17 octobre 2009
Le Cercle de Pandore, vol.2, chapitres 39 à 52
La Combe de las Fadas Le Cercle de Pandore Vol.2
Note de
l’auteur
J’ai
changé le prénom d’un des personnages de ce volume. Emmanuelle devient donc
Myriam
39
« J’aimerais parler à quelqu’un qui a connu Barbara et qui n’était pas d’ici, dit Morgane à son amie.
- Quelqu’un de sa vie d’avant avec qui elle aurait gardé contact ?
- Cela doit exister, non ?
- Que dirais-tu d’aller faire un petit tour à Paris, rencontrer sa famille ?
- Excellente idée. »
Elles ne mirent pas plus d’une heure pour faire leurs bagages et prévenir la famille d’Andrée. La brune avait réussi à obtenir les adresses des proches de Barbara avec ses collègues de la police locale.
Il était encore tôt dans l’après-midi. Elles décidèrent d’y aller en voiture, ce qui leur laisserait le temps de bavarder sur la route. Alors qu’Andrée conduisait, Morgane, avant toute chose appela son cousin.
« Florent, c’est moi. Comment vas-tu ?
- Salut, cousine de mon cœur. Tu es toujours dans le Sud ?
- Plus ou moins. En fait, Andrée et moi on vient de quitter la propriété de ses parents et on vient à Paris. Ça te dérange si on dort à la maison ?
- Il ne manquerait plus que ça. Vous arrivez à quelle heure ?
- Pour le dîner, je pense.
- Ok. Je commande quelque chose chez le traiteur, ça vous va ? Et tu m’expliqueras dans quels ennuis tu as encore réussi à te fourrer pour programmer ce voyage ici.
- C’est parfait, merci. A tout à l’heure. »
Elle raccrocha avec un petit sourire amusé. Florent ne croyait pas si bien dire, ou alors, il la connaissait vraiment bien. Elle tourna son regard vers son amie.
« Il nous attend. Il avait l’air ravi.
- Tu m’étonnes, ce type t’adore.
- Toujours jalouse de mon cousin ?
Andrée eut la grâce de sourire.
- Votre relation n’est pas nette, lâcha t-elle.
- Florent est mon presque frère. Il faut faire quoi pour t’en convaincre ?
- Rien, je te charrie, c’est tout. Enfin, si je n’étais pas en train de conduire, je trouverais des tas de choses que tu pourrais faire pour me convaincre.
Morgane prit une adorable couleur rosée.
- Je n’en doute pas, tu m’as l’air très inventive, comme fille.
- Oh, tu n’as pas idée, reprit Andrée de cette voix chaude qu’elle savait faire fondre sa compagne.
- C’est dingue, dit celle-ci en riant.
- Quoi ?
- Cette double personnalité chez toi. Ou triple, ou quadruple, je ne sais pas. Depuis que je te connais j’ai l’impression d’avoir à faire à plusieurs Andrée Chevalier.
- C’est que nous sommes beaucoup d’Andrée, là-dedans, rétorqua la grande femme en se tapotant la tête de l’index d’un air très sérieux.
- Et pourtant, en chacune de ces Andrée, il n’y en a qu’une. Vous m’impressionnez, Andrée Chevalier.
- Tu préfères laquelle ?
- Si je te réponds, tu finiras pas être jalouse d’une de ces autres toi-même ?
Andrée éclata de rire.
- Alors, laquelle tu préfères ?
- J’aime toutes les Andrée que tu es. Je suis tombée sous le charme de ce lieutenant de police au regard de glace dont la voix pouvait rivaliser avec les températures du pôle en hiver et qui faisait trembler tout le monde autour d’elle, et quand j’ai creusé, j’ai trouvé adorable cette femme qui derrière la première façade était aussi timide et qui avait souffert. Là, je venais de trouver mon amie Andrée. Et puis, j’ai littéralement adoré le petit clown que tu es dans ta famille : drôle, taquine avec ton frère et tes sœurs et leurs conjoints, tata grande sœur pour les enfants, et petite dernière gâtée par tes parents pour qui tu continues à être une petite fille aimante et espiègle.
- Quel portrait ! sourit Andrée.
- Je n’ai pas fini. J’ai aussi découvert la Andrée qui est ma petite amie : un mélange de toutes celles d’avant. Et puis, il y a ma Andrée. Celle que les autres ne connaissent pas : celle que tu es quand nous sommes toutes les deux seulement.
- Hum… Celle qui cherche à te pervertir ?
- Oui, celle là aussi, rit Morgane.
- Moi, ce que je trouve dingue, dans tout ça, c’est notre histoire. Je n’aurais pas misé un centime sur ce qui est arrivé entre nous, tu sais.
- Tu… tu ne regrettes rien, n’est-ce-pas ?
- Non ! se récria Andrée. Certainement pas. Disons… disons que je ne te voyais pas, du temps de l’affaire de Ty an Heussa, virer de bord. Tu m’avais l’air trop à l’aise dans ta petite vie d’hétéro.
- Pas tant que ça, tu sais. La preuve en était que j’étais toujours célibataire. Je pense que je t’attendais, même si ça fait cruche de dire ça.
- Moi je trouve ça adorable que tu dises ça.
- Bien sûr, il y a eu David, continua Morgane d’une voix grave. Franchement, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui s’il était toujours en vie. C’était… c’était très fort entre nous, tu sais. Mais ça restait, je crois, un amour d’adolescence. Serais-je encore amoureuse de lui, aujourd’hui ? C’est horrible à dire, Andrée, parce que je l’ai vraiment aimé, vraiment, mais je sais qu’il n’aurait pas réussi à m’éloigner de toi, si on s’était rencontrées alors qu’il était en vie. J’y ai beaucoup réfléchi. Je me suis torturé l’esprit avec ça. A chaque fois, la réponse est la même : je l’aurais quitté pour toi.
Andrée en avait les larmes aux yeux. Elle prit la main de Morgane et en baisa la paume.
- Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse de t’avoir rencontrée, Bambi, murmura t-elle. Et à quel point je me traite d’idiote quand je pense que j’ai failli perdre tout ça.
- Oh, une fois que j’aurais eu fini de pleurer toutes les larmes de mon corps, je serais revenue te chercher, tu sais.
- Je le crois. Si ma façade professionnelle ne t’a pas fait peur, je pense que tu étais capable de revenir vers moi malgré ma stupidité.
- Tu cherchais à te protéger. J’aurais dû le comprendre, moi aussi. Je commençais à comprendre comment tu fonctionnais, pourtant. Cependant, je ne savais pas si je te plaisais autant que toi, tu m’attirais.
- Tu plaisantes ? Tu ne m’as pas vu abaisser toutes mes barrières les unes après les autres face à toi ? A chaque fois que je venais à Ty an Heussa, je ne pouvais détacher mon regard de toi. C’est à peine si je ne rougissais pas ni ne bafouillais comme une collégienne face à son premier béguin !
- Je crois que je l’avais remarqué, ça, avoua Morgane en souriant. C’est ce qui m’a donné le courage de continuer à t’apprivoiser et de me dire que j’avais peut-être une chance, après tout.
Andrée eut un sourire faussement désabusé.
- Tu avais plus qu’une chance, Bambi. »
40
Barbara avait-elle laissé des écrits ? Jusqu’à présent, rien ne le laissait supposer, mais cette fille était une maniaque qui notait généralement tout ce qui pour elle avait de l’importance. Certes, elle ne le faisait pas systématiquement sur l’instant, mais elle adorait prendre des notes pour les analyser à froid. Et si jamais elle avait laissé filtrer quelque chose…
La maison de la jeune morte était sous scellés. Il était impossible d’y entrer. Tout essai serait couronné d’insuccès, il était inutile de chercher par là. A qui Barbara avait-elle parlé ? Qui était prêt à entendre ce qu’elle aurait pu raconter ? Cette fille était un vrai mystère. Quand on croyait avoir fait le tour de sa personnalité, on découvrait de nouvelles facettes auxquelles on était loin de s’attendre. Elle semblait être une personne misanthrope , or, en creusant un peu, on se rendait compte qu’elle avait un réseau d’amis et de relations des plus diversifiés qu’elle ne voyait , certes, pas souvent, mais avec qui elle était en contact permanent.
La peur était un sentiment insidieux. Elle vous poussait parfois à agir pour vous protéger, quitte à tuer pour cela. Parfois, elle vous tenaillait au point que vous ne pouviez plus dormir. Une fois que vous avez tué pour vous protéger, restait une autre peur : celle que l’on vous découvre. Comment savoir si quelqu’un pouvait se douter de la vérité ? Comment ?
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Le coucher des petites était un rituel obligatoire mais pas des plus amusants. Entre les demandes de bisous et de câlins de Léa qui se cachait sous la couette dès que l’on s’approchait d’elle pour répondre à ses désirs, Lise après laquelle il fallait courir parce qu’elle ne voulait pas se coucher et qui trouvait mille prétextes pour ne pas se mettre au lit, ce n’était pas une sinécure. En bas, Eric préparait le dîner, qu’ils ne prendraient pas avant vingt et une heures. Babou essayait de canaliser les petites qui avaient décidé d’un nouveau jeu : Lise et sa petite sœur qui s’était relevée, couraient à travers la chambre en faisant craquer le vieux plancher en hurlant à chaque fois qu’elles se croisaient. A elles deux, elles faisaient plus de bruits qu’un troupeau de vaches affolées, songea la jeune mère débordée.
Aucun autre bruit, pensa t-elle. Juste celui que font les filles et le son de la télévision en bas, en sourdine. Comme tous les soirs. Si Barbara avait crié, personne ne l’aurait entendu. A n’importe quelle heure de la journée, d’ailleurs, si portes et fenêtres étaient fermées, aucun son du dehors ne traversait les murs épais de plus d’un mètre.
Ce village était charmant. Il l’avait été avant le meurtre. Avant que Barbara et Nathalie se mettent à percevoir l’autre dimension de la Combe. Avant les photos… avant que Léa ne se mette à raconter à qui voulait l’entendre, dans son langage encore enfantin qu’il y avait des sorcières dans le grenier de la maison de la tour, qu’elle voyait de sa chambre et que Dowie venait jouer avec elle. Dowie était ce qu’on pouvait le plus rapprocher d’un ami imaginaire. Eric avait d’ailleurs décidé de s’arrêter sur cette idée, malgré la photo…
Maintenant, le village faisait peur. Elle ne traversait la cour pour se rendre chez Clémence que si elle était assurée qu’il faisait jour et que personne ne la suivait. A chaque fois qu’Eric se rendait au bourg pour acheter le pain ou des cigarettes, elle s’enfermait à double tour chez elle. Elle ne savait plus si elle devait craindre un ennemi bien vivant, tangible, ou un de ces êtres de l’ombre, un de ces fantômes qui hantaient ce village. Elle, l’incrédule Elisabeth Leroux Pradel ! Barbara lui avait ouvert un monde pour lequel elle n’était pas forcément prête. Non seulement elle avait entendu des choses, mais elle avait vu. Comment nier ? Seuls les Roman semblaient inconscients de la présence de ces forces invisibles , peut-être aussi les Barguès, mais avec eux, comment savoir ? Selon Barbara, ils avaient toujours vécu dans le village, et étaient donc habitués, immunisés contre cela ; en ce qui concernait Clémence, elle n’avait tout simplement pas la sensibilité requise ni l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’en rendre compte. Barbara pensait néanmoins que la décoration d’intérieur de Clémence était un essai inconscient de faire fuir le passé de ces lieux qu’en vingt ans elle n’avait jamais appris à aimer. Et Eric, lui, qui avait sans doute été le premier à voir et qui niait tout aujourd’hui… Elle soupira et appela sa fille ainée.
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Elles avaient perdu du temps au péage de Saint Arnoult et sur le périphérique, une fois arrivées en région parisienne. Morgane avait piloté sa compagne dans les rues de la capitale jusqu’à l’immeuble où jusqu’à une date récente, elle habitait avec son cousin, avenue Henri Martin.
Morgane, devant la porte, hésita entre frapper et entrer directement, puis pencha pour la seconde solution. Quand elles entrèrent, Florent et Charlotte étaient déjà debout, les attendant. Florent embrassa sa cousine en la serrant contre lui. Sa fiancée, bien moins démonstrative, ne s’en montra pas moins chaleureuse avec les deux jeunes femmes.
« Vous avez fait bonne route ? demanda t-elle.
- Jusqu’à Paris tout allait bien, répondit Andrée d’une voix involontairement traînante.
- J’ai préparé l’apéro, annonça Florent.
- La chambre d’amis est prête, dit Charlotte. Quand vous vous serez reposées, Morgane te montrera la maison, Andrée.
Morgane se mordit la lèvre. La chambre d’amis, bien sûr… Elle-même avait sa propre chambre, bien entendu. Elle avait évité de penser à ce qu’elle allait dire à ses amis concernant sa relation avec Andrée. Ici, pas d’assassin en vue ni de supposé fantôme pour avoir le prétexte de partager la chambre avec la brune… Elle ne répondit rien. Le silence qui suivit dura à peine quelques secondes, mais Morgane eut l’impression qu’il dura une heure pour elle et à la mine désappointée d’Andrée, elle comprit que son amie l’avait vécu ainsi aussi.
- C’est parfait, merci, assura Andrée. Je suis désolée de vous déranger ainsi, mais ce petit séjour s’avérait nécessaire.
- Tu parles d’un dérangement, tu nous ramènes Morgane plus tôt que nous le pensions. Florent, si tu nous servais à boire ?
Ils prirent place sur les fauteuils du salon. Andrée laissa son regard courir sur la décoration pour ne pas avoir à regarder sa petite amie. Ici, on était indubitablement loin de Ty an Heussa et de son décor antique. L’appartement était spacieux, meublé sobrement dans des teintes chaudes et des lignes modernes. Sur les murs, s’étalaient, non pas des tableaux de maître, mais des photos de la famille de Kernodet à divers moment de leur vie, des photos plus artistiques des deux héritiers de Kernodet et de leurs amis, ainsi que des petites esquisses à l’encre de Chine.
- Le travail de Florent, déclara Charlotte. Je veux parler des dessins à l’encre. Les photos sont de Sarah, pour la plupart, sauf bien sûr celles de la famille.
- C’est de l’art, apprécia Andrée. J’ignorais que tu dessinais, Florent.
- Depuis que je suis petit, je griffonne, répondit celui-ci en regardant les deux arrivantes d’un air étrange. C’est quelque chose d’inné, je pense. Alors, les filles, quelle urgence vous amène à Paris ?
Sa cousine, sa bavarde cousine parlait trop peu. Elle semblait nerveuse. Elle lui avait affirmé qu’elle se sentait mieux, que la dépression n’était plus qu’un souvenir. D’ailleurs, elle n’avait pas l’air déprimé. Elle avait l’air bien ; juste un peu trop tendue, nerveuse. A quoi était-elle mêlée cette fois ? Il aimait bien Andrée mais le peu qu’il savait d’elle le poussait à penser qu’elle pouvait, à sa manière, être dangereuse ; la louve, tel était le surnom que lui avait donné Amélie LeMat et il lui allait à ravir.
- On m’a officieusement confié une enquête sur un meurtre, répondit le lieutenant de police. Une fille qui habite pas loin de chez mes parents mais qui vient de Paris.
- Andrée veut interroger des gens qui l’ont connue avant son déménagement, expliqua Morgane.
- Un instant, j’ai eu peur que vous ne vous occupiez de l’affaire de la secte, dit Charlotte en se servant d’un toast. On a entendu parler de ça à la télé.
Les deux amies échangèrent un regard.
- Il est possible que j’ai jeté un œil là-dessus aussi, reconnut Andrée en souriant légèrement. Mais c’est une affaire qui ne me regarde pas vraiment : je ne m’occupe de l’autre que pour aider une amie.
Florent fronça les sourcils. Elles étaient toutes les deux tendues, il pouvait le sentir. D’habitude, Morgane était celle qui s’arrangeait pour alléger l’atmosphère quand celle-ci était lourde, mais là, elle semblait au cœur du problème. S’étaient-elles disputées ?
- Je voudrais me rafraîchir, ajouta Andrée. Où est la salle de bains ?
- Oh, je vais te montrer, proposa d’emblée Charlotte. Suis-moi. »
Les deux femmes disparurent dans le couloir, laissant Florent et Morgane seuls. La jeune femme passa une main nerveuse dans ses cheveux blonds dont les reflets roux chatoyaient dans la douce lumière de l’appartement.
« Alors, Morgane, que se passe t-il vraiment ?
- Rien. Enfin, il y a cette enquête… c’est un peu prenant, un peu compliqué.
- Il y a problème entre Andrée et toi ?
Il nota la rougeur sur les joues de sa cousine.
- Non, aucun.
- Mais ?
- C’est compliqué… non, juste pas facile… enfin, si, c’est... Je crois que j’ai fait quelque chose qui l’a vexée ou blessée, peut-être.
- Vous n’avez pas pu en parler ?
- Non, pas encore.
Nerveuse. Définitivement.
- Morgane ? Je sais qu’Andrée compte beaucoup pour toi, bien que je n’ai jamais compris comment c’est arrivé, mais si ta Reine des Neiges est vexée, il suffit d’en parler avec elle, non ? Tu n’aurais jamais été méchante volontairement.
- Non, Flo. Tu ne comprends pas. Andrée est très peu sûre d’elle sur certains plans, et j’ai vraiment fait une boulette. De plus, je ne suis pas certaine que tu comprennes à quel point elle compte pour moi.
- Et c’est sensé vouloir dire quoi ?
Andrée et Charlotte venaient de rentrer dans la pièce. Andrée s’était immobilisée sur le seuil, après avoir entendu la dernière phrase de son amie. Charlotte posa sur la table le plat qu’elle avait pris à la cuisine au passage.
- A table, les amis, lança t-elle.
- On a commandé chez le chinois du coin, précisa Florent.
- C’est parfait, assura Morgane. Maintenant, il faut que je vous annonce quelque chose.
- Morgane !
Sans tenir compte de la protestation de sa compagne, Morgane continua tout en se déplaçant vers la brune.
- J’aurais dû vous le dire dès le départ. Andrée est la raison, la seule raison, qui a fait que j’ai choisi de vivre en Bretagne. Nous sommes ensemble.
- Ensemble ? répéta Florent qui était à deux doigts de s’étrangler.
Morgane prit la main d’Andrée.
- Ensemble.
- Je te l’avais bien dit, Florent, sourit Charlotte. »
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Cela s’était passé en douceur. Les policiers, accompagné d’un représentant de l’ambassade de France s’étaient présentés à l’adresse donnée par Myriam Gilbert à sa famille. John s’était étonné de cette intrusion chez lui. Myriam était dans le salon quand la police fédérale demanda à lui parler.
La question était simple : souhaitait-elle rester chez son logeur ou les accompagner à l’ambassade, avec son fils, pour rentrer en France par la suite ? Elle leur avait demandé le temps de réunir leurs affaires. Un quart d’heure plus tard, sous le regard blessé et plein de reproche d’un John qui la croyait certainement sous l’emprise du Mal, elle quitta à tout jamais la petite maison américaine.
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15 octobre
« Maman,
j’aimerais te parler. »
Clémence regarda Sophie,
sa cadette avec prudence. Depuis le meurtre, elle n’avait pas beaucoup parlé.
Elle s’était renfermée sur elle-même. Le psychologue que leur avait conseillé
la police pour gérer avec les enfants la situation traumatisante avait dit que
pour l’instant c’était normal, que Sophie avait besoin de temps pour admettre
que cela s’était passé. Sophie avait très proche de Barbara, peut-être un peu
trop, si sa mère avait son avis à donner – surtout depuis les révélations sur
la vraie personnalité de leur voisine.
« Oui,
Sophie ?
- C’est pas facile à
dire, tu sais.
- Vas-y. Je t’écoute.
- Tu sais, le soir où
Barbara a… enfin, tu sais.
Sa mère hocha la tête,
l’encourageant à continuer.
- J’étais à l’étage, avec Julie. Enfin, Julie était dans sa chambre, sur l’ordi. Moi, je regardais la télé dans la mezzanine. Et puis, j’ai entendu Lucette crier quelque chose dans la cour, j’ai voulu savoir ce que c’était.
Cela n’étonnait pas Clémence, sa fille de dix ans avait une nature de commère de village – dans un autre genre que la perfide Lucette.
- En fait, quand je suis arrivée à la fenêtre, elle rentrait chez elle, je n’ai pu rien voir de ce qu’elle disait, ni à qui elle parlait. Peut-être à Martin… Je l’ai vu disparaître sous le porche de la cour.
- Il allait vers le champ des moutons…
- Oui. Je suis restée à regarder encore un peu dehors et après, c’est Eric qui est parti par là.
- Eric ?
L’enfant hocha la tête sans rien ajouter, le visage fermé. Derrière ses yeux verts mousse, il y avait ce mystère que Clémence n’avait su résoudre. Elle-même ressentait un certain malaise face à ce que lui avait dit sa fille : pas une fois Eric n’avait mentionné être sorti ce soir-là et pour ce qu’elle en savait, Martin non plus n’avait rien dit de tel.
- Tu es sûre de toi ?
- Oui.
Et après un silence :
- Tu sais que Barbara se méfiait d’Eric ? »
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Cette maison était deuil et silence. Les deux jeunes femmes sentaient encore la présence de la mort ici, même si le corps de Barbara n’y était pas passé après son assassinat. Les parents, prostrés, étaient assis en face d’elle. De larges cernes soulignaient leurs regards. Les traces du chagrin étaient encore visibles malgré les jours passés. Morgane se surprit à penser que dans les livres, les familles des victimes étaient toujours tirées à quatre épingles et assumaient rapidement la perte. Dans la vraie vie, le deuil n’était pas évident à faire, la souffrance stigmatisait les traits… Les parents de Barbara avaient l’air de personnes n’ayant pas dormi depuis longtemps.
« Comme je vous l’ai dit au téléphone, je suis le lieutenant Andrée Chevalier, de la police nationale. J’enquête de manière officieuse sur la mort de votre fille. Je sais déjà ce que vous avez répondu à mes collègues, alors je vais vous poser d’autres questions. J’ai besoin de savoir qui était Barbara. D’une certaine manière, je pense que cela pourra nous aider à trouver celui qui l’a tuée.
- Nous ferons de notre mieux, répondit la mère. Même si cela ne nous rendra pas Barbara, je crois que de savoir sous les verrous celui qui a fait ça nous aidera.
- Vous pouvez nous parler d’elle ? demanda Morgane. De ce qu’elle aimait, de ce qui l’a poussée à aller vivre si loin de Paris, de ses amis…
- Eh bien… Barbara était une fille assez solitaire. Elle n’aimait rien tant que s’enfermer dans son propre monde pour écrire, peindre ou même broder. Elle aimait le silence. Je crois qu’elle arrivait à s’isoler en plein milieu d’une foule ; elle appelait « couper le bruit ». Parfois, on se demandait si elle n’avait pas une forme d’autisme un peu bizarre, je ne sais pas. Attention, je ne veux pas dire par là qu’elle était triste. Bon, elle a eu sa période de dépression. C’est vrai qu’elle a cherché à se suicider deux fois, il y a quelques années. On avait cru qu’elle était devenue folle. Mais après, elle était redevenue elle-même, très gaie, investie dans ce qu’elle faisait. Autant elle pouvait s’enfermer dans sa bulle, autant Barbara était complètement avec nous quand elle le voulait. « J’ai la tête au ciel et les pieds sur la terre, disait-elle. »
- Vous connaissiez tous ses amis ?
- Barbara n’amenait ici que ses amis proches.
- Vous avez connu Myriam Gilbert ?
- Non.
La réponse était sèche. Un regard d’avertissement de la part de Régine Larroque suppliait Andrée de ne pas avancer sur ce terrain.
- Très bien, soupira cette dernière. A part ce côté un peu tête en l’air, quel caractère avait-elle ?
- Je dirais difficile à cerner. Elle n’était pas compliquée à vivre, la plupart du temps. Mais elle pouvait être nerveuse, chercher la petite bête quand elle s’énervait et finir par devenir quelqu’un de très dur. Elle n’a jamais supporté l’autorité… des autres, cela s’entend. A côté de ça, elle était disponible pour aider quand on avait besoin d’elle, elle était généreuse.
- Elle vous parlait de sa vie à la Combe ?
- Oui. On se téléphonait souvent. Et puis, on connaissait tous ses amis de là-bas.
- Vous les appréciiez ?
- La plupart, répondit Madame Larroque avec circonspection.
Andrée leva un sourcil. La femme comprit l’invitation à poursuivre.
- Vous les avez rencontrés ? demanda t-elle.
- Oui.
- Alors j’aimais beaucoup Babou Pradel. Elisabeth, je veux dire. Je ne savais pas –je ne sais toujours pas – quelle opinion avoir de son mari. Il est très gentil. Très émotif aussi. Trop, c’est peut-être ce qui me gêne chez lui. Je sais que Barbara les appréciait, jusqu’à un certain point. Elle commençait à être agacée par certaines choses. Ensuite, dans l’autre maison, nous avons apprécié d’emblée la famille Roman. Ils sont simples, sympathiques, d’une tranche d’âge intermédiaire entre notre fille et nous. Jean-Yves est quelqu’un de discret, qui ne se met à parler que si on aborde le sujet de la chasse ; il est intarissable alors. Je ne comprenais pas au départ pourquoi Barbara me disait qu’elle préférait Babou à Clémence. Elle a fini par me dire que Clémence la stressait : c’est une femme agitée, pas active, non, agitée. Nerveusement instable, selon ma fille. Barbara, qui aimait vivre au jour le jour, ne comprenait pas ce besoin compulsif de Clémence de tout programmer à la minute près et de s’énerver si les événements bousculer son emploi du temps ni sa manie de toujours s’occuper de son ménage tout en faisant parfois remarquer à ses deux voisines plus jeunes qu’elles perdraient moins leur temps à faire le leur plutôt que leurs activités artistiques. De leur côtés, les enfants étaient pour la plupart liées à ma fille. Il n’y avait que Julie, l’adolescente qui ne la voyait que lors des réunions des habitants de la Combe ; une enfant solitaire avec laquelle Barbara avait du mal à communiquer.
- Les Barguès ?
- Rien à en dire. Elle les ignorait. Quand on y allait, on se contentait de les saluer de loin.
- Et Nathalie Rivière ?
- Je ne l’appréciais pas beaucoup. Oh, au début, elle est charmeuse et je l’aimais bien. Et puis, j’ai fini par voir clair en elle : une fille gentille, certes, mais jalouse et égocentrique. Je me demandais quelle influence elle avait sur Barbara. Je n’aimais pas sa personnalité : elle cherchait toujours à être le centre d’attention. Barbara m’a dit une fois que Nathalie lui reprochait indirectement une enfance dorée, à l’abri du besoin, alors qu’elle-même était une fille d’ouvrier qui n’avait pas toujours ce qu’elle désirait et qui avait dû passer après un frère gravement malade.
- Avez-vous l’adresse d’amis de votre fille ? Des gens à qui elle aurait pu confier des choses ?»
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« Barbara a-t-elle pris contact avec l’un ou l’autre des membres de la fondation ? demanda au téléphone Nathalie Rivière.
- Pas à ma connaissance, reconnut Valentine. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Tous ceux qui, à Pandore, ont ce don ont tenté de l’appeler, elle reste silencieuse, sans doute absente. Christophe s’arrache des cheveux qu’il n’a plus.
- Elle est peut-être passée directement.
- Avec une mort violente ? Avec le caractère vindicatif qu’on lui connaît ? A mon avis, Barbara prépare à son assassin une surprise dont il se souviendra ; contrairement à beaucoup de nouveaux, elle connaît le plan astral comme sa poche.
- Bonjour a tête des services secrets si nous sommes sur écoute, rigola Nathalie. Tu te rends compte qu’on est en train de parler de notre amie morte, des visites qu’elle n’a pas encore faites aux vivants et de ce qu’elle est en train de préparer actuellement ?
- Oh, je crois que s’ils sont à l’écoute ils doivent déjà être en train d’appeler l’asile, approuva Valentine.
- Elle disait ça aussi, quand je plaisantais là-dessus.
- Je sais, je l’ai entendue une fois. Tu tiens le coup, toi ?
- Oui. Heureusement, j’ai Arnaud avec moi.
- Chris me demande si tu as revu la nièce de Romain.
- Non, pas encore. Je crois qu’elle serait parfaite pour Pandore, mais sa petite amie ne sera pas facile à convaincre : c’est une femme terriblement terre à terre qui fait froid dans le dos.
- Nous verrons ça. Romain dit que Morgane peut être têtue comme une mule quand elle veut quelque chose et il pense que la fondation peut vraiment l’intéresser. Allez, je dois y aller, Nath. On se rappelle plus tard.
- Tiens-moi au courant si vous avez du nouveau. »
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Martin Barguès avait l’air d’un lion en cage. Il revenait de l’ancien lavoir près de l’étang, là où débutait le sentier de la forêt. La marche, qui n’était pourtant pas longue l’avait essoufflé. Il ne tenait plus les distances. Déjà, il se rendait à l’étable en voiture la plupart du temps, maintenant, alors qu’elle n’était séparée de son habitation que de deux cent mètres. Il était impossible ce qui, de la colère ou de l’inquiétude, marquait le plus son visage rougeaud.
« La ruche est vide, annonça t-il à sa femme en entrant dans le salon.
Celle-ci laissa tomber l’assiette qu’elle tenait et qui se brisa sur le sol.
- Tu es sûr de toi ?
- J’suis pas un aveugle, ni un imbécile. La ruche est vide. Quelqu’un est passé derrière moi et a tout pris.
- Nous sommes perdus, murmura Lucette d’une voix blanche. »
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Morgane et Andrée avaient pu contacter quelques uns des amis de Barbara. Certains d’entre eux avaient pu se libérer à l’heure du déjeuner pour les rencontrer. Ils s’étaient donnés rendez-vous dans une brasserie de Montparnasse.
En observant les gens qui s’étaient installés autour de leur table, Andrée se disait que Barbara avait, en effet, un cercle d’amis des plus déroutants. Cinq des amis de la victime étaient présents.
Une jeune femme blonde, portant lunettes à fin cerclage et tâches de rousseur d’une trentaine d’années et enceinte prit enfin la parole, après que Morgane et Andrée se soient présentées.
« Bonjour. Je suis Carine Barreau. Je connais Barbara depuis quelques années, comme la plupart d’entre nous ici.
- Loïc Dupuis, dit un grand jeune homme brun au visage avenant, ayant tout à fait l’air d’un cadre mordu d’informatique. Et voici ma compagne, Paule Marat, ajouta t-il en désignant une blonde aux yeux bleus cachés derrière des lunettes rondes.
- Je suis Virginie Duval, continua une brune, très jeune par rapport aux autres, qui devait à peine sortir de l’adolescence. J’ai connu Barbara en même temps que les autres.
- Et moi, je suis Florian d’Orgelles. Barbara était ma meilleure amie depuis le lycée, déclara un homme blond de l’âge de la victime.
- Je suis désolée pour ce qui lui est arrivé, commença Morgane. Comme Andrée vous l’a dit, nous cherchons à cerner la personnalité de votre amie afin de savoir qui aurait pu lui vouloir du mal .
- Plus le temps passe, plus j’ai du mal à comprendre quel genre de personnes fréquentait Barbara, avoua Andrée. Aucun de ses amis ne semble avoir de point commun particulier les uns avec les autres.
Virginie se permit un sourire.
- En ce qui nous concerne, c’est un peu normal, on vient tous de lieux et de milieux différents. Vous devriez vous les autres de notre groupe. On s’est rencontrés grâce à Internet, un forum sur une série télé de sciences fiction. Je crois que l’on est le groupe d’amis le plus hétéroclite qu’on puisse imaginer.
- Barbara n’avait pas d’autres critères que la sympathie pour se lier ou pas avec les gens, expliqua Florian. En ce qui nous concerne elle et moi, on a commencer par se détester cordialement pour finir par devenir quasiment des jumeaux fusionnels.
- C’est vrai que votre relation était épatante, se souvint Carine Barreau.
- Barbara aurait-elle fait part à l’un de vous de craintes éventuelles pour sa vie ?
- Nous en avons parlé, quand nous avons appris sa mort, reconnut Carine. Et non : je pense qu’elle ne se sentait pas menacée.
- Aussi bizarre que cela puisse paraître, elle s’était acclimatée à ce trou perdu.
- Cela a l’air de vous étonner, monsieur d’Orgelles.
- Barbara appartenait à Paris. Dans le vrai sens du terme. Elle adorait cette ville.
- Vous savez ce qui l’a poussée à partir ?
- Sa rupture avec Myriam, déclara sans fioriture le jeune homme.
Les autres avaient échangé un regard entendu.
- Vous connaissez Myriam Gilbert, je suppose ?
- Oui. Elle fait partie de ceux d’entre nous qui se sont connus sur Internet, approuva Virginie.
- Barbara vous avait-elle parlé de quelque chose de particulier en lien avec le Net concernant Myriam Gilbert ?
- A une époque, elle a eu peur que Myriam ne se soit faite embrigadée par une secte qui utilisait Internet pour recruter ses victimes. On a juste essayé de lui faire comprendre que Myriam avait juste mis un point final à leur relation et qu’elle était prête à passer à autre chose et à revenir à un mode de vie plus… classique.
- Vous savez ce qui a causé leur rupture ?
- Ce site, notamment, expliqua Carine. Je suis sans doute, avec Florian, celle qui en sait le plus sur leur histoire. J’ai découvert leur liaison un peu par hasard, et Barbara avait tout raconté dès le départ à Florian.
- Myriam n’a jamais assumé leur relation alors que Barbara était tellement heureuse, tellement amoureuse qu’elle était prête à l’annoncer à la terre entière, dit Florian. Tant qu’elles étaient entourées d’étrangers, cela ne posait pas de problème à Myriam. Avec Carine et moi, comme nous étions au courant et que nous l’avions bien accepté, elles ne se cachaient pas non plus. J’aurais eu beau jeu de critiquer quoi que se soit, ajouta t-il avec un sourire ironique.
Même Andrée se permit un sourire : Florian d’Orgelles était la personnalisation du jeune parisien gay.
- Nous n’avons appris qu’elles étaient ensemble que lorsqu’elles ont rompu, affirma Paule Marat. On ne comprenait pas pourquoi elles ne pouvaient plus assister ensemble à nos réunions ou soirées. Barbara, un jour, a lâché le morceau : il était trop pénible pour elle de voir Myriam alors qu’elles avaient mis fin à leur liaison. Barbara était dévastée. On ne savait pas si elle allait s’en sortir. On a craint pour sa vie à ce moment-là.
- Et si elle s’en sortait, n’allait-elle pas devenir complètement folle ? ajouta Florian. J’ai assisté à des accès de désespoir que vous ne pourriez même pas imaginer : je ne sais pas si on peut appeler crises de larmes ce torrent qu’elle déversait à chaque fois en hurlant de souffrance… Je ne sais pas si vous avez déjà vu quelqu’un se tordre de douleur ; ainsi était Barbara lors de ses crises. Sa peine était morale, mais je l’ai vu recroquevillée au sol, criant, gémissant, pleurant, le visage dévasté, essayant de se mutiler pour que la souffrance interne se taise face à la douleur physique… elle nous suppliait de la tuer comme on abat un animal qui souffre. Elle s’énervait quand elle comprenait que personne n’accèderait à cette demande aberrante à nos yeux, légitime aux siens. Je garderais toujours ces images, mais je ne saurais pas vous décrire vraiment ce qu’elle a vécu, ce que nous avons vécu avec elle. Ses parents et moi avons craint pour sa santé mentale. Savaient-ils pour Myriam ? Je l’ignore. Ils ont choisi de l’aider en douceur, petit à petit, à la pousser à refaire quelque chose de sa vie. Elle a fini par s’exiler, elle a petit à petit réapprit à vivre, au contact de la nature, après avoir étudié dans une école d’arts perdue dans le Lot.
