.
Oui, c’est vraiment fort. Je touche le ventre de Kels. « Mama,
mon premier né. » Je pense être assez en sécurité pour paraître excitée
maintenant.
« Notre. » Kels me reprend. « Notre premier né,
Tabloïde. »
« Comment? » Cette question, elle la pose à Robbie. Elle
sait que, aussi talentueuse que je puisse être, je n’ai pas fait ça toute
seule. Elle soupçonne Robbie. « Fais pas le fou! »
Je me marre. « Fais pas le fou! » Je veux voir comment il va
se sortir de ça.
« Mama, je ne devrais pas avoir à répondre à cette question, même
pas à toi. »
Elle le tape sur le bras. Et elle commence à rire. Elle rit tellement
fort que j’ai peur qu’elle se blesse.
« Mama? » Elle est comme hystérique. Et ça empire. Des larmes coulent sur ses joues.
« Mama? » Je pose ma main sur son dos.
Gerrard et Katerine arrivent vers nous en courant, craignant que
quelque chose ne soit arrivé. « Qu’est-ce qu’il s’est passé? »
Gerrard demande. « Papa? »
Je regarde avec appréhension tous mes frères qui arrivent autour de
nous. Papa les rejoint dans la mêlée et tend Geoffrey à Elaine alors qu’il
passe devant elle. « Cécile? »
« Jonathan, » Elle respire un peu, elle commence à se calmer.
Elle se redresse et sourit. « Harper va te faire grand-père à
nouveau. »
« C’est pas moi. » Je proteste alors que tout le monde
regarde mon ventre. « C’est Kelsey. »
« Et Renée aussi. » Kels attire habilement l’attention sur
autre chose que sur son abdomen.
« Et moi qui pensait que tous les lapins étaient dans le jardin
aujourd’hui. » Gerrard murmure.
Et on éclate tous de rire.
*****
Je regarde par la fenêtre de la cuisine alors que j’installe quelques
affaires sur un plateau. Harper est dehors avec les enfants et ses frères.
Clark est contre elle dans un sac kangourou. Dieu, j’ai tellement hâte de la
voir avec notre enfant. Je ris lorsque je réalise que je ne verrai peut-être
plus notre enfant après sa naissance. Je ne pourrai jamais le ou la retirer des
bras de Harper. Je vais devoir allaiter juste pour pouvoir prendre notre bébé
dans mes bras. Et même là, je pense que je vais devoir lutter pour le lui
arracher des bras.
« Kelsey, viens par là et joins toi à nous. » Katerine m’appelle
depuis la table en tapant sur ma chaise. « C’est le moment. »
Je remue doucement la tête. Elles veulent tout savoir. Il n’y a
simplement aucun secret dans cette famille. Mes yeux se posent sur Rachel.
Enfin si, un. Mais je parie que les garçons ont raconté à leurs femmes ce qui s’était
passé à la partie de poker. Mama doit être la seule à ne pas connaître cette
histoire. Je me retourne et me tiens prête à répondre, je croise mes bras sur
ma poitrine. Dieu, quelles plaies. Je décroise les bras et la pièce entière éclate
en se moquant de moi.
« Ok allez, on se calme. » Je lance en traversant la pièce. « Sinon
vous n’obtiendrez rien de moi. »
« Hum, hum, bien sûr. » Renée me regarde d’un air narquois
alors que je m’assois et me sers un verre de jus de fruit.
« Renée, ma très chère sœur. » Je prends sa main et la fixe
avec un regard diabolique. « Évite, ou je leur dit tout à propos de Mardi
Gras. » Je joins mes mains sur la table. Je termine mon commentaire avec
un petit rire qui la fait rougir.
Hé j’apprends vite. Et peut-être que je n’étais pas la seule à sentir
quelque chose sur la piste de danse.
« Mardi Gras! » Elaine se fait entendre. « Je crois qu’on
sait tous ce qu’il s’est passé à Mardi Gras. Vous avez toutes les deux bien
picoler et êtes tombées enceinte. »
« J’étais parfaitement sobre. » Je me défends en buvant mon
jus de fruit. « Et comme vous le savez certainement, pour Harper et moi,
ce n’était pas un accident, on a tout fait en connaissance de cause. Sans
compter que, l’une de nous deux devait être capable de conduire jusque chez le
médecin le lendemain matin. »
« Oh mon Dieu! Ça j’en aurais pas été capable. » Renée grogne
en tapant son front contre la table.
Cela entraîne une autre crise de rire autours de la table. Mama lui
passe la main dans le dos gentiment. « C’est bon ma douce. Je crois
me rappeler avoir été dans la même
situation quand Robbie a été conçu. »
Je recrache presque mon jus de fruit. Je suis habituée à ce qu’on parle
de nos vies sexuelles alors que Mama est assise là à écouter tranquillement, à
acquiescer de la tête de temps en temps ou à donner un conseil quelques fois. Mais
je n’ai pas du tout l’habitude qu’elle participe à la conversation au premier
plan.
Mama se tourne vers moi alors que je m’essuie la bouche avec une
serviette. « Qu’est-ce qu’il y a ? » Elle plisse le front en regardant vers moi.
Quel est le problème? Elle a vraiment besoin de le demander? Je sens le
rouge qui me monte déjà aux joues.
« Tu voudrais savoir où Harper a été conçue? »
La table entière éclate de rire. Je tape mon front contre ma main. « Si
vous le devez vraiment. » Je murmure et lève les yeux en faisant un petit
sourire. Ça va être intéressant de torturer Harper avec ça. Ma pauvre chérie.
Je me rends compte que je suis dans le caca d’alligator quand une lueur
de malice passe dans ses yeux. « Dans ce merveilleux et confortable lit
dans lequel vous dormez toutes les deux. »
Oh mon Dieu! J’explose de rire en imaginant ce que Harper pourrait
faire si elle savait ça.
« On a cassé deux des pieds de ce lit ce soir-là. » Tout le
monde pleure simplement de rire à cette révélation. « Hum, hum. »
Mama acquiesce de la tête. « C’est un bon lit. »
Je l’ai toujours su.
« Attendez voir. » Mama tapote sa joue avec sa cuillère. « Gerrard
est arrivé après une intéressante rencontre entre Papa et moi dans un bois à la
frontière de l’état. »
« Dehors? » C’est au tour de Katerine de ne plus savoir où se
mettre.
« Vous les jeunes vous imaginez que vous avez tout inventé. »
Mama est vraiment en grande forme aujourd’hui.
« Jean a été… » Elle baisse la tête et la secoue un peu de
droite à gauche avant de regarder Elaine. « Jean a été conçu sur le siège arrière de la voiture alors que
nous rentrions d’Atlanta. » Elle sourit. « C’était une longue route.
On a eu besoin de s’allonger un peu. » Mama hausse les épaules de façon
nonchalante. La pauvre Elaine a l’air d’être prête à glisser sous la table.
Rachel ne lève même pas les yeux, elle rougit déjà. « Tu sais, ça
doit expliquer le caractère de Luc. Il a été conçu à la maison, dans notre lit,
position du missionnaire. » Elle remue la tête de haut en bas comme si ça
expliquait tout. « On n’a pas donné à cet enfant le goût de l’aventure. »
Dieu, cette dernière phrase me fait me demander ce qu’ils ont
exactement fait dans ou sur notre lit. Harper a définitivement le goût de l’aventure
et Mama et Papa ont presque cassé le lit. Pas besoin de se demander pourquoi
elle est comme elle est.
Je me demande à quoi va ressembler notre bébé.
*****
Je suis assise sous le porche, en train de faire un câlin à Clark
pendant qu’il dort. Le Complot a kidnappé ma chérie. Les enfants sont dehors en
train de jouer dans le jardin. Je suis ravie de rater le lancer d’œufs cette
année. Robbie m’a dégommée beaucoup trop vite l’année dernière.
« Tu vas bientôt avoir un petit cousin bonhomme. Tu ne vas pas
rester le bébé de la famille pendant très longtemps encore. Surtout pas avec
ton Papa dans le coin. Je te dis même pas avec combien de frères et sœurs tu
vas te retrouver. »
« Hey, ne lui fais pas peur il est encore trop jeune. » Lucien
me parle en s’asseyant sur la chaise à côté de moi.
« Salut Luc. » J’embrasse Clark dans ses cheveux noirs. « Comment
ça va? »
« Très bien. » Il serre ses mains l’une dans l’autre , son
regard est fixé dessus. On reste assis l’un à côté de l’autre un long moment. « Félicitations
Harper, tu dois être très contente. »
Je ne peux pas retenir mon sourire. « Sacrément ouais. »
« J’ai été un crétin. »
Je hausse les épaules. « Ça arrive à tout le monde de temps en
temps. » Je le regarde droit dans les yeux. « Dieu sait, que j’ai
passé une grande partie de ma vie d’adulte à en être une. »
« En tout cas, vous avez réussi à passer outre cette merde Harper,
ça c’est sûr. »
« Ne jure pas autour de Kelsey. Elle va t’appliquer la règle, un
gros mot un dollar. »
« Tu dois déjà être à sec maintenant. »
« Put… » Oups. Presque. Je te devrai juste cinquante cents
pour celui-là Kels. « De justesse. » J’entends un éclat de rire qui
vient de la cuisine. Je me demande de quoi elles parlent. Comme si je ne le
savais pas. « Luc, ne blesse pas à nouveau Rachel de cette façon. Si
jamais tu as un problème avec moi, règle-le avec moi. Pas avec elle. C’est une
femme merveilleuse. Et pour une raison qui m’échappe, elle t’aime. »
« Je sais. » Il se penche et m’embrasse sur la joue. « Joyeuses
Pâques, Harper. »
*****
Alors que le dîner est presque prêt, Mama nous a envoyées, Renée et
moi, nous reposer. Je crois qu’elle se
souvient bien ce que c’est que d’être enceinte. Renée est déjà au frais dans
une des chambres d’amis et moi, je suis allongée dans notre chambre. Je dois
admettre que je trouve plutôt difficile de dormir dans ce lit maintenant. Dieu,
j’espère que je vais pouvoir garder mon sérieux quand Harper et moi allons nous
coucher ce soir.
Un léger coup à la porte attire mon attention. Je lève la tête pour
voir Rachel jeter un œil à l’intérieur. Oh merde.
« Kelsey? Hum, est-ce que je peux entrer? »
Je me redresse contre la tête de lit et lui fais signe d’entrer. « Bien
sûr. »
Elle rentre et reste sur le pas de la porte. « Ça t’ennuie si je
ferme la porte? »
Oh merde, ça, ça ne peut pas être bon. Je suis prête à parier qu’on va parler de ce truc entre Luc et Harper…
ou entre elle et Harper. Je sais pas si je veux vraiment parler de ça. Surtout
pas en ce moment.
« Non, mets-toi à l’aise. »
« Merci. » Elle ferme et prend place près du lit. Ça me
rappelle que c’est cette même chaise sur laquelle Harper s’est assise cette
nuit-là, après la partie de poker. « Kelsey, je voulais m’excuser auprès de
toi pour les problèmes que la crise de nerfs de Luc a pu vous causer à Harper
et toi. »
Je tapote sur le lit pour l’inviter à me rejoindre alors que je m’assois
en tailleur. « Rach, cela ne nous a causé aucun problème. »
Elle lève un sourcil en signe de surprise. « Vraiment? »
« Vraiment. Comment je pourrais en vouloir à Harper pour un truc
qui est arrivé alors que je ne la connaissais même pas? Vous avez flirté à la Fac. Pas
Elle parait soulagée et laisse échapperun soupir lourd. « Merci
mon Dieu. J’avais peur… » Elle répond à mon invitation et me rejoint sur
le lit. Elle étudie ses mains jointes. « J’avais peur que tu lui en
veuilles de ne pas te l’avoir dit. Je sais que tu ne le savais pas avant. »
« Non. Elle tenait sa promesse envers toi. C’était très important
pour elle. »
Rachel me sourit. « L’une de ses plus grandes qualités est la
loyauté. »
« C’est l’une d’entre elles. » J’acquiesce de bon cœur avec
un grand sourire. Il ne vaut mieux pas aller dans cette direction au vu de la
situation.
« Félicitations en tout cas. Tu dois être super contente. Fiancée
et enceinte. »
« Oh oui. Je crois que l’an 2000 va me réussir, si l’on tient
compte de ça. »
« Tu le mérites. »
« Je ne sais pas si je le mérite, mais j’en suis ravie. »
« Tu dois le vivre à fond. Luc et moi essayons d’avoir un bébé
depuis plus d’un an maintenant, mais… » Sa main se lève et attrape une
larme avant qu’elle ne tombe.
Oh Dieu. Je file vers elle pour me rapprocher. Je ne sais pas trop ce que je dois faire après.
Je choisis de laisser simplement ma main dans son dos. Je ne sais pas si je
dois lui parler de ce que m’a dit Harper à propos de la soirée de poker. Mais
je sais un truc absolument sûr. Lucien Kingsley ment comme un arracheur de
dents à ses frères et à sa sœur.
« Hé. » Je fais de petits cercles pour masser son dos. « Harper
et moi avons dû lire beaucoup de trucs sur la grossesse et tous disaient la même
chose : ça peut prendre très longtemps avant de tomber enceinte. »
Elle acquiesce de la tête tout en essayant de ne pas craquer. « Je
sais, mais je commence vraiment à perdre espoir. Je suis allée chez mon médecin
et il a dit que tout allait bien. Il a dit qu’il n’y avait aucune raison médicale
pour que je ne sois pas enceinte. »
« Est-ce que Luc a été faire des tests? »
« Non, c’est une tête de mule. Il dit que si ses frères ont pu
faire onze enfants à eux trois, il va bien réussir à en faire un. » Elle
finit avec un petit rire mais c’est clair qu’elle est tout sauf joyeuse. « Et
en plus, maintenant toi et Harper avez réussi à en faire un. »
Je me sens très mal pour Rachel, mais encore une fois je ne sais pas
trop quoi dire. J’essaie. « Rachel, s’il y a quoi que ce soit que Harper
et moi puissions faire pour vous aider, tu sais que tu peux nous appeler n’importe
quand. »
« Merci. J’ai eu envie plusieurs fois. Tu sais, j’ai envie de
parler. Harper et moi avons toujours pu parler de tout. Mais depuis que mon
mari a ouvert sa grande gueule, je ne voulais pas causer de problème entre vous
deux. »
« Jamais. Et si tu veux à nouveau appeler, fais-le. Peu importe l’heure
du jour ou de la nuit. »
Elle lève la tête vers moi avec un sourire. « Tu sais, Harper est
vraiment chanceuse. Je suis contente qu’elle t’aie trouvée. Elle mérite le
meilleur. »
*****
Je la regarde dormir. Elle est allongée sur le ventre et mon bras est
enroulé autour d’elle et son ventre est posé dans ma main. J’adore faire ça. Je
me sens reliée à elle et au bébé quand on dort ainsi.
Sa main gauche est fermée en forme de poing près de son visage. Je me
demande si c’est à ça que va ressembler notre petit bout, une version miniature
d’elle. La bague en diamants en moins. Si on a une fille, elle ne pourra pas porter une telle bague avant
longtemps. Un très long temps. Quand elle aura trente ans ou presque. Je
retiens mon rire pour ne pas perturber son paisible sommeil.
Je suis très fière de Kels. Pas seulement grâce à la façon dont elle a
survécu à l’épreuve qu’elle vient de vivre, mais aussi grâce à sa façon de
continuer à se battre. Elle a été très forte pour accepter d’aller à ses
rendez-vous avec son nouveau thérapeute. Le Dr. Sherwin et moi n’avons pas
encore beaucoup parlé mais nous avons eu un court entretien plus tôt dans la
semaine. Apparemment, toutes ces choses par lesquelles Kels passent en ce
moment sont normales. Quand quelqu’un se remet d’un traumatisme comme celui qu’elle
a vécu, ça prend beaucoup de temps à la victime d’arriver à en parler, surtout
aux personnes dont elle est proche.
Le Dr. Sherwin m’a assuré que Kels lui parlait et que j’avais très bien
fait de la soutenir avec patience. Qui aurait cru que je pouvais faire ça? Je
ne savais juste pas comment lui adoucir les choses, alors je me suis tu et j’ai
écouté. Je dois me souvenir de cette technique.
Kels se tourne sur son côté gauche. Elle soupire doucement.
Moi aussi.
Mais ça c’est parce qu’elle me coupe le souffle.
*****
Il y a des super bons restes qui m’attendent dans le réfrigérateur, je
le sais. J’ai regardé Mama mettre cette tarte aux noix de pécan là-dedans. Et avec mes frères qui vivent tous dans leur
propre maison, c’est à moi, tout à moi.
« C’est ici. » Me dit Mama lorsque je rentre dans la
cuisine.
Je tourne la tête pour la voir en train de manger un morceau de ma
tarte en buvant un verre de lait. Ouais, c’est ici. Mama porte le même peignoir
que je lui connais depuis que je suis née. C’est Papa qui lui a acheté la première
fois qu’il a été à Hong-Kong. « Tu
as déjà dormi? » Je demande en me frottant le visage. Je suis debout juste
parce que Kels se lève toutes les trente minutes pour faire pipi. J’espère que
c’est une phase vraiment passagère.
« Je suis bien obligée de rester réveillée pour garder le bateau
avec tout ce qui se passe dans cette famille. » Elle prend un couteau sur
la table et coupe un morceau de tarte pour moi. « Viens par-là et assieds-toi. »
J’obéis. Mama et moi avons toujours été des spécialistes des petits tête
à tête nocturnes pour discuter. En plus, quand j’ai laissé Kels, elle s’est
rendormie aussitôt.
« Tu m’impressionnes, Harper Lee. Ce sont de grand pas, amener une
fille à la maison, la présenter à la famille, tomber amoureuse, la demander en
mariage, fonder une famille. Attention à toi, c’est pas dans le bon ordre, mais
ça me va quand même. » Puis elle me sert un verre de lait. Ça c’est ma
Mama, elle prend toujours soin de moi, même quand elle me fait un reproche.
« Mama. » Je goûte un morceau de tarte. Oh doux Jésus, ce que
c’est bon.
« Le Comité va être si excité quand je vais leur annoncer la
nouvelle. Mon Dieu. On va avoir un sacré paquet de spectateurs. Tant de nos
membres avaient espérer que tu ferais un truc pareil. Maintenant, il n’y a
aucune chance que l’archevêque nous laisse utiliser la cathédrale Saint-Louis. C’est
bien dommage car on va utiliser le mariage pour démontrer que l’on a besoin de
législation ici comme dans le Vermont.
« Non. » Je dis cela entre les bouchées de tarte.
« Pardon? »
« Non, Mama. Ce n’est pas un projet pour ton Comité. Dans l’absolu,
je ne sais pas encore quelle sorte de cérémonie nous aurons, mais ce sera
simple et privé. »
« Harper. » Elle tend la main et couvre la mienne. « C’est
un évènement très important. Un de ceux qu’il faut célébrer, autant que l’État
le permet. »
Je me force à calmer ma mauvaise humeur. « Il sera célébré. Mais
je ne suis pas une cause, Mama. Et je ne laisserai pas Kels en être une non
plus. »
« Mon cœur, comment peux tu dire une chose pareille! »
« Depuis la minute où j’ai fais mon coming-out, tu as démarré la
bagarre. Tu as ce foutu autocollant
arc-en-ciel sur ta voiture, tu as rejoint ce Comité, tu en as été élu présidente.
Je suis ton enfant gay. J’ai fait avec ton anti-capitalisme, ton combat pour la
protection de l’environnement, pour la non prolifération des armes à feu, pour
la séparation de l’Église et de l’État et pour l’école publique. » Je
repousse l’assiette, je n’ai plus faim. « Tu sais, pour un moment aussi
important dans ma vie, je voudrais être juste ta fille, et pas ta fille
lesbienne. »
« Harper… »
« Non, écoute. Kels et moi sommes dans une position délicate à New
York. On a négocié un bon contrat pour que les studios soient au courant pour
nous, mais on sera grillées à la minute où notre histoire s’affichera dans les
médias. Des lesbiennes enceintes ne font pas monter les taux d’audience. Et les
producteurs qui épousent les présentatrices lesbiennes enceintes ont un très
court plan de carrière. C’est un secret de famille, Mama. Même ton Comité ne
doit pas savoir pour nous. »
« Les mentalités ne changeront jamais tant que des gens comme toi
resteront cachés. »
« Merde, Mama! Non! Je ne ferai courir aucun risque à Kelsey, que
ce soit pour le combat ou pour être vues. Si tu n’es pas d’accord avec moi, au
moins, respecte mon avis. »
« Je ne savais pas que tu ressentais ça. » Mama parle
doucement, presque gênée.
« A quel sujet? » Ma colère n’est pas encore calmée. « A
propos de moi qui suis un sujet d’expérience dans une famille opposée à l’expérimentation?
Ou à propos de moi qui essaie de protéger la femme que j’aime? Ou à propos de
moi qui refuse d’être traitée de façon différente alors que je ne fais que dire
que je ne le suis pas? Alors lequel des trois? »
« Ce n’est pas comme ça, Harper. »
« Vraiment? En tout cas c’est comme ça que je le ressens. »
« Tu es spéciale, c’est tout. »
Je grogne. « Ok, super. Merci. Mais je peux faire sans. Je veux juste être moi. Je veux être reconnue
non pas parce que j’aime les femmes mais parce que j’aime Kels et notre enfant
et cette famille. Je voudrais être appréciée parce que je suis une excellente
productrice dans un magazine d’infos de New York. Je voudrais être plus que le
résultat de ma sexualité. »
« Tu l’es mon bébé. Mais je ne peux pas faire autrement qu’être
une mère. »
« Quoi? » Je sens ma colère quitter mon corps à l’écoute de
ces mots doux.
« L’âge de tes enfants n’a aucune importance mon Cœur, tu
veux toujours les protéger. »
Je prends une gorgée de lait. « Tu as rejoint le Comité pour me
protéger? »
« Eh bien, l’État ne va pas le faire à ma place ça c’est sûr. Ton
Papa et moi avons été si heureux ensemble pendant plus de cinquante ans. Nous
avons cinq superbes enfants, onze petits-enfants, deux de plus en route et qui
sait combien à venir. Jonathan et moi sommes passés à travers vos maladies
ensemble, les urgences familiales, les rencontres parents professeurs et
tellement d’autres choses. L’idée que ma petite chérie ne puisse pas vivre tout
ça me rend dingue. »
« Et un peu folle. »
Elle rit. « Et un peu folle. »
« Il faut que ça soit une cérémonie douce et calme, Mama. Juste la
famille, très informelle, très vite. »
« Ça me paraît bien. »
« Et je ne porte pas de robe. »
Elle me lance un regard de réprobation mais acquiesce. « Bien sûr
que non. » Dit-elle finalement. « C’est un évènement informel. »
« Je t’aime, Mama. »
« Je t’aime aussi, mon Cœur. »
<A suivre>
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Bien que cette série soit inspirée par quelques faits réels, il s'agit
d'une œuvre de fiction et les références à des personnes ou des organisations réelles
ne sont incluses que pour donner un certain air d'authenticité. Tous les
personnages, principaux ou secondaires, sont entièrement le produit de
l'imagination des auteurs, ainsi que leurs actions, motivations, pensées et
conversations, et aucun des personnages ni des situations qui ont été inventées
pour eux n'ont pour but de représenter des personnes ou des événements réels.
En particulier, les descriptions des chaînes de télévision CBS et NBC ne sont
pas destinées à représenter ces sociétés, ou aucune des personnes y
travaillant, mais sont seulement utilisées afin d'apporter un sentiment
d'authenticité à cette œuvre de fiction.
Indiscrétions, épisode 11 A
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Accord parental ignoré
Crédits :
Créé produit, écrit et réalisé par :
Fanatic et Tnovan
Épisode 11 : Je
suis sans défenses.
Eh ben, c’était vraiment l’une des expériences les pus désagréables de
ma vie. Je retourne en rampant dans le lit, m’enterre le plus possible au fond
et me recouvre la tête avec les couvertures. Je ne me lève pas aujourd’hui. Je
me fous de combien de fois Harper va me le demander.
Je sais, d’après le livre de grossesse que je traîne partout, que je
peux m’attendre à ce que ça dure à peu près jusqu’à la fin du premier
trimestre. Ça ne va pas être six semaines très drôles.
