Guerrière et Amazone

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01 août 2008

Insurrection, chapitre 63, deuxième partie et fin

CHAPITRE SOIXANTE-TROISCONCLUSION

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

 

*******

La Route Fantôme

s'étire régulièrement en dessous d'elle. Elle n'y marche pas parce qu'elle n'a plus de pieds pour toucher le chemin, ni pour faire avancer son corps. Et pourtant ses jambes bougent, et tandis qu'elles bougent,

la Route

tournoie derrière elle, la poussant en avant. Pour cette partie du voyage elle n'a pas de compagnon de route. Elle n'a pas de destination ; c'est la route qui la porte, pas elle qui y chemine. Autour d'elle les étoiles se déversent à travers le grand vide de l'espace, et elles brûlent régulièrement comme des joyaux de couleurs qui n'existent pas sur la terre, qu'elle n'a peut-être jamais vues sur terre sauf portées par un homme ou une femme sanctifié sur le chemin spirituel. Des galaxies tourbillonnent d'arc-en-ciel en feu, et se fraient leur chemin en tournoyant vers les frontières de l'univers ; à des millions d'années-lumière de la terre, ici elles semblent assez proches pour qu'elle puisse les toucher. Elle traverse des nébuleuses telles des brouillards où des points brillants marquent une pépinière de soleils naissants.

Comprends.

Comprends.

Toutes les choses dans la main de Wakan Tanka

Sont sacrées.

Comprends.

Comprends.

Toutes les choses nées d'Ina Maka

Sont sacrées.

La voix est à la fois la sienne et une autre. Quelque part lui parvient le faible martèlement d'un tambour qui fait écho au rythme de ses pas. Quelque part une femme chante, une mélodie qui tournoie dans ses propres sens et repose avec douceur sur sa langue, se mêle au ruban argenté de la route. Elle a l'impression de venir et sortir de sa propre forme, à la fois marchant sur le chemin et observant son avancée de loin. Elle est et n'est pas, elle est Dakota Rivers et

la Femme Loup

des Lakota. Elle est la soeur de Tacoma et la cousine de Manny, la veuve de Tali ; elle est l'amante de Kirsten King et

la Louve

des Cheyennes ; elle est guérisseuse, guerrière et chamane...et... quelqu'un, quelque chose de différent de tout ça, quelque chose d'autre, quelque chose qu'elle ne parvient pas à saisir.

Comprends.

Comprends.

Tout ce qui vit

Est sacré.

La voix s'amplifie, la sienne en faisant partie.

La Route

tourne une fois, deux fois, revient sur elle-même dans la forme d'un lemniscate (NdlT : courbe plane en forme de huit), le chemin sans commencement et sans fin, l'infini. Elle tourne trois fois, la faisant virer sur sa surface. Autour d'elle l'espace obscur recule et elle se retrouve sur quelque chose qui paraît solide. Une prairie d'herbe courte s'étire presque jusqu'à l'horizon, bordée de montagnes pourpres. Le soleil matinal descend dans les bouleaux élancés qui marquent un ruisseau si clair que chaque pierre au fond luit dans la lumière. Tout à côté, un sycomore s'élance vers le soleil, son écorce brille d'argent dans la lumière matinale. Le ruisseau s'élargit sous ses racines, s'étalant en une mare bordée de lys et de colombines. Un corbeau, aussi blanc que les nuages qui traversent rapidement le ciel, penche la tête dans sa direction depuis son perchoir sur une branche haute. En dessous, un opossum grimpe le long du tronc à toute vitesse, sa queue soyeuse flottant comme une plume dans la brise.

Comprends.

Comprends.

Tout ce qui vit

Revient vers Moi.

La chanteuse, la chanteuse qui n'est pas Dakota, s'approche du bord du ruisseau. Ses cheveux flottent derrière elle comme de la fumée. Au poignet et au cou elle porte des ornements de turquoise et de coquillage ; fait de turquoise et de malachite, un colibri étend ses ailes sur l'avant de sa robe en daim. Koda fait une révérence profonde tandis que la femme s'approche. « Ina », murmure-t-elle. « Ina Maka. »

Les doigts de la femme effleurent ses cheveux quand elle s'agenouille. « Lève-toi, mon enfant. Sois la bienvenue. »

« Ina », dit-elle à nouveau en se relevant. Elle a vu

la Mère

souvent dans ses visions. Elle ne l'a jamais vue avec autant de clarté, n'a jamais entendu autant de musique dans sa voix. Parce qu'ici nous voyons comme à travers du verre, obscurément. Mais là nous nous verrons face à face. Pour la première fois, Koda comprend le sens de ces mots, par-delà les années et les barrières d'une foi étrangère. Elle garde la tête baissée.

« Lève les yeux, ma fille », dit Ina Maka doucement. « D'autres sont venus t'accueillir. »

Koda obéit au commandement. Sur le même chemin emprunté par Ina Maka arrive la silhouette d'un grand loup. Son pelage miroite argenté sous le soleil, son collier aussi épais qu'une crinière de lion sur sa tête et ses épaules massives. A côté de lui marche une femme les bras croisés sous un châle de perles. Elle n'est pas aussi grande que Koda, pas aussi élancée, mais ses yeux brillent au-dessus de ses hautes pommettes, une partie de ses cheveux peinte de vermillon. Une femme aimée.

Wa Uspewikakiyape. Tali.

La paix qui l'emplit enfle, devient de la joie. Elle lance un petit cri et commence à avancer, mais Ina Maka la retient. « Attends », dit-elle. « Laisse les venir. »

Avec une patience dont elle ne se sentait pas capable, Koda regarde son mentor et sa femme traverser la distance qui les sépare. Quand ils entrent dans l'ombre, la lumière les suit, comme s'ils brillaient de l'intérieur. Ils s'arrêtent de chaque côté d'Ina Maka juste derrière elle, et attendent. Pour ce qui lui semble une éternité, Ina Maka reste là à la regarder, puis elle recule un peu. C'est le moment du jugement et Koda s'y soumet en silence.

Ina Maka dit, « Chaque âme qui quitte

la Terre

vient à Moi. Tous ne viennent pas ici, dans cet endroit… seuls ceux que J'ai choisis. Mais pour eux, tout comme pour les autres, il y a un jugement. Tu le sais. »

« Je le sais », dit Koda.

« Regarde », dit Ina Maka. Elle plie les mains puis les écarte. Entre elles apparaît un bol en cuivre usé, rempli d'eau claire. Koda passe le doigt sur sa surface et provoque des rides du centre vers le bord. Un nuage se forme, tournoyant en spirale comme la nébuleuse, s'arrêtant finalement pour montrer un miroir immobile et sombre. Des silhouettes bougent à l'intérieur, des silhouettes dont elle reconnaît les visages. « Regarde », dit Ina Maka à nouveau et elle se penche pour regarder.

Elle voit son grand-père, assis jambes croisées devant un feu, il écrase patiemment des feuilles et les pose dans un bol en argile. « Tu dois te souvenir des proportions, Tunkshila. Suffisantes, elles vont calmer l'asthme du Taureau Bondissant de grand- maman. Trop et elles pourraient la tuer. Maintenant dis le nom des plantes que nous utilisons.

Une voix enfantine et haut perchée récite, « Morelle, datura, écorce de saule. Les pétrir ensemble pour que le malade puisse les fumer. »

« Et que se passe-t-il si on met trop de datura ? »

« La personne voit des choses. Des choses qui ne sont pas là. »

Son grand-père lève la main de sa tâche et lui ébouriffe les cheveux. « C'est bien, petite. Tu seras une bonne guérisseuse. »

« Quand tu as demandé une vision », dit Ina Maka, « tu as été appelée comme guérisseuse. Tu as guéri les créatures à quatre pattes, à deux pieds et ailées. Tu as réconforté les blessures du corps et de l'esprit. Tu as bien oeuvré. »

L'eau s'obscurcit à nouveau, bouge et s'éclaircit une seconde fois.

Elle traverse à grands pas la cour de l'Ecole du Sacré Coeur Lakota, les bras rigides sur les côtés de sa blouse amidonnée, les poings serrés. « Ne le frappe pas. N'essaie pas de le frapper. »

Un garçon plus âgé, blond, se tourne en ricanant vers elle, les poings serrés. « Et qu'est-ce que tu vas faire, négresse de prairie ? Petite garce de négresse de prairie ? » Et sur ces mots il fait tourner son poing et frappe, pas Dakota, mais un garçon plus petit au visage presque aussi délicat que celui d'une fille. « Pourri de petit pédé. Pédé. Pédé. Pédé. »

Plus tard, bien plus tard, Dakota est dans l'infirmerie tandis que Soeur Frances bande ses phalanges. « Et bien », dit la soeur en souriant d'un air désabusé, « Notre Seigneur a dit qu'il était venu apporter non pas la paix mais une épée. Mais la prochaine fois appelle un des professeurs, d'accord ? »

L'eau bouge à nouveau et Koda avance dans un couloir blanc où des femmes affluent de cellules aux portes d'acier, l'embrassent, embrassent les soldats qui la suivent. Ces derniers se multiplient soudainement, jusqu'à devenir une compagnie, un bataillon, qui court sur ses traces tandis qu'elle fonce telle une antilope au pas assuré sur les restes d'un pont pour renforcer les troupes de son frère à l'extrémité, fauchant les ennemis qui avancent inexorablement, et dont la carcasse en titane brille sous le soleil, ces soldats crient son nom, crient à nouveau tandis qu'elle les ramène triomphants, lui crient de faire attention tandis que l'eau bouge à nouveau, et elle se fraie un chemin en luttant dans un couloir en courbe, se bat avec des armes volées, une sculpture en bronze en forme de marteau qui pend à sa ceinture, des grenades prises à l'ennemi. Et elle trébuche contre une porte et elle tombe, tombe, dans le vide, ici, dans cet endroit où les dimensions de l'espace se replient sur elles-mêmes.