- On ne la voyait pas souvent dès lors. On a pu suivre de loin cette évolution : de cette envie d’en finir, elle avait réussi à atteindre un stade où elle acceptait l’existence, continua Carine. Elle avait retrouvé son sens de l’humour tordu qui était sa marque de fabrique.
- Elle n’aimait pas vraiment la vie, avoua Florian. Elle se contentait de la vivre à la façon qui lui convenait le mieux quand il lui manquait l’essentiel.
- Je pense que pour elle personne n’aurait pu remplacer Myriam. »
Un silence suivit cette affirmation de Carine Barreau. Les uns parce qu’ils pensaient à leur amie, et deux autres parce qu’elles transposaient involontairement la situation à leur histoire. Si l’une quittait l’autre, si l’une n’assumait pas, comment survivre ? Morgane prit la main de sa compagne et enroula leurs doigts ensemble.
« Aurait-elle pu se mettre en danger volontairement pour mourir ? demanda Andrée d’une voix un peu étranglée.
- Pas depuis deux ou trois ans. »
49
Paris était loin de leur offrir la douceur du climat du Lot. Le ciel était maussade, l’air frais, pour ne pas dire froid. Comme elles ne rentraient à Massérac que le lendemain matin, elles avaient décidé de faire une promenade après le rendez-vous avec les amis de Barbara. Elles longeaient un quai de Seine, à un endroit que Morgane aimait particulièrement, pas loin du Trocadéro.
« Un jour, quand David est mort, je suis venue ici, et j’ai failli sauter dans le fleuve, avoua t-elle à son amie. Et puis, j’ai pensé à ceux qui m’aimaient, ma famille, mes amis… j’ai tenu bon. J’en suis contente.
- L’amour peut finir par être destructeur, répondit Andrée sur le même ton.
- Mais il peut aussi sauver. Je suis certaine – encore une de ces histoire de ressenti qui m’est arrivée dans le restaurant – que Barbara a préféré sa souffrance d’avoir aimé que de n’avoir jamais connu cet amour-là. Myriam était tout pour elle.
Andrée s’arrêta de marcher. Elle se mit devant Morgane et l’attira contre elle. Plongeant dans le chaud regard vert, elle lui murmura :
- Tu es tout pour moi aussi, Morgane. Je ne sais pas si pour toi il est trop tôt pour parler d’amour, mais Dieu que je t’aime !
Sa voix avait pris cette intonation rauque qui trahissait souvent son émotion. Un large sourire étira les lèvres de Morgane quand elle enroula ses bras autour de la nuque d’Andrée.
- C’est sans doute trop tôt dans les histoires classiques. La nôtre est loin de l’être, je pense. Je t’aime tout autant, Andrée. »
Andrée l’embrassa avec plus de passion qu’elle ne l’avait fait jusque là. L’amour qu’elle avait pour Morgane la submergeait ; elle en était ivre. Peu importait qu’elles ne s’étaient rencontrées que peu de temps auparavant, peu importait tout ce qu’elle avait pu vivre jusque là, Morgane avait pris toute la place. Elle le savait déjà, quand sur un coup de tête, quelques temps plus tôt, elle avait quitté Ty an Heussa, mais cela se confirmait aujourd’hui.
« Mon amour … »
50
Myriam avait été accueillie à l’aéroport par sa famille. Le voyage jusqu’à la maison de banlieue qu’ils habitaient s’était fait presque en silence : les questions d’usages sur son vol. Grégory dormait contre sa mère.
Une fois à la maison, les bagages posés l’entrée, elle avait déposé son fils dans son ancienne chambre. Elle soupira avant de revenir dans le salon. Ses parents l’attendaient.
« Pourquoi ne nous as-tu rien dit sur le but de ton voyage ? Pour l’amour de Dieu, Myriam, nous ne savions même pas que tu avais quitté la France !
- Je ne pensais pas qu’il allait y avoir un problème.
- Tu ne lis pas les journaux ? Tu ne regardes pas la télé ? Combien d’idiotes se sont faites avoir par les rencontres sur Internet ?
- On a dit qu’on ne la brusquerait pas, Louise, reprocha le mari.
- Je sais, j’ai eu tort, admit Myriam.
- Quand la police nous a appelé…
- La police ? Pourquoi ?
- Ton amie Barbara…
- Barbara ? Elle a prévenu la police ?
Soulagement, agacement : elle était reconnaissante à son ex de s’inquiéter pour elle pour une fois qu’il y avait eu une raison, mais quand même, elle se demandait si la brunette la laisserait vivre tranquillement sa vie loin d’elle.
- Non. En fait, euh…C’est nous qui avons appelé la police quand on n’avait plus de nouvelles de toi. Alors, il y a eu cette femme de la police qui nous a rappelé. Elle nous a appris que ton amie Barbara était… qu’on l’avait retrouvée assassinée.
- Non ! Pas elle ! Dis moi que tu racontes n’importe quoi juste parce que… je ne sais pas… maman ?
- Je suis désolée. »
51
Trois heures plus tard, Morgane et Andrée se présentaient au domicile des Gilbert.
« Nous sommes désolées de ne pas avoir attendu demain pour voir votre fille, mais nous quittons Paris prochainement, s’excusa Andrée après s’être présentée.
- Je comprends. Je dois vous prévenir qu’elle n’est pas très bien. J’ai dû lui annoncer ce qui était arrivé à son amie. Elle a très mal réagi.
Tu m’étonnes, songea Andrée.
- Pouvons-nous la voir malgré tout ? demanda Morgane.
- Entrez. Je vais la chercher.
- Si cela ne vous ennuie pas, nous aimerions lui parler seules à seule.
- Comme vous voudrez. Il y a un bureau ici où vous serez tranquilles.
Elle les introduisit dans une petite pièce éclairée par un plafonnier. Le décor était sobre : un bureau surmonté d’un ordinateur et de classeurs, un canapé et une étagère remplie de livres.
- Tu me laisses les rênes, chérie, ok ? pria Morgane.
- Volontiers. J’ai décidé d’avance que je ne la supportais pas.
- Andrée !
Elle haussa les épaules.
- Je n’aime pas les gouines homophobes, tu vois.
Elles se sourirent alors que la porte s’ouvrait sur Myriam Gilbert. Elle la reconnurent par les photos qu’elles avaient eues sous les yeux. Cependant, la jeune femme qui était devant elle avaient les yeux rougis, des traces de larmes traçaient de sillons humides sur ses joues.
- Myriam, je m’appelle Morgane Kérambélec, et voici mon amie Andrée Chevalier. Je suis désolée de ce qui est arrivée à Barbara. Nous cherchons à faire la lumière sur ce qui s’est passé.
La jeune femme hocha la tête. Elle se laissa tomber dans le canapé, invitant d’un geste Morgane et Andrée à s’asseoir. Morgane choisit de prendre place à côté d’elle, tandis qu’Andrée avait déplacé le fauteuil de bureau près d’elles.
- Vous saviez que Barbara avait prévenu la commission de lutte contre les sectes à votre sujet ?
- Oui. J’en étais folle de rage. C’était il y a des années.
- Si on l’avait prise au sérieux, rien ne vous serait arrivé, décréta Andrée. Ni à ces gens.
- Ces gens ?
- Savez-vous seulement à quoi vous venez d’échapper ?
Myriam souffla.
- Non. Je n’ai pas trop compris ce qui s’est passé, sinon qu’on m’a privé de ma liberté et qu’il y a eu… un matraquage d’idées, proche d’une tentative de lavage de cerveau.
- Il avait commencé déjà sur le site, ce lavage de cerveau, dit Morgane avec une douceur qui contrastait avec la brusquerie d’Andrée. Pas loin de l’endroit où vivait Barbara, on a retrouvé des membres du jesuscafe morts ; adultes et enfants. Ils ont été empoisonnés au curare. On ne sait trop si c’est un suicide collectif ou un meurtre organisé.
- Oh mon Dieu…
- Le même jour, Barbara se faisait tuer.
- J’aimerais savoir si la secte, les membres du jesuscafe, connaissaient l’existence de votre ex petite amie.
- Je suppose que vous deviez fatalement apprendre notre lien. Oui, ils savaient qu’elle existait.
- Vous avez fait votre confession ? railla Andrée.
- Andrée ! reprocha Morgane.
- Non, soupira Myriam. Un jour, à l’époque de notre rupture, Barbara a payé un abonnement de quelques temps sur le site, elle a eu accès au chat et elle a balancé des choses à tout le monde.
- Des choses ?
- Elle les a traité d’hypocrites, de manipulateurs… elle prétendait qu’ils ne comprenaient rien au message des évangiles avec leur moralité. Et elle a dit que j’étais son ex. Qu’elle était une femme.
- Je suppose qu’ils n’ont pas aimé ça.
Myriam ferma les yeux.
- C’est vrai. Ils lui ont dit… bon, ils n’ont pas été sympathiques avec elle, je le reconnais.
- C'est-à-dire ? insista Morgane.
- Je pensais qu’ils avaient raison, même si leurs mots étaient… cruels. Ils lui ont dit qu’elle portait le démon en elle, à cause de son homosexualité, qu’elle n’était pas mieux qu’une bête, un animal…
Sa voix avait flanché sur la fin. Andrée sentait la colère monter en elle, et chose curieuse, Morgane ressentait la même chose, mais elle, elle savait que cette colère ne venait pas d’elle. La présence de Barbara était presque tangible pour elle.
- Après, ils m’ont prise à part, dans une salle de chat privée. Ils ont prié pour moi pour me libérer de ce péché et pour que le Seigneur mette sur mes pas un homme pour fonder un foyer.
- Barbara avait besoin que vous reconnaissiez ce que vous avez vécu avec elle, expliqua Morgane. Il fallait que cet amour qu’elle avait connu avec vous soit réel, pas seulement dans ses souvenirs, mais pour cela, elle avait besoin que d’autres sachent que vous l’aviez aimée. Parce qu’elle avait fini par douter de votre amour pour elle.
Andrée et Myriam la dévisagèrent curieusement.
- Je le crois. C’est ce que je ressens, expliqua t-elle. Elle aurait tout fait pour vous arracher à eux.
- Je le sais. Je ne pouvais pas. Je crois en Dieu. Dieu réprouvait notre relation. Il a donné les signes. J’ai eu peur pour mon fils.
- De la merde ! lâcha Andrée qui pouvait devenir vulgaire quand elle était excédée. Excusez-moi, je ne veux pas rentrer dans votre histoire qui ne me regarde en rien mais il y a des choses qui me mettent hors de moi. Vous continuez à croire à ce que ces gens vous ont dit après ce que vous avez vécu, après ce que nous venons de vous apprendre ?
- Je voulais un autre enfant. Je voulais une vie normale, une vie où personne ne me regarderait de travers parce que la personne qui la partageait était une femme. Peut-être que je ne l’aimais pas assez, tout simplement. Elle me faisait peur, avec ses sentiments trop forts. Elle nous voyait ensemble dans l’avenir, elle envisageait un avenir que je craignais d’envisager…
Morgane capta le regard de son amie et lui intima de garder le commentaire qui lui venait.
- Je… d’une certaine manière, je suppose que Barbara a fini par le comprendre, dit-elle. Je ne pense pas la trahir en vous disant qu’elle vous a sans doute gardé ses sentiments jusqu’à la fin.
- Je ne sais pas si cela m’aide.
- Pour en revenir à l’enquête, savez vous si le choix de Cours comme lieu de suicide collectif était lié à votre ex copine ?
- Non, je ne sais pas, lâcha Myriam d’un ton rude en fixant Andrée dans ses prunelles de glace. Pour eux, elle ne comptait pas. Je ne crois pas. Ils ont dû l’oublier avec toutes ces années.
- Très bien. Merci de nous avoir accordé ces quelques minutes.
- Je vous présente encore une fois nos condoléances, dit Morgane en serrant la main de Myriam. »
Quand elles furent dehors, prête à entrer dans la voiture, elle entendit Andrée marmonner quelque chose qui se rapprochait de : « Condoléances mon œil. Elle ne méritait pas un tel amour.
- Tu sais, Andrée, dit Morgane une fois qu’elles furent dans la voiture. Moi-même j’ai failli cacher notre relation à Flo et Charlotte. Je peux comprendre que cette fille ait eu peur de la réaction des autres.
- Tu as fini par leur dire.
- C’est parce que j’ai senti que cela te blesserait et créerait une faille à notre histoire, alors qu’elle n’en est qu’à son début. Pour rien au monde je ne voudrais te perdre. Mais je veux dire que pour toi, être lesbienne, c’est peut-être évident. Pour moi, c’est tout nouveau – je ne sais même pas si j’ai déjà compris tout ce que cela implique. Je pense qu’elle a réagi comme ça, avec peut-être moins de maturité. Ou elle l’a dit elle-même, son amour pour Barbara était moins fort que celui que j’éprouve pour toi.
- Tout ce que cela implique ?
- Ben je n’ai pas encore eu le temps de potasser Le Guide de la Parfaite Goudou.
Andrée partit d’un grand éclat de rire.
- Le Guide de la Parfaite Goudou ?
- Hum, hum. Il doit bien exister un truc comme ça, non ?
- Morgane, qu’est ce que c’est que ce délire ?
- Ecoute, j’ai bien réfléchi à tout ça. Je suis totalement novice, dans ce truc. Pour l’instant, je marche à l’instinct.
- Et ça me va très bien.
- Andrée, je n’ai pas envie d’un désastre comme celui de Barbara et Myriam. Je ne veux pas faire les mêmes erreurs qu’a faite Myriam. Parce que la souffrance de Barbara, au-delà de ce que nous ont raconté ses amis, je la perçois. Elle était là, tout à l’heure.
- Je me suis doutée que ce petit discours ne venait pas de toi. Mais je ne vois pas le rapport : tu es loin de ressembler à Myriam.
- Barbara assumait son amour et sa relation. Pas Myriam. Pour l’instant tout va bien, pour moi : ta famille accepte notre relation, Florent n’a pas trop mal réagit, mais tu as entendu sa réflexion : les parents ne vont pas du tout aimer ça. Je t’aime, je ne veux pas te perdre, mais je n’ai pas envie non plus de souffrir du rejet de ma famille. Je veux tout, Andrée : toi et eux. Et puis, j’ai un peu peur de la comparaison.
- La comparaison ?
- Tu as eu combien de copines ? En ce qui me concerne, la seule personne avec qui j’ai couché à part toi était David.
Andrée sourit.
- Une. Les autres n’ont jamais compté.
- Combien ?
- J’en sais rien, moi. Morgane, je n’ai pas eu une vie très sage, tu sais. Je ne sais vraiment pas combien. Il m’arrivait de sortir le soir dans les boites gay et je repartais avec une fille. Jamais la même. Ma devise était : ne pas s’impliquer pour ne pas souffrir. Et puis tu es arrivée dans ma vie et tout a changé. C’était toi que je voulais, personne d’autre. C’est toujours toi que je veux. Rien ne changera ça. Je vais te dire une chose, Bambi, même sans ton guide tu t’en sors très bien et je ne te veux pas autrement.
- Je t’aime, souffla Morgane en embrassant l’épaule de sa compagne. »
52
16 octobre
Dans l’avion qui l’emmenait loin de Chicago, Jim Watson, le pasteur Jim comme l’appelait ses fidèles, avait les mains jointes sous son menton, un air soucieux sur son visage. Il avait compris que son site était sous surveillance, ainsi que les membres les plus influents de l’église œcuménique qu’il avait fondée. Le pasteur était profondément ennuyé. Il n’aimait pas être ennuyé. Il était trop tard maintenant pour arrêter la machine ; le groupe de Chicago était définitivement hors jeu, cependant.
Il fallait qu’il soit loin quand les fédéraux chercheraient à le contacter. Il savait qu’il avait de la marge : pour l’instant, ils se contentaient de maintenir l’église sous surveillance. Pour le moment, il n’y avait aucun moyen pour qu’ils découvrent les lieux des rassemblements des Agneaux.
06 mars 2009
Cercle de Pandore vol.2, chapitres 25 à 37
25
Andrée avait
téléphoné les nouvelles de son interrogatoire à Didier Pasquier qui fut ravi de
d’évolution de l’enquête en lui assurant qu’il ne regrettait pas de lui avoir
confié cette affaire, même de manière officieuse. Elle rejoignit sa mère, ses
sœurs et Morgane à la cuisine. Elles préparaient ensemble le repas du soir.
C’était une sorte de tradition, quand tout le monde était réuni : rester
entre elles dans la cuisine pendant que les hommes s’occupaient des enfants
leur permettait de partager un moment privilégié de complicité et de bavardage.
Les autres invités étaient éparpillés dans la maison. Andrée resta un moment à
la porte, à regarder Morgane qui riait avec les autres femmes. Elle n’en
revenait toujours pas de sa chance.
« Tu vas
entrer ou tu préfères rester là-bas les yeux dans le vague, à sourire comme une
débile ? demanda Laetitia.
- En tout
cas, on sait enfin la tête qu’elle a quand elle est amoureuse, renchérit
Rachel.
Andrée ne
répondit rien mais avança d’un pas souple dans la pièce comme si aucun de ces
mots ne la concernait. Morgane avait rosi. Andrée la soupçonnait de ne pas être
encore très à l’aise avec ses sentiments et l’évolution toute récente de leur
relation.
- Qui ne dit
mot consent, ajouta Martine.
- Laissez
votre sœur tranquille, conseilla Marianne qui avait peur qu’elles ne soient
allées trop loin cette fois.
- Elle ne
s’est pas gênée avec Daniel et moi, quand je suis venue ici la première fois,
rétorqua Martine.
- J’avais
quatorze ans et j’étais à moitié stupide. A trente quatre ans et après trois
enfants, je suppose qu’une femme devrait être plus mature, Martine.
Le ton
glacial d’Andrée alarma sa famille. Seule Morgane vit la lueur d’amusement dans
ses yeux.
- Sinon,
continua Andrée. Qu’est ce qui vous faisait rire autant ?
- Maman nous
rappelait la fois où nous avions tendu une embuscade au Père Noël, répondit
Laetitia.
- Je rappelle
que c’était une idée de Daniel : il n’avait pas eu le robot téléguidé
qu’il avait commandé l’année précédente et il voulait régler ses comptes,
ricana Andrée.
- C’est vrai,
approuva Rachel. Cependant c’est toi qui avais eu l’idée, si je me souviens
bien, de lui piquer sa hotte, une fois que nous l’aurions assommé. Dire que tu
n’avais que trois ans et déjà tu avais un esprit tordu !
Andrée lui
tira la langue.
- Votre pauvre
père a eu mal au dos pendant quinze jours, après votre attaque ! Imagine,
Morgane, quatre enfants Chevalier lui tombant dessus alors qu’il disposait les
cadeaux au pied du sapin ! »
Marianne
raconta encore d’autres anecdotes sur l’enfance de sa terrible progéniture qui
firent rire Morgane et Martine aux larmes et qui mirent plus d’une fois mal à
l’aise les trois sœurs. Le repas fut
servi à dix neuf heures trente, afin que les enfants ne veillent pas trop tard.
La soirée s’écoula tranquillement, tout le monde étant fatigué de la journée.
Tout le monde alla se coucher tôt.
Une fois que
la porte de leur chambre se referma sur elles, Morgane chercha le regard
d’Andrée, puis se rapprocha d’elle. Andrée leva la main vers le visage de la
jeune bretonne et l’attira vers elle.
« Enfin !
murmura Morgane en se laissant aller dans les bras d’Andrée.
- Tu es
certaine que c’est ce que tu veux ? »
Pour toute
réponse, Andrée reçut un baiser. Elle porta Morgane vers le lit.
26
Quelques
heures plus tard, elles étaient allongées, silencieuses sur le lit. Morgane
avait sa tête posée sur la poitrine d’Andrée, qui jouait dans ses cheveux.
« Tout
va bien ? demanda Andrée à voix basse.
- Plus que
bien, répondit Morgane sur le même ton. Oh, Andrée ! Je crois que j’ai
découvert ce soir le sens du mot poésie.
Andrée déposa
un baiser sur les cheveux blonds de sa compagne. Elle ne savait pas comment
exprimer à Morgane ce qu’elle ressentait. Elle n’avait jamais été douée avec
les mots, contrairement à son amie. Depuis qu’elles s’étaient rencontrées, elle
était déstabilisée par cette femme.
-
Andrée ? fit la petite voix anxieuse de Morgane alors qu’elle plongeait
son regard dans celui de la brune.
- Je
réfléchissais à quelque chose… tu m’as bien dit que tu savais ce qui risquait d’arriver
entre nous, n’est ce pas ?
- Oui, sourit
Morgane.
- Alors
pourquoi la petite scène de l’autre jour, dans les vignes ?
- Une fille a
bien le droit de se venger un petit peu, non ?
- Te venger,
mais de quoi ?
- D’une scène
cruelle que tu m’as jouée en m’affirmant que je n’avais été qu’un pion pour
t’aider dans ton enquête, rappela Morgane. Ça m’a fait mal et je n’ai compris
que cet après-midi que tu en avais souffert aussi. Je ne l’ai compris que
lorsque tu m’as expliqué les raisons de ton acte. Tu me pardonnes ?
- Si toi tu
as réussi à me pardonner ma stupidité, alors, oui.
Morgane
l’embrassa sur la joue. Puis, elle reprit sa place au creux des bras d’Andrée.
- Je change
totalement de sujet, mais tu ne m’as pas dit ce que voulait Pasquier.
Andrée lui
raconta alors sa conversation avec le collègue de Rachel plus tôt dans la
journée.
- Ton intuition
était donc vraiment la bonne.
- Oui, et ça
me rassure : je me suis vraiment plantée du début à la fin, la dernière
fois, avec cette histoire de Ty an Heussa, décréta Andrée.
- Pas tant
que ça, affirma Morgane. Tu as su que Corinne était morte assassinée parce
qu’elle était la complice du vrai meurtrier alors que tout le monde a cru à la
mise en scène du suicide ; tu as deviné que le coupable en avait après moi
et tu as accouru pour me sauver ; de plus tu as compris que tu n’avais pas
affaire à moi, mais à Aëlys et tu as su comment lui parler pour qu’elle me
libère.
- Il
n’empêche qu’en temps normal, Dormois ne m’aurait pas abusée aussi facilement.
J’avoue que je ne me suis pas autant investie que j’aurais dû.
- Tu veux
rire ? Sans vouloir te vexer, il a failli y avoir une pétition à Garn-Glaz
pour t’interdire l’accès au village, railla Morgane.
- Je ne
plaisante pas : j’ai mené cette enquête comme une débutante parce que je
me posais plus de question sur toi que sur le meurtrier.
- Quel genre
de question ? demanda Morgane avec un sourire de séduction.
- Du
genre : est-elle amoureuse de son cousin ?
- Tu te
moques de moi ! Florent est mon cousin justement !
- Je te le
jure, j’y ai pensé : Florent et toi, vous agissiez comme un petit couple
d’amoureux transis. Je me demande comment Charlotte supporte ça.
- Nous sommes
très proches l’un de l’autre. Tu étais jalouse de ça ? s’étonna Morgane.
- Oui, avoua
carrément Andrée. Ensuite, je me demandais pourquoi tu voulais absolument être
mon amie. Je cherchais le piège.
- Tu as
aujourd’hui la réponse, répliqua Morgane en l’embrassant. Quelles autres
questions ?
- J’en avais
plein. Cependant, elles n’avaient toutes que très peu de liens avec l’enquête.
Ce n’est que lorsque je t’ai perçue en danger que j’ai changé mon mode de
fonctionnement.
- Et le
Chevalier vola au secours de la princesse en détresse, dit Morgane avec
tendresse. Merci.
- De rien, je
l’ai fait pour moi aussi ! dit Andrée en lui faisant un clin d’œil.
- Andrée, que
penses-tu de la phrase qu’a citée madame Pradel, en parlant de Nathalie :
« il y a du sang sur les murs » ?
- J’avoue que
ça m’a fait bizarre : c’est la même que tu as toi-même prononcé en arrivant
à la Combe. Mais
27
12 octobre
La sonnerie
stridente du réveil matin tira les deux femmes d’un sommeil profond. Malgré la
courte nuit qu’elle venait de passer, ce fut avec un sourire heureux qu’Andrée
éteignit l’appareil avant de se retourner vers sa compagne. Morgane avait
ouvert les yeux, elle aussi et la contemplait avec un sourire parfaitement
idiot sur le visage, sourire qui trouvait son reflet sur le visage de son amie.
« Bonjour,
toi.
Andrée
répondit à la salutation de la petite femme blonde par un baiser.
- Tu crois
que si on restait là toute la journée, ils remarqueraient quelque chose ?
demanda t-elle en se couchant sur Morgane.
- Dans la
mesure où tu es la marraine, je crois que oui, répondit Morgane en l’attirant
vers elle pour un autre baiser.
- Alors, ça
veut dire qu’il va falloir se lever, prendre une douche, s’habiller et sortir
de cette chambre, hein ?
- Je crois
que oui. Si on commençait par la douche ? »
Une heure
plus tard, elles étaient prêtes. Andrée avait revêtu une magnifique robe rouge
au décolleté plongeant et avait laissé Morgane relever sa chevelure
d’ébène ; Morgane avait opté pour une robe de moire anthracite. Elle avait
attaché ses cheveux dans une pagaille organisée.
« Tu es
superbe, la complimenta Andrée.
- C’est toi
qui l’es. Je n’arrive pas à croire la vision que j’ai devant moi.
-
Flatteuse ! Allez, faut descendre grignoter quelque chose, nous ne sommes
pas en avance. »
Après le
petit-déjeuner, tout le monde prit le chemin de l’église. Gabrielle, Fanny et
Eric insistèrent pour monter en voiture avec leur tante ce qui créa une petite
bagarre avec les autres enfants qui voulurent suivre l’exemple de leurs aînés.
La question fut vite réglée par l’autorité de Frédéric : les uns iraient
avec elle, les autres feraient le retour.
La nombreuse
famille d’Andrée rejoignit enfin celle de Martine sur le parvis de l’église, se
mêlant à la foule des fidèles de la messe dominicale. Serge prit des clichés de
tout le monde à l’entrée de l’église ; vu qu’Andrée et Morgane,
rayonnantes, se tenaient la main, Lucille ne put s’empêcher de faire un
commentaire qui trouva quelques échos auprès de quelques autres personnes. Les
intéressées firent comme si elles n’avaient rien entendu.
Le baptême
eut lieu pendant la messe. Morgane pouvait lire la fierté des grands-parents
Chevalier sur leurs visages. Serge immortalisa l’instant où Angélique devint un
membre à part entière de la famille chrétienne. Morgane, elle, admirait sa
compagne, de son banc. Andrée était tout simplement royale. Morgane n’en revenait pas que cette femme si
belle l’ait choisie, elle.
Au déjeuner,
tout le monde était réuni sous la tente préparée la veille. L’ambiance était
joyeuse ; les enfants avaient retrouvé leurs camarades de jeux, neveux et
nièces de Martine et animaient leur table, tandis que les adultes plaisantaient
entre eux ou dansaient en attendant le dessert. Alors que Jacques apprenait à
Morgane les pas d’une danse endiablée, Andrée observait la scène en souriant
des efforts de sa compagne.
« Bonjour,
Andrée.
Elle leva la
tête et avisa un homme de son âge. Laurent Talmand, le cousin de Martine, lui
souriait à pleines dents. Ils avaient été au lycée ensemble et une bonne amitié
les liait depuis longtemps.
- Oh !
Laurent, comment vas-tu ?
- Comme
d’habitude. Ça fait plaisir de te revoir. Tu es splendide.
- Merci. Tu
es bien
aussi, ajouta t-elle en lui souriant.
Il s’assit
près d’elle.
- Tu
retournes bientôt en Bretagne ?
- Je n’ai pas
encore décidé. Et toi, que deviens-tu ?
- Je suis
toujours dans le négoce des vins. Bien moins passionnant que ton métier, je
présume.
- Mais ça
paie sans doute bien mieux, rit Andrée.
- Tu
accepterais de venir dîner avec moi, un de ces soirs ?
Alerte
rouge ! Ce qu’Andrée savait de Laurent, c’était qu’il avait vécu quelques
années avec une femme qu’il avait fini par quitter. Depuis, elle n’avait plus
eu tellement de nouvelles.
- Pourquoi
pas, si nous avons le temps : je ne suis pas totalement en vacances, tu
sais, je travaille sur une affaire.
Sur la piste
de danse, Morgane eut un vertige et se retint avec force au bras de Serge. Elle
ressentit une nouvelle fois ces impressions qui commençaient à se faire
familières.
- Morgane ?
Tu vas bien ?
Andrée, qui
n’avait quitté son amie du regard, accourut.
-
Morgane ?
- J’ai besoin
de m’asseoir, dit-elle d’une voix blanche.
Serge et
Andrée la menèrent à sa chaise. Personne ne sembla prêter attention à
l’incident.
- Je vais
chercher un truc pour te remonter, proposa Serge. Ma trousse est dans la
voiture.
- Merci,
Serge. Morgane, que se passe t-il ?
- Un vertige…
ça va mieux, affirma la blonde en lui offrant un pauvre sourire.
- Tu as
encore eu… un de ces trucs ?
- Oui,
répondit Morgane en fermant les yeux. Elle assiste en ce moment même à une
assemblée religieuse. Elle se sent bien et paradoxalement elle est morte de
peur.
Serge revint
et donna à Morgane une pilule.
- C’est
contre les vertiges. Tout à l’heure je prendrai ta tension artérielle. Ça te
prend souvent ?
- Merci. Ce
n’est vraiment rien. Je n’ai pas l’habitude de danser, je crois, expliqua
Morgane en avisant la présence de Laurent.
- Repose-toi
un peu, conseilla le médecin.
- Je veille
sur elle. Merci, Serge.
- Je suis désolée,
dit Morgane. On reprendra cette leçon un peu plus tard.
- Je l’espère
bien. A tout à l’heure.
Morgane fit
un sourire rassurant à son amie.
- Je vais
mieux. C’est totalement passé.
- Tant mieux,
soupira Andrée. On en reparlera. Je te présente le cousin de Martine, Laurent.
Voici mon amie, Morgane.
- Enchanté,
Morgane. J’espère que ce n’était que passager.
- Moi aussi,
merci.
Un petit
silence s’installa. Visiblement, Laurent cherchait le moyen d’éloigner Morgane,
or son récent malaise l’empêchait d’agir ouvertement. De son côté, Andrée se
demandait comment se débarrasser de lui d’une façon diplomatique. Morgane,
elle, était encore sous l’impression de son incursion involontaire dans
l’esprit d’Emmanuelle.
- Laurent,
excuse-nous, je pense qu’il serait mieux que Morgane aille s’allonger quelques
instants, je vais l’accompagner au château.
- Andrée, je
peux rester, je t’assure. Tu ne vas pas remplacer mon cousin tout de
même ?
- Non, sourit
la brune. Moi je te fais confiance, Bambi.
Elle ponctua
son affirmation d’un baiser tendre et rapide. Elle se retourna vers Laurent et
lut la surprise et un dégoût à peine dissimulé sur son visage.
- Un
problème ? demanda t-elle en levant un sourcil.
- Peut-être
bien. Je pensais que tu valais mieux que ça, Andrée. Quel gâchis ! Comme
quoi, il ne faut jamais idéaliser les gens, hein ?
Il se leva,
sans plus un regard pour elles et il s’éloigna.
- Qu’est ce
qu’il a ?
- Voilà le
genre de réaction auquel il faudra t’habituer, de temps en temps. Désolée, mon
cœur.
- Ce n’est pas
ta faute si c’est un abruti.
- Si tu me
racontais, maintenant que nous sommes un peu seules ?
- Ce truc
évolue, Andrée. Un instant, je dansais avec Serge, et la seconde d’après, je me
suis retrouvée dans une sorte d’église, avec un type qui prêchait… Un pasteur,
pas un prêtre. C’était pas si mal, le temps que ça a duré, mais il y avait le
sentiment de peur mêlé à celui de l’euphorie. Après, presque aussitôt, en fait,
j’ai vu Serge qui s’inquiétait.
- C’est de
plus en plus bizarre, ton histoire.
- Oui. Je
crois qu’il faudra que j’essaie de travailler là-dessus et que j’appelle mon
oncle. Il sentait que cela arriverait. »
28
Chicago,
Illinois, USA
Le pasteur
était un homme jeune encore, au visage avenant. Il parlait d’une voix forte,
exhortant les fidèles à la foi et la confiance et à l’amour infini du Christ.
« Confiez-vous
en Lui. Lui seul peut vous sauver des turpitudes de la société où nous devons
vivre. Lui seul ! Alléluia !
-
Alléluia ! répondit la foule en un écho enthousiaste.
- Comme le
Christ s’est immolé pour nos péchés, nous sommes, nous aussi les Agneaux promis
au sacrifice, librement offerts pour la plus grande gloire de Dieu ! Il
faut rejeter loin de nous toutes les légions infernales, qui nous apportent
peur, confusion et désirs contraires à la volonté divine ! Alléluia !
Emmanuelle
fut sans doute la seule à ne pas répondre. Personne n’avait parlé ouvertement
de la nature du sacrifice. Etait-ce purement théorique ou alors le pasteur Jim
attendait vraiment quelque chose de précis ? Il n’en avait pas encore
parlé, depuis quatre jours qu’il était arrivé en ville. Elle sentait que ça
allait plus loin, beaucoup plus loin que ce qu’elle avait cru. Malgré la foi,
la peur était enracinée… Ne pas laisser ses peurs la guider : ce qu’elle
avait appris en fréquentant année après année le site. Tous lui avaient appris
à laisser Dieu gérer ses peurs à sa place. Elle y était plus ou moins parvenue,
mais depuis que le pasteur était arrivé, cette peur qu’elle avait tant combattu
s’insinuait en elle et la possédait toute entière. Oh, elle était douée pour la
cacher ! Personne ici ne se doutait de son état d’esprit.
Devait-elle
rejeter au loin son orgueil et appeler sa famille à l’aide ? Parfois, elle
était tentée de le faire, mais un autre obstacle s’élevait : le seul
téléphone de la maison était dans le bureau de John et cette pièce était fermée
à clé.
« Emmanuelle,
ça va ? demanda John à côté d’elle.
- Je ne me
sens pas bien, j’ai besoin de prendre l’air.
- Je
t’accompagne.
- Tu peux
rester. »
D’autorité,
il la guida dehors par le bras. Personne n’avait eu l’air de remarquer leur
sortie discrète. Emmanuelle s’appuya sur la rambarde de l’escalier. C’était
comme si elle manquait d’air.
« John,
il faut que tu me dises : qu’est ce qui se passe ici ?
- Je ne vois pas…
- Oh si, tu
vois : où est mon passeport ? Pourquoi je ne peux jamais être seule,
avoir accès à un téléphone pour donner des nouvelles à ma famille ou parler à
d’autres gens qu’à tes amis ?