« Ok, Petit Gourou, il faut qu’on parle. Je t’aime, petit bout,
vraiment. » Je murmure en caressant mon ventre. « plus que ce que tu
pourras jamais imaginer. Mais tu ne crois pas que tu pourrais rendre les choses
plus faciles pour ta vieille maman ici? »
Je sens que quelque chose me rejoint sur le lit. Je me découvre la tête
juste assez longtemps pour trouver Pépin assis sur le rebord du lit, en train
de faire méticuleusement sa toilette tout en ronronnant comme s’il n’allait
plus pouvoir le faire pour le reste de sa vie.
« Eh bien bonjour gros garçon. C’est bien le moment de venir me voir. T‘as apporté ton poisson avec toi
ou quoi? Espèce de traître. »
Il ronronne encore plus fort, tourne sur lui-même une ou deux fois et
se pose finalement en boule au pied du lit. « Ouais, je comprends bien ce
que tu ressens. » Et je retourne dans mon nid douillet sous les
couvertures. Je fais la misérable expérience des mes premières nausées
matinales.
J’entends la porte d’entrée qui claque au rez-de-chaussée, puis je l’écoute
monter les escaliers quatre à quatre alors qu’elle rentre de son footing avec
Papa. J’entends aussi Mama l’appeler depuis la cuisine.
« Cours pas dans la maison. » Elle la réprimande.
Je sors la tête assez longtemps pour faire mon devoir de future maman
et la gronder aussi. « Ouais, ne cours pas dans la maison, Tabloïde. »
Ensuite je retourne sous les couvertures.
C’était une grosse erreur. Ma partenaire adorée et très joueuse prend ça
comme un signe de mon désir de jouer et commence à sauter sur le lit à côté de
moi.
« Et sauter sur le lit, j’ai le droit? Ou c’est aussi contre les règles? »
Elle continue à rebondir sur le lit. Je
pense que je vais mourir.
« Arrête! Oh bon Dieu, Harper! Arrête maintenant! » Je sais
que je crie comme si j’étais folle mais il faut vraiment qu’elle arrête ça immédiatement.
Elle enlève les couvertures de sur ma tête, son visage est inquiet. « Je
suis désolée. » dit-elle en me regardant. « Kels, tu es réellement je
veux dire vraiment, verte d’une oreille à l’autre. »
« Hum hum. » Je repose les couvertures sur ma tête, la lumière
me donne la nausée. « Je dois remercier ton fils ou ta fille pour ça. »
Je murmure depuis mon cocon.
Elle descend les couvertures tout doucement en baissant les yeux vers
moi. « Ça a commencé hein? »
« Oh oui. » J’acquiesce de la tête en l’enfonçant dans l’oreiller.
« Il y a quelque chose que je peux faire? »
Je secoue la tête. « Je crois pas. Tu peux pas porter cet enfant
pour moi n’est-ce pas »
Elle rit doucement. « J’ai bien peur que non mon cœur. Tu vas te
lever? »
« Je ne crois pas. »
« Je sais que tu vas détester cette idée, mais je crois que ça
irait mieux si tu descendais et que tu avalais un thé avec un toast. »
Je peux pas faire autre chose que grogner à l’idée d’une quelconque
nourriture. « Tabloïde, t’avais pas dit que tu voulais pas parler du bébé à
Mama avant dimanche? Si je descends maintenant, crois-moi, y’a plus de
secret. »
« Comment tu sais ça? »
« Elle a été enceinte cinq fois et elle a onze petits-enfants. Je
suis même étonnée qu’elle ne s’en soit pas encore aperçu. Regarde ça, j’ai déjà
pris une taille de plus que la dernière fois qu’on est venues ici. »
Elle me lance un regard langoureux. « Si bon. » Sa
main bouge et vient recouvrir un de mes seins. « Définitivement plus
gros. »
« Non temporairement, alors ne t’habitue pas trop à cette taille,
Tabloïde. Des seins que je vais cacher sous un T-shirt géant et vomir dans la
cuisine, ça va tuer l’amour ça c’est sûr. »
« C’est vrai. Je peux peut-être t’apporter quelque chose
ici. »
« Ce serait génial. Voilà la femme que j’aime. »
« Mama va juste penser que je t’ai épuisée par une longue nuit de
débauche sexuelle. »
Je grogne. Cette famille essaie de me tuer de honte. Je le sais.
*****
Je saute les dernières marches pour arriver en bas et m’aventure dans
la cuisine. Mama est, bien sur, dans son domaine en train de préparer les différents
plats pour la célébration de Pâques demain. Si elle savait tout ce qu’elle va célébrer
demain, ma demande en mariage, la grossesse de Kels, la grossesse de Renée. Notre
famille est bénie, ça s’est sur.
Ce soir, c’est le soir.
Je ris tout bas. J’ai la musique dans la tête. C’est une tradition
familiale, une à laquelle je pensais ne jamais participer.
Papa a emmené Mama voir la comédie musicale « Annie get your
gun » le soir où il a fait sa demande en mariage. (NDLT : le titre français
de la comédie est Annie du Far west,
aucune des chansons n’a été reprise en français.) C’était une petite troupe
régionale mais ils ont toujours dit tous les deux que c’était magique, bien
mieux que la version de Broadway quatre ans plus tard. Ils avaient bien sûr
fait le voyage jusqu’à New York pour y assister.
Depuis cette nuit-là, c’est la comédie musicale préférée de Mama. Elle
chantait ça à la maison quand elle ne chantait pas de berceuse française pour
nous cinq. Donc, tout naturellement, quand Gerrard a fait sa demande à
Katherine, il l’a fait sur la chanson « The girl that I marry ». Gerrard a une voix correcte,
mais il a surtout le souffle qui lui a fait finir sa chanson de façon très
romantique. Ça lui a plus servi que sa voix.
Après ça, Jean ne pouvait pas chanter sans mourir de honte. Donc, quand
ça a été son tour de faire sa demande, on l’a convaincu de faire un duo. On a réussi
à convaincre Elaine que notre famille faisait très souvent des soirées chansons
et qu’elle devait chanter « Who do you love, I hope » avec Jean. Elle
ne s’est jamais douté de rien.
Ensuite ce fut Robbie. Il a choisi « An old fashion wedding »
espérant que sa promise chanterait avec lui aussi. C’était la chanson parfaite,
tout à fait adaptée au timbre de voix de Renée. Tous les deux étaient fabuleux.
Plus tard, Renée a reconnu devant moi, qu’elle s’était douté de quelque chose dès
le début. Robbie n’a jamais pu lui cacher quoi que ce soit.
On a donné à Lucien « Doin’ what thing naturelly » quand est
venu pour lui le temps de chanter. Il a tenté de se soustraire à tout ça en
organisant un rancard avec Rachel le soir prévu. On a simplement été la
chercher avant qu’il le fasse. Robbie et moi l’avons amenée à la maison et nous
avons tous attendu que Lucien arrive et chante.
Les garçons se sont toujours foutu de moi en me disant que je devrais
chanter « You can’t get a man with a gun. » Jusqu’à ce qu’ils réalisent
que, avec ou sans pistolet, je ne voudrais jamais un homme. Ça ne laissait plus
qu’une seule chanson appropriée.
Et je vais la chanter ce soir, devant la famille entière, Mama, Papa,
les garçons, leurs femmes et tous leurs enfants, je vais me mettre à genoux et
demander à Kels de passer le reste de sa vie avec moi.
Je ne crois pas que Kels se doute d’un truc. Mais cette fois, en dehors
de Robbie et Renée et puis Papa à qui je l’ai dit ce matin en allant courir,
personne d’autre n’est au courant. La famille entière devait déjà venir ici ce
soir ce qui m’a évité de les inviter. Renée joue suffisamment bien du piano
pour m’accompagner. J’ai la bague soigneusement cachée dans ma valise, enroulée
dans une chaussette, dans une pochette intérieure, à l’intérieur d’un sachet
plastique, juste au cas où Kels irait fouiner.
Tout est prêt.
Tant que je ne meurs pas d’une crise de nerfs d’ici ce soir.
« Où est Kelsey? » Mama me demande sans lever la tête
de son travail.
Ravie de te voir moi aussi, Mama. « Bonjour Mama. » Je me penche et l’embrasse sur la
joue. « C’est une belle journée. »
« Tu as encore épuisée cette pauvre fille? »
« Mama! C’est assez! » C’est plus qu’assez. « Sois
gentille avec elle. Tu n’as jamais dit ce genre de trucs à Robbie ou les autres
garçons. »
Elle hausse les épaules. « C’est parce que je n’ai jamais été
inquiète à ce sujet pour eux. »
Je la regarde durant un long moment, pas très sûre de la façon dont je
dois prendre ce commentaire. Je décide de l’ignorer. « Mama, est-ce que tu peux au moins éviter
d’en parler devant Kels? Elle n’a pas l’habitude d’être dans une famille aussi…
ouverte que la nôtre. »
Mama soupire bruyamment. « Bon,bon. Il y a un plat de
beignets tout prêt pour vous. »
« Merci, Mama. » J’embrasse sa joue une fois de plus
et attrape le plat de beignets, une bouteille de jus de fruits, un pot de thé
pour Kels et un de café pour moi et puis je remonte l’escalier.
Ce soir, ce soir ça va pas être n’importe quel soir.
*****
Je suis ravie, mes nausées matinales ont l’air de n’être que ça. Des
nausées matinales. Je sais que malgré le nom, ça vient à peu près quand ça
veut, mais pour moi, ça semble se limiter au matin. Le temps que Harper réussisse
à me convaincre de boire un thé et de manger un des beignets que Mama nous
avait préparé, et je suis prête à affronter la journée.
Mama et moi avons eu un merveilleux moment dans la cuisine aujourd’hui
en préparant le dîner pour tout le monde ce soir. J’adore vraiment quand le
Complot est réuni au grand complet, mais c’était vraiment super d’avoir la
cuisine et Mama rien que pour moi aujourd’hui. C’était comme d’avoir une vraie
maman à moi pour quelques heures.
On a cuisiné, on a parlé, on a ri, en nous arrêtant immédiatement quand
Papa ou Harper passait la tête à l’intérieur. Non pas que nous parlions d’eux
mais, ça leur fait se poser des questions et rester toujours près de nous.
J’ai aussi appris quelques-uns des plats préférés de Harper et aussi
comment les faire. Dieu, je deviens tellement ’femme au foyer’. Ça fait presque
peur.
On va tous dîner ensemble ce soir. C’est une grand réunion, comme d’habitude.
J’ai remarqué que Harper semble un peu ailleurs. Elle paraît vraiment nerveuse.
Je pense qu’elle stresse pour demain, pour annoncer à Mama la venue du bébé. Ça
va aller Tabloïde, je ne vais pas la laisser te faire de mal.
Harper et moi avons décidé que la nouvelle serait un très joli cadeau
de Pâques pour Mama. Je suis très excitée de l’annoncer à toute la famille. C’est
bon de penser que notre bébé va être aimé et accepté au sein de ce clan merveilleux.
Robbie et Renée sont aussi un peu perdus ce soir mais c’est normal, ils
ont la même annonce que nous à faire demain. On pourrait penser qu’après Christian et Clark ils auraient pris l’habitude,
mais je crois que l’annonce d’un bébé est vraiment merveilleuse dans cette
famille et peu importe combien de bébés il y a déjà eu.
Je regarde Harper de l’autre côté de la pièce alors que je fais un câlin
à Christian. Ouais, elle stresse. Elle garde ses mains dans ses poches et
marmonne dans sa barbe. Elle ne fait ça que quand elle réfléchi à propos d’un
truc. Je ne peux rien faire d’autre que rire dans mon coin. Elle avait peur que
je le lâche à Mama dans la cuisine aujourd’hui, mais si elle ne fait pas
attention, elle va finir par le lâcher devant tout le monde ce soir.
Christian se retourne et s’assoit à califourchon sur mes genoux, me
faisant face. « Tata Kels? »
« Oui, petit homme. »
« Je t’aime. »
Je le prends dans mes bras et lui fais un énorme câlin. « Je t’aime
aussi, mon petit cœur. »
« J’ai eu tous les doublons ».
« Je sais. »
« Merci pour le vert. »
« Oh mais de rien mon cœur. Mais tu te souviens que c’est notre
petit secret n’est-ce pas? Tu ne devras jamais dire à Tante Harper que je te l’ai
donné. »
Son nez remonte alors qu’il me sourit et me donne un baiser sur la
joue.
Robbie commence à réunir toute la famille dans le salon. Je me demande
pourquoi? Encore une autre tradition Kingsley, sans aucun doute. Cette famille
en a des tonnes et je ne pourrai sans doute jamais les connaître toutes mais j’adore
les découvrir.
« Tiens, Kels, laisse-moi te libérer les mains, plutôt les genoux
d’ailleurs. Je veux voir mon petit-fils. » Papa tend ses mains vers
Christian. J’ai tellement hâte de le voir tenir notre bébé. J’essuie vite une
larme de joie de la main. Mon enfant va avoir des grands-parents qui vont l’aimer
comme mes grands-parents m’ont aimée.
Dieu, Pa, merci pour ça. Je t’aime. Tu me manques.
Christian va à contrecoeur dans les bras de son Grand-père, non
sans prendre le temps de me faire encore un bisou bien baveux. Je ris alors que
Papa m’offre sa main pour sortir du fauteuil.
« Et pour la vaisselle? »
« Ah chérie. » Dit Papa la voix traînante. Bon Dieu, je sais
où Harper a eu ça. « T’inquiète pas de ça. On verra plus tard. C’est
pour ça que Mama et moi avons cinq enfants. Y’a toujours quelqu’un pour
nettoyer à notre place. Viens, allons prendre une peu de bon temps et de
dessert.
« Dans cette maison? Y’a-t-il autre chose à faire? »
*****
Robbie vient vers moi et me donne une petite tape sur l’épaule. « Tu
es prête? » Il me demande ça avec un une voix qui fait très ’grand frère’.
J’acquiesce de la tête. Ma gorge est toute sèche. Je n’arriverai pas à
chanter. Y’a pas moyen. Dieu. Qu’est-ce que je vais faire?
Il met un verre d’eau fraîche dans ma main. « Tiens. J’en ai eu
besoin à ce moment précis. »
Je l’avale d’un coup. « Merci. » Bien. Au moins, je peux
parler à nouveau.
Robbie se marre de me voir aussi mal à l’aise. « T’inquiète pas
Harper, ça va aller. Elle est absolument dingue de toi. Je le sais. »
J’acquiesce de la tête. Je me tais. Je dois garder ma voix pour la
chanson. Pourquoi est-ce que j’ai été d’accord pour faire ça?
Respirer.
Inspirer. Expirer.
« C’est le moment. » Il me pousse un peu vers le salon où ma
promise attend. « Tu as la bague, n’est-ce pas? »
Mon cœur s’arrête.
Ma main se pose sur la poche de mon jean où est placé l’anneau. Il est
là. « Oui. » Ma voix est très grave. « Allons-y. »
On pénètre dans le salon où se trouve le reste de la famille, ils sont
tous là, les vingt, sans compter encore Kels, ils nous attendent. Je remarque
que Papa s’est assuré que Kels est assise près du piano. Merci, Papa. Je m’appuie
contre l’arche et laisse Robbie jouer les Monsieur Loyal.
« C’est à nouveau le moment. » Il sourit aux garçons qui
savent instantanément de quoi il parle. « Le moment pour une autre soirée
chansons en famille » La salle explose de rire et plusieurs regards
vraiment pas discrets se posent sur Kels. « Pour être fidèle à la
tradition, le bébé de la famille doit commencer. Donc, sans plus attendre,
voici Harper! »
Les garçons se mettent à crier et à hurler. Gerrard crie par-dessus. « Chante
nous une belle comédie musicale, Harper Lee! »
Les enfants applaudissent d’excitation. Quelques-uns d’entre eux sont
assez vieux pour se souvenir des demandes de Lucien et Robbie. Restez cools les
petits. Je vous étrangles si vous faites tomber ma surprise à l’eau.
Je regarde Kels. Elle a l’air complètement paumée. Elle regarde partout
dans la pièce pour essayer de comprendre la blague dont elle n’est pas au
courant. Bientôt, Bébé. Tu sauras très bientôt.
« Qu’est-ce que ça va être, Harper? » Papa me parle, me
rappelant pourquoi je suis là.
« Je pense que je pourrais en chanter une de « Annie get your
gun. »
La réaction des garçons est de crier, de siffler et de sauter en l’air.
Si je les connaissais pas aussi bien, je dirais que c’est vraiment un groupe de
tapettes.
Je m’éclaircis la gorge, avance un peu et prends le verre des mains de
Kels. « Est-ce que je peux avoir ça? » Je bois même tout le reste du
thé glacé qu’il contient. « Merci. »
Renée joue l’intro de la chanson et me regarde, elle attend.
C’est maintenant ou jamais, Harper. C’est toute ta vie.
« I’ve had my way with so
many girls"
J’ai traîné avec
beaucoup de filles.
Encore plus de cris. Mais bon, c’est vrai après tout. C’est pas pour
rien que les garçons m’ont filé cette chanson.
"And it was lots of
fun"
Et c’était
vraiment bien
Je hausse les épaules. C’est vrai aussi. Cependant, ça n’avait rien à
voir avec les émotions et le bonheur que je ressens avec Kels.
"My system was to know
many girls
J’étais faite pour
connaître toutes ces filles
To keep me safe from
one."
Et pour n’en aimer
qu’une seule
Bon Dieu, Irvin Berlin me connaissait quand il a écrit ça.
"I find it can’t be
done."
Je pensais que c’était
impossible.
Ça l‘était non? OK Harper, concentre-toi sur Kels. C’est sa soirée.
"My defenses are down
Je suis sans défenses
She’s broken my résistance
Elle a brisé ma résistance
And I don’t know where I am
Et je ne sais plus
où je suis
I went into the fight like a
lion
Je suis entrée
dans le combat tel un lion
But I came out like a
lamb."
Mais j’en suis
sortie comme un agneau.
Je souris et hausse les épaules vers ma famille. Je vois Christian
assis sur les genoux de Papa. Je vais vers eux et le prends dans mes bras, je
chante pour lui, comme si je lui disais un secret.
"My defenses
are down
Je suis sans défenses
She’s got me where she wants
me
Elle m’a emmenée là
où elle voulait
And I can’t escape no how
Et maintenant, je
ne peux m’échapper
I could speak to my heart when
it weakened
Je pourrais parler
à mon cœur quand il se réveillera
But my heart won’t listen now.
Mais il ne m’écoutera
pas désormais.
"Like a toothless,
clawless tiger"
Je suis comme un
tigre sans croc ni griffe
Christian, béni soit-il, rugit comme un tigre à cet endroit-là. Cela
entraîne une explosion de rire chez tout le monde, même moi, pour une fraction
de seconde.
"Like an organ-grinder’s
bear"
Comme un ours qui
ne peut plus grogner
Mon petit cochon crie encore.
"Like a knight without
his armor"
Comme un chevalier
sans son armure
Cette phrase-là le déconcerte un peu.
"Like Sampson without his
hair"
Comme Sansom sans
ses cheveux
Et celle-ci aussi. Je le dépose dans les bras de Robbie. Mon grand final
arrive.
"My defenses are
down"
Je suis sans défenses
Je reviens devant Kels.
"I might as
well surrender
Je ferais mieux de
me rendre
Because the battle can’t be
won"
Parce que je ne
peux pas gagner cette guerre.
Je me mets à genoux devant elle. Ses yeux s’ouvrent un peu plus. Je
crois qu’elle commence à comprendre.
"But I must
confess that I like it
Mais je dois avouer
que j’apprécie
So there’s nothing to be
done"
Alors il n’y a
rien à faire
Je cherche dans la poche de mon jean. Ouais, la bague est toujours là.
Et je suis même arrivée à la sortir sans la faire tomber. Je la mets devant
moi, Kels peut la voir maintenant. Elle devient toute verte. Oh s’il te plait Bébé,
ne t’évanouis pas maintenant, et ne me vomis pas dessus non plus.
"Yes, I must confess that
I like it
Oui, je dois
avouer que j’aime ça
Being miserable is gonna be
fun."
Perdre va être
merveilleux.
Le piano se tait, la famille applaudit autour de nous, mais je ne les
remarque presque pas. Au lieu de ça, je suis très attentive à Kels et à tout ce
qui l’entoure. L’éclat du chandelier se reflète dans ses cheveux, les faisant
briller. Le vert pâle de ses yeux me rappelle la couleur des premières feuilles
au printemps. Par-dessus tout, elle est adorable, absolument merveilleuse.
Et sa bouche est encore ouverte de stupéfaction.
Tu dois terminer, Harper.
« Je t’aime, Kelsey. Et je veux passer le reste de ma vie à faire
ton bonheur. Veux tu m’accorder ce grand honneur? »
Et j’attends.
Qui aurait cru que quelques secondes pourraient avoir l’air d’être une éternité?
Pourquoi est-ce qu’elle pleure? Jésus, j’ai fait un truc qu’il fallait
pas. Je sens mon cœur tomber dans mes chaussures.
Je m’apprête à remettre l’anneau dans ma poche quand j’entends Kels
murmurer « Oui. »
Je crois qu’elle vient d’accepter. « Oui? » Je répète pour être
bien sûre.
Kels saute du fauteuil et me plaque sur le sol. « Oui! »
La salle explose de rire.
Sauf Kels et moi. Je suis bien trop occupée à l’embrasser.
Par miracle, je ne sais pas comment, j’ai réussi à garder la bague dans
ma main. Quand nous nous arrêtons enfin pour respirer, je cherche sa main
gauche. Avec précaution, je passe la bague à son doigt, ravie de voir que c’est
la bonne taille.
Juste comme elle est parfaite pour moi.
So there’s nothing to be
done"
Alors il n’y a
rien à faire
"Yes, I must confess that
I like it
Oui, je dois
avouer que j’aime ça
Being miserable is gonna be
fun."
Perdre va être
merveilleux.
*****
Je ne peux que m’émerveiller devant cette bague. C’est la deuxième plus
belle chose que j’ai vue. La première, c’est le bonheur et la fierté dans les
yeux de ma compagne. Une fois que l’on a pu se libérer de Mama et du reste de
la famille, Harper m’a fait sortir par la porte de derrière pour une promenade.
On marche doucement dans le jardin, main dans la main. L’air du soir
est plein des senteurs de fleurs. Ajoutée aux parfum de l’air, la chaleur du
corps pressé contre le mien et les évènements de la soirée, font que je me sens
comme ivre.
« Alors comment tu te sens? » Harper me demande doucement.
« Je ne sais pas trop comment le dire avec des mots. » C’est
assez surprenant si l’on considère que mon gagne-pain est fondé sur ma capacité
à transformer des évènements en mots pour les autres. « Je me sens
vraiment très bien en ce moment. Je ne suis pas très sûre de quelle émotion
arrive en premier par contre. » J’arrête de marcher, je me tourne vers
elle et la serre contre moi. « Honnêtement, je ne me suis jamais attendue à
ça. Je sais que c’est logique, surtout dans ta famille. Mais je n’ai juste
jamais pensé que je me marierais un jour. »
Elle rit un peu et acquiesce. « Ouais,
eh ben, c’est une grande première pour moi aussi, crois-moi. »
« En tout cas, je suis absolument sûre d’une chose. » Je fais
glisser mes mains autour de sa taille et l’attire contre moi. Je ne sais pas ce
qui sent le meilleur, elle ou les fleurs. Diable, bien sur que si je le sais,
Harper gagne haut la main.
« Quoi donc, Bébé? »
« En ce moment précis, je suis la femme la plus heureuse du monde
et je suis vraiment très amoureuse de toi. »
Pour toute réponse, elle se penche vers moi et, avec une tendresse
infinie, ses lèvres se posent sur les miennes. C’est l’un des baisers les plus
doux que nous ayons échangés, et là maintenant, c’est parfait, très romantique.
Elle pose sa main sur ma joue, je sens sa chaleur.