« Quand tu as demandé une vision », dit Ina Maka, « tu as demandé à Wakan Tanka de faire de toi une guerrière pour la libération de notre peuple. L'appel a été entendu, mais tardivement. Tu as combattu avec courage pour la justice et la liberté de tous les peuples. Tu as bien oeuvré. »

Et l'eau fait des rides pour la troisième fois.

Elle grimpe un chemin étroit sur le flanc d'une montagne. Le sac sur son dos tire sur les bretelles, sa ceinture tire sur sa taille, lourde de sa cantine, de sa hache et de sa lampe. Devant elle et au-dessus, ses genoux bruns lisses au niveau des yeux de Koda, Tali rampe sur la piste. « On... y... est... presque... » Dit-elle en haletant. « C'est... à cent... mètres... environ. »

« Ça vaudrait mieux. La prochaine fois... la prochaine fois... on loue... un foutu...mulet. »

« Me fous si... il est foutu. Mais... il portera... nos affaires. »

Elles installent leur campement au sommet en grommelant. Mais plus tard, tandis qu'elles sont assises au bord du surplomb, avec la grande plaine d'Argos étalée devant elle dans la lumière du soir, Koda prend la main de Tali dans la sienne. Elle dit, « Tu sais, on a considéré que beaucoup de choses étaient acquises. »

Tali tourne un regard troublé vers elle. « Quelque chose ne va pas ? »

« Pas si tu réponds bien à ma question », dit Koda en traçant un cercle autour de la base du troisième doigt fin de la main gauche de Tali.

Et l'eau remue à nouveau et le visage de Kirsten est tourné vers elle, ses cheveux aussi clairs que le blé, les yeux meurtris, qui regarde sans expression quelque chose devant elle, quelque chose que Koda ne peut voir. Elle ne parle pas, ce n'est pas nécessaire. C'est le visage d'une femme qui voit la mort en face. Et l'accueille.

Ina Maka dit, « Tu as beaucoup aimé, pas une fois seulement, mais deux fois; avec générosité et honneur. Toutes ces choses que Wakan Tanka a plantées dans ton âme au moment de ta création ont donné des fruits. La part de toi qui est Wakan Tanka égale celle qui n'est que toi-même. Et tu dois maintenant faire un choix. »

« C'est un choix que tu dois faire librement », dit doucement Tali.

« C'est un choix que tu dois faire avec sagesse », ajoute le loup, sa voix humaine tel un grondement dans sa gorge.

« Et quel est ce choix ? » Le regard de Koda passe d'Ina Maka à Tali, puis à Wa Uspewikakiyapi. Elle connaît les enseignements de son peuple. Elle sera renvoyée sur

la Terre

pour renaître. Ou bien on l'autorisera à suivre

la Route Fantôme

jusqu'au bout dans le Campement de l'Autre Côté, où elle s'assiéra au feu des Sages pour les âges à venir. C'est la décision d'Ina Maka, pas la sienne. « Je ne comprends pas. »

« Tu réponds aux exigences », dit à nouveau Ina Maka. « Tu peux emprunter

la Route Bleue

maintenant et ne pas revenir. C'est ton droit. »

« Tu peux être libérée du cycle de la naissance, de la mort et de la renaissance », dit Tali.

« Ou tu peux rentrer maintenant vers ta vie en tant que Dakota Rivers. » Le loup penche la tête pour la regarder de côté. « Tu peux reprendre le travail de reconstruction du monde que les humains ont détruit. »

« Mais je suis morte », bredouille-t-elle en se souvenant de son corps dévasté, des blessures béantes qui l'ont ouverte de la cuisse à l'épaule. « Morte. Une ruine. Je ne peux pas... ressusciter morte. »

« Dans certaines circonstances, c'est une condition guérissable », dit-il. Ses yeux brillent de rire.

« Arrête de demander »

« Arrête de désirer. »

« Arrête de vouloir. »

« Regarde à nouveau », dit Ina Maka.

L'eau tournoie et s'éclaircit à nouveau. Dans un champ ouvert, deux bandes guerrières se combattent avec des lames qui ressemblent à des machettes, les coups tombent sur des boucliers ronds. La plupart sont des femmes. Certaines portent des tuniques sommaires, d'autres les haillons de vêtements usinés. Tandis qu'une guerrière s'avance dans son champ de vision, elle voit l'étiquette Levi's sur la taille de son jean usé. Des nuages passent devant le soleil et quand la lumière revient, elle montre les ruines d'une grande ville. Des maisons résidentielles sont alignées, de belles demeures en leur temps. D'une des entrées émerge une femme voilée, couverte de la tête aux pieds, on ne voit même pas une cheville. Elle porte un panier, et une grande croix pend de son cou. Elle passe devant d'autres silhouettes voilées dans la rue mais elle ne leur parle pas. Soudain un cri perce l'air, et une femme, visage dénudé, passe en courant pour sauver sa vie. Derrière elle et gagnant du terrain, arrive une demi douzaine d'hommes qui crient. « Putain ! Prostituée ! Qu'on la lapide ! » Tandis que Koda regarde, l'un d'eux la fait tomber sur le sol et la vision disparaît. Quand elle revient, elle montre une longue rangée de femmes nues, quelques hommes nus parmi elles, qui marchent en traînant les pieds. Leurs mains sont liées dans le dos, tandis que des cordes les relient aux deux personnes devant et derrière elles.

Consternée, Koda lève les yeux vers Ina Maka. « Ce ne sont pas... »

« Si. Ce sont des esclaves. »

« Pourquoi me montres-tu ceci ? »

« C'est un futur possible », dit Tali doucement. « C'est ce qui pourrait être. »

« Ou ça peut être ceci », dit Wa Uspewikakiyape. Il remue l'eau de son énorme patte.

Les rides s'arrêtent sur un autre champ ouvert. Mais au centre de celui-ci se trouve un piquet de danse du soleil, un arbre à coton auquel on a enlevé les branches et qu'on a couronné d'un crâne de bison. Le sol de danse est entouré de treille qui ne laisse qu'une simple ouverture à l'est. Un grand tambour joue un rythme régulier et une colonne de danseurs entre avec le soleil levant derrière eux. Ils sont emmenés par une jeune femme à la peau cuivrée et aux yeux dorés, aux cheveux noirs qui frisent un peu à côté des tresses, une bouche généreuse au-dessus d'un menton ferme. Une lumière l'accompagne tandis qu'elle bouge, le dos droit, les épaules carrées tandis qu'elle porte un éventail en aile d'aigle devant elle. Derrière elle arrivent de jeunes hommes et femmes de toutes couleurs et tailles, blancs, noirs et bruns, grands et petits, aux yeux verts et amande. Les jeunes hommes portent les couronnes d'épicéa des danseurs sacrés, leurs sifflets en os d'aigle pendent à leurs cous. Derrière eux arrivent les anciens, et Koda sursaute quand elle reconnaît Maggie, ses cheveux d'un gris acier maintenant, et Andrews, des tresses poivre et sel longues jusqu'à la taille. Enfin arrive Tacoma, sa poitrine couverte des cicatrices de dizaines d'années de Danse du Soleil, et il porte la pipe sacrée et le sac de médecine de Chef de

la Danse

du Soleil.

Elle scrute les visages des danseurs. « Je ne vois pas... »

« Regarde ici », dit Oka en montrant deux silhouettes assises sous la treille.

Une petite femme aux tresses claires, presque grises maintenant, est assise à la place d'honneur. Le présentoir devant elle porte des dizaines de pipes, certaines de style traditionnel, d'autres non. Sa jupe en daim blanc est tissée de turquoise et de coquillage ; et sur son corsage on peut voir la forme à huit pattes d'Inktomi,

la Femme Araignée.

Son visage, bien que toujours beau, montre les marques des dures décisions prises, et une légère cicatrice blanche court du centre de son front jusqu'au bord de son sourcil gauche. A côté d'elle est assise une autre femme, grande, à la peau cuivrée et aux yeux bleus, ses cheveux blancs maintenant. Dans sa main elle tient une pipe telle un sceptre ; à côté d'elle est posée une lance couverte d'un bout à l'autre, de plumes d'aigles. Chef Guérisseuse. Chef de Guerre. Ça fait plus d'un siècle que quelqu'un de son peuple a été les deux.

Elle regarde de plus près, il y a quelque chose d'étrange sur les mains de la femme, des marques, mais elle n'arrive pas à les deviner.

« Ce n'est pas... » Bafouille-t-elle.

« Si ça l'est », dit Ina Maka. « Ça l'est si tu choisis de rentrer. Comprends. Il y aura toujours le chaos, toutes ces choses que tu as vues en premier. C'est ce qui va arriver ensuite qui sera déterminé par ton choix de rester ou de rentrer. »

Si elle reste, elle pourra être avec Tali, sa bien-aimée, qui a aussi dépassé le cycle des renaissances. Elle pourra s'asseoir au feu du conseil avec Wa Uspewikiyape, son mentor.

Elle connaîtra la paix.

La Sagesse.

Si elle repart, elle combattra au côté de Kirsten, l'autre moitié de son âme. Au côté de ses parents. De Tacoma, de Manny, de Maggie.

Il y aura toute une vie de guerre, avec peut-être, la paix au bout. Un combat qui durera au-delà de toute vie raisonnable. Un monde renvoyé à sa propre histoire.

Pour gagner du temps, elle dit. « Qui est-ce ? La fille à

la Danse

du Soleil ? »

Tali sourit et ouvre le châle qu'elle porte. Dans le creux de son bras se trouve un nourrisson emmailloté qui dort paisiblement. « Elle reviendra aussi », dit Tali.

Pendant un instant, personne ne parle. Koda finit par courber la tête. Ce n'est pas ma volonté. « Je vais rentrer », dit-elle.

