Guerrière et Amazone

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13 décembre 2009

Répression, chapitre 9-2 (FIN)

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

Chapitre 9 – 2ème partie et fin

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Lorsque je repris conscience, le visage inquiet de Bull fut la première chose que je vis.

Tandis que cette expression se frayait un chemin dans mon esprit qui s’éveillait lentement, je me redressai d’un coup et attrapai son bras. « Quelque chose ne va pas ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Ice va bien ? » Interrogeai-je, trop effrayée pour me tourner et regarder moi-même l’objet de mes questions frénétiques jusqu’à ce que j’aie une meilleure idée de ce que je pourrais trouver.

« Elle va bien », répondit rapidement Bull, en faisant des gestes d’apaisement, un peu comme quelqu’un qui essaie de calmer un animal ou un enfant effrayé. « Elle est juste un peu agitée. » Puis il sourit et je me détendis. « Elle s’est réveillée un instant, vous a vue, a souri et s’est rendormie aussi vite. Je n’ai même pas eu à lui faire une piqûre. » Il me prit affectueusement le bras en riant. « Je me demande si ça l’embêterait que je vous emprunte pour des sorties de chasse. Vous avez l’air de faire des miracles et ça m’économiserait du fric en somnifères. »

Je ne pus m’empêcher de lui sourire. « Moi ? Seule avec un groupe d’hommes en sueur dans une cabane surchauffée à vous regarder retirer des balles du derrière de quelqu’un à la lueur des bougies ? Non merci. Je pense que je vais refuser l’offre, bien qu’elle soit charmante. »

Je tournai le dos à sa moue théâtrale et finis par rassembler assez de courage pour regarder ma compagne. Son visage avait l’air paisible, lisse d’une façon inhabituelle, même quand elle dormait. Sa peau n’affichait ni la couleur intense de la fièvre ni la pâleur cireuse que j’avais vue avant de m’endormir. Je tendis la main et la posai sur son front que je trouvai frais et sec. « La fièvre est tombée ! »

« Oui », répondit Bull. « Il y a quelques heures. »

« C’est plutôt bon, non ? » Demandai-je sans détourner mon regard d’elle.

« Et bien, on n’est pas tiré d’affaire encore, mais oui, c’est bon signe. »

« C’est un signe génial, oui », répliquai-je en me penchant pour poser un baiser sur la joue d’Ice. « Elle est coriace. »

« Je suis tout à fait d’accord avec vous, Angel. C’est la personne la plus coriace que j’ai jamais connue, et j’ai connu pas mal de gagnants, croyez-moi. »

Je bâillai et m’étirai, résistant au désir de simplement me blottir à nouveau près de la femme dont j’étais restée trop longtemps éloignée. Je regardai le réveil et me rendis compte que douze heures avaient passé depuis que je m’étais endormie.

Bull dût lire la question sur mon visage parce qu’il sourit en réponse. « Vous en aviez besoin », dit-il simplement. Puis il se mit à rire. « En plus, même si vous aviez été réveillée, vous n’auriez pas pu faire grand-chose de toutes les façons. Ice n’avait pas l’air très décidée à vous laisser partir avant un moment. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Juste ce que j’ai dit. Elle s’accrochait à vous comme si vous étiez son nounours. » Il rougit. « Pas que je veuille dire qu’Ice a jamais eu un nounours, v’savez… Elle… euh.. ooooh merde. »

Je ris. « Je ne le dirai à personne si vous ne le faites pas. »

Il hocha la tête, soulagé. « Marché conclu. »

J’entendis la porte du bas s’ouvrir, suivie du bruit de voix d’hommes qui parlaient calmement tout en entrant dans la cabane. Bull jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde, puis vers moi, les deux sourcils haussés dans une interrogation silencieuse. « Bien sûr. Faites-les monter. »

Il fit un geste et j’entendis ces hommes monter l’escalier, venir dans la chambre et s’avérer être Tom et John. Tous les deux étaient couverts de boue et avaient l’air fatigué, mais ils avaient aussi l’air particulièrement contents d’eux, et ils affichaient le même sourire satisfait.

« Qu’est-ce que vous faisiez donc tous les deux ? »

« Oh un peu de ci, un peu de ça », répondit Tom, en sautillant comme un petit garçon avec un petit secret – ou une vessie pleine.

« Ça vous ennuierait d’être plus précis ? »

« On s’est occupés à se débarrasser de la preuve », répondit John en donnant un coup de coude dans le ventre de son frère.

La preuve. Mon esprit rejoua la scène de mon rêve, la voiture écrabouillée, les corps mutilés, les armes…

« Le pistolet ! Il porte les empreintes d’Ice partout ! »

« T’inquiète, Tyler », répondit Tom. « On s’est aussi occupés de ça. »

« Comment ? »

Les deux hommes se regardèrent.

« Dites-le moi, les gars, s’il vous plait ? »

« Dites-lui. »

Trois paires d’yeux s’agrandirent et je me tournai pour voir ma compagne très réveillée et qui me regardait.

« Ice ? »

Elle sourit légèrement, malgré ses lèvres sèches et crevassées et je vis que cet effort lui était douloureux. « Salut. » Elle tendit son bras valide et écarta les mèches de mon front. « Tu n’as pas l’air très en forme », observa-t-elle, la voix rauque d’être restée silencieuse et pourtant le son le plus beau que je crois bien avoir jamais entendu.

Je lui pris doucement la main et déposai un baiser sur ses phalanges, puis je l’amenai à ma joue. « Peut-être pas, mais je me sens merveilleusement bien. Maintenant. Et toi, mon cœur ? »

Elle ferma un instant les yeux, comme pour faire l’inventaire. Puis elle les rouvrit et me réchauffa de l’amour contenu dans son regard. « Pas trop mal. »

« Dit la crêpe au vingt tonnes qui lui est passé dessus », blagua Bull, un verre d’eau dans la main.

Personne dans la chambre ne fut plus surpris que moi, quand Ice me laissa l’aider à se redresser un peu contre quelques oreillers que Tom avait posés contre la tête de lit. Bien sûr, l’aider à boire était hors de question. Elle accepta l’eau et sirota avec précautions à travers ses lèvres bleuies et gonflées jusqu’à ce que le verre soit vide. « Merci. »

Elle me rendit le verre puis reprit ma main et me pressa de me rasseoir près d’elle, contre la tête de lit. J’obéis avec empressement, en souriant si fort que je suis certaine que mon visage risquait de se briser en deux.

Après que je fus installée confortablement, elle retourna son regard vers Tom et John, un sourcil dressé.

Tous les deux avaient visiblement l’air mal à l’aise mais Tom finit par faire un pas en avant au sens figuré. « On… euh… on se demandait comment faire pour se débarrasser de la preuve. Au début, on a pensé qu’on allait juste remettre les corps dans la voiture et y mettre le feu, mais Pop a dit qu’on allait juste finir par foutre le feu à toute la forêt et attirer encore plus l’attention.

A côté de moi, je sentis Ice qui hochait la tête pour approuver.

« Alors », reprit John, « on a fait avec ce qu’on avait et on a décidé de faire croire à un accident de voiture/meurtre/suicide. »

Ice ricana.

« Tu veux bien expliquer ça ? » Demandai-je, perplexe.

« Ben, tout était là. L’accident de voiture, c’était évident. Tout comme la scène de lutte. Alors, tout ce qu’on avait à faire, c’était de prendre l’arme d’Ice, d’essuyer ses empreintes, de la mettre dans la main du type qui avait pris une balle dans la tempe et le tour était joué ! La voiture s’était enfoncée dans un arbre, le type en était sorti, avait fichu une raclée aux autres, leur avait tiré dans la tête, puis avait mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la tempe. »

« On a même effacé les traces de Morgan », ajouta Tom, en souriant avec fierté. Je jure que si cet homme était né cabot, sa petite queue aurait remué à tout va. « Même Pop était impressionné, et vous savez combien ça c’est difficile. »

« On est deux alors », dit Ice, la voix chaude bien qu’un peu enrouée. « Bon boulot. Merci beaucoup à tous les deux », ajouta-t-elle.

Des rougeurs jumelles éclairèrent les visages de nos amis tandis qu’ils bougeaient les pieds sur le parquet, apparemment pas bien sûrs de savoir quoi faire de ce compliment.

Heureusement pour eux, ils n’eurent pas besoin de trouver une réponse parce qu’Ice se rendormit, s’affalant contre moi ce faisant. J’eus un bref instant de panique, mais le calme dans les yeux de Bull me détendit et ensemble, nous l’aidâmes à retrouver une position plus confortable sur le lit.

Cette tâche terminée, je regardai à nouveau Tom et John. « Autre chose ? »

« Euh, ouais », finit par dire Tom. « La rumeur dit que ces types étaient en ville quelques jours avant de venir ici. On dirait bien que notre bonne amie Millicent les a hébergés pour le week-end. Pop pense qu’elle leur a même dit où était la cabane. »

Je sautai si rapidement du lit que ma tête se mit à tourner au changement abrupt de position. « Qu’est-ce que tu dis ? » Dis-je d’un ton pressant en attrapant le bras énorme de Tom. « Tu veux dire que cette garce est derrière tout ça ? C’est ça que tu es en train de me dire ? »

« Du calme, Angel », dit Tom en retirant doucement mes doigts de son bras. « Pour l’instant, ce n’est qu’une rumeur. Personne ne sait rien de manière sûre. »

« Et comment est-ce que cette rumeur a démarré ? » Demandai-je, les poings serrés.

« Mary réparait quelque chose au Pin Argenté et elle a entendu Millicent parler à quelqu’un au téléphone au sujet des six hommes charmants qu’elle avait accueillis pour le week-end. »

« Espèce de garce ! »

« Angel… »

« Quoi ! ? » Criai-je en tournant sur moi-même pour me rendre compte sur qui je criais. « Ice ? Oh seigneur, je suis désolée. Je ne voulais pas te réveiller. »

« C’est bon », dit-elle doucement. « Viens ici. »

« Mais… »

« Viens », insista-t-elle en tendant le bras.

Incapable de résister, je m’approchai d’elle, grimpai à nouveau sur le lit et me glissai dans son étreinte aimante, en prenant soin de ne pas bousculer ses blessures en voie de guérison. Elle me fit un petit sourire et m’embrassa sur la joue, puis elle m’installa contre elle avant de tourner la tête vers Tom. « Qu’est-ce que Pop dit de tout ça ? »

« Il pense qu’elle l’a fait mais il ne pense pas qu’elle savait vraiment ce qu’elle faisait. Ou même qui étaient ces hommes. »

« Ce n’est pas une excuse ! » Dis-je. « Elle n’a pas le droit de dire à de parfaits inconnus où on habite ! Absolument pas ! «

« C’était stupide, j’en conviens », répondit Tom. « Mais être stupide c’est pas pareil que d’envoyer délibérément quelqu’un se faire kidnapper et tuer, Tyler. »

« C’est Millicent dont on parle ! » Répliquai-je. « Celle qui a envoyé quelqu’un faire rosser Pop ? Celle qui a payé quelqu’un pour mettre le feu à sa station ? Est-ce que je suis la seule ici à voir cette femme pour ce qu’elle est vraiment ? »

« Très bien, Angel, ça suffit », dit doucement Ice près de moi.

« Ice, ce n’est pas… »

« Assez, Angel. Ça ne va nous mener nulle part. »

Je soupirai, je ne voulais pas abandonner le combat mais je me rendais compte qu’il n’y avait aucune raison de continuer. « Quand est-ce que quelqu’un va enfin l’affronter ? » Demandai-je après un long moment. « Chaque fois qu’elle a fait quelque chose de mal, on s’est contenté de tendre l’autre joue. Et à chaque fois, elle a continué et a fait quelque chose de pire. Ce sera quoi la prochaine fois, Ice ? Et si la prochaine fois, c’est… »

Je m’arrêtai mais je savais qu’elle pouvait lire dans mes pensées sur ce sujet. Ma plus grande peur c’était qu’une nuit, notre sommeil soit dérangé par l’arrivée de la police. Ce scénario n’était jamais bien loin dans mes pensées et continuait à hanter mes rêves.

Comme s’il ressentait la signification profonde de notre conversation, Tom s’éclaircit la voix, poussa son frère du coude et tous deux ils attrapèrent un Bull inconscient de la situation et sortirent. « On… euh… on sort un moment », dit Tom tandis qu’ils descendaient et s’éloignaient rapidement.

Quand nous fûmes seules, je me tournai vers Ice et mit la main sur sa joue bleuie. « Je suis désolée », murmurai-je. « Je déteste me sentir sans défense. »

La peau douce de son visage se plissa sous ma paume tandis qu’un coin de sa bouche se redressait dans un sourire. « C’est bon. Je sais que ça a été dur pour toi. »

Je la fixai avec une expression sérieuse. « Pas pour moi, Ice. Pour nous. Toi et moi. » Je m’écartai légèrement et l’examinai de la tête aux pieds, des larmes dans les yeux. « Regarde-toi, mon amour. On t’a battue, tiré dessus, presque coupée en deux. Tu aurais pu mourir. »

« Mais ce n’est pas le cas, Angel », dit-elle simplement. « Je suis ici et je suis vivante. »

« Mais pour combien de temps ? »

Je fus saisie par un sanglot et je me sentis m’affaisser. Puis ses longs bras m’enserrèrent, m’étreignant tandis qu’une voix douce et des mains délicates m’apaisaient. « Chh. Ne pleure pas, Angel. S’il te plait, ne pleure pas. Tout va bien se passer. Je te le promets. Tout va bien se passer. Chh. »

J’acceptai son réconfort, son amour, pendant un long moment vraiment nécessaire avant de tenter de m’écarter. Comme elle ne me relâchait pas, je levai la tête. « C’est moi qui suis supposée te réconforter. C’est toi qui a traversé l’enfer et qui en est revenue. Pas moi. »

Elle rit doucement. « Quelque chose me dit que tu as aussi un peu traversé l’enfer, Angel. » Elle me prit le menton dans sa main et passa son pouce sur mes lèvres. Bien qu’elle me regardât droit dans les yeux, son regard semblait perdu au loin. Après un bon moment, elle parla à nouveau. « Quand ça a été terminé, après que j’ai tué Carmine et ses amis, la seule chose qui m’a empêchée de m’effondrer dans ce champ, c’est toi, mon Angel. Ton sourire. Ton rire. Le son de ta voix quand nous faisons l’amour. Il fallait que je revienne vers toi, il fallait que je revienne vers la seule bonne chose en ce monde que je connaisse. Ta lumière. Ta chaleur. Ton amour. » Sa main traina sur mon visage et mon cou pour venir se nicher sur mon sein, là où mon cœur battait fort. « Toi. »

Son regard revint pour me percer. « Tu dis que tu es sensée me réconforter. Est-ce que tu ne le fais pas chaque jour ? »

Je la regardai sans expression pendant un moment, incapable d’assimiler pleinement ses paroles et leur signification.

Son visage s’adoucit dans un sourire. « Tu le fais, Angel. Chaque jour, sans même y penser, en étant simplement toi. » Sa voix prit une tonalité rauque. « La femme que j’aime. »

Elle glissa sa main dans le creux de ma nuque et usa de sa force implacable pour nous redresser et réclamer mes lèvres dans un baiser enflammé, plein de passion et de promesses. Je répondis instantanément, avec urgence, avec le besoin désespéré de lui montrer ce qu’elle signifiait pour moi, cette femme faite de feu, de fureur et d’amour sans barrières.

Perdue dans les sensations de la passion étourdissante, mes mains se mirent à bouger de leur propre gré sans même sentir les bandages qui couvraient ses nombreuses blessures. Un léger grognement me ramena à la réalité rapidement et je retirai brusquement ma main de son ventre comme si je m’étais brûlée. « Oh Seigneur, je suis désolée ! Je ne voulais pas. »

« Chut », répondit-elle en m’attirant à nouveau contre elle. « C’est bon. Je vais bien. »

« Tu es blessée. »

Elle me captura sans effort par le pouvoir de son regard brûlant. « J’ai envie de toi. »

Pour ces mots, j’aurais vendu mon âme avec plaisir, et j’aurais damné le diable lui-même.

Elle me prit la main et la porta à son sein, sur sa peau chaude et ferme. « Touche-moi », murmura-t-elle.

Je m’entendis gémir tandis que je fermai les yeux face à la douceur exquise de la sentir sous ma paume tremblante. Lorsque son corps répondit sans aucun doute possible à mon toucher hésitant, explosant sous ma main, je me sentis entrainée dans une vague submergeante d’émotion que j’eus du mal à contenir.

« Laisse-toi aller, Angel », murmura-t-elle en utilisant sa main libre pour faire à nouveau se toucher nos lèvres, emmêlant ses longs doigts dans les mèches courtes de mes cheveux. « Laisse-toi juste aller. »

Comme un doux chant des sirènes, je laissai le son de sa voix, le mouvement de son corps, balayer la honte et la douleur, la colère et la peur. Nos lèvres se touchèrent à nouveau, presque en feu, et je me… laissai aller.

Je passai mes doigts sur ses seins, légèrement au début, puis avec plus d’urgence tandis que la passion et l’envie d’elle s’enflammaient en moi, un brasier d’amour, de désir attisé par un combustible dévorant et éternel.

Je sentis sa respiration plus profonde quand son gémissement résonna sur ma langue. Mes mains bougeaient avec plus d’assurance, imprimant le contact de sa peau soyeuse dans mon esprit tourbillonnant d’images ineffaçables. Même les bandages qui l’enveloppaient finirent par ne plus être un obstacle. Plutôt que de cacher ses blessures, celles-ci devinrent des symboles de son immense courage, de sa volonté invincible, telles les gardiennes du souvenir d’une bataille durement menée et d’une guerre dûment gagnée.

Je déposai des baisers doux sur chacune d’elles, m’imprégnant de la force de cette femme prodigieuse, merveilleuse sous mon corps. Son odeur emplit mes sens ; son goût, celui d’un vin sacramentel. Le son de sa voix plus beau pour moi que la musique d’un millier de chœurs sur un millier de mondes.

Je levai la tête de mon sacrement et mes yeux brûlant d’un indigo sombre de passion, je sentis la force immuable et invincible de notre lien primitif, ses racines plongeant encore plus dans les tréfonds de mon âme.

Et lorsque mes mains glissèrent entre des jambes ouvertes pour moi, signe de me rapprocher encore, d’entrer en elle, des larmes de joie coulèrent sur mes joues tandis que mes doigts étaient doucement accueillis par la chaleur humide et soyeuse de son corps.

« Je t’aime, Morgan », murmurai-je en poussant mes doigts pour être en rythme avec son corps. Une combinaison curieuse de douleur et d’extase s’affichait sur ses traits magnifiques mais ses yeux...

Si l’amour est une chose tangible, capable d’être vue autant que ressentie, alors c’est dans l’expression dans ses yeux quand nous faisons l’amour. Une expression qui dit que je suis la chose la plus précieuse et la plus aimée que l’univers n’ait jamais créée. Qui dit que je suis plus désirée et aimée que je ne puisse jamais espérer le comprendre. Qui dit qu’en moi réside le rêve d’une femme que j’aime de tout mon cœur, de tout mon esprit, de tout mon corps et de toute mon âme.

Ma peur tenta de revenir à ce moment, tenta de me rappeler que j’étais loin de mériter le cadeau qu’elle me faisait.

Mais elle le vit, comme elle le voyait toujours, avec des sens bien trop étrangers à ma compréhension. Elle se redressa brusquement malgré la douleur atroce de ses blessures et elle m’attira contre elle, dévorant mes lèvres des siennes, conquérant une fois de plus ma honte avec le pouvoir de son amour.

Tandis que mes doigts continuaient à danser en elle, les siens tracèrent une ligne de feu sur mon corps et glissèrent sous la barrière insignifiante de mes vêtements, se baignant dans mon essence nouvellement jaillie, me peignant et m’excitant avec l’évidence de mon propre désir avant de glisser profondément en moi et de me remplir pleinement.

Nos corps fusionnés par nos bouches et nos mains, nous donnâmes et prîmes, avançâmes et fîmes retraite, rassemblant nos énergies pour mieux les rendre au double, au triple, nos cœurs battant à un rythme affolant, nos respirations laborieuses. Nos âmes fusionnèrent et se séparèrent, pour revenir se toucher dans des grognements haletants et des gémissements primaires tandis que chaque contact, chaque caresse, nous emmenait de plus en plus haut jusqu’à ce que, enfin, nous atteignîmes les cimes et sautâmes comme nous étions montées.

Ensemble.

Et lorsque nous nous affaissâmes l’une contre l’autre, nos corps glissants de la sueur de la passion, chevauchant les derniers courants d’une volupté inestimable, tremblant dans chaque petit mouvement jusqu’à ce que, enfin, nous soyons à nouveau sur la terre ferme.

Lorsque je retrouvai assez de force pour relever la tête, je vis une larme unique tracer un chemin sur sa joue. Son sourire aveuglant me dit tout ce que j’avais besoin de savoir et, tout en embrassant cette larme, je la déposai avec amour sur le lit que nous partagions, lui rendant son sourire quand je sentis son visage rougi et chaud dans mon cou, sentant le moment exact où elle retournait dans le calme apaisant du sommeil, ses lèvres telles une marque douce sur ma peau.

Et, enveloppée et en sécurité dans une couverture d’amour et de confiance si puissante et si profonde, je la suivis dans les ombres où les cauchemars n’osaient pas me suivre.

*********

Je clignai des yeux pour effacer le sommeil et tentai de me concentrer sur le visage penché sur moi. « Corinne ? »

« Je m’exerce à ‘Louella, la bibliothécaire tatouée’, aujourd’hui », me répondit-elle en souriant. « Est-ce que c’est réussi ? »

Je la regardai de plus près et je vis pour la première fois la myriade de bleus de toutes les couleurs qui remontaient sur le côté droit de son visage et de sa mâchoire. Je me sentis rougir, honteuse de ne pas l’avoir remarqué avant. « Comment te sens-tu ? »

« Comme on peut s’attendre à se sentir plusieurs jours après avoir été frappée par un pistolet, je suppose », dit-elle, les yeux brillants.

Je tressaillis. « Je suis désolée, Corinne. »

Elle rit. « Pour quoi ? Je ne me suis jamais autant amusée depuis que les démons de l’enfer ont trouvé bon de me relâcher de leur petit repaire d’iniquité ! »

« Notre définition pour ‘amusée’ semble différer un peu. »

« Mais bien sûr, Angel ; Tu es à peine une criminelle en devenir, tandis que moi », elle se redressa de toute sa hauteur, le nez levé d’un air royal vers le plafond, « je suis la Veuve Noire. »

Je grognai et levai les yeux au ciel en voyant son air faussement pompeux, puis je me retournai rapidement pour voir si Ice était endormie.

Elle l’était, le corps et le visage détendus, et pourtant avec ce fond de tension toujours présent en elle, à part quand elle avait été assommée par les médicaments que Bull lui avait donnés. Je sentis mon visage s’adoucir tandis que je tendais la main pour lisser ses mèches emmêlées mouillées de sueur.

Son visage se tendit un instant, assimilant sans aucun doute, l’intrusion dans son espace personnel, puis s’adoucit pour reprendre les traits apaisés du sommeil tandis que sa respiration se calmait et que son corps plongeait un peu plus dans le nid d’oreillers qui l’entourait.

Lorsque je levai les yeux, je vis un sourire supérieur et hautain sur le visage de mon amie. « Ne dis pas un mot, Corinne. Pas un seul. »

Elle écarquilla les yeux de fausse innocence. « Moi ? (NdlT : en français dans le texte) Tu dois me confondre avec une dégénérée quelconque, Angel. »

« Mmm. Hmm. Peut-être qu’on devrait commencer à te faire payer le spectacle nocturne. »

Elle fit la moue brièvement, puis sourit. « Est-ce que ça servirait à quelque chose que je dise que j’ai été tentée d’applaudir une fois ou deux ? Ou que je suis connue pour prendre des notes à l’occasion ? »

Je sentis une énorme rougeur monter. « C’est plus que je ne souhaitais savoir, Corinne. Bien plus que je ne souhaitais savoir. »

Elle rit. « Alors je suppose que je ne devrais pas te raconter la fois où je… »

« Stop ! » Ordonnai-je en levant la main et en enfouissant mon visage dans les oreillers près de la tête d’Ice. « S’il te plait. »

« Oh, all… » Le téléphone sonna, coupant heureusement son commentaire avant qu’il ne quitte ses lèvres. Avant que je puisse bouger, elle était près de la table de chevet, soulevait le combiné et le portait à son oreille, murmurant des mots que je n’avais pas la force d’écouter.

Après un instant, elle reposa le téléphone et me fixa d’un regard que je ne pouvais déchiffrer.

« C’était qui ? »

« Une certaine septuagénaire un peu vexée de ne pas avoir été invitée pour le thé. »

Oh merde. « Ruby. Merde, je l’avais complètement oubliée. Avec tout ça, ça m’est sorti de l’esprit. »

« Et bien, c’est certainement compréhensible pour quelqu’un qui sait ce qui se passe. »

« Tu veux dire que tu ne lui as pas dit ? »

« Bien sûr que non, Angel. Elle ne sait que ce que les docteurs lui ont dit. »

« Et c’est ? »

« Que je me suis sentie un peu faiblarde, que je suis tombée et que je me suis cogné la tête contre la table. Ils m’ont crue. Elle n’a pas semblé me croire mais elle n’a pas cherché à en savoir plus à ce moment-là. »

« Elle le fait maintenant ? »

« Pas avec autant de mots, non. Mais je suis sûre qu’elle apprécierait quelques explications pas trop obscures. » Corinne mit doucement la main sur mon épaule. « Ruby tient beaucoup à toi, Angel. Elle sait que tu souffres, mais elle ne sait pas pourquoi. Tout ce qu’elle sait, c’est que tu sembles l’avoir écartée pour une raison quelonque. Peut-être que simplement la rassurer de ta bonne santé et de ta bonne humeur arrangerait les choses. Elle est inquiète, comme je le serais dans une pareille situation. »

Je hochai la tête, convaincue. « Je vais l’appeler tout de suite. »

« Ne t’inquiète pas. Elle a dit qu’elle allait s’absenter quelques jours pour rendre visite à une amie. Lorsqu’elle sera de retour, peut-être que tu pourrais l’inviter pour discuter. »

Je soupirai et m’affaissai contre la tête de lit. « Plus tard, alors. » Je souris légèrement. « Au moins une bonne chose est sortie de tout ça. »

« Et c’est quoi ? » Demanda-t-elle en me faisant une très bonne imitation d’Ice, sourcil et tout.

« Vous semblez mieux vous entendre toutes les deux. »

« Nous... nous comprenons », fut tout ce qu’elle daigna dire.