- Nos
amis, Emma.
-
Réponds-moi, John.
- Ecoute, tu
te fais des idées, il ne se passe rien de spécial, si ce n’est la Volonté
C’était la
pure vérité. Une année plus tôt, suite à une discussion sur le chat, ils
avaient pris la décision de s’éloigner du monde : moins de contacts avec
la famille et les amis qui n’étaient pas sauvés, sortir juste pour le travail
ou l’école, et le serment de se retrouver le plus souvent possible dans la
salle de discussion virtuelle où ils pouvaient prier ensemble, parler de leur
foi et de leurs aspirations. Elle avait eu de temps en temps quelques
soubresauts de révolte, sans jamais en parler et à ces moments-là, elle
retournait vers ceux de son ancienne vie, puis, les membres du site la
rattrapaient et elle revenait vers eux, sa seule vraie famille, ses seuls vrais
amis… vers Jésus, le Chemin, la
Vérité la
Vie.
- Nous irons
voir le pasteur après le service, proposa John. Nous prierons ensemble pour
toi. »
29
13 octobre
Il était onze
heures. La plupart des invités étaient repartis. La soirée du baptême s’était
terminée tard et Morgane et Andrée n’avaient pas eu le temps de se reparler de
l’affaire. Maintenant, elles allaient pouvoir s’y consacrer totalement.
Ce matin, les
derniers invités à être restés à Massérac étaient Andrée, Morgane et la
grand-mère Oriane. Les sœurs et le frère d’Andrée avec leurs petites familles
étaient rentrés chez eux, eux aussi. Morgane avait décidé d’appeler Romain
Kérambélec. Il décrocha au bout de trois sonneries.
« Bonjour
oncle Romain.
-
Morgane ! Comment vas-tu ?
- Très bien,
merci. Claire m’a dit que tu me cherchais.
- Oui. Maman
m’a dit que tu étais passée la voir avec ton cousin et tes amis avant de
rentrer à Paris. Elle était toute heureuse.
- Je sais, je
l’ai négligée. Mais maintenant que je vais habiter tout près, je la verrai plus
souvent.
- Morgane, il
y a du nouveau dans ta vie ? demanda le prêtre après un moment de silence.
Si tu savais, pensa la
jeune femme.
- Euh…
peut-être. Tu te rappelles, le jour où nous avons ramené les restes d’Aëlys
dans la crypte ? Tu m’as dit que je pouvais te parler, s’il m’arrivait des
choses inhabituelles.
- C’est
arrivé ? »
Morgane lui
expliqua ce qu’elle vivait ces derniers temps : ces impressions étranges,
ces sortes de visions qu’elle avait et tout le reste. La seule chose qu’elle ne
lui dévoila pas était sa toute récente relation avec Andrée. Son oncle écouta
en silence sans l’interrompre.
« Voilà,
finit-elle. Tu sais tout ou presque.
- Je suppose
que ce que tu ne m’as pas dit, c’est que ces impressions, comme tu les
appelles, sont en relation avec ce qui s’est passé à Cours ?
- Comment le
sais-tu ?
- J’avais un
vague sentiment que ta grande brune n’allait pas rester les bras croisés avec
une affaire aussi intéressante. Laquelle a-t-elle choisi ? Le meurtre de
la jeune femme ou la secte ?
- Euh, les
deux, répondit Morgane en se demandant ce que son oncle entendait par le
possessif employé pour désigner Andrée.
- Je ne peux
pas t’aider, vu que je suis aussi loin, Morgane. Dès que tu rentreras, je serai
là et nous pourrons parler. En attendant, je te donne le numéro d’une amie qui
habite pas loin de là où tu es. Elle a aussi des dons qui sortent de
l’ordinaire et pourra te guider dans tes premiers pas avec le monde du
paranormal.
- Je croyais
que l’Eglise réfutait tout ça ?
- Disons
qu’elle évite d’en faire étalage. De plus, elle n’est pas vraiment au courant
non plus de certaines de mes activités, déclara Romain en riant. Rien
d’illégal, ne t’inquiète pas, mais rien qui plairait au Vatican toutefois.
- Romain, je
te fais confiance !
- La jeune
femme s’appelle Nathalie Rivière. Elle est ostéopathe. Voilà son numéro. »
Morgane le
nota, certaine qu’il ne s’agissait ni plus ni moins de la jeune femme qui
connaissait Barbara. Cependant, son oncle avait stipulé que c’était l’une de
ses amies. Un prêtre et une soi-disant sorcière pouvaient-ils êtres amis ?
30
Morgane alla
trouver Andrée qui visitait les vignes avec Frédéric. Les vendanges étaient
pratiquement terminées. Morgane n’en revenait pas de la douceur de ce soleil
d’automne, tandis qu’en Bretagne, il faisait froid et pluvieux. Elle n’avait
pas encore eu le temps non plus, pensa t-elle, de réfléchir à l’évolution
soudaine de sa relation avec Andrée. Elle réalisa, en regardant de loin son
amie marcher lentement dans les allées bordées des vignes en compagnie de son
père qu’il n’y avait même pas un mois qu’elles se connaissaient. Elle refit un
rapide retour en arrière : elle avait rencontré Andrée le vingt septembre
et leur première entrevue avait été plutôt glaciale. Seulement trois semaines
après, voilà qu’elles étaient amantes ! C’était bien plus que ça, songea
t-elle. Elle n’avait pas dit ses sentiments à la belle brune, du moins pas
verbalement, mais elle se savait éperdument amoureuse d’Andrée, depuis le
premier jour ou presque. Au départ, c’était confus : elle n’arrivait à
s’expliquer cette attirance inexorable vers cette femme policier totalement
inconnue, antipathique au premier abord et plus glaciale que le vent du Nord.
Elle ignorait comment elle avait vu, sous cette carapace, la vraie personnalité
d’Andrée qui gagnait à être connue. Alors qu’elle conquérait difficilement
l’amitié d’Andrée, elle sentait naître en elle ce sentiment troublant et elle
ne savait pas comment le gérer. Elle avait donc choisi de laisser faire le
temps, de venir s’installer en Bretagne et d’apprendre à connaître Andrée.
Avant de quitter Paris définitivement, elle était sortie plus d’une fois en
boîte : elle avait besoin de se prouver à elle-même qu’elle disait adieu à
ses précédents rêves : un mari et des enfants. Les quelques hommes qui
l’avaient draguée l’avaient convaincue : elle ne pensait qu’à Andrée et
rien que l’idée que l’un de ces hommes la touche la révulsait. Elle avait dû
admettre qu’elle était bel et bien amoureuse de la jeune femme. Elle avait
conscience qu’elle avançait sans savoir où elle allait : Andrée
serait-elle prête à aller au-delà de l’amitié ? Quand elle avait entendu l’allégation de la
nièce d’Andrée, son cœur avait bondi. Il ne lui restait plus qu’à faire comprendre
à cette dernière ce qu’elle attendait.
« Tu
rêves ? fit une voix basse près d’elle.
Elle
sursauta. Puis elle sourit.
-
Andrée ! Je ne t’avais pas vue revenir.
- En effet,
tu étais plongée dans tes pensées, avec un très joli sourire, répondit Andrée
en replaçant une mèche de cheveux derrière l’oreille de Morgane. Tu as eu ton
oncle ?
- Oui.
Figure-toi qu’il n’était pas du tout surpris de ce qui m’arrive. Et
accroche-toi : il m’a donné le numéro de téléphone de l’une de ses amies
qui habite la région et qui sensée m’aider à utiliser ou comprendre ce qui
m’arrive. Devine qui c’est !
- Je suis
sensée la connaître ?
- Nathalie
Rivière. Etonnant, non ? C’est bien le nom qui était sur le papier où Eric
Pradel a noté le numéro de l’amie de Barbara, n'est ce pas ?
- En effet.
On dirait que nous avons une raison de l’appeler, Bambi. »
31
Nathalie se
tenait devant le café du Pont Valentré. Elle savait que cette femme allait
l’appeler : Christophe l’avait mise au courant. Elle n’avait pas besoin de
ça. Cependant, elle ne pouvait laisser quelqu’un se débrouiller seul avec un
don qui peut paraître déstabilisant quand on ne le maîtrise pas. D’après ce
qu’elle savait, il s’agissait de la nièce du père Romain. Elle devait bien ça
au prêtre. De plus, l’organisation s’intéressait de près au cas de Morgane.
Elle devait leur faire un rapport sur la jeune femme.
Morgane et
Andrée attendaient ensemble à la table où elles avaient travaillé quelques
temps plus tôt. Elles avaient vu des clients entrer et sortir et commençaient à
se demander si l’ostéopathe allait finir par arriver quand elles virent une
femme blonde de petite taille entrer et sembler chercher quelqu’un dans la
salle. Morgane lui fit son plus avenant sourire. La femme s’approcha de leur
table.
« Mademoiselle
Kérambélec ? demanda t-elle en posant sur les deux femmes ses yeux bleu
pâle.
- Oui,
bonjour. Je suis Morgane Kérambélec et voici mon amie, Andrée Chevalier.
- Votre oncle
m’a appelée. Il m’a mise au courant de ce qui vous arrivait.
- Nous sommes
surtout là pour autre chose, mademoiselle Rivière. Bien que je serai heureuse
que vous puissiez aider Morgane à comprendre ces trucs bizarres qu’elle a, j’ai
quelques questions à vous poser au sujet de Barbara Larroque.
Morgane, qui
pourtant avait vu Andrée travailler à Ty an Heussa, se disait qu’elle manquait
vraiment de diplomatie parfois. Elle allait toujours droit au but, dardant sur
ses interlocuteurs un regard polaire.
- Andrée
travaille officieusement sur le meurtre de votre amie.
- Comment
savez-vous que nous nous connaissions ? demanda Nathalie en essayant de
cacher son trouble et la colère qui pointait contre Christophe de ne pas
l’avoir prévenue de ceci.
- Nous avons
été à la Combe
- Nous avons
été surprises quand mon oncle a voulu me diriger vers vous. C’est comme si le
hasard nous jouait un tour.
- J’ai appris
que le hasard n’avait pas beaucoup de place dans notre existence, Morgane,
soupira Nathalie. Il peut sans doute diriger la vie des personnes ordinaires,
pas celle des gens comme nous… Vous avez
été à la Combe. Les
- En effet,
approuva Andrée. Pouvez-vous nous parler de Barbara et de la nature de vos
relations ?
Nathalie eut
un sourire désabusé.
- D’une certaine
façon, nous travaillions ensemble.
-
Mademoiselle Larroque était au chômage, si je me souviens bien, contra Andrée
en sachant pertinemment ce que voulait dire la jeune femme.
- Je sais.
Nous avions l’intention d’ouvrir quelque chose ensemble : elle une
boutique ésotérique, et moi un cabinet au-dessus. Quand je dis que nous
travaillions ensemble, c’est que nous procédions à certaines expériences que certains qualifieraient de paranormales.
Je suppose qu’on a déjà dû vous le dire.
- C’est vrai.
On m’a parlé de séances de spiritisme et de sorcellerie, affirma Andrée qui
était passée en mode Reine des Neiges. Je me suis demandé si ces gens ne
se fichaient pas de moi.
- Si on vous
a parlé de spiritisme, alors oui, on se fichait de vous. Barbara et moi n’avons
jamais pratiqué cela. Nous ne nous y sommes pas intéressées, ce n’était pas
notre domaine. Je ne dis pas que je n’y crois pas mais je ne sais pas du tout
comment ça marche et je ne peux me permettre de porter un jugement sur quelque
chose que je ne connais pas. Nous travaillions sur les énergies. De plus,
Barbara était canal. Enfin, je veux dire qu’elle était médium et elle avait
aussi des dons de voyance entre autres choses.
- D’après ce
que je sais, Barbara avait complètement changé quand elle vous a rencontrée.
- Disons
qu’elle avait retrouvé sa vraie personnalité et qu’il était temps, déclara
farouchement Nathalie. Elle était en train de se faire bouffer par eux.
- Ses
voisins ?
- Les Pradel,
oui. Barbara était déprimée, suite à sa rupture avec sa compagne, quand elle
les a rencontrés. Elle ne parlait plus ou peu s’en faut, elle ne disait plus
jamais ce qu’elle pensait, se contentant d’approuver tout ce qu’on lui disait.
C’était un véritable automate. Du coup, je dirais qu’ils en ont abusé. Elle était
devenue pour les Pradel une nounou gratuite à portée de main, tout le temps
disponible, puisqu’elle se terrait chez elle.
- Et vous
avez changé tout ça.
- Je ne sais
pas comment ça s’est fait, à vrai dire. Quand on s’est rencontrées, c’est comme
si on s’était reconnues. Je l’ai intégrée à mon groupe d’amis et nous sortions
tous les week-ends, ce qui n’a pas plu, puisqu’elle n’était plus disponible
pour garder les petites. Eric avait aussi des vues sur elle je pense et il n’a
pas apprécié que je la lui prenne.
Andrée leva
un sourcil.
- Eric a cru
qu’on était ensemble. Ça nous amusait.
- Ce qui
n’était pas le cas ?
- Non !
Bien sûr que non. Nous étions amies. Il n’y aurait jamais pu y avoir quelque
chose d’autre entre nous. Si elle avait oublié Emmanuelle, Barbara n’avait pas
fait le deuil de la rupture en elle-même et les blessures du rejet étaient
encore vivaces ; de ce fait, je la voyais mal entamer une relation
amoureuse avant un certain temps, avec qui que se soit. De mon
côté, je suis hétéro à deux cent pour cent.
- C'est vrai
? railla Andrée en levant un sourcil. Vous êtes donc l’exception que tout le
monde recherche depuis des années.
-
Pardon ?
- Dans chaque
femme se cache une lesbienne. Enfin, c’est ce qu’on dit, lâcha t-elle avec un
petit sourire en coin.
- Vous
affirmez que monsieur Pradel avait des vues sur Barbara ? fit Morgane pour
changer de sujet.
- Oui. Il a
même dit à mon frère qu'avec tous les services qu'il lui a rendu, elle aurait
au moins pu coucher avec lui! Vous vous rendez compte? Il se permettait parfois
de la toucher le plus souvent possible ; j’en passe et des meilleures et avant mon
arrivée, elle ne réagissait plus à rien, je vous l’ai dit. Elle a fini par lui
dire d’arrêter et ça ne lui pas fait plaisir. Elle avait emmagasiné tellement
de colère contre lui qu’elle a fini par tout lui dire un jour.
- De
colère ?
- Avant sa
dépression, Barbara était quelqu’un de très impulsif et d’autoritaire qui ne
supportait pas qu’on lui dicte sa conduite, d’après ce qu’elle m’avait confié
et ce que m’en ont dit des amis à elle que j’avais rencontrés. Sa famille
pourrait aussi vous le confirmer. Mais depuis qu’elle a quitté Paris, elle
n’était plus que l’ombre d’elle-même. Tiens, un exemple : un jour, elle
avait demandé à Eric de lui nettoyer son jardin et elle a fait abattre certains
arbres qui la gênaient. Elle voulait planter à la place des arbres fruitiers,
et la réponse d’Eric était : « nous verrons ça plus
tard », comme s’il était chez lui. Je n’ai aucune preuve de ce que
j’avance. Mais je sais ce que je dis et interrogez mon imbécile de frère, si vous
voulez. Cela me mettait hors de moi.
-
Pourquoi ?
- Parce qu’il
était marié et qu’il avait deux enfants. Parce qu’il savait très bien qu’il ne
l’intéressait pas. Parce que ce n’était pas la première fois qu’il voulait nous
séparer
Barbara et moi, s’emporta t-elle avant de réaliser qu’elle avait peut-être été trop
loin.
-
Pardon ?
- Vous croyez
aux vies antérieures ?
Andrée,
levant les yeux au ciel, n’en croyait pas oreilles. Où allait-on ? Nathalie
se concentra sur Morgane, sentant que l’autre femme n’adhérait pas.
- Vous, vous
y croyez, fit-elle. Dans les séances que nous faisions avec Barbara, nous
parlions à nos guides. Chaque être humain a des guides qui sont invisibles pour
la plupart d’entre eux. Barbara pouvait les entendre parfois. Mais elle se
méfiait de tout ceci, alors elle avait bloqué ce don. Un jour, nous avions
besoin de réponses spécifiques et nous nous sommes dit qu’en perdant sa peur,
Barbara entendrait de nouveau. Pour perdre ses peurs, ses inhibitions, elle a
bu de l’alcool, et en effet, la connexion s’est faite aussitôt. Mais nous avons
été interrompues par l’arrivée de Babou. Nous avons changé de sujet, mettant
les guides en attente. Ce qui n’a pas dû leur plaire, puisqu’ils ont fini par
utiliser directement le corps de Barbara pour nous parler, malgré la présence
de Babou. J’ai mis du temps à comprendre ce qui se passait et croyez moi, je
n’étais pas fière. Je ne savais pas encore comment réagir.
- Vous avez
renouvelé ces séances ?
- Oui. Les
guides se sont mis à nous parler de nos précédentes vies, entre autres choses.
Il semblerait que Barbara et moi avons eu à affronter Eric plus d’une fois.
- Vous y
croyez vraiment ? s’étonna Andrée en constatant que la petite blonde était
sincère. Il ne vous est jamais venu à l’esprit que Barbara, sous l’emprise de
l’alcool vous racontait n’importe quoi ?
- Au début,
oui. Nous doutions toutes les deux. Cependant, elle ne se voyait pas quand elle
était dans cet état… Elle parlait de gens que je connais et dont elle ignorait
totalement l’existence : nous ne nous connaissions que depuis quelques
mois seulement. Elle a pu donner des détails de choses qui allaient se dérouler
dans un futur proche, et ces événements sont arrivés. Ecoutez, mettriez-vous en
doute ce que Morgane vous a dit de ses visions ?
-
Certainement pas, mais c’est complètement différent.
- En
quoi ?
- Morgane
n’était pas sous l’emprise de l’alcool quand elle vit ça.
- Si Barbara
avait eu plus confiance en elle et en ses dons, elle n’aurait pas eu besoin de
l’alcool non plus. Les dons de Morgane et ceux de Barbara sont presque
similaires, ce qui n’est pas étonnant en soi : je pense qu’elles ont une
vibration identique… Je dirais presque une histoire semblable… C’est difficile
à expliquer. Je faisais confiance à Barbara comme vous faites confiance à
Morgane. Nos âmes étaient liées depuis très longtemps.
- Qui aurait
pu la tuer ?
- Je ne sais
pas.
-
Auriez-vous, vous-même, eu une raison de la tuer ? demanda franchement
Andrée.
- Pas dans
cette vie.
- Elle vous
parlait de ses voisins ? fit Andrée pour éviter de retomber dans
l’ésotérisme.
- Oui. Elle
aimait bien la famille Roman, surtout leur petite dernière. Mais elle gardait ses
distances avec eux, respectant leur intimité, d’autant que Clémence
était un peu trop nerveuse et instable pour qu’elle lui fasse totalement
confiance.
Par contre, elle m’a raconté que les Pradel l’invitaient tout le temps ce qui
avait le don de l’agacer, elle qui aimait sa solitude. C’était
presque tous les soirs ! Elle en avait assez mais je ne sais pourquoi,
sans doute pour éviter un trop grand froid dans le voisinage, elle ne les
envoyait pas promener. Les relations se sont un peu distancées quand elle a
tenu tête à Eric qui lui avait interdit de me fréquenter, parce que je suis,
parait-il, une grande manipulatrice. Les autres, le couple Barguès, elle les
ignorait. Elle les trouvait antipathiques à souhait. Il y a bien eu une
histoire avec eux. Je ne sais plus trop comment ça a commencé, mais les Braguès
ont fini par ne plus lui parler. Elle en riait, nullement éprouvée par cela,
disant qu’elle était devenue, elle aussi, un membre du club des ennemis des
Braguès et de ce fait, une habitante à part entière de la Combe
Elle eut un
sourire triste en évoquant cela. Morgane lui rendit un sourire encourageant.
- Merci
d’avoir bien voulu nous répondre, malgré le fait que cela ressemblait un peu à
une embuscade.
- Je l’ai fait pour Barbara et pour Romain. Votre oncle m’a rendu un immense service autrefois et je suis ravie de pouvoir le lui rendre un peu en aidant sa nièce.
- Barbara
vous avait sûrement parlé d’un site Internet qui s’appelle jesuscafe ?
- Non,
pourquoi ?
- Il y a
quelques années, elle avait alerté la commission de lutte contre les sectes à
ce propos.
Nathalie
parut soudain comprendre.
- Emmanuelle,
murmura t-elle.
- Oui. Que
vous en a-t-elle dit ?
- Rien de
spécial. Elle m’a juste raconté l’histoire une fois puis n’y a plus jamais fait
allusion. Elle avait fait une croix, je pense, sur son passé.
- Ce sera
tout, pour l’instant, je pense, déclara Andrée.
- Ce qui nous
amène à moi, dit Morgane. Romain pense que vous pouvez m’aider.
- Il faudra
que vous me racontiez ce qui vous arrive en détail. »
Morgane
s’exécuta. Elle expliqua à Nathalie tout ce qui lui était arrivé depuis la fois
où elle avait été possédée par son aïeule jusqu’à la vision de la veille.
Andrée écoutait, attentive aux réactions de la jeune femme qui leur faisait
face. A ses yeux, amie de Romain Kérambélec ou pas, cette fille restait pour
l’instant, une suspecte potentielle dans le meurtre de Barbara. Elle ne voulait
pas non plus qu’elle embarque Morgane dans une sorte de délire mystique.
Nathalie écoutait calmement, posant parfois des questions pertinentes.
32
Lucette
Barguès était cachée derrière les rideaux de sa fenêtre. Comme à son habitude,
elle était à l’affût de se qui se tramait chez ses voisins. Les allées et
venues entre les trois maisons l’avaient toujours prodigieusement énervée. Elle
était mise à l’écart. Elle ne le supportait pas. C’était peut-être dommage pour
l’étrangère, mais au moins, elle n’était plus à comploter avec les autres
contre elle et son mari.
« La
couleuvre va en face, dit-elle à ce dernier en voyant Babou se diriger vers la
maison de la tour.
Martin
Barguès était un homme au visage renfrogné, bronzé par les travaux au soleil et
rougi par l’abus de vin. Sa corpulence était proportionnelle à celle de son
épouse : il était petit pour un homme et d’une obésité impressionnante.
- Ça ne fait
que ça, au lieu de se trouver un travail.
- N’empêche,
ça t’inquiète pas que les policiers sont allés leur parler à tous sans que nous
soyons là ?
- Qu’est ce
que tu veux que ça me fasse ? Tant qu’ils viennent pas m’emmerder !
- Tu aurais
dû voir cette lieutenante. Elle fait peur ! Je te jure, elle est
vraiment bizarde !
Inconscient
de la faute de français de son épouse, l’homme répondit :
- Tu crois
que je me laisserais faire par une femme flic ? Les flics, je les emmerde
et les saletés de bonnes femmes plus encore
- Je ne sais
pas. Quand je croisais son regard, je te jure, c’est presque comme si je me
voyais condamnée d’avance.
- Ils ont
rien contre nous, sinon ils mèneraient pas d’enquête sur quoi que se
soit. »
33
Babou était
entrée chez Clémence qui était en pause. Cette dernière travaillait dans une
usine toute proche et venait chez elle quand elle avait des coupures de
quelques heures. Elle invita sa voisine
à s’asseoir et lui servit un café.
« Tu
dors mieux ? s’enquit Babou.
- Pas plus,
non. J’ai hâte que tout ça soit fini, surtout à cause des filles. Je tremble
d’imaginer qu’elles aussi…
- Il n’y a
pas de raison, affirma Babou, confiante.
- Je te jure,
si quelqu’un touche à mes enfants, je le tue moi-même !
- Oui, je
sais. Qu’est ce que tu as pensé des enquêtrices ?
- Elles m’ont
l’air de savoir ce qu’elles font. Il n’est pas trop tôt que la police se charge
de tout ça. Ce qui m’ennuie, c’est qu’elles ont l’air de nous soupçonner tous.
- D’après
Eric, c’est normal.
- Par contre,
je suis tombée de haut avec toutes ces révélations sur Barbara. J’étais loin de
me douter…
- Elle ne
voulait pas en parler autour d’elle. Elle craignait le jugement des autres.
- Tu te rends
compte qu’elles pratiquaient la sorcellerie juste à côté de nous ?
- Je ne pense
pas que c’était vraiment grave. Elles essayaient d’apaiser les tensions dans le
village en plaçant des protections magiques et en le nettoyant de son passé,
d’après ce que m’a dit Barbara.
- Si c’est
vrai, ça l’a conduite à la mort.
- S’ils s’en
sont rendus compte, oui.
- Tu es
persuadée aussi qu’ils sont coupables ?
- Qui
d’autre ? Ils avaient promis de ne pas laisser passer l’histoire de la
dénonciation à la fédération de chasse. Ils se sont attaqués à Barbara parce
qu’elle était la cible la plus facile, vu qu’elle vivait seule et qu’elle avait
cette détestable habitude de se promener seule en pleine forêt.
- On garde
notre ligne de conduite face à la police ?
- C’est la
meilleure solution. Si on les dénonce, ils penseront que nous avons quelque
chose à cacher nous-mêmes selon Eric. Nous devons les mettre sur la piste au
fur et à mesure. De toute façon, la police finira par se rendre compte que
quelque chose cloche chez nos voisins.
- Tu sais
qu’il parait que Martin raconte à qui veut l’entendre que nous avons
certainement quelque chose à voir avec le crime ?
- Laisse
parler. Ils n’ont rien d’autre à faire que de parler sur tout le monde. »
34
« Pour
l’instant, dit Nathalie une fois que Morgane eut achevé son récit, je vous
conseille de laisser les informations vous arriver comme ça, sans chercher à
les déclencher ou à les chasser. On ne force pas les guides à nous répondre ou
à communiquer. Ce qui vous arrive, c’est un peu ça : vous avez, ou plutôt
votre aïeule a ouvert une porte. Vous portiez certainement déjà le don
en vous, cependant. C’est comme si le voile entre notre monde et l’autre se soulevait.
C’est ainsi que Barbara le décrivait ; elle aurait d’ailleurs été plus à
même que moi de vous aider ; je suis une thérapeute, j’appartiens au monde de la Terre
- C’est
plutôt perturbant, si vous voulez mon avis.
- Je sais. Ce
n’est jamais évident d’accepter. On peut tomber dans deux extrêmes :
refuser en bloc ou devenir pour soi même une sorte de phénomène divin. J’en ai
vu. J’ai même connu des personnes qui ont complètement perdu la boule. Il
existe pourtant des tas de gens qui peuvent vivre tout à fait normalement tout
en utilisant leurs dons. Barbara et moi, nous faisions ce que nos guides nous
demandaient de faire, par exemple, passer les âmes, voyager sur le plan astral
ou d’autres choses, et le week-end d’après, nous allions en boîte. Ça a déjà
soulevé des vagues chez certaines personnes que je connais, d’ailleurs, qui ont
crié au scandale quand j’ai dit que j’allais danser sur de la techno pour me
ressourcer. Ils m’ont dit que ça perturbait mes chakras.
- C’est
possible ? nargua Andrée qui se demandait dans quel monde elle était
tombée et ce que diable pouvait être les chakras ; elle avait déjà entendu
le mot mais ne s’y était jamais intéressée.
- Les miens
sont toujours au nombre de sept et se portent très bien. Malgré ce que vous
venez d’entendre, je suis une fille équilibrée, mademoiselle Chevalier. Il nous
est arrivé de travailler très sérieusement sur des entités et dans l’heure qui
suivait, à pétasser comme deux femmes savent le faire, emportées par des fous
rires incontrôlables, faire les pires gamineries ou aller manger une
cochonnerie au McDo du coin. Nous nous moquions pas mal de ces soi-disant
personnes très spirituelles qui n’écoutent que de la musique zen, ne
fréquentent que des personnes aussi allumées, ne mangent que bio ou
macrobiotique… Ce sont des choses qui ne sont pas à rejeter, ce n’est pas ce
que je dis, parce que mes placards sont pleins de produits bio, mais il faut
faire attention à l’excès. Garder les pieds sur terre est très important.
- Je le garde
à l’esprit. Croyez-moi, je n’ai pas l’intention de changer qui je suis à cause
de ça. Je suis sûre qu’Andrée ne me laissera pas faire, de toute façon.
- Je
veillerais à ça, ne t’en fais pas, répondit l’intéressée pince sans rire. Merci
de nous avoir consacré du temps. Nous devons partir, mais nous reprendrons
contact avec vous.
- Oui. De
toute façon, il faudra que je vous revoie, Morgane. A bientôt. »
Elles se
séparèrent sur le seuil de l’établissement. Andrée avait prévu d’aller
interroger une autre personne qu’elle n’avait pas eu le temps de voir
jusqu’alors.
35
Elles étaient
assises en face du couple Barguès. L’homme et la femme étaient souriants. Elles
avaient accepté une tasse de café, Morgane ayant devancé le refus de son amie,
se disant que cela aiderait à détendre l’atmosphère. Une fois de plus, elles
étaient impressionnées par l’impeccable propreté de la maison.
« Donc,
monsieur Barguès, nous voulions vous interroger sur Barbara Larroque.
- J’en savais
pas grand-chose. On ne la voyait pas beaucoup. Elle était pas bien bavarde.
- Je vous
l’ai dit, l’autre jour, elle ne nous parlait pas beaucoup. D’ailleurs, tout le
monde, à la Combe
- Qui est
Adèle ?
- La mère de
Jean Yves. Elle habite la maison derrière la sienne. Mais elle est en vacances
chez un de ses enfants à Tarbes depuis un mois.
- Très bien.
Je vais vous poser une autre question : où étiez-vous au moment où Barbara
a été tuée ?
- La police
nous l’a déjà demandé une fois, bougonna l’homme.
- Oui et moi
je vous le redemande, fit Andrée avec son regard bleu de glace qui se planta
dans celui de Barguès.
- A
l’étable : c’était l’heure de la traite.
- Vous y
étiez tous les deux ?
- Oui. »
36
Chicago,
Illinois
John était
parti faire des courses. Il n’y était pas allé seul, il avait emmené Grégory
avec lui. L’enfant ne comprenait pas un traître mot de ce que racontaient les
amis américains de sa mère, mais il les aimait bien ; de plus, au centre commercial,
il pourrait faire un tour de manège. Emmanuelle avait laissé faire : elle
voulait rester seule à la maison. Etrangement, John n’avait pas fait d’histoire
quand elle lui le lui avait dit. Il avait juste précisé qu’il emmènerait le
petit. Emmanuelle avait compris le message : on tient ton fils, pas de
bêtises. Elle le savait mais voulait profiter de quelques instants de liberté
illusoire pour essayer de contacter sa famille en France.
Elle s’était
étonnée de l’attitude de John, lui qui avait pris soin de ne pas la laisser
seule un seul instant depuis son arrivée. Pensait-il vraiment que la petite
séance d’imposition des mains que le pasteur avait effectuée sur elle avait
fait d’elle un petit agneau discipliné ? Sans doute même s’il avait pris
ses garanties. Il lui avait rendu son passeport la veille, dès leur retour à la
maison, lui assurant qu’elle n’était pas prisonnière.
Emmanuelle
quitta la maison. Elle avait repéré une cabine téléphonique à quelques rues de
là. Le cœur battant, elle s’y dirigea.
37
14 octobre
« Je
l’ai rencontrée, Christophe. Elle était avec son amie, une femme d’une taille
démesurée.
- Andrée
Chevalier, stipula Christophe Teinturier. Alors, comment était cet
entretien ?
- Tu savais
qu’elles enquêtaient sur la mort de Barbara ?
- Je
l’ignorais. Je pensais qu’une telle chose serait possible mais je n’en avais
aucune preuve. Comment trouves-tu
Morgane Kérambélec ?
- Son don en
est encore au stade des balbutiements, mais il est prometteur. Il est trop tôt
pour l’affirmer, mais elle peut probablement devenir l’une des nôtres. Je n’ai
pas envie de dire ça, mais… c’est comme si Barbara passait le relais.
- C’est sans
doute ça. Tu ne parles pas de nous à Morgane pour l’instant.
- Non, c’est
bon.
- Et toi,
Nath, comment te sens-tu ?
Christophe
eut droit à un silence au bout du fil.
- Je ne sais
pas.
- Prends soin
de toi, je te rappelle. »
Nathalie
raccrocha et reporta son attention sur l'homme qui lui faisait face. Christian
Dupin était un trentenaire blond aux yeux bleus qu'elle avait rencontré
quelques mois plus tôt. Il était juriste dans une société multinationale qui
avait une filiale dans la région. Elle fêtait ses trente ans dans une boite de
nuit en compagnie de Barbara quand il l'avait abordée. Ils s'étaient revus
plusieurs fois. Elle se souvenait qu'entre lui et Barbara le contact n'était
pas du tout passé.
Barbara et
elles étaient assises à siroter un cocktail. La musique assourdissante battait
son plein. Elles ne parlaient pas vraiment, perdues dans leurs pensées quand
Christian s'approcha de leur table et s'assit auprès d'elle.
« Salut,
dit-il, tu cherches un homme?
- Oui,
avait-elle répondu. »
Elle avait
été surprise du regard noir et estomaqué de Barbara. Après avoir accepté de
prendre un verre avec le blond qui était allé prendre la commande au bar, elle
se tourna vers son amie.
« Quoi?
- Tu as dit
« oui »! s'exclama Barbara. Je ne peux pas y croire.
- Bah quoi?
Il faudra bien que ces enfants viennent au monde d'une façon ou d'une autre, tu
ne crois pas?
- Quelle
image as-tu de toi, Nath? Sa façon de t'aborder est d'un vulgaire! Si tu
traduis, ça veut dire: « tu baises ? » et toi, tu réponds
« oui »!
- Oh, toi
et tes principes médiévaux, Barbara!
Nous vivons dans un monde moderne, tu sais.
Barbara avait haussé les épaules avant de lui
rétorquer:
- Si c'est
l'image que tu as de toi, de la femme et du respect de ton corps et de ton âme,
libre à toi. Mais ne t'étonne pas si là-haut, ils n'aiment pas ça. »
Elles
n'avaient pu continuer l'échange, l'homme étant revenu. Il lui avait confié que
Barbara avait un regard qui faisait peur; Barbara qui venait de se faire
aborder à son tour, et qui, pour la première fois depuis qu'elles se
connaissaient, accepta l'invitation de l'inconnu, une détermination que
Nathalie ne lui avait jamais vue dans le regard.
« Il
s'agit du meurtre de ton amie?
- En partie.
Ça concerne aussi mon travail. On sort ? J'ai envie d'aller au
restaurant. »
38
Didier
Pasquier avait fait le déplacement jusqu’au château de Massérac. Il était
maintenant dans un bureau en face d’Andrée et de Morgane. Les deux jeunes
femmes le considéraient à présent en silence, attendant de savoir ce qu’il
avait à annoncer.
« J’ai
du nouveau, dit-il. Emmanuelle Gilbert a réussi à contacter sa famille. Ce que
nous savons, c’est qu’elle est à Chicago.
- Donc, elle
va bien ?
- A priori
oui. Cependant sa mère affirme qu’elle était terrorisée. Elle prétend qu’elle
est sous surveillance et que son fils et elle sont sous la coupe de la famille
d’accueil où elle se trouve là-bas.