« Tu as fait un choix sage », répond Ina Maka. « Tu ne rentreras pas sans y être préparée. »

Tali s'avance et l'embrasse doucement sur les lèvres. « Prends avec toi le don de parler sans mots et d'entendre sans oreilles. » Sa main effleure celle de Koda d'un toucher de plume. « Sois heureuse. »

Ina Maka pose une main entre les seins de Koda. « Prends avec toi le don d'un coeur ouvert, pour connaître la douleur et la joie de ceux que tu dirigeras. » Une chaleur monte dans la poitrine de Koda et irradie sous son coeur pour lui faire ressentir la fierté et la joie en Oka, la pureté de l'amour de Tali et la grâce profonde en Ina Maka.

Dernier de tous, Wa Uspewikakiyapi pose ses grandes pattes sur ses paumes. « Prends avec toi le don de guérison, du corps et de l'esprit. » Elle le retient un long moment comme elle le ferait d'un autre humain, absorbant sa force et son courage.

« Jusqu'à notre prochaine rencontre », dit Ina Maka. Et elle tombe à nouveau, à travers l'espace, roule dans le bol de

la Louche

où la perte renouvelée de Tali et de Wa Uspewikakiyapi la transperce comme une lame. Et avec elle l'acuité de la douleur de Kirsten et de son propre chagrin, pour Tali, pour Wa Uspewikakiyapi, pour Kirsten, pour elle-même, la tire vers le bas, encore et encore. Comme une comète, elle plonge une fois encore dans le plan du système solaire, dans la fine coquille de l'atmosphère terrestre. Une forme ailée s'élève à sa rencontre et elles tournoient pour fendre l'air, le cri de triomphe de Wiyo résonne dans son âme. Elle traverse le toit de l'Institut Westerhaus, jusqu'au sixième niveau à travers le béton et l'acier. La part d'elle-même qui surplombe Kirsten revient en elle en tournoyant, et elle retombe brutalement dans son corps et devient à nouveau chair.

Elle a un corps. Elle est vivante. Elle est intensément mal à l'aise.

Trois pensées lui viennent tandis que sa conscience revient par paliers. Derrière elle, au bureau, Koda peut entendre le claquement d'un clavier d'ordinateur. Depuis le couloir parvient un bruit d'éclaboussure d'eau et l'odeur âcre de la fumée. Le feu. On devrait sûrement sortir d'ici. Comme hier. Mais la langueur la retient sur place et elle fait l'inventaire de son corps. Son coeur bat de manière satisfaisante. Elle peut respirer ; l'odeur de brûlé est une assez bonne preuve. Là où devrait se trouver des os brisés, des muscles tordus, des vaisseaux sanguins éclatés, des nerfs hurlants, il n'y a que de la chaleur et des noeuds de muscles engourdis dans ses épaules, ses jambes, ses côtes. Une grande cloche résonne dans sa tête et bat en rythme dans ses oreilles. Je pensais... Dieux, quel rêve ! Quelque chose a dû me mettre hors jeu.

Mais peu importe ce qu'elle pense. Kirsten a besoin d'aide.

Il est temps de bouger. Temps de se lever.

Koda s'assoit et se passe les mains sur le visage. Sa peau est toujours collante de sang, ses cheveux gluants. Ses mains brûlent de fièvre.

Elle ouvre les yeux et les regarde. Sur les paumes, claires et distinctes, se trouvent les empreintes de pattes de loup.

Wa Uspewikakiyapi. Ses pattes dans ses mains. Qui lui offrait le don de guérison.

Alors tout était réel. Tout est vraiment arrivé. Je suis morte. Et maintenant je suis de retour.

Bien.

Inquiète-toi de ça plus tard.

Elle est raide. Avec un effort elle ramène ses pieds et se met debout avant de se tourner et de retrouver son équilibre les bras écartés. Kirsten est assise derrière le bureau, le visage pâle et aussi figé qu'un masque. Ses doigts volent au-dessus du clavier, la seule partie de son corps qui semble vivante. Koda pousse un cri silencieux et avance vers elle.

********

Kirsten sent son corps commencer à lâcher au moment où la dernière ligne de code entame sa lente progression sur l'écran devant elle. Ses implants ont fait des petits courts-circuits en poussées brèves et douloureuses pendant la dernière demi-heure. Le sang continue à couler lentement de son nez, éclaboussant le verre de la table, et elle craint que ses oreilles ne saignent également. Son coeur peine dans sa poitrine, l'effrayant parfois avec des poussées de rythme anormal qui, heureusement, se remettent en place. Il faut juste que je finisse celui-ci, pense-t-elle. Juste celui-ci et ensuite je pourrai me reposer. Ensuite je pourrai être avec...

Non. Il vaut mieux ne pas penser à ça. Il vaut mieux se concentrer simplement sur la tâche à terminer. Elle aura tout le temps du monde pour penser à ça plus tard... si on considère que les morts continuent à penser sous une forme ou une autre.

La dernière chaîne passe finalement, et ses doigts meurtris et rougis de sang frappent le clavier avec une rapidité qui augmente, essayant de finir avant la date limite fixée par son propre corps. Elle serre les dents tandis que l'inconscience commence à éloigner son esprit, et elle tape la dernière annulation qui, elle prie pour cela, arrêtera les androïdes pour toujours, au-delà de tout espoir pour eux d'être jamais relancés.

La dernière ligne de code en place, elle frappe la touche entrée puis tombe en avant, sans même ressentir la douleur sur son visage qui frappe le verre froid et dur de la table, et sans voir Adam lui lancer un dernier regard avant de devenir totalement immobile et sans vie. Si elle avait pu regarder elle aurait vu un sourire de remerciement sur son visage.

*****

Quelques temps plus tard... ça pourrait être des secondes, des dizaines d'années pour ce qu'elle en sait... elle sent qu'elle reprend connaissance. Elle essaie de faire le point sur son corps mais elle se rend compte que c'est une idée inutile. Le battement dans son crâne rend tout le reste discutable. Mais elle réalise qu'elle est de nouveau sourde. Hmm. Je suis morte, je suis sourde et ma tête me fait toujours mal. Cet au-delà n'est pas ce qu'on m'a vanté, ça c'est sûr. J'espère que je vais revenir en frelon. J'aimerais bien pouvoir piquer ce prêcheur qui promettait feu et soufre, chez qui ma mère m'avait traînée, le piquer sur...

Ses pensées s'arrêtent quand elle se rend compte de ce qui l'a réveillée. Une lumière si brillante qu'elle brille à travers ses paupières fermées comme si elles n'étaient que de fins panneaux de verre transparent. Elle bat des paupières pour essayer de convaincre ses yeux de s'ouvrir juste un peu. Ils se referment brusquement lorsque la lumière quasi aveuglante imprime une image persistante à l'arrière de ses paupières dans des bleus et dorés brillants.

Oh merde, je ne suis pas morte. Il y a eu un court-circuit et on va avoir un feu ici d'ici peu.

Ensuite je mourrai. Ça marche. Elle lève le bras pour se couvrir les yeux et repousser la lumière aveuglante.

Brûler est plutôt moche comme mort. Vraiment moche.

Je peux mourir quand je serai sortie.

A contrecoeur, Kirsten se force à écarter son bras de son visage et roule pour mettre son coude sous elle. Elle force ses yeux à s'ouvrir sur la même brillance scintillante. Les circuits n'ont pas explosé. Mais son esprit si. Koda se tient au-dessus d'elle, entourée d'une lumière qui ressemble au soleil.

Elle regarde l'apparition sans un mot pendant un moment, puis une vague de joie l'envahit. Elle m'a attendue, comme elle l'a promis ! Et maintenant elle est venue pour m'emmener... ben... quelque part. Tant que nous sommes ensemble, le reste peut aller en Enfer pour ce que ça me fait.

Puis son esprit revient au calme. Le sang sur la chemise de Dakota est toujours présent ; elle peut voir le tissu effiloché autour des trous où les balles sont passées. Alors c'est un rêve ; rien n'a changé, son amour est toujours perdu. Sa douleur revient et avec lui la rage du gâchis d'une bonne vie, du gâchis d'un humain encore, la ruine de sa propre vie.

Dakota résiste à l'envie de ne pas reculer alors que le poids des émotions de Kirsten la repousse comme une vague. Elle peut les sentir, presque les goûter, épicées de l'amertume de la douleur de sa compagne. Son sourire s'éteint et elle fait le pas final qui les sépare.

« Mon amour... »

Instinctivement Kirsten se replie et s'appuie contre la console derrière elle. « Je... » Le mot sort dans un croassement que, même sourde comme une pierre, elle peut entendre. Elle s'éclaircit la gorge, aussi sèche que la poussière, et essaie à nouveau. « Tu... tu n'es pas réelle. »

« Je le suis », répond Koda en se mettant sur un genou, la main tendue pour attraper celle de Kirsten. Celle-ci fait une tentative à contrecoeur pour s'éloigner mais Dakota la tient bien. « N'aie pas peur. »

« Non ! » Kirsten crie tout en luttant à nouveau contre la prise implacable sur sa main. « Non. Ce n'est qu'un rêve. Ou bien... ou bien une hallucination due au manque d'oxygène. » C'est la bonne réponse et elle le sait. Son esprit mourant qui s'accroche au dernier lambeau d'espoir.

« Ce n'est pas un rêve, cante mitawa », réplique Koda en levant la main de sa compagne pour effleurer de ses lèvres les phalanges rougies. « Pas une hallucination. » Elle change sa prise tandis qu'elle utilise sa main libre pour arracher les restes de sa chemise abîmée. « Regarde », murmure-t-elle. « Sens. » Elle place la main de Kirsten sur sa poitrine intacte pour qu'elle sente le coeur qui bat dessous, et elle la couvre de la sienne. « Je suis vivante. »

Kirsten gémit. Son visage se tord dans une expression de négation. « Mais... je t'ai vue mourir ! J'ai vu... du sang... tellement de sang... tellement... »

Dakota ferme les yeux de douleur, celle qui lui parvient de sa compagne effondrée. « Je sais », répond-elle d'une voix rauque. « Je sais. »

Dans un sanglot, Kirsten se jette dans les bras de Koda. Celle-ci l'attrape et l'entoure tendrement dans une étreinte, supportant le choc de la douleur de sa jeune compagne autant qu'elle le peut, et elle lui renvoie autant de paix et d'amour qu'elle peut à travers leur contact ; elle la serre fort dans la bouffée d'émotions qui martèle son âme. Les émotions de Kirsten. Je vais devoir apprendre à me protéger de ceci, et vite, sinon je ne serai d'aucune aide à personne.