«Tu n’es que la deuxième femme la plus heureuse du monde. Tu as fait de
moi la plus heureuse, ma chér. Tu m’as donné tout ce dont je rêvais dans
la vie en croyant que je ne l’aurais jamais. » Ses pouces caressent mes
joues et elle m’embrasse à nouveau. « Merci de m’aimer. »
« On se donne la même chose l’une à l’autre Harper, parce que je
ressens la même chose. Dieu sait que j’ai passé des années à chercher tout ça. Et
puis, je t’ai trouvée. »
« Je suis ravie qu’on ne se soit pas cachée l’une à l’autre. »
Je ris un peu en me souvenant de ces quelques premiers mois avec elle. Je
prends sa main et on recommence notre promenade. « Non, on était déjà bien
trop obsédée l’une par l’autre depuis le début. Je pense que c’était écrit dans
le grand schéma de l’univers pour que deux caractérielles comme nous soient
ensembles. C’est vrai, qui d’autre pourrait nous supporter? »
« Oh, tu serais pas en train de me dire que je suis une tête dure
par hasard? » Elle blague en enroulant son bras autour de mes épaules. « C’est
un droit qui est réservé à ma Mama. »
« Et ta femme. » Je le lui rappelle en bougeant mon précieux
cadeau devant nous. Whaou, cette chose accroche même la plus faible lumière. « Je
vais avoir besoin d’un garde du corps armé pour ça. »
« Elle te plait n’est-ce pas? »
Je m’arrête à nouveau, elle me prend immédiatement dans ses bras
pensant que je veux un autre baiser. J’en veux un autre bien sûr, mais je dois
dire quelque chose avant. « Tu plaisantes? Bien sûr que je l’aime. Je l’adore.
Elle est magnifique. Elle est énorme mais elle est magnifique. » Un
sourire étire mes lèvres. « A ton avis, combien de temps ça va leur
prendre avant de s’en apercevoir au boulot? » J’ai hâte de voir la réaction
de Langston. Eh ouais mec, je suis enceinte et je vais me marier avec ma
compagne. Qu’est-ce que t’en dis?
« J’sais pas. Si tu marches en tenant ta main devant tes yeux sans
arrêt, peut-être pas longtemps. » Elle rit en m’imaginant marcher en
montrant ma bague avec insistance.
Je lève la main pour capturer la lumière de la lune dans les diamants. « Ben
c’est dur de ne pas la montrer quand même. » Je passe mon bras autour de
sa taille, pour reprendre notre ballade. « Depuis combien de temps tu prévois
tout ça? »
« Hum, laisse-moi réfléchir, depuis la nuit où une certaine
cigogne est venue me voir. »
« Whaou. Tu sais vraiment comment garder un secret. »
« C’est vrai. Ça vient d’avoir été élevée avec quatre frères qui
se mettaient tout le temps dans les problèmes. En tout cas, t’as pas idée à quel point je suis contente que ça soit
fait. Ça devenait vraiment trop compliqué de vous duper Langston et toi pour
pouvoir sortir du studio assez longtemps pour chercher ta bague. »
Je lui donne un coup sur le ventre. « Espèce de vache! C’est
là que tu étais toutes ces fois où je pouvais pas te joindre. Et tu mentais
quand je te demandais. ‘Oh Kels, je suis sortie pour des recherches vraiment
importantes’ tu mens comme un arracheur de dents! »
« Hé! C’était une recherche importante. C’était la recherche la
plus importante de ma vie. »
*****
28 décembre 2008
Indiscrétions, épisode 10
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Accord parental ignoré
Crédits :
Créé produit, écrit et réalisé par :
Fanatic et Tnovan
Épisode 10 : Meilleurs amis.
Je me sens vraiment très bien à ce moment précis, je suis devant la cheminée, allongée sur le ventre en train de lire un livre sur les bébés. Kels somnole en se servant de mon dos nu comme d’un oreiller. Voilà une parfaite façon de passer un jeudi soir, écouter du jazz, faire l’amour à ma compagne, et lire un peu pour savoir comment Petit Gourou grandit là-dedans.
« Kels? »
« Hum? » Elle se tourne, s’enroule dans un drap et remonte à côté de moi. Je sens sa main qui est restée sur mon dos et qui me caresse doucement. Il est encore humide de sueur de notre dernier exercice. Si elle continue comme ça, je pourrais bien transpirer encore un peu.
« Notre bébé a la taille d’une graine. »
« Quel genre de graine? » Elle dessine des formes au hasard sur ma peau. Ça me rappelle quand vous êtes enfant et que votre meilleure amie vous dessine des mots dans le dos avec les doigts et que vous devez deviner quel mot c’est. Les ongles de Kels passant doucement sur ma peau est une sensation extraordinaire. Si j’étais Pépin, je ronronnerais.
« Hein? » J’étais un peu distraite.
Elle ricane, elle me connaît assez bien pour savoir quel est mon problème en ce moment. « Quel type de graine? Kiwi, orange, pomme, citrouille? »
« Ah, hum, attends, laisse-moi voir. » Je fais un effort pour me concentrer sur la page suivante. « Orange. »
« Bonne nouvelle parce que j’ai horreur des pommes. Il y a autre chose que je devrais savoir? » Elle se moque. Elle à l’air ravi de me voir toujours le nez fourré dans un des livres sur la grossesse. Enfin, quand je ne suis pas occupée avec elle.
« Ouais, les nausées matinales ne devraient pas tarder. » Je la taquine un peu en jetant le livre sur le côté. Je me retourne sur le dos et la prends dans mes bras. J’ai assez lu pour l’instant.
« Et bien, on va adorer ça toi et moi. » Kels s’enroule sur moi et pose sa tête sous mon menton.
« Bien sûr ma chérie. Je suis un merveilleux soutien. Dès que quelqu’un vomit, je l’accompagne. On peut peut-être installer la chambre dans les toilettes. »
Kels éclate de rire, son corps entier est secoué. « Marché conclu, Tabloïde. Merci mon cœur. »
Je secoue la tête en fronçant les sourcils. « Je ne disais pas ça pour être gentille. » C’est la vérité. Je ne déteste rien plus que vomir. C’est en partie la raison pour laquelle je n’ai jamais beaucoup bu d’alcool dans le passé. Je déteste le matin après une cuite. Alors que les matins après des nuits agitées ne m’ont jamais gênée.
« Tu as dit que cette grossesse allait être un travail d’équipe. Seulement, il y a certaines choses que je vivrai et toi non. » Elle tapote mon menton.
« Jésus, merci. »
« On va partager beaucoup de choses, on se connaîtra mieux encore. » Dit-elle pour m’encourager.
« Ça va être super. » Je sais que j’ai l’air de douter. J’en ai assez de ce sujet, rien que d’y penser, j’ai déjà la nausée. Je baisse la tête et mordille son oreille. Dieu, elle a si bon goût.
« Oh, Tabloïde. » Elle s’arque-boute contre mon corps. « Tu sais, on devrait peut-être penser à de la vraie nourriture, un truc plus substantiel assez rapidement. Petit Gourou et moi on a faim. »
« C’est trop tôt pour avoir des envies. » Je marmonne contre son cou. C’est très bien d’avoir lu des infos utilisables.
« Je n’ai pas dit qu’on avait envie d’un truc. J’ai dit qu’on avait faim. »
« Ça, c’est couper les cheveux en quatre. » Je l’embrasse dans le creux derrière son oreille, je sens ses cheveux. « De quoi as-tu envie? » En ce qui me concerne, je me contenterais de cette nourriture -à.
« Après toi? Hum, une pizza, je pense. Super garnie. »
Je ris un peu, me recule pour la regarder, je retire les cheveux tombés sur son visage. « Et tu disais que tu n’avais pas d’envies? »
Elle ouvre le drap pour m’inviter à me coller à elle. C’est une invitation que je ne peux, ne veux, ni ne voudrai jamais, refuser. J’ai l’impression d’être une adulte sortie d’un livre du Dr Seuss. (NDLT : Theodor Seuss Geisel, plus connu sous le pseudo de Dr Seuss, est un auteur américain. Il est très connu des enfants américains. Il pensait que les contes pour enfants comportaient des connotations sexuelles constantes mais importantes pour le développement de l’enfant, aussi, il a dépeint des adultes assez libérés dans beaucoup de ses œuvres, destinées aux enfants mais aussi dans celles destinées aux adultes.)
« Ouais, d’accord, c’est vrai. » Kels me répond entre les baisers. « Tu vas me dire non? »
« Est-ce que j’ai l’air d’être folle? »
« Non. Tu as l’air de m’aller parfaitement vu d‘ici,l’Étalon. »
OK, je préfère largement ce surnom quand c’est elle qui s’en sert plutôt que Brian. Je la serre contre moi. Je peux sentir que ces seins ont un peu grossi. Je suis curieuse de voir comment ils vont devenir. Je dépose un baiser sur le sommet de l’un d’eux. « Je pourrais ne manger que toi. »
« Oh ce que c’est mignon. » Elle murmure au creux de mon oreille alors que sa respiration s’accélère.
Certainement. Je grogne et la rapproche encore de moi.
Elle enroule ses jambes autour des miennes pour qu’on soit collées l’une à l’autre. Cette position me rappelle des souvenirs remontant à un tout petit plus tôt dans la soirée. Je lisais quelques chapitres d’un des livres de grossesse et j’ai trouvé des dessins très intéressants. J’ai réussi à convaincre Kels qu’on devait essayer, de cette façon on n’aura pas la pression plus tard.
Bien sûr, on est assez excitées là, et la pression monte.
Kels lèche mon cou. Ça me rappelle un truc page vingt-sept qui avait l’air prometteur. Et maintenant, comment on fait sans que l’une de nous deux ne se luxe un membre? Je ne voudrais pas avoir à expliquer les circonstance d’un tel accident dans une salle d’urgences.
Oh, s’il vous plaît? Ne me dites pas que je viens d’entendre la sonnette de la porte d’entrée. Kels arrête ce qu’elle était en train de faire. Zut, elle a entendu aussi. Ce n’était pas mon imagination.
« Ils vont partir. » Je lui certifie.
Ils l’auraient probablement fait si ce foutu chien ne s’était pas réveillé pour commencer à aboyer. Bon Dieu, Kam, la prochaine fois, ouvre la porte, peu importe qui c’est. Il n’ y a rien de tel pour leur faire comprendre qu’on est à la maison.
« Et, Merde! » Je râle. « Foutu chien! »
Elle se recule de moi, son visage est rouge. « Va ouvrir la porte et mets deux dollars dans le pot. »
Je me lève et mets mon peignoir tout en râlant et en essayant de retrouver ma respiration. A ce rythme, je vais avoir économisé suffisamment d’argent pour payer les études supérieures du bébé bien avant la fin de l’année.
*****
Je me précipite dans notre chambre pour prendre mon peignoir quand j’entends Harper accueillir Robbie et Renée. Alors que je me glisse dans mon vêtement, je réalise que je sens… je sens le sexe. Non. Mon Dieu, j’empeste le sexe. Et Harper aussi bien évidemment. Et elle est en train d’accueillir son frère et sa belle-sœur.
Seigneur, je veux mourir. Le Complot de la Cuisine va me parler de ça sans fin.
Le complot. Notre famille. Je m’arrête, ma main recouvre mon cœur. J’espère que tout va bien. On n’attendait pas Robbie et Renée. Je ne comprend pas qu’ils soient venus sans prévenir.
Je ferme mon peignoir autours de ma taille, je jette un coup d’œil rapide au salon, encore que je ne puisse pas cacher tout ça maintenant, puis je me dirige vers la porte d’entrée.
Harper est en train d’aider Robbie avec les bagages, une valise et deux housses à costumes. Renée les contourne et me regarde. « Oh, Robbie, je pense qu’on a interrompu quelque chose »
Robbie rougit un peu en me regardant. « Ah Dieu, Kels, je suis désolé. On aurait dû téléphoner avant. Mais on voulait vous faire une surprise à toutes les deux, voir votre nouvel appart… »
Je souris d’un air penaud. « On est surprises. » Je m’avance et embrasse Renée. « C’est une idée merveilleuse. Tout va bien? La famille? Où sont les garçons? »
« Les garçons sont en train d’être pourris gâtés par leur Grand-mère et Grand-père. »
Robbie rigole et donne un revers de main dans l’épaule de Harper. « Si on de la chance, elle va les garder comme elle a fait avec ton chat. »
« Robbie! Ça va! » le reprend Renée. Elle repose son attention sur moi. « Doit-on chercher un hôtel? »
« Ça va pas non! Venez, entrez. On va vous installer et aller se laver un peu. »
Robbie se marre.
Harper lui file un coup de coude dans le bide. « Tu vas danser comme un dinde dans la cendre chaude. » murmure-t-elle.
Je relève la tête, mon embarras est momentanément remplacé par une certaine confusion. « Robbie va danser comme un Indien et un truc en cendre? »
Les trois autres rigolent. « C’est une vieille expression Cajun qui veut dire que Robbie est vraiment dans le caca d’alligators. » Elle pose sa main sur mon bras. « On est vraiment désolés. » Répète Renée.
« Hey! Pourquoi a-t-elle droit aux excuses et pas moi? Aucun de vous ne m’a dit quoi que ce soit. » Harper grogne en caressant le chien. On dirait qu’elle n’a plus que lui pour se plaindre.
« Parce que tu ne fais que râler pardi! » fait remarquer Robbie.
« Donne-moi un dollar. » Harper tend la main vers son frère. (NDLT : il y a ici un jeu de mot qui ne rend pas en français. Râler se dit bitch qui signifie aussi salope.)
« Quoi? Je dois te donner un dollar parce que tu n’as pas pu finir de tirer ton coup? »
Dieu, s’il vous plait, je vous le demande épargnez-moi ça.
Renée met une claque derrière la tête de son mari. « Possédé! Je dois te mettre une calotte! Robert Francis Kingsley! Ta Mama pourrait te couper la tête pour avoir parler ainsi! »
Elle me regarde avec, dans les yeux, une compassion infinie qu’elle a acquis je présume en étant membre du clan Kingsley depuis plusieurs années maintenant. « Peux-tu m’indiquer la direction de la chambre d’amis? Il faut que je parle en privé avec mon mari pendant un moment. »
« Ouais! Et Harper pourra finir son affaire avec Kels. » Rajoute Robbie en riant.
Harper tape avec son doigt sur la poitrine de son frère. « Avec moi, ça dure plus longtemps qu’un petit moment, Robbie. »
« Mon Dieu! C’est comme s’ils avaient encore trois ans! »
« A l’étage, la porte en face de l’escalier. » Je marmonne.
« Viens Robbie, avant que nous ne soyons plus les bienvenus ici. »
*****
Si je continue à bouger sans penser à tout ça, peut-être que je ne vais pas mourir d’embarras. Ce n’est pas comme si notre famille ignorait que nous sommes des adultes consentantes mais… Je ne m’étais pas attendue à les avoir devant la porte pendant que nous étions… consentantes. Je suis presque tentée de dormir dans une autre chambre cette nuit. Mais c’est pas comme si Harper allait me laisser faire.
Je commence à ranger le salon. Je ne veux pas que la famille puisse voir que j’ai été consentante ici, et là, ou encore là et plus récemment là-bas. Sans prêter attention à la baisse de la température extérieure, j’ouvre les portes-fenêtres qui donnent sur la terrasse. Ensuite, j’ouvre une fenêtre du patio. Il faut vraiment aérer ici.
Harper reste dans la pièce et se moque de moi « Ça va, c’est bon, c’est juste Robbie et Renée. »
« Juste Robbie et Renée? Juste ton frère préféré et sa femme. Juste les parents de mon petit chéri… »
Elle me coupe la parole. « Tu as un chéri? »
« Christian, tu te souviens? »
« Ben, tu sais ma chérie, Christian est une assez bonne preuve que Robbie et Renée ont fait par le passé exactement la même chose que nous ce soir. T’inquiètes pas de ça. » Elle vient et me prend dans ses bras. « C’est pas toi qui me disais d’arrêter de flipper à propos de mes parents et de leurs siestes? »
« C’est pas pareil. » Je marmonne contre son peignoir.
« Comment ça? »
« C’est de moi dont on parle. »
*****
Je fais mousser le shampooing sur mes cheveux, j’ai toujours suivi la règle : faire mousser, rincer, recommencer, quand je sens un courant d’air froid sur mon corps nu. Debout, dans l’encadrement de la porte, Harper est là, toute aussi nue que moi. Son regard se pose sur moi, sur mon corps qui lui appartient. Je peux la sentir sur moi aussi sûrement que si elle me touchait réellement.
« Besoin d’aide? » Elle n’attend pas la réponse. Elle rentre avec moi dans la cabine de douche, ses mains vont directement dans mes cheveux récemment coupés et elle masse mon cuir chevelu.
« Harper! Je t’ai déjà dit que… Oh Dieu, tu es très douée. » Je n’ai vraiment plus aucune volonté dès que ça concerne Harper. Sans compter que c’est encore meilleur quand on a été interrompue plutôt brusquement.
Maintenant, ses mains, couvertes de mousse, passent sur mon cou et mes épaules, se perdant sur ma peau surchauffée. Harper m’embrasse et me rapproche d’elle.
Il me faut un moment pour reprendre mes esprits. Je tire doucement sur l’anneau dans son nombril, je sais que ça va attirer son attention. « Non, Harper. On doit juste se doucher maintenant. »
« Pourquoi faire? » Elle demande tout en collant sa bouche sur la peau de mon cou.
Pourquoi? C’est une très bonne question. « Harper, »Je proteste. « Si tu veux pas que Robbie et Renée sachent vraiment ce qu‘on était en train de faire, tu ferais mieux d‘arrêter tout ça, maintenant! »
Je sens son rire contre moi. En me retournant, je vois ses yeux plein de joie. « C’est pas comme si c’était encore un secret maintenant, Kels. »
« Ça n’en était pas un avant non plus. »
« Oh vraiment? Est-ce qu’on a été un sujet de discussion pour le Complot de la Cuisine? »
Et merde! Comme si son ego avait besoin de savoir qu’on parlait de ce sujet là en particulier. Je prends du gel douche et commence à laver toutes les parties de corps que je peux atteindre. Manque de chance, j’ai trouvé les seins de Harper. La laver à cet endroit précis fait fuir toute ma bonne volonté.
« Alors qu’est-ce que tu leur a raconté, bébé? Tu peux me le dire. »
Je mets ma tête sous le jet d’eau. Peut-être que toute cette eau va étouffer ses mots, et ma libido.
Non, y’a aucune chance.
*****
Une heure plus tard, nous sommes tous assis dans le salon. Je fais visiter l’appartement entier à Robbie et Renée pendant que Kels commande de quoi manger. Je ne crois pas l’avoir déjà vu rougir autant. Même quand sa mère nous a interrompues et qu’elle m’a demandé de me promener en tenue d’Ève, elle n’avait pas bougé d’un iota. Ou quand Erik nous avait surpris sur le canapé.
Oh, j’ai compris, c’était toujours moi qui étais interrompue avant. Cette fois, c’était elle. Mon pauvre, sensible et frustré Gourou.
« Alors, qu’est-ce qui vous amène ici? »
« Ce n’est pas que nous ne soyons pas ravies de vous voir. » Rajoute Kels immédiatement.
Je prends sa main et la pose sur mon genou. « Ouais. » Je dis cela sans aucune sincérité.
« On a pensé que ça serait sympa de nous faire un grand week-end et maintenant qu’on a un pied-à-terre à New York… » Robbie plaisante en retour et serre Renée contre lui. « On s’est dit que chez vous ça allait être un endroit super romantique. »
« Tu as toujours été un grand couillon. » Oh, Mama aurait ma peau si elle savait que j’ai traité mon frère d’andouille, même si c’est pour rire.
Kels lève la tête et me regarde. « Arrête de te moquer Tabloïde, et tu dois mettre un autre dollar dans le pot. On est ravies que vous soyez là. Vous deux êtes toujours les bienvenus dans notre maison. »
« Encore que, vous allez pas pouvoir avoir cette chambre bien longtemps. » Je rajoute avec un ton suffisant. Allez, Kels, bon sang j’espère que ça te fait rien si je lâche le morceau. Je ne peux plus me retenir.
« Vraiment? Pourquoi? Kels te met déjà à la porte de la chambre? »
« Non. » Je lui balance une cacahuète tout près de la tête. « Ça va être la chambre du bébé. »
Robbie hausse les épaules, il répond vaguement. « Et bien, dans quelques années, on devra aller dormir dans une autre chambre. »
« Non, dans quelques mois. » J’amène la main de Kels sur mes lèvres et l’embrasse. Si je considère le regard plein d’affection qu’elle pose sur moi, je dirais qu’elle n’est pas fâché après moi pour avoir lâché le morceau.
Renée comprend immédiatement ce que je dis. Elle crie de joie en sautant sur ses pieds et applaudit. Juste après ça, Kels est arrachée de mes mains et serrée très fort dans les bras de ma belle-sœur. « Félicitations! »
Robbie a besoin de quelques secondes de plus. Il me sourit. « Eh c’est bon pour toi Harper Lee! On dirait que j’ai été très efficace dis donc. »
Je peux pas croire ce mec. Tu parles d’un ego. « Comme si on savait que c’était toi. »
« C’est Harper. » Kels rajoute par-dessus l’épaule de Renée.
« Ben, en tout cas, on peut pas lui mettre sur le dos pour Renée. On peut pas hein? »
« Robbie! » Nos deux compagnes le rappellent à l’ordre en même temps.
« Renée? » Kels se recule des bras de ma belle-sœur et regarde son ventre. « Tu es enceinte? »
« Oui. Et c’est de ta faute. La danse salace à Mardi Gras a été un puissant aphrodisiaque. »
*****
Je remue un peu la tête pour détendre mon cou, puis je tourne les épaules pour relâcher la tension. Alors que voir Robbie et Renée débarquer la nuit dernière était une bonne surprise, ça n’a rien changé pour mon boulot maintenant.
En plus, j’avais oublié que je faisais la promo d’Indiscrétions dans la matinale aujourd’hui. Ce qui veut dire qu’il fallait que je sois là à cinq heures du mat’, ce qui signifie que je me suis levée à quatre heures. Je me suis sentie comme si j’avais de nouveau huit ans quand je suis allée me coucher à dix heures hier soir en laissant les grandes personnes à discuter autour de la table de la cuisine. C’était dur de m’endormir sans mon oreiller préféré. Kam ne peut définitivement pas la remplacer.
Le seul bon côté de tout ça, c’est que j’aurai avancé tout mon boulot et que je vais pouvoir partir tôt ce soir. Par contre, Harper va être occupée sur la pré et la post-production et on sera chanceux si on la voit avant huit heures ce soir. C’est une bonne chose que je m’entende aussi bien avec sa famille.
Le côté négatif, en plus du fait que Harper va rentrer tard, c’est que notre chien va déprimer car son jouet préféré ne sera pas là ce soir pour l’emmener au parc. Je vais devoir demander à Robbie de jouer les substituts pour ce soir. J’espère qu’il court vite.
Mon téléphone sonne, me sortant de mes pensées. A mesure que je décroche le téléphone, je pose mon regard sur la photo de Harper et moi. Oh oui, je devrais emmener Robbie et Renée dîner ce soir pour les remercier pour ça.
« Stanton. »
« Hé, boss! » La voix affectueuse de Brian est toujours agréable à entendre après une longue matinée de travail. Il n’y en a qu’une que j’aime plus. « La sécurité a deux personnes à l ‘entrée principale qui demandent après toi ou l’Étalon. Ils disent être son frère et sa belle-sœur. »
« Ah merde. J’ai oublié de prévenir la Sécurité qu’on allait avoir des invités aujourd’hui Zut. Écoute, j’ai encore deux ou trois trucs à faire. Tu peux y aller et les faire entrer? »
« Bien sûr. Comment vais-je les reconnaître? Y’a toujours un million de gens dans ce truc. »
« Eh bien, si le Gardien ne les a pas fait attendre assis à part, cherche le gars qui ressemble exactement à Harper. »
« OhmonDieu! S’il te plait, dis-moi que c’est une blague. Mon petit cœur pourrait ne pas supporter un tel choc! »
« Non. Je te le jure. Ils pourraient être jumeaux. » J’attends sa réponse. Elle ne vient pas. « Brian? Brian? » Ma com est coupée et je vais à la porte de mon bureau pour voir mon assistant personnel se ruer dans l’ascenseur. Je remue la tête, sachant pertinemment que le temps qu’il arrive au Bureau de la Sécurité, il sera redevenu total pro. Il faut juste qu’il avale la bouffée de libido qu’il vient de prendre en plein cœur.