*******

Cette conversation avait eu lieu quelques heures auparavant, bien qu’à juger de l’état de flou dans lequel étaient mes pensées éternellement vagabondes, ça aurait pu être il y a une semaine, ou bien une année. Un rapide coup d’œil au réveil me dit qu’une autre journée avait rendu l’âme pour qu’une nouvelle aube, pas si lointaine, puisse s’avancer et comme la bête de Betlehem, naître à son tour. (NdlT : tiré de The Second Coming, William Butler Yeats)

Repasser la dernière année de ma vie ou presque m’a fatiguée à un point que je ne saurais dire, et pourtant je n’arrive pas à trouver assez d’énergie pour m’allonger sur le lit et essayer de dormir. Ou peut-être que ce n’est pas d’énergie que je manque, mais simplement de courage.

Là où des rêves souvent plaisants m’aidaient lors des nombreuses nuits solitaires au Bog, les cauchemars règnent en maître ici, dans l’endroit même où j’aurais cru pouvoir rendre ces rêves réels.

Près de moi, Ice repose toujours, sa respiration est profonde et calme. Est-ce que tu rêves ? Je me le demande en amenant la main chaude toujours dans la mienne jusqu’à mes lèvres pour déposer un tendre baiser sur les phalanges.

Elle ne répond pas, bien sûr. Depuis toutes ces années où je la connais, c’est une des rares questions que je n’ai jamais osé lui poser.

A part la tension qui la caractérise même dans cet état particulièrement paisible (sauf, peut-être, après avoir fait l’amour), elle semble toujours dormir du sommeil des innocents, préservée du temps, de la mort et du danger, qui ont été ses compagnons permanents bien plus longtemps que moi je n’ai pris ma place pour la chérir.

Peut-être que c’est sa récompense, ce sommeil paisible, pour avoir lutté contre ses démons intérieurs et avoir choisi de marcher dans la lumière.

Ou peut-être qu’elle rêve vraiment ; des cauchemars basés sur une réalité que je ne pourrai jamais espérer saisir vraiment, mais seulement comprendre et accepter, ce que je fais.

Peut-être qu’ils lui ont tenu compagnie si longtemps que son corps n’use plus d’énergie pour y réagir, choisissant plutôt de conserver sa puissance pour le moment où l’obscurité revient la demander.

Mais à la fin, je me rends compte que cela n’a pas vraiment d’importance. Les rêves d’Ice sont à elle. Qu’elle choisisse de partager sa vie avec moi, c’est ce qui compte vraiment, et c’est quelque chose que je chéris comme un cadeau essentiel avec chaque respiration, éveillée ou bien endormie.

L’expérience m’a appris la leçon amère de ne jamais considérer ce cadeau comme acquis.

Quand j’ai dit à Corinne que je quitterais volontairement Ice si je le faisais de nouveau, je pensais chaque syllabe. C’est une promesse qui vit dans mon cœur chaque jour.

Elle s’est tellement ouverte à moi dans cette dernière année ; elle a dénudé une âme remplie d’une lumière tellement brillante et d’une obscurité si profonde ; elle a été tout ce que j’avais besoin qu’elle soit, et plus encore.

Tellement plus.

Peut-être que d’avoir passé quelques heures à réfléchir sur tout ce qui avait été mal, ou bien, dans cette dernière année de notre vie passée ensemble, s’était avéré bien meilleur que n’importe quoi d’autre le serait jamais. Mon corps était littéralement douloureux de la réalisation de combien je l’aimais profondément et totalement, de combien de mon âme elle possédait sans même le vouloir, et de combien j’avais été proche de tout perdre.

La honte se cache toujours en mon cœur, et attend son moment sans aucun doute, attend d’attaquer quand je serai la plus vulnérable. Mais je ne la crains plus. Qu’elle vienne. Je la combattrai avec l’arme la plus puissante en ce monde.

L’amour.

Je regarde par la fenêtre et je vois que la pluie a cessé, mais les nuages gonflés, arrêtés sur l’obscurité un peu obsédante du lac, promettent que la trève ne sera que temporaire.

Mes paupières s’alourdissent, pourtant mon corps continue à lutter contre l’attrait séduisant du sommeil.

Jusqu’à ce que sa main se détache de la mienne et que son long corps mince se redresse pour me prendre dans ses bras, me berçant tendrement tandis qu’elle nous repose sur le matelas. Elle repousse d’une caresse mes cheveux de mon front et dénude l’espace pour que ses lèvres viennent s’y poser.

« Dors maintenant », murmure une voix sonore, suivie du doux chantonnement d’une berceuse qui me baigne de sa douce sérénité, chantée par une femme dont le cœur et l’âme sont plus beaux que l’aube qui finit par apparaître de dessous les nuages noirs.

Et si vous vous demandez, comme moi, ce que j’ai fait pour mériter tant de beauté et de joie dans ma vie, je vous répondrai honnêtement.

Je ne sais pas.

Mais ce que je sais, c’est que chaque jour, de toutes les façons possibles, je me rendrai digne de ce cadeau inestimable.

C’est la récompense la plus adaptée que je puis trouver pour tout ce qu’elle m’a donné. Son cœur, son âme, son corps et son esprit.

Sa vie.

*******

Cinq jours ont passé depuis cette nuit. Des jours remplis d’un sentiment de paix et d’appartenance plutôt inattendu, et pourtant bienvenu, étant donné tout ce qui s’est passé auparavant. Je suppose que d’être forcée par le danger de réexaminer sa vie – la théologie de la tranchée, comme aurait dit mon père – remet vraiment les choses en perspective. Il faudra que je me rappelle ce truisme. Comme si je pouvais un jour l’oublier. (NdlT : en anglais « foxhole theology » ou « Il n’y a pas d’athées dans les tranchées ». Cette maxime, vieille de plus de cent ans, signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se découvre toujours une foi.)

Ice est bien en chemin pour guérir complètement, comme on pouvait s’y attendre, étant donné tout ce que je vous ai raconté sur elle jusqu’ici. Le troisième jour, elle avait même réussi à faire fuir comme un vol de cailles effrayées, le groupe de bien-pensants réunis autour de son lit – des vautours observant la mort, comme elle les appelait – d’un seul regard bien placé et d’un grognement menaçant ajouté pour faire de l’effet.

J’ai essayé avec force de réfréner un rire en voyant les expressions sur leurs visages, mais j’ai bien peur de n’avoir pas très bien réussi. C’était bon de rire à nouveau, pour dire la vérité.

La pluie semble s’être installée, étalant une couverture un peu prématurée sur la saison touristique cette année. Bien que beaucoup de mes amis vivent des visiteurs extérieurs à la ville, je ne peux pas dire que je suis très triste que la saison se finisse. Plus vite l’été se terminera, plus vite je pourrai mettre derrière moi toutes les horreurs que les jours de chaleur ont apportées.

Le bonus pour une saison écourtée, c’est bien sûr la fermeture anticipée du Pin Argenté et la perte corollaire de sa propriétaire, une garce de première classe du nom de Millicent Harding-Post.

Je peux vous assurer que les seules larmes que je vais verser sur cette perte précise seront des larmes de joie.

Ice dit qu’elle a réfléchi à un plan pour rendre à Ms. Harding-Post toutes les gentillesses qu’elle nous a distribuées cette dernière année. Elle n’est pas encore prête à le partager avec moi encore, mais je serai patiente. Elle me le dira quand elle sera prête, ça je le sais. Et je sais aussi que je vais en adorer chaque instant.

Bull nous a quittées il y a quelques jours. J’étais triste de le voir partir, mais, amitié mise à part, ses talents de guérisseur n’étaient plus vraiment requis. Ice est un toubib plutôt doué elle-même, et même si elle ne l’était pas, il nous a laissé assez de fournitures médicales pour ouvrir une clinique. Et alors que la pluie a choisi de nous rendre visite ici dans les contrées inférieures, là-haut dans les montagnes, la neige tombe et il fallait qu’il monte aux cabanes de chasse tant que les routes étaient praticables, pour s’assurer de leur solidité et de leur ravitaillement pour la saison rude qui s’annonce.

Tom et John nous ont fait leurs adieux et sont retournés dans leurs familles qui étaient, aucun doute là-dessus, prêtes à attacher des rubans jaunes autour des vieux chênes dans l’espoir de leur retour. Même Corinne avait décidé de nous donner un peu de temps à nous, en choisissant de passer quelques jours en compagnie de Pop, qui ne se sentait pas très bien après l’excitation des dernières semaines. Je m’inquiète pour lui, parce que c’est quelqu’un que j’ai fini par aimer profondément, mais je sais qu’il est en de bonnes mains avec Corinne.

La Veuve Noire semble avoir perdu de son mordant auprès de Pop.

Et, si je connais bien Corinne autant que je le pense, s’il doit vraiment finir par quitter cette vie, il partira avec un sourire sur le visage.

La pluie s’est un peu arrêtée ce matin et Ice était dehors avant que la dernière goutte ne soit tombée, déterminée à aider sa force en cours de récupération rapide avec une marche rapide dans les bois. Grande et fière, avec des vêtements qui couvrent ses bandages, n’importe qui aurait bien du mal à dire qu’elle a ne serait-ce qu’une égratignure, encore moins deux blessures par balles et plusieurs longues et profondes coupures, même moi.

Je l’ai regardée avec respect – et, pour dire la vérité, une petite once de jalousie – se laver et traverser la maison à grands pas sans même un soupçon de douleur tandis que je trainassais sur le canapé, à soigner mon genou toujours douloureux et à faire la moue.

Avec un sourire et un baiser, elle est partie tester son corps de la façon dont nous, simples mortels, pourrions tester un gâteau pour voir s’il est assez cuit. Et pourtant, je n’ai pu m’empêcher de lui renvoyer son sourire et de hocher la tête, sachant parfaitement qu’il était inutile que je l’attende avant la tombée de la nuit, au moins.

Ce qui me laissait bien entendu seule, avec une seule chose à faire.

Appeler Ruby, qui était rentreé chez elle la veille au soir, et l’inviter pour, comme l’avait dit Corinne, une petite discussion.

C’est une chose que je crains depuis que Corinne a trouvé judicieux d’amener le sujet cinq jours plus tôt. Alors que je veux vraiment voir mon amie et mentor de longue date et tout lui expliquer, je ne veux vraiment pas voir l’expression dans ses yeux une fois qu’elle aura réalisé que pratiquement tout ce que je lui ai dit jusqu’ici n’était qu’un mensonge.

Je déteste mentir. Ça va contre toutes les choses en lesquelles je crois. Je ne suis pas très bonne pour ça, comme vous l’avez sans doute deviné à présent, et chaque fois que je pense avoir réussi, je me retourne pour voir un panneau indicateur dans mon dos.

Et pourtant, plus je tarde avec ça, plus je laisse la vérité se cacher derrière le poids de ma culpabilité et de ma honte, plus il sera dur de dire enfin la vérité. Comme disait toujours ma mère quand j’étais jeune, retirer rapidement le sparadrap fait bien moins mal que de l’arracher petit à petit.

Elle était intelligente, ma mère.

******

Ice est enfin rentrée il y a une heure, trempée jusqu’au os, mais rayonnant d’une vitalité qui manquait cruellement cette dernière semaine, les yeux luisant de bonne santé et de bonne humeur. Elle a refusé de me dire ce qu’elle a fait cette demi-journée, se disant sans doute que j’allais vouloir m’occuper d’elle et tout et tout, mais elle a fini par accepter de dire que peut-être une douche chaude et un bon lit douillet n’étaient pas une si mauvaise idée.

C’est bon de savoir que mes talents de persuasion fonctionnent toujours. Et c’est même mieux de réaliser qu’après six ans, j’ai fini par les maîtriser.

Après une douche et un sandwich que j’avais préparé à la hâte, elle est allée directement au lit, où elle dort même maintenant, bien emmaillotée face au léger froid de l’air qui persiste même après que j’ai poussé le feu à un niveau respectable.

L’automne est décidément dans l’air.

Et je me retrouve assise là, les tripes tenaillées, à attendre le coup qui va annoncer l’arrivée de Ruby, à repasser encore et encore dans mon esprit les mots que je lui ai dits, jusqu’à ce qu’ils soient réduits à leur plus simple expression, sans signification après autant de répétition.

*******

Le coup finit par arriver et je me levai d’un coup, mon genou m’envoyant un pincement d’avertissement ce faisant. J’ajustai mes vêtements et me passai rapidement la main dans mes cheveux, me sentant étrangement comme une écolière qu’on envoie chez le principal, tandis que j’allais vers la porte et l’ouvrais pour accueillir mon amie.

Le sourire de Ruby avait l’air plutôt forcé tandis qu’elle passait le seuil pour entrer, et que je l’amenais dans la cabane même et la faisait s’asseoir dans le séjour. « Tu veux du café ? Du thé ? »

« Non merci », répliqua-t-elle en s’installant sur le canapé, sans s’inquiéter de me cacher qu’elle m’évaluait de la tête aux pieds ce faisant. Elle plissa les yeux. « Comment te sens-tu ? »

« Mieux maintenant », répondis-je avec honnêteté.

Elle hocha la tête. « C’est bon à entendre. »

La conversation, aussi mince soit-elle, s’interrompit, le craquement du feu apportant le seul bruit dans la pièce.

Incapable de soutenir le silence plus longtemps, je pris plusieurs respirations profondes et me tournai vers mon amie. « Ruby, je suis vraiment désolée de n’avoir pas… »

Elle leva la main, son sourire légèrement plus volontaire. « C’est bon, Tyler. Je comprends. Je sais ce qui s’est passé ici. »

Je la regardai stupéfaite. « Tu le sais ? »

« Oui. J’ai eu quelques soupçons au début, et ce que j’ai appris depuis me les a confirmés. »

Je penchai la tête. « Est-ce que… tu voudrais bien m’expliquer, s’il te plait. »

Son sourire devint triste. « Tyler, je suis peut-être une vieille femme, mais je ne suis ni aveugle ni sourde. Regarde-toi, Tyler. Tu as des bleus et tu es meurtrie. Tu as été battue. Et Corinne est pareille. Elle dit qu’elle est tombée et qu’elle s’est cogné la tête sur la table, mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? »

Je soupirai. « Non. Ça ne l’est pas. »

Elle hocha la tête d’un air sage. « Je sais. » Elle se tourna complètement vers moi, et me prit les deux mains. « J’ai appelé ta mère l’autre jour, Tyler. »

Pendant un instant, j’oubliai de respirer. « Tu… quoi ? »

« Tu m’as entendue. Elle m’a dit ce qui s’est vraiment passé pendant que tu étais à Pittsburgh. Que tu lui as dit que ton mari avait abusé de toi et que tu l’avais tué pour te défendre. Que tu as passé du temps en prison et qu’on t’a relâchée en appel. »

Stupéfaite n’était pas un faible mot pour ce que je ressentais, et pourtant, je ne pus qu’hocher la tête, confirmant ses paroles, me sentant soudain toute petite et toute jeune, et toute piégée.

« Ta mère n’est peut-être pas la personne la plus chaleureuse et ouverte au monde, Tyler, mais je crois vraiment qu’elle croit ce que tu lui as dit. Je sais que moi oui. Tu n’es pas le genre de personne à tuer quelqu’un de sang-froid. Tu n’as pas ça en toi. Je le sais. »

Je souris un peu, soulagée qu’elle au moins, croie en mon innocence.

Elle me retourna mon sourire et me serra les mains. « Tyler, je connaissais plutôt bien ton père. Il avait cette cabane bien avant d’épouser ta mère et avait passé de nombreux étés ici. Je savais quel genre d’homme c’était, et je ne pouvais qu’espérer que ta mère pourrait le calmer un peu. »

« Je ne suis pas sûre de comprendre ce que tu es en train de dire », répondis-je, mon esprit tentant résolumment de suivre les circonlocutions de son histoire et échouant lamentablement.

« Ton père pouvait être un homme charmant et aimant de temps en temps, Tyler. Mais il pouvait aussi être pire qu’un ours enragé si quelque chose lui restait en travers. Plus d’une fois j’ai eu envie de m’interposer quand sa colère était dirigée contre toi. Mais pour ma honte éternelle, je restais là à ne rien faire. »

Je la fixais, des émotions conflictuelles luttant pour trouver leur place en moi. La honte pour un secret de famille si longtemps tu, finalement porté à la lumière. Du soulagement qu’on en parle enfin. De la confusion, aussi, de ne pas savoir où cette conversation menait.

« Avant que je n’épouse mon mari, j’étais enseignante. Et une des choses que j’ai apprises, c’est que, très souvent, les filles de pères abusifs cherchent inconsciemment la même chose dans des conjoints potentiels. Ce n’est pas inhabituel, ni même une chose dont il faut avoir honte. Je pense que c’est ce que tu as fait avec ton mari. Et je pense que c’est ce que tu fais avec ton amie Morgan. »

« Quoi ? » Je retirai brusquement mes mains des siennes, et me mis debout si vite que la pièce se mit à tourner. Je repoussai le vertige et la fixai, les yeux brillants de fureur. « Je n’ai aucune idée d’où ça t’est venu, Ruby, mais tu as tort. Définitivement tort. »

« Ah oui ? » Demanda-t-elle, les yeux brillant tout autant. « Toi et Corinne vous avez été battues presque à mort, Tyler. Je suis arrivée là dehors juste à temps pour l’entendre partir en voiture et t’entendre lui crier de revenir. » Son visage se figea et ses traits prirent une expression sauvage. « Ne me prends pas pour une idiote, Tyler. Je sais ce que j’ai vu. »

« Tu es une idiote, Ruby », répliquai-je, sentant une fureur plus profonde que jamais me consumer de son feu brûlant. « Tu as additionné deux et deux et tu as trouvé sept. Je pense que tu ferais mieux de partir avant que nous le regrettions toutes les deux. »

« Elle t’a bien appris ta leçon, je vois. »

« Sors, Ruby. Tout de suite. »

« Je sais qui elle est, Tyler », continua Ruby, refusant de bouger d’un pouce. « Je sais qui est Morgan Steele. Son nom familier m’était familier quand nous nous sommes rencontrées pour la première fois. Quand Millicent m’a dit que ces policiers lui avaient demandé la route pour la cabane, j’ai su que mon pressentiment était juste. Alors j’ai passé les derniers jours à passer en revue des vieux dossiers jusqu’à ce que je trouve ce que je cherchais. Elle est la Morgan Steele qui a tué ces enfants. Celle qui est devenue un assassin de la Mafia. Celle qui s’est échappée de la même prison dans laquelle tu étais incarcérée. Celle qui t’a amenée à tomber amoureuse d’elle pour qu’elle puisse avoir un billet gratuit dans ce pays pour fuir la justice. Et celle qui a finalement craqué sous toute la pression qu’elle avait mise sur vous deux et a frappé de ses poings comme un animal. »

J’étais paralysée par ses accusations, par un malentendu si énorme qu’il ne pouvait pas être réel. Mon esprit m’hurlait de la faire se taire, de lui arracher les membres un par un, ou au minimum, de la soulever et de la jeter aussi loin que possible de la maison que je le pouvais.

Mais mon corps était plongé dans le plomb, incapable de bouger.

Prenant mon silence pour ce qu’il n’était pas, son visage s’adoucit. « Ça n’a pas de raison de continuer, Tyler. Je ne pouvais rien faire avant, avec ton père. Mais je peux maintenant. Je peux et je l’ai fait. »

Mais ça, ça perça finalement dans mon esprit. Je m’avançai et la soulevai du canapé par l’avant de sa robe, le tissu se déchirant lorsque j’amenai nos visages à quelques centimètres. « Qu’est-ce qu tu as fait, Ruby. Qu’est-ce que tu as fait ? ! ? »

« Je fais ce que j’aurais dû faire il y a bien longtemps, Tyler. Je mets un terme à tout ce bazar. La police est en chemin. Tu n’auras plus jamais à t’inquiéter d’elle. Je te le promets. »

« Non. » Ce fut un murmure mais il portait le poids du monde avec lui.

« Oui, Tyler. Oui. Enfin. Je le fais parce que je t’aime. Tu ne le vois pas ? Je t’aime et je veux ce qu’il y a de mieux pour toi. Alors viens avec moi. S’il te plait. Tu seras en sécurité quand la police arrivera. »

« Non ! ! ! »

Je la repoussai comme si elle ne pesait rien, tournai sur moi-même et montai l’escalier à la hâte, hurlant le nom d’Ice à pleins poumons tout en courant, glissant, tombant et me relevant.

Elle était déjà réveillée et debout quand je fonçai dans la pièce. Elle se détourna de la fenêtre, les yeux luisants et tristes, le visage figé dans une résignation lugubre.

« Ice », dis-je dans un souffle, en courant vers elle pour la prendre dans mes bras, « tu dois partir d’ici. Prends la camionnette. Va dans les montagnes. Je te retrouverai quand tout ira bien. Tu as encore le temps. S’il te plait. Fuis ! »

Elle secoua lentement la tête. « C’est fini, Angel. »

« Ce n’est pas fini ! Je ne le laisserai pas finir ! » Je tirai sur elle mais c’était comme si j’essayais de bouger une montagne. « Bon sang, Ice, bouge. Tout de suite ! ! ! »

Elle retira ma poigne de fer de son bras et leva ma main vers ses lèvres pour déposer un baiser sur mes phalanges. « Je t’aime, Angel », murmura-t-elle. « Ne l’oublie jamais. Jamais. »

« Non. Oh Seigneur, non. S’il te plait, Ice. S’il te plait, ne fais pas ça. » Voyant les lumières bleues de ce qui devait être un millier de voitures de police passer entre les arbres, je secouai la tête dans une négation aveugle. « S’il te plait, Ice, non. Bats-toi, bon sang ! Bats-toi ! ! ! »

Elle sourit légèrement et me prit la joue. « Je me bats, ma douce Angel. Pour toi. »

Elle m’attira contre elle et m’embrassa, longuement et profondément, avant de s’écarter et de prendre ma main. « Viens. »

Croyant qu’elle avait fini par retrouver son bon sens, je la suivis rapidement tandis qu’elle descendait l’escalier et allai dans le séjour où Ruby, de nouveau debout et essuyant le sang sur ses lèvres, la fixa avec une lueur de haine intense dans les yeux.

Et je ne suis pas le moins du monde honteuse d’avoir voulu, avec chaque fibre de mon corps, regarder Ice effacer cette expression sur son visage pour toujours.

Mais au lieu de ça, ma compagne me poussa dans les bras de Ruby, puis la fixa d’un regard plus brûlant que le soleil. « Chaque mot que vous avez dit est vrai. Je suis un monstre. Je l’ai manipulée et j’ai fait en sorte qu’elle tombe amoureuse de moi pour pouvoir avoir un billet gratuit. Elle n’était rien d’autre qu’un otage. Un ticket de sortie. Et vous devriez bien vous rappeler de tout ça quand la police commencera à vous interroger. »

Ruby ricana. « Vous ne me faites pas peur. »

La lèvre supérieure d’Ice se recourba pour montrer ses dents. « Alors vous êtes vraiment idiote. »

Puis elle se raidit, la tête tournée vers l’arrière de la maison. « A plat ventre. »

« Vous ne pouvez pas… »

« Tout de suite ! ! ! »

Sans effort elle nous fit tomber sur le sol et se mit au-dessus de nous dans une attitude protectrice, la tête toujours penchée, concentrée sur quoi que ce soit qu’elle entendait.

Les cieux s’ouvrirent alors, envoyant la pluie sur la Terre dans un déluge tandis qu’un éclair divisait le ciel et que le tonnerre explosait au-dessus de nous, secouant la maison.

Je l’entendis alors, le bruit des sirènes qui encerclaient la cabane. Je luttai pour me remettre debout mais Ice me repoussa, me clouant au sol de son regard noir intense.

« Votre attention dans la cabane ! Vous êtes encerclés. Sortez tranquillement les mains au-dessus de la tête et personne ne sera blessé ! Votre attention dans la cabane ! Vous êtes encerclés. Sortez tranquillement les mains au-dessus de la tête et personne ne sera blessé ! »

« Reste là », dit Ice en me lançant un dernier long regard avant de se détourner et de partir vers la porte.

« Ice ! ! Non ! ! ! »

Mais elle n’écoutait pas. Foutue bonne femme, elle n’écoutait pas.

Je me mis difficilement debout et faillis tomber sur Ruby quand celle-ci tenta de me retenir, je la repoussai furieusement au sol.

Je courus après la silhouette de ma compagne qui s’éloignait, mais j’arrivai à la porte une éternité trop tard.

Les policiers grouillaient autour d’elle, poussant son corps sans résistance au sol sur son estomac tout en lui tirant les bras derrière le dos pour la menotter, leurs armes sorties et pointées sur elle avec une intention mauvaise.

Lorsqu’ils la remirent debout, son beau visage était taché de boue et de sang. L’avant de sa chemise, juste auparavant d’un blanc brillant, était peint de marron des sutures qui s’étaient arrachées.

Comme un homme changé en pierre par un dieu vengeur, j’étais condamnée à rester regarder mon monde tout entier emporté dans la nuit.

Il faisait froid. Si froid.

Et sombre, comme au fond d’une tombe fraîchement creusée.

Mon corps tout entier était engourdi ; mon cœur enchâssé dans un bloc de glace qui promettait de ne jamais fondre.

Je sentais la pluie autour de moi, tombant en des draps de feu brûlant presque horizontaux, agités par la frénésie d’un vent épouvantable.

Un volet de bois, arraché par la puissance de la tempête, cognait sans cesse contre la paroi en bois abîmée, faisant résonner un glas par-dessus le hurlement du vent et le gémissement des sirènes. Des sirènes qui, comme le brouillard, se rapprochaient de plus en plus, pas sur des pattes de velours non, mais sur des griffes sanglantes de dragon.

Un éclair traça un dessin pointu sur le ciel, s’imprimant sur mes rétines.

Le tonnerre résonna et roula, amenant une pensée saugrenue dans mon esprit. Dieu joue encore au bowling avec les anges, disait la voix de mon père sortie quelque part de la tombe.

Et pourtant j’attendais, aveugle et figée comme une sorte de statue immortelle. J’attendais que le vent cesse sa furie incessante. J’attendais que la pluie écarte son rideau opaque.

J’attendais une vision que mes yeux ne pouvaient voir. Une vision que mon âme ne pouvait oublier.

Comme attirées dans la clairière par la force de ma prière silencieuse, d’autres voitures arrivèrent, leurs pneus projetant la boue. Leurs phares puissants brisaient le manteau de brume, illuminant la scène que je souhaitais si désespérément voir, figée sur le porche de la maison que j’avais aidé à construire.