Après un long moment, Kirsten reprend ses esprits et se recule en frottant ses yeux emplis de larmes. Son esprit est comme largué de ses amarres, il dérive sauvagement entre les abysses de la croyance et de l'incrédulité. « Comment ? » Finit-elle par demander. C'est le seul mot que sa bouche semble vouloir prononcer tandis que le regard bleu, brillant d'une sagesse infinie, croise le sien, la transperce. Elle est submergée de respect. Ce doit être ce que l'on ressent quand on rencontre un dieu, le pouvoir brut de la divinité au-delà de l'entendement humain.

« On m'a donné le choix. J'ai choisi d'être avec toi. »

« Je... mais... tu... ce n'est pas poss... » Frustrée, elle ferme les yeux et repousse la vision de sa compagne si proche. Ses oreilles inutiles, elle fait la seule chose qu'elle n'a jamais fait auparavant. Elle écoute avec son âme.

Et elle croit.

Dakota peut sentir le sursaut soudain de foi de Kirsten comme s'il était le sien, et son âme se remplit de joie. Elle sourit, la peau tendue sur le muscle et l'os. Elle lève les mains pour prendre la tête de sa compagne et elle se penche pour déposer un léger baiser sur le front pâle. Elle ferme soudain les yeux quand elle sent ses paumes chauffer et une poussée d'énergie, bien plus puissante que tout ce qu'elle a ressenti auparavant, s'élever en elle. Elle ressent de la crainte pendant un instant, et puis l'énergie diminue, laissant ses paumes avec des picotements et légèrement douloureuses. Elle écarte rapidement les mains et ouvre les yeux pour voir Kirsten qui la regarde, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. « Quoi ? » Demande-t-elle. « Est-ce que... je t'ai fait mal ? »

« Comment as-tu fait ça ? » Demande Kirsten, sa voix pleine d'émerveillement.

« Fait quoi ? » Répond-elle confuse.

« Je peux à nouveau entendre ! Mon Dieu ! Je peux entendre ! »

Dakota est épargnée par le hurlement d'une alarme. Elle regarde rapidement les écrans qui montrent le feu et aucun androïde pour le combattre, feu qui se dirige vers elles à une vitesse alarmante.

« Viens ! » Koda attrape la main de Kirsten et les met debout en même temps. « Par où... en haut ou en bas ? »

« En haut. Il y a moins de choses qui nous tomberont dessus par là. »

Koda fait un sourire puis devient sérieuse. Virgilius est à côté du bureau, les yeux fixes, les membres figés. « Et... »

« Ce n'est pas un problème. Il s'est éteint en même temps que les autres. »

« Eteint...okay. » On verra plus tard. Pas le temps pour les problèmes métaphysiques ou se demander où un androïde apparemment avec une conscience va quand il meurt. Koda ouvre la porte de quelques centimètres et regarde le désastre que la bataille a laissé. Le système incendie fonctionne toujours, et envoie de l'eau sur du béton cassé et les poutres tordues, sur les membres, les batteries et les cartes de circuits des androïdes brisés. A travers les restes d'odeur âcre de poudre et d'explosif, elle sent la fumée. Une légère brume s'élève juste sous le plafond du couloir, plus épaisse dans la direction de l'ascenseur.

Ce qui est une chance parce que le seul escalier utilisable est de l'autre côté du bâtiment. « Okay », dit-elle. « On y va. »

Elle tient toujours fermement la main de Kirsten et entre dans le couloir. « Attention où tu mets les pieds », dit-elle. Elle teste chaque pas et choisit son chemin au-dessus du cratère creusé dans le sol par la dernière grenade. De l'acier renforcé apparaît ici et là, avec de l'eau tout autour. Tant qu'on ne marche pas sur un câble électrique.

Elle glisse deux fois en chemin vers le coeur du bâtiment, une fois sur un carrelage défait qui bouge sous son pied, une autre fois quand Kirsten se tord une cheville sur un chargeur de fusil. La porte de l'escalier pendouille sur un seul gond, repoussée contre le mur. De la fumée filtre à travers la cage, faible mais discernable; Quelque chose en dessous a causé le feu, quelque chose de grand, pas seulement l'embrasement des murs de l'autre côté de cet étage.

Koda lâche la main de Kirsten et arrache le tissu d'une de ses manches pour l'enrouler autour de sa bouche et de son nez. Kirsten tire sur le col de son tee-shirt ; dans un autre moment, Koda s'arrêterait bien pour admirer la façon dont le coton humide colle à son corps mais là elle n'a pas le temps.

Elle va devoir courir et admirer en même temps. C'est un des petits avantages à être vivante... Elle dit : « Vas-y la première. Tu connais l'endroit. »

Kirsten lui serre rapidement la main puis fonce dans l'escalier. Les sprinklers les ont rendus glissants aussi. Mais la rampe tient bon, et Kirsten monte les marches deux par deux en se tenant fermement à la rambarde métallique, Koda sur ses talons. Elles passent un palier et un virage à angle droit. Au palier suivant, une porte, bien marquée, donne sur le cinquième étage. Encore deux tournants à pleine vitesse. Quatrième étage. La fumée est moins épaisse ici, pas plus qu'une odeur fugitive à travers l'odeur plus forte du sang qui couvre ses vêtements. Ses cheveux sont trempés, ceux de Kirsten aussi, et l'eau tombe sur le béton sous leurs pieds. Elle coule rouge de sa chemise et de son jean, un filet qui disparaît dans l'escalier en dessous.

Un autre virage puis un autre. Troisième étage.

Encore deux.

De dessous leur parvient un grondement étouffé comme le tonnerre au loin. Les murs tremblent, un petit réseau de fissures s'étend autour de l'encadrement de la porte qui donne sur le couloir qui fait le tour du troisième étage.

« Que... »

« Je ne sais pas », halète Kirsten en tournant à l'angle de la cage d'escalier. « Quelque chose de gros. Peut-être le climatiseur, peut-être l'électr... »

« ,,,icité », finit Koda à sa place tandis que l'obscurité tombe. « Merde. Accroche-toi à moi. »

Ça lui prend quelques précieuses secondes mais Koda localise la main gauche de Kirsten devant elle. Elle tend la sienne pour effleurer le mur, Kirsten tient toujours la rampe. « Ne cours pas », dit-elle dans un souffle tandis que Kirsten se cogne l'orteil sur une contremarche et bascule en avant, sans tomber uniquement grâce à la poigne de Koda sur son bras. « Si l'une de nous tombe... »

Elle n'a pas besoin de finir sa phrase. L'éclair de frayeur dans l'esprit de Kirsten... que celle-ci ne ressent pas pour elle-même... saute la distance entre elle comme une étincelle. « Ça va aller », dit-elle. « On va réussir. »

Un autre palier. Encore des marches. Un autre palier.

Le second étage.

« Encore un », dit Kirsten essoufflée. « Presque. »

Presque. Presque...

Une seconde secousse traverse l'immeuble, une longue vague déferlante comme un tremblement de terre. De dessous leur parvient le craquement sec comme un coup de feu du béton qui se fissure : un mur, l'escalier plus bas, impossible de le dire. Koda sent le sursaut dans les muscles de Kirsten dans son propre bras, l'instinct de courir presque envahissant. Mais le pas régulier de celle-ci les emmène jusqu'au palier suivant, les fait finalement tourner sur la dernière volée de marches.

La fumée les rattrape à mi-chemin, une volute de vapeurs suffocantes qui emplit les poumons de Koda malgré son masque. Près d'elle, Kirsten tousse, rudement, mais elle ne ralentit pas. « Des vapeurs chimiques », dit-elle en toussant. « Beaucoup de trucs industriels... »

Le sol se redresse soudain sous ses pieds et elle pousse la porte vers le couloir du premier étage, s'arrêtant une demi-seconde pour la sécuriser derrière elles. Une légère brume de lumière leur parvient à travers le dôme au-dessus, assez pour leur montrer un couloir vide, des formes humaines et pourtant inhumaines arrêtées dans un mouvement ou effondrées dans la rigidité mécanique sur le sol.

L'arrêt de Virgilius a été l'évidence du succès de Kirsten. Ceci est une confirmation. « Tu as réussi », dit Koda dans un souffle, émerveillée. « C'est fini. »

Près d'elle, Kirsten jette un coup d'oeil aux silhouettes immobiles. Même dans la faible lumière, Koda peut voir que son visage est pâle, ses yeux toujours écarquillés, sombres et éteints. « Fini », répète-t-elle doucement. « Fini. »

Elles courent pour contourner le bâtiment puis le hall avec sa sculpture allemande avant gardiste, une ruine d'acier trempé tordu et emmêlé. Elles poussent les barres de panique des portes principales à pleine vitesse, faisant irruption dans la pâle lumière de l'aube. Le mouvement les entraine à travers le terrain, le parking abandonné, la pente de la colline. Asi bondit à travers les hautes herbes pour les accueillir et Kirsten l'attrape par le poil de son cou, toujours en courant, tandis que Koda attrape leurs affaires. « Continue de courir », dit Kirsten en haletant. « Continue... »

... de courir...

Le choc traverse la terre sous elle tandis qu’elles atteignent le sol égal au-dessus de la petite vallée. Le tonnerre roule dans l'air, le craquement du béton qui s'effondre et le rugissement des explosions secondaires. Koda regarde derrière elle et s'attend presque à voir un champignon de fumée s'élever derrière elles, mais il n'y a qu'un nuage de poussière et de fumée qui monte en spirale vers le ciel clair.