Comme je connais ce sentiment. Tous les Kingsley réveillent les instincts les plus basiques. Il est absolument évident que Harper réveille les miens.
Je retourne dans mon bureau, sors mon porte-monnaie de mon sac et mets plusieurs billets de un dans le pot à jurons du boulot. J’ai mal parlé. C’est déjà arrivé. L’autre jour, après qu’elle soit sortie pour une réunion concernant la production, je suis allée dans son bureau et j’ai trouvé un billet de cinquante dollars dans son pot. Elle m’a dit que les producteurs étaient tous d’une humeur massacrante et qu’elle avait senti la nécessité de payer pour tout le monde. Elle était certaine que le bébé avait entendu tout un tas de trucs qu’il n’aurait pas dû pendant que j’étais dans le bâtiment.
J’ai presque terminé quand Brian accompagne Robbie et Renée à la porte de mon bureau. Alors qu’il les fait entrer, il me lance un regard sauvage par-dessus l’épaule de Robbie en faisant semblant de lui mordre la nuque. Je ne peux que lui faire un signe de tête pour qu’ils rentrent et que Brian sorte en même temps. Il faut que je sorte Robbie de là avant que mon cher assistant ne lui saute dessus.
« Salut vous. Donnez-moi deux secondes et je suis toute à vous pour vous faire faire le tour du propriétaire. Asseyez-vous un instant. Harper est à fond alors vous êtes coincés avec moi aujourd’hui. »
Je me rends compte que ‘à fond’ pourrait être mal interprété par ces deux-là et je ne le veux pas. Je jette un coup d’œil vers eux. Ils ne relèvent pas ou n’ont rien entendu. Dieu merci.
« Kels, je suis impressionné. » Robbie se jette sur le canapé, exactement comme aurait fait Harper si elle avait été là. Je jure que les Kingsley sont interchangeables. Renée tape son pied dans la table basse et s’assoit à côté de lui.
« Merci Robbie. » Je ferme plusieurs items sur le bureau de mon PC et m’apprête à partir.
« Tu sais, ça me fait réaliser qu’on a une célébrité dans la famille. »
« T’es vache.. » Je roule des yeux. Si j’en suis une, c’est pour une raison que je ne veux pas entendre maintenant.
« Non sérieux, j’ai vu ta photo en bas et encore une quand on est arrivé ici. Ils ne font ça que pour les célébrités. Je sais au moins ça du showbiz. »
« Robbie, tu avais déjà une célébrité dans la famille. Harper est une excellente productrice. Avec le Prix Peabody dans sa poche en plus, sa côte a crevé le plafond ici. Langston ne l’admettra jamais, mais il sait bien qu’elle est une vraie mine d’or. CBS va tout faire pour pouvoir la garder. »
« Ouais, mais c’est pas sa tête à elle que le public voit toutes les semaines. »
« C’est vrai. Mais les têtes , y’en a treize à la douzaine. Ils pourraient remplacer la mienne par une autre, une autre blonde qui leur coûterait moins cher en plus. Sans compter que, j’ai presque trente-trois ans, mes jours à l’écran sont comptés, je le sais bien. »
« Tu crois vraiment? » Demande Renée, le ton de sa voix prouvant qu’elle est véritablement intéressée par le sujet.
« Oui bien sûr. Peu de femmes atteignent le niveau de Barbara Walters dans ce boulot. (NDLT : Barbara Walters est une journaliste américaine née en 1929, qui a débuté sa carrière en 1949 et est encore en activité. Elle a travaillé pour CBS et NBC. Elle travaille actuellement pour ABC, pour qui elle a récemment interviewé Barack Obama.) J’y suis depuis déjà dix ans. C’est long. Il est évident que les prix que j’ai reçus ont bien aidé mais, ils ne tiennent pas autant à moi qu’à Harper. Le producteur fait le Talent, mais le Talent ne fait pas le producteur. Ils auraient beaucoup de mal à remplacer Harper et ils le savent. Donne-lui quelques années d’expérience de plus, un autre prix ou deux, et elle sera capable de faire ce qu’elle veut pendant les trente-cinq prochaines année » J’enfile ma veste et attrape mon sac. « Prêts? »
« Tout à fait. » Renée se lève et Robbie lui tend la main pour qu’elle l’aide à sortir du canapé. « Bouge tes fesses toi-même mon gars. »
« Ouais. » Je vais vers Renée, passe mon bras autours de ses épaules et nous dirige vers la porte. « Il y a des femmes enceintes ici. » Je souris à Renée alors que Robbie râle et se lève pour nous suivre. « Il faut que je demande à Harper de lui donner des cours pour mieux te traiter. »
« Est-ce qu’elle te gâte? » Sa voix est envieuse.
« Elle me pourrit complètement. »
J’essaie de faire faire une pause dans la réunion pour que Harper puisse au moins venir dire bonjour, mais elle est avec Langston. Y’a rien à faire. Je suppose qu’on ferait mieux de partir après avoir laissé un mot dans son bureau. Je lui mets que je suis avec Robbie et Renée et qu’on passera la prendre plus tard. On a tous des téléphones portables, ce sera facile de nous retrouver quand elle aura fini.
Après leur avoir fait visiter les bureaux de la chaîne j’appelle Brian rapidement pour lui dire que j’ai terminé pour aujourd’hui. Je déteste quand l’une doit partir avant l’autre, mais au moins ce soir, je suis en bonne compagnie. Je peux envisager une bonne soirée ce qui n’inclut pas, rentrer à la maison, brosser les dents du chien et m’assurer qu’il a une haleine à la menthe. Correction. Je peux envisager une bonne soirée ce qui n’inclut pas QUE rentrer à la maison et m’occuper d’une haleine pourrie. Parce que si on laisse traîner ne serait-ce qu’un seul jour, l’haleine de Kam va atteindre un niveau toxique.
*****
Robbie et moi descendons de bonne heure samedi matin pour aller faire quelques paniers dans Central Park. Ça été notre passe temps favori quand Robbie était au lycée et à la fac de droit. Certains jours, on ne disait rien d’autre que le score. Et d’autre fois, on débattait de tous les sujets du monde.
C’est sur un terrain de basket que j’ai dit à Robbie que j’étais gay. C’est sur un autre que Robbie m’a demandé un coup de main pour faire sa demande en mariage à Renée. On a fait une partie après la naissance de Christian. Et on a aussi beaucoup vomi dans les fourrés parce qu’on avait carrément trop mangé au IHOP avant. (NDLT : IHOP = the International House Of Pancakes. Chaîne de restaurants spécialisés dans les petits-déjeuners et les desserts.)
On a épuisé tout un tas de ballons et une douzaine de paires de baskets à jouer ainsi. Alors, c’est tout simplement naturel qu’on soit là tous les deux maintenant, alors que Renée et Kels sont enceintes.
Robbie me fait une passe facile. J’attrape le ballon et lui relance en me plaçant pour empêcher sa progression.
« Alors, tu vas avoir un enfant, hein? » Il grogne en sautant pour shooter.
Je le retiens au sol. « On dirait bien. » Je sors de la raquette. (NDLT : raquette ou bouteille = zone en dessous du panier.)
Robbie me lance le ballon. « Tu penses vraiment que c’est juste pour Kels? »
J’arrête mon drible. « Quoi? Qu’est-ce que tu veux dire par là? Pour l’amour de Dieu, c’était son idée. »
Il hausse les épaules. « Y’a pas d’offense Harper. Mais, tu te sens prête à devenir parent? Tu vois, t’as été voir à droite à gauche pendant longtemps, est-ce que tu es prête à arrêter tout ça? »
Je peux pas croire ces conneries. « J’ai déjà arrêté tout ça. Depuis Thanksgiving. J’ai même pas juste dit bonjour à une autre femme depuis que je suis avec Kels. Non de Dieu, Robbie, je peux pas croire que tu me soupçonnes de ça! »
« Je ne te soupçonne pas Harper, c’est juste que… » Il a l’air franchement embarrassé. « Pour ce que ça me concerne, je crois que Kels n’a personne pour veiller sur elle. »
Je croise mes bras sur ma poitrine. « Je veille sur elle. » Je suis en train de me mettre vraiment en colère. Je pensais qu’on aurait plutôt fêté l’évènement.
« En dehors de toi. Je veux dire comme un père ou un grand frère. »
« Son père et elle ne sont pas très proches. Et elle est fille unique. »
Robbie s’appuie sur le poteau du panier de basket. « OK, alors laisse-moi être son grand frère pour une minute tu veux? »
« D’accord. » Je suppose que ce n’est pas le bon moment de faire remarquer que Kels est plus vieille que nous deux.
« Quelles sont tes intensions à son sujet ? En dehors de coucher avec elle et d’avoir un enfant avec elle. »
Je jette le ballon à Robbie. « Alors c’est de ça dont on parle? Tu veux que je me marie? C’est ça? Tu veux te venger pour le toast que je vous ai portés à tous les deux? » Je me sens mieux maintenant. Ça, je peux le faire. J’avais déjà commencé à faire mes plans là-dessus.
« Je suis sérieux, Harper. Tu vas l’épouser? Lui faire les promesses devant Dieu et ta famille? » Il commence à s’énerver contre moi maintenant. « Je crois qu’elle le mérite, Harper, elle le mérite vraiment. »
Je serre Robbie dans mes bras. Je l’embrasse sur la joue, il a besoin de se raser. « Je t’aime Robbie. » Je me recule et souris. « Mais, la vache, t’as vraiment failli me mettre en colère. J’espérais pouvoir enlever Renée un moment cet après-midi pour savoir ce qu’elle pense de la bague que j’ai choisie pour Kels. »
Je regarde la colère s’effacer de son visage. « C’est vrai? Pourquoi pas moi? »
« Parce que Renée a failli avoir la bague que t’avais trouvé dans une boîte de céréales. »
Il renifle. « Ça nous aurait fait économiser de l’argent pour la maison. Alors, quand est-ce que tu vas lui demander? »
« A Pâques, devant toute la famille. » Je dribble un peu avec le ballon. Il faut que je lui demande. « Est-ce que toi et les autres frangins allez me faire chanter cette chanson? »
Robbie a un sourire diabolique. « Oh oui, c’est parfait, tu connais les règles. »
« Ouais, enfin c’était toujours vachement plus drôle quand c’était l’un de vous mon gars. »
« Ouaip. C’est la vie. »
Je suppose que c’est ce qu’on appelle une roue qui tourne. « Tu penses que Mama sera contente? »
Robbie penche sa tête vers moi. « Oh oui. Je crois que Mama aime Kels autant que Renée qui a du sang Cajun rappelle-toi. Elle va exploser. Elle a finalement rempli sa cuisine. »
« Hé. » Ça ma rappelle que je voulais lui demander. « Est-ce que Renée t’a déjà dit de quoi elles parlaient? »
Il secoue la tête. « Ça non. Elle se contente de me torturer à ce sujet. »
« Tu penses qu’elles programment notre avenir là-dedans? »
« Bien sûr, tu le sais. Mais vous, les lesbiennes, vous prenez toute la place. »
Je regarde mon frère, je ne suis pas sûre de bien comprendre. J’ai pas l’habitude de l’entendre parler de mes préférences sexuelles. « Comment ça? »
« Eh ben, quand tu vas faire ta demande, Mama sera en extase et va penser que rien de mieux ne pouvait arriver. »
« C’est parce qu’elle est dans ce fichu comité. Et puis, elle était pareille pour toi et Renée. »
Il me regarde, tout à fait sceptique. « En tout cas, si Renée avait été en cloque au moment de ma demande, je pense que Papa m’aurait couru derrière à coup de pieds dans le train et… »
Je donne à Robbie un léger coup dans la poitrine. « Ah ça oui! Et Kels n’est pas ’en cloque’ espèce de nase, parle correctement. Sans compter que vous avez tous un truc à voir là-dedans. »
« Ne le dis pas à Mama! » Il proteste en levant les mains. « Je veux qu’elle soit en colère après toi, pas après moi. »
Je redeviens sérieuse. « Bien, il va falloir qu’on s’arrange pour annoncer tout ça sans que l’un de nous soit ennuyé. » Avant qu’on se remette à jouer, il y a quelque chose que je dois dire à Robbie. « Tu sais, j’espère vraiment que le bébé est de toi, Kels adore Christian et tu sais ce que je ressens pour Clark. Et puis, tu as toujours été mon meilleur ami, aussi loin que je me souvienne. J’espère juste que notre enfant te ressemblera beaucoup »
Il sourit. « Je t’aime aussi, Harper. Mais cet enfant est tout à vous. »
*****
« Oh alors ça, c’est trop cool! » Robbie s’écrie alors qu’on entre dans la loge privée du Yankee Stadium. Il ressemble tout à fait à Christian quand il rit.
Je me moque de lui, j’enlève ma veste de supporter et la jette sur un des nombreux canapés de la pièce. « Contente que ça te plaise. J’ai un abonnement pour des place dans les gradins juste derrière la base, mais je n’ai le droit de les utiliser que quand je peux amener Harper avec moi. Sans ça, j’essaie de me mettre ici. »
Il quitte des yeux la fenêtre qui surplombe les gradins. « Pourquoi? »
Je hausse les épaules. « Harper préfère ainsi et moi aussi d’ailleurs, vraiment. Être enlevée change vraiment ta vision de la sécurité tu sais? »
« Ouais je sais, enfin Dieu merci non mais, j’imagine. Je suis désolé que ça te soit arrivé, écoute, » Il vient vers moi et prend doucement mes mains. « tu sais que toute notre famille est là pour toi si tu as besoin de nous. »
J’acquiesce d’un signe de tête en regardant dans une paire d’yeux qui sont comme le miroir de ceux de ma partenaire. Je me retrouve à serrer Robbie dans mes bras un long moment. « Vous n’avez pas idée de ce que vous avez déjà fait pour moi. »
« Eh ben, tu nous a débarrassé de Harper, on te doit beaucoup pour ça. » il plaisante en se détachant de cette étreinte.
Je le tape sur le bras. « Tu es mauvais, vraiment mesquin avec ta sœur. »
« C’est elle qui a commencé. »
Ouais, ils ont trois ans d’âge mental. Et ça ne changera probablement jamais.
Je rigole alors que la porte s ‘ouvre et que le personnel entre. Des serveurs en livrée arrivent et installent un buffet et un petit bar dans le coin de la pièce. Robbie les regarde comme s’ils venaient de lui apporter le monde entier sur un plat en argent.
Je suis ravie de sortir avec Robbie aujourd’hui. Renée m’a demandée d’emprunter Harper pour qu’elle puisse lui montrer un bijou qu’elle veut acheter pour l’anniversaire de Robbie. Bien que j’aurais dû savoir qu’elle accepterait sans réfléchir, j’ai été étonnée de sa rapidité pour le faire. Harper aime son frère, et elle ferait n’importe quoi pour lui. Même le sacrifice suprême : faire du shopping. Je crois que la prochaine fois que je vais vouloir l’emmener faire des courses, je dirai que c’est pour Robbie.
En tout cas, le timing était parfait. A peine cinq minutes après que Harper et Renée soient parties, les gars du magasin sont arrivés. Il fallait qu’ils installent le nouveau barbecue de Harper sur la terrasse et il leur restait à livrer quelques trucs que j’avais commandés. Je voulais que ça soit une surprise mais je m’étais presque résignée à ce que ça n’en soit plus une. Et finalement, ça va en être une. En plus, je vais pouvoir assister à un match de base-ball. L’un dans l’autre, si on y pense bien, c’est une bonne journée.
Et puis elle arrive : Gixane, la photographe de la chaîne et la femme qui fait toutes les pub pour Indiscrétions. Elle est l’un des artistes les plus talentueux avec qui j’ai travaillé, mais elle est aussi connue pour avoir des mœurs très légères. Pas légères dans le sens vulgaire du terme mais dans le sens artistique. Je suis habituée à elle et je l’aime bien, vraiment, mais là, j’ai peur pour Robbie. Il n’a pas du tout de sens artistique en lui, Dieu le bénisse.
« Écoute, Langston a mouillé son pantalon de joie quand il a appris que t’étais fan des Yankees, alors on doit faire quelques photos de toi au match. » Elle m’informe pendant qu’elle prépare son équipement.
Alors il a choisi ce match, alors que j’y assiste avec le frère de Harper et pas Harper elle-même. Putain, il y a des choses qui ne changeront jamais, clauses morales ou pas. Je remue la tête. Je sais que ça ne sert à rien de discuter. « Bien, mais tu devras avoir l’accord de Mr. Kingsley avant de faire des photos de lui. »
« J’ai le contrat standard. » Elle en sort un de son sac et le tend à Robbie avec un stylo.
Je le regarde et le trouve en train de la mater comme Gros minet devant Titi. Oh zut, c’est vrai, il est avocat. Il a des contrats standards pour déjeuner tous les jours. Ça va être drôle à voir. Je parie que Robbie peut empêcher Gixane de prendre la moindre photo de lui en trouvant assez de lacunes dans son contrat ’standard’. Ce n’est pas un revanche contre Langston pour avoir choisi de faire faire des photos spécialement aujourd’hui mais c’est un bon début.
*****
Je suis très impressionnée de combien ça a été facile de partir de l’appartement ce matin. Renée sait comment tourner une histoire, ça c’est sûr. Il faudra que je m’en souvienne à l’avenir.
Renée veut aller chez Tyffany et Compagnie à pied mais je ne vais pas la laisser faire. C’est à presque deux kilomètres et elle est dans une condition physique délicate. Je me sens aussi protectrice avec elle que je le suis avec Kels. On prend un taxi pour aller directement au magasin.
Faire les courses chez Tyffany est une expérience. Ça coûte les yeux de la tête, les deux yeux, et plus si affinité. Les consultants de vente - y a-t-il une seule personne aux États-Unis de nos jours qui ne soit pas consultant en quelque chose?- présentent tous bien et sont bien habillés. Et ils ont toujours un truc à dire quoi qu’on achète.
« J’espère que tu vas l’aimer. » Je dis en emmenant Renée vers la bague que j’ai choisie. Je la trouve absolument fantastique, mais avant de dépenser une petite fortune, je veux demander un deuxième avis. Et pas celui d’un consultant qui veut sa commission.
On est accueillies par Janet, le vendeuse avec qui j’ai traité pour choisir la bague. « Ms. Kingsley, ravie de vous revoir. »
« Bonjour, Janet. »
« Et voici l’heureuse élue? »
Renée rougit et remue la tête. « Non, je suis la belle-sœur. »
« Dommage, c’est vraiment une jolie bague. » Elle retourne derrière le comptoir et sort un plateau duquel elle retire l’anneau que j’avais choisi. Elle le manipule avec attention et le dépose sur le carré de velours devant nous sur lequel est posé une petite loupe.
Renée s’étouffe. « Oh, Harper! » Elle tend la main et prend la bague pour la regarder de plus près. C’est un anneau de platine serti de neuf diamants dont celui du milieu pèse deux carats.
« La pierre du centre est d’une clarté exceptionnelle. » Janet explique. « En dehors d’un diamant parfait, c’est le mieux que vous pouvez trouver. Seul un expert peut voir les imperfections de cette pierre, et seulement en regardant par-dessous. »
« Joli. »
« La catégorie de couleur est E, c’est-à-dire, sans couleur. C’est particulièrement important quand on a un anneau en platine. Seul l’or jaune autorise une moins grande pureté de pierre. »
Renée acquiesce et regarde les huit autres pierres. « Et pour ceux-là? »
« Les quatre diamants les plus près du centre sont taillés façon princesse. Ils pèsent un demi carat, sont d’une très bonne clarté et leur catégorie de couleur est F. Les quatre diamants de l’extérieur ont les mêmes caractéristiques si ce n’est qu’ils sont taillés en ovale. »
Renée me regarde avec un peu d’appréhension. « Est-ce que je me risque à demander combien elle coûte ? »
Je fais signe à Janet de continuer et de le dire. Je peux pas le cacher. Amex va m’adorer. (NDLT : le terme abrégé pour American Express.) Dieu merci, j’ai des points de fidélité pour mes billets d’avion à chaque achat.
« Avec les taxes, cinquante-cinq milles sept cent cinquante dollars. On offre la gravure. »
Renée relâche sa respiration en remuant la tête. « J’espère bien. »
« Alors qu’est-ce que tu en penses? Est-ce qu’elle va l’aimer? Est-ce que c’est la bonne bague pour Kels? »
« Harper, c’est parfait. Et si Kels ne l’aime pas, je le prendrai. »
Je lui jette un regard vicieux. « Seulement si je te prends avec. » Je regarde avec amusement le visage très rouge de ma belle-sœur.
« Harper, si tu me traitais de la même façon que tu la traites elle, je dirais oui sans la moindre hésitation. »
Oh oh, je n’aime pas du tout la tournure que ça prend. Non pas que je ne sois pas flattée, sans compter que j’adore Renée. C’est vrai, avant que je rencontre Kels, j’étais à moitié amoureuse de ma belle-sœur. Mais je n’aime pas qu’elle dise ça sans la moindre réflexion. Ce qui veut dire que je dois parler à Robbie. « Çhér, est-ce que Robbie ne te traite pas bien? Tu peux tout me dire tu le sais. »
Je me retrouve soudain avec les bras pleins de … Renée qui se jette sur moi. « Harper, tu aurais dû tomber amoureuse il y bien longtemps. Tu es absolument fantastique ces jours-ci. »
« Je l’étais pas avant? » Je râle.
Renée commence sa réponse mais part dans un fou rire. En regardant par-dessus son épaule, je parle à Janet. « Je la prends. »
« Quelle taille vous voulez? »
Je détache les mains de Renée toujours serrées autours de mon cou et je commence à regarder chacun de ses doigts pour trouver celui qui a la bonne taille.
« Qu’est-ce que tu fais? Ça chatouille. » Renée tente de se libérer.
« Arrête de bouger. » Je la réprimande. Mes doigts entourent chacun des siens en prenant la forme d’une bague. Ouais, ça y est, je l’ai. Je le pose devant Janet. « C’est la bonne taille. »
Janet est une professionnelle et ne se moque pas de moi. A la place, elle mesure le doigt de Renée et note la taille. « Et que doit-on graver? »
Je cherche dans la poche de ma veste et ressors un bout de papier avec les mots écris dessus. Je lui tends et attends, avec appréhension, que Janet les lise. Je me demande si elle lit le français. Elle me sourit. « Ce sera prêt la semaine prochaine. »
Je lui tends ma carte bancaire. « Merci. »
« Qu’est-ce que tu fait graver? » Renée essaie de lire le papier à l’envers.
« Renée est très bruyante. » Je mens.
« Gamine. »
« Non, plus maintenant. »
*****
Kels et Robbie ne sont pas encore rentrés du match quand on arrive à la maison. Mais je trouve plein de nouveaux trucs et le plus beau barbecue à gaz du monde sur la terrasse. J’aime cette femme. Elle me connaît. Ce soir, on mange des steaks. Il faut que j’essaie mon nouveau jouet.
Renée laisse échapper un sifflement depuis l’entrée de l’appartement. « T’as un sacré truc là, Harper. »
« T’as pas besoin de me le dire Renée. Je suis vraiment vernie. »
« C’est rien de le dire. » Elle sort sur la terrasse et vient inspecter mon nouveau jouet. « Y a-t-il un truc trop gros pour cuire sur ce truc? C’est immense! »
Je soulève Renée dans mes bras et la dépose sur la grille. Elle passe presque en entier sur le grill, je suis sûre que c’est bon si j’enlève ses chaussures. « Non, rien n’est trop gros, même pas toi. »Je me moque un peu.