Un foyer, un rêve, que je quitterais de mon plein gré, sans m’arrêter pour regarder derrière moi, si seulement quelqu’un voulait retirer ces écailles de mes yeux.

Si seulement.

Elle se tenait là, droite et grande, éclairée par la lumière artificielle derrière elle ; mon amour, mon cœur, mon âme. Le dos fier et droit, la tête haute, les yeux flamboyants.

Fière, oui. Mais impuissante.

Pas contre les bras qui la retenaient, ni contre les liens qui entouraient ses bras puissants, ni même contre les armes pointées vers chaque point vulnérable d'un corps autrement invulnérable.

Non, pas contre ça. Jamais contre ça.

Impuissante contre le poids d'un passé qui s'était, une fois de plus, retourné contre elle.

Impuissante contre le poids d'un amour pour lequel elle avait vendu son âme.

J'emporterai l'expression de ses yeux dans la tombe. Une tombe qui, si Dieu veut, ne sera pas longue à venir.

De la colère contre son passé qui s'imposait. De la rage contre les bras qui la retenaient, contre les armes qui la poussaient de leurs canons argentés et creux. De la tristesse aussi, que la chance que nous avions eue s'arrête si vite.

Et de l'amour.

Toujours de l'amour.

Elle écarta les lèvres et je me forçai pour entendre ses mots par-dessus la furie redoublée de la tempête. Mais même eux me furent enlevés aussi sûrement qu'elle allait être emportée dans la brume qui n’apporte que des conclusions.

Mais pourtant, je regardais ces lèvres former des mots que seul mon cœur pouvait entendre.

Je t'aime.

Et puis arrivèrent les mots qui brisèrent mon âme.

Adieu.

****************

Fin

NdlT : fini de traduire en décembre 2009 – Pour information, en anglais cette histoire a une suite (non traduite à ce jour mais qui le mériteraitJ) « REPARATION » et qui clôt la trilogie de Sword’n’Quill.

 

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25 novembre 2009

Repression, chapitre 9-1

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 9 – 1ère partie

*********************

Je sentis une main sur mon épaule et, dans ma terreur, elle était froide et squelettique. Je tournai la tête, m’attendant à demi à voir le cadavre pourrissant de Carmine me demandant de le suivre. Ou bien – que Dieu m’épargne cette image – une Ice qui aurait décidé que j’étais un témoin de sa dépravation dont il valait mieux se débarrasser.

Mais au lieu de ça, ce fut le visage meurtri et inquiet de Corinne qui m’accueillit, un million de questions dans les yeux.

« C-Corinne ? »

« En chair et en os, comme tu le vois. » Elle pencha la tête et me regarda par-dessus ses lunettes. « Tu avais l’air de faire un sacré cauchemar. »

« Un cauchemar ? »

Elle plissa les yeux. « Tu vas bien, Angel ? »

Je tendis une main tremblante et effleurai son bras du bout de mes doigts. Il était chaud et solide, et très réel.

Il ne m’en fallut pas plus.

Je me lançai en avant et me jetai dans ses bras, m’enfouissant dans sa chaleur, la laissant infiltrer le froid de la mort qui m’entourait comme une puanteur d’abattoir, trop vide pour même me soulager en pleurant.

Après un moment, elle m’entoura de ses bras et je sentis sa main caresser affectueusement mes cheveux tandis qu’elle murmurait doucement à mon oreille.

Quelques instants plus tard, elle s’écarta avec précaution, avec affection et me garda à distance de ses bras, à me regarder attentivement. « Bon, tu veux bien me dire ce qu’il se passe et pourquoi tu es en bas en train de faire des cauchemars, et pas là où je m’attends à ce que tu soies ? »

Après quelques tentatives hésitantes, je finis par rassembler ce qui me restait d’esprit et je lui racontai mon rêve ; tout, jusqu’à la dernière scène horrible. Qui était une chose, pensai-je, que je ne serais jamais capable de raconter à quiconque tant que je vivrais.

« Ça me semble plausible », fit remarquer Corinne lorsque j’eus fini, d’un ton pas plus surpris que si je lui avais raconté que je venais d’aller faire une ballade. « Y a-t-il autre chose ? »

Un peu perdue, je la fixai. Où était ma colère ? Où était l’outrage que mon esprit devrait conjurer à la vue d’une telle image horrifiante de la femme que je disais aimer ?

Après un instant, son expression changea. Son visage se durcit et elle plissa les yeux. « S’il te plait, dis-moi qu’il y a autre chose, Angel. »

Je la regardai, incapable de dire quoi que ce soit, incapable de comprendre où ça nous menait.

Elle soupira. « Angel, Ice a dû te regarder être menacée par une arme, On l’a assommée et trainée loin de chez elle pour être exécutée. Est-ce que tu t’attendais à ce qu’elle laisse ça se produire simplement ? »

« Non. Non ! C’est juste que... »

« Juste quoi, Angel ? » Ses yeux noirs brillèrent d’une terrible pitié et je me sentis sur la défensive.

« Arrête de me regarder comme ça, Corinne. »

« Comme quoi ? » Demanda-t-elle, avec un sourire moqueur.

« Comme si j’étais une fichue gamine à qui on vient de dire que le Père Noël n’existe pas. »

« Peut-être quand tu cesseras de te conduire comme ça. »

« Corinne ! »

« Combien de fois Ice t’a-t-elle dit qu’elle était une meurtrière, Angel ? »

« Quoi ? Je ne… »

« Combien de fois ? »

Je sentis que je m’échauffais tandis que je la regardais, mes poings s’ouvrant et se refermant sans cesse. « Je ne sais pas. »

« Une fois ? Plus d’une fois ? Tu dois bien te souvenir d’une telle chose, Angel ?

Je grinçai des dents. « Corinne… »

« C’est une simple question, Angel ? Combien de fois ? »

« Je ne sais pas. Plusieurs fois », concédai-je.

Elle sourit et hocha la tête. « Et comment as-tu répondu à ça ? Lui as-tu dit que tu comprenais ? T’es-tu sauvée en hurlant ? Quoi ? »

« Tu sais bien ce que j’ai dit, Corinne. » Je pouvais entendre les battements de mon cœur dans mes oreilles.

« Je ne sais pas, Angel. Mais je peux l’imaginer. Tu lui as dit que tu comprenais, n’est-ce pas ? »

« Je ne… » Elle me regarda. « Oui ! Oui, ça te va ? Je lui ai dit que je comprenais ! »

Elle hocha la tête, apparemment satisfaite. « Mais tu ne comprenais pas, n’est-ce pas », commença-t-elle, sa voix adoucie par une compassion qui me brûlait plutôt qu’elle ne me guérissait. « Tu ne la comprenais pas du tout malgré que tu lui aies dit le contraire. Tu ne comprenais pas ce que c’était que d’avoir le cœur si froid et si noir que prendre la vie d’une autre personne ne faisait pas plus d’effet que d’aller faire un tour au marché. Tu ne comprenais pas que quand la mort ne signifie rien, la vie encore moins. »

« Ça suffit, Corinne ! » Hurlai-je, mes mots rebondissant sur l’étendue plane du lac et faisant s’envoler un petit groupe d’oiseaux effrayés. « Ça suffit. »

Elle sourit à nouveau. « Ah oui ? Je ne le pense pas, Angel. En fait je pense que c’est loin de suffire. » Son expression s’adoucit un peu. « Ice est une tueuse, Angel. Elle n’est peut-être pas que ça, mais ça constitue une grande partie de ce qu’elle est. Ça dessine ses pensées, façonne ses actions. C’est instinctif, comme de respirer. » Sa voix douce traina un instant tandis qu’elle fermait les yeux. Quand elle les rouvrit, ils étaient remplis d’un savoir horrible dont je voulais détourner mon regard et pourtant je ne le pouvais pas.

« Chaque jour de sa vie, Angel, chaque jour, elle doit faire le choix conscient de vivre sans violence. Un autre jour à lutter contre ses instincts. Un autre jour à essayer désespérément de se raccrocher à la plus fine et la plus frêle des cordes qui la relient au chemin qu’elle a choisi. Et tu sais pourquoi elle le fait, Angel ? »

Je la regardais, soudainement perdue, doutant soudain de la seule chose dans ma vie que je pensais être immuable. Les convictions d’Ice. « Parce qu’elle sait que c’est ce qui est juste ? » Hasardai-je.

Le sourire qu’elle me fit, triste et rempli d’une douce déception, tirailla mon cœur. « Non, Angel. Bien que ça puisse être ce qui est ‘juste’, ce n’est pas la raison pour laquelle elle le fait. »

« Alors pourquoi ? »

Elle prit ma main et la serra fort. « Elle fait ces choses parce qu’un jour, il y a plusieurs années de ça, elle a rencontré quelqu’un qui, sans même essayer, l’a touchée au fond d’elle et a pris un cœur qu’elle ne se souvenait plus d’avoir. Une personne qui, contre toute attente, l’a capturée sans effort et la retient aujourd’hui encore. Et une personne dans les yeux de laquelle elle ne se laissera jamais voir autrement que parfaite. » Elle sourit à nouveau. « Elle fait ces choses pour toi, Angel. Parce qu’elle t’aime. Et parce que tu as réussi à faire une chose que personne n’avait réussi à faire. »

« Quoi donc ? » Demandai-je, consciente que ma voix était rauque.

« Tu lui as fait voir qu’elle valait la peine d’être aimée. C’est ce qui l’aiguillonne, ce qui dicte ses actions aujourd’hui. Ça pèse lourdement sur chaque décision qu’elle prend, parce que peu importe ce qui advient, peu importe, elle ne veut pas, jamais, que tu la vois comme quelqu’un d’indigne. »

Les larmes tracèrent silencieusement des ruisseaux sur les collines et les vallées de mes joues et de ma mâchoire. En les voyant, Corinne serra ma main plus fort, pour me réconforter, et peut-être pour me montrer qu’elle comprenait. « C’est un fardeau pour n’importe qui, Angel. Je le sais. Ice le sait aussi. Mais quand tu lui as dit, pas une seule fois, mais de nombreuses fois, que tu comprenais et que tu acceptais qui et ce qu’elle était, elle a eu l’impression que c’était un fardeau que vous pourriez porter ensemble. »

De sa main libre elle essuya doucement mes larmes. « Elle t’a ouvert son cœur et son âme, Angel. L’obscurité et la lumière. C’est un cadeau que peu de gens reçoivent dans ce monde. Un cadeau inestimable. Et quand elle prend des décisions contre sa nature, comme de permettre à Cavallo de vivre, tout en sachant d’instinct qu’elle va le payer, elle le fait parce qu’elle veut que ce soit cette personne que tu vois quand tu la regardes chaque jour. »

Un sanglot monta spontanément dans ma gorge et je me couvris la bouche pour le retenir. « Elle m’a dit ceci un jour », dis-je en hoquetant, comprenant seulement le sens vrai derrière ses paroles. « Que tout ce qu’elle voulait être, c’était la personne que je voyais en la regardant. »

Corinne hocha la tête, le visage doux mais grave. « Elle croit en toi, Angel. Elle croit que tu l’aimes pour ce qu’elle est autant que pour la personne qu’elle pourrait devenir. Sa noirceur sera toujours là. Parce qu’elle n’est pas mue par elle ne signifie pas qu’elle est partie, peu importe la force de votre désir pour que ce soit le cas. Ce n’est pas une tache que l’on peut nettoyer ou un péché qui peut miraculeusement être pardonné, comme dans la confession d’un pénitent face à un prêtre en robe noire. C’est une partie d’elle aussi profonde que son amour pour toi. Aucun d’eux ne peut être effacé. »

Son regard se durcit et j’eus l’impression qu’elle regardait aux tréfonds de mon âme. « La décision t’appartient, Angel. Soit tu l’acceptes pour tout ce qu’elle est, sachant que, étant donnée la vie que vous partagez, il y aura des moments où elle devra agir selon son instinct, parce qu’elle s’est permis d’aller contre cet instinct dans le passé et qu’elle doit maintenant en payer le prix, ou bien… »

Je sentis ma respiration bloquée dans ma gorge. « Ou bien ? »

« Vas-t-en, Angel. Vite et loin. Brise tes liens avec elle et ne regarde jamais derrière toi. Bull me dit qu’elle pense peut-être que tu es morte. Si tu ne peux pas être celle dont elle a besoin, la seule personne au monde qui l’aime sans conditions, alors s’il te plait, pour son propre bien, laisse-la pleurer ta mort et en finir avec ça. Ne la blesse pas plus en la laissant voir la condamnation de sa nature dans tes yeux. »

Après un long moment, elle relâcha ma main et se leva. « Pense à ce que j’ai dit, Angel. Je serai là-haut avec Ice. »

Je me levai aussi. « Je viens avec toi. »

Il ne fallut qu’un simple contact sur mon bras pour arrêter mon élan. « Tu as écouté un seul mot de ce que j’ai dit, Angel ? »

« Oui, Corinne. Mais il faut que je la voie. Que je sois avec elle. Je dois… »

Elle secoua lentement la tête d’un air triste. « Non, Angel. C’est quelque chose que tu vas devoir faire sans elle. Ice ne peut pas t’aider. »

« Mais… »

« Non, Angel », dit-elle d’un ton ferme. Son regard s’adoucit légèrement. « Angel, je t’aime de tout mon cœur. Tu le sais. Mais j’aime aussi profondément Ice. Et je ne veux pas la voir blessée, par toi ou n’importe qui d’autre. Alors s’il te plait. Reste ici et réfléchis à ce dont nous avons parlé. Ecoute ton cœur, Angel. Il te dira ce que tu dois faire. »

Je sentis mes épaules s’affaisser dans la défaite. Presque contre ma volonté, je hochai la tête pour accepter sa requête. Une requête dont je savais bien, connaissant aussi bien Corinne, qu’elle était plus un ordre qu’une simple demande ou une faveur.

Elle sourit légèrement et avec un hochement de la tête, elle se retourna et quitta le ponton. Je la regardai repartir avec précautions vers la cabane, mes pensées tournoyant vertigineusement.

Quand elle eut disparu au coin de la maison, je me retournai et fis face à l’eau sombre, sans vraiment la voir à cause des larmes qui brouillaient ma vision.

Les larmes passèrent et je restai lasse, vide et très désorientée. Je voulais tellement aller auprès d’Ice. La voir, la tenir, lui caresser les cheveux, sentir que quelque part toutes les réponses à mes questions seraient dans cette simple connexion si profonde entre nous. Une connexion que je pouvais sentir même à cette distance. Une distance que, par ma peur, j’avais causée.

Je me contentai de remercier Dieu dans toute sa pitié qu’Ice ne soit pas réveillée pour la voir.

Je savais aussi que Corinne avait raison. Ice ne pouvait pas m’aider. Personne ne le pouvait, à part moi-même.

Je m’entourai de mes bras alors qu’un vent froid passait sur le lac, avant-coureur d’un hiver proche, même maintenant, au milieu d’un été glorieux.

Tandis que je regardai par-dessus le lac et que le vent faisait plier les arbres, je me forçai à examiner les plus difficiles des questions de Corinne. Est-ce que j’aimais Ice pour elle-même ? Pour la femme qu’elle était vraiment ? Ou bien, est-ce que j’aimais plutôt la femme que je voulais qu’elle soit, une image que j’avais construite dans mon esprit ; un chevalier blanc chargeant sur un étalon, le cœur pur et l’âme sans tache.

Je reniflai doucement. Peut-être étais-je allée trop loin avec cette analogie du ‘Chevalier Errant’. Ice n’avait jamais été, même dans les premiers moments où je la connaissais, ce que quiconque considèrerait un cœur et une âme purs.

Mais là encore, qui parmi nous l’était ?

Certainement pas moi.

Alors la question subsistait. Qui aimais-je vraiment ?

Un être humain réel, fait de chair et d’os ? Ou une image en surimpression sur cette personne, qui la rendait plus acceptable pour ma sensibilité, en tous cas en l’état.

Ce serait fichtrement facile de tout envoyer promener et de faire ce que mon cœur me dictait, à savoir que j’aimais Ice de toutes mes forces, qu’elle tenait mon cœur dans le creux de sa main, que je lui avais donné ma confiance comme à personne d’autre, et que la seule pensée de ne plus l’avoir dans ma vie me retournait les tripes.

Mais je savais aussi que faire cela nous rendrait un mauvais service à toutes les deux.

Le rêve me terrifiait plus que je n’étais prête à l’admettre à quiconque. Et jusqu’à ce que je trouve pourquoi, jusqu’à ce que je trouve une explication qui satisfasse mon besoin de savoir, je ne serais d’aucune utilité à aucune de nous deux.

Et Ice ne méritait que le meilleur de ma part.

Comment j’allais le lui donner était une toute autre question.

Je m’entendis grogner tandis que je m’asseyais à nouveau avec raideur sur le bois froid et usé du ponton. Tant de pensées, de sentiments, d’émotions et d’images passaient dans mon esprit qu’il m’était difficile de savoir par où commencer. Et même, de savoir comment commencer.

« Le meilleur endroit pour commencer est souvent le début », aimait à me dire ma mère.

Je haussai les épaules pour moi-même. Ça me semblait un aussi bon endroit qu’un autre.

Un nom me vint à l’esprit et je m’y accrochai.

Cavallo.

Le salaud qui avait tout commencé. Le salaud qui avait failli tout terminer.

De ce que je pouvais me souvenir de son histoire, racontée par bribes par Corinne, Cavallo était ce qu’on appelait ‘une taupe’. Il avait grandi dans les rangs de la Famille criminelle à laquelle Ice était attachée, les Briacci, tout en étant profondément blotti dans la poche arrière du plus grand rival des Briacci. Espérant planter la graine de la méfiance, il avait monté un piège contre Ice, l’envoyant tuer un innocent.

Mais, et j’avais presque oublié ce point dans ma terreur suite au cauchemar, elle avait refusé de le tuer.

« Elle a refusé », murmurai-je presque à voix haute, rendant cette idée réelle et présente.

Même en sachant que ce refus pourrait entrainer sa propre mort, elle était quand même allée contre les ordres.

« Beaucoup d’entre nous ont dressé des limites et c’était une de mes limites. Je n’ai jamais tué d’innocents et je n’ai jamais tué de témoins, peu importe contre qui ils témoignaient. »

Je me souvenais de ces paroles comme si elle les avait prononcées cet après-midi même au lieu d’il y a cinq ans. Elles prirent soudain une autre signification tandis que la première partie de mon puzzle se mettait silencieusement en place.

Lorsque l’homme fut quand même tué, Ice avait décidé de casquer pour ça, pour employer le vocabulaire de prison un instant, allant aussi loin que refuser même les services juridiques extraordinaires de Donita, pour qui elle comptait beaucoup et qui voulait tellement l’aider.

Et parce que l’Ice que je rencontrai au Bog cette première fois, était une femme qui avait accepté la part de lumière dans son âme et bien qu’elle ne fût pas coupable du crime pour lequel on l’avait condamnée, elle était déterminée à être châtiée pour ceux pour lesquels elle n’avait pas été condamnée, même si cela signifiait, comme cela semblait être le cas alors, donner sa liberté en paiement pour le reste de sa vie.

Aurais-je pu faire la même chose ?

Et bien, d’une certaine façon, je l’avais fait. Je n’étais pas plus coupable d’avoir tué mon mari qu’Ice ne l’était pour le meurtre d’un innocent, mais moi aussi, je voulais en payer le prix parce que, que ce soit ou pas un meurtre, je l’avais bel et bien tué.

Alors, de cette façon en tous cas, Ice et moi étions plutôt semblables.

Une autre pièce s’ajouta sur le plateau.

Je retournai mon esprit vers Cavallo. Non content d’avoir piégé Ice, il voulait tourner le couteau dans la plaie de toutes les manières possibles, alors qu’il était toujours dans la Famille, avec l’intention, un jour, de fomenter un coup d’état et d’en prendre la direction. Il avait piégé la femme de Briacci, une femme qui avait pratiquement été une seconde mère pour Ice, qui avait été jetée en prison puis avait vu son meurtre mis en scène pour une seule personne dans le public.

La femme que j’aimais.

Et bien que dévastée par la mort d’une personne qu’elle avait aimée, et bien que je sois sûre qu’elle avait toutes les occasions de perpétrer sa propre justice sur cet homme, elle était restée en prison, déterminée à payer pour ses crimes.

Une autre pièce du puzzle se mit en place tandis que je commençais à regarder les événements de cinq ans de ma vie sous un jour totalement nouveau, me demandant, avec un peu de honte, pourquoi je ne m’étais pas inquiétée de le faire avant.

Cavallo avait tourné le couteau encore un peu plus dans son cœur en passant un marché avec le directeur de la prison, condamnant Ice à la servitude en lui faisant faire ce qu’il voulait, à savoir démonter des voitures qu’il vendait ensuite à un prix plus que profitable. Et quand elle en eût finalement assez et qu’elle refusa de continuer, Cavallo, par son avocat marron, Morrison, la menaça de faire du mal à la chose la plus chère à son cœur dans ce monde.

Moi.

Croyez-moi quand je vous dis que je ne prends pas ça à la légère, ni que c’est comme un énorme massage à mon ego en pleine santé que de dire une telle chose aussi banalement. C’est tout simplement la vérité telle que je la connaissais à l’époque et telle que je la connais aujourd’hui.

Est-ce qu’une tueuse sans conscience aurait pris cette menace au sérieux et se serait couchée ? Ou bien est-ce qu’elle n’aurait pas plutôt taillé le directeur en pièces et pris le premier otage venu, pour aller en ville en mission spéciale pour délivrer personnellement à Cavallo son arrêt de mort ?

Ice avait simplement répondu à ma question par ses actions.

Elle avait pris le fardeau. Elle avait accepté le couteau au fond de ses tripes, pas avec calme non, mais elle l’avait accepté tout autant, pour me garder en sécurité, en bonne santé et toute entière.

Et pourtant, ça ne suffisait pas encore pour Cavallo.

Dans une scène qui hante toujours mes rêves et continuera à le faire, je le crains, jusqu’à ce que j’aie fini de dérouler mon fil mortel, il s’est retrouvé face à face avec elle – avec un grillage et une dizaine de gardes armés jusqu’aux dents entre eux, courageux comme il l’était – il s’est moqué d’elle et quand il a vu qu’elle ne mordait pas à l’hameçon à sa guise, il lui a tiré dans le dos.

Quasiment contre ma volonté, la scène repassa dans toute sa splendeur et en Technicolor dans mon esprit.

Serrant une dernière fois et dans un hurlement de Cavallo, Ice relâchait sa prise et levait ses mains nues en souriant. Elle reculait volontairement de deux pas du grillage, faisait un clin d’œil au mafieux, puis elle se retournait.

Nos regards se croisaient tandis qu’elle finissait de se retourner et le monde commençait à tourner au ralenti. Du coin de l’œil, je pouvais voir Cavallo passer sa main valide dans son manteau.

« Ice ! » Je m’élançais vers elle, en direction de ses jambes. « Nooooon ! »

Elle écarquillait les yeux de questionnement.

Le bruit d’un coup de feu résonnait, bizarrement assourdi dans l’air turbulent.

La question dans ses yeux était devenue un choc tandis que le sang giclait et tachait le petit trou noirci soudainement apparu dans le coin gauche de sa combinaison. Elle baissait les yeux puis me regardait à nouveau.

Son regard devenait vide comme dans mon rêve et elle s’écroulait au sol sans un bruit.

J’atterrissais sur elle en hurlant.

Je m’écartais rapidement, essuyant brutalement mes larmes tandis que je la mettais sur le dos. « Oh Seigneur, non. Ice, non. S’il te plait. Oh Seigneur. »

Le sang sortait de la blessure par à-coups lents et paresseux. Mais cela signifiait qu’elle était toujours vivante. Je pressais une main sur le trou dans sa poitrine et utilisais l’autre pour écarter les cheveux de son visage. « Oh Seigneur, s’il te plait, réveille-toi, Ice. S’il te plait, ne meurs pas. S’il te plait. Ne me fais pas ça. S’il te plait. Oh Seigneur. Oh Seigneur. »

Je paniquais et je le savais. Mais je ne semblais pas pouvois m’arrêter. Le sang coulait dans l’espace entre mes doigts, me peignant dans sa vibration brûlante. « Ne meurs pas, Morgan Steele. Je te défie de mourir devant moi ! »

Le bruit de pas hâtifs me faisait lever les yeux. Les visages pâles et effrayés de Sonny, Pony et Critter me faisaient face.

« Oh merde ! » Grognait Pony en s’agenouillant près de moi, posant sa main sur la mienne dans une tentative pour arrêter le flot de sang.

« Appelez une ambulance ! » Hurlais-je sans même sentir la pression de la main de Pony sur la mienne. « Allez ! »

Sonny hochait brusquement la tête et se retournait pour partir en courant, en direction de la prison dans une course effrénée. La foule choquée se séparait pour la laisser passer.

« Ils sont partis ? » Demandais-je à Pony, ma vue bloquée derrière moi par son corps musclé.

« Qui ? » Demandait Pony d’un ton distrait, le visage grimaçant tandis qu’elle augmentait la pression sur ma main. »

« Le directeur et… le tireur. »

Mon amie regardait par-dessus son épaule, me bloquant toujours la vue sur la grille et la zone au-delà. « Y a une bagnole qui fait crisser ses pneus en sortant du parking », me disait-elle en grognant, puis elle retournait toute son attention à sa tâche pour ralentir le saignement qui s’écoulait de ma compagne avec chaque battement de son cœur.

« Dieu soit loué. »

« Pourquoi tu r’mercies Dieu ? Ça pourrait bien être l’assassin d’Ice qui se sauve ! »

« Elle ne mourra pas. Je le sais. Elle ne peut pas. »

« J’aimerais bien avoir ta foi, Angel. »

« Tu n’en as pas besoin. J’ai assez de foi pour nous toutes. »

Je clignai des yeux et essuyai les larmes sur mon visage tandis que mon esprit relâchait enfin sa prise et me laissait revenir au présent.

« J’ai gardé la foi, Ice », murmurai-je. « Et tu ne m’as pas laissé tomber. »

Et pourtant, même après avoir reçu ce coup de feu dans le dos comme un animal enragé, elle n’était toujours pas partie le chercher.

Non, pas avant que la dernière goutte ne soit versée dans le vase. Une goutte représentée par une visite de Morrison à l’hôpital pour la prévenir que, si quelqu’un devinait l’identité de la personne qui lui avait tiré dessus, ma vie deviendrait un enfer, et toute chance pour moi de retrouver un jour la liberté serait balayée comme des immondices dans le ruisseau et, très sûrement, mon âme avec elle.