- Quelles mesures
ont été prises ?
- Sa mère a
aussitôt prévenu la police française qui s’est mise en relation avec les
fédéraux américains. Avec un peu de chance, elle sera sortie d'affaire
dans peu de temps. Et de votre côté, où en êtes-vous?
- Nous tâtons
le terrain du côté de la Combe
- Je sais, oui. Je vous souhaite bonne chance dans vos démarches. Je suis attendu. »
Cercle de Pandore vol.2, chapitres 20 à 24
20
Chicago,
Illinois, USA
Emmanuelle
regardait la télévision, branchée en permanence dans cette maison sur la chaîne
évangélique. Elle commençait à en avoir assez, d’ailleurs, mais il semblait que
regarder un autre programme relevait pour son hôte d’un péché mortel. Elle
craignait Dieu mais elle ne comprenait pas cette idéologie quasi extrémiste. Si
le pasteur Jim avait accès à ses pensées, nul doute qu’il lui dirait que le
démon la tentait.
Elle ne
disait rien mais elle se sentait prise au piège. Son passeport avait disparu.
On ne la laissait pas sortir seule. Les visites de la ville, en compagnie de
John, son hôte et ami, lui avaient parues intéressantes, cependant, elle était
obnubilée par l’idée qu’elle était prisonnière. Si elle avait su où se trouvait
la clé du bureau, elle aurait peut-être essayé d’appeler l’ambassade de France.
Elle était perdue, elle ne savait plus ce qu’elle devait faire ou ce qu’elle
devait penser. D’un certain côté, elle avait envie de croire en ce qu’on lui
enseignait ici et de l’autre, elle était terrorisée par cet enseignement.
Heureusement qu’il y avait ici l’incroyable joie communiquée par les fidèles
lors des offices aux chants si entraînants et le sentiment d’une très forte
fraternité, d’un amour tangible entre les membres du jesuscafe qui avaient fait, comme elle le déplacement
jusqu’à Chicago ! C’était ce qui la consolait et qui, quand elle y était,
faisait disparaître ses peurs et ses doutes : là-bas, on était entourée
d’amour fraternel, de compassion, car tous étaient liés par le même
idéal : Jésus, Sauveur et Seigneur.
21
11 octobre
La maison
ressemblait de plus en plus à une grande communauté où adultes, adolescents et
enfants se mêlaient les uns aux autres, créant une joyeuse cacophonie qui
n’était pas propice au travail qu’avaient commencé les deux amies. Cette
matinée-là, elles se contentèrent de participer à la préparation de l’immense
tente de réception où se déroulerait le repas du lendemain. Elles étaient
chargées d’installer tables et chaises, aidées en cela par Daniel et Serge.
« Je
n’arrive pas à croire que vous allez réunir plus de cent dix personnes pour un
baptême !
- La famille
est grande. C’est aussi une occasion de se retrouver. Mais tu remarqueras que
la moitié des invités sont du côté de Martine. Quand le clan Chevalier se
réunit au grand complet, nous sommes presque une centaine à nous tous seuls. On
réserve ça pour les mariages, en général. »
Dans la
matinée, Catherine Cordis vint rendre visite à Andrée. Après avoir présenté
Morgane, la grande femme les emmena dans le bureau, où elles seraient plus au
calme pour parler.
« Tu as
pu apprendre quelque chose, Andrée ?
- Je suis allée faire un tour là-bas, avec Morgane. J’ai rencontré
deux femmes, sur place… Madame Barguès et madame Pradel.
-
Je les connais, affirma Catherine. Ce sont les voisines de mes cousins. Je
suppose que tu as pu te faire une idée de leur personnalité ?
-
Madame Barguès est la commère
du quartier, prête à enfoncer ses voisins si l’occasion lui en était donnée.
L’autre m’a parue plus réservée. Je ne sais pas encore ce que je dois en
penser.
-
Babou était, comme mes cousins, amie avec Barbara. C’est une jeune femme sans
histoire, qui s’occupe pour l’instant de ses deux fillettes. L’autre, par
contre, tu ne te trompes pas : la terre ne porte pas une seconde
cancanière pareille. Une vraie langue de vipère ! Son mari n’est guère
mieux. Ces gens se mêlent de tout, sont
prêts à tout prendre, adorent s’immiscer dans la vie de chacun, dresser les
gens les uns contre les autres. En fin de compte, ils se retrouvent isolés du
reste du village, tout le monde ayant appris à se méfier d’eux.
-
Nous devons y retourner bientôt. J’aimerais interroger l’entourage sur une amie
de Barbara qui a disparu, elle aussi. Parfois, les voisins ou les amis en
savent plus sur les gens que les membres de leur famille.
-
Je t’y conduirai moi-même, si tu veux. Je te présenterai à mes cousins. S’ils
savent que vous venez toutes les deux de ma part, ils auront plus confiance.
Que dirais-tu de la fin d’après-midi ? »
Elles
convinrent donc du rendez-vous et les deux jeunes femmes raccompagnèrent le
professeur d’anglais jusqu’à sa voiture. Rachel vint les rejoindre, alors que
la voiture blanche quittait la propriété.
« Vous
avez eu du nouveau ?
- Nous avons
peut-être une piste, mais rien de vraiment concret pour l’instant, répondit sa
sœur cadette.
- Didier m’a
appelée, pendant que Catherine était là : la même chose s’est passé dans
la campagne suédoise. Les autorités mondiales se sont mises d’accord pour ne
pas ébruiter ces massacres pour l’instant, mais inutile de vous préciser que
partout, tous les rassemblements suspects sont surveillés de près.
- Mon
dieu ! Tu parlais d’un chiffre de cent quarante quatre mille, l’autre
jour, Morgane ?
- J’espère
qu’ils n’ont pas l’intention de l’atteindre, murmura la jeune blonde.
- Ils ne
pourront jamais obtenir ce chiffre, certifia Rachel.
- Je ne pense
pas qu’il leur soit possible de l’atteindre, approuva Andrée. A mon avis, ils
s’arrêteront à un autre chiffre symbolique. On ne tue pas cent quarante quatre
mille personnes comme ça. D’abord, il faut les trouver, ces gens et je ne pense
pas qu’il y ait autant de dingues prêts à mourir pour une cause comme ça.
- Sauf si on
les manipule, Andrée.
- Je suis
d’accord, mais j’ai du mal à imaginer quelqu’un convertir autant de
monde aux joies du suicide par intervention divine, juste en utilisant Internet
comme média.
- Tu as bien
vu que certaines de ces personnes sont convaincues que Dieu vient leur rendre
visite et leur parler. Quelqu’un, ou un groupe de personnes, a suffisamment de
pouvoir ou je ne sais quoi d’autre, peut-être des images subliminales, pour les
persuader de ça.
- De quoi
parlez-vous ?
- D’un site que
nous avons découvert, genre agence matrimoniale pour chrétiens du monde entier
mais qui nous parait suspect. Il nous faut juste vérifier que les victimes y
étaient et ce n’est pas facile, tout le monde utilise des pseudos, là-dessus.
- Si je peux
vous aider, je le ferai.
- Commence
par appeler ton collègue et donne-lui l’adresse du site, afin qu’il mette du
monde à bosser là-dessus : jesuscafe.com.
- Ok… On fait
tous une pause, avant de déjeuner pour permettre à tout le monde de se
rafraîchir un peu, ajouta Rachel en changeant de sujet. On reprend cet
après-midi, vers quinze heures, ordre maternel.
- Je vais appeler la famille d’Emmanuelle Gilbert, dit Andrée.
Tu veux en profiter pour examiner le site, Morgane ?
-
D’accord. »
Rachel
expliqua qu’elle allait appeler son collègue avant d’aller à la salle de jeux
voir comment s’en sortait Martine avec la marmaille. Dans
le bureau, tandis que Morgane allumait l’ordinateur, Andrée composa le numéro
de téléphone des parents de la disparue, communiqué par les services de police.
Une fois de plus, elle se présenta comme policier, en omettant de préciser
qu’elle ne travaillait pas officiellement sur l’affaire.
« Non,
déclara la mère d’Emmanuelle à une question d’Andrée. Je n’ai toujours pas eu
de nouvelles.
-
Nous continuons activement les recherches, madame. Vous n’avez aucune idée,
vraiment, de l’endroit où elle aurait pu se rendre ?
- En fait, on se demandait, avec mon mari, si elle
n’avait pas quitté
la France.
- Vous avez
une raison de le penser ?
- Une de ses
amies nous a dit qu’elle parlait d’aller passer ses vacances aux Etats-Unis.
- Elle vous
aurait caché ça ? C’est insensé !
- Pas de sa
part, c’est une fille assez secrète.
- Excusez-moi
d’utiliser ce terme, mais je dirais que partir sans vous prévenir frise
l’inconscience, déclara Andrée avec son manque de tact habituel.
-
Je sais, soupira madame Gilbert. Emmanuelle s’est éloignée de nous, quand elle
est tombée enceinte, à vingt ans. Elle ne nous disait plus rien. J’ai appris
par un pur hasard qu’elle avait changé de travail.
-
Que savez-vous de Barbara Larroque ?
-
Je ne la connaissais pas beaucoup, je ne
l'avais vue qu'une semaine lors de vacances d'été, et puis une fois à Noël mais je sais qu'elles
ont longtemps été amies, même si elles ont eu une longue période de brouille,
je ne sais à quel sujet, juste avant que Barbara ne quitte Paris. Mais ça avait
du s’arranger, puisque Barbara a même passé le dernier Noël avec nous. La
pauvre petite, j’ai appris ce qui lui était arrivé ! Mon dieu ! Retrouvez
vite ma fille ! J’ai tellement peur que…
Elle
ne put formuler l’horrible pensée qui lui venait. Andrée préféra couper court.
-
Je vous remercie, madame. Je vous tiens au courant dès que nous aurons du
nouveau.
Andrée raccrocha et se rapprocha de sa
compagne, qui se leva. La page Web que recherchait Morgane s’était affichée et
l’onglet « new mail » clignotait.
-
Regarde, tu as du courrier, annonça Morgane en laissant la place à Andrée,
avant de reprendre sa place de la veille, assise sur l’accoudoir du
fauteuil, légèrement appuyée contre l’épaule d’Andrée.
« Quel
succès ! se moqua la petite blonde. Je devrais m’inscrire, moi aussi, on
ne sait jamais.
Après
seulement quelques heures d’inscription sur le site, Andrée avait déjà, outre
des messages automatiques de confirmation d’inscription, une douzaine de mails
d’utilisateurs du site. Elle se contenta de répondre à son amie par un
grognement et ouvrit les courriers un à un.
- Eh bien,
certains manquent d’imagination. Regarde ça : « Salut, comment ça
va ? » et c’est tout. J’ai connu mieux comme entrée en matière.
- Il est
peut-être timide.
- Ce n’est
pas le cas de celui-ci : il me propose une correspondance sur son mail
privé, en contournant la censure du site en me précisant qu’il ne vient pas
souvent. Tiens, ilovethelord345 m’a trouvée carrément époustouflante. Je devrais me sentir flattée, tu
ne crois pas ?
- Je te l’ai
dit, tu es diablement époustouflante sur la photo que tu as mise. N’empêche, je
ne sais pas ce que tu en penses, mais les profils de ces types font presque
peur. Ils en sont restés au Moyen-Âge sur le rôle de la femme, ou quoi ?
- Epouse
aimante, craignant Dieu, prête à élever des enfants dans la crainte de ce même
Dieu, c’est à peu près tout ce qu’ils veulent tous… ça fait froid dans le dos.
Mais aussi amusant que soit tout ce ramassis de conneries, ça ne nous avance
pas tellement sur ce que nous cherchons.
- Essaye de
cliquer sur chat room. Ils doivent parler plus librement, là-dedans.
- Ben voyons,
s’exclama Andrée après avoir fait ce que lui demandait Morgane. C’est pour les
membres payants.
- Bien
entendu… Il fallait s’y attendre.
- Je te
préviens, Morgane, je ne fournis pas un seul centime à ces gens. S’ils sont
vraiment à l’origine de ces massacres, comme nous en sommes persuadées, il ne sera
pas dit que mon argent servira à acheter du curare et dans le cas où ils n’ont
rien à voir avec ça, je n’ai pas non plus l’intention d’aider la personne qui a
créé ce truc à profiter de la crédulité des gens en lui donnant un moyen de
plus, certes minime, de conserver son site.
- Je sais.
Peut-être que la police pourra contourner ce truc. En attendant, si
j’effectuais une recherche en entrant les critères de Emmanuelle ?
-
Tu penses vraiment qu’elle est liée à ces gens de la secte, n’est ce pas ?
-
Oui. J’ignore d’où me vient cette certitude. Ça ne coûte rien d’essayer,
non ?
- Tu as
raison, ça ne coûte rien… »
Andrée
s’attela à la tâche. Il y avait huit réponses correspondant entre quatre vingt
et cent pour cent à la jeune disparue. Le premier coup fut le bon : la
fiche d’Emmanuelle s’afficha devant les deux femmes. Elle avait posté trois
photos d’elle. Le profil était classique : jeune femme célibataire, ayant
trouvé la foi en Jésus Sauveur, cherchait homme chrétien pour correspondance et
plus si affinité.
« Je ne douterai plus jamais de tes intuitions, Morgane. Je
suis épatée, sur ce coup là !
-
Merci.
- La
sauce chrétienne est sirupeuse à souhait sur son profil, commenta Andrée. C’est
parfait pour plaire aux saints machos de ce site. C’est vrai, à les lire, ils
sont tous parfaits et exempts de tout péché.
- C’est dû à
la dominance protestante des adhérents : pour les protestants, il suffit
de croire en Jésus et de le choisir comme Sauveur pour être sauvé. «
La Foi
sauve », disent-ils.
- Donc,
pourvu que tu acceptes Jésus comme sauveur, tu fais ce que tu veux après, parce
que ça suffit pour t’octroyer une place au Paradis ? C’est pratique. Plus
facile que chez nous où il faut passer régulièrement par le confessionnal.
- C’est un
peu ça, oui. Les sauvés sont ceux qui acceptent le Christ, même si ce sont des
pourritures finies, qui par exemple organisent une guerre de représailles
totalement injustifiée et qu’ils tuent des milliers d’innocents ; mais
comme ils font partie d’un des plus puissants mouvements religieux du Sud et
qu’ils mènent cette guerre en mettant en avant leur foi et leur patriotisme,
ils ont gagné leur ciel. Les autres, qui peuvent êtres exemplaires dans leur
conduite, faire des actions humanitaires, risquer leurs vies pour sauver celles
de victimes des premiers ou donner d’eux-mêmes aux autres, sont quand même
voués à la damnation éternelle, s’ils ne sont pas chrétiens car les actes ne
mènent pas au ciel, seule la foi le peut, seul le fait d'accepter Jésus sauve.
Par contre, désolée pour toi, ma chérie, mais l’homosexualité, qu’on ait choisi
de croire en Jésus ou pas mène tout droit en enfer, selon ces gens !
- C’est
tordu, leur truc.
- Je ne te le
fais pas dire. Il faut croire qu’elle est vraiment investie dans leur
organisation, regarde : elle fait partie des modérateurs du site.
- Tu crois
qu’elle fait aussi partie de ceux qui manipulent ?
- Bien sûr,
ça reste une possibilité. Après, c’est l’engrenage des sectes, tu sais :
tu es tellement persuadée de ce qu’on te met dans la tête que tu essaies d’en
convaincre les autres.
Andrée ferma
la fenêtre et se déconnecta.
- Je n’aime
pas ce genre d’affaire, dit-elle. C’est trop vague, il n’y a pas vraiment de
moyens à ma disposition pour avancer et ça peut vraiment être plus dangereux
que d’avoir affaire à un criminel plus proche, géographiquement ; je
préfère affronter une centaine de Jean Dormois qu’un seul type capable d’une
telle manipulation mentale.
- On y
arrivera, affirma Morgane en déposant un baiser sur les cheveux d’Andrée. Nous,
ou n’importe quelle force de police dans le monde qui cherche cette secte, mais
d’une façon ou d’une autre, ces massacres s’arrêteront. Nous savons déjà que
Emmanuelle fréquentait ce site, ce qui est un très bon point de départ. Reste encore à savoir ce que Barbara avait à voir avec tout
ça.
La porte qui
s’ouvrit empêcha Andrée de réagir au geste de Morgane. Frédéric entra et marqua
un arrêt surpris sur le seuil.
- Oh !
Pardon, les filles, je ne savais pas que vous étiez là.
- Nous
faisions des recherches sur Internet, papa. Nous avons fini.
- Ces
recherches ont un lien avec ce que Catherine t’a confié ?
- Oui. Rachel
m’a été d’un grand secours, mais j’ai maintenant l’ordre formel de ne donner
aucune information.
- Alors,
c’est sans doute plus sérieux qu’on le pensait. Vous ferez attention a vous
deux, jeunes filles.
- Promis,
papa. D’ailleurs, on se contente d’observer un peu, de loin. Tout se passe
bien, pour les vendanges ?
- Oui,
l’orage de mercredi dernier m’a fait craindre pour les vignes, mais finalement,
tout se passe plutôt bien. Cependant, j’ai pas mal de paperasses en retard et
j’espère finir ça avant ce soir. A tout à l’heure. »
22
L’exceptionnelle
douceur du climat, qui donnait plus à croire qu’on était à la fin de l’été
plutôt qu’à l’automne, avait incité Marianne à organiser un pique-nique dans le
jardin. Les enfants, confinés toute la matinée dans la salle de jeux pour
permettre aux adultes de travailler sans avoir en permanence la crainte d’un
accident ou d’une bêtise se défoulaient enfin, en courant sur la pelouse. Les
adolescents, au nombre de quatre, s’étaient réunis sous un chêne, où ils
discutaient calmement. Les adultes étaient dispersés par petits groupes.
Morgane et Andrée regardaient la scène depuis la terrasse de la grande demeure.
« Regarde-moi
cette hypocrite, fit Andrée en désignant sa tante Lucille du menton. Elle ne
supporte pas la famille de maman, et si on l’écoutait, on ne les verrait
jamais. Elle trouve que cette branche de la famille est trop fantaisiste. Mais
elle est la première à faire la cour à grand-mère quand elle la voit.
- Ta
grand-mère n’a pas l’air de tomber dans le panneau : on dirait qu’elle
s’ennuie prodigieusement. Que dirais-tu d’aller lui faire un petit
coucou afin qu’elle ne subisse pas le supplice Lucille toute seule
?
D’autorité,
Morgane prit la main d’Andrée et l’entraîna avec elle vers l’arbre où étaient
les deux autres femmes. Oriane avait déjà commencé à manger, tandis que Lucille
picorait des feuilles de salade.
- On dirait
que mes sœurs ont eu la même idée que toi, Bambi.
En effet,
tenant Fabien par la main, Laetitia marchait vers sa grand-mère, en compagnie
de Martine qui portait le cosy d’Angélique. Elles prirent place par terre à
côté des deux femmes plus âgées et Laetitia commença à donner à manger à son
fils. Andrée et Morgane avaient pratiquement la moitié de la pelouse à
traverser avant d’arriver à elles. Elles remarquèrent Martine qui donna un coup
de coude à sa belle-sœur en regardant dans leur direction.
- Attends-toi
à un sale commentaire, prédit Andrée entre ses dents.
- Alors, on
sort du placard, Morgane ? cria Laetitia en riant.
- Qu’est ce
que je t’avais dit ? rappela Andrée de la même façon.
Arrivant à la
hauteur des quatre femmes, Morgane répondit :
- Je me
contente pour l’instant d’en entrouvrir la porte pour regarder comment ça se
passe dehors.
Elle s’assit
sur l’herbe, feignant d’ignorer le regard réprobateur de Lucille et l’air
complètement ahuri d’Andrée. Laetitia et Martine éclatèrent de rire,
accompagnées de grand-mère.
- Parfois, il
faut oser en sortir, ma petite Morgane. Il peut y avoir de bonnes surprises,
déclara cette dernière.
- Mais enfin,
Oriane, savez-vous de quoi elles parlent ? C’est indécent !
- Ma chère
Lucille, vous devriez évoluer avec votre temps. J’ai toujours souhaité que ma
petite Andrée trouve une femme qui lui convienne et il me semble que Morgane
dépasse toutes mes espérances !
Andrée finit
par s’asseoir et elle prit Angélique dans ses bras pour avoir quelque chose de
mieux à faire que de rester à écouter ce qui ressemblait fortement à un futur
fiasco pour son bien-être personnel.
- Quelle
famille ! soupira d’exaspération Lucille en se levant. Je vais voir ce que
fait Marcel.
- Comment se
débarrasser d’une plaie en un round, commenta Martine une fois que la femme ne fut
plus à portée de voix. Bravo, grand-mère !
- Il faudrait
qu’on trouve un moyen pour que maman ne se sente plus obligée de l’inviter,
suggéra Laetitia. Fabien, arrête de jouer et concentre-toi sur ce que tu
fais !
- Sauf si
oncle Marcel ouvre les yeux et trouve le courage de divorcer ou que l’une de
nous se dévoue pour verser de l’arsenic dans son verre, je ne vois pas de
solution, répliqua Andrée. Hum… quelle idée séduisante.
- Il faudra y
réfléchir sérieusement. Donne-moi le bébé, c’est l’heure de la tétée, demanda
Martine en tendant les bras. Grand-mère, tu m’as carrément soufflée, là !
- Elle était
en train de me casser les pieds depuis trop longtemps, pour ne rien dire de
plus vulgaire devant les petits. Cela dit, je pensais chacun des mots que j’ai dit.
- Ne va pas
te faire des idées, grand-mère, nous sommes amies, c’est tout.
- Voilà qui
ne m’empêche pas d’avoir mon opinion, ma petite princesse, dit Oriane en riant.
Tiens, voilà ta mère et Rachel.
Marianne,
tenant une assiette garnie, se posa sur le sol et commença à manger. Elle avait
l’air exténué.
- Vous
organisez une réunion des femmes de
la Tribu
sans nous en parler ? reprocha Rachel.
- En fait, il
s’agissait plus d’une opération de sauvetage, expliqua Morgane.
- J’ai vu
Lucille vous quitter avec un air encore plus pincé que d’habitude, dit
Marianne. Que lui avez-vous fait ?
- On lui a
rabattu son caquet ! répondit Oriane. Tu en fais trop, toi,
Marianne : tu m’as l’air exténué !
- Je le suis.
Je ne sais plus où donner de la tête !
- Je suis
désolée de te donner autant de soucis, maman, s’excusa Martine auprès de sa
belle-mère. Nous aurions dû faire un baptême plus modeste.
-
Certainement pas ! protesta Marianne. On a toujours fait comme ça.
Simplement, tu me connais, j’aime que tout soit parfait.
-
Heureusement que ma famille est originaire du coin, sinon, ça aurait été deux
fois plus de bazar, souligna Martine.
- Dis-toi que
dimanche soir, tout le monde sera reparti, maman, remarqua Andrée avec son
esprit pratique. Sauf nous.
- Allez vous
chercher à manger, les filles, proposa Marianne.
- Tu veux que
je te ramène quelque chose, grand-mère ?
- C’est bon,
j’ai fini de manger : j’avais faim, ajouta t-elle d’un air espiègle.
Demande plutôt à Morgane ce qu’elle veut et laisse-la-nous, qu’on apprenne à la
connaître.
- Excellente
idée, maman, approuva Marianne. File, Andrée et prends tout ton temps.
Andrée lança
un regard d’avertissement désabusé à sa mère. Elle n'ignorait pas que celle-ci,
ses sœurs et sa belle-sœur s'étaient lancées dans « l'Opération Caser
Andrée avec Morgane »; c'était pratiquement une tradition, les
« Opération Caser X avec Y » et le frère et les sœurs de la grande
brune y étaient passés avant elle, dès que Marianne ou ses filles avaient jeté
leur dévolu sur quelqu'un pour l'un ou l'autre des rejetons Chevalier. Elles ne
s'étaient jamais trompées, jusqu'à présent, mais maintenant que c'était son
tour, Andrée craignait le pire.. Elle savait que cela ne servait à rien :
quand ces femmes-là avaient une idée en tête, il en fallait beaucoup pour la
leur retirer. Son regard qui faisait trembler un commissariat entier à
Douarnenez n’avait aucun effet ici.
- Bon !
Que veux-tu manger, Morgane ?
- J’ai vu
qu’il y avait de la salade et des œufs durs. Merci, Andrée.
- Je te
laisse comme un agneau au milieu des loups, Morgane. Fais attention à toi.
- Je suis en
bonne compagnie, Andrée, sourit Morgane avant de blanchir subitement.
- Que se
passe t-il ?
- Rien, rien…
je… tout va bien, assura la jeune blonde en plongeant ses yeux dans le regard
bleu inquiet d’Andrée.
- Maman,
intervint Fabien. J’ai fini, je peux aller jouer ?
Ayant obtenu
l’autorisation, le petit garçon s’éloigna en courant. Andrée partit, peu
rassurée, mais comme Morgane avait tout de suite repris des couleurs, elle mit
ça sur le compte de la faim.
- Tout va
vraiment bien, ma chérie ? demanda Marianne.
- Oui, je
suis juste un peu fatiguée, nous avons peu dormi, hier soir, Andrée et moi.
- Oh !
gloussa Martine. Il faudra que tu nous racontes ça. De par mon expérience
personnelle, je sais que les Chevalier ont une très grande imagination dans ce
domaine.
- Tu as
essayé combien de mes enfants avant de fixer ton choix sur Daniel ?
demanda Marianne malicieusement.
- Lui tout
seul, mais d’après ce qu’en ont dit les beaux-frères, il n’est pas le seul à
avoir le sang chaud !
- Il faut que
j’ai une conversation avec mon mari, un de ces quatre, stipula Rachel en riant.
Quelle réputation il me fait !
- Ne fais pas
la prude, avertit Marianne. Je sais aussi de quoi elle parle, quand elle fait
allusion au sang chaud des Chevalier.
-
Maman ! Quelle vision d’horreur ! Je vais en avoir pour une fortune
en thérapie chez un psy ! Tu ne sais pas que les parents n'ont pas le
droit d'avoir une vie sexuelle ?
- Alors comme
ça, tu n’as pas beaucoup dormi, hier soir ? reprit Laetitia
- Ce n’est
pas ce que vous pensez, nous avons travaillé !
Morgane était
de plus en plus étonnée de la liberté de ton qui régnait dans cette famille.
Elle n’imaginait pas avoir la même conversation dans sa propre famille. Les
Kernodet étaient ouverts à beaucoup de choses, mais la sexualité restait une
affaire privée. Sans parler qu’aucun membre de sa famille n’aurait parlé avec
autant de légèreté et d’enthousiasme de l’idée qu’elle forme un couple avec
Andrée. Cette seule hypothèse, si elle effleurait ses parents, la conduirait
plutôt à une longue discussion familiale où on essaierait de savoir ce qui ne
va pas chez elle et un abonnement gratuit chez un psychiatre. Ils l’aimaient,
oui, mais contrairement à ce qu’avait l’air d’affirmer Andrée, parfois, ça ne
suffisait pas.
-
Travaillé ? C’est cette histoire de meurtre ? demanda Laetitia
- Oui, enfin,
on essaie toutes les pistes qui se présentent à nous. Oh, merci Andrée !
dit Morgane en prenant une assiette des mains d’Andrée qui venait de revenir.
Je t’avais dit une salade et des œufs durs !
- C’est ce
que j’ai mis !
- Avec des
pommes de terres, une cuisse de… canard ?
- Oui. Je me
suis dit que tu avais oublié le reste et j’ai décidé de choisir pour toi. C’est
délicieux, tu verras.
- J’ai
compris : tu veux m’inciter à t’accompagner, quand tu cours, c’est
ça ?
- Ce ne
serait pas une mauvaise idée. Vous parliez de la jeune femme qui s’est faite
tuer à
la Combe
de las Fadas ?
- Oui. Mais
on a parlé d’autres choses aussi.
- Martine
expliquait à ta petite amie ce qui l’attendait, le jour où... vous vous
connaîtrez bibliquement parlant. »
23
Les
volontaires ne reprenaient leurs activités que vers quinze heures, pour laisser
à tout le monde le temps de décompresser. Les plus jeunes et les plus âgés en
profitèrent pour faire une sieste. Le parc s’était vidé peu à peu. Morgane et
Andrée se retrouvèrent seules à se promener dans les jardins, à profiter du
beau temps.
« Qu’est
ce qui s’est passé, au déjeuner, Morgane ? Tu as pâli brusquement.
- J’ai bien
vu que je vous avais inquiétées, ta mère et toi… C’est quand tu as parlé
d’agneau, tu te souviens ?
- Oui, ma
famille peut être infernale parfois et j’ai l’impression qu’ils essaient de me
caser.
- J’ai eu
cette impression aussi, mais ce n’est pas ça qui a provoqué ce que j’ai
ressenti. Le mot « agneau » a déclenché une sorte de… je ne sais pas
comment appeler ça… En tout cas, c’est lié à notre affaire. Cette fille,
Emmanuelle, entend souvent ce mot.
- Tu penses
entendre ce qu’elle entend ?
- Andrée, je
ne suis pas folle. Non, je n’entends pas, je ne vois pas non plus, les mêmes
choses qu’elle. J’ai gardé sa photo sur moi, au cas où ça se déclencherait
encore. Je peux t’affirmer que ce mot est dans son esprit et c’est comme s’il
la hantait. S’il te plaît, je ne vais pas devoir me justifier à chaque fois que
ça arrive.
- Je sais.
Laisse-moi m’habituer à ce truc. Ce n’est pas facile.
- Pour moi
non plus.
Elles
restèrent silencieuses un moment. Morgane avisa un berceau de clématites sous
lequel était un banc de bois. Elle alla s’y assoir, posant ses
coudes sur ses genoux, son menton au creux de ses mains. Andrée vint à côté
d’elle.
- Excuse-moi.
Je suis maladroite.
- Ce n’est
évident pour aucune de nous deux, je pense.
Elle pouffa
de rire, contre toute attente.
- Qu’est ce
qu’il y a de si drôle ?
- On va finir
par se prendre pour Scully et Mulder. Toi, la personnalisation de la pensée
rationnelle, et moi, prête à défendre l’inexplicable.
Andrée rit à
son tour.
- Ouais, mais
j’ai de la chance par rapport à Scully.
- Tu as eu
l’occasion de voir de tes yeux un fantôme et un cas de possession, ce qui fait
que tu es un tout petit plus ouverte qu’elle au surnaturel ?
- Non, je
voulais simplement dire que ma partenaire est bien plus mignonne que Mulder.
Morgane sourit
et releva la tête. Elle croisa le magnifique regard bleu de son amie qui
arborait un petit sourire de dérision, comme à chaque fois qu’elle se sentait
vulnérable. Sans réfléchir, Morgane rapprocha son visage de celui d’Andrée et
lui fit un léger baiser sur la bouche.
Andrée
regardait Morgane, surprise de son geste, comme le montrait son visage troublé.
La petite blonde lui souriait avec confiance. Cette expression poussa Andrée à
l’attirer vers elle. Morgane sentit les bras d’Andrée s’enrouler autour de ses
hanches ; leurs visages étaient à quelques millimètres l’un de l’autre.
- Qu’est ce
que tu veux, Morgane ? murmura Andrée qui en avait vraiment assez des
sous-entendus.
- Je te l’ai
dit, à Ty an Heussa : être avec toi, dans les bons comme les mauvais moments.
- Je t’avais
répondu que tu entrais en terrain miné et que tu ne savais pas ce que tu
risquais, répondit Andrée sur le même ton bas en se souvenant de la
conversation qu’évoquait Morgane.
- Je me le
rappelle. Je t’ai répondu que je le savais et que c’était ce que je voulais.
- Savais-tu
vraiment de quoi tu parlais ?
- Oui,
répondit Morgane en prenant dans ses mains le visage de la brune. Je savais que
mon cœur ne s’affolerait jamais autant quand je te voyais s’il ne s’agissait
que d’une simple amitié. Andrée, je n’étais pas vraiment prête à tout admettre
et à tout bouleverser, ce jour-là, mais j’avais déjà pris la décision de tout
laisser tomber pour vivre en Bretagne, afin d’être près de toi.
-
Morgane ?
Andrée n’en
revenait pas. C’était pour elle, pour elle seule que Morgane avait tout quitté
à Paris, son emploi, sa famille et ses amis, alors qu’elles se connaissaient à
peine encore à ce moment-là.
- C’était
peut-être risqué, Andrée, mais c’était mon choix. Je te l’ai imposé sans te
demander ton avis en espérant que je trouverais un moyen pour que toi, tu
acceptes ma présence.
- Je ne t’ai
jamais dit pourquoi j’avais agi comme ça, quand j’ai quitté brusquement
la Bretagne.
- Je crois
que ça avait à voir avec le fait que tu n’étais pas douée pour les relations
humaines.
- En partie,
oui mais pas seulement… Florent avait parlé, ce jour-là de votre retour à Paris
et du fait que tu pourrais y reprendre ton job. Et toi, qui depuis que je te
connais n’arrête pas de parler de te trouver un homme, te marier et avoir des
enfants ; j’essayais de prendre ça en riant jusque là, mais la phrase de
Florent a été la goutte d’eau de trop. Ça m’a dévastée, Morgane, expliqua
t-elle piteusement.
- Je n’aurais
jamais dû jouer à ça avec toi… Je me rends compte que c’était cruel, surtout
après les révélations que tu m’avais faites. Mais il me fallait du temps pour
accepter mes sentiments, faire le deuil de la vie dont je rêvais avant toi. Tu
me pardonnes ? »
Le regard
amoureux d’Andrée suffisait à Morgane pour savoir que la belle brune lui avait
pardonné depuis longtemps. Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser où
s’exprimait enfin ce qu’elles n’avaient pas encore dit en paroles. Il n’y avait
plus chez elles aucune hésitation : elles avaient attendu ce moment depuis
le jour où elles s’étaient rencontrées, leurs âmes aspirant depuis lors à ce
rapprochement des corps qu’elles avaient retardé.
Elles mirent
fin au baiser pour se regarder longuement. Une symphonie d’émotions explosait
en elles.
« C’est
comme si je venais enfin de rentrer chez moi après un trop long voyage, murmura
Morgane. »
Andrée se
contenta de la serrer contre elle encore plus fort. Elle ne s’attendait pas à
ce déferlement de sentiments suite à un simple baiser. Elle savait que ce
qu’elle ressentait pour Morgane était plus fort que tout ce qu’elle avait connu
jusqu’à présent, mais elle n’aurait jamais soupçonné que cela la bouleverserait
autant.
Elles
restèrent longtemps sous le berceau, sans parler, profitant de leur présence
mutuelle et se grisant de baisers. Le temps des paroles viendrait plus tard.
24
Ils avaient
travaillé jusqu’en fin d’après-midi, ajoutant les dernières finitions au
chapiteau pour les uns, préparant punch et cocktails pour d’autres, quand il ne
s’agissait pas de canaliser l’énergie des enfants ou de mettre les dragées dans
les boites. Andrée reçut un appel de Didier Pasquier alors qu’elle s’apprêtait
à sortir.
« Bravo,
lieutenant. Vous êtes à la hauteur de votre réputation. Nous avons enfin le
dénominateur commun à toutes ces personnes.