Elle s’accroche à mes bras en criant. « Redescends-moi! Je peux pas croire que tu aies fait ça. »
Je la repose doucement à terre et lui embrasse la joue. « C’est toi qui as demandé. Et puis je pensais qu’on devait faire un barbecue ce soir. Qu’est-ce que t’en penses? »
Elle passe sa main sur le couvercle du grill. « J’espérais que ce couvercle permettrait à Robbie de ne pas voir ce qu’il y a dessous. Il va vouloir le même maintenant. Il ne peut pas laisser sa petite sœur avoir un jouet plus beau que les siens. »
« En tout cas, j’aurai toujours eu le mien en premier. »
Renée me pousse gentiment. « Vous et votre compétitivité. »
« C’est une tradition de fierté du clan Kingsley. » La sonnerie de mon téléphone interrompt nos plaisanteries. Mon cœur s’accélère, je suis instantanément inquiète pour Kels. Je me demande quand cette phase va s’arrêter, si jamais elle s’arrête. Cependant, je sais que Robbie est exactement comme moi, il préfèrerait mourir plutôt que quelque chose arrive à Kels pendant qu’ils sont ensembles. « Kingsley. » Je réponds.
« Bonjour, Harper? C’est Matthew Stanton. Je vous rappelle suite à votre coup de fil. »
« Ah, Mr. Stanton, merci de me rappeler aussi rapidement. »
« Appelez-moi Matt, vous vous souvenez? Que puis-je faire pour vous? »
Je fais signe à Renée que je reviens dans une minute et je m’éloigne vers un coin plus privé de la terrasse. « Eh bien, Matt, y’a une question que j’aimerais vous poser. »
<A suivre>
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Bien que cette série soit inspirée par quelques faits réels, il s'agit d'une œuvre de fiction et les références à des personnes ou des organisations réelles ne sont incluses que pour donner un certain air d'authenticité. Tous les personnages, principaux ou secondaires, sont entièrement le produit de l'imagination des auteurs, ainsi que leurs actions, motivations, pensées et conversations, et aucun des personnages ni des situations qui ont été inventées pour eux n'ont pour but de représenter des personnes ou des événements réels. En particulier, les descriptions des chaînes de télévision CBS et NBC ne sont pas destinées à représenter ces sociétés, ou aucune des personnes y travaillant, mais sont seulement utilisées afin d'apporter un sentiment d'authenticité à cette œuvre de fiction.
14 décembre 2008
Indiscrétions, épisode 9
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Accord parental ignoré
Crédits :
Créé produit, écrit et réalisé par :
Fanatic et Tnovan
Épisode 9 : Sens interdits.
« Allez debout, belle endormie. » Une voix m’arrive, forte, trop pleine d’énergie pour cette heure du jour. « Allons sortir Kam au parc. »
Tu emmènes Kam au parc. Tu n’as pas besoin de moi pour ça. Pourquoi est-ce que tu m’as cassé les pieds pour qu’on achète ce super et énorme lit si je ne peux jamais faire la grasse matinée dedans? En plus, c’est moi qui l’ai emmené au parc hier soir pendant que tu engueulais ces andouilles de monteurs qui avaient perdu les cassettes du reportage.
Harper a rendu Kam complètement fou à force de crier et de marcher de long en large dans l’appartement. Le côté attaque de mon chien de garde est ressorti avec force. J’ai dû le sortir de l’appartement pour qu’il se calme, qu’ils se calment tous les deux. Kam est entraîné à répondre aux ordres de ma voix, pas Harper.
Une respiration canine m’arrive dessus alors que le sujet de mes pensées pose sa truffe près de mon visage. J’espère, vraiment, que c’est Kam et non Harper. Sinon, quelqu’un a vraiment besoin de se brosser les dents.
« Hugum. » Je grogne et recouvre ma tête avec mon oreiller. Est-ce que cette femme comprend le concept de week-end? Deux jours. Deux jours sur les sept où je ne demande qu’à dormir tard. C’est pas trop demander, non? Je ne suis pas déraisonnable là quand même, non?
« Kelsey Stanton, si tu ne vires pas ce joli corps qu’est le tien en dehors de ce lit de suite, je vais le faire pour toi. »
Je sors la tête et lui tire la langue.
« Oh ça c’est très adulte de ta part. » Harper se baisse et gratte Kam derrière les oreilles. « Allez viens, tu as besoin de marcher un peu, et Kam et moi on veut aller au parc pour jouer. »
Je regarde mon copain poilu de l’autre côte du lit. Il est assis sur son arrière-train avec les pattes de devant posées sur le bord du lit, il me regarde alors que sa langue pendouille sur le côté de sa gueule. Pour être tout à fait juste, il envoie son haleine fétide sur moi. Et je l’ai acheté pour me protéger. Traître. « Lui a un manteau de fourrure. Et toi tu es juste folle. En plus, le bébé et moi, on veut dormir. » Je ferme les yeux et me ré enroule sous les couvertures. Et zut, je peux sentir leurs deux regards sur moi. Je tente un coup d’œil pour voir si elle va accepter mon argument. C’est sûr, elle y réfléchit. Cool, ce truc d’être enceinte va vraiment être drôle.
Harper saute de l’autre côté du lit et tire les couvertures au pied du lit. Elle repousse ma chemise de nuit, pose ses lèvres sur mon ventre et chuchote un truc. Puis elle tourne la tête pour poser son oreille à la place de sa bouche et écoute. Au bout d’un moment, elle tourne la tête pour me regarder en souriant. « Nan, je crois que non. Petit Gourou veut aller au parc et jouer lui aussi. Debout. »
J’abandonne. Trois contre un c’est pas juste.
Petit Gourou et moi on va avoir une discussion. On va devoir cohabiter durant les prochains mois. Ceci n’était pas un bon départ.
*****
C’est un matin clair et froid qui sent l’hiver. C’est très joli dehors, bien plus que je ne l’aurais cru, mais bon sang qu’il fait froid. Et qui aurait cru que le soleil se levait si tôt? Je cherche mes lunettes de soleil dans ma poche et les pose sur mon nez. Je bois une petite gorgée de ma tasse de thé très chaud que j’ai emmenée avec moi pour que ma matinée devienne plus tolérable. Je tourne la tête vers Harper qui est assise à côté de moi sur le banc, en train d’échanger ses baskets contre sa toute nouvelle paire de rollers.
« Tu vas te casser le cou. » Mon Dieu, je parle déjà comme une mère.
« Mais non. » Elle souffle vers moi puis retourne vers ses patins pour les serrer.
« Harper, tu n’as jamais fait de rollers avant et là en plus tu vas prendre Kam en laisse. » Oh mon Dieu! Ça doit être hormonal. J’ai l’impression de ne pas pouvoir me retenir.
« Kels, chér, je sais ce que je fais. » Elle met ses chaussures dans un sac çà dos qu’elle me tend. « T’inquiète pas. »
Je suis sensée m’inquiéter. Je vais être mère. J’ai regardé. C’est dans le contrat, Tabloïd. Je ne m’attendais pas à ce que ça arrive aussi tôt.
« D’accord. » Je mens mais je me lève et baisse la tête vers Kamali. « Fais attention à elle. Ne la blesse pas. »
Kamali frappe sa queue sur le sol en la remuant et regarde sa compagne de jeu. Je connais ce regard. Je crois que je lui lance le même plusieurs fois chaque jour.
« Oh très drôle. » Elle prend la laisse dans ma main, elle en profite pour effleurer le dos de celle-ci du bout des doigts.
Ce qui fait que je lui lance le même regard que Kamali, mais avec des intentions différentes. Je ne veux pas aller courir avec elle, ça c’est sûr.
Elle sourit, elle connaît exactement mes pensées. « Plus tard, c’est promis. » Elle gratte Kamali derrière les oreilles. « Allez mon garçon, on y va! »
Et ils partent en faisant la course dans une des allées du parc comme des fous. Le chien court à fond la caisse avec Harper derrière lui sur ses rollers. Quelqu’un va perdre un œil, j’en suis sûre.
Moi, je mets le sac à dos sur mon épaule et commence à marcher tranquillement derrière eux. J’essaie de régler mon pas pour pouvoir les garder dans mon champ de vision. Bien que ce ne soit pas vraiment nécessaire parce qu’ils sont revenus derrière moi et me foncent dessus comme deux gamins fous. Ce qu’ils sont.
Je les regarde jouer ensemble, un sourire étire ma bouche. C’est vraiment difficile de croire que ces deux-là peuvent blesser quelqu’un s’ils se sentent en danger. Ou pour être plus exacte, s’ils me sentent en danger. J’imagine même pas comment ils seront avec le bébé.
Pour le moment, Kamali est devenu notre aîné. Harper s’est instantanément collée à lui dès notre retour de Columbus. Et depuis la semaine dernière, ils s’admirent mutuellement. Il lui fait plus la fête qu’à moi quand on rentre, il arrête pas de lui lécher le visage. Encore que ça, je m’en passe.
En retour, Harper se régale en le taquinant et en se bagarrant avec lui. L’autre soir, elle s’est servi de lui comme oreiller alors qu’elle était allongée sur le sol pour regarder la télé. Kamali est juste resté là à remuer la queue sur le sol en me regardant avec des yeux qui criaient ‘fais un truc pour ça d’accord? C’est ton humaine.’ Il a réussi à s’échapper quand elle a essayé de le tasser comme un coussin.
Mon portable sonne, me sortant de pensées sur ma petite famille, comme si c’était le moment. « Stanton. » Je réponds en espérant que ce n’est pas le boulot. C’est le week-end les mecs, personne ne pourrait le leur dire?
« Salut ma puce. »
Je lâche presque le téléphone en entendant cette voix. « Bonjour, Père. » Je m’arrête de marcher, ma tête tourne un peu. Je regarde autours de moi et trouve un banc vide où je m’assois aussitôt. Harper paniquerait complètement si je m’évanouissais au beau milieu de Central Park.
« Je suis désolé. Je n’ai pas pu t’appeler plus tôt. Je suis rentré aux Etats-Unis tard la nuit dernière. »
« C’est bon. » Ça a toujours été bon. Tu as ta grosse et importante carrière et tu me laisses me débrouiller toute seule. Peu importe si j’ai deux ou trente-deux ans. C’est toujours pareil pour toi, Père.
« Non, ma puce, c’est pas bon. J’aurais dû être… »
« Je comprends. » Je lui coupe la parole, je ne veux pas entendre ses excuses. Il n’y a rien de pire.
« Kelsey, s’il te plait, laisse-moi une chance. » Il me répond. « J’ai été terriblement inquiet pour toi ma fille. »
Je lève la tête pour voir Harper et Kamali revenir vers moi. Harper a vraiment l’air inquiet. « Je vais bien. » J’essaie de garder une voix neutre. « J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie récemment. »
Vraiment beaucoup de chance. Plus que tu ne le sauras jamais. Il faudrait plus que de rares appels ou les rencontres au tribunal pour que je te mette au courant de tout ça.
« Je sais. J’aimerais bien en entendre plus là-dessus. Tu es libre pour déjeuner aujourd’hui? »
Merde, putain Kels, ça t’apprendra à penser si fort.
« Attends. Laisse-moi réfléchir. » Je baisse le téléphone alors qu’Harper vient s’asseoir juste à côté de moi.
« Qu’est-ce qui se passe mon cœur? Tu vas bien? Y’a un souci? » Elle demande immédiatement, sa voix trahissant son inquiétude.
Non, je vais pas bien et quelque chose ne va pas. Mais comment dire cela à quelqu’un pour qui la famille est tout. « C’est mon père. » Je secoue mon téléphone. « Il veut qu’on déjeune ensemble aujourd’hui. »
« Super! » Elle me répond, puis prend conscience de l’expression sur mon visage. « Est-ce que tu en as envie? »
« Je sais pas. » Non, pas du tout. Jamais. Je préfèrerais me glisser des échardes sous les ongles. Mais malheureusement, c’est mon père. « Tu viendrais avec moi? »
« Tu sais bien que oui. »
Je reprends le téléphone et respire profondément. « Ok pour déjeuner. Je viendrai avec quelqu’un. Quelqu’un que tu devrais rencontrer. »
« Ok ma puce, tout ce que tu veux. »
*****
Quand nous revenons à l’appartement, il y a un message sur le répondeur. Je regarde Kels s’affaler dans le canapé, s’allonger et couvrir son visage de son bras. Dès que je retire le collier de Kam, il monte sur le canapé et s’allonge derrière elle. Elle se retourne et se colle à lui. Quel veinard ce cabot.
Le coup de fil de son père l’a vraiment retournée. Je ne sais pas quoi faire pour qu’elle aille bien, j’aimerais qu’elle aille mieux que bien. J’appuie sur le bouton du répondeur. « Kelsey, Harper, ici le docteur Solomon. Désolée, je n’ai pas pu vous appeler hier mais je dois vous parler. Je serai à mon bureau jusqu’en début d’après-midi. Appelez-moi. »
Kels effraie Kam en se rasseyant immédiatement, et j’attrape le téléphone si rapidement que je la laisse presque échapper. Bon sang, on est bien pareilles. J’ai mis le numéro en mémoire cette semaine en anticipant sur une perte passagère de mes capacités mentales comme ça m’arrive ces derniers temps. Je lance ma numérotation et m’installe par terre entre les jambes de Kels, je lui passe le téléphone dès que ça commence à sonner. Je prends sa main et j’attends. Mon Dieu, par pitié, faites que notre bébé soit encore avec nous.
« Docteur Solomon, c’est Kels. »
Je regarde son visage en serrant sa main pendant qu’elle écoute le médecin. Kels me sourit et me fait ‘oui’ de la tête. Merci, mon Dieu!
« Merci Dr. Solomon. Oui elle a l’air très content. Elle est là devant moi avec un grand sourire idiot sur le visage. »
Je n’ai pas un grand sourire idiot sur le visage, j’ai un énorme sourire très idiot sur le visage. Raccroche ce téléphone Kels, on a un truc à fêter. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle coupe la communication et jette le téléphone à l’autre bout du canapé.
« C’est officiel, Tabloïde, nous sommes enceintes. »
Whaou!
Elle continue. « On devrait attendre encore un peu pour l’annoncer à tout le monde mais ça devrait être bon pour la famille. » Elle caresse mon visage. « Ce qui veut dire Mama. »
Et merde. « Kels, elle va me tuer. » Je me prends la tête dans les mains. Faut que j’en profite, bientôt elle ne sera plus sur mes épaules.
Elle se moque de moi et gratte la base de mon cou. « Je te promets que je ne vais pas la laisser te faire du mal. Je lui dirai que je t’ai séduite et que je ne t’ai laissée aucune chance. »
Hé! Mais c’est ce qu’il s’est passé. Ouais, ça me sauvera quand même pas à la maison. « Kels, tu comprends pas. Tu es enceinte. Et je ne t’ai pas épousée. Oublie la loi un moment, Mama n’y accorde aucune importance de toute façon. » Je soupire. Je pourrais passer le reste de ma vie sans voir la famille, non? Non! Mais bon Dieu… « Et Mama va s’en moquer de savoir que je ne t’ai pas ’vraiment’ mise enceinte. » Je pose mon menton sur ses genoux en serrant ses mollets contre ma poitrine.
« Quoi tu ne m’as pas vraiment mise enceinte? » Kels me parle tout en passant sa main dans mes cheveux. « Bien sûr que si tu l’as fait. »
« Hein? » Je penche la tête pour voir son visage parce que là, j’ai raté un truc. Je sais aussi que j’ai loupé autre chose.
« C’est toi qui l’a fait, chérie. T’as poussé la seringue. » Elle tapote mon front. « TU m’as mise enceinte. » Puis elle m’embrasse le bout du nez.
Mon Dieu. Je l’ai mise enceinte. Et je savais ce que je faisais en plus. Et je l’ai pas épousée d’abord. Je suis morte.
Mama va me tuer.
*****
J’ai décidé que, le choc de la rencontre allant tuer mon père, je n’allais pas lui dire pour le bébé. On ne devrait le dire qu’aux seules personnes qui vont aimer cet enfant, pas à quelqu’un qui ne le connaîtra même pas. Les Kingsley devraient être les premiers à être au courant. Mama et Papa, et tous les oncles, tantes et cousins de Petit Gourou à La Nouvelle Orléans sont notre vraie famille. Et depuis la mort d’Erik, je n’en ai aucune autre.
Je ne vais pas non plus bien me saper pour le voir. L’endroit sur lequel on s’est mis d’accord est décontracté alors je vais y aller comme ça. J’attrape ma paire de jeans dans le dressing et saute dedans. Cool, ils sont encore à ma taille. Pour combien de temps encore?
Harper sort de la salle de bain, elle rentre sa chemise en jeans dans son pantalon et boutonne celui-ci. Elle est superbe, mais elle l’est tout le temps. Que va-t-elle penser de moi dans quelques semaines?
« Hé, Tabloïde, tu m’aimeras encore quand je serai grosse? » Je fais une démonstration en tirant sur mon chemisier.
« Mon cœur, c’est pas être grosse, c’est être enceinte. » Me répond-elle, assise sur le lit pour enfiler ses chaussures.
« Bonne réponse, Tabloïde. » Je me penche vers elle et l’embrasse. « Tu es très gentille. »
« Ouais. C’est une de mes nombreuses qualités. » Elle pose ses mains sur mes hanches pour m’attirer plus près d’elle. Elle soulève mon chemisier et embrasse mon ventre. « Hé Petit Gourou, comment ça va là dedans? Tu es bien confortable, au chaud, tu grandis bien hein? On va aller voir un peu ton grand-père. »
« Hum, Harper? » Je passe ma main dans ses cheveux. Elle lève la tête pour me regarder. « Je ne vais pas lui dire à propos du bébé. »
« Non? »
Elle a l’air blessé, comme si elle pensait que j’avais honte d’elle ou de notre vie ensemble. « Non mon cœur. Ta famille devrait savoir en premier. Il n’a pas gagné le droit d’être le grand-père de ce bébé. Pas plus que celui d’être mon papa. »
« Kels, ma douce, tu es sûre? »
« Je suis tout à fait sûre. S’il te plait? Je ne veux pas qu’il sache. En tout cas pas maintenant. Je sais que la famille c’est très important pour toi, mais, eh bien, je ne suis même pas sûre qu’il veuille continuer à faire partie de ma vie. Ou même si moi je veux qu’il en fasse partie. »
« Pourquoi ça? »
« D’abord parce qu’il va te rencontrer. Je n’ai pas l’intention de lui cacher quoi que ce soit à propos de nous. Et s’il ne peut pas l’accepter, je me fiche qu’il fasse partie de ma vie. Ce n’est pas comme s’il allait me manquer de toute façon. »
« Ok, je comprends. Tu crois qu’il va flipper? »
« Mon père ne flippe pas. Le pire de ce qui peut arriver, c’est qu’il va se lever très calmement et partir. Il ne ferait jamais un scandale dans un lieu public. »
« Bon, ben ça c’est bien. J’aurais détesté avoir à le boxer en public. »
« Ah, mon héroïne. » J’embrasse le sommet de son crâne. « Merci mon Dieu pour tes miracles. »
« Amen. » Elle m’embrasse à nouveau sur le ventre, me rappelant le plus merveilleux miracle du monde.
*****
Le père de Kelsey n’est pas vraiment comme je l’avais imaginé. J’avais dans la tête un genre de Simon Lagree : mince, élancé, avec une fine moustache dont les extrémités se recourbent. (NDLT : Simon Lagree est un personnage de La case de l’Oncle Tom. C’est un marchand d’esclaves cruel qui achète Tom.) Au lieu de ça, je rencontre un homme carré, grand, charmant, avec un grand sourire.
A la minute où Kels et moi sommes entrées dans le restaurant, il s’est levé pour nous inviter à sa table. Mon Gourou n’a même pas eu le temps de dire bonjour qu’il la serrait maladroitement et longuement dans ses bras. Elle a l’air très mal à l’aise mais fait ce qu’elle peut pour retourner l’attention.
« Père, comment va-tu? » Elle s’éloigne de lui et tend sa main vers moi. Je la prends immédiatement. Relax, ça va aller Gourou. Je ne vais le laisser, lui ou un autre d’ailleurs, te faire du mal.
« J’étais mort d’inquiétude, mon cœur. Vraiment, réellement, mort d’inquiétude. » Il nous fait un signe de la main pour que l’on s’installe à table. « Comment tu te sens? »
Kels m’a fait passer en premier pour que je prenne le siège à côté de son père, sans jamais me lâcher la main. « J’ai eu des moments difficiles mais je suis passé au travers. »
« Ça c’est ma fille. T’as toujours été une guerrière. »
« Ouais, bien… » Elle me sourit puis se regarde son père. « Je veux te présenter Harper Kingsley. »
Il me sourit et me tend sa main. « Ravi de vous rencontrer. Je crois que l’on s’est parlé au téléphone une fois. »
Je dois me libérer de la main de Kelsey pour prendre celle de son père. Cool, Gourou. On va traverser ça sans aucun problème. Même si ton père n’y arrive pas. « C’est exact, Monsieur. Pendant que Kels était à l’hôpital. »
« Je suis très heureux de vous rencontrer alors. J’ai apprécié votre aide. »
« J’étais ravie de le faire, Monsieur. » Il faut que je sois polie avec le père de Kelsey, peu importe les circonstances.
« Oh s’il vous plait, Monsieur c’est vraiment trop formel pour moi, je m’appelle Matt. »
Je regarde vers Kels qui tient son verre d’eau en regardant son père avec un regard très étonné. Elle pose son verre sur la table. « Depuis quand? » Le ton de sa voix est glacial.
« Quoi? » Demande-t-il.
« Depuis quand tu t’appelles Matt? »
Il a l’air abasourdi par la question. Il bégaie un peu avant d’arriver à parler normalement. « Les choses changent Kelsey. Les gens changent. »
Elle n’a pas l’air très convaincue. « Ces derniers temps, j’ai rencontré des gens qui me permettent de rester moi-même. »
Son père affiche un sourire triste. « Oui, j’ai bien peur que oui. Ta mère et moi, on s’est comporté avec toi de façon très incohérente. Et très mal aussi, j’en ai peur. »
« Quelle nouvelle. » Kels répond amèrement. Malgré tout elle se reprend et l’expression sur son visage redevient neutre.
Il fait le tour de la table et pose sa grosse main sur le petit poignet de Kels. « Je mérite ta colère, tu as tout à fait raison. Je suis heureux que tu aies la rage au ventre, ma chérie. Je suis navré de ne pas te l’avoir transmis moi-même. Je me suis détourné de ta mère et on s’est battu à mort trop longtemps. Quand je l’ai quittée, je t’ai quittée aussi. C’est une décision que je regretterai toute ma vie. »
« Pourquoi? T’as eu ce que t’as voulu? » Elle se dégage doucement de sa main.
Il baisse les yeux sur sa Rolex et ses boutons de manchette en diamant alors qu’il recule sa main. « Ce que je pensais vouloir. Mais j’aurais dû te vouloir toi. »
Je vois que des larmes menacent de couler des yeux de Kels, mais elle les ravale. Sa main serre la mienne de plus en plus fort.
« Je n’aurais jamais dû te quitter en même temps qu’elle. J’avais tort. Et je ne pourrai jamais m’excuser assez pour ça, bébé. »
Une larme s’échappe et coule sur la joue de Kels.
Pressentant son avantage, Matt continue. « Je sais que je ne peux pas changer le passé. Mais j’aimerais changer le présent. Je n’aime pas ne pas te connaître, ne pas faire partie de ta vie. J’aimerais en faire partie, si tu es d’accord. »
Je caresse doucement la main de Kels pour essayer de la calmer un peu et de lui rappeler que je suis là pour elle. Elle n’a pas besoin de ce stress. Ce n’est pas bon pour elle et certainement très mauvais pour notre bébé.
Elle prend une profonde inspiration en lissant la nappe avec sa main libre. « Bien, avant que tu ne t’engages dans quelque chose de trop radical pour toi, laisse-moi te donner quelques détails sur ma vie présente. Le premier, le plus important, c’est que Harper est ma partenaire. »
Définitivement, j’adore être le détail plus important.
Je peux dire, à l’expression de son visage, qu’il n’a pas vraiment compris.
« Ma compagne. » Kels lui explique. « Je suis lesbienne, Père. Harper et moi vivons ensemble. »
Il plisse les yeux vers moi, il s’assoit plus profondément dans la banquette. Son dos est très droit. Il n’a pas l’air d’être un homme heureux.
Et merde.
Il retourne les yeux vers Kelsey. « Tu es sûre de ça? »
« Est-ce que je suis sûre que Harper et moi vivons ensemble? » Demande Kels, incrédule.
« Heu, n… non. » Il bégaie. Il me regarde, puis regarde à nouveau sa fille. « Non, je parle d’être une… une lesbienne. Est-ce qu’elle a…? Est-ce qu’elle était…? »
Je pressens l’insinuation. Ce n’est certainement pas moi qui l’ai convertie.