« Je savais alors que je ne pourrais jamais faire marche arrière. Il fallait que… je m’occupe de certaines choses pour que cette menace ne devienne jamais une réalité. »

Ce ne fut que quand la dernière goutte fut finalement versée dans un vase totalement plein qu’elle se lâcha complètement, pas pour se protéger elle, mais pour me protéger moi.

Parce qu’elle m’aimait.

Et quand elle avait enfin eu l’occasion de se débarrasser de toute la douleur, de la souffrance, de l’angoisse et de la rage sur le seul homme qui avait causé tout ceci, qu’avait-elle fait ?

Je fermai les yeux pour me souvenir.

« Je voulais tellement le tuer que je pouvais en sentir le goût. Mon doigt pressait la gâchette, un millimètre de plus, le coup serait parti et tout aurait été terminé. »

Elle avait penché la tête et avait regardé le plafond, les muscles de sa mâchoire en mouvement tandis qu’elle se passait les mains dans les cheveux. « Je n’ai pas pu le faire », avait-elle murmuré d’un ton dur. « Je le voulais, Seigneur, je le voulais tellement. Je voulais mettre fin à sa misérable petite vie puante. » Elle avait soupiré et secoué la tête. « Mais je n’ai pas pu. »

Pourquoi ? Me rappelai-je lui avoir demandé.

« Je le regardais dormir et j’ai pensé à toi. » Et à ce moment-là, son regard, pour la première fois, s’était posé sur moi. Elle avait légèrement souri. « Au moment où j’avais tenu la vie de Cassandra entre mes mains. Je me souvenais de toi en train de me dire de ne pas abandonner mes rêves, qu’elle n’en valait pas la peine. Et je me suis rendu compte que si je redevenais cette personne, celle qui tuait pour se débarrasser de ses problèmes, ce serait exactement ce que j’aurais fait. » Les larmes brillaient dans ses yeux. « Mes rêves ne valent peut-être pas grand-chose, mais c’est tout ce que j’ai. Et je ne pouvais pas les abandonner. Pas pour lui. Pour personne. »

« Oh, Ice » murmurai-je comme je le fis à l’époque.

Tant de choses prenaient du sens à mes yeux maintenant, quand je les regardais avec la distance du temps. L’attachement constant d’Ice aux changements qu’elle avait commencé à faire dans sa vie bien avant que nous ne tombions amoureuses. Son refus d’être entrainée à faire quelque chose qui devenait injuste pour elle, jusqu’à ce qu’elle soit placée dans une situation où les choix n’existaient pas.

Je commençais enfin à voir deux très différents côtés dans la partie d’Ice qui était une tueuse. L’une d’elle tuait dans la fièvre de la passion, pour se protéger ou protéger ceux qu’elle aimait. L’autre, diamétralement opposée à la première, tuait avec le désintérêt froid et lointain d’un assassin, ce qu’elle avait été pendant très longtemps.

La première était une part inhérente de sa nature, une nature forgée par la vie qu’on l’avait forcée à vivre quand une innocente filette de dix ans s’était réveillée un beau matin pour découvrir que ceux qu’elle aimait n’étaient plus.

La seconde, que je commençais à entrevoir, était plutôt contre nature pour elle, bien qu’elle avait développé un certain talent pour ça au cours du temps, et qu’elle l’utilisait autant que les outils dont elle se servait pour réparer les autos.

Si rien d’autre, Ice était une femme faite de passions incroyables. Elle avait une capacité immense, presque infinie, à aimer. Et une capacité pratiquement égale pour la colère. Alors que l’amour avait toujours été réprimé comme un poulain ombrageux et vulnérable, la colère avait pu fleurir.

Et alors, pour une raison qu’elle seule connait, Ice avait décidé de saisir l’occasion de révéler son cœur et de laisser l’amour sublimer la rage dans son âme.

Cette décision avait demandé un grand tribut cependant. Un tribut qu’elle payait aujourd’hui. Et un tribut que moi, dans mon égoïsme, je n’imaginais pas exister.

Jusqu’à aujourd’hui.

Tel l’apôtre Paul sur la route de Damas, les écailles me tombaient enfin des yeux et je vis pleinement ce que le fait pour Ice de laisser Cavallo vivre signifiait vraiment.

Un saut les yeux bandés du haut d’une haute falaise avec la confiance pour seul filet.

La confiance en elle-même, dans son cœur, qu’elle prenait la bonne décision. La confiance dans un système de justice qui avait misérablement failli à faire ce qui était juste. La confiance dans un dieu ou une sorte de destin miséricordieux qui verrait son action de rédemption et en serait satisfait.

Un jour, un sage a dit, je crois, que deux sur trois, ce n’est pas si mauvais, je suis sûre qu’il serait d’accord pour dire qu’un sur trois c’est plutôt minable.

Comme une rangée de dominos ou un château de cartes poussés par la main d’un enfant insouciant, ce simple acte miséricordieux a lancé une série d’événements inévitables qui nous a menées à cet endroit, où tout ce qui aurait pu tourner de travers l’a fait et où la femme assurée et fière qui avait fait ce saut, était maintenant allongée, brisée et en sang, en châtiment d’un acte de bonté qui s’était retourné contre elle par vengeance.

Je repensai à la nuit où elle avait reçu l’appel téléphonique l’informant que Cavallo avait été libéré et était à la poursuite de chair fraîche. Elle avait voulu garder cette information pour elle-même, mais je l’avais bousculée, aiguillonnées, cajolée et j’avais pleurniché jusqu’à ce qu’elle s’ouvre à moi et dépose ses tracas devant moi.

Et qu’est-ce que je lui avais donné en retour ?

La dérision. Le sarcasme. La tyrannie de ma morale. J’avais même eu le culot de la traiter de froussarde. Je l’avais accusée d’utiliser Cavallo comme excuse pour fuir les gens qui l’aimaient. Je l’avais menacée de m’accrocher à chacune de ses pensées, à chacun de ses mouvements, comme un parasite indésirable

Quand avais-je cessé de faire confiance à son instinct ?

Quand avais-je commencé à penser que le mien était meilleur ?

Je sentais mon visage rougir de honte. La chair tendre de mes paumes protesta quand mes ongles y creusèrent leur domicile.

Tout ce qu’elle avait voulu, c’était créer un espace de sécurité autour de moi. Un endroit où je serais heureuse, où je me sentirais en sécurité, où je serais aimée et où je ne manquerais jamais de rien. Meneuse d’hommes innée, elle avait réprimé cette qualité et avait choisi de marcher à mon côté, m’apportant son aide, sa chaleur, sa force et son amour pour s’assurer que mes rêves étaient comblés, du mieux de ses capacités considérables et bien au-delà de mes espoirs les plus fous.

Et qu’avais-je fait de cette liberté qu’elle m’avait donnée ? Je l’avais saisie et je m’étais sauvée avec et je l’avais bien piégée, la plaçant avec mes paroles dans une cage dont les barreaux étaient formés et dessinés par les liens d’amour que nous partagions.

Une cage dorée, peut-être, mais une prison plus grande encore, d’une certaine façon, que le Bog ne l’avait jamais été.

« C’est une adulte », me dis-je. « Tout à fait capable de prendre ses propres décisions. Ne lui enlève pas ça aussi, en croyant que tu l’as en quelque sorte piégée contre son gré. Ce n’est pas ce qui s’est passé et tu le sais très bien. »

« Peut-être », me répondis-je. « Mais lui as-tu posé la question ? As-tu pris, ne serait-ce qu’une minute, pour savoir ce qu’elle désirait, plutôt que de projeter tes rêves et tes désirs sur elle et de considérer que c’était bien ? »

Est-ce que je l’ai fait ?

Je repensais à la conversation que nous avions eue dans cette minuscule chambre d’hôtel qu’Ice avait prise juste après nos retrouvailles. Je me souvenais de l’odeur de moisi du radiateur tandis que l’air qu’il soufflait faisait légèrement bouger les lourds rideaux qui masquaient la chambre aux yeux indiscrets. Je me souvenais de la texture raide et brillante du dessus de lit. Mais plus que tout, je me souvenais de l’expression sur le visage de mon amour, de la lueur dans ses yeux, du ton de sa voix.

« Bon sang, Angel ! ! Si tu restes avec moi, tu vas juste t’enfermer dans une autre prison ! Tu peux comprendre ça ? »

Oui, elle était en colère. Mais cette fois… cette fois, je n’avais pas peur.

« Ice, la seule prison dans laquelle je vais retourner, c’est celle dans laquelle tu vas m’envoyer en refusant de me laisser prendre mes décisions moi-même sur ce que je veux faire de ma vie. Il n’y aura pas d’autres barreaux que ceux qui entoureront mon cœur. C’est un endroit où je ne veux pas aller, jamais. Ce serait un million de fois pire que le Bog le sera jamais. » Je lui avais attrapé la main que j’avais serrée très fort, levant nos mains jointes pour qu’elle puisse les voir pleinement. « Ma vie est avec toi, Morgan Steele. Et ça depuis le premier jour où je t’ai vue. Ça ne changera jamais, que tu me laisses rester avec toi ou pas. »

Pour la première fois depuis que je la connaissais, Ice avait eu l’air effrayé. Ce n’était pas de la panique, j’en suis sûre, mais elle avait peur. « Je… ne peux pas… »

J’avais mis le doigt sur ses lèvres. « Peut-être pas », avais-je murmuré. « Mais moi je peux. »

Et je l’avais fait.

Et en le faisant, j’avais proprement et avec efficacité, retourné la situation à son détriment. En me clivant à elle malgré ses objections sincères et recevables, j’avais pris la décision de ses mains et je l’avais transformée pour en faire la mienne.

Elle avait tenté de m’avertir – oh Seigneur, combien de fois ? – qu’un jour on en arriverait là.

Et quand ce fut le cas, je lui donnai tout sauf ce dont elle avait le plus besoin.

Mon soutien.

Elle avait fait ce qu’elle avait à faire. Ses actions, plutôt que d’être l’émergence des tréfonds osbcurs d’un cœur noirci, étaient, tout simplement la seule chose qu’elle pouvait faire. Pas d’exceptions, pas d’excuses.

Elle avait été acculée dans un coin et en était sortie en se battant.

Si ça avait été moi, je serais morte dans cette clairière. N’importe qui d’autre que je connaisse aussi.

Elle avait survécu.

Et à la fin, après l’annonce des résultats, c’était tout ce qui comptait

Elle avait survécu.

Et d’un seul coup, tous mes doutes, tous mes soucis, mon sentiment d’insécurité, s’effritèrent et s’envolèrent. Ma honte était toujours prégnante et c’était une chose que je devrais gérer encore très, très longtemps.

Et bien, ça n’avait pas d’importance.

Ce qui en avait, c’était que la femme que j’aimais de toute mon âme avait besoin de moi, peut-être plus qu’elle n’avait jamais eu besoin de personne auparavant.

Et peu importe que survienne l’enfer, ou un tsunami ou une bibliothécaire âgée avec une affinité pour le poison, le poker et les théières, je ferais de mon fichu mieux pour être pour Ice ce qu’elle était pour moi.

Tout.

Imprégnée de ma mission, je me relevai, à peine consciente de la raideur dans mes muscles et de la douleur sourde dans ma jambe. Je sortis du ponton à grands pas déterminés, montai la colline et entrai dans la maison, ignorant les regards interrogateurs lancés dans ma direction par les hommes et les femmes venus apporter leur soutien à une amie blessée et dans le besoin.

Le visage figé dans un masque de pierre que j’empruntai temporairement à Ice, je montai les marches et entrai sur le champ de bataille, lançant à Corinne un regard qui disait, avec le plus grand sérieux, que si elle voulait la guerre, elle l’aurait. Et que je ne cesserais pas avant de l’avoir gagnée.

Elle lut parfaitement l’intention dans ces premières secondes silencieuses, écarquillant légèrement les yeux avant de se détendre dans le fauteuil qu’elle avait tiré près du lit. Elle me fit un petit sourire d’acceptation et pencha légèrement la tête en direction d’Ice, toujours profondément endormie.

« Est-ce qu’elle s’est réveillée un instant ? » Demandai-je en luttant pour empêcher mon visage de rougir à nouveau.

« Non. Elle se repose tranquillement. »

Je hochai la tête. Puis j’adoucis consciemment mon regard. « Je l’aime, Corinne. Toute entière. Tu peux me croire ou non, ça te regarde. Mais je l’aime vraiment et je ne l’abandonnerai jamais. » Je déglutis, fort. « A moins qu’elle ne me le demande. »

« Et si elle le fait ? »

Je pris une inspiration profonde, la relâchai et prononçai les mots inscrits dans mon cœur. « Si elle le fait, je la laisserai partir. Sans discuter. »

Après un moment, Corinne hocha la tête. Puis elle eut un sourire de travers. « Est-ce qu’il y a jamais eu aucun doute ? »

« Non. Des questions, oui. Des peurs, oui. Un doute ? Non. »

Ses yeux brillèrent. « Je ne le pensais pas. »

Mes yeux s’écarquillèrent à leur tour. « Tu ne le pensais pas... Alors pourquoi ? »

« Parce que tu avais besoin de t’asseoir pour examiner les choses par toi-même, Angel. Une partie de toi a vécu dans un monde de rêves pednant très longtemps. Et à moins que tu ne te donnes le temps de découvrir la réalité de tes vrais sentiments, les choses auraient continué à faire boule de neige jusqu’à ce qu’on soit tous ensevelis. Ice ne mérite pas ça. Ni toi d’ailleurs. » Elle rit doucement. « Tu as pris la bonne décision, Angel. »

Je ne pus m’empêcher de rire de soulagement. « Rappelle-moi de te frapper plus tard. »

« Oooooh, c’est promis. »

Je résistai à l’envie de lui mettre une bonne claque, mais je me glissai plutôt sur le lit pour me blottir tout près de la seule personne au monde qui tenait mon cœur dans sa paume, et je sombrai immédiatement dans un profond sommeil sans rêve, sans remarquer quand son bras s’enroula autour de mes épaules dans un geste inconscient d’acceptation et d’amour.

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A suivre – Chapitre 9 – 2ème partie et fin

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17 octobre 2009

Répression, partie 8-2

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 8-2

 

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Peu de temps après que Bull fut sorti chercher ses affaires, Pop partit également, prétendument pour aller chercher de l’eau fraîche, des chiffons et du savon pour laver le sang qui couvrait le corps d’Ice, afin que Bull puisse soigner la plus grande partie de ses blessures.

Restée seule avec ma compagne, je montai avec prudence sur le grand lit puis m’allongeai près d’elle. Je tendis la main pour écarter une mèche de cheveux et la fis rouler entre mes doigts, tout en regardant son visage abîmé et figé. « Bonjour, mon cœur. C’est moi. » Je m’interrompis. « Et bien, je suppose que ça, tu le sais déjà, non ? Tu sembles toujours savoir quand je suis dans les parages et je ne pense pas que ce soit différent maintenant, n’est-ce pas ? »

Je m’interrompis puis me mis à rire doucement. « Oui, je raconte n’importe quoi. Comme d’hab’, hein ? » Je soupirai en reniflant pour ravaler mes larmes. « Tu m’as manqué, Ice. Je me sentais… je ne sais pas… morte à l’intérieur. Comme si quelqu’un avait pris mon âme et l’avait arrachée de mon corps. Et quand j’ai pensé que tu étais morte… »

Je laissai les larmes couler un instant avant de me ressaisir face à leur tentation séductrice. « Bon, ça suffit. Tu n’es pas morte. Tu es vivante et nous allons tous faire ce qu’il faut pour que tu le restes, d’accord ? »

Je souris alors, en imaginant le haussement de sourcil sardonique. « Oui, tu m’as bien entendue. ‘Nous’. Quand tu te réveilleras, je pense que tu auras une sacrée surprise, mon amour. Toi, la personne qui croit qu’elle est incapable d’être respectée et aimée, tu es aimée par beaucoup plus de gens que tu ne le penses. Tu ne croirais pas le nombre de gens qui se sont volontairement mis en danger pour retrouver les crétins qui t’ont kidnappée. » Je sentis mon sourire s’agrandir. « Tu serais fière d’eux, Ice. Dieu sait combien moi, je le suis. »

Tout ce que j’aurais pu ajouter fut interrompu par le retour de Bull, avec Pop sur ses talons. Il portait un grand sac à dos vert avec une croix rouge sur le devant.

« Un cadeau de l’Oncle Sam », dit-il en, souriant tout en levant le sac lorsqu’il me vit le fixer. « Je vous ai entendue parler. Elle s’est réveillée ? »

Je rougis un peu. « Non. Je… me parlais à moi-même, je pense. Je lui disais qu’elle m’avait manqué et des trucs comme ça. » Je haussai les épaules.

« C’est bien. »

« Bien ? »

Il posa le sac sur le lit et hocha la tête. « Oui. Où qu’elle soit, elle sait qu’elle est en sécurité. Mais c’est bien de le rappeler parfois. Surtout quand on est blessé. » Il sourit légèrement et posa doucement sa grande main sur son épaule. « Quoiqu’elle ait enduré, ça n’a pas été marrant. Elle a besoin d’entendre votre voix pour se souvenir que ça en valait la peine. »

« Vous pensez qu’elle peut m’entendre, alors ? »

« Oh oui. Même si elle ne répond pas pour l’instant, elle vous entend. J’en suis sûr. Alors ne vous arrêtez pas de parler pour moi. Ça ne peut que me faciliter le travail. » Il eut un sourire en coin. « Surtout si elle se réveille pendant que je m’occupe d’elle et qu’elle décide que ma figure gagnerait à être complètement refaite. »

Me souvenant de ce qu’elle avait fait au pauvre docteur qui avait tenté de lui enfoncer un tube par le nez quand elle semblait inconsciente, je ne pus m’empêcher de rire. « Alors je promets de faire de mon mieux pour que votre figure reste aussi avenante que maintenant. »

Oups ! Après une année passée, j’avais complètement oublié le béguin qu’il avait pour moi.

Le rougissement de Bull aurait pu mettre le feu au lac.

Et Pop se mit à rire, ce qui fit froncer les sourcils à Bull, puis tout redevint normal.

Ou du moins, aussi normal que ça devait l’être.

« Allez Tyler, on va la nettoyer un peu comme ça c’gars-là pourra faire c’qu’il est v’nu faire. »

Ce que nous fîmes, chacun de nous utilisant des serviettes et beaucoup de savon et d’eau pour s’occuper avec délicatesse de sa peau déchirée et gonflée. On allait doucement, au début, surtout moi qui essayais d’être la plus tendre possible, ne voulant pas infliger plus de douleur à ma compagne déjà horriblement blessée.

Mais quand Bull me dit – plutôt âprement je trouve – d’y mettre un peu plus de muscle, je me mis à la nettoyer plus à fond et, par nécessité, moins tendrement, en tressaillant à chaque fois que le tissu passait sur la rougeur irritée et gonflée qui entourait ses entailles comme une marque obscène.

Mais elle, elle ne tressaillait pas, et ne tiquait même pas. Pas même quand Bull utilisa son gant de toilette pour nettoyer les bords du trou de la balle dans sa cuisse, tentant de retirer le sang et la saleté incrustés qui l’avaient infecté.

Je levai les yeux vers lui, certaine que mon expression d’inquiétude se voyait clairement sur mon visage.

Après un moment, il jeta le chiffon sale sur le sol et vint à la tête de lit en apportant une petite lampe de poche qu’il avait dénichée dans les profondeurs de son sac à dos de l’armée. Utilisant ses mains énormes avec douceur, il palpa le crâne d’Ice sous la masse épaisse et emmêlée de ses cheveux, et il fronça une ou deux fois les sourcils.

Puis il souleva chaque paupière flasque tour à tour et fit passer le rayon de sa lampe sur ses yeux plusieurs fois avant de les refermer et de ranger la lampe avec le reste de ses affaires.

« Et bien ? » Demanda Pop avant que je puisse énoncer la même question.

« Elle a plusieurs bosses de bonne taille sur le côté droit de la tête et sa pupille gauche est un peu léthargique, alors je présume qu’elle a une bonne commotion cérébrale par-dessus le marché. » Il se tourna pour me regarder. « Est-ce qu’elle avait l’air d’aller bien quand elle vous a parlé ? »

Je réfléchis un moment. « Et bien, elle ne semblait pas reconnaître Pop au début, mais bon, il pointait une arme sur elle, alors je suis sûre qu’on peut probablement l’excuser sur ce coup-là. Et, pendant un instant, je ne pense pas qu’elle m’ait reconnue non plus, mais quand je l’ai appelée, elle a baissé son arme et elle est venue vers moi. » Je fermai les yeux pour me souvenir. « Elle m’a dit qu’elle les avait tous tués et qu’ils ne me feraient plus jamais de mal. Et ensuite elle s’est évanouie. »

Il hocha la tête. « C’est bon, alors. »

« Alors, c’est à cause de la commotion qu’elle ne réagit pas à la douleur ? »

« En partie. Ajoutez à ça une bonne dose d’épuisement et on a sûrement notre réponse. »

« Sûrement ? » Demanda Pop, ses sourcils broussailleux froncés bas sur ses yeux.

Bull écarta les mains. « Je suis désolé. C’est ma meilleure hypothèse. Il n’y a qu’un IRM qui nous dirait ça avec certitude, et comme les chances de la faire passer dans un de ces trucs sans être vu, sont plutôt minces… »

Les deux hommes se tournèrent vers moi et je sentis une fois de plus le poids du monde se poser sur mes épaules avec comme une intention de s’y installer un bon moment.

Instinctivement, je regardai vers Ice, à la recherche de réponses dans ce visage figé, abîmé et aimé. Q’est-ce que tu ferais à ma place, Ice ? Est-ce que tu ferais confiance à Bull, ou est-ce que tu voudrais être absolument sûre ?

Puis je ris doucement, attirant le regard de mes compagnons comme si une seconde tête m’était soudainement poussée, un peu sur la gauche de la première.

Je sais ce que tu ferais, mon amour. Tu m’emmènerais à l’hôpital si vite que les pneus en saigneraient.

Je tendis une fois encore le doigt pour toucher une mèche de cheveux, désespérée d’y trouver une sorte de connexion avec elle. Une connexion qui ne soit ni froide, ni pâle, ni sanglante.

Mais tu n’es pas moi. Et pour autant que je déteste l’admettre, tu ne peux pas m’aider sur ce coup-là, n’est-ce pas ?

Je soupirai.

Alors soit je fais confiance à Bull et j’espère qu’il n’a pas tort, soit je t’emmène dans un hôpital pour être sûre et je prends le risque le plus garanti de te voir embarquée vers les Etats-Unis, enchaînée.

Cette vision précise, celle qui avait hanté mes cauchemars cette année passée, me vint à l’esprit, et soudain, la décision ne fut plus si difficile à prendre du tout.

Je levai alors les yeux vers les visages attentifs de mes amis, croisai leur regard sans ciller et sans hésitation. « Je vous fais confiance, Bull. Et je sais qu’Ice aussi. » Je souris. « Alors, que le spectacle commence et qu’on recolle les morceaux, ok ? »

Bull me sourit en retour et me donna une petite tape sur l’épaule avant de retourner à son sac, qu’il ouvrit pour commencer à en sortir une quantité stupéfiante de matériel médical, comme un magicien sort des dizaines de lapins de son chapeau-claque.

« Qu’est-ce que vous avez fait ? » Finis-je par demander alors que tout le matériel était étalé sur la table près du lit. « Cambriolé un hôpital ? »

« Nan. J’ai un ami au sud qui m’approvisionne. » Il hausa les épaules. « C’est pas grand-chose. »

« Et vous gardez tout ça dans votre camionnette ? »

Il se mit à rire. « Ben, quand on emmène un groupe de grands chasseurs blancs dans une ballade et qu’on passe une nuit ou deux à retirer une bordée de chevrotine du popotin de quelqu’un avec juste une pince à épiler et un briquet Zippo, on apprend vite que les Boy Scouts ont raison. » Il se mit alors debout. « Je vais m’laver les mains et ensuite on pourra commencer. »

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? » Demandai-je.

Il sourit doucement. « Juste… lui tenir la main. C’est le meilleur remède pour elle en ce moment. »

Je hochai la tête.

Ça, je pouvais le faire.

*******

Quelques heures plus tard, tout était fini.

Ice était calmement allongée au centre de notre grand lit, donnant l’impression d’être incroyablement petite et incroyablement fragile sous les couches de bandages blanc éclatant qui l’emmaillotaient de la tête aux pieds.

Serpentant de dessous un tel bandage qui entourait son bras gauche, sortait un tube d’intraveineuse connecté à une poche transparente de liquide accrochée à un piquet improvisé, qui faisait habituellement office, aux jours meilleurs, de porte-manteaux.

Bull aseptisa une des intraveineuses et injecta une dose de morphine dans le tube, puis il jeta la seringue usagée et retira ses gants tachés de sang ; il grogna de satisfaction et étira son corps massif dans toutes les directions. « Ça devrait la garder inconsciente pendant un moment », dit-il en tordant sa nuque d’une telle façon qu’une vertèbre se remit en place en craquant.

« Est-ce qu’on peut faire quelque chose d’autre ? » Demandai-je depuis ma place près du lit. La douleur dans mes genoux me tuait, surtout celui qui était blessé mais je n’allais pas me plaindre.

« Nan. Le reste dépend d’elle. Donnez-lui du temps pour se reposer et commencer à guérir. Elle s’en sortira quand elle sera prête. »

Je me mis debout péniblement et boitai vers Bull avant de l’envelopper dans l’étreinte la plus serrée que je pus, je mis ma joue contre son large torse et m’accrochai à lui comme à ma vie. « Merci », dis-je, ma voix étouffée contre sa chemise. « Merci beaucoup. Je ne sais pas ce qu’on aurait fait sans vous, Bull. Vous lui avez sauvé la vie. Je ne l’oublierai jamais. Jamais. »

Il ne dit rien mais je pouvais sentir qu’il acceptait mes remerciements dans la façon dont il me serra à son tour avant de me soulever de terre et de me déposer sur le lit à côté de ma compagne. « Il est temps de jeter un coup d’œil à vos blessures », dit-il en souriant.

« Oh, non. Vraiment », objectai-je tandis qu’il attrapait la serviette qui, Dieu seul sait comment, entourait toujours ma jambe. « Je n’ai pas besoin de… »

« Chut. »

Et étonnamment, je me tus.