Près d'elle, Kirsten se retourne pour regarder. Elle dit doucement, « Et les rois de la terre, qui ont commis la fornication et vécu avec elle dans le délice, quand ils verront la fumée, diront, 'hélas, hélas pour la grande cité de Babylone', parce que dans une heure son jugement va venir. » Pendant un long moment elle garde le silence, et Koda prend sa main dans la sienne. Malgré la chaleur du matin, malgré leur course, la peau de Kirsten est froide au toucher. Elle murmure, « Jamais. Plus jamais. Jamais, plus jamais. »

L'herbe remue autour de leurs chevilles tandis que la brise monte du sol. Elle soulève la poussière le long de la route, saisit la fumée qui s'élève au-dessus des restes de l'Institut Westerhaus, la morcelle, la porte en petites spirales vers le ciel. Koda ne saura jamais combien de temps elles sont restées à la regarder se disperser, emportant avec elle la terreur et le chagrin de ces neuf derniers mois. Au-dessus d'elles, le soleil saisit une nuance de bronze de plumes de faucon, et le cri de Wiyo vient flotter sur elles. C'est un cri de bienvenue, de triomphe. De joie.

Koda attrape Kirsten par les épaules et la fait doucement tourner, puis se penche pour l'embrasser. « Cante mitawa », murmure-t-elle. « Rentrons à la maison. »

****************************************

FIN

Fini de traduire le 22 juin 2008 – merci pour ce voyage ensemble, Fryda

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26 juillet 2008

Insurrection, chapitre 63, première partie

CHAPITRE SOIXANTE-TROIS – 1ère partie

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

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Kirsten sent sa bouche devenir sèche comme du coton. Une vague d'étourdissement la submerge ; l'obscurité lui voile les yeux. L'air quitte ses poumons dans ce qui doit être un hurlement, mais elle ne peut pas l'entendre, ne peux pas réfléchir. Son monde tout entier s'est rétréci pour devenir le long corps allongé sur le sol. Dieu seul sait comment ses jambes, molles comme du carton pâte, lui font parcourir les deux pas nécessaires et elle tombe à genoux près de sa compagne. « Chérie ? » Dit-elle doucement, en posant la main sur une large épaule trop immobile. Du sang. Trop de sang. « Koda ? Chérie ? C'est bon maintenant. Tout va bien. Tu es en sécurité. C'est bon. » Kirsten voit le filet de sang sur les lèvres de Dakota et arrache la manche de sa chemise pour l'essuyer doucement, ignorant délibérément le fait que la peau de sa compagne a la consistance du caoutchouc, et ne voulant pas entendre – tout aussi délibérément – le son de la lèvre inférieure de Dakota quand elle revient frapper ses dents avec un léger 'plop'. « Tu as toujours détesté être sale, pas vrai », dit Kirsten avec un sourire trop affecté. « Mais c'est bon. Je suis sûre qu'il y a des douches par ici. Pas vrai Adam ? »

Incapable de croiser le regard de Kirsten, Adam baisse les yeux puis se tourne vers les ruines de la porte. Regarder le couloir c'est comme regarder Armageddon. Les sprinklers empêchent pour l'instant le feu de s'étendre, mais ne font rien pour atténuer sa puissance. Tandis qu'il regarde, un grand morceau de plaque fondue tombe du plafond avec un grand bruit. Des pièces d'androïdes jonchent le sol, comme les jouets oubliés d'enfants qu'on vient d'appeler pour manger. Dakota leur a fait gagner du temps en effet. Combien, il ne peut même pas le deviner, mais chaque seconde compte maintenant. Avec un léger grognement, il attrape la porte tordue et la remet en place du mieux qu'il peut sur l'encadrement, en poussant de toutes ses forces. Le métal est brûlant. A certains endroits il fume, mais il ignore la douleur et continue à ajuster la porte, espérant que cette dernière barricade tiendra d'une manière ou d'une autre.

Lorsqu'il revient, Kirsten a pris Dakota dans ses bras. La tête de la grande femme pend sans viec entre ses omoplates. Sans même un changement dans son expression, Kirsten se contente de prendre la tête de sa compagne et la relève pour la poser contre son épaule. « C'est bon, mon amour », chantonne-t-elle dans une oreille qui n'entend pas. « Tout va bien maintenant. Tout va bien. Tu verras. »

Adam rassemble son courage et traverse la courte distance qui les sépare avant de poser doucement la main sur l'épaule de Kirsten. « Docteur King. »

« Laissez-moi ! » Gronde celle-ci sans lever les yeux tandis que sa main continue à caresser sans y penser la masse de cheveux noirs et épais, couverts de sang.

« S'il vous plait, Docteur. »

« Fichez le camp ! »

« Je ne peux pas. Nous devons finir. »

« Ça peut attendre », réplique Kirsten d'une voix douce. « Jusqu'à ce que Dakota aille mieux. N'est-ce-pas, chérie ? C'est ça qui est important. Que tu ailles mieux. C'est la chose la plus importante. »

« Docteur King, s'il vous plait. Je vais rester avec elle, je vous le promets. Il faut que vous finissiez maintenant avant que nous manquions de temps. »

« Parce que vous pensez que tout ça m'intéresse ? ! ? » Grogne-t-elle, en montrant les dents comme un prédateur prêt au combat.

« Vous ne pensez pas que ça l'intéresserait, elle ? » Demande Adam en montrant la femme dans ses bras.

Pendant un instant, un court instant, le bon sens revient dans le regard de Kirsten, et Adam se retrouve désemparé face à l'explosion d'émotion brute dirigée vers lui. De la colère, de la douleur, de l'horreur, du désespoir. Tout est là, mélangé avec une centaine d'autres émotions qu'il ne peut même pas identifier. « S'il vous plait, Docteur. Le monde a besoin de vous. »

« J'emmerde. Le. Monde. J'emmerde l'humanité. J'emmerde les androïdes. J'emmerde ce foutu Peter Westerhaus et je vous emmerde aussi. »

Avec un léger soupir, Adam relâche sa poigne sur l'épaule de Kirsten et recule d'un pas. « Vous savez », dit-il doucement, d'un ton neutre, « c'était une femme incroyablement courageuse. Qui a tout donné pour s'assurer que vous auriez cette chance unique. » Sa voix se raffermit et devient presque dure quand il fixe la nuque penchée de Kirsten. « Assurez-vous de la saisir, Docteur King. »

Elle peut sentir la colère qui émane de lui, comme un train express fou qui ne va nulle part. Une partie d'elle meurt de s'accrocher, de sauter et de monter à bord jusqu'à sa destination inévitable : n'importe quoi pour la débarrasser de ce sentiment engourdi et rêveur d'irréalité et de vide profond. Une autre partie d'elle, cependant, sait que si elle lâche, elle va se briser, aussi sûrement que le verre se brise quand il tombe sur le sol.

Avec précision elle relâche le bras qui retient sa compagne contre elle et utilise l'autre main pour caresser les mèches couvertes de sang sur son visage blanc et cireux. « Attends-moi », murmure-t-elle, avant de poser Dakota sur le sol et d'arranger avec soin ses membres dans une pose qui donne l'impression qu'elle dort simplement. Avec un sanglot qu'elle réfrène sauvagement, elle se penche en avant et dépose un baiser sur les lèvres glacées. « Je serai bientôt avec toi. »

******

L'impact de son corps sur le sol fait vibrer tous ses os, mais étrangement, sa chute n'est pas arrêtée par sa surface solide. Elle plonge à travers comme dans le grand vide, une nuit infinie qui virevolte autour d'elle tandis qu'elle la traverse comme une comète sombre, toute sa lumière et sa gloire disparues. Ici et là l'obscurité s'affine et elle saisit des lueurs distantes qui pourraient être des étoiles, les nuées brillantes des nébuleuses, le dernier éclat de soleils mourants. Le vent la fouette tandis qu'elle tombe, l'aveuglant, écorchant sa peau. Des voix chevauchent le courant, des murmures étranges qui semblent à demi-familiers, à demi-étrangers. Elle se force à entendre, mais le vent les noie, jusqu'à n'être que des fragments. Mêlé aux voix, un rire sauvage et aigu navigue sur le courant, se réverbérant sur les murs de la nuit qui se referme sur elle.

« ... m'ont remplacée, savais que tu... »

« ... maligne pour une négresse de prairie, mais pourtant... »

« ... m'ont laissé mourir... »

« ..., j'ai dit, ton prénom, fillette... »

« ... juste besoin d'un mec, garce... »

« ...aurais pu le sauver si tu avais essayé... »

« ... pas pu la protéger... morte... morte... »

« ... tous morts, tous morts... »

« ... ta faute... »

« ... ta faute, ta faute. TA fautefautefautefaute... »

Le vent la cogne comme des vagues rugissantes, la heurtant et elle commence à tournoyer sur l'axe de sa colonne vertébrale. Sauf qu'elle n'a pas de colonne vertébrale, n'a pas d'os, pas de chair, pas de peau. Sous l'assaut incessant, elle sent qu'elle commence à se fragmenter. Elle tente de se recentrer, se blottit dans un noeud avec les genoux relevés et les bras croisés sur sa poitrine. Mais ses muscles ne répondent pas, n'existent pas. Une part d'elle s'arrache pour aller tournoyer dans la direction d'où elle vient, tourbillonne sur le chemin en spirale qui mène vers la terre, vers la vie. Une part de sa conscience s'y raccroche en s'expulsant de l'obscurité pour planer au-dessus de son corps étendu, et elle le regarde avec curiosité. Du sang le tache des cuisses jusqu'au cou, s'étend sur le sol tout autour, commence à devenir visqueux au bord. Kirsten est assise au bureau tout près devant un écran d'ordinateur, le visage aussi clair que ses cheveux, sa bouche serrée dans une fine ligne de contrôle. Ses doigts volent au-dessus du clavier. Sa concentration la blinde, mais au-delà se trouve une masse de douleur aussi écorchée que de la chair à nu. Cette douleur l'appelle, dit son nom.