« Je suis tout à fait sûre. Ce n’est pas une passade. Je vais le rester, Père. Je m’en suis aperçue au lycée. Mais tu aurais préféré ne pas le savoir. »
« Tu as raison. J’aurais préféré. » Il prend une profonde inspiration suivi d’une longue gorgée du verre d’eau posé devant lui.
Kels a raison. Il ne fera pas d’esclandre. Il va juste se lever doucement et blesser à nouveau ma chérie. Connard.
« Apparemment, il y a beaucoup de choses que je ne sais pas. Alors je vais devoir te demander de prendre le temps de tout me raconter. »
Mince. Il veut continuer.
Kels paraît aussi choquée que moi, sa mâchoire n’arrive plus à remonter depuis les derniers mots de son père.
« Je ne peux pas dire que de te savoir lesbienne me réjouisse, Kelsey. » Il me regarde et tente un demi sourire. « Sans offense, Harper. Notre monde est cruel envers les gens qui sont différents. En tant que père, je ne veux pas que mon enfant soit blessée. Pour plein de raisons. Est-ce que cela compte? »
Pour la première fois de ma vie, je peux parler à quelqu’un de parent à parent. Enfin presque parent techniquement, mais c’est pas grave. « Oui monsieur, ça compte. Et je ne veux pas non plus que quiconque fasse de mal à Kelsey, si ça aide. »
Il acquiesce et fait signe au garçon qui s’approche pour prendre notre commande de revenir plus tard. « Ça aide. » Manifestement, il se concentre sur ce qu’il va dire. Finalement, ça sort. « Est-ce que vous aimez ma fille? »
« Pardon monsieur? » Je suis complètement prise au dépourvu par sa question.
Son regard se durcit. Il se penche en avant, pose ses coudes sur la table. Sa tête arrive presque au milieu de la table. « C’est une question facile, Harper. Est-ce que vous aimez ma fille? Oui ou non? »
Ok, je comprends pourquoi les Bulgares le voulaient pour redresser leur économie. « Oui, monsieur. Je l’aime. Plus que tout. »
Apparemment, il est satisfait de ma réponse. Il se remet en arrière et pose un regard très paternel sur Kels. « Tu es heureuse? »
Kels se tourne et me regarde pendant un long moment. Je me perds dans ses yeux. Ils ont la couleur de l’été et je ressens leur chaleur jusqu’au plus profond de moi. Elle répond à son père mais ne me quitte pas des yeux. « Je peux dire en toute honnêteté que je n’ai jamais été plus heureuse de toute ma vie. » Je vois la pure vérité dans ses yeux et derrière le sourire qu’elle m’offre.
Magnifique mon ange. Je te promets que le meilleur de notre passé sera le pire de notre futur ensemble.
On se perd l’une dans l’autre un long moment, on imagine notre vie ensemble, avec un enfant. J’espère que notre enfant lui ressemblera. Ainsi, je pourrai tous les jours, offrir tout mon cœur à chacun d’eux.
Finalement Matthew parle, tout à fait conscient de nous interrompre. « Bien, je crois que c’est tout ce qui compte alors. Je ne peux pas dire que j’approuve, Kelsey. Mais je suppose que tu as passé, depuis longtemps, l’âge où l’on a besoin de l’approbation de ses parents. »
« Oui, il y a longtemps. » Confirme-t-elle.
« Je t’ai demandé de faire partie de ta vie. J’en avais l’intention. Je l’ai toujours. » Comme Kelsey ne proteste pas, il continue à parler. « J’ai été un père horrible, mais j’aimerais être ton ami. Si tu penses que tu as, dans ta vie, une place pour moi. »
Matt et moi attendons la réponse de Kelsey. Je pense que ce sera oui mais je ne suis pas sûre. Une histoire de trente-deux ans est longue à oublier. Surtout quand on a eu des derniers mois comme les siens.
« J’aimerais bien. »
« Merci, Kels. Je te promets que tu ne le regretteras pas. »
Vaudrait mieux Matt. Ou t’auras à faire avec moi.
*****
« Tu crois que ces oreilles vont continuer à grandir? » Elle me parle de quelque part dans l’appartement où elle et Kam se courent l’un derrière l’autre comme des gosses. Heureusement, le bébé sera trop petit pour se joindre à eux pendant un an ou même plus.
Je verse un verre de jus de fruit et remets la carafe dans le frigo. « Quoi? »
Harper et Kam me rejoignent dans la cuisine, le chien la pousse contre le mur en se mettant debout sur ses pattes arrières. Il est encore essoufflé de la course qu’ils viennent de faire autour de l’appartement. Elle place ses mains devant son nez. « Pouah! Il faut qu’on t’achète des pastilles de menthe. » Lui reproche-t-elle. « Tu crois que ces énormes, ridicules grandes oreilles vont continuer à grandir? » Elle tient une des oreilles en question du bout des doigts.
Je dois admettre qu’elles sont un peu grandes. « Pourquoi pas. T’as vu la taille des tiennes? » Je la taquine tout en buvant mon jus de fruits. J’attrape un flacon de vitamines et en prends deux cachets dans ma main. « Viens là l’Étalon, j’ai besoin de toi. »
« Oh, j’aime entendre ça. Kam, assis. »
Notre chien revient sur le sol immédiatement. On peut lire dans ses yeux qu’il est très déçu de voir son jouet vivant s’éloigner.
Harper traverse la cuisine et m’assoit sur le comptoir, elle s’installe entre mes jambes. Ses mains vont et viennent sur mes hanches. « Qu’est-ce que je peux faire pour toi? Hein? »
Ça c’est ma chérie. Toujours prête pour un câlin. Mais ce ne sera pas maintenant. « Tu peux casser ça en deux pour moi? » Je lui tends les vitamines.
Ses sourcils se collent l’un à l’autre. « C’est quoi ces foutus machins? »
« Vitamines pour femmes enceintes. Ne te paraissent-elles pas merveilleuses? »
« Elles sont énormes. » Elle approuve, les casse et me les rend.
« Merci. » Je prends une autre gorgée de mon verre et avale les cachets. Puis, j’entoure mes jambes autour de sa taille. « Tiens, pendant que je te tiens… »
« Oui. » Elle a l’air très très heureux.
Je m’étire et attrape un pot vide sur l’étagère. « Donne-moi un dollar. »
« Hein? »
Je tends ma main. « Un dollar, Tabloïde. Donne-moi un dollar. »
Elle rit doucement et cherche dans ses poches. Elle retire un billet de son portefeuille mais le garde à la main et le fait même passer derrière elle ce qui m’oblige à me pencher en me collant à elle pour l’attraper. Alors que je me penche elle me vole un bisou mais me laisse prendre le billet.
« C’était sournois. » Je la réprimande avec un clin d’œil. Comme si je ne l’avais pas vu venir. Je passe le billet dans le pot par la fente du couvercle.
« Tu me taxes pour un baiser maintenant. Merde. Kels, je vais être en banqueroute avant la fin de la semaine. »
« Ça te prendra autant de temps? » Je la taquine. « Donne-moi un autre dollar. »
On recommence le même processus.
« Tu vois ma puce, c’est un pot à jurons. A chaque fois que l’une de nous deux jure, elle doit mettre un dollar dans le pot. »
Ses yeux s’écarquillent et elle secoue la tête. « Oh, Kels, allez! »
« Non, Tabloïde, le bébé peut entendre tout ce que l’on dit. Tu veux vraiment que le premier mot que notre bébé dira à Mama soit un juron? »
« Oh putain, non! »
Je tends ma main pour un autre dollar.
« Merde! »
Elle râle en retirant deux billets de un pour me les tendre.
« Tu veux me donner directement un billet de vingt et te lâcher un peu? » Je la regarde alors qu’elle range son portefeuille dans sa poche. Oh, je crois que j’ai un problème maintenant.
Je sursaute et crie quand ses doigts chatouillent mes côtés. « Oh, tu te crois drôle, n’est-ce pas? » Elle a un regard diabolique. C’est mon préféré sur elle. Ça veut dire que je ne vais pas tarder à être dans une situation ’délicate’. J’adore les week-ends quand on ne travaille pas. J’essaie de ne pas lâcher le pot alors que je me tortille sur le comptoir. Il faut que je pose ce truc avant qu’il finisse par terre.
« Arrête ça! » Je tape sur ses mains. Je veux qu’elle me touche, mais pas comme ça. Enfin si un peu mais c’est plus drôle de résister.
Elle ignore ma demande et continue à me chatouiller. « Arrêter quoi? » Avec sa main droite elle me pince un côté. « Ça? » Pareil de sa main gauche. « Ou ça? »
« Bon Dieu! Les deux! »
Elle arrête immédiatement, attrape le pot à jurons et le met devant mon nez. « Par ici la monnaie mon cœur. »
Elle m’a eu.
*****
Brian me tend un verre de jus de fruits quand je reviens dans mon bureau au studio. J’ai passé presque toute la journée à enregistrer des commentaires en voix off et des spots de pub pour l’émission. Il a passé presque tout le temps avec moi, s’occupant de mes demandes et prenant soin de mes affaires depuis un petit bureau dans la partie réservée à la production. C’est un sacré bon assistant. J’ai vraiment de la chance de l’avoir. Il me sourit et me lance son meilleur regard qui dit ‘tiens le coup bébé, c’est bientôt vendredi’. Dommage qu’on ne soit que lundi.
Je jure devant Dieu, que si Bruce n’arrête pas de me mater de cette façon, je vais jeter Kam et Harper sur lui. Pas nécessairement dans cet ordre d’ailleurs. C’est pas de chance pour lui parce que j’ai le sentiment que Kam serait plus doux pour le mettre en lambeau. Sans compter qu’il irait plus vite.
Je m’assois à mon bureau et mon ordinateur me bipe. Ah, je connais ce bip là. Je prends une gorgée de jus de fruits et fais tourner ma chaise pour me trouver en face de l’écran où se trouve ma messagerie.
Kingsley : Hello bébé.
Stanton : Eh ben, ça a l’air d’aller. T’as réussi à étrangler quelqu’un?
Kingsley : Pas encore, mais la journée n’est pas finie. Je garde espoir.
Je ne peux pas me retenir de rire. Je peux l’imaginer assise là se frottant les mains l’une contre l’autre. Elle n’est pas tendre avec son monteur. Il a l’air plus intéressé par les heures qu’il peut grappiller que par la meilleure coupe possible d’un segment de bande. Il n’y a rien qui l’énerve plus qu’une mauvaise conscience professionnelle.
Stanton : LOL! C’est cool d’avoir un garde du corps dans la vie mon amour.
Kingsley : Hé bien tu en as un. Comment se passe ta journée?
Même si elle n’est pas dans la pièce avec moi, je soupire comme si elle pouvait m’entendre. Je devrais lui dire à propos de Bruce? Nan. Elle va le tuer et après ça, Langston sera bien trop énervé.
Stanton : Ça va. Dieu merci, c’est presque fini. Je suis fatiguée et je rêve d’un bon bain chaud.
Kingsley : Hum, oui, ça me paraît bien. Tu as besoin de quelqu’un pour te laver le dos?
Le dos et d’autres choses.
Stanton : Toujours.
Kingsley : Hé, j’ai une super idée pour le nom du bébé si c’est une fille.
Stanton : Mmm, dis moi ça.
Kingsley : Gertrude. On pourrait l’appeler Trudi.
Je regarde le moniteur très étonnée. J’espère vraiment qu’elle n’est pas sérieuse. S’il vous plait, Mon Dieu, faites que sa grand-mère ne s’appelle pas Gertrude ou un truc du même genre. Je ne peux pas faire ça à notre enfant.
Stanton : Harper, quand nous rentrerons à la maison tu mettras un dollar dans le pot pour avoir ne serait-ce que pensé à un tel nom et n’avoir pas eu assez de courage pour me le dire en face.
Kingsley : LOL. Ok ma puce. Comme tu veux.
Whaou, sa grand-mère ne s’appelle pas Gertrude. Je vous dois gros pour ça Seigneur. Très gros.
Stanton : Moi j’ai pensé à un truc mieux : Afrodile.
Kingsley : Je crois que tu ne veux pas entendre ma réponse.
Stanton : Ça veut dire jonquille.
Kingsley : Suis allergique.
Stanton : Ok. Que penses-tu d’Églantine?
Kingsley : A tes souhaits.
Stanton : Tu aimes?
Kingsley : Non. J’ai cru que tu avais éternué.
Stanton : LOL. Ça veut dire rose sauvage.
Kingsley : T’as quoi sous les yeux? Le guide destiné aux parents afin de trouver pour leurs enfants un prénom pourri venant des fleurs?
Stanton : C’est un livre très rare. Il n’est même plus édité.
Kingsley : En ben on est sauvé. Ok que penses-tu de Clarabelle?
Stanton : La vache ou le clown? Tu devrais avoir honte de toi de proposer ce nom là.
Kingsley : Ok, d’accord. Je n’ai jamais eu honte de moi. Encore que il y a eu cette fois dans le bayou, mais c’est une autre histoire.J
Je secoue la tête. Parfois elle est désespérante. Note mentale pour moi-même : lui demander de me raconter l’histoire du bayou quand elle sera dans une position compromettante. Elle met toujours beaucoup plus de bonne volonté dans la négociation dans ces cas là.
Stanton : Tu n’es qu’une sale gosse.
Kingsley : Et t’adores ça. Hé ma puce, est-ce que par hasard tu as téléphoné?
Je respire profondément et prends une carte de visite dans mon agenda. J’étais trop épuisée pendant plein de jours, d’autres, je l’ai regardée fixement sans rien faire ou alors je l’ai juste rangé dans ma poche.
Stanton : Hum, non, pas encore.
Kingsley : Tu vas le faire hein? Je ne te pousse mais je te le rappelle.
Appelons un chat un chat Harper. Tu me pousses. Mais tu as raison de le faire et je t’aime aussi pour ça.
Stanton : Oui, oui je vais le faire maintenant
Kingsley : Ok, bébé. Je te laisse. Je t’aime.
C’est la seule raison pour laquelle j’appelle. Enfin, ça et notre bébé. Je veux qu’il ou elle ait une maman qui ne soit pas tout le temps au bord de la crise de nerf.
Stanton : Je t’aime aussi. A plus tard.
Je tourne la carte dans mes mains un moment avant de prendre le téléphone et de composer le numéro.
« Bureau du Dr Sherwin. » La voix qui répond est agréable.
« Bonjour, j’ai besoin de prendre un rendez-vous avec le médecin. J’ai besoin… » C’est très dur pour moi de l’admettre. « J’ai besoin de parler à quelqu’un à propos d’une épreuve par laquelle je suis passée récemment. » J’ai tout dit d’un coup, sachant très bien que si ça ne sortait pas maintenant, ça ne sortirait jamais.
La voix à l’autre bout du téléphone est pleine de compassion. « Le Dr Sherwin sera ravie de vous recevoir Madame. Puis-je avoir votre nom? »
« Kelsey Stanton. »
*****
Je frappe sur le montant de la porte et attends qu’il lève la tête. Et il prend grandement son temps pour le faire. C’est un VIP après tout. Tous les autres peuvent attendre. Je me force à être patiente alors que tout ce que je veux faire c’est d’aller lui taper dessus.
Bruce m’accorde enfin son attention. Il hésite un moment mais décide de m’adresser son sourire de tournage. « Harper, que me vaut le plaisir de ta visite? »
Ok bonhomme, on va parler de ton plaisir. « Ça t’ennuie pas si je m’assois? » Je n’attends pas sa réponse et je me pose sur la chaise en face de lui de l’autre côté de son bureau. Je ne vais pas non plus m’embêter à lui demander si je peux poser mes pieds sur son bureau, je le fais directement.
Il bloque sur mes bottes, choqué. Je l’ignore. « Qu’est-ce que je peux faire pour toi? »
« Depuis quand est-tu sur Indiscrétions Bruce? » Je lui pose la question de façon tranquille. Je connais bien sûr la réponse mais ce n’est pas le problème.
« Quatre saisons maintenant. J’ai rejoint l’équipe lors de la seconde saison. »
Oui, et il a remplacé un autre jeune étalon dans son genre. « Ça te plaît d’être le grand mâle du bureau, hein? »
« Hein? »
« Tu sais ce que je veux dire, Bruce. Tu es jeune, pas trop moche, avec un peu de charme, riche… » On partage un sourire connaisseur. Il sait ce que je veux dire. On a qui on veut avec tout ça. Et tu fais la loi ici depuis quatre saisons. »
Il sourit et déploie ses mains sur son bureau. « Bien, Larry n’est pas vraiment dans la compétition. Il est trop vieux et il a du bide à force d’aller dans les repas d’affaires des studios. »
Je souris en retour. Je ne considère pas non plus Larry comme étant dans la compétition. « Tu sais je t’ai regardé Bruce, et je me suis vue moi-même. »
« Vraiment? » Son ton est un brin sceptique.
« Enfin, moi, il y a sept mois de ça. » J’hausse les épaules. « J’étais une chienne moi aussi. »
« Pardon? »
Je frotte mon jean. « J’étais une chienne, tout comme tu es un chien. J’allais dehors afin de renifler tout ce que je pouvais me mettre sous la dent tous les jours. Peu importe les platebandes sur lesquelles je marchais. Si tu vois ce que je veux dire. »
Il croise ses bras sur sa poitrine. « Hum, hum. »
« Je te mets en garde de ne pas marcher sur mes platebandes. »
« Je te suis pas là. » Il s’enfonce dans son fauteuil en cuir. Il essaie de la jouer cool. Mais j’y arrive mieux que lui.
« Je crois que si. Si j’apprends que tu as reniflé autour de Kelsey de nouveau, je te neutraliserai moi-même. Couic, couic. » J’accompagne mes mots de mouvements de cisailles.
Bruce ricane Mais c’est un rire jaune. « Est-ce que vous me menacez, Ms Kingsley? »
« Non, Mr Bartlett. Je vous fais une promesse. Alors dorénavant, vous voyez Kelsey comme un gros sens interdit. Ainsi, nous n’aurons plus à avoir d’autres conversations aussi agréables que celle-ci. »
*****
En allant vers mon bureau, je m’arrête dans celui de Kels. Doucement, pour qu’elle ne s’aperçoive pas de ma présence, je m’arrête dans le bureau de Brian. Je sors un billet de cent dollars de mon portefeuille. « Amène ton petit copain dehors pour dîner. »
« Oh oh… le vert a toujours été ma couleur préférée. » Il soupire en glissant le billet dans sa poche.
Je ris doucement et continue mon chemin dans le couloir.
« Je n’ai pas de petit ami en ce moment, l’Étalon. » Il parle derrière moi. « Mais tu feras très bien l’affaire. »
Il faut que je parle à Brian, il faut que je lui explique qu’il doit me voir comme un gros sens interdit.
<A suivre>
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Bien que cette série soit inspirée par quelques faits réels, il s'agit d'une œuvre de fiction et les références à des personnes ou des organisations réelles ne sont incluses que pour donner un certain air d'authenticité. Tous les personnages, principaux ou secondaires, sont entièrement le produit de l'imagination des auteurs, ainsi que leurs actions, motivations, pensées et conversations, et aucun des personnages ni des situations qui ont été inventées pour eux n'ont pour but de représenter des personnes ou des événements réels. En particulier, les descriptions des chaînes de télévision CBS et NBC ne sont pas destinées à représenter ces sociétés, ou aucune des personnes y travaillant, mais sont seulement utilisées afin d'apporter un sentiment d'authenticité à cette œuvre de fiction.
21 novembre 2008
Indiscrétions, épisode 8
INDISCRETIONS
Deuxième saison
Accord parental ignoré
Crédits :
Créé produit, écrit et réalisé par :
Fanatic et Tnovan
Épisode 8 : Bien vu.
C’est bon. C’est ça qui m’a manqué. Une semaine sans la tenir dans mes bras, c’était vraiment trop long. Je ne veux plus jamais avoir à le faire, même si je sais que c’est inévitable. Nos boulots l’exigent. Mais j’espère que les retrouvailles seront toujours aussi douces.
Kels en enroulée contre moi, profondément endormie. Ma main droite est posée, ouverte, sur son ventre, recouvrant notre enfant. Je sens déjà un petit gonflement mais je doute que ça soit possible. Et je vais certainement pas le dire à Kels. Je ne veux pas qu’elle stresse à propos de son poids aussi tôt dans sa grossesse.
On va avoir un bébé. Il y a, en elle, une petite vie qui va bientôt nous rejoindre. Elle est là en ce moment, en train de grandir, de se développer, de devenir quelqu’un. Très vite, le bébé va être capable de nous entendre, et nous on pourra écouter les battements de son cœur. Et à Noël, on aura notre plus beau cadeau.
Whaou.
Je l’embrasse dans le cou et serre Kels encore plus contre moi. Elle est si petite à côté de moi. Je fais glisser lentement ma main sur sa hanche, caressant la peau. Elle a des hanches si étroites, j’espère que l’accouchement ne sera pas un problème pour elle. Je ne veux pas qu’elle souffre. Jamais plus.
Je l’embrasse sur l’omoplate, incapable de résister plus longtemps à sa peau.
Elle soupire dans son sommeil et se tourne sur le dos. Le drap qui s’enroule autours de sa taille m’offre une vue merveilleuse de son corps nu. Oui, c’est ça qui m’a manqué, les matins avec elle m’ont manqués.
Je regarde ses seins à la recherche d’un minuscule changement. Je les trouve très beaux. Si j’étais un bébé, je serais vraiment ravie qu’on me les présente. Hé, je suis pas un bébé, et je suis déjà, vraiment, ravie. Ils sont parfaits : souples mais fermes, d’une taille parfaite. Sans que je lui demande rien, ma main couvre son sein gauche, je prends les mesures pour pouvoir comparer plus tard.
Mon Dieu, c’est tellement bon.
« Bonjour à toi aussi. » Kels murmure, sa voix est encore pleine de sommeil. Ses yeux s’ouvrent à peine et je peux juste voir une pointe de vert.
Je rougis en retirant ma main. « Oups, je suis désolée, je ne voulais pas te réveiller. »
Elle attrape ma main et la remet là où elle était. « Je ne me plaignais pas. Qu’est-ce que tu fais déjà réveillée? »
« Je te regardais dormir. »
Elle fronce les sourcils et s’étire en passant une main autours de mon cou. « Ça ne devait pas être très intéressant. » Elle enroule ses doigts dans mes cheveux en haut de mon cou. Et avec une douce pression, elle me serre plus près d’elle.
On s’embrasse. « Tu m’as tellement manquée. » J’avoue. « J’ai utilisé toute ma volonté pour ne pas sauter dans un avion tous les soirs pour venir dormir contre toi. »
Elle dessine mes lèvres avec le bout de son doigt, ce qui m’envoie des frissons tout le long du dos. « Je voulais tellement que tu sois à la maison, Harper. Je ne peux pas dormir sans toi. »
« Je suis désolée, bébé. »
« Ce n’est pas de ta faute. » Elle secoue la tête. On sait toutes les deux qu’elle met la faute sur Langston et son reportage. Mieux vaut lui que moi.
« Ben, t’es coincée avec moi maintenant. Bien que… tu te souviens la dernière fois qu’on été dans une chambre d’hôtel, toutes les deux? » Oui. New York City. Le matin de Noël.
Elle rit. « Ma mère. J’ai cru qu’elle allait mourir quand elle t’a vu. La façon dont tu t’es étirée! Oh mon Dieu! C’était… fabuleux! »
« Ben… J’étais énervée. »
« Pourquoi? » Elle demande prudemment, comme si j’avais été en colère après elle.
« Si je me souviens bien, on commençait juste à faire l’amour quand ta mère a frappé à la porte. »
« Harper? »
« Oui? »
« Je crois que je peux t’assurer que ma mère n’est pas dans les environs de Colombus dans l’Ohio à ce moment précis. »
« Je me tourne et recouvre doucement son corps avec le mien en prenant soin de soutenir la majeure partie de mon poids avec mes bras, faisant très attention à notre enfant, juste en dessous de moi.