Je pris ma meilleure expression de femme bafouée et croisai les bras sur ma poitrine en le regardant découvrir ma jambe avec douceur pour dévoiler ma blessure. « C’est pas mauvais. Quelqu’un a plutôt fait un bon travail pour nettoyer ça. »

« C’était Tom », répondis-je. Puis je levai les yeux vers Pop qui était resté quasiment silencieux tandis que Bull s’occupait d’Ice, apportant de l’aide quand il fallait mais sans faire grand-chose d’autre, ses pensées semblant ailleurs. « En parlant de lui, où est-il ? »

« Je lui ai parlé il y a un petit moment. Il a dit qu’il n’arrivait pas à joindre Johnny sur

la CB

alors il partait voir ce qui se passait. »

Je me redressai. « Il y a un problème ? »

Pop haussa les épaules. « Nan. Ils étaient sûrement sortis des camionnettes pour aller étudier c’qu’ils avaient trouvé. »

« Mais ça fait un bon moment. Est-ce que quelqu’un n’aurait pas dû rappeler depuis ? »

Pop ne semblait pas particulièrement inquiet. « Faut leur donner du temps. Ça va aller. »

Je hochai la tête et regardai à nouveau Bull qui me fixait, une grande seringue dans la main et le genre de sourire que le Dr Frankenstein devait arborer juste avant de tirer la manette fatidique.

« Qu… ? »

« Oh, allez, Angel. C’est juste une petite aiguille », me taquina-t-il, sans merci.

« Petite pour vous, peut-être… »

« Très bien », répliqua-t-il, en bougeant comme s’il voulait mettre la seringue de côté, « mais les points de suture vont vous faire encore plus mal sans ça. »

« D-des p-points de suture ? »

J’entendis Pop glousser sur le côté et je lui lançai un regard furieux avant de retourner mon attention vers le grand type avec la grande aiguille. « Ça n’est pas si moche », contrai-je en pliant mon genou pour montrer que ça n’était pas si moche, et je faillis me couper la langue en deux quand un élancement de douleur monta jusqu’à l’aine. « Vous voyez ? » Dis-je à travers mes dents serrées.

Bull sourit. « Oh, je vois très bien, oui. » Il utilisa sa main libre pour me pousser l’épaule jusqu’à ce que mon dos soit contre la tête de lit. « Fermez les yeux et pensez à des choses gaies. C’est juste une petite piqûre. Vous ne sentirez rien. »

« Vous savez », dis-je quand ma mâchoire finit par se relâcher, « vous avez de la chance d’être armé, Bull, parce que je pourrais être tentée de faire une remarque méchante pour réfuter ce que vous venez de dire. » Puis je souris. « Ou le confirmer. »

Son visage prit une teinte blanche pendant un moment quand il intégra ma menace, puis il rougit à nouveau, un rouge profond de camion de pompiers. Pop toussa à l’arrière, sur le point de s’étouffer quand lui aussi comprit la blague.

Mon propre rire tranquille fut rapidement coupé quand je sentis une aiguille pointue glisser sous ma peau, suivie par une sensation de brûlure intense alors que le produit se propageait dans mes tissus. « Ouille », dis-je, en fronçant les sourcils.

« Ça vous apprendra », répliqua-t-il, impénitent. « Maintenant, restez tranquille une minute et donnez-lui une chance de faire son effet. »

Bien qu’extrêmement tentée de lâcher une bordée de jurons qui aurait fait friser sa barbe, je tins sagement ma langue, choisissant le silence comme la meilleure preuve de courage.

Du moins tant qu’il avait des objets pointus à portée de main.

Quelques minutes plus tard, il revint avec du matériel de suture en main, et presque avant que je m’en rende compte, je fixai une longue rangée de points bien soignés à l’endroit où une entaille ouverte se trouvait peu de temps avant. « Merci, Bull. Désolée de vous avoir causé du souci. »

Il sourit en retirant ses gants. « Ne vous inquiétez pas pour ça. Vous étiez bien plus cool qu’un chasseur pleurnichard avec le cul criblé de chevrotine, ça c’est sûr. » Puis il me regarda les yeux plissés. « Vous savez, ces cernes sous vos yeux vont pas tarder à réclamer leur dû. Quand c’est que vous avez dormi pour la dernière fois ? »

Embarrassée, je regardai mes mains, serrées entre mes cuisses. « Je… heu… ne me souviens pas. »

« C’est bien c’que j’pensais. Vous avez besoin de vous reposer. Alors allongez-vous près de Morgan et essayez de vous détendre. Je garderai un œil sur vous deux. »

« Vous aussi vous avez besoin de repos », répliquai-je, en notant les larges cernes sombres sous ses yeux.

« Ouais, mais moi je suis en un seul morceau. » Puis il sourit et je pus presque sentir une arrière-pensée qui montait. « En plus, je pense que Morgan dormira mieux si vous êtes près d’elle, non ? »

« Vous êtes un homme rusé, mon ami. »

Il haussa les épaules en riant. « Ça a marché, non ? »

« Oui. »

« Alors c’est bon. » Il me gratifia d’un clin d’œil. « Faites de beaux rêves. »

Ma liste de représailles venait de s’allonger officiellement.

*******

Quelques temps plus tard, je fus réveillée des profondeurs d’un sommeil de plomb dû à l’épuisement, par quelque chose que je ne reconnus pas tout de suite.

Puis ça revint et cette fois, je le reconnus rapidement.

Ice tressaillit, puis gémit, comme si elle avait mal.

Galvanisée, je m’écartai vivement, l’horreur me montant au visage lorsque je me rendis compte que, à un moment dans mon sommeil, j’avais inconsciemment adopté une de mes positions préférées, blottie sur le côté, ma tête sur son épaule, mon bras serré autour de sa taille et ma jambe valide posée négligemment sur les siennes.

« Oh mon Dieu, Ice. Je suis désolée ! Je ne me rendais pas compte que… »

« Angel… »

« Je sais. Je suis là. Je suis désolée, mon cœur… » Je tendis la main pour la toucher puis je me rendis compte que ses yeux, loin d’être ouverts et remplis de douleur, bougeaient incessamment sous ses paupières bien closes.

« Ice ? » Tout son visage était littéralement baigné d’une sueur épaisse.

« Angel ! ! Non ! »

Un long bras sortit brusquement de dessous les couvertures. Les tubes d’intraveineuse s’allongèrent, puis se libérèrent brutalement alors que le sang et le médicament éclaboussaient le lit. « Lâche-la, espèce de salopard ! »

« Ice ! Non ! » Je tendis la main et lui attrapai le bras mais elle se libéra sauvagement tandis qu’elle levait ses deux jambes et repoussait les couvertures.

« Lâche-la, Carmine… C’est ça, lâche-la, ou bien je t’arrache le cœur et je te le fais bouffer. »

« Ice... s’il te plaît.. » Je voulus tendre la main pour la toucher, l’assurer que j’étais vivante et pas en danger, mais il n’y avait pas un endroit de son corps où je pouvais le faire sans lui faire mal. Alors, je me rallongeai et mis mes lèvres le plus près possible de son oreille que je l’osais. « Ice je vais bien. Ça va. Carmine n’est pas là, mon cœur. Tu fais juste un mauvais rêve. C’est tout. Juste un cauchemar. »

« .. Angel ? »

« Oui, mon cœur. C’est moi. Tout va bien. Nous allons bien. Personne ne va nous faire du mal. Je te le promets. »

Et pendant un moment, elle resta absolument immobile, et je lâchai silencieusement un soupir de soulagement.

« Angel ! Nooooon ! »

Elle se raidit sous moi, puis commença à remuer violemment, comme si, dans les profondeurs de son délire fiévreux, elle était maintenue par des chaines faites de l’acier le plus résistant, et qu’elle essayait désespérément de s’en libérer.

Tandis que je la regardais, horrifiée, son visage se tordit dans une grimace de rage sombre et sous ses paupières serrées, un flot de larmes commença à couler.

« Ice », murmurai-je dans son oreille, faisant attention à ne pas être frappée par ses mains qui battaient l’air. « Calme-toi. Je vais bien. S’il te plait, calme-toi. » Je mis ma main sous sa poitrine pour tenter de la calmer, puis je la retirai vivement. Elle était rouge et collante de sang.

Je me forçai à rester calme face à cette nouvelle horreur, sachant que mon agitation pourrait aisément s’insinuer dans l’état fiévreux dans lequel se trouvait son esprit et rendre les choses pires qu’elles ne l’étaient déjà. Je levai la tête avec précautions et tentai de regarder par-dessus la rambarde pour entrevoir quiconque pourrait se trouver au rez-de-chaussée, tout en me demandant pourquoi ils n’avaient pas accouru en entendant les premiers cris de douleur d’Ice.

Elle se raidit, puis recommença à remuer dans tous les sens, ses bras et ses jambes sursautant tandis qu’elle grondait de fureur. Elle libéra un bras de ce qui le retenait dans son cauchemar et le balança avec force, ratant de près ma tête alors que je m’abaissais pour éviter son coup mortel.

Lorsqu’elle frappa à nouveau, je m’écartai d’un bond et me fis tomber par-dessus le lit avant de m’écraser sans grâce sur le sol dur. Je ramenai rapidement mes jambes sous moi et me relevai pour sauter à nouveau sur le lit, tout en appelant à l’aide.

Du sang frais apparaissait sous les bandages blancs, les tâches grandissant de plus en plus tandis qu’elle continuait à se débattre sur le lit.

Un bruit de bottes remplit la maison tandis que je continuais à tenter de calmer ma compagne sans la toucher, sachant que toute tentative pour la contraindre serait rapidement et rudement repoussée.

Puis je me retrouvai à nouveau dans les airs lorsque Tom me souleva du lit et me posa sur le sol derrière lui, avant d’attraper le bras agité d’Ice et de le clouer sur le lit. Pop fit de même avec l’autre bras, et John, le plus grand des hommes à part Bull, attrapa ses jambes.

Grognant et tentant de mordre comme un animal piégé, Ice faisait appel à toutes ses forces pour se défendre contre cette nouvelle menace, repoussant les mains qui la retenaient tandis que son corps se cabrait et se tordait violemment. Les hommes trébuchaient et juraient face à sa force immense avant de sauter à nouveau dans la mêlée, essayant de la maintenir assez longtemps pour que Bull, qui fouillait frénétiquement dans son sac magique, puisse faire quelque chose pour la calmer.

Bull en sortit une seringue déjà remplie et se mit entre Tom et la fenêtre. « Très bien, tenez-la. Il faut que je… merde ! »

La seringue vola près de ma tête, suivie par un Bull renversé en arrière et qui faillit me faire tomber lorsqu’il s’effondra sur moi, tout en faisant sauvagement mouliner ses bras pour garder l’équilibre.

« Tenez-la, bon sang ! Elle arrache tous ses points de suture ! »

« On fait de notre mieux ! Cette foutue bonne femme est plus forte qu’un ours ! »

« Angel ! ! ! »

Quelque chose dans le ton de sa voix fit vibrer une corde tout au fond de moi et je tentai désespérément de passer entre les corps serrés qui entouraient le lit. « Ice ! »

« Angel ! ! ! »

Je vis sa main tendue et tremblante et je tentai de l’attraper, mais je fus repoussée hors du chemin par Bull qui tenait une autre seringue. J’essayai de passer près de lui mais il grogna tout en avançant sa hanche pour m’empêcher de m’approcher du lit, criant des ordres aux autres hommes qui luttaient. « Retournez-la, bon sang ! Il faut que je… »

Il fit un demi-pas en arrière pour éviter un coup et, voyant une opportunité, je me glissai dans l’espace laissé et me jetai sur le lit près de ma compagne qui remuait violemment. « Ça suffit ! » Criai-je. « Reculez ! Tout de suite ! »

Les quatre hommes me regardèrent, le choc peint sur leurs visages, mais, comme un seul homme, ils obéirent.

Puis je me tournai vers Ice, obtenant confirmation de ma supposition.

Elle était réveillée. Ses yeux étaient grands ouverts, remplis de douleur, et brillants de larmes. « Angel ? » Demanda-t-elle avec un ton de désolation si incroyablement triste que mon cœur se brisa sous son poids noirci et sans vie.

« Je suis là, ma chérie. Je suis là. »

Elle tendit à nouveau la main vers moi et retira ses doigts juste avant qu’ils ne touchent mon visage. « Je suis désolée. Je suis tellement, tellement désolée. J’ai essayé de te sauver. Je... »

« Ice ! » Tu m’as sauvée ! Je suis là ! Juste là ! »

Mais elle ne m’entendait pas. Elle continuait à parler comme si elle regardait un fantôme muet. « S’il te plait, Angel, pardonne-moi. Je n’ai pas pu… »

Ce fut alors que Bull, saisissant sans aucun doute l’opportunité du calme soudain d’Ice, passa près de moi, lui dénuda la hanche et plongea son aiguille dans sa peau bleuie, poussant rapidement le piston puis retirant l’aiguille avant de se reculer.

La colère brilla dans ses yeux, puis ils devinrent presque morts quand le médicament qu’il avait utilisé, coula dans son organisme affaibli. « … pas pu te sauver… », marmonna-t-elle tandis que ses yeux se fermaient enfin et que sa tête roulait sur le côté.

Je me tournai vers Bull, mes yeux brûlant aussi de colère. « Pourquoi vous avez fait ça ? » Protestai-je, sentant mes poings se refermer avec le désir de frapper. « Pourquoi ? ? ? »

« Il fallait qu’on l'endorme, Angel », dit-il d’un ton raisonné. « Il faut qu’on s’occupe de ces points de suture. »

« Espèce d’idiot ! Elle pense que je suis morte ! Et quand la drogue que vous lui avez injectée va perdre de son effet, comment vous pensez qu’elle va réagir ? Il n’y a plus rien pour elle maintenant ! Plus rien ! ! »

Ses yeux s’agrandirent quand il réalisa la situation. « Je suis désolé… Je ne… »

« Bien sûr que non ! Vous n’avez pas réfléchi ! Vous ne m’avez pas fait confiance ! Vous n’avez rien fait ! ! »

« Angel.. » Tom tenta de s’interposer, alors je retournai ma colère contre lui.

« Ce n’est pas un animal dangereux qu’il faut tranquilliser, Tom. C’est une femme qui pense que celle qu’elle aime est morte. Comment vous sentiriez-vous si c’était vous ? »

Incapable de soutenir mon regard, il regarda le lit sans répondre.

Je me tournai vers les autres. « Alors ? Et vous ? »

« T’as demandé de l’aide, Tyler », finit par dire Pop. « C’est pas comme si on avait déjà fait ça avant. Peut-être qu’on a fait une erreur, mais on était sincère. »

Je pus sentir la colère s’échapper de moi en entendant ses paroles. Je soupirai et desserrai les poings. « Je sais, Pop. J’aurais juste souhaité avoir plus de temps avec elle, c’est tout. J’aimerais… et bien, ça n’a plus d’importance maintenant. » Je me tournai vers Bull. « Je suis désolée de vous avoir crié dessus comme ça, Bull. Je sais que vous n’aviez pas le choix. »

Il sourit et mit la main sur mon épaule. « Vous bilez pas. La prochaine fois, je ferai confiance à votre instinct, ok ? »

« Espérons juste qu’il n’y aura pas de prochaine fois. » Je souris pour atténuer la rudesse de mes mots.

Il hocha la tête. « D’accord. Et si vous m’aidiez à enlever les bandages pour qu’on puisse regarder les dommages, hein ? »

« Ça me va. »

*******

Finalement, les dommages n’étaient pas si sévères qu’il semblait à première vue. Bien qu’elle ait arraché quelques points sur la longue entaille profonde sur son ventre, les autres blessures s’étaient juste un peu aggravées et avec quelques pressions, elles arrêtèrent de saigner relativement vite.

Sa fièvre restait le plus grand danger, montant si haut à certains moments, que Bull craignait qu’elle ne fasse une attaque. Nous la baignâmes avec de l’eau fraîche pour la maintenir du mieux que nous pûmes jusqu’à ce que les antibiotiques qu’il lui avait injectés fassent correctement leur travail.

Lorsque les choses se furent un peu calmées, j’eus enfin la présence d’esprit de me rendre compte de qui était venu à mon aide. Depuis le lit où j’étais près d’Ice, je regardai Tom et John, qui semblaient franchement peu à leur place maintenant que le danger immédiat était passé.

« Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? » Demandai-je.

John hocha la tête. « Ouais. On a trouvé la voiture. Ce qu’il en restait. »

Je me redressai sur mon séant, la main d’Ice serrée sur mes cuisses. « Où ? »

« A environ une cinquantaine de kilomètres au sud-est, en dehors d’une des routes forestières qu’on avait contrôlées. Moins à vol d’oiseau, bien sûr. Elle… a quitté la route pour percuter un arbre. Et plutôt vite. »

Je sentis le sang quitter mon visage tandis que je serrais plus fort la main inerte d’Ice. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

John regarda Tom et Pop avant de retourner son attention vers moi. « Le chauffeur est mort instantanément. Il… euh… avait un volant en travers de la poitrine. »

Mon estomac se retourna et je déglutis la bile qui menaçait de sortir. Sans vraiment savoir pourquoi, je lui fis signe de la tête de continuer.

John gratta sa barbe épaisse, puis soupira. « Le gars sur le siège du passager, pour autant que je puisse le dire, a volé à travers le pare-brise et percuté un arbre. Il est probablement mort vite aussi. »

« Et… les autres ? »

« Ils ont survécu. A l’accident, en tous cas. »

Alors que j’attendais qu’il continue, John regarda à nouveau son frère et Pop. Les trois hommes s’agitaient, ne voulant visiblement pas en dire plus sur le sujet. « S’il vous plait ? » Demandai-je. « Il faut que je sache. »

Pop s’avança et posa doucement la main sur mon épaule. « Tyler, les hommes qui ont fait du mal à Morgan sont morts. C’est mieux de s’en tenir à ça. »

Je le voulais. J’aurais probablement donné une fortune pour ne pas entendre ce qui allait venir. Mais à la fin, je ne pouvais simplement pas m’en tenir à ça comme Pop le demandait. Il fallait que je sache ce qui s’était passé. Ice, j’en étais certaine, ne me le raconterait jamais, et le trou que ça allait laisser, allait, j’en étais sûre, s’agrandir avec chaque jour qui passe. « S’il vous plait, dites-le moi. S’il vous plait. »

Des regards plus furtifs furent échangés avant que Tom ne décide, apparemment, de s’avancer et de prendre le taureau symbolique par les cornes. « C’était comme… » Il leva les mains, les paumes vers le haut, à la recherche des mots justes. « Comme si une meute de loups les avait attaqués ou un truc comme ça. C’était… » Il déglutit fortement, pâlissant visiblement. « Moche. »

« Moche comment ? » Ma voix était si douce que je fus surprise qu’on m’ait entendue.

« Moche. »

« Peut-être que des loups sont vraiment venus. Après, je veux dire. »

Tom et John secouèrent la tête. « Non », dit John. « Les cadavres ne perdent pas autant de sang. »

« Avant, alors ? » Demandai-je, déterminée à trouver une explication, autre que la plus évidente, que je n’étais pas prête à croire. « Peut-être qu’elle les a laissés pour mort, et qu’ensuite, quelque chose est venu et a fini le boulot ? »

Les deux hommes secouèrent à nouveau la tête. « Je suis désolée, Tyler », dit Tom, « mais ce n’est pas ce qui s’est passé. »

« Comment vous le savez ? »

« Parce qu’ils avaient des blessures par balles à la tête. Deux d’entre eux derrière l’oreille. Un à la tempe. Il portait les marques d’une attaque sauvage aussi, va savoir pourquoi. »

Oh, je connaissais la raison. Je la connaissais aussi bien que je savais qui avait été tué par une balle dans la tempe. »

Le même homme qui avait pointé son arme sur ma tempe.

« Carmine. »

« Quoi ? » Demanda Tom.

« Carmine. C’est celui qui a menacé de me tuer si Ice ne baissait pas son arme. »

Bull, qui avait écouté tranquillement, hocha la tête. « Ajouté au fait qu’il était son ami. Il l’a trahie. Elle n’a jamais aimé ça. Mettez tout ça dans une boule, ajoutez les crétins qui lui ont tiré dessus, et je suis surpris qu’elle en ait laissé assez pour que vous puissiez encore trouver quelque chose. »

La nausée qui menaçait depuis le début de la conversation, finit par m’atteindre. Mon estomac se serra, rudement, et je plongeai sur le côté du lit.

Bull réagit instantanément, me redressa et poussa un bassin vers ma bouche ouverte, celui qu’il avait utilisé pour nettoyer les blessures d’Ice. Il n’y avait pas vraiment grand-chose à vider dans mon estomac mais celui-ci ne semblait pas le réaliser. Je hoquetai et sanglotai, essayant désespérément de reprendre mon souffle tandis que la vision d’Ice et des hommes qu’elle avait tués, passait dans mon esprit dans un flot continuel, me donnant encore et encore des crampes d’estomac.

Lorsque mes muscles finirent, heureusement, par se détendre, je m’effondrai sur le lit, sentant à peine le chiffon frais que Bull utilisait pour me nettoyer le visage et le front. « Ça va ? » Demanda-t-il, en utilisant presque exactement le même ton de voix qu’Ice dans les situations similaires.

« Je n’en suis pas sûre », répondis-je aussi honnêtement que je le pus.

Et plus important, irais-je un jour mieux ?

Qu’Ice ait tué ces trois hommes n’était pas vraiment un problème pour moi.

Une fois, pendant la capture d’Ice et mes recherches pour la retrouver, j’avais fini par apprendre un secret profond, sombre et peu ragoûtant sur moi-même.

Et c’était que si je l’avais pu, je les aurais tous tués sans ciller pour me l’avoir prise si violemment.

Non, ce n’était pas le fait qu’elle ait tué.

C’était la manière dont elle avait tué.

Remarquant que Bull me fixait toujours, une main sur mon épaule, je me repris et me reculai un peu, redressant mes jambes douloureuses.

« Qu’est-ce qui se passe, Angel ? » Demanda-t-il d’une voix douce.

Je déglutis et réussis à produire un sourire. « Je… heu… j’ai besoin d’air, je pense. »

« Oh. » Il fronça légèrement les sourcils et se redressa de toute sa hauteur pour me regarder.

Je me forçai à sourire plus largement encore. « Franchement, Bull, je vais bien. C’est juste... vous savez… il faut que je sorte un peu d’ici. » Pour donner du crédit à mes paroles, je me glissai hors du lit pour me lever et m’étirer. « Je vais dehors. Près de l’eau. Vous m’appelez si elle se réveille ? »

Il me regarda et eut l’air de vouloir dire quelque chose mais après un moment, je vis ses épaules s’affaisser et il se contenta d’acquiescer de la tête.

« Génial. Merci. »

Alors que j’arrivai en bas de l’escalier, je vis Pop qui reposait le combiné. Je le regardais d’un air interrogateur.

Il sourit légèrement. « Ruby, » expliqua-t-il. « Corinne est sortante. Faut que j’aille les chercher pour les ramener à la maison. »

Le sourire qui me vint aux lèvres fut véritable cette fois. J’allais les accueillir toutes les deux les bras grands ouverts, surtout Corinne, dont je ressentais qu’elle devait avoir quelques-unes des réponses que je cherchais désespérément dans ma tête. « Merci, Pop. Ce sont de très bonnes nouvelles. »

« Ouaip. » Il plissa les yeux en me regardant. « T’es sûre que ça va aller, Tyler ? Tu m’as pas l’air d’aller trop bien là. »

Je sentis que je hochais la tête, mes lèvres formant le mensonge qui tomba si naturellement de ma bouche. « Je vais bien. Vraiment. J’ai juste besoin d’air pur, c’est tout. »

Le regard qu’il m’adressa me fit comprendre de manière très certaine qu’il ne croyait absolument pas mon mensonge. Mais après un instant, il haussa les épaules. « Fais c’que t’as à faire. »

Je hochai la tête. « Merci, Pop. »

*******

Je me retrouvai sur le petit ponton vert, sans vraiment savoir comment j’y étais arrivée, mais reconnaissante pour son calme frais, silencieux et dénué de toute question.

Ma tête était un véritable fouillis d’émotions conflictuelles, suivie de près par mon cœur.

Je m’assis sur le bois usé du ponton et fis traîner mon pied dans l’eau en regardant la lune montante jouer avec les vaguelettes remuées par la brise rafraichissante, tout en appuyant mon dos contre l’un des piliers qui retenaient le ponton à la plage et disparaissaient sous l’eau peu profonde et brillante.

Ice avait passé de longues journées d’hiver à tenter de m’apprendre les connaissances nécessaires à la méditation. Je fis appel à ces connaissances, écartant de mon esprit toutes pensées intrusives et me concentrant sur l’air qui entrait et quittait mes poumons, sans me rendre compte du moment où je m’endormis entre une inspiration et la suivante.

Je me retrouvai sur une route poussiéreuse loin au milieu de nulle part. Pour une raison que seul un rêve peut expliquer, j’étais vêtue d’un simple drap blanc, qui se tordait et ondulait sur mon corps en réponse au vent qui tournoyait dans la futaie où je me trouvais.

La nuit était claire et étoilée, des étoiles qui, alors que je les regardais, se mirent à tourner au-dessus de ma tête dans une valse majestueuse, au son d’une musique qu’elles seules percevaient.

Je tentai de tourner, de bouger, de regarder autour de moi, mais je semblai être enracinée. Dans un sol qui n’était ni chaud ni froid, ni mouillé ni sec, un sol qui se contentait d’exister.

Je regardai mes pieds et vis qu’ils étaient cachés, enveloppés dans une brume blanche et soyeuse qui montait du sol, et qui couvrait le sol de la forêt comme sortie d’un conte de fées.

Bien que j’eusse peut-être dû, je ne ressentais aucune peur. Juste un sentiment d’anticipation, sachant que mon esprit m’avait amenée ici pour une bonne raison, et sachant aussi que je n’étais plus très loin de connaître cette raison.

Ma rêverie fut brisée par des faisceaux jumeaux de lumière brillante qui traversèrent le vallon forestier embrumé comme un chevalier blanc sur un étalon lancé en pleine course. Tandis que je continuais à regarder – n’ayant pas d’autre choix, pourrais-je ajouter – les faisceaux fusionnèrent pour devenir les phares d’une voiture en approche. Une voiture qui descendait, à très grande vitesse, la route sur laquelle j’étais précisément enracinée, incapable de m’écarter de sa course.

J’ouvris grand la bouche dans un cri silencieux tandis que mes jambes ignoraient les messages désespérés que mon cerveau leur envoyait.

A la toute dernière seconde, la voiture bifurqua brusquement sur la gauche et se dirigea vers un petit talus puis dans la forêt même, où elle fut stoppée, soudainement, violemment, dans un hurlement de métal arraché et de verre brisé, par le tronc massif d’un très vieux et très solide arbre qui tressaillit à peine sous l’impact énorme.

Puis la forêt redevint silencieuse.