- Toutes sont
sur ce site ?
- Absolument
toutes. Inutile de vous dire que toutes les polices du monde occidental ont les
yeux dessus. Vous pouvez être rassurée sur le chiffre de cent quarante quatre
mille, leur site n’a pas autant d’adhérents : ils sont environ au nombre
de treize mille.
- Vous
trouvez ça rassurant, vous ?
- Pas
vraiment, mais faut bien essayer de trouver du positif à cette histoire.
De plus, je serais étonné que ces treize mille soient tous des membres actifs.
- Nous avons
aussi du nouveau : vous vous souvenez d’Emmanuelle Gilbert, la fille qui a
disparu ? Elle était aussi une familière de ce site.
- Vous
plaisantez ?
- Comme vous
avez lu mon dossier vous devez savoir que la plaisanterie m’est totalement
étrangère, déclara Andrée de sa voix la plus professionnelle. Vérifiez :
son pseudo sur le site est Emmadefrance127. En un seul mot.
- Laissez-moi
prendre un crayon… Voilà, c’est noté. Encore une fois, vous avez fait du très
bon travail.
-
Merci. »
Elle
raccrocha et retrouva Morgane qui l’attendait en compagnie de Catherine sous le
porche. Elles prirent toutes les trois la voiture de l’ancienne prof d’Andrée.
Elles étaient presque arrivées à destination, quand le portable de Morgane
sonna. Une fois qu’elle eut raccroché, Andrée remarqua son visage soucieux.
« Tout
va bien ?
-
C’était Claire. Elle m’appelait pour me raconter la visite étrange d’un couple
à Ty an Heussa. Ils n’arrêtaient pas de poser des questions sur moi, parait-il.
-
Elle leur a dit quoi ?
-
Rien, tu la connais, rétorqua Morgane avec un sourire moqueur.
-
C’est vrai que faire parler les gens de Garn-Glaz relève du miracle !
Surtout Claire LeFloch, dès qu’on touche à ses petits, n’est ce
pas ? Que voulaient-ils ?
-
Ils voulaient savoir où je me trouvais, ce qui s’était passé avec moi à Ty an
Heussa… Ils avaient l’air plus informés qu’ils ne devraient.
-
Il faudra aussi qu’on s’occupe de ça, grogna Andrée. »
La
voiture s’arrêta devant la plus grande des maisons du hameau, celle où se
trouvait la tour de garde, vestige de l’ancien château. Les trois femmes en
sortirent et Catherine les guida vers le petit jardin dont elle poussa le
portillon, avant de sonner à la porte d’entrée. Elles attendirent quelques
secondes avant qu’une petite femme brune d’une quarantaine d’années ne vint les
ouvrir. Elle semblait fatiguée, ses grands yeux noirs étaient cernés.
« Bonsoir
Catherine. Je vous attendais.
-
Bonsoir Clémence. Je te présente Andrée Chevalier et Morgane Kérambélec. Comme
je te le disais au téléphone, Andrée a accepté d’enquêter sur la mort de
Barbara.
-
Entrez. A ta demande, Catherine, tout le monde est présent. Enfin, sauf les
Barguès : ces gens ne mettront jamais les pieds chez moi !
-
Ce n’est pas grave, madame, assura Morgane. Nous pouvons aller là-bas, si nous
avons besoin d’eux. Ce que nous voulions surtout, ce soir, c’était en savoir
plus sur Barbara. S’ils ne la fréquentaient pas, leur présence est totalement
inutile pour le moment.
La
maison, contrairement à son aspect extérieur, était décorée de façon moderne,
avec un très bon goût, certes, mais complètement en désharmonie avec l’ensemble
du vieux village, dévoilant comme une sorte de contradiction chez ses
habitants. Morgane et Andrée regardèrent les gens qui étaient autour de la
table de la salle à manger. Deux hommes et une jeune femme qu’elles reconnurent
tout de suite comme Elisabeth Pradel. Catherine se chargea de présenter les
deux jeunes femmes, puis elle se tourna vers elles deux, leur désignant les
deux hommes.
-
Voici mon cousin, Jean Yves Roman, et leur ami et voisin, Eric Pradel. Vous
connaissez déjà Elisabeth.
Jean
Yves était un homme de quarante ans environ, très grand et musclé. Il avait les
joues roses des gens de la campagne en bonne santé et un sourire avenant. On
lui accordait d’emblée la sympathie. L’autre, plus jeune, la trentaine passée,
selon Andrée, était brun, grand et mince. Il était pâle et semblait, comme tous
ici, fatigué. Les deux femmes supposèrent que, choqués par le meurtre qui
s’était déroulé si près de chez eux, ils devaient ne plus en dormir.
-
En effet, nous avons déjà rencontré madame Pradel, approuva Andrée en
s’asseyant à l’invitation de la maîtresse de maison. Je voulais en savoir plus
sur Barbara Larroque. Je crois savoir que vous l’avez fréquentée. Madame Pradel
m’a donné un aperçu de sa personnalité, mais nous avons d’autres questions.
-
Vous savez, intervint Eric. Barbara était presque comme un membre de notre
famille. A part les Braguès, nous sommes tous très unis, ici ; comme je
vous le disais, une famille… nous sommes encore sous le choc de la violence de
sa mort et la perte douloureuse.
-
Je comprends tout à fait, répondit Morgane avec un sourire compatissant,
sachant elle-même quelle était la douleur de perdre un être cher. C’est
pourquoi nous devons à Barbara de trouver le coupable.
-
Nous ferons de notre mieux pour vous aider, déclara Clémence Roman. Il est vrai
qu’avec ce qui s’est passé à côté, la police a presque oublié la pauvre
Barbara, on dirait.
-
Nous aimerions savoir qui était Barbara, trancha Andrée. Vous avait-elle parlé
de son passé ?
-
Barbara parlait très peu d’elle, dit Clémence. Elle était toujours agréable,
prête à rendre service, elle adorait tous les enfants de notre petite
communauté. Mais à part nous et Nathalie, la plupart de ses amis vivaient en
région parisienne et elle ne les voyait que très peu.
-
Nathalie ?
-
Une fille que nous lui avions présentée, expliqua Eric. Nous l’avons regretté
par la suite.
-
Pourquoi ?
-
Depuis qu’elle fréquentait Nathalie, elle était devenue… bizarre.
-
Je ne l’ai pas remarqué, avoua Jean-Yves.
-
Moi non plus, reconnut sa femme.
-
C’est parce que vous la voyiez moins que nous, assura Elisabeth. C’est vrai
qu’elle avait changé.
-
Comment cela ?
-
Elle était plus… agressive, je dirais. Avant, elle était très douce, et tout
d’un coup, elle s’est mise à nous contredire, à juger la façon dont nous
élevions nos filles, à sortir tout le temps le week-end… Elle n’était plus
comme avant et pourtant, elle nous assurait qu’elle était enfin redevenue
elle-même ! De plus, quand elles ne sortaient pas, elles s’enfermaient
chez Barbara à faire des trucs bizarres.
-
Des trucs bizarres ?
Même
Eric regarda sa femme avec surprise, comme le notèrent Andrée et Morgane.
-
Elles se disaient sorcières même si elles tournaient ça en plaisanterie, dit
Elisabeth. Au début, ça me fascinait. Elles tiraient les cartes, brûlaient des
herbes, de l’encens…
Un
sourire narquois vint aux lèvres d’Andrée malgré elle. Des sorcières,
maintenant, après les illuminés de Jésus.
-
Vous saviez tout ça ? demanda Morgane.
-
Certaines choses, oui, admit Eric. D’ailleurs, c’est comme ça qu’elles ont
sympathisé. On fêtait l’anniversaire de Babou, et j’avais invité Nathalie, qui
est la sœur de l’un de nos amis. Je la connaissais à peine mais je l’aimais
bien, même si notre ami nous avait mis en garde contre elle.
-
Il vous mis en garde contre sa propre sœur ?
-
Oui. Il se méfiait de ce qu’elle faisait. Dans la soirée, elle a fini par
parler de ses impressions sur le village. C’était la première fois qu’elle
venait.
-
Je n’ai pas vu tout ça, s’étonna Clémence.
-
Tu étais partie, à ce moment là, expliqua Eric. Après, nous n’avons pas voulu
en parler.
-
Que s’est-il passé ?
-
Donc, Nathalie a dit au cours de la soirée cette phrase qui nous a tous
marqués : « il y a du sang sur les murs ».
Stupéfaites,
Andrée et Morgane se regardèrent. Mais Eric poursuivait.
-
Alors, Barbara s’est rapprochée de notre groupe et s’est assise à côté de
Nathalie. Elles se sont mises à parler ensemble, à échanger leurs impressions
sur le village et sur nous-mêmes. Nous étions ébahis : Barbara qui était
si timide et que nous avions eu tant de mal à apprivoiser parlait avec cette
parfaite inconnue comme si elles se connaissaient depuis toujours. Elle lui
confiait, même si c’était devant nous, des choses que nous ignorions totalement
sur elle.
-
Quelles choses ?
-
Qu’elle pratiquait la magie blanche, par exemple.
-
Quoi ? s’exclamèrent en même temps Clémence et son mari.
-
Vous comprenez que nous n’en avions pas parlé, dit Babou. Nous avons aussi
appris qu’elle tirait les cartes, utilisait des pendules, tout comme Nathalie.
C’était incroyable de les voir tellement en osmose.
-
C’était même perturbant, pour dire toute la vérité, continua Eric.
-
Comment cela ?
-
On aurait dit… et c’est d’ailleurs ce que je leur ai dit ce soir là, qu’elles
formaient un carré parfait. Deux morceaux d’une seule pièce qui semblaient se
retrouver. Vous allez dire que j’avais trop bu, mais on aurait presque dit
qu’il se dégageait d’elles une lumière que je n’avais jamais vue avant,
aveuglante et gênante. Après, Barbara et elles se sont mises à se fréquenter
régulièrement. Et nous avons eu le sentiment de perdre un peu notre amie.
-
Nathalie a entraîné Barbara sur des chemins que je ne pensais pas la voir
emprunter.
-
Expliquez-nous ça.
-
Je ne l’ai jamais dit à Eric : il ne voulait plus que je revoie Nathalie
au bout de quelques temps.
-
Tout comme Barbara, Babou s’est laissée embobiner par Nathalie. Elle commençait
à vouloir se prendre pour la nouvelle madame Soleil et voyait des fantômes
partout.
-
Pas tant que ça, se récria sa femme. D’accord, j’ai un peu exagéré au départ.
Toujours est-il qu’un soir, alors qu’Eric dormait, je suis allée chez Barbara,
parler aux filles. Je savais que je les trouverais avec leurs cartes ou leur pendule.
Bizarrement, quand je suis arrivée, il n’y avait rien sur la table, rien dans
leurs mains. Elles discutaient, tout simplement. Mais, chose étrange pour deux
filles qui ne boivent pas d’alcool, elles semblaient avoir descendu plusieurs
bouteilles, même si elles ne paraissaient pas ivres.
Le feu était allumé dans la cheminée. On était en train de rire ensemble, quand
tout d’un coup, Barbara, qui était assise sur la cheminée, s’est couchée et
elle dit à Nathalie que si elle voulait poser des questions, c’était le moment.
-
Que s’est-il passé ? demanda Clémence comme Babou s’arrêtait de parler.
-
Nathalie a commencé à poser des questions, je ne sais plus lesquelles, et
Barbara répondait. Tout d’un coup, Barbara s’est mise à prendre les braises à
pleines mains. J’ai eu peur qu’elle se brûle et j’ai voulu l’en empêcher, mais
Nathalie m’a défendue
de la toucher. Elle lui a demandé d’arrêter, je crois, en utilisant son prénom.
Alors, Barbara a répondu qu’elle n’était pas Barbara, mais je ne sais plus qui,
que Nathalie a reconnu comme son grand-père. Elle a continué à jouer dans le
feu, sans se brûler. D’autres esprits ont défilé, ont annoncé des choses
par la bouche de Barbara. On reconnaissait les changements par l’intonation de
la voix qui était différente. J’étais terrorisée.
-
Cette Nathalie a une adresse ? demanda Andrée d’un ton froid voulant
couper court au récit d’un délire pseudo-mystique.
-
Nous avons son numéro de téléphone à la maison. Je vais vous le chercher,
proposa Eric encore abasourdi par les révélations de son épouse.
Pendant
son absence, les autres commentaient ce qu’ils venaient d’apprendre. Il était
évident que les cousins de Catherine ignoraient totalement cette facette de la
personnalité de leur voisine. Andrée et Morgane restèrent silencieuses pendant
ce temps. Quelques semaines auparavant, Andrée aurait rejeté ce témoignage, du
moins son contenu : elle aurait dit que ce qui s’était passé était le
résultat d’une trop grande consommation d’alcool. Mais elle avait témoin de
choses encore plus étranges dans les souterrains d’un vieux château breton.
Morgane était dans le même état d’esprit. Quand Eric revint, Andrée recommença
son interrogatoire.
-
L’un de vous a-t-il entendu Barbara prononcer un jour le nom d’Emmanuelle
Gilbert ?
-
Emmanuelle ? releva Babou. Elle nous a parlé d’une Emmanuelle, dont elle
ne nous a jamais donné le nom de famille.
-
C’est sans doute la même. Que savez-vous ?
Eric
et Babou se regardèrent, comme s’ils se demandaient s’ils devaient parler ou
pas. Eric se lança :
-
Emmanuelle est celle qui a poussé Barbara à quitter Paris. Elles étaient très
proches, à un moment, puis se sont disputées et Barbara a tout laissé tomber
là-bas pour venir s’installer ici. - Elles se sont réconciliées, après, rajouta
Babou. Barbara est même allée passer Noël dans la famille d’Emmanuelle. Elle en
est revenue encore plus démoralisée.
-
Elles avaient été amantes ? demanda Morgane d’une voix douce.
-
Oui, répondit Eric, surpris que la jeune femme ait compris si vite. Barbara n’a
pas accepté leur rupture. Elle avait même fait quelques tentatives de suicide,
avant de venir à Cours. Nous avons supposé qu’en y allant à Noël, elle avait
espéré renouer sa relation avec cette femme.
La
stupeur se lut sur les visages du couple voisin. Celle qu’ils croyaient plus ou
moins connaître leur paraissait tout à coup une étrangère.
-
C’est donc d’Emmanuelle dont vous nous parliez, madame Pradel, quand vous nous
aviez dit que Barbara avait une dent contre la religion parce que sa relation
amoureuse avait été détruite par une secte ?
Cela
devenait enfin intéressant pour la grande femme brune. C’était comme si les
pièces d’un puzzle étaient en train de s’assembler petit à petit.
-
En effet.
-
Quelle était cette secte ? Barbara vous en a parlé ?
-
Très peu : le sujet avait le don de la mettre soit sur les nerfs, soit
dans une détresse immense. Tout ce que nous savons, c’est que les membres de
cette secte se retrouvaient sur Internet principalement, par le biais d’un site
matrimonial. Barbara avait alerté la commission anti-sectes, mais ils n’ont pas
pris son appel au secours au sérieux : d’après ce qu’elle nous a dit, ils
lui ont dit que pour eux, il s’agissait d’une arnaque, pas d’une secte et
qu’ils ne pouvaient pas agir.
Les
paroles d’Eric confirmaient les soupçons des deux femmes. Elles avaient enfin
le lien de Barbara avec le site. Cependant, Andrée n’en avait pas fini.
-
Il me reste quelques petites choses à savoir avant de partir, dit-elle.
J’aimerai savoir votre emploi du temps à tous le 7 octobre aux environs de
dix-sept heures. Je suppose que vous en avez
déjà parlé à la police, mais je tiens à vous entendre moi aussi.
- Pardon ? s’étonna Catherine. Tu
ne vas tout de même pas…
-
Je suis désolée, c’est une formalité. J’ai besoin de vous mettre tous hors de
cause dans le meurtre de votre voisine.
Pâle
mais résignée, Clémence se lança la première.
-
J’étais encore au boulot. J’ai fini à vingt heures ce jour-là.
-
Quant à moi, enchaîna son mari, j’étais à la maison.
-
Quelqu’un peut le confirmer ?
-
Les filles étaient là haut à faire leurs devoirs.
-
Ok. Et vous, monsieur Pradel ?
-
Babou et moi nous étions à la maison. Nous ne faisions rien de particulier.
-
Je vous remercie, déclara Andrée. Il est probable que nous repassions vous
voir. Merci pour le numéro de téléphone, monsieur Pradel. »
Catherine,
Andrée et Morgane prirent congé. Une fois dans la voiture, Andrée et Morgane
poussèrent un soupir avant que Catherine ne démarre.
« Une
soirée intéressante, souligna Andrée.
-
Tu as une idée de ce qui a pu se passer, alors, Andrée ? demanda le
professeur.
-
Il est trop tôt pour le dire, éluda le lieutenant. Mais nous avons des
informations intéressantes concernant la victime.
-
Toutes ces histoires de sorcellerie sont hallucinantes, de nos jours ! Qui
peut encore croire à des choses pareilles ?
-
Des jeunes femmes qui ont encore une âme d’adolescentes, supposa Andrée. Ou
alors elles étaient fêlées.
-
Ou encore, des personnes qui ont un niveau spirituel différent du commun des
mortels, contra Morgane.
-
Tu crois à ça, toi ?
-
Pourquoi pas, Andrée ?
La
jeune femme lui répondit par un sourire ironique mais plein de tendresse.
-
Nous savons au moins maintenant le lien qui unissait Barbara à Emmanuelle. Je
m’étonne de ne pas l’avoir compris dès que la mère d’Emmanuelle a parlé de
brouille entre elles deux. Ça sentait la rupture amoureuse à plein nez.
- Ah bon ? releva Catherine.
-
Ouais.
-
Si tu le dis. »
Plus
tard, Catherine déposa les deux jeunes femmes à Massérac puis repartit chez
elle.
Cercle de Pandore vol.2, chapitres 11 à 19
11
Ty an Heussa,
Bretagne
Une voiture
grise stationnait devant l’ancienne demeure des comtes de Kernodet. Deux
personnes à bord, un homme et une femme, regardaient la sombre bâtisse. La
femme prit quelques clichés avant de se tourner vers son compagnon.
« Qu’en
pensez-vous, Christophe ?
- Superbe
demeure. Elle aurait besoin d’une bonne restauration, mais telle qu’elle est,
je la trouve belle.
- Je parlais
de ce qui nous amène ici.
- Je sais,
Valentine. Il faudrait pouvoir la visiter. A priori, je ne pense pas qu’il y
ait quelque chose. Romain nous a prévenu qu’il avait déjà nettoyé l’endroit
lors de la cérémonie de la crypte.
- Je vais
faire quelques relevés dehors au cas où.
- De mon
côté, je m’occupe du couple de gardiens. A plus tard. »
12
« Ta
mère a craqué, cria Morgane à travers la porte de la salle de bains. Elle
t’envoie un croissant. »
L’eau de la
douche couvrait certainement ses paroles, vu que personne ne lui répondit. Elle
posa le croissant sur la table basse du petit salon et s’assit sur un des deux fauteuils
pour attendre son amie. Le chat d’Andrée, Beau Gosse, qui était couché sur le
tapis, se leva aussitôt pour aller se mettre sur le lit. Le félin ne s’habituait pas à la présence de
Morgane dans son environnement et lui montrait son mépris en s’éloignant d’elle
à chaque fois qu’elle l’approchait.
Elle repensa
à la façon dont elle avait passé ce début de matinée, depuis qu’elle était
descendue. Elle s’était guidée dans la maison au son des voix qu’elle
entendait. Elle se retrouva à la cuisine, en compagnie de Marianne et de
Martine qui donnait le sein à son nourrisson. Elle fut accueillie par un café
et deux sourires. Les deux autres filles Chevalier ne tardèrent pas à les
rejoindre, à peine réveillées. Morgane se sentit tout de suite à l’aise, intégrée
d’emblée dans cette famille qu’elle connaissait à peine.
Andrée sortit
de la salle de bains, une serviette enroulée autour de son corps. Morgane ne
put détacher ses yeux de ces deux jambes interminables.
« Il me
semblait bien t’avoir entendue, dit Andrée en lui souriant.
- Euh, oui…
je t’apportais ton croissant… finalement.
- Maman a
craqué ? Voilà qui m’étonne. Oh, ça fait presque autant de bien que la
douche, ajouta t-elle en croquant dans la viennoiserie.
Elle s’assit
en face de Morgane, un sourire de parfaite délectation sur les lèvres. Elle
nota avec plaisir l’impression qu’elle faisait sur la petite blonde et elle
avait décidé d’en jouer, voir jusqu’où allait la fascination qu’elle exerçait
sur Morgane. D’un geste lent et provocateur, elle croisa ses jambes en faisant
un clin d’œil amusé à son amie.
- Après
l’effort, le réconfort. C’est ce que j’aime quand je cours : une bonne
douche avant de me détendre.
- Dis-moi,
Andrée, tu as déjà songé à la carrière de mannequin ?
- Nan !
Je n’aurais pas supporté, je pense. J’avais aussi d’autres ambitions.
- Tu aurais
eu le physique pour, je t’assure. ? Tu as des jambes à
couper le souffle.
Elle me
drague ou je rêve ?
- Merci.
Dis-moi, Morgane, ça t’ennuierait beaucoup, si finalement, je me trouvais,
malgré moi, impliquée dans cette affaire de meurtre à
Cours ?
- Que fais-tu
de tes affirmations concernant tes vacances, le téléphone débranché, et tout
ça ?
- On a sonné
sur la ligne de l’amitié. La victime est une amie de la famille d’une vieille amie.
Elle me demande de l’aider et je ne peux vraiment pas refuser.
- Je ne sais
pas pourquoi, Andrée, je me doutais que nous finirions par y être mêlées, à
cette histoire, dit Morgane en lui souriant.
- Nous ?
- Où tu
vas, je vais, ainsi qu'il est écrit dans le Livre de Ruth. C’est comme ça,
à partir de maintenant.
- Merci,
Bambi, dit Andrée, plus touchée qu’elle ne le montra. Mais je ne vais pas
m’investir plus que nécessaire.
- Tu sais que
tu peux compter sur moi, si tu en as besoin. Et
maintenant, va mettre une tenue décente.
-
Ma tenue te trouble à ce point ?
-
Non, répondit Morgane en rougissant tout en se rendant compte qu’elle mentait.
Mais je te rappelle que nous sommes attendues pour le petit déjeuner. »
Elle
se leva aussitôt pour redescendre. L’attitude d’Andrée depuis qu’elle était
sortie de la douche montrait clairement que le mot « pudeur » ne
devait certainement pas évoquer grand-chose pour la grande brune, aussi
préférait-elle se trouver dehors, avant que la serviette ne tombe.
13
« Tu
crois que tu peux obtenir quelque chose, Rachel ?
- En tout
cas, je peux essayer. Mais autant te prévenir tout de
suite, avec l’autre affaire, celle là est quasiment classée, affirma la
sœur aînée d’Andrée.
Juriste,
Rachel travaillait pour le substitut du
procureur à Cahors.
- J’espérais,
soupira Marianne, qu’Andrée ne soit pas sollicitée dans cette affaire : c’est beaucoup trop près de ce massacre collectif et ces
histoires de religion ne me disent rien qui vaille.
- La religion
n’est pas le problème, affirma tante Lucille.
C’est une question de fanatisme. Si les sectes sont dangereuses, je ne vais pas
le nier, la religion chrétienne n’a jamais fait de mal.
- Que fais-tu
des croisades, de l’Inquisition, et de tous les crimes perpétrés au nom de
Dieu ? attaqua Andrée.
- Tout ça
devait certainement être justifié à ces époques-là.
- Ben voyons,
contra Jacques.
- Si vous
pensez ça, pourquoi faire la comédie du baptême, dimanche, dans ce cas ?
- Il ne
s’agit pas de comédie, tante Lucille, nia Daniel. Nous croyons en ce que nous
allons faire, mais nous ne sommes pas aveugles au point d’approuver tout ce que
voudrait nous imposer la religion.
- Moi, dit
Andrée lentement en savourant d’avance la réaction de sa tante, j’y vais parce
qu’on m’a choisie pour être la marraine. Je n’ai rien demandé. Ça fait
longtemps que l’Eglise catholique m’a mise à la porte.
- C’est toi
qui ne vas plus à l’église, c’est différent. Enfin, je suppose que c’est encore
mieux que d’y aller et de se faire assassiner comme ces gens.
- Tatie
Andrée ne va plus à l’église parce que le pape est contre les homosexuels,
annonça fièrement Gabrielle.
Laetitia
manqua de s’étouffer avec son café devant l’affirmation de sa fille. Fanny
gloussa à la remarque de sa jumelle. Les autres adultes regardaient la petite avec
incrédulité.
- Je ne vois
pas le rapport, dit Lucille d’un ton désapprobateur. Laetitia, tu devrais
néanmoins apprendre à ta fille à ne pas utiliser des mots dont elle ignore le
sens. Ça pourrait prêter à confusion.
- Je sais
ce qu’est un homosexuel, affirma Gabrielle en affrontant du regard cette femme
qu’elle n’aimait pas et qui trouvait toujours le moyen de les rabaisser.
- C’est
quoi ? demanda Juliana.
- Les
enfants, vous devriez aller vous préparer pour aller à l’école, maintenant,
proposa Léonie en espérant éviter une catastrophe qu’elle sentait imminente.
Estelle, emmène-les.
- Mais c’est
quoi, un monosexuel ? Et pourquoi on est obligés de partir quand ça
devient intéressant, nous ? protesta Adrien d’une voix aigue.
Les enfants
quittèrent la table car le regard de papy leur faisait comprendre qu’il
était hors de question de discuter. Avant qu’ils ne quittent la pièce, on
entendit la voix de Gabrielle :
- Les
homosexuels, c’est comme Andrée : elle est amoureuse de Morgane, pas d’un
monsieur.
Un grand
silence suivit le départ des enfants. Les adultes avaient tous plongé leur nez
dans leurs bols, à l’exception de Lucille, qui regardait Andrée et Morgane d’un
air outré. Elle porta enfin son regard sur Marianne, inconsciente de
l’interrogation muette de la jeune blonde à Andrée.
- Et tu
tolères une telle chose chez toi, Marianne ?
- Les propos
de Gabrielle ou le fait qu’il serait possible que ma fille soit gay et
qu'elle nous aurait ramené une charmante fiancée ? demanda Marianne en
plongeant son regard dans celui de sa belle-sœur.
- Frédéric,
enfin, tu ne peux pas me dire que tu approuves une telle… chose…
- Je n’ai
rien à approuver ou à désapprouver, Lucille, sourit Frédéric.
- C’est la
meilleure !
Les autres
avaient suivi le manège de leurs parents. Ils ne niaient rien, mais ne disaient
rien non plus, laissant à Andrée le libre choix de ce qu’elle allait dire.
- Je ne vois
pas de quoi nous nous en mêlerions, de toute façon, déclara Léonie d'un ton
péremptoire. La vie privée d’Andrée ne concerne qu’elle. Qu’elle préfère les
femmes ou qu’elle préfère les hommes, ça la regarde. C’est comme l’autre jour,
monsieur Garrigou, qui est conseiller au maire, me demandait avec son air
pompeux, « que pensez vous, ma bonne Léonie, de l’égalité entre homme et femme ».
« Arsène, que je lui ai dit, je suis contre ! » «Vous avez bien raison, Léonie, qu'il me dit.
Voilà enfin une femme intelligente. » « Laissez-moi finir, Arsène.
Savez-vous au moins pourquoi je suis contre? Je pense que les femmes sont pas
égales aux hommes, elles sont supérieures. » Ça lui a bouché un coin.
« D’ailleurs que je lui ai dit, c’est pas elles qui ont tué Notre
Seigneur, ce sont les hommes, et ça c'est écrit dans la Bible.
- Vous,
personne ne vous a demandé votre avis, contra Lucille.
- A vous non
plus il me semble.
- Tante
Lucille, ne nous dis pas que tu mettrais Julien à la porte de chez toi, s’il
s’avérait qu’il soit homo ? s’enquit Rachel, l’innocence des anges
inscrite sur son visage.
- Je… nous
n’avons pas de ça chez nous. N'est ce pas, Marcel ?
- Vous n’avez
pas de quoi ? insista Jacques.
- Les
enfants, arrêtez de vous moquer de votre tante, demanda Marianne en se retenant
pour ne pas sourire à l’air encore plus pincé que d’habitude de Lucille. Elle
ne voulait porter préjudice à personne, j’en suis sûre.
Pendant tout
ce temps, Andrée et Morgane étaient restées coites. Morgane avait essayé
silencieusement d’obtenir la vérité d’Andrée ; cette dernière s’était
contentée de la regarder avec un regard d’excuse gêné. Morgane avait eu sa
réponse.
- Je vois que
je suis encore une fois la cible de tes enfants et de cette femme que tu
persistes à garder ici, Marianne. Avec le temps, je devrais être habituée.
Cependant, je ne pensais pas que la jeune génération s’y mettrait aussi,
surtout de cette façon. Laissez-moi vous dire que ces enfants ont un langage
qui n’est pas de leur âge, même si c’était pour plaisanter.
- Même si
j’étais d’accord avec toi, je ne pourrais pas rester pour en discuter, tante
Lucille, déclara Rachel en se levant. Je dois être au bureau dans une heure. Je
te tiens au courant, Andrée.
- Merci,
Rachel.
- Je vais
déposer les enfants à l’école, nous sommes déjà en retard, annonça Laetitia Je
prends ta voiture maman. »
Le départ de
Rachel amorça celui de Jacques et Serge. Frédéric et Daniel en profitèrent
aussi pour se rendre dans les vignes où les ouvriers se trouvaient déjà pour
les vendanges. Marcel était resté silencieux tout le long de la discussion. Sa
famille s’était habituée à le voir rester dans l’ombre de son acariâtre épouse.
« Euh…
tu veux aller voir les vignes, après qu’on ait aidé maman et Léonie à
débarrasser, Morgane ? proposa Andrée en se levant.
- Bien sûr, chérie,
répondit la petite blonde avec son sourire malicieux.
Andrée resta
figée sur place pendant quelques secondes pendant que sa tante lança un regard
courroucé aux deux femmes, ne sachant pas si on se moquait encore d’elle ou si
on lui montrait la vérité. Morgane avait commencé à débarrasser la table, aidée
de Martine.
- Tu nous
donnes un coup de main, ou tu restes là à admirer ta dulcinée ?
- Euh… oui,
Martine, j’arrive. »
14
Elles
marchaient à pas lents entre les terrasses plantées de vignes en observant les
vendangeurs travailler. C’était la première fois que Morgane assistait à ce
spectacle. Le soleil brillait de mille feux, comme inconscient
qu’ailleurs, l’automne était déjà bien
présent.
« C’est
presque la fin. Le week-end prochain, on clôture tout et une grande fête sera
organisée au château pour tous les ouvriers.
- Je pensais
qu’on vendangeait en septembre.
- On
commence, en septembre, mais dans la région, l’ensoleillement tardif nous
permet d’attendre l’arrière saison, pour un meilleur affinement de la maturité
du raisin.
- Je n’ai jamais
participé aux vendanges. Ce doit être une expérience intéressante à vivre.
- Si nous
avons le temps, la semaine prochaine, nous pourrons aider les saisonniers,
proposa Andrée. Nous le faisions tous, quand nous étions plus jeunes. Mais avec
nos boulots, aujourd’hui, c’est plus difficile de se libérer. Nous adorions ça.
C’était très éprouvant, physiquement mais, sincèrement, je compte ces moments
parmi les meilleurs de ma vie.
-
Andrée ?
- Hum ?
Le moment de
parler était arrivé et Andrée ne savait pas si elle était prête à affronter les
questions de Morgane.
- C’est
vrai ? demanda t-elle.
- Quoi ?
- Ce qu’a
suggéré Gabrielle. Je ne parle pas de toi et moi, je sais ce qu’il en est. Mais
est ce que tu es… euh … tu vois ?
-
Lesbienne ? C’est le mot que tu cherches ? Et oui, Gabrielle a
raison, je le suis.
- Pourquoi ne
m’en as-tu pas parlé ?
- Morgane, ça
changerait vraiment quelque chose ?
- Oui. Non.
En fait, je ne sais pas.
-
Vraiment ? ironisa Andrée en levant un sourcil. La prochaine fois que je
me présenterai à quelqu’un, il faudra que je pense à le dire : « Bonjour,
je suis Andrée Chevalier et je préfère les femmes. »
- Euh…
Excuse-moi, c’est stupide. Bien entendu, tu n’avais pas à le faire… c’est juste
que… il faut que je me fasse à cette idée, c’est tout.
- De mieux en
mieux, railla Andrée dont le cœur se pinçait.
- Ne le
prends pas mal, Andrée, protesta Morgane. Il faut que tu comprennes que ça m’a
surprise : nous sommes amies et tu ne m’en as jamais rien dit. Pas que tu
es sensée tout me dire… Oh mon dieu, c’est confus…
Andrée
capitula devant les yeux verts qui cherchaient son regard. Elle sourit.
- J’aurais
peut-être du t’en parler, je ne sais pas. Tu sais, avoir une amie est quelque
chose de nouveau pour moi. Et puis, ça ne me paraissait pas si important.
Tu parles.
- Ta famille
le sait, ou ils s’amusaient juste à tourner ta tante en bourrique ?
- Les deux.
- Ils le
prennent bien, en tout cas, sourit Morgane.
- Ils
m’aiment, répondit Andrée en haussant les épaules comme si cette seule réponse
expliquait tout.
- Parfois je
me demande si c’est aussi évident que ça. Combien de parents aiment leurs
enfants, mais rejettent totalement leur homosexualité ? Tu as de la
chance, Andrée.
- Je
sais. »
Elles ne
parlèrent plus, jusqu’à leur retour à la grande maison. Marianne les attendait
dans le grand salon. Elle les avait vues approcher.
« Les
filles, j’ai besoin d’un coup de main : tout le monde est sensé arriver
entre aujourd’hui et demain, alors il va falloir préparer toutes les chambres.
Léonie est déjà bien occupée, je ne peux pas lui demander de s’occuper de tout
ça en plus. Andrée, tu installes aussi les chambres du pavillon, je vais y
mettre les garçons de Patrick et ceux d’Aline. Je vais aux écuries, voir si
tout se passe bien et je dois partir à Cahors avec Martine pour une dernière
vérification avec le traiteur pour dimanche. Vous gardez les deux petits.
Oh ! Ne vous inquiétez pas pour le déjeuner, Léonie s’en charge : je
ne veux pas prendre le risque de mettre Andrée à contribution, vu ses talents
culinaires.
- Vous avez
des chevaux ? demanda Morgane une fois Marianne partie.
- Quelques
uns, mais une partie des anciennes écuries ont été aménagées, de façon à
pouvoir accueillir les ouvriers pour les vendanges : c’est une sorte de
cantine où ils se retrouvent tous pour les repas, préparés par deux femmes de
la région qui viennent exprès.
- C’est toute
une organisation, hein ?
- En effet. Que dirais-tu d’aller faire un petit tour à Cours,
quand maman sera rentrée ? Nous aurons une première vue de ce qu’il y a
là-bas.
-
Je suis partante. »
15
Marianne et
Martine rentrèrent juste à temps pour permettre à Andrée et Morgane de se rendre à Cours. Entre
temps, Rachel avait téléphoné, dans la matinée, pour demander à sa sœur
de la rejoindre devant le tribunal à treize heures, en
précisant qu’elle avait du nouveau.