« Merci mon Dieu pour ça. »
*****
En sortant de la douche, j’entends la porte de la chambre s’ouvrir puis se fermer. Puis la porte de la salle de bain s’ouvre à son tour. « Le petit déjeuner est là. » m’annonce Harper, en passant la tête par la porte alors que toute ma buée bien chaude est en train de s’échapper.
« Hé! » Je couine. « Tu laisses partir toute la chaleur, sale môme! Sors de là! J’arrive dans une minute! » S’il te plait, ferme la porte. Le courant d’air me congèle. « Je suis sûre que tu fais ça juste pour te rincer l’œil. » C’est pour ça que je vais dans la salle de bain quand Harper se douche moi. Comme si je pouvais pas attendre pour me brosser les dents, ou les cheveux, ou mettre de la crème.
« J’ai pas besoin d’excuses pour ça, moi. » Elle rit doucement et se baisse pour éviter la serviette que je lui jette dessus.
« Dehors! »
« Je m’en vais. Je m’en vais! »
Je récupère la serviette, me sèche et m’enroule dans un peignoir. J’enroule une serviette éponge autour de mes cheveux pour en sortir l’excédent d’eau. Mon estomac grogne. C’est bon d’avoir à nouveau faim, ça ne m’est pas arrivé depuis une semaine. Mais là encore, Harper se débrouille toujours pour m’ouvrir l’appétit. Tous mes appétits. Je ferais bien de prendre des forces pour d’autres activités.
Le petit déjeuner est servi quand j’arrive dans notre chambre. Harper, Dieu la bénisse, a commandé mes bagels et mon jus de fruits habituels. Mais l’omelette qu’elle est en train de manger n’a pas l’air mal non plus. C’est à ça que va ressembler la grossesse? Je vais avoir la taille d’un paquebot avant que le bébé arrive.
Je m’assois en face d’elle, je suis si contente de revenir à nos habitudes. J’ai horreur de dormir ou de manger sans elle. Je ne parle même pas de tout le reste.
« J’ai commandé du thé sans théine pour toi, mon cœur. »
Elle s’est rappelé que je n’avais plus droit aux excitants. J’aime cette femme. « Merci. » Je le dis à la fois pour le thé et pour la tasse qu’elle me sert.
Je tends la main et pique un bout de son omelette avec ma fourchette. Excellent. C’est une omelette paysanne avec du cheddar, des pommes de terre, des oignons frits et du jambon. Je me demande si elle acceptera de partager son repas avec moi. J’avale une gorgée de jus de fruits, je prends sa main dans la mienne. « Tu vas être une super maman. »
Harper me regarde, complètement larguée. « De quoi tu parles? »
Je lui ai bien dit que j’étais enceinte, non?
« TU vas être la maman. »Dit-elle en pointant sa fourchette vers moi avant de reprendre un morceau d’omelette dans son assiette.
Je réalise qu’elle n’a aucune idée de ce dont je parle. La pauvre. Je presse sa main gentiment. « Harper, ma douce? »
« Mmm,Mmm? »
« T’as bien compris que j’étais enceinte? »
« Oui. » Elle boit une longue gorgée de café. Sa main tremble un peu.
« Ce qui veut dire que dans neuf mois, NOUS allons avoir un bébé. » J’accentue bien le nous dans ma phrase.
« Oui. »
« Ce qui fait aussi de toi une maman mon cœur. Pense à ça un moment. » Je me recule dans mon siège pour la regarder. Mince! Dommage que je n’aie pas une caméra à ce moment précis.
La fourchette tombe de ses doigts jusque dans l’assiette en envoyant des petits morceaux d’omelette sur la nappe. Des yeux bleus très expressifs se lèvent pour croiser les miens. « Oh merde! Whaou… Je… »
Je peux voir le sang quitter son visage et j’ai soudain peur qu’elle s’évanouisse. Je bouge rapidement pour m’agenouiller à côté de sa chaise. Je me contrôle pour ne pas rire alors que je tapote le dos de sa main. Elle s’affaisse complètement, la bouche ouverte. « Chérie, ça va? »
Elle passe sa main rapidement sur son visage ce qui y ramène quelques couleurs. « Ouais, ça va. Je n’avais… Je n’avais juste pas pensé à ça de cette façon. »
A l’évidence. « Pourquoi? Tu vas être une super maman. »
« Tu crois? »
« J’ai pas besoin de croire. Je le sais. »
« J’ai jamais pensé que j’en serais une un jour. »
« Ben habitue-toi à l’idée,Tabloïde. Parce que si tout se passe bien , ça sera ton cadeau de Noël cette année. » Je m’étire et l’embrasse sur la joue.
Harper tend sa main et la pose sous mon menton. Nos regards se croisent. Je peux voir ses yeux se remplir de larmes, celles qu’on pleure lorsqu’on est heureux. « Le plus beau cadeau du monde. » Elle murmure. « Après toi. »
*****
J’ai organisé tout un tas d’interviews pour Kels cette semaine, mais aujourd’hui, c’est dimanche. Mon Gourou est là, avec moi, et on la plus belle chose du monde à fêter : un petit Gourou. Mon Dieu, je n’y crois pas encore.
Whaou, mince alors, je vais être parent, maman, moi aussi. Quel choc ça a été quand je m’en suis rendu compte. Je sais même pas pourquoi je n’y avais pas pensé avant.
J’ai demandé à Kels si elle voulait sortir pour voir les environs de Columbus si petits soient-ils, mais elle a refusé. Entre la semaine passée sans beaucoup dormir et sa course de dernière minute à l’aéroport, elle est fatiguée. Donc on reste à l’hôtel. La dernière chose que je veux pour elle en ce moment c’est qu’elle soit épuisée. Il y a beaucoup trop en jeu maintenant, on pourrait perdre Petit Gourou.
Et je vais faire tout mon possible pour que ça n’arrive pas.
Alors que Kels est restée dans notre chambre, je sors pour aller acheter les éditions dominicales du New York et du L.A. Time, du Chicago Tribune et du Miami Herald. On va rester tranquilles, à se faire des câlins, à commander des trucs hors de prix au room service et à faire des mots croisés. Un dimanche parfait en ce qui me concerne, car il va y avoir beaucoup d’intermèdes très chauds. Elle m’a manqué.
Le concierge a été assez sympa pour m’indiquer une librairie où je vais pouvoir trouver tous les journaux que je cherche. Alors que je me dirige vers la boutique qu’il m’a indiquée, une chose me vient brutalement à l’esprit : on doit l’annoncer à Mama.
Et merde.
Je nage au milieu des alligators. Ils vont tous me bouffer et le plus vorace de tous s’appelle Mama. Je sais exactement ce qui va la faire hurler : Kels est enceinte et on n’est pas mariées.
Mama, elle va s’en moquer que je n’ai pas vraiment mis Kels enceinte. Pareil pour le fait que notre mariage ne soit pas légal. C’est juste une question de principe pour elle.
Il faut vraiment que je la retire de ce fichu comité pour les mariages de même sexe.
Et puis zut. Ça ne changera rien maintenant de toutes façons.
J’ouvre la porte de l’Explorer. La librairie est bien fournie et j’ai trouvé tout ce que je cherchais ainsi qu’un livre de prénoms. Même si j’adore ce surnom, on ne peut pas appeler notre Petit Gourou comme ça pour toujours. J’ai aussi trouvé des bouquins au rayon grossesse et accouchement qui pourraient me servir.
Etant donné que je n’ai jamais passé plus de deux ou trois jours dans l’entourage d’une femme enceinte, je suis sûre que je vais avoir des surprises. Je préfère m’informer avant plutôt que de foncer dans le décor les yeux fermés. Mes frères m’ont raconté des histoires absolument horribles à propos de leurs femmes enceintes et leurs hormones devenues complètement folles. Si les hormones de Kels se déchaînaient maintenant, je pourrais me faire tuer.
*****
Je suis roulée en boule, dans un grand lit, avec pleins de coussins, commandés par Harper au service de chambre avant qu’elle sorte, je suis repue, satisfaite à tous points de vue, vêtue d’un large et vieux T-shirt d’Harper. Je suis tout à fait ravie de me blottir contre son oreiller, moitié endormie, moitié en train de regarder je ne sais quel film à la télé.
Elle est sortie pour chercher les ressources vitales. Ce qui signifie pour elle, les principaux journaux du pays, un gros paquet de chips et un pack de Coca-Cola®. J’ai vu les cadavres des braves canettes déjà tombées au combat quand je suis arrivée la nuit dernière. Je n’aime pas sa façon de manger quand elle n’est pas à la maison. Beaucoup trop de cochonneries pour elle. Je peux presque entendre ses artères se boucher quand je pose ma tête sur sa poitrine. J’ai vraiment trop de bonnes raisons pour la garder à mes côtés pendant les soixante prochaines années, alors je dois faire quelque chose pour changer ses habitudes alimentaires.
Enfin, la plupart d’entre elles en tout cas.
Un coup sourd contre la porte me sort de mes pensées avec un petit sursaut. Harper m’a fait promettre de fermer immédiatement derrière elle, ce qui était absolument inutile car j’allais le faire quoi qu’il arrive. Je devine que la deuxième salve sur notre porte est sa façon d’essayer de frapper. Ses bras sont certainement trop pleins de saletés pour le faire correctement.
« Kels, ma puce! »
Je ris tout bas en l’entendant supplier alors que je traîne mon corps fatigué et groggy hors du lit. Je me demande si c’est le manque de sommeil ou si c’est un effet de la grossesse. Je ne pensais pas que ça pouvais commencer si tôt. Je colle mon oreille contre la porte et j’appelle. « Qui c’est? »
« Qui tu veux que ce soit? » Il y a de l’humour dans sa voix.
« Hum, je sais pas. Je devrais sans doute vous prévenir que ma fiancée est très jalouse et qu’elle doit rentrer d’un instant à l’autre. »
« Vraiment? A quoi elle ressemble? Peut-être que je l’ai vue. »
« Elle est grande, avec de longs cheveux noirs, un regard bleu qui vous transperce et le plus beau sourire du monde. »
« Hé, mais… c’est moi tout craché ça. »
« Ah vraiment? »
« Ouais. Tu devrais peut-être jeter un œil. En plus, je t’ai apporté des cadeaux. »
J’entends un des paquets qui tombe. « Ah si y’a des cadeaux alors… » J’ouvre la porte pour la trouver avec les bras chargés de paquets qui viennent de la librairie du coin et d’un 7/11 (NDLT : lire seven eleven. chaîne d’épicerie franchisée semblable à nos Huit-à-Huit et autres Proxy.) Je savais bien qu’elle ne pouvait pas se passer de ses chips.
J’essaie de l’aider avec les paquets mais elle trébuche devant moi en grognant pour aller les jeter sur le lit. Elle frotte ses bras et se retourne. « Ravie que tu aies ouvert la porte, je commençais à ne plus sentir mes bras. »
« Oh mon pauvre bébé. » Je vais vers elle et commence à la masser moi-même pour aider la circulation à se faire. Bien sûr. « D’autres endroits où tu aurais perdu la sensibilité? »
Elle baisse le regard vers moi. « Certains endroits, oui. Tu veux les masser aussi? »
« Oh, mais absolument. » J’acquiesce en la faisant reculer vers le lit avant de la pousser dessus doucement. Elle tombe sur le lit en évitant la plupart des paquets. Mais je pense que ses chips ont souffert.
Trop dommage.
*****
Kels est dans mes bras alors qu’on regarde le livre des prénoms ensemble. Je ne dirai jamais à notre enfant, que la première fois que nous avons pensé à son prénom, nous étions complètement nues, dans une chambre d’hôtel à Columbus, Ohio, après avoir fait l’amour. Ou alors peut-être pour la répétition de son repas de mariage.
« Qu’est-ce que tu penses de Cyril pour un garçon? » Je lui propose ce nom en tournant la page du bouquin. Je suis pas vraiment sérieuse mais je veux voir comment elle va réagir.
« Cyril Kingsley? Mon Dieu, Harper! Et pourquoi pas lui coller un papier dans le dos le premier jour d’école avec écrit : frappez-moi et piquez-moi mon déjeuner? »
« Je prends ça pour un non? »
Elle me regarde, indignée. « Prends ça pour un très gros non! »
Soudain, ce qu’elle a dit me frappe. Je baisse les yeux vers elle. « On va donner mon nom au bébé? »
Kelsey lève les yeux vers moi, ses doigts jouent avec le bord du drap. « J’aimerais bien. Tu vois, on est une famille. Et ta famille sera tout ce que notre bébé aura s’il nous arrive quelque chose. Mais si tu ne veux… »
« Non! Enfin si, bien sur que je veux. Je serais très honorée. J’avais seulement pensé que tu voudrais utiliser Stanton. »
« Il n’y a aucune raison d’utiliser Stanton. Ce bébé est un Kingsley, à tout point de vue. Ça suffit que sa mère biologique soit enquiquinée avec le nom Stanton. »
«Bien, dans ce cas. » Je l’embrasse sur le front pour essayer d’apaiser un peu son ressentiment. « On a un nom, y’a plus qu’à trouver un prénom. »
« Pas Cyril! » Elle proteste en se serrant contre moi et en me prenant le livre des mains.
« Pas Cyril. » Je promets en la prenant dans mes bras.
Elle veut que notre bébé porte mon nom. C’est un sentiment vraiment génial.
*****
A l’antenne locale de la chaîne on m’a donné un petit bureau pour poser notre matériel et les notes. Harper est occupée avec l’équipe d’ici, elle leurs explique ce qu’elle veut comme matériel et fait un briefing sur le tournage à venir.
On peut dire que l’antenne de Columbus et ses techniciens ne font pas de reportages pour les infos nationales très souvent. Pas plus souvent qu’ils n’ont la visite d’un producteur et d’un présentateur d’un magazine national d’infos. Du coup, le personnel de la station est très anxieux à l’idée d’être embarqué dans une histoire qui les dépasse. Par contre, ça plait complètement à leurs boss.
Le briefing d’Harper est aussi explicite que d’habitude. Elle me laisse me débrouiller avec. Elle m’a tendu ses notes avec les principales étapes sur le dessus et n’a pas dit un mot. Elle m’a simplement laissée seule pour lire.
Maintenant que j’ai fini de lire, je dois admettre que seules les étapes principales suffisent à me convaincre que Johnstone n’est pas celui qui à perpétré ces crimes horribles. Et cela suffit à me faire réaliser qu’il y a, là dehors, un autre de ces putains de fous dangereux qui violent, blessent et tuent des femmes dans cette petite communauté.
La lecture de son résumé me donne des maux de ventre, mais ça m’incite aussi à lire le reste des notes.
1. Dans les huit mois qui ont précédé la mort de Verrett, il y a eu cinq viols commis avec une extrême violence dans le comté ou dans ses environs. Les victimes étaient toutes des jeunes femmes entre vingt-cinq et trente-deux ans. Elles étaient toutes étudiantes à la fac de la région. Elles étaient toutes appréciées par les gens qui les connaissaient et étaient toutes célibataires. Aucune d’entres elles n’a pu ou voulu identifier le violeur. Aucune d’entres d’elles n’a voulu parler à la presse, que ce soit maintenant ou au moment de leur agression.
2. Johnston a un alibi en béton armé pour trois des cinq agressions. L’un d’eux étant qu’il dormait dans une cellule de dégrisement après une arrestation pour ivresse et désordre sur la voie publique.
3. Johnston a effectué quelques travaux de bricolage dans la maison d’un voisin de Verrett le jour précédent le viol. Il a bu deux ou trois Rolling Rock® (NDLT : marque de bière très répandue en Amérique du Nord.) vers la fin de la journée. Les bouteilles ont été jetées dans la poubelle qui ne devait être ramassée que deux jours après le meurtre. On ignore à quel moment les bouteilles ont été retirées de la poubelle.
4. La seule preuve attestant de la présence de Johnstone sur les lieux du crime sont ces deux bouteilles de bière sur lesquelles aucune empreinte n’a été cherchée pas plus qu’un test ADN n’a été effectué avant le premier procès. Elles ont pourtant été trouvées et récupérées par les policiers lorsqu’ils ont fouillé les lieux.
5. Un mouchoir et des échantillons de cheveux, qui ont aussi permis d’avérer la présence de Johnstone sur les lieux du crime, ont été retrouvé après la première inspection des lieux en nettoyant le siphon du lavabo de la salle de bain alors même que Johnstone était en garde à vue.
6. Le rapport du légiste indique que les prélèvements sur les mains de Verrett ont été faits sur la scène de crime, par les policiers, ce qui ne fait pas partie de la procédure. Le bureau du procureur s’est basé sur l’analyse de ces prélèvements pour la comparaison des tests ADN lors du procès en appel.
7. De plus, c’est la police et non le médecin légiste qui a fait les tests pour déterminer s’il y avait eu viol ou non. C’est tout à fait inhabituel, les policiers ne font généralement pas ce genre d’examen. Ils n’ont pas trouvé de trace de sperme qui aurait pu être analysé en vue d’une recherche d’ADN par le labo. On ne sait pas clairement s’ils n’ont rien trouvé parce qu’ils n’ont pas cherché ou bien parce qu’il n’y avait vraiment rien. Il n’y a donc aucune preuve évidente qui permet d’affirmer qu’elle a été violée directement par un homme, ou bien par l’intermédiaire d’un objet phallique qui aurait pu laisser les mêmes lésions génitales qu’un simple examen met en évidence après un viol.
8. Les prélèvements effectués sous les ongles de la victime par la police ont été mal rangés et n’ont pu être examiné par un labo que lors de la procédure en appel, soit quatre ans après le prélèvement.
9. La voisine de Verrett a vu un homme, qui n’est pas Johnstone, quitter la maison aux environs de minuit le soir du meurtre. Elle n’a pas pu, ou n’a pas voulu, identifier l’homme en question.
10. L’enquête dans les restaurants et les pubs du coin ont permis de glaner des informations intéressantes. Les six autres victimes avaient, dans l’année précédent leur viol, fréquenté le même groupe d’hommes. Johnstone n’était pas l’un d’entre eux. En réalité, autant que chacun se souvienne, Johnstone n’a jamais rencontré quatre des six victimes.
11. Trois des hommes célibataires les plus en vue du comté étaient sortis avec chacune des victimes. L’un d’eux est en fac de droit dans le Wisconsin et n’était pas présent dans le comté au moment du meurtre. Un autre était à Columbus au moment du meurtre en train d’assister à une formation avec son entreprise. Le dernier était en ville au moment du meurtre. C’est le neveu du Maire.
Très intéressant, il est aussi le neveu du sergent de police responsable de l’enquête. Sa mère est la belle-sœur du Maire, son père est le frère du sergent.
Harper a organisé trois interviews. Une avec la seconde femme de Johnstone. La deuxième avec le technicien de laboratoire qui a fait les tests ADN lors de la procédure en appel. La dernière avec Johnstone.
Je ne sais pas si Johnstone est coupable ou non. Mais après avoir lu les infos de Harper, je crois qu’il est innocent. Il y a trop de choses là-dedans qui vont à l’encontre de sa culpabilité.
Ce qui veut dire aussi, qu’un fou dangereux est là dehors, et qu’il s’en tire sans problème alors qu’il a tué une femme. Je vais le retrouver et le faire arrêter. Je ne vais pas le laisser s’en tirer comme ça. Je ne sais que trop bien, par expérience, que s’il l’a fait une fois, il recommencera. D’autant plus qu’il se croit au-dessus de la loi maintenant.
Je prends une grande inspiration pour me secouer juste quand Harper entre dans le bureau. Elle s’agenouille juste à côté de ma chaise et prend ma main. « Chér, ça va? »
J’acquiesce et la regarde. « Ouais. T’avais raison. Tu auras plus de moi que la seule ‘professionnelle’ .»
Le sourire qui arrive sur son visage est le plus sauvage que j’ai jamais vu. « Bien. Allons chercher le vrai coupable et clouer ce salopard au pilori par les couilles. » (NDLT : Oups! Désolée…)
Ouais. La vengeance est une garce. Mais je préfère qu’on m’appelle Kelsey.
*****
Harper prend ma main pendant le trajet jusqu’à Jamestown. La camionnette de la chaîne nous suit. « Ça va, bébé? »
J’acquiesce en prenant une grande inspiration. « Oui, ça va. J’ai l’estomac un peu chargé c’est tout. »
Elle tourne la tête pour me regarder avec un grand sourire. « Nausées matinales? »
Jésus, ne sois pas si joyeuse à propos de ça, Harper. Tu n’es pas celle qui va se prosterner devant la déesse en céramique des petits coins tous les matins d‘ici peu. « Non, définitivement non. J’aurais préféré, mais non. »
Son sourire s’efface aussitôt. « Je suis désolée. »
« Arrête de t’excuser mon cœur, ce n’est pas ta faute si notre nouveau boss est tordu comme un bretzel. »
Elle rit, ce qui me fait me sentir mieux. « Langston nous pousse vraiment dans nos derniers retranchements avec cette histoire, ma chérie, mais tu sais quoi? »
« Ouais. On va lui apporter un reportage qui lui prouvera que CBS en a pour son argent et qu’ils ont engagé la meilleure fichue équipe pour ce boulot. »
« Ça c’est celle que j’aime. » Elle serre un peu ma main dans la sienne. « Maintenant, puisque tu parles de tordus, on va droit vers eux. Bienvenue dans l’explosive Jamestown, Ohio. »
Elle a raison. Je m’en rends très vite compte quand on passe devant la station-service du coin dont le panneau indique fièrement qu’ils vendent du capuccino et des appâts vivants.
Mon Dieu, pas mélangés quand même.
Et Dieu me préserve d’avoir des envies comme celle-là.
Alicia Johnstone nous ouvre la porte de sa maison qui se situe dans un des coins les plus pauvres de la ville. Sa maison ressemble à toutes celles de la rue. Tout le quartier a l’air déprimé. Je le serais aussi, si je devais vivre ici.
Les meubles sont usés jusqu’à la corde et éparpillés, mais la maison est propre. Il y a une photo de Jésus sur le mur. Comment ont-ils pu prendre une photo en 25 après JC, je ne le saurai jamais. C’est la seule décoration de la maison à l’exception d’un bouquet de fleurs sauvages dans un vase transparent posé sur la table. Il y a une très vieille télé dans un coin.
Alicia Johnstone est comme ses meubles, usée. C’est un petit bout de femme aux yeux gris délavés, à la peau claire, avec des cheveux raides, blonds délavés, ramenés en arrière dans une maigre queue de cheval. Je peux entendre son enfant, né pendant le procès de Johnstone, pleurer dans la pièce du fond.
« Entrez et asseyez-vous. Je dois vite aller voir ma fille. Je reviens dans un petit moment. » Sa voix ressemble à un murmure avec une pointe d’accent des montagnes qui rappelle les relations entre les gens de la campagne de l’Ohio et leurs cousins des Apalaches de l’ouest de la Virginie.
Harper prépare la caméra pour organiser une interview intime, en essayant de réduire au maximum l’équipement, et de prendre un angle qui montrera bien la simplicité dans laquelle vit cette femme.
Alicia revient après s’être occupée de sa fille. Elle essuie ses mains sur son jean et s’installe là où Harper la dirige. Je n’ai jamais vu Harper aussi prévenante avec une personne que j’allais interviewer. Elle installe elle-même le micro tout en expliquant doucement ce qu’elle est en train de faire et ce qui va se passer par la suite. Je m’assois à côté d’Alicia avec la camera au-dessus de mon épaule et le caméraman juste derrière moi, ainsi on pourra filmer le plus près possible.
Comme d’habitude, je commence avec quelques questions assez générales, du genre d’où venez-vous, ou comment avez-vous rencontré votre mari, cela permet aux gens de se détendre et de se concentrer sur autre chose que la caméra.
Ensuite, j’aborde la partie la plus difficile : la nuit du meurtre.