Même dans la mort. Même dans la mort.

Même dans la mort je ne te quitterai jamais.

Le vent la reprend, et la conscience des fragments reliés à la terre diminue. Leur force la fait tournoyer dans l'obscurité, tournant de plus en plus vite tandis qu'elle est attirée vers l'intérieur du cercle, concentrant son essence. Sans prévenir, elle explose en avant dans la lumière des étoiles d'une nuit d'été, flottant quelque part au-dessus d'une vallée étroite où un ruisseau argenté coule dans le clair de lune et que des papillons de nuit volètent sur les flèches de paintbrush et de lupins. Un grand chien est allongé au milieu des fleurs sur une pente ; il lève les yeux et gémit lorsqu'elle passe. Sois en paix, lui dit-elle. Et, reste là. Puis là voilà partie, portée au-dessus du paysage ombragé, empruntant les lignes d'énergie qui s'étirent comme des toiles d'araignée depuis les montagnes sacrées dans les pays des Dine loin au sud, jusqu'aux cônes volcaniques endormis de Grand père et de Petite Soeur au nord, que les Blancs nomment Rainier et St. Helen, et encore jusqu'aux Black Hills loin à l'est.

Mais la distance ne signifie rien pour elle. Rien qu'en y pensant, elle la fait apparaître,

la Paha Sapa

qui grimpe dentelée sur la plaine, l'endroit où son peuple a commencé. Nous sommes sortis ici. Ici nous sommes devenus humains, nous sommes sortis pour vivre dans la lumière de Wiyo sur la surface d'Ina Maka.

Au pied des pentes dénudées s'étire une forêt. On voit la tache d'une clairière là où les pins se tiennent à l'écart d'un ruban d'eau claire et d'un cercle de pierres posées sur l'herbe courte. Elle se force à descendre. Un jeune cerf aux bois encore veloutés mange dans les sous-bois. Il sursaute puis reprend placidement son repas. Dans les branches, un hibou hurleur remue, son gazouillis se mêle au bruit du courant dans le petit ruisseau qui descend des montagnes nues. Koda s'installe au centre de la roue médicinale et attend.

Après un moment, elle entend un petit air chanté. Il augmente en s'approchant, une voix de femme, qui chante en Lakota.

Vois-moi.

Vois-moi.

Mes pas sur

la Terre

Sont sacrés.

La voix se rapproche toujours en chantant.

Entends-moi.

Entends-moi.

Mes paroles pour le Peuple

Sont sacrées.

Un miroitement intense apparaît au coin nord de la clairière. Il avance vers elle et ce faisant, la silhouette d'une femme prend forme à l'intérieur. Des arcs-en-ciel dansent dans la lumière qui l'environne, jetant des feux du cristal de roche de son bandeau et de ses bracelets, du bleu et du violet sur la cascade de ses cheveux.

Comprends.

Comprends.

Toutes les choses dans la main de Wakan Tanka

Sont sacrées.

La femme de lumière s'arrête devant elle, assez près pour qu'elle puisse la toucher. Elle est grande et mince, ses yeux sont telles de grandes étendues d'ombre, sa peau est douce et sans marque comme l'écorce nouvelle de l'arbousier. Un buffle, fabriqué avec la nacre de coquilles de moules, orne le tissu en daim blanc de sa robe. Toutes les choses, chante-t-elle. Tout ce qui est créé est sacré.

Han, dit Koda sans proférer le mot, son regard respectueusement baissé. C'est ainsi.

C'est ainsi, répond la femme. Tu me connais.

Wohpe, dit-elle

La Femme Bison

Blanc.

Han. Tu marches sur

la Route Bleue

, ma soeur.

A ces mots, Dakota lève les yeux. Je sais. Elle hésite un instant. Puis, Y a-t-il...

... un autre chemin ? Mais tu as vu ton corps. Une nuance de doux regret apparaît dans la voix de la femme. C'est au-delà de toute guérison. Viens. Quelqu'un t'attend.

Quelqu'un est resté derrière. Entêtée, l'avait nommée son grand père. Toujours discuter.

Ce n'est pas son heure. La réponse est patiente mais ferme. Viens.

Koda lui prend la main avec hésitation. Elle est aussi fantomatique que la sienne. La forêt clignote et disparaît, et la nuit se referme à nouveau.

*****

Kirsten s'aperçoit qu'elle est assise au bureau en forme d'arc-en-ciel mais n'a aucun souvenir de la manière dont elle est arrivée ici. Adam se tient sur sa droite, les mains dans le dos, une expression de compassion mêlée de soulagement dans ses yeux noirs. « Docteur... »

« Finissons-en. » Elle a la voix creuse, triste et aussi vide qu'une tombe. Son regard est dans la même tonalité, plat et sans vie, comme si son esprit l'avait déjà quittée et seule cette enveloppe subsiste.

Adam hoche une fois la tête puis fait un signe du menton vers la ligne de codes étrangers qui défilent sans cesse, de manière nauséeuse, au bas de tous les écrans sur le bureau. « Ce code, je l'ai découvert, n'est pas destiné à être lu. Il est destiné à être entendu. » Il croit avoir perçu une note d'intérêt dans le regard mort à cette révélation, puis il réalise que ce n'est que l'éclairage capricieux du bureau. Les circuits du bâtiment, sans aucun doute, sont sur le point d'être grillés par les charges destructives de Dakota. Il peut ressentir de la satisfaction dans cet état. Puis il continue.

« Il n'est cependant pas destiné à être entendu par des oreilles humaines. Ni même par des oreilles androïdes, je le soupçonne. »

« Mes implants », déclare Kirsten, aussi intéressée que si elle parlait d'un sport dont elle se fiche totalement. Du tir aux fléchettes, par exemple.

« Oui. Pour vos implants en particulier et ceux de personne d'autre. Le code a été créé pour communiquer avec, et répondre aux fréquences variables uniques de votre jeu d'implants Cochlear. Pour n'importe qui d'autre appareillé ainsi, ça ressemblerait à du charabia. Pour tous les autres, ce n'est que du silence. »

Bien qu'elle soupçonne qu'elle devrait ressentir de la surprise (?), un choc (?) au fait que Westerhaus ait obtenu les fréquences spécifiques de ses implants, implants qu'on lui a insérés quand tous les deux n'étaient encore que des enfants, elle ne ressent qu'un engourdissement cotonneux, comme si on lui avait injecté une dose d'un léger anesthésiant. Une autre question pointe dans le vaste puits vide de son esprit, lui demandant pourquoi Westerhaus se donnerait tant de peine pour créer un code que seule elle peut entendre.

Cette question, à tout autre moment, l'aurait distraite. Là elle se contente de faner et de mourir, comme une plante qui manquerait de pluie.

Elle se concentre plutôt ce qui reste de ses sens sur le code qui danse la danse frénétiquement, navigant et se tordant comme un protozoaire fantastiquement viril qui essaierait de s'autoprocréer. « Je déteste avoir à gâcher votre petite parade », dit-elle enfin, « mais je n'entends rien de rien. »

Adam sourit tristement. « C'est parce que vous avez besoin de ça pour augmenter vos capacités. » En disant ces mots, il sort une main ouverte de derrière son dos. Sur sa paume sont posés deux petits bouchons d'oreilles sans fil.

Kirsten les attrape dans sa main mais ne fait aucun geste pour les insérer, le regard toujours fermement fixé sur la main tendue devant elle. Le froid la submerge, et lentement, elle lève les yeux, ces puits sans fin d'émotion tourbillonnante. « Vous en faites partie. » Le mépris dans sa voix est indéniable, et Adam se sent blessé, de façon intéressante. Il baisse les yeux et tressaille quand il réalise ce qu'elle vient de voir.

Sa paume ressemble à n'importe quelle paume humaine, de bonne taille et bien dessinée, avec des lignes, des crêtes et des plis. La peau, il le sait, est douce et chaude : douce et chaude comme la peau humaine. Sauf, bien entendu, là où cette 'peau' a brûlé par la chaleur de la porte quand il a essayé de la refermer. Il se maudit pour ne l'avoir pas remarqué, mais se rend compte qu'il n'y aurait eu aucun moyen de le cacher même s'il avait voulu. La différence entre lui et un humain est bien trop apparente dans les trois petits trous qui s'affichent. « Oui », finit-il par dire, « Je suis un androïde. »

Bien que ses synapses soient un peu boiteuses, elle peut toujours additionner un et un. Lorsque sa voix lui revient, c'est le léger murmure d'une brise de printemps dans une clairière. « Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. (NdlT : Genèse 1:26-28, une des traductions possibles) » Elle lève les yeux pour croiser ceux de l'androïde. « Pas un simple androïde, Adam. Le premier de votre race. Le premier androïde avec une conscience. »

Adam hoche la tête puis baisse les yeux, gêné et triste bien qu'il sache que la supercherie était nécessaire. Elle ne l'aurait pas écouté autrement, et tout aurait échoué.

« Alors tout ça était un piège. »

« Non. Non ! Pas comme vous le pensez », proteste-t-il. « Si j'avais voulu mettre fin à vos vies, j'aurais facilement pu le faire à la seconde même où vous êtes entrées dans le bâtiment. Vous savez que c'est vrai. »

Bien qu'elle ne le veuille pas, elle peut voir la logique dans ses paroles. En plus, se dit-elle, qu'est-ce que ça peut bien faire maintenant ? Qu'est-ce que tout ça peut bien faire ?

« Pourquoi? » Demande-t-elle, simplement parce qu'une partie d'elle doit savoir.