Je regardai avec horreur, sachant que personne ne pouvait avoir survécu à la violence de l’accident. Et pourtant, il fallait que je coure pour m’en assurer, mais mes pieds envoûtés restaient figés dans le sol, refusant même les ordres les plus puissants.

Puis, à mon grand étonnement, une des portières arrière s’ouvrit, et une silhouette couverte de sang en sortit en trébuchant, s’effondra sur le sol en grognant et il – je pouvais assurément dire que c’était un homme – se tint la tête à deux mains tout en balançant son corps massif de gauche à droite de douleur.

Un second homme suivit le premier. Celui-là réussit tant bien que mal à rester debout, bien que son visage ne fût qu’un masque effrayant de sang, qui coulait en abondance de l’entaille ouverte qui allait de son front à son nez.

Puis une troisième silhouette émergea et je la reconnus facilement et immédiatement, bien qu’elle fût meurtrie, blessée et aussi ensanglantée que ses deux prédécesseurs.

« Ice ! » Criai-je, mon cœur battant rapidement dans ma poitrine.

Mais elle ne m’entendait pas. Elle ne leva même pas la tête dans ma direction alors qu’elle enjambait le corps du premier homme, percutant presque le second ce faisant.

Tandis que j’observais, elle regarda l’homme qu’elle avait failli percuter, une brève lueur de colère dans ses yeux clairs. Puis celle-ci mourut brusquement et elle le repoussa pour passer, se dirigeant, dans une démarche vacillante, vers la route où je me tenais, ses lèvres bougeant dans une litanie silencieuse, et j’aurais payé une fortune pour l’entendre.

Ce fut alors que le troisième homme sortit de l’épave et celui-là aussi je le reconnus tout de suite, ayant eu une rencontre très personnelle avec lui quelques jours avant, quand son arme était pressée contre ma tempe.

« Carmine », lâchai-je d’un air dégoûté. Je sentis mes lèvres se tordre de dégoût alors que je le regardais brosser nonchalamment le verre brisé de son costume toujours impeccable, comme s’il n’en avait rien à faire.

Il sourit légèrement d’un air narquois et tendit la main dans son dos. Quand il ramena sa main, elle tenait la même arme que celle qu’il avait mise contre ma tête. Avec une grâce négligente, il leva le canon et le pointa dans la direction d’Ice.

« Ice ! » Hurlai-je, en secouant tout mon corps pour tenter de bouger. « Ice ! Baisse-toi ! ! ! »

Mais bien entendu, elle ne m’entendait pas. Elle continuait à marcher vers la route, portant occasionnellement sa main sur sa nuque, là où la crosse d’un pistolet l’avait frappée et rendue inconsciente, une expression presque distraite sur le visage.

« Ice ! S’il te plait ! ! ! Baisse-toi ! ! ! »

Presque comme si elle m’avait entendue, elle se retourna, mais il était trop tard.

Le coup de feu résonna dans la forêt.

Ice tomba à genoux, ses mains couvrant instinctivement la blessure juste au-dessus de sa hanche.

Carmine baissa son arme et avança lentement vers Ice tandis que derrière, ses deux sbires réussissaient à oublier leurs blessures et à venir près de leur chef, un de chaque côté, comme des presse-livres ensanglantés.

Il avança jusqu’à ce qu’il se tienne devant sa silhouette agenouillée, son revolver toujours au bout de son bras ballant. « M. Cavallo voulait qu’on te ramène pour qu’il puisse finir le travail lui-même. »

« Il n’a même pas les tripes de finir de dîner », répliqua Ice, sa voix railleuse et froide.

Carmine pencha la tête – pour acquiescer, je pense – Avant d’empêcher un de ses sbires de frapper Ice du dos de la main pour son insolence. Puis il continua, de son ton égal et calme. « Puisque cela semble maintenant impossible, je n’ai vraiment pas d’autre choix que de mettre fin à tout ça ici. »

Il tendit sa main libre et, presque avec douceur, il prit le menton d’Ice.

Elle le repoussa d’un mouvement de la tête, les dagues sorties de ses yeux le traversant, les dents dénudées dans un feulement de pur défi.

Il pencha à nouveau la tête, puis retira sa main. « Je dirais bien que je suis désolé, mais à cet instant, je ne pense pas que tu me croies. »

« T’as bien raison. »

« Tu veux faire passer un message ? »

Je la regardai, affolée, secouer à nouveau la tête. Une seconde plus tard, une boule luisante de crachat coulait des yeux de Carmine.

Une fois encore, il empêcha ses acolytes de le venger, puis il tendit nonchalamment la main et essuya le cadeau d’Ice avec un petit sourire hautain, en secouant la tête. « Au revoir, Morgan. Malgré la situation, ça a été un honneur de te connaître. »

Puis lentement et avec mesure, il leva le pistolet jusqu’à ce que le canon soit à vingt centimètres de son front.

« Non ! ! ! » Hurlai-je. « Ice ! ! ! »

Et à nouveau, ma prière ne fut pas entendue.

« Ce n’est qu’un rêve », murmurai-je pour moi-même, les larmes coulant à flots sur mon visage. « Juste un rêve. C’est tout. »

Pour me prouver que c’était vrai, je pinçai la peau tendre à l’intérieur de mon bras aussi fort que je pus.

La vision ne changea pas.

Je tendis la main et enfonçai deux doigts dans la peau gonflée de mon genou lacéré.

Une douleur aveuglante me traversa, suffisamment pour réveiller le cadavre le plus figé, sans pour autant me libérer de ce cauchemar.

Je clignai des yeux sur des larmes de douleur et d’affliction et faillis ne pas voir ce qui arriva ensuite.

Presque plus vite que l’œil pouvait suivre, le poing d’Ice partit directement dans l’aine de Carmine. Le pistolet fléchit puis tomba complètement lorsqu’il utilisa ses deux mains pour les porter à l’endroit du coup. Ses yeux étaient exorbités et, presque dans un ralenti, il tomba à genoux, la bouche ouverte dans un rictus de douleur insoutenable et silencieuse.

Je m’entendis hurler de joie tandis que les deux malfrats qui restaient, dans un geste d’empathie masculin universel, tressaillirent et tendirent les mains pour protéger leurs propres parties intimes.

Ce qui donna à Ice suffisamment de temps pour s’éloigner en roulant sur elle-même et se remettre debout avec plus ou moins d’équilibre.

« Attrapez-la ! » Dit Carmine en hoquetant, le visage d’une pâleur que je n’avais jamais vue auparavant.

Rassemblant le peu d’esprit qu’ils se partageaient, les deux sbires commencèrent à avancer d’un pas lourd vers ma compagne. Elle sourit puis leur fit signe d’approcher. Je voyais bien qu’elle testait la capacité de son côté blessé, tentant, j’imagine, de savoir s’il soutiendrait son poids si elle avait besoin de lancer un coup de pied.

Ils arrivèrent à portée en portant des coups droits violents qu’elle réussit à bloquer facilement, attrapant leurs poings dans chacune de ses mains avant de les faire reculer de plusieurs pas.

Malheureusement, le mouvement lui fit également perdre l’équilibre et quand elle mit tout son poids sur le côté blessé, sa jambe lâcha et elle tomba sur un genou, les dents serrées face à la douleur que je savais la transpercer. 

« Allez, Ice », murmurai-je. « Lève-toi, ma chérie. Ne les laisse pas te battre. »

Mettant de côté le peu de délicatesse qu’ils possédaient, les deux hommes se mirent en tête d’utiliser leurs corps massifs pour pousser ensemble Ice au sol, l’y clouer et commencer à faire pleuvoir les coups sur son corps sans protection.

Au début, elle se contenta de rester allongée sous le poids massif, les bras instinctivement levés pour protéger sa tête.

« Bats-toi, Ice ! » Criai-je, en me penchant pour chercher des pierres assez lourdes. « Bats-toi, bon sang ! »

Mais il n’y avait rien. Sous la brume, le sol était aussi lisse et ferme qu’un sol vernis.

Un des hommes, qui avait asséné un coup particulièrement violent sur la poitrine d’Ice, plaqua son corps lourd et charnu contre sa hanche blessée en riant. « Elle résiste pas beaucoup là, hein Tony ? »

« Pour sûr », acquiesça Tony en affichant le QI d’une trainée de bave de limace.

« Mais elle a de beaux seins », dit le premier en reluquant la poitrine d’Ice à travers la déchirure béante de sa chemise.

« Pas mal », dit Tony, en s’offrant à son tour un long regard appuyé. « Mais j’pense que j’préfère la blondinette. « Elle, c’t’un sacré morceau ! » Il mit ses mains en coupe devant lui pour illustrer ‘le morceau’ tandis que je regardais, les dents serrées.

« Oh ouais. J’prendrais bien un bout d’ce p’tit lot ! » En souriant, il regarda Ice, passant brutalement les doigts dans ses cheveux pour lui relever la tête. « Qu’esse t’en penses, la gouine ? Tu veux r’garder quand je baiserai ta petite amie à l’en faire se pâmer ? Que j’la f’rai hurler ? J’parie qu’elle aimerait un peu de viande mâle dans sa p’tite chatte goûtue, hein ? Peut-être d’abord dans sa bouche ? Pour lui enlever le goût d’la foufoune ? »

Et pendant que je regardais, le visage d’Ice, tout son corps, semblèrent changer devant mes yeux. Mon esprit galopant assimila le changement à un truc dans un film de loup-garou que j’avais vu quand j’étais jeune –avec Michal Landon, je crois.

Ses yeux, habituellement du bleu le plus clair, s’assombrirent jusqu’à en devenir presque noirs. Elle rougit, le visage rempli de rage, et les tendons de sa mâchoire et de sa nuque ressortaient comme dans un bas-relief. Je pouvais presque sentir l’énergie noire qui irradiait de son corps tandis que ses muscles tremblaient et sursautaient, et qu’elle se ramassait comme un félin prêt à bondir sur sa proie.

D’une simple poussée de ses hanches, elle réussit à désarçonner l’homme qui était sur elle, l’envoyant voltiger à plusieurs mètres en arrière pour atterrir sur un Carmine toujours haletant.

Puis elle roula sur elle-même et ce faisant, elle avança les deux mains pour saisir Tony par sa veste et l’envoyer au sol, où elle le cloua sous le poids de son corps. Elle se redressa, tendit les mains et attrapa sa tête, qu’elle commença à cogner sur le sol, encore et encore sans s’arrêter, avec des grognements gutturaux sortis du fond de sa poitrine.

Alors même qu’il était évident que Tony était bien au-delà de toute résistance, Ice continuait à cogner sa tête sur le sol, les mains couvertes du sang de l’homme, son visage et les restes de sa chemise couvertes de projections ensanglantées.

Les deux autres s’aidèrent mutuellement à se relever et vinrent péniblement et en boitant, au secours de leur compagnon. En les entendant, Ice se leva et tournoya, relâchant sa fureur aveugle sur eux d’une façon que je n’avais jamais vue auparavant – et que je priai avec force de ne jamais revoir.

Je tentai de me rappeler que tout ceci n’était qu’un rêve, probablement une tentative de mon esprit de fabriquer un scénario pour ce qui c’était réellement passé vu que je ne l’entendrais jamais de la bouche d’Ice.

J’essayai de hurler, de lui dire à elle, et aussi à mon esprit, d’arrêter, mais ma voix n’était qu’une minuscule chose insignifiante, perdue au milieu des bruits de fureur et de douleur qui emplissaient l’air à l’en saturer.

Je tentai de mettre les mains sur mes oreilles pour bloquer les sons, mais ils passaient clairement à travers.

Je tentai de fermer les yeux face à cette vision, mais on aurait dit que mes paupières étaient des vitres, me condamnant à rester silencieusement là tandis que mon esprit changeait la femme que j’aimais en animal.

Elle les battait au sang, les battait jusqu’à ce qu’ils tombent. Et lorsqu’ils tombaient, elle les relevait et les battait à nouveau. Et encore.

Et encore.

Bientôt, même les réserves d’Ice se tarirent et le combat commença à ressembler à un ballet sous l’eau.

Elle asséna un puissant direct du droit au visage du gorille et il tomba, le blanc de ses yeux seul visible. Quand Ice prit une seconde pour reprendre son souffle, en se penchant à la taille, les mains ensanglantées sur ses genoux, Carmine vint en trébuchant pour attraper le pistolet qu’il avait laissé tomber quand Ice l’avait frappé plus tôt.

Il se tourna et leva lentement l’arme comme si le pistolet était fait d’un acier extrêmement pesant, le canon tremblant violemment tandis qu’il le pointait dans la direction d’Ice.

En le voyant, elle se redressa et le fixa, sans aucune peur dans ses yeux assombris. « Pose ça, Carmine. C’est fini. »

« Oui, c’est fini », dit-il, la voix haut perchée et tremblotante. « Pour toi. »

« Même si tu me tues, Cavallo s’arrangera pour que tu soies un homme mort aussitôt que tu mettras le pied aux States. »

Carmine haussa les épaules. « Alors je n’y retournerai pas. »

« Alors pourquoi me tuer ? » Demanda Ice d’un ton raisonné, saisissant sa chance de faire quelques pas en avant pour se rapprocher de lui lorsqu’elle remarqua, tout comme moi, que le canon retombait légèrement.

« Parce que j’ai donné ma parole. »

« On peut revenir sur une promesse. »

« Pas celle-ci. » Le pistolet reprit une position plus ferme. « Au revoir, Morgan. »

Mon hurlement et le coup de feu résonnèrent simultanément.

Le sang gicla d’un trou nouvellement formé dans la cuisse d’Ice.

Mais cette fois, elle ne tomba pas.

Comme un robot insensible à la douleur, elle continua à avancer vers lui tandis qu’il écarquillait les yeux et qu’une terreur très réelle les envahissait. Il leva à nouveau le pistolet mais le seul bruit qui en jaillit fut le clic inutile de la gâchette.

Ice sourit. Un sourire terrible, horrible. « T’aurais dû accepter mon offre, Carmine. »

Un pas de plus. Deux. Trois.

D’autres clics résonnèrent tandis que Carmine continuait à appuyer sur la gâchette d’un pistolet visiblement vide ou enrayé. Saisi d’une pure panique, il leva l’arme encore une fois et, avec le peu de forces qu’il lui restait, il la jeta vers Ice, qui la repoussa d’un mouvement distrait et lent de la main en continuant son avancée lente et mesurée.

Avec un grognement inarticulé, Carmine partit sur la gauche et courut en trébuchant aussi vite qu’il le pouvait vers Tony, et il attrapa le pistolet dans le holster sur le dos de l’homme.

Ice fut sur lui avant même qu’il ne puisse penser à se retourner, ses mains attrapant son col et lui arrachant le pistolet.

Elle passa un bras autour du cou de Carmine et baissa l’arme pour donner le coup de grâce derrière l’oreille gauche de Tony, dont le visage était face au sol et qui gémissait.

Puis elle traîna Carmine avec elle tandis qu’elle allait vers l’autre brute, le tuant de la même façon alors qu’il tentait de lutter pour se remettre debout.

Elle traîna Carmine au centre de la clairière, puis le força à se mettre à genoux et s’agenouilla derrière lui.

Elle mit le pistolet sur sa tempe.

« Tu veux faire passer un message ? » Sa voix était remplie d’une sombre ironie.

« S’il te plait. Ne me tues pas. »

« Trop tard. » Son doigt se resserra sur la gâchette. « Au revoir, Carmine. Dis au diable que je le verrai bientôt, d’accord ? »

« Ice. Nooon », dis-je en gémissant.

Mais bien sûr, elle ne pouvait pas m’entendre.

Une demi-seconde plus tard, l’affaire était close.

Sans aucune émotion, elle repoussa son corps ballant, puis se releva et vacilla tandis que le pistolet pendait dans sa main ensanglantée.

Après qu’elle eut rassemblé ce qui lui restait de forces, elle revint vers la route et leva les yeux. Pendant une demi-seconde, je pensai qu’elle me voyait.

Elle écarquilla les yeux.

Puis elle trébucha et faillit tomber.

Elle serra les dents et recommença à avancer dans ma direction, comme attirée par ma présence comme un aimant par le fer.

Je tendis les bras vers elle, l’appelant à moi, même si, du plus profond de mon âme, je ressentais, pour la première fois, de la crainte face à cette femme qui était mon amante.

Elle traversa la distance entre nous dans une démarche engourdie, trainante, le sang coulant de ses nombreuses blessures, la tête baissée, le pistolet balançant sans but sur le côté.

Et alors, comme je suis certaine que ça ne peut arriver que dans un rêve, elle me traversa comme si je n’étais pas là du tout.

Et ce que je ressentis… Seigneur... ce que je ressentis quand elle traversa mon âme…

La Mort.

Un vide froid d’un noir profond et pourri.

Et au milieu de cette noirceur affreuse, la plus infime et vacillante des flammes, un souffle doux loin de la mort.

Une flamme qui portait mon image.

Et en la voyant, je hurlai.

Et je hurlai encore.

Et encore.

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Suivre et fin – Chapitre 9

Posté par bigK à 17:45 - Répression - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

31 août 2009

Répression, partie 8-1

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 8-1

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Le soleil était levé depuis plusieurs heures lorsque nous revînmes enfin sur le bitume lisse de la route qui allait vers l’est et que nous avions explorée toute la nuit. Mon crâne battait atrocement du mauvais traitement qu’il avait enduré tandis que nous bondissions sur une route à ornières cabossée après l’autre, à la recherche d’indices qui ne s’y trouvaient pas, peu importe le souhait que nous avions de leur donner une existence.

Alors que la nuit cédait le pas au jour, mes espoirs cédèrent également avec la disparition de la lune. Chaque impasse, chaque chemin inutile me poussait de plus en plus dans un puits de désespoir que je commençais à penser ne plus jamais quitter.

Mon esprit insistait à me montrer des images du corps sans vie d’Ice, seule, perdue pour toujours dans le labyrinthe sans fin de la forêt qui nous entourait.

Et pire encore, des images d’Ice, en sang mais consciente, mourant à petit feu et incapable de bouger tandis que les bêtes de la nuit se rapprochaient lentement d’elle, attirées par l’odeur de son sang versé comme des requins par une baleine blessée.

Je conjurai férocement mon esprit de se taire, de la fermer, mais plus j’étais fatiguée, plus nous passions des heures inutiles à chercher, plus il insistait à me passer ces images dans une boucle incessante, chacune d’elle plus rude et plus déchirante que la précédente, jusqu’à me faire presque hurler et frapper le tableau de bord à en faire saigner mes poings.

Les Drew nous avaient rejoints à mi chemin, leurs propres explorations restées vaines. Deux paires d’yeux en plus permirent d’accélérer les recherches, mais à la fin, cela ne fit aucune différence.

Je revins au présent et frottai mes yeux fatigués tout en me préparant mentalement à une autre virée sur une autre route avec une autre série de trous assez grands pour cacher une maison entière. C’est alors que je remarquai que nous nous dirigions vers l’ouest, loin du soleil levant et de la prochaine route. Mon cœur se mit à battre plus vite. « Où allons-nous ? »

Pop ne me regarda pas. Ses yeux ne cillaient pas en regardant la route. Il était plus que pâle, plus que fatigué, plus que vieux. « On rentre un peu, Tyler. On a besoin d’une pause. »

« Non ! » Criai-je en attrapant le volant, nous envoyant presque dans l’un des fossés qui longeaient chaque côté de la route. « Non ! On ne peut pas abandonner ! ! »

Il retira doucement ma main du volant et redressa la camionnette. « On n’abandonne pas, Tyler. Johnny et Tommy vont continuer à chercher jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus. Il faut que je trouve un téléphone pour demander plus d’aide. Y a trop de terrain à couvrir par ici pour juste trois groupes. Et tu as besoin de dormir un peu. J’ai pas besoin de t’regarder pour voir que t’es à deux doigts de flancher et pas pouvoir te relever. »

« Vous ne comprenez pas. »

Il se gara sur un côté et écarta enfin les yeux de la route pour me regarder directement. Il avait une expression de tristesse infinie. « J’comprends mieux qu’tu crois, Tyler. J’ai perdu ma fille par ici quand elle avait sept ans. Elle et une amie sont parties pour pêcher et elles se sont perdues. On les a retrouvées deux jours plus tard. L’amie a survécu, pas ma fille. » Il regarda à nouveau la route, les yeux brillants et assombris, les mains agrippées au volant. « Elles ont dû glisser dans le noir, tout près en fait. L’amie ne savait pas dire. On les a trouvées toutes les deux en bas d’un des ravins. Ma fille avait la nuque brisée. »

« Oh Mon Dieu. » Je fermai les yeux pendant un très long moment. « Je suis désolée. »

Il me regarda à nouveau. « Je te remercie pour ta sympathie, Tyler. C’t’arrivé il y a longtemps, mais quelques fois ça revient très fort. Surtout quand on s’y attend pas. » Il tendit presque avec hésitation une main rendue rugueuse par le travail et toucha affectueusement ma joue. « J’aime pas trop les banalités. Je les trouve inutiles en général. Mais j’ai assez vécu pour savoir une chose. Et c’est que perdre espoir c’est la pire chose qu’on puisse faire. J’ai beaucoup bourlingué mais j’ai encore jamais rencontré quelqu’un comme ta Morgan, Tyler. Si quelqu’un peut se sortir de ce bordel monstrueux, je parierais bien sur elle, si j’étais du genre à parier. »

« Et si vous ne l’êtes pas ? » Demandai-je à travers mes larmes.

Son sourire fut doux et gentil et rempli de compassion. « Je le f’rais pareil. Elle est spéciale. Et toi aussi. Je l’ai entendue t’appeler ‘Angel’ une fois, et je reconnais que tu es ce que mes yeux en verront de plus proche. Alors tu la gardes vivante dans ton cœur, et elle restera vivante. Ok ? »

Après un moment, je hochai légèrement la tête contre sa main en souriant un peu. « Ok. »

« Très bien, alors. On ramène nos fesses à la maison et on trouve de l’aide pour la recherche. Et quand on la retrouvera, rappelle-moi qu’elle a une dette pour m’avoir fait perdre autant de sommeil pour la trouver, hein ? »

Je faillis rire à ces mots. « Marché conclu, Pop. Je la tiendrai même pendant que vous récupèrerez cette dette. Laissez-moi m’en occuper, ok ? »

Il hocha la tête et nous reprîmes notre route, mon âme infinitésimalement plus légère après cette conversation.

Il est étonnant de voir combien l’espoir peut être un médicament puissant.

*******

J’étais assise à la tête du lit et je regardai sans voir par la fenêtre. Bien que je soies restée plus de trente-six heures sans, le sommeil était évasif, inutile. Bien que mon corps et mon esprit le réclamaient avec une douleur profonde et permanente, mon âme repoussait son confort induit, sachant que c’était un leurre. Le sommeil n’apporterait pas l’oubli dont j’avais besoin ; il n’apporterait que les cauchemars, ou pire, des rêves de bonheur dont je ne me réveillerais que pour mourir à nouveau lorsque mon enfer éveillé me reviendrait, me frappant tel un coup de poing aux tripes.

Non, il valait mieux que je reste éveillée pour combattre des démons que je pouvais contrôler, plutôt que de m’endormir et de laisser ce contrôle aux vautours qui attendaient juste au bord de ma conscience.

Le bruit du ronflement léger de Pop flottait jusqu’à moi depuis le séjour en bas, où il était allongé sur l’un des canapés. Je souris furtivement et remerciai Dieu d’avoir apporté cet homme dans ma vie. Il avait réussi à joindre un très grand nombre d’amis proches comme éloignés. Des amis aussi discrets et obstinés que lui et à qui on pouvait donc confier cette tache délicate et dangereuse.

Ruby avait appelé juste au moment où nous arrivions à la cabane - j’avais cessé de penser à cet endroit comme ma maison. Mes paroles revenaient me hanter. Là où était Ice, était ma maison. Où elle n’était pas, ça ne le serait jamais – pour partager avec nous la bonne nouvelle que Corinne, bien que grièvement blessée, allait se remettre complètement.

Elle avait ce que Ruby appelait un hématome subdural, qu’elle expliqua être quelque chose comme une très mauvaise commotion cérébrale. Les médecins lui avaient donné des médicaments puissants à la fois pour la calmer et pour diminuer le gonflement dans son cerveau. Qui était censé se résorber seul sans intervention chirurgicale, ce dont j’étais profondément reconnaissante.

Avant de raccrocher, Ruby me fit comprendre en termes clairs qu’elle s’attendait à avoir des explications quand tout serait fini. Si cela se finissait jamais.

Je répondis de la même manière, lui promettant que je lui dirais tout ce que je pourrais.

Si je le pouvais.

Je me détournai de la fenêtre et m’assis le dos contre la tête de lit, mes yeux scrutant la chambre, regardant tout et n’importe quoi, à part l’oreiller posé tout près de moi. Un oreiller que j’avais serré pendant quatre heures – ou était-ce cinq ? Six ? Le temps était à nouveau mon ennemi – au lieu de la femme que je voulais tenir contre moi. Son odeur s’y trouvait toujours, je le savais, piégée dans le tissu, apportant le réconfort, apportant la paix.

Mais pour combien de temps ? Assez longtemps pour passer une vie entière sans elle ? Assez longtemps pour apaiser l’abîme de nuits vides et de rêves brisés ?

Les larmes revinrent et cette fois, je ne tentai pas de les retenir, me refusant à accepter l’aide de son odeur. Ice ne pouvait m’aider maintenant. Personne ne le pouvait.

Je m’entourai de mes bras et je sentis que je commençais à me balancer, lentement, d’avant en arrière, dans une tentative primitive de me consoler. Mes larmes continuaient de tomber et je les laissai toujours, sachant qu’elles n’étaient que le début d’un vaste océan de douleur retenu par la digue éreintée qu’était ma force intérieure, et qui diminuait rapidement.

Après un très long moment, mes larmes, qui tenaient bien leur rôle, se calmèrent et me laissèrent avec le sentiment, sinon d’aller mieux, du moins d’être nettoyée. La douleur était toujours là, une vague noire déferlante, mais elle était plus facile à dompter après avoir trouvé un exutoire, même si fugace.

Et avec ce sentiment nouveau – même temporaire – de paix, vint la force de me rendre compte que je ne pourrais pas tenir totalement seule. Je tendis la main et attrapai l’oreiller pour y enfouir mon visage rougi, absorbant la sensation du tissu frais et l’odeur exotique et réconfortante d’Ice, au plus profond de moi, pour m’aider à fortifier les murs éreintés par le torrent incessant de la douleur.

Mon esprit repassa les images de moments plus heureux et je les laissai me bercer vers un sommeil plus que nécessaire, l’oreiller toujours serré avec désespoir contre mon corps.