« Vous avez dit que votre mari était ici avec vous la nuit du meurtre. Pouvez-vous me dire ce que vous avez fait cette nuit-là? »
« Ben, vous voyez, j’avais appris que j’étais enceinte trois semaine plus tôt. Alors, je suis allée voir le Révérend Blackwell pour qu’il m’aide à remettre Frederick dans le droit chemin. Je voulais qu’il soit un bon père pour notre enfant. »
« Dites m’en plus. »
«Eh bien, Stoney. On l’appelle Stoney à cause de son nom Johnstone, vous comprenez? Quoi qu’il en soit, Stoney avait parfois des problèmes avec la bière, si vous voyez ce que je veux dire. Il commençait à boire et ne savait pas toujours s’arrêter quand il aurait dû. Il se mettait en colère quand il avait trop bu et il était connu pour être un sacré bagarreur. »
« Oui. Je comprends. Je sais qu’il a brutalisé deux femmes alors qu’il avait bu, dont sa première femme. Est-ce qu’il vous a déjà frappée? »
« Il m’a poussé. Mis une gifle une fois. Rien de bien sérieux. C’est pour ça qu’on a été voir le Révérend Blackwell quand j’ai été enceinte pour essayer de trouver un moyen pour Stoney d’enterrer ses vieux démons. »
Ce n’est pas le moment de lui expliquer que se faire pousser ou gifler est à prendre au sérieux. On a un problème plus urgent à régler d’abord. « Vous n’étiez pas avec le Révérend Blackwell cette nuit-là n’est-ce pas? »
« Non, on était là, on priait. Vous voyez, Stoney avait promis d’arrêter de boire quand il a su que j’attendais un bébé. Le révérend Blackwell lui avait dit que s’il mettait de l’ordre dans sa vie il pourrait être un bon père pour son enfant. Il lui a aussi dit que Stoney devait prier Dieu pour qu’il voit qu’il avait de la volonté et qu’il soit pardonné pour toutes les années vécues dans le péché. Mais ce jour là, Stoney a craqué et a bu quelques bières après le boulot. Quand il est revenu à la maison vers neuf heures, je lui ai dit qu’il devait prier Dieu pour se faire pardonner. Donc, on était là, tous les deux, en train de prier. » En même temps qu’elle parle, elle nous montre de la main la photo de Jésus accrochée sur le mur.
« Pourquoi n’avez-vous pas témoigné au procès de Stoney? »
Elle me regarde, choquée que je puisse lui poser cette question. « Je voulais, Ms Stanton. Mais on m’a répondu qu’une épouse ne pouvait pas témoigner en faveur de son mari. Tout le monde m’a dit que ce serait mieux si je laissais son avocat faire. Même le Révérend Blackwell me l’a dit. Qui suis-je pour contredire le Révérend? »
Dans mon champ de vision, je vois Harper se tendre. Elle non plus ne peut pas croire à ça. Je continue l’interview. « Est-ce que Stoney était un homme mauvais avant que vous tombiez enceinte? » Je suis très douce en lui demandant cela, c’est un moment critique, on doit établir son caractère et sa crédibilité.
« Il l’a été, sans aucun doute. J’ai honte de devoir l’admettre. »
Mon cœur manque un battement. Je pense que j’étais en train de me faire une opinion tout à fait différente sur cet homme avant qu’elle dise cela.
« Ouais, il était grossier, jurait au nom de Dieu pour un rien et buvait trop. Il a jamais rien volé. Il a jamais fait vraiment mal à quelqu’un. Il a pris soin de sa mère jusqu’à sa mort. Si vous regardez les Dix Commandements, il en a seulement trahi deux. Je suppose qu’il y a des gens bien plus mauvais ici bas. » Elle prend une profonde inspiration et lève les yeux pour croiser les miens. Je vois sa douleur. Je peux la sentir, presque la goûter. Elle est blessée elle aussi, mais pour tout un tas d’autres raisons.
« Je dois vous dire, Ms Stanton. Je ne comprends pas pourquoi Dieu nous punit de cette façon. Je suppose que c’est une punition envoyée pour nous deux. Peut-être que Dieu rappelle Stoney plus tôt parce qu’il regrette vraiment ces péchés. Peut-être que Dieu ne veut plus qu’il soit tenté en restant ici. Je dois trouver un moyen d’accepter tout ça et d’élever son enfant pour en faire une femme qui craindra Dieu. Le Révérend Blackett a été si bon d’être là pour Lily et moi. »
Oui, tu parles. J’ai lu les notes de Harper au sujet de ce Blackwell. Il est presque illettré, mais très charismatique, il est célibataire et il administre seul sa congrégation qui est très pauvre, composée essentiellement d’enfants et de femmes d’un milieu social très défavorisé. Je me demande jusqu’à quel point, il prend soin de la future veuve. Heureusement, j’ai ce dont j’ai besoin, un alibi valable pour Johnstone. « Est-ce que je peux voir votre fille? Son prénom est Lily? Quand est-elle née ? »
Alicia se lève tout sourire, elle trébuche presque sur le fil de son micro. Harper bouge rapidement et l’attrape, puis elle retire le fil de son chemin. Elle indique au caméraman de continuer à filmer, caméra à l’épaule, alors que nous allons derrière dans la petite chambre, où la jeune Lily dort paisiblement.
Pendant un moment, en observant la petite forme sous les couvertures, je vois notre futur, à Harper et moi. Je peux voir notre enfant, paisible, loin des douleurs de ce monde, juste heureux d’être nourri, au chaud et aimé. Je ne peux rien faire d’autre que sourire. Quand je lève les yeux, je peux voir que Harper pense exactement à la même chose.
*****
L’interview suivante est plus facile. On retourne à Columbus. Je crois que je n’ai jamais été plus contente de quitter un endroit de toute ma vie. L’atmosphère dans cette toute petite ville est vraiment oppressante. Je jure que partout où on a été, il y avait des flics tout près. Des brutes avec des armes.
Ann Harcort est la technicienne du labo qui a fait les tests ADN. Le vrai problème ici, est de mettre en évidence le manque de fiabilité des prélèvements analysés. On fait l’interview debout, caméra sur l’épaule, avec le micro boule au-dessus de nos têtes. Ça va être rapide et on peut l’espérer, facile.
Je commence. « Ms Harcort, merci de nous accorder un peu de votre temps. Pouvez-vous me dire, s’il vous plait, comment vous pouvez être sûre que les échantillons que vous avez reçus, proviennent véritablement de Mr Johnstone.? »
« Comme vous le savez, en science, il y a toujours des questions à se poser. Les scientifiques détestent dire que quelque chose est sûr. Mais, malgré tous les tests, on n’a jamais trouvé deux personnes, exceptés les vrais jumeaux, qui avaient la même identité ADN. On peut dire qu’il y une chance sur deux milliards et demi que nos conclusions soient incorrectes. C’est bien l’ADN de Mr Johnstone. »
« Cependant, vous ne prélevez pas vous-même les échantillons à la source n’est-ce pas? Par exemple, si je vous donne des échantillons d’ongles en vous disant qu’ils viennent d’une scène de crime, vous n’avez aucun moyen de le vérifier, c‘est bien ça? »
Elle remue la tête. « Non, bien sûr que non. Je peux juste vous dire à qui ces ongles appartiennent. »
« Pouvez-vous nous dire comment vous avez reçu les échantillons que vous avez testés? »
« Les prélèvements que nous avons testé pour le procès en appel, venaient directement de Mr Johnstone. Ils avaient été prélevés par le médecin de la prison avec le matériel sur place. »
« Mais les échantillons utilisés pour la comparaison ont été soumis par le bureau du procureur, et ne venaient pas directement de Mr Johnstone, n’est-ce pas? »
« Non. »
« D’où venaient-ils, vous vous souvenez? »
« Normalement, les échantillons nous sont amenés depuis le bureau du médecin légiste. Il y avait eu des irrégularités dans cette affaire si je me souviens bien. Laissez-moi reprendre le dossier. »
« Merci. »
On laisse la caméra tourner alors qu’elle va chercher le dossier dans une armoire derrière son bureau.
« Ça y est, j’ai trouvé. La livraison a été faite par un certain Robert Oldive. D’habitude, Josie Andrews, qui est responsable technique au bureau du légiste, assure la livraison et signe un bordereau. Ce Oldive appartient à la Police de Jamestown, il ne dépend pas du bureau du légiste. C’est inhabituel. C’est pourquoi je l’ai écrit dans le fichier. Ça m’a paru bizarre, mais je n’ai jamais été appelée pour témoigner. Seuls mes rapports et mes observations en laboratoire sont allés au procès. »
« Vous n’avez jamais témoigné? »
« Jamais. » Elle fait non de la tête.
C’est inhabituel.
Sacrément inhabituel. Maintenant, les choses commencent à se mettre en place. Il devient de plus en plus évident que Frederick Johnston a été envoyé directement en prison. Sans passer par la case départ. On ne s’est pas donné la peine de chercher des preuves qui auraient pu l’innocenter. Sans parler de celles qui auraient pu incriminer quelqu’un de plus important.
Robert Oldive est le neveu du Maire et du Sergent de Police responsable de l’enquête. Robert Oldive est l’un des homme qui a fréquenté chacune des victimes. Et Robert Oldive n’est pas un membre de la police, un employé du bureau du légiste ou du procureur. Il travaille pour son oncle, le Maire. Et Robert Oldive correspond à la description de l’homme que la voisine de Verrett a vu sortir de la maison cette nuit-là.
Robert Oldive est notre homme.
*****
C’est le moment.
C’est le moment d’interviewer l’homme que je commence à appeler Stoney. C’est le moment de faire face à un homme qu’un jury de douze honnêtes hommes et femmes ont reconnu coupable de viol et de meurtre. Le moment de rencontrer un homme que le tribunal a qualifié de pathétique malade, comme l’espèce de monstre qui a failli me tuer, qui a tué mon meilleur ami, ainsi que toute une série de jeunes femmes dont le seul crime était de me ressembler.
Cette interview devrait me transformer en paquet de nœuds. Mais ce n’est pas le cas. Harper, son cœur soit béni, a si bien démêlé cette histoire que je sais que je vais parler à un innocent.
Par contre, si on me parle de Robert Oldive, je me mets à transpirer et à remuer dans tous les sens. Je suis sûre que c’est lui. Je le sais, viscéralement. Harper et moi n’avons plus qu’à le prouver.
Le gardien est très coopératif. Il nous accueille cordialement, et envoie quelqu’un chercher notre équipement pour le rapporter dans le complexe après être passé par la sécurité. On est installé dans une pièce vide à l’exception de deux tables et de quelques chaises en bois. L’équipe de tournage est prête alors que Harper et moi revoyons les notes ensemble.
Rapidement, ils font entrer Johnstone dans la pièce. Stoney est un homme petit, mince et apparemment nerveux. Son visage parait prématurément vieilli à cause du soleil, du mauvais temps et de la bière. Son corps tout entier semble être résigné. Il lève rarement les yeux. Il a l’air perdu, vêtu du traditionnel costume orange des prisonniers.
Il s’assoit lentement sur la chaise en face de moi et bouge à peine lorsque le preneur de son l’équipe avec son micro. Il murmure simplement une merci quand c’est fini. Il est assis là, les mains posées devant lui, il m’attend. Je crois qu’il est en train de prier.
Je m’éclaircis la gorge pour qu’il revienne à la réalité. « Bonjour. Je suis Kelsey Stanton. Puis-je vous appeler Stoney? »
Il lève les yeux pour regarder droit dans les miens. « Enchanté de vous connaître Ms Stanton. Tout le monde m’appelle Stoney. Je crois comprendre que vous avez vu ma femme et ma fille. Comment vont-elles? »
Je retiens mon souffle. Je ne m’attendais à ce qu’il commence par me poser une question. Son regard, la gentillesse avec laquelle il m’a demandé des nouvelles de sa femme et de sa fille me laissent sans voix. Il n’a pas la tête d’un tueur, il n’y a pas de folie dans son regard. C’est un homme triste et résigné qui aime sa famille.
« Oui. Je les ai vu hier. Votre fille est très jolie Stoney. Et Alicia se débrouille aussi bien que possible. J’ai appris que le Révérend Blackwell et toute la congrégation l’aidaient du mieux possible. »
« Peut-être que c’est pour ça que Dieu a voulu cela pour moi. Le Révérend est certainement plus capable de prendre soin d’Alicia et de Lily que moi. Regardez où je suis. Au moins elles ne seront pas malheureuses à cause de moi. »
« Que voulez-vous dire Stoney? »
« Je pense que c’est la sanction de Dieu pour mes péchés, Ms Stanton. Je sais que je n’ai pas fait de mal à cette femme. Je ne me souviens même pas l’avoir rencontrée. Vous savez, quand je travaille dans une maison, je discute toujours avec les voisins, cela me permet de trouver d’autres boulots à faire. Mais les voies du Seigneurs sont impénétrables et la justice Divine est toujours la bonne. Même si on n’est pas d’accord. J’étais un mauvais garçon et mauvais homme. Je buvais, j’étais grossier et j’ai toujours tout gâché. Alors, je crois que depuis que j’ai vu la Lumière, le Bon Dieu veut me prendre plus vite à ses côtés, ainsi je ne m’écarterai plus jamais du droit chemin. Le jour où cette pauvre fille est morte, j’ai bu de la bière alors que j’avais promis à Alicia et à Dieu de ne plus jamais boire. C’est ma punition, je crois. Quand je suis rentré à la maison ce soir là, Alicia et moi avons prié et prié encore pour me donner la force de ne plus boire. C’est un peu dur, mais, je suppose que c’est Sa réponse à nos prières. »
La résignation de cet homme me stupéfie.
Et on a l’histoire que l’on voulait. Le centième innocent dans le couloir de la mort. Un innocent qui, après une renaissance dans une foi rigide, arrive à penser qu’une condamnation à mort injuste est une simple punition pour être sorti du droit chemin.
Je vais au bout des questions que Harper et moi avons rédigées mais je sais, qu’en face de moi, il n’y pas le visage ou le cœur d’un meurtrier. Cet homme est innocent, à tous les sens du terme.
Alors que les gardes l’emmènent hors de la pièce et que les techniciens rangent l’équipement, je reste assise pendant quelques instants. Harper est à mes côtés, sa main sur mon épaules. Je la regarde et voit son sourire. « Il n’a pas fait ça. » Je lui dit. « Il n’a pas le visage d’un fou. »
*****
On prend nos notes et nos enregistrements pour les amener à l’amie de Harper et à ses étudiants à la fac de droit. Ils commencent à travailler fébrilement, se repassant les dernières informations que nous avons collectées. Des personnes entrent et sortent au gré des fréquents coups de téléphone. Des papiers fraîchement imprimés tombent de tous les côtés. Le professeur Henley glousse presque de joie. Ses étudiants et elle partagent leur enthousiasme et l’amplifient. Harper est embarquée la dedans elle aussi, répondant aux questions, expliquant le travail qu’elle a fourni cette semaine passée. C’est bon de la voir recevoir une adoration bien méritée.
Je m’assois et réfléchis.
Dans ma tête, tout ce que je peux voir c’est un fou en liberté et un homme résigné à qui on a pris sa vie, sa femme et son enfant. Tout ça, parce qu’une famille corrompue, qui croit avoir le pouvoir, qui a une réputation dans la communauté et qui la contrôle, a protégé l’un des siens. Et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un homme d’Eglise respecté veut prendre ce qu’avait un pauvre homme : l’amour d’une gentille femme et d’un enfant innocent.
Cette conspiration et cette complaisance sont écoeurantes.
C’est tellement différent de mon expérience que je peux presque, presque arriver à dissocier mes propres émotions de celles provoquées par cette histoire.
Je vois son visage à nouveau. (NDLT : him = son est en italique dans le texte et non en français comme le reste du texte italique de la traduction.)
Mais maintenant je peux lui donner un nouveau nom : Robert Oldive.
Et je me souviens de ce que j’ai ressenti quand j’ai fait face à cet homme dont la folie et la stupidité s’étaient déchaînées sur le corps de pauvres femmes qui n’étaient pas assez fortes pour se défendre toutes seules.
Je me souviens de ce que j’ai ressenti en appuyant sur la détente, en regardant son visage alors que les balles entraient dans son corps et que son sang se répandait sur le sol.
Je me souviens de la façon dont il est mort.
Je l’ai tué.
J’ai tué, et Robert Oldive a tué, mais Frederick Johnstone n’a pas tué.
« Kels. Kels, chér. C’est l’heure. » La voie de Harper m’interrompt dans mes pensées. Elle me regarde avec une expression décomposée. « Chér, est-ce que ça va? Est-ce que c’est trop dur pour toi? » Elle prend ma main, me fait lever de ma chaise et m’entraîne dans un coin un peu plus tranquille. Elle me prend dans ses bras.
Je me sens très tendue, très raide, presque comme morte. Je prends une grande respiration, me secouant moi-même pour revenir dans le temps présent. « Je vais bien, Harper. Je vais aller mieux que bien. Quand tout cela sera fini, on devra parler, vraiment parler de ce qui s’est passé. Mais pour l’instant, on doit attraper Robert Oldive et sortir Stoney de prison. »
Elle repousse gentiment quelques cheveux de mon visage. « C’est ce qui va arriver, ma puce. Le Gouverneur a ré-ouvert le dossier il y a juste une heure. Et le Procureur Général de l’Ohio l’a fait aussi. La Police d’Etat est en train d’envoyer des assignations à comparaître à toutes les personnes que l’on a interviewées cette semaine. Ils vont aussi arrêter Oldive pour suspicion de meurtre, et son oncle pour entrave à la justice, manipulation de preuves, fraude, conspiration et parjure.
« Beau boulot, Tabloïde. » Je frotte son dos. J’adore sentir ses muscles sous mes mains.
« Donc voilà le plan. Quelques policiers sont allés chercher Alicia et Lily pour les amener à la prison. On va là-bas et on filme la libération. Ensuite, on part filmer l’arrestation. Le timing est très serré mais on devrait tous se retrouver dans les bureaux de la Police qui sera aussi allée chercher le Maire. »
« Accroché au mur hein? » (NDLT : il y ici un jeu de mot qui ne rend pas en français : Balls on the wals : c--ill-s sur les murs J)
« Oh ouais. »
*****
Je suis assise en face du bureau du Maire. Les arrestations ont eu lieu. La confusion est à son comble. Le regard qu’Oldive nous a lancé alors qu’il entrait dans le camion pénitentiaire m’a suffi. Je reconnaîtrais ce regard jusqu’à la fin de ma vie, le regard plein de haine d’un homme malade. J’ai la nausée, mais je resterai debout.
Harper est debout à côté de la camionnette, les bras croisés sur la poitrine. Le vent fait doucement bouger ses cheveux. Elle me sourit.
Et à ce moment, je comprends.
On a survécu.
On va pouvoir continuer notre vie.
Je sais qu’il y a encore des choses que je dois accepter, avec lesquelles je dois vivre, mais arriver à faire ce reportage a été un grand pas.
Notre bébé va être bien chanceux d’avoir Harper comme maman. Comme je suis chanceuse de l’avoir comme partenaire, au sens personnel et professionnel du terme. Je ferme les yeux, prends une grande respiration, je me concentre. Quand je les ré ouvre, je me tourne face à la caméra.
« Depuis le rétablissement de la peine de mort, cent hommes ont été jugés et condamnés injustement à mourir. Frederick Johnston rejoint cet après-midi un groupe chanceux. Celui des gens libres. En se référant à une enquête menée par Indiscrétion et le Professeur Mélanie Henley de la Faculté de Droit, le Gouverneur de l’Ohio a gracié Frederick Johnstone et a ordonné l’arrestation des hommes qui l’avaient envoyé en prison pour sauver un des leurs… »
*****
« Bien, Kingsley, je vois pourquoi vous avez votre surnom. » Langston est debout derrière mon épaule, il regarde l‘écran sur lequel mon monteur est en train de boucler notre reportage.
Je ne l’ai pas entendu arriver derrière moi. Faudra que je fasse plus attention à ça. « Hein? » Je reste concentrée sur la vidéo en face de moi, je grogne presque mon incompréhension.
« Ouais, je vous ai envoyé faire un reportage tout simple sur l’application de la peine de mort, et vous revenez avec un scandale qui touche toute une petite ville, une conspiration et trois membres d’une même famille en prison. Je dirais que c’est un boulot pour les Tabloïdes. Vous devez avoir une sorte d’aimant en vous. »
Je me tourne pour le regarder, incrédule. Avec les infos qu’il m’avait données, il était évident qu’il y avait quelque chose de louche là-dessous. Il avait sûrement une intuition sur ce que j’allais trouver.
« Bien sûr, les faits étaient là. » Ils confirme ce que je pensais. « vous n’avez fait que sortir les faits les plus évidents. Un de ces jours, je vous enverrai sur une histoire où vous devrez bosser. » Sur ce, il se retourne et s’en va en me laissant là avec une frustration énorme.
Il a fallu que je bosse sur ce reportage. Il a aussi fallu que je supporte l’humiliation d’être fouillée par ces idiots de flics. Rien que pour éviter ça, j’aurais pu donner mon salaire de l’année.
Je me retourne vers le magnéto et lance à mon éditeur un regard grincheux. Il rigole et hausse les épaules. « Y’a bien une raison pour laquelle personne n’a jamais téléphoné quand on a vu son nom sur une boite de lait hein. »
« J’imagine »Je grogne.
Je me remets au travail sur notre histoire. Une vraie histoire qui révèle comment une petite ville peut s’isoler et faire sa propre justice.
Maintenant, Kelsey et moi allons faire ce reportage sur les religions alternatives et tout ce que Langston voudra bien nous donner. Parce qu’on est meilleures que les autres.
Je me mets à rire.
Il est très fort. Je savais que je pourrais apprendre des trucs de lui.
*****
C’est si bon d’être à la maison. Enfin, à New York. La maison ce ne sera pas avant trois semaines quand on ira à la Nouvelle-Orléans pour Pâques. Je ne peux pas me souvenir la dernière fois que j’ai été avec ma famille pour Pâques. Nous n’avons jamais décoré d’œufs, Mère ne voulait pas risquer d’avoir une tache sur son ensemble. Pas question non plus de chercher les œufs dans le jardin. Ça évite d’en oublier un qui pourrait pourrir là.
Je parie que Mama ne pense pas ainsi.
J’ai remarqué que Harper semblait un peu nerveuse à propos de la maison cette fois. Je me demande si ça a un rapport avec le bébé. J’avais imaginé qu’il lui tarderait de le dire. Oh mon Dieu, j’espère qu’elle ne regrette pas tout ça maintenant.
Ne sois pas idiote Kels. Elle est ravie. Je suis ravie. Tout va bien.
J’allume mon ordinateur et commence à farfouiller sur le net. Je suis une femme en mission. Je ne ferai rien d’autre tant que je n’aurai pas la réponse à ma question. Aujourd’hui c’est le trois mars. Le jour où le nom du vainqueur du prix Peabody est annoncé sur leur site web. J’ai regardé sur le site toute la journée sans succès.
Harper et moi ne nous sommes presque pas vues aujourd’hui. Je n’en peux plus d’attendre avant de rentrer à la maison avec elle, mais je ne sortirai pas d’ici sans avoir la réponse à cette unique et simple question. Est-ce que c’est trop demandé?
Je vais à nouveau sur leur site.
Oh mon Dieu.
Ça y est : KNBC pour Violence et religion à Omaha.
C’est tout ce qui est écrit. Mais c’est assez.
On a gagné.
On a gagné.
On a gagné!
Ok, je suis époustouflée Harper! Merde. Il faut que je trouve Harper!
Je bondis hors de mon bureau en cherchant ma proie comme un chat cherche une hirondelle. J’aime bien ça. Je pourrais m’habituer.
Je vais tout droit dans le bureau de Harper. Je trouve les stores et sa porte fermés. Elle est peut-être en réunion. Je devrais sans doute frapper d’abord.
« Entrez! »
Oh quelle râleuse. Quelqu’un a eu une mauvaise journée. Je parie que je peux la lui rendre meilleure. J’ouvre la porte doucement, je passe ma tête afin de m’assurer qu’elle est seule avant de me glisser dans son bureau.
« Depuis quand tu frappes? » Elle ronchonne. Elle est devant son magnéto en train de revoir le montage de notre reportage.
« Depuis qu’on est au boulot et que tu peux être en réunion, grognonne. » Je vais vers elle et m’assois sur l’accoudoir de sa chaise, je me penche vers elle afin d’avoir toute son attention. « Hé Tabloïde, tu sais ce qu’on va pouvoir dire à notre bébé? »
Elle fronce les sourcils. Elle n’est vraiment pas d’humeur à jouer. « Quoi? »
« Sa Mama est la productrice gagnante du prix Peabody. »
Ah, le voilà ce sourire que j’aime tant.
<A suivre>
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