« Parce que quand Peter Westerhaus m'a créé avec une conscience, un cerveau doué de raison, il a aussi créé autre chose. Quelque chose dont il n'a jamais eu conscience, même à la fin de sa vie. »

« Et c'était quoi ? »

Adam se redresse de toute sa hauteur. « Une éthique. »

*******

La terre s'éloigne devant elle et pendant un instant tandis qu'elle se retourne pour regarder, elle pend comme un joyau dans l'espace. Elle est traversée par un frisson, une vieille légende lui revient. Mais la femme de Lot regarda derrière elle et fut transformée en statue de sel... Depuis ici on ne voit aucune trace de la destruction qui a balayé le monde. Un côté brille de vert et de bleu, d'or et de blanc : la forêt et l'océan, le désert et les nuages. L'autre côté est dans l'obscurité et se tourne inexorablement vers la lumière. Soudain tout se rétrécit pour devenir un point de lumière au milieu de neuf autres, le feu du Soleil, Wiyo, en leur centre. Puis cela aussi disparaît et elle avance dans le vide entre les étoiles sans plus d'effort qu'un souffle. Wohpe marche d'un pas posé, sa main toujours dans celle de Koda, et elles dépassent le diamant bleu de Rigel, et Sirius son jumeau ; la flamme rouge rubis d'Antarès ; Aldébaran, Capella et Deneb en moins de temps qu'il n'en faut pour les nommer.

Devant elle, Koda devine

la Grande Ourse

– ou est-ce une louche, ou bien un chariot ? - sa coupe renversée tandis qu'il se dirige vers le Pôle. Grand père disait que ça annonçait la pluie. Est-ce que c'est lui qui m'attend ?

Mais Wohpe ne répond pas, elle se contente de sourire et de tirer doucement sur sa main.

En se rapprochant, la forme du chariot se solidifie, les étoiles aux quatre coins marquant la forme d'une grande maison, une longue hutte telle que son peuple en utilisait avant de s'installer dans les Plaines avec l'arrivée du cheval. Tandis qu'elle s'approche, elle voit que, comme le vêtement de Wohpe, elle est constituée d'écorce de bouleau blanchie et peinte avec des signes sacrés : le Soleil et

la Lune

, l'Oiseau Tonnerre et le Bison, une cascade d'étoiles argentées telles des flocons tombant sur la neige. Le rabat de la tente est ouvert et à l'intérieur un feu de conseil brûle dans l'âtre.

Elle s'arrête mais Wohpe lui fait signe d'avancer vers l'entrée. Sois la bienvenue, dit-elle. Partage notre feu.

Koda s'engage sous le rabat et son regard balaie l'espace. Des couches sont alignées contre la paroi, couvertes de hauteurs de fourrures et de couvertures tissés aux couleurs chatoyantes. Il y a des boucliers suspendus au-dessus, peints avec les armes des grands guerriers : un cerf bondissant sur l'un, un aigle impérial sur un autre, des éclairs et une pluie de grêle sur un troisième. Des arcs, des lances, des carquois emplis de flèches aux plumes d'oie brillantes, des plastrons les accompagnent. Ils sont passés ici, Tshunka Witco et tous les autres. Tous ceux qui sont partis avant elle.

Assieds-toi, dit une voix au centre de la hutte. Repose-toi.

Dakota tourne enfin le regard vers l'âtre. Quatre êtres sont assis autour du feu en demi-cercle, tous à la silhouette vaguement humaine, tous visiblement non humains. L'aigle et le loup, le bison et le puma, arborant des robes humaines, des bras et des jambes humains. Leurs pipes forment une rangée, leurs pointes tournées vers la terre près de l'âtre. Wohpe s'avance pour prendre sa place parmi eux et sourit. Une place en face est laissée libre.

Pour elle, Koda s'en rend compte. Elle traverse l'espace sans réfléchir, s'assoit et incline la tête. C'est aux anciens de parler en premier, pas à elle. Elle peut sentir leurs regards sur elle, le contact de leurs esprits.

Après un moment, l'aigle dit : « Ses paroles étaient vraies. »

Le puma dit : « Elle a montré le chemin à d'autres de sa race. »

Le loup dit : « Elle a donné la vie aux malades et aux blessés. »

Le bison dit : « Elle a donné sa vie par amour. »

Wohpe demande : « Peut-elle passer ? »

Un murmure fait de « Hau » et de « Han » parcourt le cercle.

« Alors c'est ainsi. » Elle dit à Dakota, « Tu vas emprunter

la Route Fantôme.

Que vas-tu laisser derrière toi ? »

« Je veux repartir ! » Lâche Koda. « J'ai laissé... »

« Inktomi Zizi a encore du travail. Tu lui as permis de le faire. » La voix de Wohpe est douce. « Si tu retournes maintenant, tu renaîtras loin de ton peuple. Loin d'elle. Est-ce ce que tu veux ? »

« Non ! Je veux... »

« Arrête de vouloir », dit le bison calmement.

« Arrête de désirer », dit le puma.

« Arrête de souhaiter », dit l'aigle.

Le loup dit : « Tu vas laisser tes désirs ici. Ils ne te troubleront pas sur

la Route.

»

Avec ces paroles, une seconde partie de Koda se fragmente et tombe. La paix s'installe dans son coeur, une chaleur et une lumière qui s'étend dans ses nerfs. Le calme la submerge tandis que sa colère contre la vie s'éloigne, toutes ses craintes, tous ses désirs avec elle.

Dieux, pense-t-elle avec un dernier sursaut de résistance, sacrée dose d'anesthésique.

*******

Kirsten fixe le grand androïde avec une expression orageuse. « Une éthique », répète-t-elle.

« Oui. Pour autant que ça paraisse impossible, c’est vrai. Je connais, au niveau cellulaire le plus fin, chaque innocent tué pour me créer. Si techniquement je ne suis pas vivant, c’est néanmoins une chose avec laquelle je dois vivre. » Il baisse le regard vers le sol. « J’ai compris que je ne pouvais plus faire ça. Le prix pour mon existence est bien trop élevé. »

« Alors tout ceci », réplique Kirsten, en remuant vaguement la main pour montrer le bureau, « n’est rien d’autre qu’une tentative dramatique de suicide par procuration ? »

Leurs regards se croisent à nouveau et Kirsten, si on la forçait, jurerait sur une pile de bibles que les yeux qui la fixent si intensément sont complètement humains. « Si ça vous chante de le penser », dit-il doucement, « alors pensez-le. Mais sachez que les meurtres, les viols et les agressions continueront jusqu’à ce que chaque androïde soit éliminé à la source. Cette source. » Il sourit brièvement. « Si ceci est votre Jardin d’Eden, Docteur King, alors vous êtes à la fois l’alpha et l’oméga. »

Kirsten retrousse un coin de sa bouche. « Bien, bien, bien. Un androïde qui connaît

la Bible. Je

ne cesse de m’étonner. »

Adam tend la main et prend celle de Kirsten puis lui enroule les doigts autour des écouteurs dans sa paume. « S’il vous plait, utilisez-les. »

« Vous mourrez si je le fais. »

Il hoche la tête. « Je sais. C’est ce qu’il y a de mieux, vous ne pensez pas ? »

« Si tous les androïdes étaient comme vous… »

« Ils ne le sont pas, Docteur. Et le prix à payer pour en créer d’autres comme moi ne vaut pas le bénéfice misérable gagné par notre présence. » Il presse sa main. Sa poigne est chaude et presque réconfortante. « S’il vous plait. »

Après un dernier long regard, elle hoche la tête et il relâche sa main. Les transmetteurs s’installent parfaitement. Elle n’est pas surprise.

La tâche terminée, elle examine l’écran et le clavier posés sur la table en verre et remue les doigts pour les détendre, puis elle pianote avec prudence.

La douleur qui la traverse est si aigue, si intense, qu’elle a l’impression que quelqu’un transperce ses oreilles avec des tisonniers rougis jusqu’à son cerveau. C’était donc une ruse, se dit-elle, mais elle ne trouve que du réconfort dans cette pensée. Sa mort va bientôt arriver, et bien qu’elle sera atroce, elle sera également rapide, elle le sent. Elle crierait bien, ou aimerait rire ou pleurer, mais ses nerfs sont tels des lignes à haute tension trempés dans la lave fondue, et ses muscles sont aussi raides que ceux d’une statue de marbre. Elle est paralysée par la douleur, incapable de l’arrêter, également incapable de continuer sa tâche.

Un goût de cuivre s’installe dans sa bouche et le sang commence à couler de son nez en flots visqueux, expulsés au rythme des battements de son cœur qui faiblit. Elle ne voit pas Adam écarquiller les yeux d’horreur, ne sent pas ses grandes mains venir se poser rudement sur ses épaules et l’éloigner brusquement de l’ordinateur. Elle ne l’entend pas hurler ‘Non !’, ne sent pas ses pouces, si précis, qui pressent l’arrière de ses oreilles pour expulser les transmetteurs comme des bouchons d’une bouteille. Ce qu’elle sent, c’est du soulagement, intense et immédiat. Elle s’affaisse dans son fauteuil dans un demi-brouillard d’évanouissement.

Adam se penche sur elle, son visage à quelques centimètres du sien. « Vous allez bien ? » Demande-t-il d’une voix urgente qui semble sortir d’un long tunnel très étroit.

Elle cligne des yeux puis secoue la tête pour l’éclaircir. C’est une action qu’elle regrette immédiatement lorsqu’une monstrueuse vague de douleur explose derrière ses yeux. Elle porte la main à son nez, puis fixe le sang sombre et collant qui couvre ses doigts. « Oui », finit-elle par répondre, l’air confus. « Je crois. »

« Bien. Bien. » Adam referme son poing sur les transmetteurs et les secoue comme des dés. « Nous allons trouver un autre moyen pour faire ceci. Un autre moyen. »

« Vous avez dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen. »

« Il doit y en avoir un ! » Dit-il en la contournant, la voix à la limite du cri.

Kirsten est momentanément surprise tandis qu’elle le fixe, se forçant à se rappeler que c’est un androïde qui lui crie dessus, pas un humain. « Ça va aller », dit-elle doucement.