Elles
atteignirent rapidement le bourg de Cours. Andrée gara le véhicule dans l’un
des rares emplacements vides du centre.
« Ça
me rappelle Garn-Glaz, avec tous ces journalistes, le mois dernier, soupira
Morgane. Sauf qu’il y en a un peu plus.
-
Ne bouge pas, je vais demander le chemin de la Combe.
Andrée
revint quelques minutes plus tard, avec le renseignement. Elle manoeuvra la
voiture pour la mener hors du bourg, avant de s’engager sur une petite route de
campagne. Elles ne tardèrent pas à apercevoir la Combe la Combe
« C’est
magnifique, murmura Andrée. On dirait que ce village est figé dans le
temps : on s’attend presque à voir des chevaliers débarquer d’un détour
pour venir saluer leur dame, tandis que des paysannes traverseraient la cour en
s’affairant.
Morgane
était silencieuse. Andrée gara la voiture le long d’un petit carré de jardin
fleuri. Elles sortirent ensemble de la voiture.
-
Morgane ?
-
Il y a du sang sur les murs, Andrée, souffla Morgane.
-
Je te demande pardon ?
-
Cet endroit a un passé très chargé et je le ressens. Je ne saurais l’expliquer,
mais je peux t’affirmer que le sang a coulé ici. Et je ne te parle pas de cette
femme assassinée.
-
Euh… tu peux être plus claire ?
-
Je suis incapable de te l’expliquer… ça ne m’est jamais arrivé, avant.
-
Quoi ?
-
Tu vas me prendre pour une folle.
-
Jamais. Alors ?
-
C’est… c’est comme si je pouvais ressentir des choses, ici. Un peu comme à Ty
an Heussa. C’est à la fois pareil et pourtant différent. Il y a des images qui
me viennent, des bruits, des sensations… C’est bizarre… Je t’avais prévenue que
c’était dingue.
-
Tu me connais, je ne suis pas la première à porter foi à tous ces trucs de…
médiums et tout ça, mais tu te souviens du petit héritage qu’Aëlys pensait
t’avoir fait ?
Morgane
soupira et regarda son amie dans les yeux.
-
Oui. Je n’avais pas voulu m’y arrêter jusque là. D’ailleurs, j’espérais qu’il
n’y aurait rien : jusqu’à présent, il ne s’était rien passé qui pouvait
corroborer ce qu’elle craignait.
-
Jusqu’à ce tu arrives ici. Que vois-tu ?
-
Voir est un bien grand mot… Ça ne ressemble en rien à ce qu’on dit des flashes
des médiums, c’est juste… des sensations que j’ai. Un peu comme si j’étais
connectée à ce que dégage ce village.
-
Tu m’as dit que tu savais exactement ce que ressentait Aëlys quand elle avait
pris possession de toi.
-
Oui, mais elle était là, quelque part en moi et elle dirigeait tout. Je ne sais
même pas d’où me viennent ces sensations. Je sens la peur… crois-tu que c’est
Barbara ?
-
Remarque, ça serait pratique ! Tu pourrais nous dire exactement ce qui
s’est passé.
-
Où est votre esprit cartésien et terriblement prosaïque, Andrée
Chevalier ?
-
Je l’ai perdu dans les souterrains de Ty an Heussa, le mois dernier. On a de la
compagnie, ajouta t-elle en voyant une femme d’âge mûr, qui semblait prête à
éclater sous des amas de graisse arriver dans la cour et s’avancer vers elles.
Ça va aller ?
-
Oui. Je repenserai à tout ça plus tard…
-
Bonjour, lança la femme. Vous cherchez quelque chose ?
-
Bonjour. Voici le lieutenant Andrée Chevalier et je suis Morgane Kérambélec.
Nous aimerions en savoir un peu plus sur Barbara Larroque.
-
Elle habitait là, dit la femme en désignant une des maisons de pierre. Vous
êtes de la police ? Venez, entrez prendre un café. »
Après
un coup d’œil perplexe, Andrée et Morgane suivirent la femme jusque chez elle.
Elle devait avoir largement passé la cinquantaine d’années. D’aspect négligé,
elle avait ses cheveux roux très courts et
mal coupés; elle portait un vieux pantalon et des bottes de
caoutchouc. De toute évidence, elle revenait de son étable.
« J’ai
une vache qui me fait une caillette, expliqua t-elle. Le vétérinaire vient de
repartir. Alors, comme ça, vous venez enquêter sur l’assassinat de
l’étrangère ?
-
L’étrangère ? releva Morgane.
-
Enfin, elle n’était pas d’ici. Elle venait de Paris. Elle s’est installée ici
il y a deux ans, environ. Etrange,
comme fille.
-
Comment cela ?
-
Elle pouvait s’enfermer des jours entiers, sans que personne ne la voie. Elle
disait tout juste bonjour, puis disparaissait. Enfin, ce que j’en dis, c’est
que ça a duré des mois. Après, elle s’est mise à fréquenter les autres.
Le
ton sur lequel elle prononça le mot « autres » était empreint d’un
mépris incommensurable.
-
Les autres ? De qui s’agit-il ?
-
Des autres, quoi, les voisins. Si vous croyez que ça l’a rendue plus
bavarde pour autant ! Je n’ai jamais su ce qu’elle faisait comme travail…
mais ça s’absentait parfois pendant des mois entiers…
-
Je vous remercie, madame…
-
Barguès. Lucette Barguès.
-
Votre aide nous a été précieuse, assura Morgane qui n’en pensait pas un mot.
-
Vous devriez peut-être interroger les autres, vous savez. Pas qu’ils vont vous
aider, ils sont trop sournois pour ça, surtout ceux d’en face, mais enfin, faut
essayer. Je ne serais pas étonnée que l’un d’eux l’ait tuée.
-
Merci du conseil, dit ironiquement Andrée. Au revoir. »
Andrée
et Morgane quittèrent la petite maison, conscientes du regard qui les suivait.
Elles se rapprochèrent l’une de l’autre et parlèrent à voix basse.
« Je
ne sais pas toi, mais je n’aimerais pas l’avoir comme voisine. C’est le genre à
se mêler de tout.
-
A côté d’elle, j’ai l’impression qu’Amélie LeMat est une novice, ricana Andrée.
-
Cette chère cousine Amélie a l’avantage d’être une bonne personne, malgré tout
: elle est persuadée que ses remarques sont constructives. On essaie les autres
maisons ?
Elles
sonnèrent à une maison qui faisait l’angle avec celle qu’elles venaient de
quitter. Peu de temps après, une grande femme blonde, tenant un bébé dans les
bras vint leur ouvrir.
-
Bonjour, madame, je suis le lieutenant Andrée Chevalier, je souhaiterais vous
interroger sur Barbara Larroque. Pourriez-vous nous accorder quelques
minutes ?
-
Bien sûr, entrez, accepta t-elle en s’effaçant pour les laisser passer.
Elle
déposa l’enfant dans une chaise haute et invita les deux jeunes femmes à
s’asseoir au salon.
-
Je m’appelle Morgane Kérambélec.
-
Elisabeth Pradel. La police est déjà venue nous interroger une fois. Comme vous
devez le savoir, Barbara a été retrouvée dans le champ où mon mari et moi avons
nos moutons.
-
Vous connaissiez bien Barbara Larroque ? J’ai entendu dire qu’elle était…
asociale.
-
Pas asociale, ce n’est pas vrai. Elle n’était pas facile à aborder, je
l’admets. Elle ne recevait chez elle que les gens qu’elle aimait bien et
mettait plus ou moins les autres à la porte. Une attitude qui ne plaisait pas
forcément aux gens.
-
Quelle relation entreteniez-vous avec elle ?
-
Pour ma part, je pense que nous avions une très bonne amitié, basée sur la
confiance et la sincérité. On passait beaucoup de temps ensemble, à discuter de
tout et de rien, de la vie, de la mort… Tout ce qu’avec les autres on n’aurait
pas pu discuter. Quant à mon mari, il l’avait prise sous son aile, voyant
qu’elle était réservée, isolée dans sa maison, alors que nous étions là. Tout
le monde dans le village s’entend bien, à une exception près.
-
Madame Barguès, devina Morgane.
-
Oui. Ils ont essayé de nous dresser les uns contre les autres, pour être le
centre d’attention. Aussi Barbara les évitait tant qu’elle pouvait. Comme nous
tous, ici, ajouta t-elle d’un ton las.
-
Barbara avait-elle des ennemis ?
-
Non, pas que je sache. Peut-être dans sa vie passée, je ne sais pas. Elle
n’était pas d’ici, elle ne connaissait pas grand monde. C’était une fille un
peu sauvage, qu’il fallait apprivoiser. Des gens venaient parfois la voir de
Paris, elle-même y allait de temps en temps, mais elle ne nous a jamais parlé
d’ennemis ou de personnes qui en voudraient à sa vie.
-
Un petit ami ?
-
Non. Elle était seule, sur ce plan là. Personne ne comprend ce qui s’est passé.
Vous savez, Barbara nous paraissait un peu étrange, par son choix de vie, mais
ce n’était pas quelqu’un qu’on aurait cru voir morte, assassinée sauvagement.
-
Vous la trouviez étrange ?
-
Elle venait de Paris, elle est venue s’enterrer à la Combe
-
En effet. Elle avait de la famille ?
-
Oui. Ils venaient de Paris pour la voir souvent.
-
Avait-elle parlé du rassemblement qui avait eu lieu près de Cours ?
demanda Morgane. Vous savez, toutes ces personnes mortes ?
-
Nous avons abordé le sujet. C’est un petit village et tout se sait. Nous étions
tous au courant qu’un groupe de personnes était venu là pour une espèce de
retraite. Barbara a tourné le sujet à la dérision.
-
Pourquoi ?
-
Elle avait une dent contre la religion. Elle disait que le christianisme avait
ruiné sa vie.
-
Vous savez pourquoi ?
-
Oui : elle était très amoureuse de quelqu’un qui est tombé dans le panneau
d’une secte et qui a rompu suite à ça.
-
Je vous remercie d’avoir répondu à nos questions, madame Pradel. Nous
reviendrons bientôt. »
16
Après
avoir sonné en vain à l'autre maison, elles reprirent la direction de Cahors en
silence. Chacune réfléchissait à ce qu’elles avaient appris.
« Pourquoi
as-tu demandé, pour la secte ? voulut savoir Andrée.
-
Je ne sais pas trop. Appelle ça une intuition.
Morgane
ne voulait pas encore dévoiler à Andrée ce qu’elle vivait. Elle-même n’y
comprenait pas grand-chose. L’idée que Barbara était peut-être liée à la secte,
d’une façon ou d’une autre s’était imposée à elle, presque comme si elle entendait
quelqu’un le lui souffler à l’oreille. En fait, elle devait être honnête avec
elle-même : elle avait réellement entendu quelqu’un le lui dire… quelqu’un
qui avait sa voix, mais qui n’était pas elle : Aëlys, son aïeule qui
l’avait un jour possédée. Elle n’était pas prête à parler de ça avec la très
terre-à-terre Andrée Chevalier.
Andrée gara
la voiture et chercha à repérer sa sœur. Rachel était au point de rendez-vous.
Elle emmena les deux jeunes femmes dans un restaurant chinois à quelques pas de
là.
« J’ai
parlé de ton affaire à un de mes collègues qui travaille dessus. Il te connaît
de réputation et il m’a dit qu’il voulait te rencontrer pour t’en parler. Cela
m’a plutôt surprise, mais je pense que c’est une bonne chose. Le voilà, dit
Rachel en désignant un homme vêtu d’un costume gris qui entrait.
- Bonjour
mesdames. Je suis Didier Pasquier.
- Bonjour.
Andrée Chevalier, et voici Morgane Kérambélec.
L’homme
s’installa à côté de Rachel tout en jetant un regard curieux à Morgane. Il se
demandait certainement ce qu’elle faisait là et qui elle était. Il devait avoir
quarante ans. Un début de calvitie donnait à son visage un air grave qu’accentuaient
les rides de son front et ses lunettes.
- Rachel m’a
dit que vous vous intéressiez à la seconde affaire de
Cours.
- Une de mes amies m’a demandé de voir si je pouvais aider les
autorités, répondit Andrée qui aima d’emblée la façon qu’avait l’homme
d’entrer dans le vif du sujet.
-
C’est ce que m’a dit Rachel. Je ne sais si je suis en mesure de vous aider.
Vous devez comprendre que cette affaire est liée à d’autres et que, par
conséquent, elle risque de poser plus de complications que prévu.
-
Elle est liée à la secte suicidaire de Cours ?
L’homme
dévisagea Andrée qui venait de parler. Le visage froid de la jeune femme ne
laissait rien transparaître.
-
En région parisienne, une jeune femme a disparu. Elle était très liée,
autrefois, à Barbara Larroque. Il y a deux semaines, elle a dit à ses parents
qu’elle se rendait à… une sorte de convention qui devait durer dix jours.
Depuis, personne n’a plus de nouvelles.
-
Vous pensez que cette disparition a un lien avec le meurtre de Barbara ?
-
Ce n’est pas impossible, à défaut d’être en rapport avec la secte. D'ailleurs,
nous n'avons pas encore identifié tous les corps. Dans l’absolu, il est encore
possible qu’elle s’amuse si bien à sa convention, quoi que soit pour elle une
convention, qu’elle n’a pas le temps de donner de nouvelles.
-
Mais vous n’y croyez pas.
-
Cette convention devait durer seulement dix jours, rappela Pasquier. D’après la
famille, la jeune femme était bizarre ces derniers temps. Elle n’a jamais été
quelqu’un de très proche de sa famille, elle vivait seule avec son fils et ne
parlait de ses affaires que si l’occasion se présentait. Je sais que le lien
est léger, mais toujours est-ils qu’ils se sont juste rendus compte qu’elle a
commencé, il y a deux ans, à fréquenter l’église assidûment, à porter une croix
à son cou, bref, toutes sortes de choses qu’elle ne faisait pas avant, en
rapport avec la religion.
- Aïe. Personne ne s’est inquiété ?
-
Non. Pour eux, ce n’était pas trop grave. La famille n’est pas très religieuse
pour ne pas dire pas du tout, mais ils pensent que chacun est libre d’agir
comme il veut sur ce plan.
L’alarme a sonné pour la mère seulement quand elle a entendu cette histoire de
secte à la télévision et plus encore, quand elle a entendu citer le nom de
Barbara Larroque, tuée à si peu de distance du lieu du massacre. Aucune victime
de Cours ne correspond à la personne disparue. Nous nous en sommes assurés. On recherche
la jeune femme, mais nous ne pensons pas que sa disparition soit liée à la
secte.
-
Alors, pourquoi sommes-nous là ? Si j’ai bien compris, vous vous occupez
exclusivement de l’affaire de la secte, monsieur Pasquier.
L’homme eut
un sourire furtif.
- Les
consignes sont strictes, lieutenant Chevalier. Les enquêteurs et toute personne
travaillant sur ce dossier ne doivent rien laisser filtrer. Nous voulons éviter
toute bavure.
- Je vous
comprends, mais pourtant vous êtes là.
- Votre
réputation n’est plus à faire. Votre dernière affaire a eu un certain
rebondissement, notamment parce qu’elle touchait un peu le milieu politique.
J’aurais peut-être besoin d’un coup de main de votre part. Mais je pensais que
vous viendriez… seule, dit-il en regardant Morgane.
- Morgane
travaille avec moi.
- Ce n’est
stipulé nulle part dans vos dossiers, contra l’homme.
- Vous avez
enquêté sur moi, sourit Andrée. Vous avez donc appris que je ne travaille pas
avec n’importe qui. Morgane est celle qui a permis l’arrestation du coupable,
dans ma dernière affaire, justement.
Elle y allait
au culot et elles le savaient toutes les deux. Morgane n’était pas ainsi citée
dans le dossier Dormois. Pasquier lança un regard intéressé à la petite blonde.
Elle lui sembla intelligente. De toute façon, ce qu’il avait lu d’Andrée
Chevalier ne laissait aucun doute sur ce dernier point : si elle avait choisi
cette fille pour la seconder, c’est qu’elle le méritait.
- Votre nom
m’était familier, reconnut l’homme. Il était en effet dans les rapports que
j’ai lus, concernant la dernière enquête du lieutenant Chevalier. Mais il me
semble que nulle part, on fait état de vous comme un membre de la police
bretonne aussi, mademoiselle ?
- C’est
simplement parce que je ne le suis pas, monsieur. J’étais simplement témoin,
dans cette affaire, vu que les événements ont eu lieu dans la propriété de ma
famille. Mon métier est directrice de communication dans le secteur privé.
- La
communication ?
- Les
relations publiques, expliqua Morgane. Ce qui fait que j’ai une certaine
aptitude pour cerner les gens, savoir ce qu’ils attendent et obtenir ce que moi,
j’attends d’eux. Le tout dans la bonne humeur. Voilà pourquoi Andrée me
considère en quelque sorte comme une… partenaire.
Andrée
sourit. Elle l’aurait parié, Morgane venait d’abattre un obstacle.
- Comprenez
bien que si je vous parle, cela ne sortira pas d’ici, précisa Pasquier en
baissant la voix comme des personnes s’installaient dans le restaurant.
- Nous sommes
d’accord.
Le serveur
approcha pour prendre la commande. Une fois qu’il fut parti, Pasquier
reprit :
- Nous n’avons pas exclu l’existence d’un lien entre Barbara
Larroque, Emmanuelle Gilbert et la secte. A vrai dire, nos supputations ne se
basent que sur les faits que je viens de vous énoncer. Autant vous dire que
c’est très, très mince et que nous ne sommes que deux ou trois à croire à cette
hypothèse.
-
Barbara n’avait aucun lien avec les membres de la secte, à ma connaissance.
- En ce qui concerne les victimes de la secte, elles ont vécu trois semaines dans la
salle, avant de mourir : les commerçants de la région en ont vu venir
chercher le pain, les boissons, bref, tout ce qu’il faut pour nourrir autant de
monde. Après ces trois semaines, plus personne ne les a vues et pour cause. Le
poison est la cause de la mort : du curare, mélangé au vin de communion;
pour les enfants, la même recette avec du jus de raisin. Nous ne savons pas si
ces gens étaient consentants pour le suicide ou si l’officiant les a
empoisonnés contre leur gré. Comme je vous le disais, nous ne les avons pas
encore toutes identifiées, mais une chose est sûre : ces gens viennent des
quatre coins du monde. Sur les cent quarante quatre victimes, seules vingt
étaient françaises.
- Cent
quarante quatre ? répéta Morgane. C’est un chiffre symbolique.
-
Pourquoi ? voulut savoir Andrée.
- C’est
biblique : dans l’Apocalypse, l’apôtre Jean parle des cent quarante quatre
mille élus. Ça a nourri l’imagination de plusieurs sectes.
- Je
comprends pourquoi le lieutenant Chevalier tient à travailler avec vous,
complimenta Pasquier.
- Merci.
- Vous n’avez
pas tort, en parlant de chiffre symbolique : nous avons reçu un appel des
autorités allemandes, hier soir. Ils ont gardé l’information secrète pour
l’instant, pour ne pas créer un vent de panique vu ce qui s’était déjà passé
chez nous ou encore donner des idées à des groupes qui n’auraient rien à voir
avec tout ça. Dans la banlieue de Munich, un massacre identique a eu
lieu : cent quarante quatre victimes, de nationalités différentes. Nous
sommes tous sur le qui-vive.
- Vous vous
attendez à d’autres scénarios du même genre ? s’enquit Andrée.
- C’est une
possibilité, admit l’homme. Apparemment, nous avons affaire à une secte
d’envergure internationale. Les Allemands ont tout de même fait une découverte
qui parait pourtant contradictoire avec l’hypothèse d’un culte sectaire :
beaucoup de ces personnes étaient de confessions différentes et fréquentaient
assidûment leurs églises respectives.
- Bizarre.
- Aucun autre
point commun n’a pu être établi pour l’instant. Nous allons vérifier, en ce qui
concerne les personnes de Cours. Ça risque de nous embrouiller plus qu’autre
chose.
- Je peux
avoir une liste des personnes que vous avez déjà identifiées ? Avec tout
ce que vous pourrez obtenir sur elles, bien entendu.
- Bien sûr.
Je vous fournirai aussi les renseignements que les Allemands nous
donneront ; on ne sait jamais. Je vous communiquerais
également les dossiers Larroque et Gilbert. C’est, après tout, votre priorité,
ajouta t-il avec un rictus ironique. »
Le serveur
s’approchait avec les plats. Dans le même moment, le téléphone du collègue
sonna. Quand il raccrocha, il avait un visage grave.
« On vient de
découvrir un nouveau groupe, pas loin d’Assise, en Italie. Mêmes
caractéristiques, même nombre de morts.
- C’est
hallucinant.
- Passez à
mon bureau après le déjeuner, je vous remettrai toutes les données. »
17
Romain
Kérambélec posa sa tasse sur la table de cuisine de son vieux presbytère. Il
regarda ses deux interlocuteurs avec un petit sourire en coin.
« Je
parie que Claire et Yann LeFloch n’ont pas été des plus coopératifs, sourit-il.
- Je ne te le
fais pas dire, approuva l’homme qui lui faisait face. C’est à peine s’ils ne
nous ont pas jetés dehors. Heureusement que tu nous avais prévenus.
- Ils sont
très attachés au domaine et à la famille de Kernodet… Vous avez pu faire
quelques relevés ?
- Oui, malgré
tout, répondit la femme. Les niveaux sont au maximum, tu as bien nettoyé
l’endroit. Tu sais où est ta nièce ?
- Elle est en
vacance avec une amie, je n’en sais guère plus, mais je peux appeler au château
pour le savoir.
Comme les
deux autres approuvaient de la tête, il prit son portable et composa le numéro
de la gardienne de Ty an Heussa. Après avoir échangé avec elle quelques
banalités, il obtint enfin le renseignement désiré. Quand il raccrocha, il
regarda les deux autres avec une expression mi-perplexe, mi-amusée.
- Devinez où
elle est…
- Romain,
nous avons déjà perdu pas mal de temps. Alors ?
- A Cahors,
du moins tout près… A quelques kilomètres seulement de l’endroit où
Barbara et les victimes de la secte ont
été retrouvées…
Une seconde
d’un silence interdit salua la phrase du prêtre.
- Eh
bien ! On peut dire qu’ils ont décidé d’y aller fort avec elle,
s’écria Valentine.
- Ce qui
m’ennuie, c’est que pour l’instant elle est seule, face à ça, s’inquiéta
Romain. Je ne sais pas trop quelles sont ses capacités, ni si elle s’est déjà
aperçue qu’elle les possédait… sans personne pour la guider, qui sait où cela
peut la mener ?
- Puisque
déjà, nous savons où elle est, je suppose que nous pouvons mettre Nathalie sur
sa route. C’est la plus proche, d’un point de vue géographique.
- Crois-tu
vraiment que Nathalie soit la personne idéale, en ce moment ? Elle est
assez perturbée par la mort de Barbara.
- C’est
justement ce qu’il lui faut, assura Christophe. La perte de Barbara est une
tragédie pour notre organisation, mais la vie continue aussi. Nous devons juste
trouver une raison pour que Nathalie se rende près de Morgane… »
18
Après avoir
récupéré les dossiers, Morgane et Andrée décidèrent de rester en ville pour les
étudier : à Massérac, trop de mouvements et de personnes les empêcheraient
d’étudier les documents. Andrée connaissait un café où elles pourraient être
tranquilles. En effet, l’endroit était désert.
« Je
venais ici quand j’étais au collège, précisa Andrée. Cet endroit convenait à
mon côté sauvage : il est très peu fréquenté en semaine.
- C’est
sympa. Je t’imagine bien assise là. Il faudra que tu me montres des photos de
toi à cette époque.
- Aucune
chance ! Je préfère que tu restes sur l’image que tu as de moi
aujourd’hui.
- Ce ne
devait pas être si terrible !
- Morgane, tu
me montrerais des photos de toi à quatorze ans ?
- Non, tu as
raison : j’avais en ce temps-là appareil dentaire et boutons d’acné. Sans
compter d’horribles lunettes de vue. Tu aurais pris tes jambes à ton cou si tu
m’avais vue.
Andrée eut un
de ces petits rires de gorge qui trahissaient en général son amusement.
- Je paierais
pour voir ça.
- Dans tes
rêves, chérie… si on se mettait au travail ? suggéra Morgane en sentant
que si elles continuaient, elles en auraient pour des heures de bavardage sans
aucun lien avec ce qui les occupait.
- Tu as
raison, dit Andrée. Je crois qu’on dérape un peu du sujet, là. »
Morgane, un
de ces quatre il faudra qu’on ait une petite conversation, toutes les deux sur
notre relation, je commence à me perdre, là.
Elles se partagèrent
la pile de dossiers, laissant devant elles les photos
de Barbara et d’Emmanuelle. Pendant une vingtaine de minutes, aucune des
deux ne parla, absorbée par l’étude des papiers remis par Pasquier. Andrée
notait les éléments qui lui semblaient importants sur un cahier. Elle releva la
tête et regarda Morgane : le menton appuyé sur la main, elle avait le
front plissé et elle se mordait la lèvre inférieure. Andrée eut un sourire
attendri.
« Alors,
Morgane ?
Morgane
releva la tête.
- Je voudrais
un autre café, répondit-elle avec un sourire enfantin.
Andrée
commanda aussitôt deux autres breuvages. Morgane poursuivit :
- Dans les
dossiers que j’ai lus, il y a au moins un point commun entre toutes ces
personnes. Je m’étonne que Didier Pasquier ne nous en ait pas parlé.
-
Lequel ? demanda Andrée pour vérifier que Morgane avait vu la même chose
qu’elle.
- Toutes ces
personnes sont célibataires. Enfin, étaient célibataires.
- Je retrouve
la même particularité dans les dossiers que j’ai consultés. Soit, ils ont pensé
que ce n’était pas important, soit ils se focalisent tellement sur le côté
religieux de l’affaire qu’ils ne l’ont même pas vu.
- Tu
plaisantes, c’est la première chose qui saute aux yeux !
- Pour toi,
peut-être, parce que tu approches l’affaire en novice. Ce n’est pas péjoratif,
je veux seulement dire que tu n’as pas des années de routine policière derrière
toi. Tu regardes les choses avec un regard neuf, un peu comme un nouveau né
découvre le monde. Alors, tu fais attention à chaque détail. Tu as donc vu ce
que des flics avec des années d’expérience ont probablement laissé passer.
- Tu l’as
bien vu, toi.
- Moi, c’est
différent. C’est l’une des raisons pour lesquelles mon boss dit que je suis une
chieuse, ricana Andrée.
- Tu crois
qu’on a mis le doigt sur quelque chose ?
- Hum…
peut-être. Des célibataires, férus de religion… oui, pourquoi pas ?
- A part les
enfants, ils avaient tous entre vingt deux et trente six ans. Le plus étrange,
c’est l’affirmation des familles qui ont été interrogées sur l’appartenance
religieuse de ces gens.
- J’ai
noté : une majorité de catholiques et d’évangélistes chez les victimes
françaises, après, on se perd dans un méandre de dénominations diverses :
baptistes, anglicans, luthériens, méthodistes et j’en passe.
- Je n’ai jamais
vu une telle salade religieuse.
- Moi non
plus. Je ne comprends pas comment ces gens si différents ont pu se retrouver au
même endroit pour y mourir. D’autant plus que le suicide est réprouvé par toute
la chrétienté.
Morgane prit les deux photos sur la table. Elle les étudia longuement.
- Elle
le sait, déclara Morgane en désignant la photo où Emmanuelle Gilbert posait
avec son fils. Elle est liée à ces personnes d’une façon ou d’une autre.
-
Qu’est ce qui te permet d’affirmer ça ?
-
C’est encore ce truc que j’ai ressenti à la Combe. C
-
Je pense qu’on ferait mieux de renter, maintenant. Maman aura besoin de
nous : d’autres membres de la famille arrivent aujourd’hui, n’oublie pas.
-
Andrée, ça te met mal à l’aise.
-
Quoi ?
-
Ces… perceptions que j’ai.
Andrée
baissa les yeux.
-
Ecoute, Morgane… Je sais qu’il s’est passé quelque chose que j’ai encore du mal
à comprendre, à Ty an Heussa et que tu en portes probablement des traces. Si je
n’avais pas assisté à tout ça, ou même si ça venait de quelqu’un d’autre que
toi, je ne pourrais pas le croire. Je suis forcée d’admettre qu’il y a quelque
chose que je ne peux pas expliquer, mais oui, ça me met mal à l’aise.
Morgane
posa sa main sur celle d’Andrée.
-
Je ne suis pas plus à l’aise que toi avec ça : j’ai l’impression que je
suis une sorte de phénomène de foire, même si ces trucs sont tous récents. J’ai
besoin de toi, Andrée, pour accepter ça et pour apprendre à utiliser ce… don ou
du moins pour comprendre ce que ça veut dire. J’ai besoin de savoir que je ne
suis pas folle et que ces trucs sont vraiment là, même si je ne comprends pas
pourquoi ni comment ça marche.
-
Je suis une piètre amie, hein ? Je nie ce que mes propres yeux ont vu
parce que je refuse simplement d’admettre l’irrationnel alors que tu as besoin
d’aide.
-
Tu es une amie formidable, Andrée. Après tout, je t’ai choisie malgré
toi ! De toute façon, tu as raison, il est temps de rentrer.
-
On en reparle ce soir ?
-
Promis. »
19
La soirée
s’était prolongée : la grand-mère maternelle d’Andrée, une vieille dame
adorable de soixante dix neuf ans qui avait exigée que Morgane l’appelle aussi
grand-mère, était arrivée avec son petit-fils, Patrick, un divorcé père de deux
adolescents, Matthieu et Laurent. Dans l’après-midi, une autre famille,
composée d’une cousine d’Andrée, Aline, son mari, Tristan et leurs trois
enfants, Anthony, Julie et Marie-Françoise. Morgane commençait à se perdre dans
les prénoms. Il était près de minuit quand tout le monde alla se coucher,
exténué.
Avant
de se coucher, Morgane reprit la photo d’Emmanuelle Gilbert. Elle se
concentrait sur le cliché, quand Andrée, qui sortait de la salle de bains vint
la retrouver.
« Alors ?
- Rien. Je
n’ai plus cette sensation de tout à l’heure. Il faut peut-être que j’apprenne à
me concentrer.
- C’était
peut-être aussi un simple hasard. On s’est emballées un peu vite, tu ne crois
pas ?
- Non :
je ne vais pas entamer une sorte de culte de la personnalité divinatoire,
Andrée, mais je sais ce que j’ai ressenti. J’ai eu le temps d’y penser, pendant
qu’on bossait. J’ai vraiment eu cette espèce de connexion avec cette
fille. J’ai cette impression d’avoir involontairement ouvert une sorte de vanne
qu’il faut que j’apprenne à contrôler. Ecoute, je pressentais que nous
allions nous retrouver dans cette histoire de secte. Au début, j’ai mis ça sur
le compte d’une intuition, mais tu ne crois pas que ça peut être plus profond
que ça ?
- Peut-être.
Nous verrons bien. »
Morgane se
réveilla à un moment de la nuit, quand elle se rendit compte qu’elle était
seule dans le lit. Elle se retourna vers la place de son amie, résolument vide.
Morgane se leva, encore à moitié endormie et alluma la lampe de chevet.
« Andrée ? »
Personne ne
lui répondit. Mais où est-elle encore ? Elle quitta la chambre,
sans trop savoir où chercher. Elle descendit l’escalier, en marchant à tâtons,
ne voulant pas allumer la lumière pour éviter de réveiller les autres. Au
rez-de-chaussée, elle essaya d’abord la cuisine : Andrée était une adepte
du grignotage, comme elle avait pu s’en rendre compte ces deux derniers jours.
Il n’y avait personne mais la cafetière était en train de crachoter pour
annoncer qu’elle avait fini de faire du café. Bon, ça veut dire qu’elle n’a
pas l’intention de dormir, je suppose. Elle sortit deux tasses du placard
et servit le café, avant de reprendre son exploration nocturne de la maison, un
plateau à la main. Un rai de lumière filtrait dans le couloir venant de la
porte du bureau de Frédéric. Elle frappa un coup léger et entra, persuadée d’y
trouver son amie. En effet, Andrée était assise devant l’ordinateur, le chat
noir et blanc couché près d’elle sur le bureau, suivant des yeux le mouvement
du pointeur de la souris sur l’écran. Andrée leva les yeux vers Morgane.
« Que
fais-tu là ? Je pensais que tu dormais.
- Je pensais
aussi que tu dormais : il est trois heures et demi du matin,
Andrée ! répliqua Morgane en posant la tasse de son amie sur le bureau.
- Merci pour
le café, j’allais le chercher.
Elle s’assit
sur l’accoudoir du fauteuil où se trouvait Andrée.
- Que
fais-tu ?
- J’ai eu une
espèce d’intuition. Je me demandais comment tous ces gens retrouvés morts avaient pu entrer en contact les uns
avec les autres et la réponse était évidente : Internet.
- Bien
sûr ! Nous sommes vraiment stupides de n’avoir pas pensé à ça plus tôt.
- Regarde,
j’ai fait une recherche sur les sites chrétiens. Il y en a des tonnes. Comme
les banderoles sont en anglais, sur les photos de Cours, j’ai donc choisi cette
langue pour mes recherches. J’ai affiné en ajoutant le mot : « singles ». Inutile de te dire que ça foisonne toujours.
J’ai fait un petit tour rapide sur quelques sites : la plupart sont
payants, bien entendu.
- C’est
marrant que même dans le milieu chrétien, on trouve des requins :
« donnez-nous vos sous, nous essayerons de vous fournir l’âme sœur. »
- Ouais. C’est
déplorable. Je sais que des personnes manquent de confiance en eux, au
point de passer par des agences pour trouver quelqu’un, mais pour moi, c’est
une véritable arnaque. Je ne vois pas comment on peut tomber amoureux comme
ça ; à mon avis, les gens qui tombent dans le panneau en ont surtout marre
d’être seuls et s’accordent avec le premier être qui correspond un tant soit
peu à leurs aspirations, sans véritable amour, en finissant peut-être par
s’habituer, voire s’attacher : c’est comme passer une commande dans un
catalogue.
- Si on n’est
pas satisfait de la marchandise, tu crois qu’ils ont un service de
retour ?
- Oui, et
après on retrouve ces amants éconduits en soldes en magasin de second
choix ! Il y a quelque chose qui attire ton attention, Morgane ?
- Peut-être,
oui. Tu peux aller sur ce site ?
Morgane
désignait du doigt un lien : jesuscafe.com. Andrée ne put s’empêcher de
sourire : elle avait elle-même fait le rapprochement avec l’une des
affiches déchiffrées sur les photos du carnage de Cours. Une page
s’afficha ; les couleurs étaient étudiées pour être conviviales,
chaleureuses et sobres.
- Je crée une
fiche ?
- Pourquoi
pas ? Tu as six jours d’essai gratuit. Qui sait, tu trouveras peut-être
chaussure à ton pied ?
- Dans cet
amas de fanatiques ? Non merci ! De plus, contrairement à toi, ma
chère, je ne suis pas à la recherche de Monsieur Parfait !