*******

Lorsque je me réveillai, ce fut pour ce soulagement aveugle qui fait battre le cœur, qu’on a quand on se rend compte qu’on vient juste d’être sauvé des serres d’un cauchemar brutal.

Mais je regardai alors autour de moi.

Et je me rendis compte que le cauchemar était toujours présent, et pire que la plus horrible des sombres illusions créées par mon esprit.

Quand la réalisation que la pièce était presque plongée dans le noir filtra, et que j’avais dormi toute la journée, je serrai les dents de colère et sautai du lit, et je faillis tomber à genoux lorsqu’une douleur atroce frappa mes pieds. Je m’accrochai au bord du lit et pris plusieurs inspirations profondes avant de forcer mes jambes à soutenir mon corps, peu importe la douleur que je ressentais.

Après un long moment, elles finirent par m’entendre.

Tandis que je descendais l’escalier en boitant, ma douleur cédant la place à la colère, je me hasardai à jeter un coup d’œil à l’horloge sur le manteau de cheminée, et je vis que je n’avais pas dormi toute la journée, mais seulement deux heures. Lorsque je parvins enfin au rez-de-chaussée, ma colère s’était un peu calmée, laissant assez de place à ma douleur permanente pour qu’elle recommence à me tarauder.

Pop, le visage gris de fatigue, était en train de raccrocher le téléphone lorsque j’entrai dans le séjour. « Des nouvelles ? » Demandai-je, très effrayée d’entendre la réponse.

Il secoua lentement la tête. « Non. Mais une tempête du Feu de Dieu est en train de monter. Elle va effacer les quelques traces qui restent. »

Je suivis son regard vers la grande baie vitrée qui couvrait une grande partie du mur. Le ciel était d’un noir menaçant avec des nuages déferlants desquels sortaient des éclairs, de l’un à l’autre, comme un bâton dans une course entre Zeus et sa famille.

Il ne pleuvait pas encore mais le monde extérieur semblait s’y préparer : calme, silencieux, en attente. Je me retournai vers Pop. « On dirait bien qu’on ferait mieux d’y aller alors, non ? »

Pendant un instant, j’eus l’impression qu’il allait dire quelque chose, mais quoi que ce soit, ça mourut sur ses lèvres et il se contenta de hocher la tête. « Ouais. Allons voir ce qu’on peut faire. »

La tempête frappa au moment même où nous sortions. Mais au lieu de pluie, c’est de la grêle de la taille d’une balle de golf qui commença à tomber, fonçant vers le sol à une vitesse stupéfiante et avec une volonté diabolique.

« On attend que ça se calme, Tyler », dit Pop de dessous l’avancée du porche de l’arrière. « C’est trop dangereux d’y aller comme ça. »

« Non. Si vous ne voulez pas y aller, alors donnez-moi les clés. Je ne reste pas ici. »

« Tyler… »

« Non ! Je ne la laisserai pas là-dessous, Pop. Je ne peux pas. » Des images de grêle s’abattant sur son corps sans défense prirent vie dans mon esprit avec tous les détails sanglants, la glace qui remplissait ses yeux morts et fixes, comme dans un spectacle aux effets spéciaux remplis d’une horreur macabre. Je les repoussai férocement. « Je ne peux tout simplement pas. Alors soit vous venez avec moi, soit vous restez là, mais moi j’y vais. Avec ou sans vous. »

Puis je saisis les clés dans sa main et je fonçai vers sa camionnette, sans même sentir la grêle qui me tombait dessus.

Et avec un ‘bon sang’ marmonné que je pus à peine entendre dans la furie de la tempête, Pop vint me rejoindre en courant, reprenant ses clés d’un geste brusque avant de me pousser sur le siège du passager tout en ouvrant sa portière pour se glisser dans la cabine.

En quelques secondes, nous étions partis, notre trajet accompagné d’un vacarme sinistre de grêle qui rebondissait sur la carrosserie de la camionnette et sur le pare-brise, rendant toute vue presque impossible, encore moins la conduite.

*******

La grêle se changea bientôt en une pluie battante qui transformait les routes forestières en bourbiers aspirant avidement les pneus au passage. Plus d’une fois, il fallut faire appel au treuil de la camionette de Tom Drew pour sauver un véhicule enfoui jusqu’à la portière dans la boue.

Mais nous continuions pourtant, entraînés par les nouvelles qu’un des amis de Pop avait reçues de l’un de ses amis qui se trouvait être juste à

la frontière. Bien

que cela paraisse impossible, aucune berline noire n’avait été vue passant le poste de frontière vers les Etats-Unis dans les vingt-quatre dernières heures.

Alors, à moins que Pop n’ait tort et qu’en fait il y avait bien un moyen de traverser la frontière en voiture sans passer par les routes contrôlées, Ice était toujours au Canada.

Quelque part.

Et le jour céda de nouveau la place à la nuit, ce que je ne vis que par le mouvement des aiguilles sur la montre à mon poignet. La tempête continuait sans relâche, les éclairs figeant et illuminant tout brièvement, des photos glacées du temps, comme si un photographe avec le plus grand appareil photo du monde prenait une série de photos pour documenter notre recherche.

Puis ce fut à notre tour de plonger dans un de ces puits de boue et nous sortîmes tous deux de la camionnette tandis que Pop envoyait un message radio à Tom pour venir nous aider.

« Quand il nous aura sortis de là, on rentre à la maison, Tyler. On fait juste tourner nos roues là maintenant. On pourrait aussi bien être sur elle et ne pas le savoir avec

la tempête. Il

faut qu’on attende que ça se calme un peu. »

« Je suis désolée, Pop, mais je ne peux pas faire ça. Vous pouvez rentrer si vous voulez. Je continuerai à pied. »

« Tu peux pas faire ça ! Tu vas foutrement te perdre ! »

« Je m’en fiche. Je ne peux pas arrêter de chercher, Pop. Je ne peux pas, c’est tout, je suis désolée. » Et sur ces mots, je m’éloignai, trempée jusqu’aux os, aveugle dans le noir, et plus que ça encore, à moitié folle du désir de retrouver le corps de mon amour.

« Ne fais pas ça, Tyler, merde ! »

Je me retournai et vis les lumières approchantes de la camionnette de Tom. « Que Tom vous sorte de là, Pop. Et rentrez. Ça va aller pour moi. »

Et avec un sentiment de calme profond, j’attendis que l’éclair suivant illumine la zone, puis je sortis de la route pour aller dans les bois. J’entendais les cris derrière moi mais je ne leur prêtai aucune attention.

Je me frayai un chemin aveuglément, sentant les branches poussées par le vent me fouetter le visage et le corps, sans m’en soucier. Quand l’éclair suivant arriva, je me retrouvai à fixer le vide, mais je fus incapable de m’arrêter et je tombai dans un précipice, vers une rive jusqu’ici inconnue, sentant les cailloux et les branches tombées frapper et griffer ma peau et ma tête nues.

Mon élan fut finalement stoppé par un arbre déraciné. Je me cognai dedans, le genou le premier, et la douleur explosa derrière mes yeux, me faisant crier.

Dans cette demi-seconde d’abandon bienheureux, quand la douleur diminua et que je me retrouvai à fixer le vide, je pensais Mon Dieu, je suis morte. Je peux enfin la retrouver.

Mais la douleur revint, et avec elle, le souffle dans mes poumons et les bruits à mes oreilles. J’entendis mon nom, et douloureusement, je tournai le cou pour voir les silhouettes à contrejour de Pop, Tom et John qui regardaient dans le ravin où j’étais tombée. Ils criaient quelque chose mais je ne comprenais pas dans le hurlement du vent et le battement de la pluie.

Mais ce n’était pas important. J’étais toujours vivante et Ice était toujours partie, et ça, c’était la seule chose qui avait de l’importance.

Je me repris lentement et commençai à sortir du piège dans lequel j’étais tombée. Je m’assis avec précaution et utilisai mes deux mains pour sortir ma jambe coincée sous les grandes racines tordues du vieux pin dans lequel je m’étais cognée.

Je faillis m’évanouir quand elle se libéra enfin de la prise avide de l’arbre et je vis des morceaux de peau à l’endroit où s’était trouvé mon genou.

Mais je n’allais pas laisser un peu de sang m’arrêter, et, serrant les dents contre la douleur atroce, je me remis debout en boitillant, titubant en tentant de retrouver mon équilibre.

Je regardai encore vers le haut juste à temps pour voir Tom et John descendre la rive en glissant, essayant de garder pied avec très peu de marge. Tom finit par atteindre l’endroit où je me trouvais et il tendit la main vers moi, mais je m’écartai, les dents serrées dans un sourire féroce. « Ne me touchez pas ! »

« Allons, Tyler. Vous êtes salement blessée. Il faut remonter pour qu’on regarde cette jambe. »

« La seule chose dont j’ai besoin, espèce de salaud, c’est qu’on me laisse tranquille. »

« Tyler… »

« Trouillards ! » Criai-je, une partie de moi choquée par cette folie, mais le reste s’en réjouissant. « C’est tout ce que vous êtes ! Des trouillards ! Rentrez à la maison, Tom. Allez vous réchauffer et vous sécher dans votre jolie petite cabane chauffée. Saluez votre femme de ma part et ne vous inquiétez pas pour moi. Allez… rentrez. Je me débrouillerai toute seule. »

Pendant cette horrible seconde, tout ce que je ressentais c’était de

la haine. Je

les haïssais tous, plus encore, je me haïssais moi-même.

« Tyler, s’il vous plait… »

« Non ! Laissez-moi tranquille ! ! »

Mais il ne lâcha pas et m’attrapa d’une poigne ferme d’ours à laquelle je n’avais pas la moindre chance d’échapper, folle ou pas. Comme un animal piégé et sauvage, je luttai de toutes mes forces, donnant des coups de pied et griffant, et même mordant, mais il résistait avec patience à ma rage.

Et quand ma rage se transforma à nouveau en douleur, il me fit tourner, me prit dans ses bras et me serra très fort, caressant mes cheveux sales et mouillés tandis que je sanglotais de tristesse contre son torse massif.

*******

« Est-ce que Pop va bien ? » Demandai-je depuis le canapé, mon genou méchamment endommagé bien nettoyé et bandé de plusieurs couches de serviettes, surélevé sur deux oreillers.

Tom me sourit légèrement en arrivant dans le séjour depuis la chambre de Corinne, où il avait emmené Pop quand nous étions rentrés à la cabane. « Ouais. Il a un peu mal à la poitrine. C’est la tension, je pense. »

Je m’assis. « Il faut l’emmener à l’hôpital alors. »

« Nan. Il est plus têtu que vous sur ce genre de choses », dit-il avec un regard peu équivoque. « Je lui ai donné les médicaments qu’il prend pour ce genre d’attaque et il se repose maintenant. Un peu de sommeil et il ira mieux. »

« Vous êtes sûr ? »

« Ouais. C’est déjà arrivé. Le Doc Steve a vérifié son rythme cardiaque et c’est bon, en règle générale. Détendez-vous. Ça va aller pour lui. » Il traversa la pièce et vint près du canapé. « Et vous comment ça va ? »

« Je vais bien. »

« Il faut vraiment faire contrôler ce genou, Tyler. Je ne suis pas très bon infirmier. »

« Vous avez fait ce qu’il fallait. Et je vais le faire. Le faire contrôler, je veux dire. Plus tard. »

Il se mit à rire. « Vous êtes bien pareils vous deux. » Puis il regarda par la fenêtre. « Je viens d’avoir John sur

la CB. La

pluie est en train de se calmer et on va être prêts à repartir. »

« Ok. »

Il sourit et tendit la main pour m’ébouriffer les cheveux avant de se retourner pour partir.

« Tom ? »

Il se retourna. « Oui ? »

« Je veux juste dire que je suis désolée pour ce que j’ai dit là-bas. Je n’en pensais pas un mot, vous savez. »

« Je sais, mon chou. La douleur nous fait faire des trucs cinglés. Mais souvenez-vous bien de ça, Morgan est aussi mon amie. Et je ne vais pas m’arrêter avant de l’avoir trouvée. Aucun de nous. »

Soudainement intimidée, je regardai mes mains. « Je sais », marmonnai-je, encore une fois au bord des larmes. « Et ça signifie énormément pour moi, Tom. » Puis je levai le menton et le regardai droit dans les yeux. « J’ai besoin que vous le croyiez. »

« Je vous crois, Tyler. Croyez-moi. Je vous crois. »

*******

Plusieurs heures plus tard, Pop sortit de la chambre, les cheveux emmêlés, les yeux rougis, le visage pâle et tiré, avec une barbe de quelques jours. « Comment tu tiens, Tyler ? » Demanda-t-il d’une voix rendue rauque par le sommeil.

« Je me suis déjà sentie mieux. Et vous ? »

« Pareil. » Il bâilla et s’étira, puis il s’assit dans le fauteuil près du canapé dans lequel j’étais allongée. « Des nouvelles ? »

« Non. »

Il hocha la tête, puis regarda par la fenêtre. « Le temps s’est éclairci. C’est bon ça, au moins. »

« Remercions le Ciel pour ses petites faveurs. » Ça semblait sarcastique et en fait, ça l’était. Je me raccrochais au plus ténu, au plus usé des fils, mais j’étais plus déterminée que jamais à ne pas m’abandonner à nouveau à ma colère et à ma tristesse.

Et, en effet, la nuit avait joliment chassé le mauvais temps. La brise semblait douce et fasant balancer les pins, et les étoiles et la lune formaient une belle tapisserie dans le ciel. Tom avait ouvert les fenêtres avant de partir et l’air qui effleurait ma peau était frais et odorant.

Nous restâmes assis un moment en silence, à écouter le chœur des grenouilles qui gazouillaient pour appeler leur compagnon.

Puis elles se turent et je regardai vers Pop, qui avait également remarqué et se levait lentement du fauteuil, le visage figé.

« Qu’est-ce que c’est ? » Murmurai-je.

« J’sais pas. Mais j’vais aller voir. Ces salopiots ne s’arrêtent pas sauf en cas de danger. »

« Un ours, peut-être ? »

« Peut-être. Ou autre chose. » Il alla vers le coin de la pièce et attrapa son fusil avant de l’armer. « Reste ici. Je vais aller voir. »

« Certainement pas », répliquai-je, en me soulevant dans le canapé pour poser mes pieds nus sur le sol chaud.

« Tyler, t’as pas besoin de te lever avec ton g’nou comme ça »

« Je m’en occuperai plus tard. Allons voir ce qu’il y a là-dehors. »

Je me forçai à ne pas m’effondrer alors que les élancements aigus remontaient dans ma jambe et dans mes tripes. Je mis un peu de poids sur ma jambe, hochai la tête une fois avec les dents assez serrées pour faire couler le sang sur mes lèvres, puis je sautillai sur le sol, mis ma main sur le dos étroit de Pop et nous continuâmes à traverser la salle à manger pour sortir par l’arrière de la maison.

Nous scrutâmes l’obscurité à travers les écrans du porche mais ne vîmes rien d’autre que les arbres qui balançaient doucement. « T’es prête ? » Me demanda-t-il, le fusil bien serré entre ses mains.

« Oui. »

Du pied il poussa la porte et sortit sur le patio avec moi sur les talons.

Le silence menaçant persistait, brisé par le seul bruissement des feuilles et le murmure du vent dans les arbres.

« Je ne vois rien », murmurai-je.

« Moi non plus. C’est bien ça qui m’inquiète. »

Je fus tentée de laisser passer, mais la tension qui émanait de Pop m’en empêcha. Je me tins aussi immobile que possible, tentant de repousser de mon mieux la douleur dans ma jambe, ne serait-ce que pour un répit d’une seconde.

Puis je vis quelque chose, un mouvement dans les buissons qu’Ice avait plantés entre le bord de notre terrain et la route, un mouvement qui n’était pas causé par le vent. Je me raidis, mon cœur battant à tout rompre, la douleur finalement oubliée tandis qu’un nouveau danger se présentait.

A côté de moi, Pop, également conscient du mouvement, leva lentement son fusil, et plaça la crosse contre son épaule. « Je suis pas d’humeur à m’amuser, qui que vous soyez, alors rendez-nous service et sortez de là avant que je commence à tirer. » Sa voix, bien que basse, était ferme et puissante.

Le bruissement continua.

« Sortez, maintenant, ou je jure devant Dieu que je vais appuyer sur la gâchette et vous ferez plus rien d’autre. »

Après un autre instant, un lapin blanc, engraissé par les bienfaits de l’été, sautilla hors des buissons et fit tourner son museau impudent dans notre direction, ses yeux rougis par la lumière du porche.

Je m’affalai contre Pop de soulagement mais il resta bien droit, son fusil toujours immobile.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« Y a du sang sur le lapin. »

« Oh merde. » La tension redoubla en moi et mon regard scruta la nuit noire.

« Dernier avertissement ! Sortez ! »

Une silhouette sortit des buissons comme une bête surgie d’un cauchemar, couverte de sang, déguenillée et portant un pistolet dirigé contre Pop.

Mon hoquet d’horreur résonna dans mes propres oreilles.

Mais quelque chose d’aussi proche d’une prémonition que je ne le vivrai jamais, s’approcha, agrippa mon âme et envoya mon bras repousser le fusil une demi-seconde avant que Pop ne tire. « Non ! » Hurlai-je. « Ne tirez pas ! »

« Rentrez à l’intérieur, Tyler », ordonna Pop, en remettant son fusil dans l’axe. « Je m’occupe de ça. »

« Non ! » Criai-je à nouveau, en attrapant l’arme avec une force désespérée. « Ne tirez pas ! C’est Ice ! »

« Quoi ? »

« Regardez, Pop ! C’est Ice ! Ne tirez pas ! S’il vous plait ! »

Il plissa les yeux en regardant l’apparaition couverte de sang qui se tenait toujours devant nous, l’arme pointée sur lui. « Morgan ? C’est vous ? »

« Ecarte-toi d’elle, mon vieux. Ecarte-toi avant que je te tue. »

« Faites-le, Pop ! Posez votre arme et écartez-vous. S’il vous plait. »

« Mais… »

« S’il vous plait ! ! »

Lentement, il abaissa son arme et recula avec prudence de trois pas, les yeux toujours collés sur le corps âbimé et les yeux luisants et morts d’Ice. Qui tenait toujours fermement son arme en suivant ses mouvements.

Je me retrouvai seule et levai les mains. « Ice ? C’est moi. Angel. S’il te plait, pose ton arme, ok ? Je vais bien. Il ne m’a pas fait de mal. S’il te plait pose ton arme. »

Le pistolet se tourna rapidement vers moi, l’expression d’Ice inchangée. Si l’Ange de

la Mort

avait un corps et un visage, je le regardais à cet instant précis. « S’il te plait, Ice. Pose-la. Personne ne va te faire de mal, mon amour. »

Sa posture vacilla une brève seconde tandis qu’elle fermait les yeux, puis les rouvrit. « Angel ? » Murmura-t-elle.

« Oui, ma chérie. C’est moi. » Je tentai de sourire à travers mes larmes. « Bienvenue à la maison. »

Comme frappé par un coup par derrière, elle sembla se ratatiner. Le pistolet tomba de ses mains et elle se traîna hors des buissons. Je failler hurler en voyant les dommages qu’elle avait subis. La plus grande partie de ses vêtements avaient été déchirés, et elle saignait abondamment de plus d’une douzaine de blessures, y compris deux par balles bien visibles sur sa cuisse gauche et son flanc droit, juste au-dessus de sa hanche. Son visage était couvert de sang d’une blessure qui saignait à profusion juste au-dessus de son sourcil. La peau sur ses bras et ses jambes était égratignée et déchirée, couverte de la boue dans laquelle elle était assurément tombée plus d’une fois pendant son voyage.

J’espère ne pas vivre assez longtemps pour ne jamais revivre l’expérience de voir la force énorme dont elle eut besoin pour bouger sur les quelques mètres qui nous séparaient.

Je me précipitai pour venir à sa rencontre à mi-chemin, et je l’écrasai dans une étreinte qui aurait tué une simple mortelle.

« Je les ai tués, Angel », murmura-t-elle dans mon oreille, sa voix rauque et irritée. « Je les ai tous tués. Ils ne te feront plus jamais de mal. »

Et elle s’effondra contre moi, inconsciente, m’entraînant au sol avec elle tandis que son voyage désespéré vers la maison se terminait enfin.

« Jesus, Marie, Joseph », jura Pop en se matérialisant près de moi. « Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux. Je ne suis toujours pas sûr d’y croire. »

« Aidez-moi à la rentrer dans la maison, Pop », lui répondis-je en me sortant de dessous Ice tout en prenant sa tête entre mes mains. « S’il vous plait. »

« Très bien. Tu prends les épaules. Je m’occupe des pieds. On va voir si on peut le faire sans la laisser tomber. »

A trois, nous la soulevâmes avec précaution. C’était un poids mort qui semblait incroyablement lourd, et mon genou pensait sérieusement à prendre sa retraite. Je fis quelques pas traînants en arrière avant de devoir m’arrêter, ma jambe tremblant trop violemment de douleur pour supporter ce poids en plus. La tête d’Ice dodelinait entre mes bras.

« Il faut qu’on la pose, Pop, je ne peux pas… »

« C’est bon, Tyler, c’est bon. Pose-la tout doucement. On va trouver autre chose. »

Et juste à ce moment, des lumières de phare apparurent dans l’allée et une camionette vint s’arrêter en glissant à quelques pas de nous. Tom en sauta, le visage rougi par l’excitation. « Pop ! Tyler ! John vient juste de trouver… Doux Jésus ! C’est Morgan ? ! ? Mais Bon Dieu comment… ? »

Je le regardai. « Tom. S’il vous plait… A l’aide. Nous… je... ne peux pas… »

« Je m’en occupe. » Il me poussa doucement hors du chemin, se courba et souleva Ice facilement dans ses bras énormes, avant de la tenir doucement contre son torse. « Je dois l’emmener où ? »

« Vous pouvez l’emmener en haut sur le lit ? »

« Pas de problème. Ouvrez la porte. »

Pop attrapa la porte et l’ouvrit en grand pour que Tom puisse passer en portant Ice tandis que je me concentrais pour me mettre debout.

Mais c’était drôle. Ma jambe ne semblait plus faire aussi mal. Ma joie de voir Ice vivante additionnée au fait de savoir avec assurance par quoi elle était passée pour revenir vers moi dans la condition dans laquelle elle se trouvait, rendait ma propre blessure quasiment insignifiante.

Je me retrouvai à quasiment passer la porte en volant, porte que Pop gardait aimablement ouverte pour moi, et je fonçai sur le parquet en bois avant de monter les marches deux par deux et j’arrivai à temps pour voir Tom poser doucement Ice sur notre lit. L’expression de son visage était un mélange curieux de tristesse, de stupéfaction et de dévotion extrême.

Je soupçonnais le mien de porter la même expression.

Il nota ma présence après avoir arrangé ses bras et ses jambes avec précaution dans une position confortable sur les draps, et il se mit hors du chemin, me laissant de la place pour me mettre à genoux près du lit, attraper doucement sa main et la porter vers ma joue tandis que mon regard passait sur son visage abîmé et rouge de sang.

Mais je ne voyais rien de cela. Pas à ce moment-là. Pas encore.

Au lieu de ça, je m’absorbai dans la vision d’elle, vivante, respirant et aussi belle à mes yeux que le premier jour où je l’avais vue, qui semblait être il y avait une éternité.

« Il faut qu’on l’emmène à l’hôpital », dit Tom finalement, brisant le silence qui était tombé sur la pièce.

« Non », dis-je immédiatement en le regardant. « Pas d’hôpital. »

« Si tu as peur pour la dépense, Tyler, tu ne dois pas. On va… »

« Non. Ce n’est pas ça. C’est… » Je pris une inspiration profonde, tentant de rassembler mes esprits. « On lui a tiré dessus. »

Il me regarda comme si j’évais régressé au stade de bébé. « Oui, je sais ça. C’est pour ça qu’il faut qu’on l’emmène à l’hôpital. »

« Vous ne comprenez pas. »

« Visiblement. Ça vous ennuierait de m’expliquer ? » Il y avait un soupçon de colère dans sa voix. Justifiée, je pense, étant donné ce qu’il avait fait pour rechercher la femme qui se trouvait précisément devant lui, allongée, grièvement blessée, sur le lit.

« La première chose que les docteurs vont faire, Tommy » dit Pop en entrant dans la chambre, « après l’avoir stabilisée, c’est appeler les flics. »

« Et alors ? C’est si mauvais ? Ces types l’ont kidnappée et ont essayé de la tuer ! Je pense que faire venir la police serait une bonne chose juste là ! »

« Ça changera rien, Tommy. Ils sont déjà morts. »

Tom se tourna vers Pop, les yeux écarquillés de choc. « Quoi ? »

Pop montra le lit. « Elle les a tués. »

Tom regarda vers Ice, puis vers moi, la mâchoire affaissée. Je hochai la tête. « Tous ? »

Je hochai à nouveau la tête.

« Doux Jésus », murmura-t-il. « Mais... elle pourrait plaider la légitime défense, non ? »

« Bien sûr », répondit Pop, « après qu’ils lui auront demandé pourquoi ces types de

la Mafia

s’intéressaient autant à elle. »

« Oh. »

« Ouais. Oh. »

Tom tendit la main et la passa sur le front d’Ice. Il fronça les sourcils pensivement. « Bon, vous faites comme vous voulez mais il faudra que ce soit vite. Elle est brûlante. »

Et soudain, je pus le sentir aussi dans la main abandonnée d’Ice dans la mienne. Bien que toujours aussi chaud qu’un fourneau, son corps irradiait une chaleur inhabituelle même pour elle. Je regardai vers Pop, mes craintes visibles sur mon visage.

« Je descends chercher des serviettes mouillées. Ça va aider à la rafraîchir d’ici qu’on trouve qui appeler. »

« Pourquoi pas Steve ? » Demanda Tom.

« C’est un médecin de village plutôt doué mais je ne pense pas qu’il ait les talents dont nous avons besoin, Tommy. »

Puis il se tourna et descendit l’escalier, nous laissant seuls. Je tentis ma main libre et touchai avec prudence les mèches sales couvertes de sueur et de sang sur le front pâle d’Ice, essayant d’éviter avec précaution les myriades de coupures et d’égratignures inscrites dans sa peau, une tâche quasiment impossible. Il semblait n’y avoir aucune surface préservée où que ce soit.

Les larmes étaient présentes. Je pouvais les sentir brûler mes yeux, exigeant d’être relâchées, mais je ne les laissai pas couler. Il serait bien assez temps plus tard, quand elle serait sortie d’affaire.