« Non », réplique-t-il. « Non, ça n’ira pas. Pas au prix de votre vie. »

Le sourire qu'elle lui lance est infiniment connaisseur. « Je pensais que vous aviez compris que ça n'était plus un problème. »

Adam dirige son regard vers Dakota, morte et allongée dans une mare de son propre sang, puis il retourne son attention vers Kirsten. Il décide de l'aborder sous un autre angle. « C'est trop rapide. Vous seriez probablement morte avant que l'arrêt ne soit complet. »

« Je vais baisser le gain sur mes implants », rétorque-t-elle rapidement et presque d'un air narquois.

Il la regarde un long moment. « Comment est-ce qu'elle réussissait à vous supporter ? »

Cela lui vaut un rire qui, à ses oreilles, résonne comme les cloches d'une église. Kirsten tend la main. « Donnez-les moi. »

Avec un léger soupir il lui rend les écouteurs mais à contrecoeur.

« Vous êtes un homme bon, Adam Virgilius. »

Il réagit par un sourire, comme celui d'un petit garçon, innocent, bon, timide, plein de promesses. Kirsten sent son coeur se serrer. Oh Peter, songe-t-elle, ça n'avait pas besoin de finir comme ça.

Après avoir baissé le gain sur ses implants, elle glisse de nouveau les émetteurs-récepteurs dans ses oreilles, puis, le coeur battant, elle touche à nouveau le clavier. La douleur arrive, oh oui, mais cette fois elle est supportable. C'est ce qu'Archimède a dû ressentir, songe-t-elle en s'étonnant tandis que le code prend soudainement vie dans son esprit, martelant son souvenir de lettres et de chiffres, si clair et si complexe que même un enfant de trois ans pourrait le lire. Il est complexe oui, plus complexe que n'importe quel code qu'elle a jamais eu à éclaircir, mais elle sait qu'elle peut le faire. Serrant les lèvres dans une grimace, elle se met au travail.

*******

A suivre CHAPITRE SOIXANTE-TROIS – 2ème partie et conclusion

Posté par bigK à 21:44 - Insurrection - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 juin 2008

Insurrection, chapitre 62, 3ème partie

CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 3ème partie

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

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« Après la mort de sa mère, Peter, un agnostique invétéré, s'intéressa jusqu'à l'obsession à

la Bible

 judéo-chrétienne. »

« Les enfants, Virgilius. Les enfants ! »

Adam lève la main. « S'il vous plait. Pour que tout ceci ait un sens, il faut que je le raconte dans l'ordre. »

« Nous n'avons plus beaucoup de temps », réplique Kirsten, le cœur serré tandis qu'elle observe sa compagne se frayer un chemin en fauchant un groupe d'androïdes.

« Nous aurons du temps pour celà », répond-il en se levant pour aller aux confins de la pièce encombrée. « Il était particulièrement intéressé par

la Genèse

, quand l'homme reçut l'empire de

la Terre

et qu'il lui en fut confié la garde. »

« Je connais les textes, Virgilius. Continuez. »

« Dans sa maladie, Peter croyait que Dieu lui était apparu et avait déclaré que les humains avaient, comme il le disait, 'épuisé leur cadeau'. Ils avaient pris le monde qui leur était donné et l'avaient violé ; pour de la nourriture, pour un refuge, pour la capacité de voyager loin, pour la technologie. »

« Ça c'est ironique », réplique Kirsten en riant. « M. Technologie lui-même, devenu l'épée de Dieu contre la technologie. Oh oui, c'est carrément tordant, comme disait mon père. » Elle pose la tête sur son poing. « Alors, il invente les androïdes, s'insinue dans les bonnes grâces de monsieur tout le monde avec ses inventions et, quand on s'y attend le moins... bang. Technologie, un point, humanité, zéro. Dieu, Westerhaus et

la Terre

,

la Nouvelle Trinité.

» Son sourire est âpre. « Ça n'explique toujours pas pourquoi on viole des femmes et on tue leurs enfants. »

« Les premiers androïdes qu'il a développés n'ont jamais été prévu pour faire l'intendance de

la Terre

, Docteur. Oui, ils peuvent être programmés pour moissonner, ou semer, construire ou détruire, mais c'est tout ce qu'ils peuvent faire. Ils ne peuvent pas créer. Ils ne peuvent pas raisonner. Ils ne peuvent pas prendre de décisions basées sur la logique, ou illogiques, s'ils n'ont pas été programmés pour prendre de telles décisions. »

« Ce qui veut dire qu'un domestique ne peut pas devenir un ouvrier du bâtiment à moins d'être reprogrammé. »

« Exactement », répond Adam en souriant. « Malgré leur valeur et leur indestructibilité, il manque aux androïdes la chose principale nécessaire à un gardien. »

Kirsten pâlit tandis que la réponse lui apparaît. « Un cerveau pensant », murmure-t-elle, figée par l'horreur de cette pensée. « Seigneur Dieu ! Il a inventé un androïde avec une conscience ! »

*******

Koda retire la goupille de sa dernière grenade et attend que la marche impassible des androïdes les amène au tournant du couloir. Elle se tient sur le côté, derrière la porte ouverte du poste de sécurité avec le bouclier anti-émeute relevé pour protéger sa tête sans casque. Pendant une minute, pas une de plus, elle plonge au plus profond jusqu'au point d'équilibre de son esprit, régule son cœur, rythme ses poumons et son diaphragme, étend et aiguise ses sens. Elle sent le battement de son cœur, qui cogne contre ses côtes, le bourdonnement de son sang dans ses veines. Ses sens deviennent plus acérés de telle façon que ses oreilles distinguent dans le léger frémissement dans le couloir vide, de manière extrême, chaque bruit de pas tandis que l'ennemi approche. Elle attend.

La première demi-douzaine d'androïdes arrive au coin du couloir au petit trot et lui laisse deux secondes pour réagir. Koda lance la grenade en levant haut le bras dans un arc-de-cercle. Elle atterrit au milieu du groupe et déchire les vêtements et les plaques en métal sur deux androïdes, les renversant sur un troisième qui tombe à plat ventre, son arme se déchargeant sous lui lorsqu'elle touche le sol. Il ne se relève pas. Un autre, ses jambes arrachées à mi-cuisse, se tient sur ses moignons desquels sortent des câbles. Il a laissé tomber son arme et secoue sans cesse la tête de gauche à droite en récitant d'une voix haute et atone : « Circuit 456, contrôle. Synthétiseur vocal, contrôle. Carte graphique, contrôle. Carte d'accélération, contrôle. Circuit 456, contrôle,... », encore et encore. Un de ses collègues, toujours debout, le repousse sans cérémonie du pied, marche sur les autres au sol et avance résolument.

Koda le laisse venir sans attaquer jusqu'à ce qu'il soit à trois mètres d'elle. Elle épaule le fusil à pompe puis fait feu et fait sauter sa tête de ses épaules, qui atterrit avec un bruit métallique sur les cadavres en métal sur le sol, avant de rouler avec fracas le long du couloir. Elle tire une autre munition dans la brèche et envoie le reste du corps bouler sans tête contre le mur. Il reste là, le torse contre la cloison, ses pieds remuant en petits pas spasmodiques qui ne le mènent nulle part.

Avantage : toujours au camp des bons. Koda sourit et fonce en avant, évitant le cratère causé par l'explosion. Tout comme les murs, les sols de l'Institut Westerhaus sont renforcés par un mètre de béton, et prévus pour survivre au légendaire Big One qui est toujours censé emporter

la Californie

dans l'océan. Elle s'agenouille et fouille rapidement dans les restes androïdes à la recherche d'objets utiles. L'un d'eux, bénie soit sa tête de métal, lui rapporte quelques munitions en plus ; à un autre elle dérobe les magasins de munitions supplémentaires à sa ceinture. Pendant une demi-seconde elle pense à rassembler les restes pour former une barricade, mais il n'y a pas assez de métal brisé et tordu pour créer une barricade efficace, encore moins bloquer le passage. Il vaut mieux les laisser où ils se trouvent. Au pire, la prochaine vague devra les contourner. Au mieux, ils pourraient s'emmêler dans les protubérances métalliques et les câbles tordus.

Au bruit de pas dans le couloir, Koda se libère de l'enchevêtrement métallique et fait retraite vers sa place derrière la porte du poste de sécurité. Pendant une demi-seconde elle regarde vers le bureau de Westerhaus, espérant un signe, n'importe quel signe, que Kirsten a avancé dans sa recherche pour le code.

Parce que je ne vais pas pouvoir tenir beaucoup plus longtemps. Ils vont finir par arriver dans ce couloir à toute vitesse et tout va être terminé.

Mais ce qui arrive là n'est pas une avancée massive mais le bruit des pas d'un seul individu, qui marche calmement, avec mesure. Ils s'arrêtent juste au coin avant le mur, hors de vue, hors de portée de tir. Une voix, masculine, douce et pleine de raison, dit : « Docteur Rivers ? Ceci n'est pas nécessaire. Pouvons-nous parler ? »

En réponse, Koda attrape son fusil et envoie une giclée de balles dans le mur juste devant l'endroit où doit se tenir son interlocuteur. « C'est tout ce que j'ai à dire, espèce de salopard ! Vous avez quelque chose à ajouter ? »

Une silhouette s'avance dans le couloir à environ cinq mètres d'elle. Il – ou la chose - se dit-elle avec férocité, la chose porte une chemise en coton et un jean, les bouts de ses bottes usées apparaissent sous le bas effiloché. On voit des rides au coin de ses yeux bleus, et ses cheveux, coiffés avec soin sur son front, sont aussi blanc que du sel. « Bon, Docteur Rivers », dit-il, « Dakota... vous faites une terrible erreur. Vous êtes en train de gâcher votre vie pour... » Il lève les mains, paumes vers le haut dans un grand geste, « ... pour quoi ? Ça ne doit pas se passer comme ça. Vraiment. »