Andrée
remplit néanmoins les renseignements demandés, depuis son âge, son appartenance
ethnique et religieuse, son physique jusqu’à ce qui avait causé la fin de sa
précédente relation.
- Si je mets
« abus de drogues, sensation grisante d'avoir du pouvoir sur les autres et
choix de la mauvaise personne », ça passerait, tu crois ?
- Je ne suis
pas sûre, rigola Morgane. Essaie quelque chose de plus sobre, genre « on
m'a quittée parce qu'il n'y avait pas assez de communication dans notre
couple... »
- Je
remplirais un questionnaire pour postuler à la DGSE
Elle réussit
néanmoins à boucler son inscription, en appuyant sur des convictions
religieuses qu’elle n’avait jamais eues. Son père ayant des photos d’elle sur
l’ordinateur, elle en mit une.
« Andrée,
c’est criminel ! protesta Morgane.
- Quoi ?
- Comment
peux-tu espérer que ces hommes ne fassent pas de crise cardiaque en voyant cette
photo ?
Andrée avait
choisi un portrait d’elle, pris l’été précédent, qui mettait vraiment en valeur
ses traits fins, ses hautes pommettes et son teint hâlé rehaussé par la
chevelure noire qui contrastait tellement avec ses yeux bleu clair. Elle y
était tout simplement éblouissante.
- Merci.
- Je te le
jure, ils vont carrément baver sur toi. J’ai au moins la chance d’avoir
l’originale, moi : elle est encore plus belle que la photo. ajouta Morgane
avant de se mordre la lèvre. »
Andrée la
regarda, intriguée. Depuis quelques temps, elle se demandait vraiment si
Morgane essayait de lui passer un message, mais sa réaction du matin avait
chassé cette idée, avant qu’elle ne refasse petit à petit son chemin suite à
plusieurs allusions faites dans la journée. Morgane lui souriait timidement.
Secouant la tête dans un geste d’impuissance, elle répondit néanmoins à ce
sourire et exerça une légère pression sur le genou de la jeune femme avant de
revenir à l’écran d’ordinateur.
Elles
passèrent en revue quelques sections du site auxquelles elles avaient accès
avec un abonnement gratuit. A priori, rien de bien inquiétant : il
s’agissait d’une communauté éclectique à la recherche de l’âme sœur, à
condition que celle-ci soit chrétienne. Mais il y avait une section qui retint
leur attention. Les usagers du site avaient possibilité de laisser leurs
intentions de prières sur le site. Elles lurent quelques pages et déjà elles
trouvaient certains passages louches. Un des membres louait Dieu pour lui avoir
fait entendre sa voix, un autre le remerciait pour avoir fait des
habitués du site « des guerriers de Dieu », d’autres encore priaient
pour que cessent les hérésies juive et catholique, car le judaïsme refusait
d’accepter Jésus comme sauveur, et que les catholiques incluaient la vierge
Marie dans le plan de Rédemption. La seconde raison évoquée était que ces deux
cultes étaient trop fastueux, trop alambiqués… « A mettre dans le même
panier, loin du plan de Dieu pour son peuple élu ».
« Andrée,
ça craint. Ça frise le racisme ici.
- Je ne te le
fais pas dire. Sans compter que certaines de ces personnes sont persuadées
d’avoir entendu la voix de Dieu. Ça sent la manipulation mentale.
- Eh bien,
nous pouvons dire que nous avons une piste sérieuse : ce site est on ne
peut plus louche.
-
Explique-moi pourquoi des gens sont prêts à payer vingt cinq dollars par mois
pour ça.
- La peur
d’une vie plongée dans la solitude, le besoin de ne pas se sentir isolé par
rapport à sa foi peut les mener à ces extrémités, je suppose.
- La bêtise
aussi, trancha Andrée sans compassion. Bon sang, ça m’énerve quand je vois des
trucs comme ça…
- S’ils
suivaient vraiment l’Evangile, ils en accepteraient les principes et ce genre
de site ne trouverait pas de pigeons parmi les chrétiens.
- Que veux-tu
dire ?
- On peut
lire ces phrases dans les Ecritures : « Déchargez-vous sur Lui de
tous vos soucis, car Lui-même prend soin de vous » ; le mariage
fait partie de leurs soucis, de leurs aspirations, donc ils devraient, s’ils
sont croyants, s’en remettre à Dieu pour qu’il mette sur leur chemin la
personne qu’il leur destine ou accepter de vivre seul, si c’est le plan de leur
Dieu. Un autre passage dit encore : « ne vous inquiétez de rien,
mais en toute chose faites connaître vos désirs à Dieu par des prières
et des actions de grâces. », ce rien dont ils ne doivent pas
s’inquiéter inclue aussi leur rencontre avec celui ou celle qui leur est
destiné, sous la seule vigilance de Dieu et non la leur, et toutes les
choses comprennent aussi leur désir de se marier ou d’avoir quelqu’un dans
leur vie. Aller sur des sites comme ça est totalement contraire à la foi
chrétienne, qui demande un abandon total à la Providence
- Je ne
savais pas que tu étais si calée en Saintes Ecritures ; dit Andrée en
essayant de faire abstraction des dernières paroles de son amie.
- J’ai grandi
dans une famille de catholiques pratiquants : écoles catholiques avec
cours d’instruction religieuse et messe le dimanche. Tu sais, Andrée, moi, ce
qui me mettrait vraiment en rogne, c’est que quelqu’un profite de la faiblesse
mentale de ces gens pour les pousser à se suicider.
- Nous
n’avons rien trouvé là-dessus encore, répondit Andrée en baillant.
- Ils ne vont
pas l’écrire en page de garde non plus, ça ferait mauvais genre. Allons dormir,
chérie, tu es aussi fatiguée que moi, proposa Morgane.
Beau Gosse
eut l’air d’approuver les derniers propos de Morgane, car il se leva pour
s’étirer et bâiller.
- Ok…
Oh ! J’y pense ! Morgane ?
- Oui ?
Andrée se
plaça face à la femme blonde.
- Ça vient
d’où ?
- Quoi ?
- « Chérie. »
Morgane
sentit que ses joues prenaient feu.
- Euh… ça
t’ennuie ?
- Non, mais
ça m’interpelle, taquina Andrée en se rendant compte de la raison du malaise de
son amie qui lui prouvait qu’elle ne s’était pas fait de film.
- Parce
que tu le vaux bien, répondit Morgane en souriant comme une gamine, une
interrogation faussement candide dans le regard.
Andrée
accepta la dérobade en riant.
- Au
lit ! »
Son rire reprit
de plus belle quand elle remarqua que Morgane avait rougi encore plus.
Cercle de Pandore vol.2, chapitres 1 à 10
Le
Cercle de Pandore
Volume 2
La Combe
de las Fadas
Note: Je n’ai
plus le temps de dessiner. Si quelqu’un a envie d’illustrer, faites moi signe.
1
7 octobre
2003
Lieu-dit La Combe de las Fadas,
village de Cours, Lot
En
dépit de la douce température automnale, Barbara Larroque sentit un frisson la
parcourir. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle : rien à part le murmure
familier des arbres. Elle avait coutume de ces promenades solitaires dans les
bois entourant le hameau, y trouvant un apaisement à la fournaise qui la
dévorait à chaque minute du jour. Là seulement, au milieu d’une nature qu’elle
avait appris à connaître et à aimer, elle trouvait le soulagement à la
souffrance qui étreignait son cœur depuis quatre années. Pourtant, ce soir,
quelque chose avait changé : l’atmosphère s’était alourdie d’un seul coup
et elle se sentait oppressée. Elle avait appris de longue date à se fier à ses
pressentiments. Le croassement d’un corbeau retentit dans le crépuscule, comme
un appel pour la supplier de rentrer au plus vite. Contrairement à la plupart
des gens, elle avait une affection particulière pour ces animaux : elle
était persuadée que les corbeaux avaient toujours été près d’elle, dans les
moments clés de sa vie, comme des guides dans les ténèbres ou un soutien dans
le malheur. Ce soir-là, le corbeau la pressait de fuir, l’avertissait d’un
danger qu’elle sentait elle-même sur chaque parcelle de sa peau.
Elle pressa le pas. Il ne lui restait plus que quelques mètres avant d’atteindre la route. Bientôt elle serait chez elle… Une fois ses pieds sur le goudron, elle se mit à courir. La première maison du hameau était déjà éclairée. Le cri du corbeau retentit une nouvelle fois, plainte déchirante dans la nuit tombante…
6 octobre
2003
Village de
Cours, Lot
La salle
avait été louée pour tout un mois. C’était une ancienne grange qui avait été
rénovée pour accueillir des fêtes ou des séminaires, située sur un terrain à
l’écart des habitations. Le propriétaire l’avait donc laissé aux bons soins des
locataires, ayant pris rendez-vous pour la semaine suivante afin de récupérer
les clés. Comme il était en train de l’expliquer, il n’avait rien remarqué de
spécial sur la personne qui avait pris contact, un étranger d’environ quarante
ans, tout à fait correct, lors de la remise des clés. Il lui avait dit qu’il
organisait une sorte de retraite religieuse. Lui n’avait pas posé de question,
les gens faisaient ce que bon leur semblait.
Un habitant
d’un hameau voisin avait donné l’alerte, quand l’odeur devint trop
insupportable et que l’invasion de mouches autour du bâtiment parut vraiment
suspecte. On ordonna l’ouverture de la porte de la salle, incroyablement
silencieuse…
Les policiers
contemplaient la scène avec une sorte d’horreur fascinée. Comment un tel
carnage était-il possible ? Plus d’une centaine de corps, hommes, femmes
et enfants étaient affalés, sans vie, sur le sol. Dans ce désordre macabre, des
coupes, ou plutôt des sortes de calices traînaient sur le sol, renversés,
donnant une indication sur la cause probable de la mort de ces gens. Un peu
partout, des banderoles s’étalaient, probablement portées auparavant par ces
personnes ; d’autres étaient accrochées au mur. « Jesus is our
Savior » « Born again », « With God we are Conquerors », « Lord Jesus we want to live with you,
in your grace », « Brotherhood in Christian Place » étaient
en autres les mots que pouvaient lire ceux qui venaient de découvrir la scène.
Reprenant
leurs sens, malgré l’odeur nauséabonde et la vision de cauchemar à laquelle ils
étaient confrontés, les policiers commencèrent leur travail.
3
8 octobre
2003
Douarnenez,
Finistère
Il était midi
et demi.
La Bretagne
avait revêtu un manteau sombre de pluie en cette journée d’octobre. La salle de
restaurant était presque vide : l’automne ramenait les touristes loin de
la côte bretonne. Assise à une table près de la fenêtre, une grande femme d’une
trentaine d’années aux longs cheveux noirs scrutait l’entrée, un sourire
d’autodérision sur le visage. Elle consultait sa montre pour la troisième fois,
quand une jeune femme blonde arriva. Ses yeux firent le tour de la salle, avant
de repérer Andrée Chevalier. Elle lui fit un petit signe de la main, avant
d’avancer vers elle d’un pas léger.
« Bonjour
Andrée, lança t-elle joyeusement. Je suis désolée d’être en retard, mais Claire
n’a pas voulu me lâcher avant de m’avoir donné toutes les nouvelles du village.
Comment vas-tu ?
- Je vais
très bien, merci, répondit Andrée en lui faisant la bise. Et toi ?
-
Parfaitement, depuis que je suis en Bretagne. Je suis arrivée hier, dans la
nuit. Je n’ai pas appelé, je ne voulais pas te réveiller.
- Tu aurais
pu, je ne dors que quelques heures par nuit.
- Il faudra
changer ça. Moi, j’ai dormi comme une masse, quand j’étais à Paris. J’avais
besoin de récupérer des événements de ces dernières semaines. Maintenant, je me
sens prête à attaquer ma nouvelle vie.
- En parlant
d’attaque, personne n’en a fait, chez toi, à l’annonce de ta décision ?
- Pour te
dire la vérité, les réactions ont été mitigées, répondit Morgane en souriant.
Le plus difficile à convaincre de mon choix a été mon cousin. Florent a du mal
à se faire à l’idée que je me sens définitivement guérie de ma dépression et
que je veuille vivre si loin de lui : il craint que de vivre seule dans
une propriété aussi isolée ne me soit pas favorable.
- Florent a
vraiment tendance à te surprotéger, remarqua Andrée.
- C’est vrai,
rit Morgane. J’ai dû user de toute la persuasion dont je suis capable et de
l’aide de Charlotte, pour réussir à le rassurer. Tu sais qu’ils vont
s’installer ensemble ?
- C’est une
excellente nouvelle, déclara Andrée en souriant de toutes ses dents. Il aura un
autre centre d’intérêt, maintenant.
- Méchante.
Mais j’avoue que c’est un peu vrai, Florent adore être aux petits soins pour
ceux qu’il aime. Quant à mes parents, ils n’ont posé qu’une seule
condition : que je m’installe à la villa pour le moment, en attendant de
décider si je prends un appartement en ville ou pas. Ils ont eu une peur
rétrospective, quand nous leur avons raconté ce qui s’était passé à Ty an
Heussa et pour eux, il est hors de question que je m’installe au château.
- Je les
comprends, tu sais. J’en ai moi-même la chair de poule quand j’y repense.
- J’ai fini
par leur expliquer que j’avais désormais besoin de mon indépendance et de
construire ma vie dans un lieu que j’aime, le seul où je me sente chez moi. Ils
ont compris… je soupçonne que pour eux, c’est le signe que tout va mieux pour
moi.
- Et que
comptes tu faire, maintenant que tu es de retour ?
- Eh bien,
comme tu le sais, nous avons ce projet d’ouvrir Ty an Heussa au public. Pour
l'instant, je vais m’occuper des démarches. Bien entendu, la législation ne
nous permet l’ouverture du château que quelques dizaines de jours par an, ce
qui fait que le plus gros du travail aura lieu en été. Ce qui me laisse le
temps de trouver une équipe pour rénover Ty an Heussa. Pour le reste du temps,
il faudra que je me trouve une occupation, je n’y ai pas encore réfléchi, en
fait.
La serveuse
s’approcha d’elles.
- Avez-vous
choisi, mesdames ?
- Une salade
de crudités et un verre d’eau pour moi, annonça Morgane.
-
Langoustines en entrée pour moi, deux émincés de volailles à la normande avec
frites.
- Deux ?
s’étonna Morgane.
- Il faut
bien que je commande pour toi, à moins que tu ne fasses la grève de la faim.
- Vous
prendrez du vin ?
Andrée
commanda la bouteille qui l’intéressait et la serveuse repartit.
- Je n’avais
pas si faim, protesta Morgane une fois qu’elle fut loin.
-
Allons ! je finirais par croire que je te coupe l’appétit, Morgane,
plaisanta Andrée. Tu verras, pas besoin d’avoir faim pour apprécier la cuisine
ici.
- Ok !
capitula Morgane de bonne grâce. J’oublie mon régime pour aujourd’hui. Ne
me regarde pas avec ces yeux là, tu ressembles à Claire.
- Tu trouves
que je ressemble à ta vieille nourrice ? dit Andrée en levant un sourcil.
- Tu fais la
même tête qu’elle quand je parle de régime, s’esclaffa Morgane.
- Elle a
raison, tu n’en as pas besoin, rétorqua Andrée en détaillant le corps mince de
son amie.
- Tu es en
vacances, d’après ce que tu m’as dit au téléphone ?
Andrée
accepta le changement de conversation.
- Oui, enfin !
Il m’a fallu le temps de donner mon rapport sur l’affaire Dormois, régler un ou
deux trucs mais je suis enfin libre pour un mois. Je vais couper le téléphone
afin que le commissaire Monnier ne puisse plus me joindre ! Tiens, voilà
les entrées.
La serveuse
disposa les plats devant elles et repartit.
- Morgane,
quand penses-tu commencer tes nouvelles activités ?
- Je ne sais
pas encore, en fait. Papa me conseille d’attendre après les fêtes pour
démarcher les entrepreneurs pour la restauration du château. Il me propose un
poste administratif à l’usine, mais je n’en ai pas tellement envie. Je veux
faire autre chose et j’ai enfin le temps – je devrais dire l’envie – d’y
réfléchir. Avant tout ce qui s’est passé ici, je me laissais vivre en acceptant
comme une fatalité ma maladie nerveuse. Maintenant, j’ai besoin de prendre ma
vie en main, toute seule.
- Je te
comprends. Que dirais-tu, pour commencer, de m’accompagner dans le Lot,
quelques jours ?
- Dans le
Lot ?
- Je
rentre à la maison, je veux dire chez mes parents, pour le baptême de ma nièce
qui aura lieu le douze octobre.
- Tu es
sérieuse ?
- C’est une
superbe région, tu sais. Viens avec moi, insista Andrée avec un sourire timide.
- J’en serais
ravie, mais je ne veux pas m’imposer à ta famille, ils ne me connaissent pas.
- Tu sais,
chez nous, la porte est ouverte aux amis. Maman adore recevoir.
- Dans ce
cas, c’est avec plaisir, Andrée.
Andrée
souriait en regardant la jolie femme blonde qui lui faisait face. Les fossettes
de Morgane se creusaient dans un sourire joyeux tandis que ses yeux verts
brillaient. Et dire que j’ai failli perdre tout ça !
- Quand
partons-nous ?
- Demain
matin, si tu veux.
- Claire va
protester ! Mais je serai prête. »
4
La voiture
noire de Morgane Kérambélec s’engagea dans la montée qui menait à la propriété
de sa famille, Ty an Heussa. La jeune femme blonde sourit en regardant le
château. Quelques jours plus tôt à peine, le vieux manoir avait été le théâtre
d’événements étranges qu’elle avait choisi d’enfouir dans sa mémoire.
Elle
contourna l’allée du château pour s’arrêter quelques minutes plus tard devant
la maison cachée dans le parc du domaine que son grand-père avait fait
construire autrefois. Elle sourit en voyant des volutes de fumée s’échapper de
la cheminée : Claire l’attendait. Sa veille nourrice avait failli mourir
de joie quand elle lui avait appris qu’elle venait s’installer en Bretagne.
Claire sortit
sous le porche avec un parapluie. Elle accourut à la portière de la voiture
pour accueillir Morgane.
« Dépêche-toi
ou tu va être trempée ! »
Elles
coururent jusqu’au porche où Claire referma son parapluie.
« Je
pensais que tu rentrerais plus tôt, Morgane. Entre, tu vas prendre froid.
Amélie est là, ajouta Claire sur un ton lugubre.
Amélie LeMat,
la cousine de Claire, était une vieille femme qui passait son temps, soit à
espionner ses voisins, soit à colporter des ragots ou à dire leurs quatre
vérités aux gens. En un sens, elle était sympathique, mais il était vrai
qu’elle n’avait pas sa langue dans sa poche et parfois, plus d’une fois par
jour, Claire devait subir ses visites.
- Il fait bon
dans la maison, dit Morgane en se dirigeant vers la cheminée. Oh, Claire, c’est
si gentil d’avoir fait du feu ! Ça donne vraiment l’impression de rentrer
à la maison.
- Je me
doutais que tu aimerais ça. Yann t’a fait toute une provision de bois.
- Il va me
falloir un peu de temps pour m’organiser, tu sais. Je ne sais pas encore
combien de temps je resterai à la villa.
- N' m' dites
pas qu' vous avez envie d' vous installer au château ! s’écria Amélie
depuis le fauteuil où elle s’était installée. Après c' qui s’est passé, vous
d'vez être un peu folle, si vous y pensez.
- Bonjour,
Amélie. C’est une idée qui me trotte dans la tête. Mais je crois que ce ne
serait pas pratique. En fait, je pensais à habiter ailleurs : je ne veux
pas priver papa et maman de leur maison, quand ils viendront ici.
- C' n’est
pas qu’ils viennent souvent, remarquez, dit Amélie.
- Comment
s’est passé ton déjeuner avec ton amie ?
- Très bien.
Ça m’a fait très plaisir de la revoir.
- Claire m’a
dit qu' vous déj'uniez avec la femme policier, mam’zelle Morgane. Elle m’ froid
dans l’ dos. Si j’étais vous, je n’ la verrais plus, maint'nant qu' tout ça,
c’est fini. J’ai bien peur qu’elle n’ soit pas une bonne fréquentation pour
vous.
- Andrée est
quelqu’un de tout à fait fréquentable, réfuta Morgane. Oh ! Claire, elle
m’invite à passer quelques jours dans sa famille, dans le Sud-Ouest. Nous
partons demain matin.
- Déjà ?
- Oui, je
sais c’est un peu subit, mais j’ai décidé d’accepter.
- C’est où,
dans le Sud-ouest, ton affaire ? demanda Claire d’un ton sombre.
- Près de
Cahors, pourquoi ?
Claire poussa
un soupir à fendre l’âme.
- Ma pauvre
Morgane, avec tout ce que tu viens de vivre tu devrais rester ici plutôt que de
courir encore vers les ennuis.
- Qu’est c’
que j’ disais ? C’te femme n’vous apport’ra que des ennuis, j’en ai peur.
Elle m’fait penser à une louve, j’l’ai toujours dit. J’ai bien peur qu' si vous
partiez là-bas, il vous arrive que’que chose, mam’zelle Morgane.
- De quoi
parlez-vous, toutes les deux ?
- Ne me dis
pas que tu n’as pas regardé les infos ce matin ?
- A vrai
dire, non, j’avais la tête ailleurs. Pourquoi ?
- La police a
trouvé une centaine de personnes mortes dans une grange. Ils ont parlé d’une
secte et de suicide collectif. C’était tout à côté de Cahors, en pleine
campagne.
- Mon Dieu…
- C’est la
vérité, affirma Amélie. Sans compter c'tte fille qu’on
a r'trouvée assassinée pas loin d' là non plus. Les gens deviennent
fous, mam’zelle Morgane. J’ai bien peur qu’un d' ces quatre, ce soit la fin du
monde. C’est écrit dans
la Bible
,
vous savez.
- Alors,
crois-moi, Morgane, avec ce truc qui s’est passé, ce n’est pas le moment
d’aller traîner là-bas, décréta Claire. Ta Reine des Neiges n’a qu’à y aller
toute seule, si elle en a envie : toi, tu n’es pas de la police, tu n’as
pas à aller enquêter là-dessus.
- Allons,
Claire, Andrée est en vacances, elle va dans sa famille. Il n’y a aucune
enquête de prévue, en ce qui nous concerne. Nous allons assister à un baptême.
- Donc, tu y
vas quand même, hein ?
- Bien sûr.
Ce n’était pas prévu, mais j’ai bien envie d’y aller. J’ai tout le temps de
m’installer ici.
Elle sourit
en pensant qu’elle avait dit exactement le contraire à son cousin quelques
jours plus tôt.
- Si vous
voulez mon avis, mam’zelle Morgane, vous n’avez rien à faire là-bas : vous
êtes pas d’ sa famille, à la louve. Moi j’ trouve ça étrange qu’elle vous
invite, alors qu’ vous êtes une étrangère pour elle. J’ai bien peur qu' si vous
y alliez, elle vous séquestre : c’est arrivé à la nièce de la femme du
cousin d’Olivier Caro. Tout l' monde l’a cherchée partout pendant des jours et
on a fini par la r'trouver à moitié morte dans la cave d' son amoureux. Il a
fini en prison, bien entendu. De toute façon, d' nos jours, tout l' monde s'
retrouve une fois au moins en prison. C' qui fait qu' lorsque quelqu’un
disparaît, on ne s’en inquiète pas trop : r'gardez le cas d' Franck
Fontaine, le fils d' Josselin, si vous croyez qu' ses parents sont tellement
inquiets ! Ils agissent comme s’il était en prison même s’ils disent qu’il
a disparu. C'était un bon à rien de toute façon. Y pouvait rester trois heures
chez vous, et tout c'que vous pouviez retenir d' sa conversation c'était:
« Ben en fait, je pense que... machin chose, quoi et en plus... m'enfin,
tu vois, quoi... » Et croyez moi, il n'y avait pas d'aut' mots entre.
- Amélie,
cette femme est de la police, elle ne va pas me séquestrer. C’est mon amie.
- Têtue comme
une Kernodet, tu ne changeras pas d’avis, marmonna Claire. Promets-moi de faire
attention à toi.
- Ne t’en
fais pas, je n’ai pas l’intention de me faire embrigader dans une secte
suicidaire, rit Morgane en prenant sa nourrice dans ses bras.
- Nous avons
au moins un avantage, tu n’as pas défait tes bagages encore ! »
Morgane alla
dans sa chambre, préparer quelques autres affaires dont elle aurait besoin lors
de ses vacances. Elle était touchée de l’inquiétude de Claire et la sollicitude
d’Amélie. Elle n’avait même pas pris ombrage de l’attitude négative de cette
dernière face à Andrée : Amélie avait toujours eu bien peur d’une
foule de chose et elle n’accordait pas facilement sa sympathie à ceux qu’elle
ne connaissait pas. D’ailleurs, même quand elle appréciait les gens, elle
trouvait toujours à redire sur leurs faits et gestes.
« J’ai
bien peur qu’ c’te p’tite n’ s’ soit fait ensorc’ler. Ça s’est déjà vu, tu
sais. »
5
9 octobre
Morgane avait
retrouvé Andrée devant son appartement à Douarnenez. Elles avaient convenu, la
veille, de prendre la voiture de la blonde pour se rendre dans le Lot. Andrée
l’attendait, comme convenu devant le porche, un sac de voyage jeté sur son
épaule. Elle entra en souriant dans la voiture.
« Quel
temps pourri ! Bonjour, toi.
- Salut.
Prête pour plus de huit heures de route ?
- Oui !
Cette fois, je n’ai pas Beau Gosse avec moi, ce qui va me faire un bien fou aux
oreilles. Je l’avais laissé chez mes parents, la dernière fois. Comment
vas-tu ? »
Morgane
restait surprise du changement qui s’était opéré en Andrée depuis qu’elles se
connaissaient. Elle était passée de la femme glaciale, à peine polie et
franchement hostile des premiers jours à la femme souriante et amicale qui se
tenait à côté d’elle. Morgane avait vu la transformation se faire petit à
petit. Andrée avait certes gardé ses réserves avec les autres, mais avec elle,
elle était enfin naturelle. Pendant son séjour à Paris, elles s’étaient
appelées régulièrement et Morgane avait apprécié la mise en place de cette
relation.
« Tout
va bien, Morgane ? Tu m’as l’air perdue au pays des rêves.
- Je pensais.
Oui, ça va, je te remercie. Dis-moi, tu as entendu parler de ce massacre près
de chez toi ?
- Oui,
répondit Andrée dont le front brunissait. Maman m’a appelée tout à l’heure et
elle m’en a parlé. J’avoue que je n’avais pas vu les infos, j’avais la tête
ailleurs.
- Pareil pour
moi, c’est Claire qui me l’a dit : Amélie et elle s’affolaient à l’idée de
me voir partir là-bas.
- Il n’y a
pas de raison pour que nous y soyons mêlées : ça s’est passé à Cours, un
petit village à vingt kilomètres au nord de Cahors. Ma famille habite de
l’autre côté, à plus de trente minutes de là.
- On sait ce
qui s’est passé exactement ?
- Je ne sais
pas. Je suppose que c’est encore une histoire de fanatisme religieux. Ça se
voit de plus en plus. Tu te souviens de ce qui s’est passé, il y a quelques
années.
- Oui.
C’était horrible déjà…
- Mais tout
ça ne nous concerne pas : je suis en vacances et je n’ai aucune intention
de me mêler à ça.
- Parle-moi
un peu de ta famille. J’arrive en parfaite étrangère et j’avoue que je ne suis
pas très à l’aise.
- Tu n’es pas
une étrangère pour eux. Je leur ai parlé de toi, la dernière fois où j’y suis
allée.
- Oh !
Un petit
silence s’installa. La dernière fois où Andrée avait rendu visite à sa famille,
elles n’étaient pas dans les meilleurs termes.
- Mon père et
ma mère forment un couple uni aujourd’hui encore, un peu comme tes parents,
pour le peu que j’en ai vu. Papa travaille avec mon frère aîné, Daniel, à la
gestion du domaine. Maman a choisi d’abandonner sa carrière après son mariage,
pour se consacrer à sa famille. J’ai personnellement un peu de mal à comprendre
son choix, mais elle est heureuse. C’est ce qui compte, non ?
- C’est vrai.
Donc, tu as un frère ?
- Oui et deux
sœurs, Rachel et Laetitia. Ils sont tous mariés et parents. J’ai neuf neveux et
nièces.
- Woaw !
C’est une grande famille !
- Maman nous
appelle sa Tribu. C’est vraiment ce que nous sommes : un clan uni qui se
retrouve le plus souvent possible à Massérac, le château familial.
- C’est
drôle, je ne t’imaginais pas avec des frères et sœurs.
- Je m’en
doute, rit Andrée. Je ne donne pas particulièrement l’image d’une personne
ayant une famille et une vie personnelle.
- Ce n’est
pas ce que je voulais dire !
- Je sais.
Mais je connais aussi le personnage que je suis en dehors de ce cercle
familial… Tout le monde t’attend avec impatience à la maison. Personne ne
parlera de Ty an Heussa mais tout le monde mourra d’envie d’avoir ta version
des faits.
- Tu leur as
tout dit ?
- Non : je
n’ai pas parlé de ton petit numéro de lévitation sur Dormois, personne ne
m’aurait crue.
- Eh !
Ce n’était pas moi ! s’écria Morgane faussement vexée. En fait, j’ai tout
fait pour éviter de penser à tout ça, ajouta t-elle sérieusement. C’était…
tellement étrange, ce qui s’est passé ce soir-là ! J’espère bien ne pas
avoir à revivre tout ça.
- Moi
aussi : mon rationalisme en a pris un sacré coup. Bref, pour en revenir à
la famille, j’espère que nous n’allons pas te faire peur.
- Peur ?
- Tu verras,
sourit mystérieusement Andrée. »
6
Unité pour
Malades Difficiles, Villejuif
« Comprenez
bien que le patient est un homme violent. Ses crises délirantes aiguës sont
calmées par les traitements que nous lui soumettons, mais il reste
potentiellement dangereux.
- Nous en
sommes parfaitement conscients. Simplement, nous devons l’interroger.
- Monsieur
Moreau, je dois vous avouer que je n’ai pas très bien saisi vos motivations.
- J’ai de
très bonnes raisons pour avoir fait cette requête. Nous avons toutes les
autorisations. Que vous faut-il de plus ?
- Je
m’inquiète et je pense avoir, moi aussi, de bonnes raisons pour cela. Mais
comme vous l’avez dit, je ne peux que m’incliner devant la décision du
tribunal. »
Le directeur
de l’établissement de santé raccompagna ses deux visiteurs à la porte en les confiant
à un autre interlocuteur qui devait les mener à celui qu’ils venaient
interroger. Christophe Moreau et Valentine Guérin, qui tenait à la main une
copie du dossier du patient qu’ils étaient venus interroger, suivirent le
deuxième homme sous le regard désapprobateur du directeur.
7
Château de
Massérac, commune de Luzech, Lot
Il était dix
neuf heures quand Andrée gara enfin la voiture dans l’allée du château. Elles
avaient perdu une heure pour le déjeuner, sans compter les pauses qu’elles
avaient faites, pour se relayer au volant et prendre des cafés. La nuit était
tombée depuis longtemps.
Alors
qu’elles sortaient du véhicule, la porte de l’entrée s’ouvrit sur Marianne
Chevalier. Elle attendit que les deux femmes arrivent à sa hauteur avant de
prendre sa fille dans ses bras et de l’embrasser.
« Bonjour
maman. Je te présente mon amie, Morgane Kérambélec. Morgane, ma mère, Marianne.
- Bonsoir
madame Chevalier, souhaita Morgane en arborant son plus beau sourire.
- Appelle-moi
Marianne, offrit la mère d’Andrée en lui faisant une chaleureuse accolade.
Entrez donc, les filles, vous allez prendre froid ici.
Elle les
précéda dans l’entrée. Morgane nota le décor chaleureux et les fleurs fraîches
posées sur une console. Marianne se retourna vers elles en souriant. Elle était
aussi rousse que sa fille était brune, plus petite aussi, néanmoins, leurs
visages présentaient un grande ressemblance.
- Bienvenue à
la maison, Morgane, dit-elle. Considère-toi comme chez toi, ici. Je m’excuse
d’avance de la pagaille qui règnera ici les premiers jours : avec le
baptême, nous recevons de la famille qui vient de loin et je ne pourrai être
partout à la fois.
- Je serais
ravie, si je peux vous être utile, Marianne.
- Tu es un
amour, Morgane. Je comprends Andrée, maintenant, sourit-elle en regardant sa
fille qui rougit d'un coup. J’accepte ton offre : j’aurai besoin de toutes
les bonnes volontés. Mais commencez toutes les deux par vous installer et vous
changer, nous dînons dans une demi heure. Je vous ai mises dans la chambre d’Andrée,
je n’ai pas trop de place en ce moment. J’espère que cela ne te dérange pas.
- Pas du
tout, affirma Morgane.
- Alors c’est
parfait. A tout de suite, mes chéries. On vous attend.
Elle disparut
dans une autre pièce d’où s’échappaient des voix et des rires, laissant les
deux filles seules.
- Ce n’est
que le premier échantillon, soupira Andrée en lui faisant un clin d’œil. Viens,
ma chambre est là haut.
- Ta mère est
charmante, dit Morgane.
La chambre
d’Andrée, située au premier étage, était une vaste pièce dont les hautes portes
fenêtres s’ouvraient sur le jardin sombre en cette heure. Un large lit à
baldaquins, deux grandes armoires de bois marqueté, un secrétaire et un petit
salon face à une cheminée en composaient l’ameublement principal. Diverses
petites tables et commodes achevaient de compléter l’ensemble. Morgane était
bouche bée.
« Alors ?
- C’est…
Andrée Chevalier, tu es une malle de surprises à toi toute seule !
J’imaginais un environnement complètement différent pour toi. Mais j’adore.
- Quand
j’étais ado, c’était quand même moins élégant, avec des posters qui pendaient
partout et qui juraient complètement avec le style de la maison. J’ai toujours
eu ce lit, mais pour le reste, j’ai chiné dans les chambres d’amis et les
greniers, une fois passé l’âge ingrat.
- Ty an
Heussa fait pâle figure à côté, murmura Morgane.
- Le point
positif que je noterais, à ta place, c’est que nous n’avons pas de fantômes,
ici. Tu veux prendre une douche ?
- Avec
plaisir, mais aurons-nous le temps ?
- Oui, si on
compte deux minutes par douche et par fille. Vas-y d’abord, j’en profiterai
pour défaire mon sac. »
Quelques
minutes plus tard, rafraîchies, elles descendirent au salon, où les attendaient
déjà quelques membres de la famille d’Andrée. Ils étaient une dizaine de
personnes. Dès son entrée dans la pièce, Andrée fut assaillie par quatre
enfants. Ils se jetèrent carrément sur elle et faillirent la déstabiliser. Elle
les accueillit avec un grand éclat de rire. Marianne s’approcha
« Andrée
en a pour un bon moment à se débarrasser de ces petits monstres. Viens que je
te présente aux autres. »
Elle passa
son bras sous celui de la jeune femme et la mena à travers la pièce, vers son
mari, qui s’entretenait avec un couple d’âge mûr et un homme plus jeune qui
aurait pu être le jumeau d’Andrée si ce n’était qu’il paraissait légèrement
plus âgé.
« Frédéric,
voici Morgane, l’amie d’Andrée. Morgane, je te présente mon époux, Frédéric, et
mon fils Daniel.
- Bienvenue,
Morgane, souhaita Frédéric Chevalier. Je suis ravi de vous connaître, Andrée
nous a beaucoup parlé de vous.
-
Merci ! Je suis heureuse moi aussi d’être ici.
- Tu le seras
moins, quand tu connaîtras nous vraiment, taquina Daniel avec un large sourire.
Content de t’avoir à la maison. Andrée nous a beaucoup parlé de toi.
- Morgane,
voici le frère de mon mari, Marcel Chevalier et son épouse, Lucille. Ils
viennent de Paris. Morgane est la fille adoptive du comte Loïc de Kernodet,
ajouta t-elle à l’intention du couple.
- Bonsoir,
mademoiselle.
- J’ignorais
que les Kernodet avaient adopté, dit la femme en pinçant les lèvres
comme si l’adoption était une action répugnante.
- Je suis la
nièce de Loïc de Kernodet. A la mort de mes parents, ma tante Pauline et lui
m’ont élevée, répondit Morgane avec grâce comme si elle n’avait pas senti
l’insulte sous les propos de la tante d’Andrée.
-
Excusez-nous, je dois présenter Morgane au reste de la famille.
Elles
s’éloignèrent du groupe.
- Je suis
désolée, Morgane. Lucille est la brebis galeuse de la famille. Elle a ses idées
bien arrêtées et rien ne la fera changer d’avis. Je ne sais pas où Marcel est
allé la pêcher, mais il n’a pas tiré le gros lot. Je ne dis pas ça pour être
médisante, tu constateras par toi-même. Tiens, voici Martine, la femme de
Daniel, et mes deux autres filles, Rachel et Laetitia. Encore en train de
pouponner, ajouta t-elle en souriant d’indulgence. Ma petite-fille,
Angélique !
Les sœurs
d’Andrée lui ressemblaient énormément, surtout Laetitia, qui, tout comme Andrée
et Daniel, avait cette abondante chevelure noir corbeau et des yeux bleu pâle.
Morgane fit une caresse sur la joue du bébé.
- Andrée
m’avait dit à quel point elle était adorable !
- Ravie de te
rencontrer, Morgane, dit Rachel. J’espère que nous trouverons un moment dans
toute cette folie pour faire connaissance.
- Nous étions
contentes d’apprendre qu’elle venait avec toi, renchérit Laetitia. Elle n'a pas
arrêté de mentionner ton nom, la dernière fois que nous l'avons vue.
- On dirait
une conspiration féminine, par ici, dit un homme d’une trentaine d’années en
s’approchant. Je suis Serge, le mari de Laetitia Et lui, c’est Jacques, comme
moi, un bout rapporté de la fratrie.
- Enchantée.
Je suis Morgane.
Andrée
s’approcha d’eux et dit bonjour à sa famille. Elle avait réussi à occuper les
enfants ailleurs et put se consacrer à sa toute dernière nièce, qu’elle réclama
tout de suite dans ses bras. Morgane sourit en regardant la grande femme
prendre le bébé et le couvrir de baisers.
- Elle a
grandi !
- Daniel dit
que tant qu’elle ne sera pas aussi grande que toi, tout ira bien, plaisanta
Martine.
- Je ne
reconnais qu’une chose à Daniel : il sait faire de beaux enfants, mais
pour le reste, je ne comprends pas ce que tu lui trouves, Martine.
- L’amour est
aveugle, dit-on, répondit sa belle-sœur en riant. Attends, rends-moi le bébé,
c’est l’heure du dodo. »
Morgane se
sentait un peu dépassée par ce tourbillon dans lequel elle était entraînée
depuis son entrée au salon. La famille d’Andrée était charmante, mais très
bruyante. Elle n’y était pas habituée. Sa propre famille était plus posée,
moins exubérante. Elle observait Andrée. La grande brune riait alors que son
frère, qui était revenu vers elles s’amusait à la chatouiller. Elle se vengea
en le pinçant sur le ventre. Morgane avait l’impression d’avoir devant elle une
autre femme. Où était celle qu’elle avait eu tant de mal à apprivoiser, celle
qu’on surnommait
la Reine
des Neiges ou l’Iceberg ? La grande femme brune n’était ici que gaieté et
joie de vivre, au milieu de sa nombreuse famille. Elle était aussi consciente
du privilège qui lui était accordé : de la part d’Andrée, il s’agissait
d’une marque de confiance, de partager tout ceci avec elle.
Frédéric, une
fois Martine revenue, invita tout son petit monde à porter un toast, en
l’honneur des retrouvailles de la famille. Après l’apéritif, ils se
retrouvèrent dans la salle à manger. Une femme d’une soixantaine d’années bien
passées entra, portant une grande soupière. Elle avait un visage souriant.
« Morgane,
voici Léonie, notre gouvernante. C’est la meilleure des cuisinières du monde,
tu verras.
- Petite
flatteuse, rétorqua Léonie en arborant un sourire encore plus grand. Tu n’as
même pas attendu mon retour pour rentrer en Bretagne, la dernière fois.
- Elle avait
une demoiselle en détresse à sauver, expliqua Daniel en désignant Morgane de la
main.
Léonie jeta
un regard à Morgane et lui tendit la main.
- Ravie de
vous rencontrer. J’espère que vous aimerez la région. Ça va vous changer de
votre Bretagne, ça c’est sûr !
Les enfants
entrèrent à ce moment, suivis de Beau-Gosse et de Martine qui venait de leur
faire se laver les mains. Ils s’installèrent à table dans un joyeux désordre.
« Je ne
comprends pas pourquoi tu persistes à les faire manger en même temps que nous,
Marianne, protesta Lucille. Ils font un tel bruit à table que c’est à peine si
on s’entend.
- Ces enfants
font partie de la famille, répliqua Léonie d’un ton moins amical que
précédemment. Il est normal qu’ils assistent aux repas de famille.
- Ils
seraient mieux à une table à eux, dans une autre pièce, réfuta l’acariâtre
femme. Chez moi, je ne tolérerais pas ça. D’abord on fait manger les enfants,
et ensuite, les adultes prennent leur repas, une fois les enfants couchés.
- Ce qui
explique pourquoi on ne va jamais chez eux, murmura Estelle qui était assise
près d’Andrée et Morgane.
- Sans
compter que les adultes ont le temps de mourir de faim en attendant l’heure du
repas ! répliqua Léonie de la même façon.
Andrée
étouffa un rire.
- Les
domestiques devraient savoir garder leurs places !
- Il n'y a pas
de domestique à cette table, protesta Marianne. Léonie est un membre
cher de cette famille.
Comme pour
donner raison à la maîtresse de maison, la cuisinière prit place avec eux à
table.
- Grand-mère
Oriane arrive demain, les enfants, annonça Frédéric dans le but de détourner la
conversation.
Une ovation
presque générale salua la nouvelle.
-
Grand-mère est une femme formidable, dit Andrée à son amie. Elle approche des
quatre vingt ans, et pourtant, elle est pleine de vie, débordante d’amour et
d’humour. Tu vas l’adorer.
-
Elle ne manque pourtant pas l’occasion de mettre son nez partout à chaque fois
qu’elle vient, déclara Lucille. La dernière fois, c’était quand on lui a
présenté Clarisse, ma belle-fille: elle a fait des commentaires complètement
déplacés.
-
Il me semble que notre cher cousin lui avait dit quelques temps avant qu’il
épousait un joli compte en banque, rappela Laetitia avec la bouche en cœur.
Grand-mère s’est contenté de le rappeler, avec, il est vrai, peu de diplomatie.
-
L’amour et l’argent peuvent faire bon ménage. A ce propos, ma pauvre Andrée,
toujours pas de fiancé à l’horizon ? Si j’ai bien compté, tu as vingt neuf
ans bien sonnés. Tu finiras vieille fille !
-
Quelques fois, il vaut mieux être seule que mal accompagnée. N’est ce pas,
oncle Marcel ?
-
Persifle autant que tu veux, mais moi, à ton âge, j’étais déjà mère.
-
Tu sais, Lucille, intervint Marianne, les jeunes, de nos jours, se marient de
plus en plus tard. Ils se consacrent à leur carrière, s’amusent à voyager et je
suis presque tentée de leur donner raison. Le temps de la jeunesse passe si
vite. Les mariages trop vite conclus ont trop tendance à finir aussi vite.
- Moi je n’ai
jamais été demandée en mariage, dit Léonie. J’aurais bien aimé, ne serait ce
qu’une fois, juste pour pouvoir refuser. Bien sûr, je suis une vieille fille,
pourtant, je peux vous dire que je n’étais point laide et que j’ai encore de
beaux restes. Ma sainte mère, que Dieu ait son âme, me disait qu’avec ma nature
je ne risquais pas de me faire épouser. C’est vrai que je sais remettre les
gens à leur place, et que je n’aurais jamais pu être une de ces femmes soumises
et prenant leur homme pour la huitième merveille du monde. Pas plus d’ailleurs
que je n’aurais toléré un mari qui courberait l’échine devant moi, ajouta
t-elle en glissant un regard vers l'oncle Marcel.
-
Vous auriez voulu un soupirant juste pour le repousser ? s’étonna
Frédéric.
-
Ma foi, oui : je n’aurais jamais pu trouver quelqu’un qui pouvait me
convenir, j’ai placé la barre trop haut. Et je me porte très bien, sans mari.
-
Tante Lucille, je préfère que tata Andrée n’ait pas de mari, dit Laurine.
Regarde Clarisse, elle en a un, de mari : ton fils Fabrice et il court les
filles, d’après ce que dit papa.
-
Tu n’as pas à te mêler des conversations d’adultes, surtout quand tu ne sais
pas de quoi tu parles, jeune fille. Je reste néanmoins sur mes positions,
Andrée, il serait temps de t’y mettre : tu ne seras pas éternellement
jolie, je le crains et parfois, il est sage de se contenter de n’importe qui
plutôt que de se retrouver sur le carreau, ajouta t-elle en lançant un regard
plein de reproches à peine voilés à son mari, comme si lui-même avait été un
pis-aller.
-
J’ai essayé le n’importe qui, intervint Morgane avec les yeux qui
pétillaient de malice. Je le déconseillerais même à mes ennemis.
-
Si tu expliquais ? proposa Rachel.
-
C’était il n’y a pas si longtemps, à Paris, un peu avant de venir à Ty an
Heussa. J’en avais marre d’être seule, à un point que vous ne pouvez pas vous
imaginer. J’avais vécu une histoire inoubliable et j’étais en dépression depuis
plusieurs années. Je voulais m’en sortir, trouver un homme avec qui refaire ma
vie, me marier, avoir des enfants et tout ça. J’ai essayé plusieurs
modèles ; ce que je peux vous en dire, c’est que j’ai connu les pires
exemplaires d’hommes qui puissent se rencontrer. C’est comme si je me promenais
avec, vous m’excusez le terme, le mot « conne » en néon sur mon
front, avec en plus des lumières clignotantes autour.
Un
éclat de rire salua la tirade de la jeune femme.
-
Raconte nous ça, supplia Martine.
-
Le premier de la liste s’appelait Jean-Clarence. Déjà, ça aurait du m’alerter,
un nom pareil. J’étais sortie en boite avec mon amie Charlotte, ma future
belle-cousine. Il était DJ et il m’a draguée toute la soirée, au micro. Il
était mignon comme tout. A la fin de la soirée, il m’invite à prendre un verre
au bar avec lui. Je l’accepte. Tout se passe très bien. Je remarque bien une
fille qui me lance des regards noirs, mais je me dis juste qu’elle a des vues
sur lui. On sort une ou deux fois ensemble, et un autre jour, on se retrouve
dans la boite. La même fille est là, à me regarder de la même façon. Et là,
gentiment, monsieur m’avoue que c’est sa copine mais qu’il aime bien, de temps
en temps, voir d’autres filles, pour savoir si elle lui plait toujours. Numéro
un, éjecté ! Le numéro deux est rencontré peu après dans un bar que je
fréquentais avec mon cousin. Je le trouvais vraiment pas mal, celui là. Bien
mis sur lui, galant, ouvert à pas mal de choses, cultivé, bref, agréable comme
tout. Je me dis, voilà le mari idéal qui ferait un père rêvé. Sauf que père, il
l’était déjà. Par une connaissance commune, j’apprends qu’il a deux enfants et
que sa femme, parce qu’il était marié et avait oublié de me le dire, attendait
des jumeaux. Voilà donc le numéro deux hors jeu. Mais ce n’est pas fini.
-
Tu sembles être persévérante, se moqua gentiment Rachel.
-
Je le suis. J’avais des circonstances atténuantes : je voulais me sortir
de ma dépression et reprendre ma vie en main. A cette époque, ça passait
forcément par la voie du mariage et du prince charmant, vois-tu. Donc, je
rencontre mon numéro trois. Un divorcé. Après lui, je me suis dit, plus jamais
de divorcé avec enfants qui m’a fait en trois semaines un condensé de tout ce
qu’on peut détester chez un homme. D’emblée, il me fait comprendre qu’il ne
veut pas d’enfant. Je me dis, d’accord, on vient à peine de se connaître, de
toute façon, il changera d’avis. Pour vous dire que j’étais vraiment
désespérée, je n’ai même pas réagi quand il m’a fait comprendre que sa fille de
douze ans était le résultat d’un verre de trop et d’un oubli malencontreux.
Donc, je persévère dans cette relation. Je vivais à l’époque dans le quinzième
et lui, du côté de Rambouillet. Je faisais la route chaque fois pour
aller le voir, monsieur ne pouvant se déplacer. C’est comme s’il n’avait pas
compris que le temps de trajet était le même dans les deux sens. Bref. Comme je
voulais que ça marche, je m’arrangeais pour ne pas voir ce genre de détail. Il
faut que je vous raconte notre premier rendez-vous ! Je ne sais pas,
Daniel, pour un premier rendez-vous, quelle chose, la plus basique,
penserais-tu à faire pour la fille que tu dois voir ?
-
J’en sais rien, moi… Une rose ?
-
Plus simple que ça ?
-
Un bon resto ?
-
Même pas. Il n’a même pas pensé à une simple table pour manger !
J’arrive chez lui, je sonne. J’attends. Des bruits de pas dans l’escalier. Il
ouvre. Et là, j’hallucine. Tout est éteint dans l’appartement. Vêtu du plus
immonde peignoir marron et d'un caleçon qui avait bien du faire deux guerres,
il me dit qu’il regardait la télé dans sa chambre.
-
Non !
-
Je vous jure ! Telle que je suis aujourd’hui, je serais repartie mais non,
il a fallu que je reste. Il me demande si je veux manger quelque chose,
auquel cas, il regarderait ce qu’il a dans le frigo. Non, non, c’est bon, je
ne veux rien manger. Que veux-tu dire de plus ? Donc, on va dans sa
chambre, regarder la télé. Je persiste à rester. Mon néon sur le front brillait
de mille feux ce soir là. La soirée se passe. Sans vous donner de détails, je
finis par dormir chez lui. Le lendemain, au lit, il me demande si je veux voir
des photos de ses enfants. Comme, dans ma tête, il y a des chances que je sois
leur belle-mère, oui, je veux. Alors, il me montre des clichés de ses deux
têtes blondes sur son portable, puis, apparaît l’image d’une jolie blonde. Son
ex femme. Et la brune suivante, c’est son autre ex, celle qu’il voyait avant
moi, prise en photo dans les mêmes draps que ceux dans lesquels j’avais dormi.
Il me demande si ça ne me dérangeait pas. Moi, la blonde de service, je
réponds, bien sûr que non, penses-tu !
-
Tu en voulais vraiment, ricana Andrée.
-
A qui le dis-tu ! Enfin, il pense à me demander si je mange quelque chose
pour le petit déjeuner, parce que, lui, ne prend rien. Je n’allais pas lui dire
que oui, je mourais de faim, parce que je n’avais rien pris depuis la veille au
matin. Donc, je n’ai rien pris, me voyant mal déjeuner seule devant lui. On est
allés se promener et vers trois ou quatre heures, il me propose d’aller
grignoter un petit quelque chose. Il était temps, parce que j’étais sur le
point de faire de l’hypoglycémie. La remarque de mon chevalier servant :
« C’est pas donné, aujourd’hui, ce qu’on mange, j’en ai eu pour dix huit
euros rien que pour toi ! »
-
Quel tact ! J’aurais du prendre des leçons avec lui, autrefois, s’esclaffa
Daniel. J’ai des copains encore célibataires qui pourraient se mettre en
relation avec lui, tiens, s’il donne des cours.
-
Je te donnerai son numéro, si je le retrouve… Un autre jour, comme il sait que
j’aime le Nutella, il va en acheter pour le petit déjeuner mais me fait
remarquer que ça coûte trois euros, à l’épicerie du coin… Aveugle, désespérée
de me caser, je ne dis rien, j’accepte tout.
-
Attends, Morgane, intervint Serge. Je suis désolée de te dire ça, mais il ne
s’agit plus de néon sur ton front, mais bien d’un panneau de trois mètres sur
quatre que tu trimbalais…
-
J’en suis consciente, Serge. Aujourd’hui. Mais à l’époque, c’était une autre
paire de manches. Au bout d’un certain temps, je n’ai plus eu de nouvelles de
Vincent malgré les messages que je lui laissais. Mais je me disais qu’il avait
signé les papiers de son divorce quelques jours plus tôt, et qu’il avait
probablement besoin de temps pour s’en remettre, ces choses là ne sont jamais
faciles. J’appelle, j’appelle, rien. Je l’imaginais au fond du trou, à
déprimer... Enfin, il répond au téléphone, le vendredi soir. Je lui dis que je
m’inquiétais, je voulais savoir comment il allait. J’apprends qu’il était allé
faire la fête toute la semaine avec ses copains en faisant la tournée des bars.
« Il faut sortir un peu, ma pauvre Morgane », me dit-il !
-
Ne me dis pas qu’après ça, tu es quand même restée ! s’étonna Marianne.
-
Je suis blonde, sourit Morgane. Je ne sais plus comment, on se remet ensemble.
Mais au bout de deux jours, je dois partir avec Florent sur les chantiers de
Saint-Nazaire, rencontrer des clients importants. Florent et Tug voulaient me
fêter mon anniversaire, mais je leur ai dit de ne rien faire, persuadée que
Vincent avait prévu quelque chose pour nous deux. J’ai donc fait la route pour
le retrouver ce soir là. Arrivée à Paris, j’apprends qu’il est en plein
déménagement, qu’il n’a pas eu le temps de me préparer une soirée d’anniversaire,
mais qu’il m’a acheté mon cadeau. Le cadeau surprise ! Une boîte trop
grande dans laquelle se perdait un pauvre livre sur le réchauffement de la
planète.
-
Pitié, dis-moi que tu exagères l’histoire ! supplia Martine.
-
Non, je te jure, tout est vrai. Bonne poire, j’accepte le cadeau, je lui fais
ses cartons de déménagement, je vais même jusqu’à lui déménager son canapé…
-
T’es pas rancunière.
-
Qu’on me fasse ça aujourd’hui !
-
Comment ça s’est fini ? demanda Andrée.
-
Un jour, il m’a dit « je t’aime ». Le lendemain, il m’a dit « à
plus ». Voilà comment ça s’est fini. J’ai pris un carton, j’y ai mis le
livre, les vingt euros de resto et de Nutella et je ne l’ai plus jamais revu.
-
J’espère que ça t’a guérie !
Le
petit sourire timide et le regard malicieux de la blonde firent comprendre aux
autres qu’apparemment, ce n’était pas le cas.
-
Je ne peux pas y croire ! s’exclama Laetitia. Tu en as eu d’autres dans ce
genre ?
-
Disons qu’après, j’ai appris à les repérer en une seule soirée. Un mec, qui me
raconte qu’il serait intéressé par une relation avec moi, mais qu’il ne faut
pas que je m’inquiète, parce que pour préserver l’équilibre nerveux de sa
belle-mère, il dormait toujours avec celle qu’il appelait son ex, mais que ça
faisait trois ans qu’ils vivaient ainsi en frère et sœur.
-
Incroyable que des types comme ça puissent exister !
-
Eh oui ! soupira Morgane. Je dois en oublier un ou deux. Tiens, un autre
dénominateur commun à ces trois derniers types, à part la muflerie, c’est
qu’ils avaient presque tous le même métier : gendarmes.
-
C’est vrai ?
-
Bizarrement, oui. J’ai eu moi-même du mal à le croire.
-
Elle a un faible pour les gendarmes, expliqua Andrée. Quand elle ne fait pas
exprès, elle court quand même après eux.
-
Quand j’étais à Paris, la semaine dernière, avec une de mes amies, nous avons
dragué un car de CRS, avoua Morgane en rosissant. Ce n’est pas ma faute,
j'étais un peu pompette et j'avoue que je les trouve craquants, dans leurs
uniformes.
-
Essaie la police nationale, la prochaine fois, conseilla Jacques. Ils sont
peut-être plus stables.
-
Ils sont aussi très mignons dans leurs uniformes, renchérit Marianne. Il suffit
de regarder ma fille quand elle doit porter le sien. »
Andrée
jeta à sa mère un regard noir avant de se concentrer sur son assiette. Elle
avait ri jusqu’aux larmes des péripéties de Morgane, mais ces larmes étaient
aussi l’expression que quelque chose se brisait au fond d’elle: l’espoir. Alors
que la conversation continuait sur d’autres sujets, elle restait silencieuse.
Plus d’une fois, elle avait espéré que Morgane partage ses sentiments.
Cependant quand elle l’entendait parler de fonder un foyer, avec des enfants et
un mari, et elles en avaient discuté au téléphone, lors du séjour de Morgane à
Paris, elle savait qu’elle n’avait aucune chance de construire quelque chose
avec la jolie petite blonde. Le savoir était une chose, l’accepter sans
souffrir en était une autre… Alors, Andrée avait appris à sourire, à rire même,
tout en sentant un poignard lui lacérer le cœur à chaque fois que Morgane
évoquait sa future vie sentimentale. Sourire en mourant. Pathétique, ma
pauvre Andrée, se moqua t-elle. Le mieux pour elle était d’apprendre à
refouler ses sentiments, les oublier et les remplacer par l’amitié.
8
Chicago,
Illinois, USA
Au même
instant, à l’autre bout du monde, une jeune femme consultait sa montre. Deux
heures vingt… Elle n’arrivait pas à dormir. Elle se demandait comment elle
avait réussi à se mettre dans un tel guêpier. Tout paraissait pourtant si bien,
derrière l’écran de l’ordinateur. Il avait agi comme un bouclier qu’elle avait
choisi de laisser tomber, faisant confiance à de parfaits inconnus qu’elle
avait pris pour des amis. Peut-être l’étaient-ils… peut-être se faisait-elle du
mauvais sang pour rien. Cependant, tout paraissait étrange, dans les
comportements qu’elle avait remarqués jusque là. Si elle était seule, elle
s’inquiéterait moins, mais il y avait là ce petit bonhomme qui dormait. Elle
l’avait entraîné là-dedans. Ils étaient tous les deux si excités à l’idée de ce
voyage hors de France !
« Mon
Dieu, aidez-moi à m’en sortir ! »
Et pourtant,
Dieu était la cause première de tout cela. C’était Lui qu’elle avait suivi
jusqu’ici, Lui qui l’avait guidée pas à pas vers cette maison. Maintenant, il
fallait apprendre à accepter Sa volonté, comme l’avait affirmé le pasteur Jim,
à la réunion de l’après-midi. Ils étaient les Elus de
la Nouvelle Jérusalem
,
choisis par Dieu lui-même, les Nouveaux Agneaux du Sacrifice à la suite du
Christ. Si dans sa foi, elle savait que tout cela était sans doute juste, elle
doutait, au plus profond de sa raison, du bien fondé de ce qu’ils allaient
faire. Prier, pour ne pas douter, avait dit le pasteur. Elle devait continuer à
prier, puiser sa force dans l’union avec Dieu ! Lui seul pourrait chasser
le démon des doutes. Lui seul…
9
10 octobre
Morgane
émergea du pays des rêves avec la sensation inhabituelle d’un oreiller chaud et
bougeant à un rythme lent et régulier ; elle avait aussi conscience d’une
main qui reposait sur ses hanches. Elle ouvrit lentement les yeux, cherchant à
comprendre où elle était. La première chose qu’elle vit fut une mèche de
cheveux noirs, posée juste sous ses yeux, alors qu’un Félix le Chat
mutin dardait un œil malicieux sur elle.
« Oh mon
Dieu ! marmonna t-elle en reconnaissant le motif de la chemise de nuit
d’Andrée.
- Bonjour,
Bambi, tu as bien dormi, on dirait, salua la voix moqueuse d’Andrée.
- Oh, Andrée,
je suis désolée, s’écria Morgane en se relevant sur le lit. Je n’ai tellement
pas l’habitude de dormir avec quelqu’un ! J’espère que je ne t’ai pas fait
mal.
- Non, rit
doucement Andrée devant l’embarras de la jeune femme. J’espère que tu as trouvé
ton oreiller confortable.
Morgane ne
savait plus où se mettre. Le regard amusé d’Andrée prouvait qu’elle n’avait pas
mal pris la chose, mais la situation restait malgré tout embarrassante. Elle
avait dormi sur la grande femme et elle ne s’en était même pas rendue compte.
Andrée finit par éclater de rire devant son visage confus.
- Excuse-moi,
mais tu es trop drôle, quand tu fais cette tête là ! Allons, Morgane, ce
n’est rien.
- Je sais,
capitula t-elle en riant à son tour. Ça fait longtemps que tu es
réveillée ?
- Peut-être
une heure, je pense.
- Tu aurais
pu me réveiller aussi, ça devait être vraiment inconfortable de m’avoir sur toi
comme ça !
- Tu dormais
si bien que je n’en ai pas eu le cœur. Et puis, ce n’était pas si
désagréable.
Morgane
sentit ses joues s’enflammer mais elle décida de garder contenance. Elle quitta
le lit et se dirigea vers la salle de bains.
- Ça t’ennuie
si je prends ma douche d’abord ?
- Pas du
tout : nous avons une heure avant le petit déjeuner. Je vais courir un
peu, avant de me doucher. A tout à l’heure. »
Andrée sortit
du lit à son tour et enfila sa tenue de sport. Elle sortit de la chambre, non
sans avoir regardé la porte de la salle de bains avec une inquiétude mêlée
d’amusement.
10
Luzech
Andrée
avait décidé de longer le Lot, à l’extérieur des enceintes de Massérac, au lieu
de son tour habituel dans les vignes. Elle voulait éviter de croiser Daniel,
comme elle, adepte du jogging matinal. D’habitude, elle adorait courir avec
lui, mais ce jour-là, elle avait besoin de remettre ses sens en place. Ce qui
s’était passé avec Morgane n’était que le fruit d’un accident, la réaction de
la petite blonde le prouvait assez. Chez elle, c’était purement différent.
Quand elle s’était réveillée, elle avait apprécié le contact que lui offrait
inconsciemment Morgane, elle l’avait prolongé tant qu’elle avait pu.
Une
petite voiture blanche la dépassa, en direction de Luzech. Elle fut surprise de
voir le véhicule s’arrêter brusquement et entamer une marche arrière plutôt
rapide qui fit protester le moteur. La voiture s’arrêta devant elle et le
conducteur baissa la vitre.
« Andrée
Chevalier ! Quel plaisir de te croiser !
Elle
avait reconnu l’occupante de la voiture : une petite femme bronzée comme
si elle vivait au soleil toute l’année. Ses longs cheveux bruns méchés de
blonds étaient retenus par un élastique, en parfaite bataille, au-dessus de la nuque.
Ses grands yeux noirs étaient maquillés à l’égyptienne, seule trace de
maquillage sur le joli petit visage qui laissait paraître une certaine fatigue
qu’Andrée nota aussitôt.
-
Catherine ! C’est bon de te revoir aussi. Ça fait si longtemps !
- Attends, ne me vieillis pas trop non plus,
dit la femme en sortant de sa voiture pour saluer Andrée.
Leur
différence de taille était frappante. Catherine Cordis atteignait avec peine le
mètre cinquante cinq. Elle était pourtant l’une des rares personnes à avoir
réussi à faire trembler Andrée Chevalier. Car ce petit corps nerveux était doté
d’un esprit autoritaire, vif, doublé, Andrée avait fini par le comprendre,
d’une âme généreuse et bonne. Catherine avait été, au lycée, la prof d’anglais
d’Andrée. Après avoir été terrorisée par l’enseignante, elle avait fini par
découvrir en elle une de ces âmes sœurs qui se rencontrent parfois et l’amitié
avait pris racine entre elles. La vie avait voulu qu’elles se perdent presque
de vue depuis des années, mais elles étaient toujours ravies que le hasard des
retours d’Andrée dans la région les réunisse parfois.
-
Je ne m’attendais pas à te voir aujourd’hui. Je me rendais au lycée. Que
deviens-tu, ces temps-ci ?
-
J’ai enfin réussi à être en vacances, expliqua Andrée. Et toi ?
-
Je me mets à regretter chaque jour de ne plus avoir ta classe en cours. Nous
n’aurons jamais plus une aussi bonne ambiance que ces trois années-là… Andrée,
dit-elle avec une voix soudain plus grave, tu ferais une petite entorse à tes
vacances, pour me rendre un service ?
-
Que veux-tu dire ?
-
Je sais que tu es dans la police. Je… J’aimerais que tu fasses quelque chose
pour moi, mais pas officiellement.
-
Tu m’inquiètes, Catherine.
-
Monte, proposa t-elle en ouvrant la portière de sa voiture. Je te ramène à
Massérac et je t’expliquerai en chemin.
Intriguée,
Andrée fit le tour du véhicule et monta. Catherine fit une manœuvre de
demi-tour en silence et reprit la route en sens inverse.
-
Tu as certainement entendu parler du meurtre de Cours…
-
Oui. C’est impressionnant, ce nombre de personnes qui se sont suicidées.
-
En fait… Je ne parlais pas de la secte, Andrée. Dans ce même village, il y a eu
une autre mort qui est passée inaperçue, mais qui est aussi horrible : une
jeune femme a été retrouvée assassinée, dans un hameau à l’écart de Cours.
-
Maintenant que tu m’en parles, c’est vrai que j’en ai vaguement entendu parler.
Pourquoi t’y intéresses-tu ?
-
Ma famille est originaire de là-bas. J’y ai toujours un cousin qui y vit :
Jean-Yves. Je vais le voir de temps à autre et je connaissais cette jeune
femme. La plupart des habitants de
la Combe
de las Fadas sont très liés entre eux. Aussi la mort de
Barbara affecte t-elle tout le monde. Or, cette histoire passe au second plan,
aujourd’hui.
-
Vous aimeriez tous, si je comprends bien, que le mystère du meurtre de cette
femme soit résolu. Je ne suis pas très au courant de cette affaire, je l’avoue.
Où la victime a t-elle été retrouvée ?
-
Pas loin de chez elle, près d’un puits désaffecté, dans un champ. Tu sais, hormis
le fait que Barbara était quelqu’un de tout à fait adorable, les habitants de
la Combe
ont peur désormais. Il
y a deux familles avec des enfants et tout le monde craint qu’un autre meurtre
suive, si un fou se balade impunément.
L’inquiétude
de Catherine était réelle. Andrée ne savait pas vraiment ce qu’elle pouvait
faire.
-
Je vais appeler les collègues, voir où ils en sont par rapport à cette affaire.
-
Andrée, tu me connais, je n’aime pas abuser comme ça de ton amitié, mais je
suis vraiment inquiète : je ne voudrais pas retrouver mes deux petites
nièces étranglées…
-
Je comprends. Je te promets de faire ce que je peux.
La
voiture s’était engagée dans l’allée. Elles restèrent silencieuses un moment.
Catherine arrêta le véhicule devant le porche de l’entrée.
-
Je te donne bientôt des nouvelles.
-
Merci, Andrée.
-
Je ferai de mon mieux, Catherine. Je ne te promets rien : je n’ai aucun
contact dans la police, par ici. Peut-être que Rachel pourra m’aider. Elle
connaît du monde, contrairement à moi. Tu viens prendre le petit déjeuner avec
nous ?
-
Je ne peux pas, j’ai cours dans moins d’une heure. Mais c’est gentil. Au
revoir, Andrée.
-
Catherine, passe ici après tes cours. J’aimerais qu’on reparle un peu de tout
ça. »
Andrée
salua son ancienne prof et retourna dans la maison. Elle fit un détour par la
cuisine, avant de remonter dans sa chambre. Sa mère et Léonie s’y trouvaient,
en compagnie des deux autres filles Chevalier ainsi que Martine et Morgane.
« Va
prendre une douche, conseilla Laetitia Tu sens mauvais à trois kilomètres à la
ronde. On vient d’envoyer Daniel faire de même.
-
Je passais prendre un croissant avant d’y aller. J’ai couru jusqu’au Pont de
la Fatsillière
et je
meurs de faim.
-
Ta, ta, ta, ta ! Pas touche, dit Léonie en lui donnant une tape sur la
main.
-
J’ai entendu une voiture, dans la cour, fit Marianne. Qui était-ce ?
-
Je vous raconterai. Juste un, maman ! supplia Andrée en prenant une tête
de jeune chiot. Je meurs de faim !
-
Va prendre ta douche ! Tu n’auras rien avant l’heure du petit
déjeuner, ordonna Marianne.
Andrée
fila sans plus rien ajouter sous les rires des autres femmes.
-
Elle ne changera jamais, soupira Martine.
-
Vous voulez dire qu’elle est tout le temps comme ça ? s’étonna Morgane.
-
Je sais que tu l’as connue en tant que flic, répondit Rachel. Elle est
différente de celle qu’on connaît, alors.
-
J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte mais j’ai l’impression de découvrir
chaque jour une nouvelle facette d’elle. C’est où ce Pont de la je ne sais plus
quoi ?
-
La Fatsillière. C
’est
un nom qu’on donnait aux sorcières dans la région. Il est à six kilomètres
d’ici. Il faudra qu’on t’emmène visiter, après le baptême.
-
Alors, il n’est pas étonnant qu’elle soit affamée ! Remarquez, je l’ai
toujours connue avec un solide appétit.
-
A se demander où elle met tout ça. Si je mangeais comme elle, je resterais à
tout jamais cette grosse baleine que je suis en ce moment, marmonna Martine en
montrant ses kilos de trop dus à sa récente grossesse.
-
Tiens, va lui porter ça, si tu la prends en pitié, dit Marianne en tendant un
croissant à Morgane. Dis-lui qu’on prend le petit déjeuner dans une demi-heure,
le temps d’envoyer les maris réveiller les enfants. »
Morgane
disparut à son tour par la porte. Les femmes de la famille Chevalier se
regardèrent, gravement, avant qu’un sourire espiègle ne vienne briser leur
masque sérieux.
« C’est
elle ? Demanda Léonie à la maîtresse de maison.
-
C’est elle, confirma Marianne. Elle ne le sait pas encore, alors il va falloir
s’y mettre.
- A l'attaque
! s'écria joyeusement Laetitia.
- Ah les
bonnes vieilles traditions, soupira Rachel d'un air ravi.
- Jusque là,
ça a toujours marché, remarqua Léonie. Aucune de vous ne serait mariée à
l'heure actuelle si la famille ne s'en était pas mêlée. »