Avec le besoin de détourner mon esprit de ce que voyaient mes yeux, même pour un instant, je regardai Tom. « Quand vous êtes arrivé, vous aviez l’air d’avoir des nouvelles, non ? »

Mon ami sursauta, comme sorti d’un rêve. « Oh ! Oui ! John a trouvé quelque chose à environ trente-cinq kilomètres sur la route où nous cherchions hier. On l’a probablement raté à cause de la tempête. »

« Il a dit ce que c’était ? »

« Non. Ils allaient juste s’y rendre. Mais il était plutot excité. » Il gratta la barbe déjà bien poussée sur sa joue. « Ce qui me fait penser. Je ferais mieux de retourner à ma camionnette et aller voir ce que c’était. Pas que ça fasse une grande différence, Dieu merci. »

« Ça pourrait. »

« Pourrait quoi ? »

« Faire une différence. Si elle a laissé les… euh… corps sur place. »

« Bon sang », répondit Tom en se frottant le front. « Je n’avais même pas pensé à ça. » Il secoua la tête. « Je descends voir ce qui se passe. »

Pop arriva dans la pièce, lourdement chargé de serviettes humides, aussitôt que Tom partit. « Allez », dit-il en les posant sur le lit tout en se tournant vers moi, « On lui enlève ce qui reste de ses habits et on pose ces serviettes sur elle. Ça pourrait bien faire un peu retomber la fièvre, au moins. »

« D’accord. » Je me mis difficilement debout et m’occupai du haut de son corps tandis que Pop s’occupait du bas. Il n’y avait plus vraiment grand-chose de la simple chemise boutonnée qu’elle avait portée et son soutien-gorge était aussi une cause perdue, arraché au long du chemin. Je n’eus pas de difficulté à la débarrasser des restes déchirés qui pendaient de son corps blessé.

« Oh… Ice », murmurai-je en regardant le corps nu devant moi. Sa poitrine était bleuie et couverte de sang. On voyait plusieurs longues coupures sous la couche abondante de sang et de boue qui peignait sa peau. Sa cage thoracique était bizarrement déformée sur la droite, et je devinai qu’elle devait avoir trois ou quatre côtes cassées. Il y avait une longue coupure ouverte qui faisait une ligne sinistre juste sous le sternum et passait sous le jean incrusté de sang que Pop avait actuellement du mal à déboutonner.

Et, bien sûr, il y avait le trou fait par la balle juste au-dessus de sa hanche, entouré de peau gonflée et rougie et d’un liquide qui s’en écoulait constamment.

Avec un grognement satisfait, Pop finit par réussir à ouvrir le bouton qui retenait le jean d’Ice et d’un geste rapide mais doux, il le retira en même temps que ses sous-vêtements.

A part la seconde blessure par balle dans sa cuisse, ses jambes semblaient avoir échappé aux dommages, bien qu’elle portait quand même plusieurs coupures méchantes sur ses mollets, ses tibias et ses deux genoux étaient gonflés, égratignés et saignaient.

Pop et moi travaillâmes ensemble et réussîmes à la couvrir de serviettes fraîches et humides de la tête aux pieds, espérant contre tout espoir que nous avions mis un frein à la fièvre brûlante qui la tenaillait. « Vous avez une idée ? » Lui demandai-je lorsque nous eûmes enfin fini.

« J’y pensais », répondit-il. « J’ai un ami dans la campagne qui se débrouille plutôt pas mal avec un scalpel et sait tenir sa langue. Ça pourrait nous aider pour commencer. »

Je me sentis m’affaisser de soulagement contre le lit. « Dieu merci. Vous allez l’appeler ? »

« J’y vais. »

Alors qu’il se retournait pour partir, nous nous raidîmes en entendant des cris filtrés dans la cabane. On ne discernait pas bien les mots mais à entendre le ton élevé, il était plutôt clair que Tom faisait de son mieux pour garder quelqu’un dehors, tandis que ce ‘quelqu’un’ essayait aussi fort d’entrer.

Il y eut un bruit sourd et j’entendis mon nom. « Angel ! »

Ce qui était étrange parce qu’aucun homme de la ville ne m’appelait par ce nom.

Ma première pensée fut pour André, mais il était Canadien Français et parlait avec un accent lourd, bien que plaisant. L’homme qui prononçait mon nom n’avait pas un tel accent.

« Angel, vous êtes là ? C’est Bull ! Il faut que je vous parle tout de suite ! »

« Bull ? » Je me mis lentement debout. « Tom, c’est bon ! Laissez-le entrer ! C’est un ami ! »

J’allais vers la rampe en bois tandis que Bull fonçait dans la cabane, Tom sur ses talons, leurs visages toujours rougis de colère.

« Angel ! Dieu soit Loué, je ne suis pas en retard. Où est Morgan ? Il faut que je vous parle à toutes les deux. C’est vraiment important. »

« Elle est là-haut, Bull », répondis-je en absorbant la vision d’un ami que je n’avais pas vu depuis un an. Il n’avait pas changé, le même jusqu’à la lourde barbe qu’il se fichait pas mal de raser visiblement même dans la chaleur de l’été.

« Euh, vous pouvez lui dire de descendre ? S’il vous plait ? »

« Je ne peux pas faire ça, Bull. Montez. »

Il enleva sa casquette et la fit tourner entre ses mains, rougissant légèrement sous sa barbe lourde. « Vous êtes sûre ? »

Je lui souris légèrement. « Ce n’est pas le moment d’être timide avec moi, Bull. Montez simplement. »

« Très bien. »

Je pus l’entendre monter les marches trois par trois tandis que son corps énorme passait à peine la largeur de l’escalier. Il arriva en haut, puis s’arrêta, le visage avachi par le choc et une émotion plus profonde. « Je suis en retard », dit-il dans un souffle. « Bon Dieu. Non ! »

Il alla vers le lit et regarda le corps immobile d’Ice, des grosses larmes coulant le long de ses joues barbues. « Seigneur, Morgan, non. Tu ne peux pas… Non. »

Je m’avançai et mit la main sur son dos. « Elle est toujours vivante, Bull », dis-je doucement dans un effort d’adoucir sa douleur. « Ils ont essayé, mais ils n’ont pas réussi. »

Il se tourna vers moi, les yeux brillants de larmes, les mains serrés dans des poings massifs et les phalanges blanchies.

Je hochai la tête. « Du moins je le pense. Cavallo n’était pas avec eux. Mais elle semblait en connaître un. Un type du nom de Carmine. Il avait l’air d’être le chef. »

Il me retourna mon signe de tête, son visage tordu dans une expression de colère. « Ouais, elle le connaît bien. Carmine était un ami à elle, avant qu’il ne tourne sa veste et devienne le valet de Cavallo. Salaud. Quand je le retrouverai, je… »

« Pas besoin. Il est mort. »

Bull écarquilla les yeux. « Morgan ? »

« Oui. Elle les a tous tués, puis elle a réussi à revenir ici, bien que je ne comprenne pas comment. »

« Vous voulez dire qu’ils l’ont emmenée ? Vivante ? Mais comment ? »

Je soupirai. « C’est une longue histoire, Bull. Disons pour l’instant qu’ils ne sont plus une menace. »

« Ils n’auraient jamais dû être une menace au départ, bon sang ! » Je pus entendre ses dents grincer de colère.

« Il est arrivé quelque chose ? »

« Ouais », lâcha-t-il. « Ils ont réussi à trouver André, bien que je ne sache pas comment. »

« Oh, Seigneur. Il va bien ? »

« Il est vivant. Ils l’ont sacrément battu mais il est vivant. »

« Il leur a dit ? »

« Non. André ne cracherait rien même si on lui arrachait les ongles à la racine. Il est coriace. »

« Alors qui ? »

« Le compagnon d’André. Il n’a pas pu supporter de le voir battu comme ça. Il a réussi à emmener André à l’hôpital, ensuite il m’a appelé. J’étais dans les montagnes et je n’ai rien su jusqu’à ce matin. J’ai conduit toute la journée en priant de ne pas arriver trop tard. » Il essuya les larmes de ses yeux. « Mais je l’étais quand même. »

Je passai ma main le long de son dos large, essayant de le consoler. Ça ne marchait pas. Il était plus tendu qu’un ressort. « C’est bon, Bull. Vous ne pouviez pas savoir. »

« J’aurais , bon sang ! » Il s’essuya à nouveau les yeux. « J’aurais dû, et je ne l’ai pas fait. Et maintenant Morgan est… est… »

« Elle est vivante, Bull. Elle est vivante. »

Après un moment, il prit la main d’Ice dans la sienne. « Je suis désolé, Morgan ; Seigneur, que je suis désolé. » Puis il me regarda. « Elle est brûlante de fièvre. »

« Je sais. On lui a tiré deux fois dessus et elle a un tas d’autres blessures en plus. On allait justement appeler un ami pour avoir de l’aide. »

« Laissez-moi faire. S’il vous plait. Je n’ai pas pu empêcher ça d’arriver mais au moins je peux aider à la remettre d’aplomb. » Il se tourna vers moi, le regard intense et implorant. « J’étais toubib de guerre au Vietnam. J’ai tout foutu en l’air et je suis venu ici quand ma période s’est terminée, mais j’ai gardé toutes mes compétences. J’en sais peut-être pas beaucoup mais je sais comment traiter des blessures par balles. » Il tendit sa main libre et attrapa la mienne, la serrant fermement. « S’il vous plait, Angel. S’il vous plait, laissez-moi vous aider. Il faut que je me rattrape d’une façon ou d’une autre. J’ai… »

Je lui fis mon meilleur sourire. « C’est la meilleure offre que j’ai eue de la journée, Bull. Merci. »

« Non, Angel. Merci à vous. » Il se retourna alors et faillit percuter Pop, qui avait gardé le silence en écoutant notre échange. « Oh, je suis désolé. Heu… je suis Bull. »

Pop sourit. « C’est ce que j’ai cru comprendre. Pop. » les deux hommes se serrèrent la main tandis que Pop évaluait avec soin mon colosse d’ami. « Vous connaissez Morgan depuis longtemps, non ? »

« Ouais. Depuis qu’elle est gamine. Je l’aime comme une sœur. Depuis toujours. »

Pop pinça les lèvres et hocha la tête, une fois. « Alors très bien. Vous avez besoin de matériel ? »

« C’est dans ma camionnette. Je vais aller le chercher. » Après un dernier regard vers Ice, il se retourna et fonça pour descendre l’escalier et aller à sa camionnette.

« Je crois qu’on a de la chance », commenta Pop.

« Oui. Je crois que oui. »

Dieu soit loué.

********

A suivre – Chapitre 8-2

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29 juin 2009

Répression, chapitre 7

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

 

Avertissement de la traductrice : Ce chapitre contient une scène explicite de sexe entre deux personnes du même sexe. A vous de voir si vous lisez, moi j’ai traduit J

 

Chapitre 7

******************************

J’étais agenouillée sur le lit cette nuit-là, le corps à demi pressé contre la tête de lit tandis que je regardais par la fenêtre, la lune pleine et massive qui traçait une rayure brillante sur le lac. Au loin, je pouvais voir les petites lumières en mouvement des bateaux de pêche qui sillonnaient les légères ondulations de l’eau.

Le bois de la tête de lit était lisse et chaud sous la combinaison blanche simple que j’avais décidé de porter. Elle n’était pas particulièrement indécente, ni même osée, mais quand je l’avais vue en faisant mes courses un jour, j’avais su que c’était quelque chose que je voulais, même si je savais qu’elle ne durerait pas longtemps, étant donnée la raison pour laquelle je voulais la porter.

Corinne était rentrée une heure environ après le départ d’Ice. Quelque chose devait subsister dans l’air parce qu’elle m’avait jeté un coup d’œil, souri d’un air malicieux, avait disparu dans sa chambre et réapparu, un sac de voyage serré dans sa main. « Je vois qu’il y a une petite fête privée dans l’air pour ce soir », avait-elle dit. « Je pense que je vais passer la nuit avec Pop. C’est dommage mais je pense qu’on ne s’amusera pas autant que vous. »

Et sur ces mots elle disparut en me laissant à nouveau seule avec mes pensées. Et mes hormones.

Je souris un peu en entendant la camionnette se garer et Ice entrer dans

la maison. Je

fermai un instant les yeux et imaginai les mouvements dans le chalet, le premier arrêt à la table de la salle à manger pour poser ses clés et son portefeuille, puis la traversée du séjour à grands pas assurés et tranquilles avant le tournant vers la salle de bains. J’écoutai la porte se refermer doucement derrière elle et la douche qui démarrait. Elle n’était pas du genre à prendre des douches longtemps, l’eau s’arrêta presque immédiatement et je l’imaginai en train de sécher son corps ruisselant et de brosser ses longs cheveux mouillés et brillants.

Puis il y eut un long silence, pendant lequel mon corps réagit aux images que mon esprit persistait à lui envoyer.

Pour m’éviter de devenir complètement folle du désir qui montait, j’ouvris à nouveau les yeux et me concentrai sur la vue spectaculaire qui se présentait de l’autre côté de la grande fenêtre, me perdant dans le léger mouvement de l’eau et la façon dont la lune étincelait sur elle.

Si perdue, en fait, que je ne l’entendis même pas monter. Ni ne l’entendis, ou la sentis, entrer dans le lit.

Mais quand ses mains brûlantes se posèrent sur mes épaules et que ses lèvres vinrent contre la peau sensible de ma nuque, je revins si vite à moi que je faillis m’évanouir au choc.

Mon corps réagit cependant instantanément à son contact, et un gémissement émana du fond de moi.

« Tu es très belle ce soir, Angel », dit-elle de la même voix profonde et enrouée que plus tôt dans

la soirée. Ses

paumes firent lentement glisser les bretelles délicates de mes épaules. « Douce. Innocente. Pure. »

Chaque mot était ponctué d’un baiser doux et langoureux sur la peau qu’elle avait dénudée, et je sentis sa langue chaude et humide tandis qu’elle traçait un chemin d’une épaule à l’autre.

Je ne pus m’empêcher de frissonner et ma respiration s’accéléra tandis que je mordais avec force ma lèvre inférieure pour m’empêcher de crier.

« Une vierge, qui attend qu’on la prenne. »

Elle passa les mains sur mes bras, sur mon ventre, puis sur les côtés de mon corps et elle prit mes seins. Mon corps s’arqua avec force dans ses paumes, mes tétons durcis à tel point qu’ils en faisaient mal.

Elle me caressa rapidement tandis que sa langue magique oeuvrait sur les muscles de ma nuque. Puis ses longs doigts s’accrochèrent en haut de ma combinaison et elle tira le tissu encombrant vers le bas, m’exposant à la nuit de ce milieu de l’été qu’on voyait par la fenêtre.

Elle revint rapidement à la charge, le bout de ses doigts traçant des cercles excitants autour de mes tétons, avant de soulever mes seins comme dans un hommage, laissant la lumière de la lune les baigner de sa brillance.

« Tu sais combien j’aime te faire l’amour, ma douce Angel ? »

Elle effleura mes seins de ses pouces puissants, les faisant se tendre encore plus.

« Tu sais combien j’aime sentir ton corps réagir à mes touchers ? »

Elle abandonna mes seins pour le moment et tira ma combinaison doucement vers le bas, embrassant mon dos, passant sa langue dans des tracés compliqués et fantaisistes.

« De te sentir bouger contre moi ? » dit-elle dans un souffle sur la peau de mon dos.

Je fis tout mon possible pour m’empêcher de serrer les cuisses pour tenter d’assouvir, même momentanément, l’incendie qu’elle faisait monter en moi.

Son rire profond revint tandis que mon corps trahissait mes pensées. Ses mains quittèrent la soie de ma combinaison et glissèrent en haut de mes cuisses, brûlant avec cette intensité qui la caractérisait tant. Ses doigts effleurèrent l’intérieur de mes cuisses puis touchèrent à peine la peau qui s’offrit à elle, comme si elle faisait de son mieux pour l’attirer.

« De te goûter sur mes lèvres ? »

Vers le haut, vers le bas, vers le haut vers le bas, jusqu’à ce que mon corps se tortille sous ses caresses comme un serpent aux ordres de son maître et mes jambes s’écartèrent toutes seules, comme elle l’avait certainement souhaité.

« De t’entendre crier mon nom au milieu de la nuit ? »

Elle tendit la main entre mes jambes et me prit, m’attirant en arrière contre son corps dur et brûlant, ses seins doux et pleins se fondant dans les creux de mon dos tandis que nos corps se mêlaient. Ses cuisses musclées étaient posées sous les miennes, ses mollets effleuraient les miens tandis qu’elles nous plaçaient l’une sur l’autre.

« Balance-toi contre moi, Angel. »

Incapable de désobéir même si je l’avais voulu, je bougeais mes hanches d’avant en arrière contre la peau légèrement calleuse de sa paume, mes mouvements devenant plus réguliers tandis que sa main baignait dans l’humidité que mon corps produisait si abondamment.

Je pouvais sentir ses cuisses bouger et se relâcher sous moi, amenant son corps en mouvement et m’aidant dans mes poussées contre sa main. Et quand ses doigts, longs et sûrs, glissèrent en moi, ma tête tomba en arrière contre son épaule large tandis que je criais de plaisir dans la nuit.

« Oui, Angel », ronronna-t-elle, ses lèvres mordillant mon oreille. « Gémis pour moi. Je veux t’entendre. »

Ses doigts dansaient en moi, profondément, caressant doucement, changeant de tempo, de rythme, m’entraînant plus haut, et encore plus haut tandis que je la pressais de mes supplications incohérentes et essoufflées, de ne pas s’arrêter, de ne jamais s’arrêter, s’il te plait Seigneur, ne t’arrête jamais, jamais.

« C’est bien. Parle-moi, douce Angel. Chante pour moi. »

Puis sa main libre vint exciter et toucher mes seins en mouvement, tirant sur mes tétons en même temps que son rythme lancinant et séducteur, et je me sentis exploser dans un énorme cri qui fit écho dans mes oreilles tandis que la vague déferlante me prit par derrière et m’entraîna avec elle. Je roulai de plus en plus profondément jusqu’à en être perdue et flottant dans des abysses, non pas remplis d’obscurité, mais de points brillants et éclatants, qui me ramenaient tous en sécurité à la maison et dans le nid doux et aimant de ses bras.

Et tout aurait pu s’arrêter là, et j’aurais été satisfaite.

Mais ce ne fut pas le cas.

Toujours en moi, elle nous souleva ensemble jusqu’à ce que je sois à quatre pattes et elle toujours pressée contre moi. Le bas de son corps se recula un moment, puis revint contre ma peau, chaud et humide, et commença à se frotter lentement contre ma hanche tandis que ses seins bougeaient contre mon dos.

Elle se mit à respirer par longs grognements avec chaque poussée et ses cheveux tombèrent, longs et mouillés, et vinrent chatouiller mes joues et mes oreilles.

Elle commença à augmenter le tempo, grognant au fond de sa poitrine, son corps remuant contre le mien en poussées puissantes et vigoureuses, m’obligeant à serrer les draps pour résister à sa force tendue et primale.

Des grosses gouttes de sueur coulèrent sur mon corps. Puis ses doigts au repos recommencèrent à bouger en moi, me remplissant, m’étirant pour m’ouvrir à elle. Mes bras qui tremblaient violemment m’abandonnèrent et j’atterris sur mes coudes. Ma tête tomba tandis que j’usais de toute ma force pour résister à ses poussées puissantes.

Son corps bougeait contre moi, sans répit, sans pardon, me piégeant sous son poids dur et puissant, ne me laissant que la place de bouger frénétiquement les hanches tandis que je me sentais encore une fois au summum de mon excitation.

Elle s’arrêta juste un instant, un bref instant, ses lèvres tout près de mon oreille. « Je t’aime tant, Angel », dit-elle dans un souffle.

Et puis elle jouit contre moi, une chose sauvage et indomptée, hurlant tandis que ses doigts se raidissaient dans un spasme en moi, m’apportant une jouissance intense. Des lumières brillantes flashèrent en cercles puis s’éteignirent quand son corps s’affaissa contre le mien, me pressant contre le matelas. Sa poitrine fut soulevée de profonds halètements et ses doigts se relâchèrent et sortirent de mon corps.

Quand elle eut un mouvement pour se reculer, je le suivis, la guidant doucement sur son dos, mes jambes entre ses cuisses largement écartées. Je pouvais sentir sa chaleur humide s’étaler sur ma peau, et quand ses hanches se dressèrent une fois dans une réaction inconsciente, je sus que nous étions loin d’en avoir fini.

Je me relevai et l’embrassai profondément avec toute la tendresse que je pouvais lui donner. Quand elle tenta de reprendre le contrôle, je le lui refusai, m’éloignai et mordillai doucement ses lèvres jusqu’à ce qu’elle comprenne et se rende volontiers, les yeux toujours assombris et dangereux même dans leur soumission apparente.

Je l’embrassai à nouveau, explorant chaque centimètre brûlant de sa bouche avant de descendre rapidement, nos deux corps m’envoyant des signaux auxquels je ne pouvais qu’obéir. Ma langue sortit pour goûter la douceur salée de sa peau musclée. Ses seins étaient avides de mon toucher et je leur rendis hommage chacun à son tour jusqu’à ce que mon propre corps me pousse, par son désir, à descendre encore, sur le muscle ondulant, l’os puissant et cambré, et la peau douce et odorante jusqu’à ce que j’atteigne ma destination et que je la prenne dans ma bouche et goûte son essence tandis qu’elle explosait sous ma langue enthousiaste.

Il ne fallut pas longtemps. Elle était bien trop prête, et moi aussi. Submergée par le désir de la remplir comme elle m’avait remplie, j’entrai en elle, la sentant serrer mes doigts en bienvenue. Une poussée, deux, trois tandis que ma bouche continuait son œuvre au-dessus, et elle se raidit sous moi, ses longs doigts dans mes cheveux, me serrant contre elle tandis qu’elle chevauchait les vagues de son plaisir.

Et quand elle se détendit et se relâcha complètement sur le lit, je l’embrassai tendrement et posai ma tête contre sa hanche, en poussant toujours doucement dans sa chaleur accueillante.

Sa respiration devint plus régulière. Ses doigts relâchèrent leur prise dans mes cheveux tandis qu’un sommeil bienvenu la prenait et l’emportait. Je posai un dernier baiser sur sa peau chaude, reposai ma tête sur son ventre et quand le sommeil m’appela également, je cédai volontiers, un sourire sur le visage et mes doigts toujours serrés dans un chaud gant de velours.

*******

On en était à quatre jours, sept heures, six minutes et trente-deux, disons trente-trois secondes. Un peu obsédée par Mère l’Horloge, vous direz-vous ? Et bien, et vous, vous ne le seriez pas ?

Fidèle à sa parole, Ice m’appelait tous les jours, habituellement le soir juste avant que j’aille me coucher. Les funérailles s’étaient passées aussi bien, je présume, que des funérailles étaient censées se passer, ce qui veut dire pas bien du tout, mais au moins tout le monde s’en sortit à peu près indemne, à part le cadavre, dont je suis sûre qu’il n’avait aucune opinion sur le sujet de quelque manière que ce soit.

La bonne nouvelle c’était que Pop vivait ça plutôt bien. La mauvaise nouvelle, c’était que la lecture du testament serait probablement retardée au moins d’une journée, ce qui rendait le retour d’Ice encore plus tardif. Elle n’avait pas de réponse bien précise à me donner lors de notre dernière conversation parce que le notaire était plutôt obtus, mais elle me dit de ne pas l’attendre avant la fin de la semaine, au moins.

Ce qui faisait encore deux jours à attendre.

De son côté, Corinne faisait de son mieux pour être une compagne engageante, allant même jusqu’à proposer ses services pour ce qu’elle appelait le job ‘d’assistante- chauffeuse de lit’. Bien entendu, je repoussai cette suggestion particulière en toute hâte, mais dans tous les autres cas, elle était merveilleuse et me tenait occupée, m’aidant à supporter mon éloignement d’avec Ice au moins en partie.

Et j’étais là, assise dans le séjour, dans ma meilleure interprétation d’une femme qui lisait vraiment le journal ouvert sur ses genoux, et qui ne s’intéressait pas le moins du monde à l’horloge dont les aiguilles avaient soudain développé une tendance inexplicable à tourner à l’envers, quand elles voulaient bien tourner.

Je me rendis compte que mes meilleurs jours d’imitatrice étaient loin derrière moi et j’abandonnai l’effort inutile pour penser à ce vieux et sage dicton qui disait que les casseroles qu’on fixait du regard ne mijotaient jamais, et je décidai de conjurer le sort en faisant quelque chose, comme quand on allume une cigarette dans un restaurant ce qui fait apparaître une serveuse comme par magie, une chose qui me garantirait au moins un coup de fil, si rien d’autre.

« Je vais prendre un bain », annonçai-je à une Corinne au sourire narquois tout en posant le journal de côté pour me lever en m’étirant.

Et pas juste un bain ordinaire. Oh non. Le dieu en charge du telephonus interruptus ne serait pas séduit par un simple bain du genre ‘juste un saut rapide pour me laver’.

Si on voulait s’assurer de son attention spéciale, il fallait faire l’effort de préparer un bain très spécial. Avec des chandelles. Et des sels de bains. Et des savons parfumés qui se lissaient en fondant.

Et bien sûr, des bulles.

Beaucoup de bulles.

De cette façon, quand on se retrouvait debout, nue et ruisselante sur le parquet en bois fraîchement ciré, tentant de convaincre le gentil monsieur au téléphone que, honnêtement et franchement, on n’avait pas besoin de pince à poils de nez avec quinze vitesses différentes et des rayures, ce dieu pouvait rire à vos dépens tandis que votre eau refroidissait lentement et que votre bain de champagne finissait par devenir un verre de jus de raisin sans saveur.

On dirait que j’ai fait pas mal de recherche sur le sujet, non ?

Et bien, après cinq ans de privation de bain forcée, disons que je suis devenue un peu une spécialiste du sujet et on en reste là.

Et j’étais partie, tout l’attirail en main, pour préparer la scène avec l’espoir qu’Ice serait submergée par le besoin soudain et intense d’entendre ma voix à cet instant même.

Mon bain coulé, je me glissai dans l’eau fumante et odorante, jusqu’au menton avec mes genoux luisants et mouillés qui dépassaient.

Ahhh. Le bonheur absolu.

Je sentis mes yeux se fermer mais je résistai au désir de faire quelque chose qu’on pourrait faire dans un bain voluptueux quand son amante est au loin, avec l’idée qu’il n’y aurait pas de réponse aisée à la question ‘alors, Angel, qu’est-ce que tu as fait de ta journée ?’ si je cédais à la tentation.

En plus si mon offrande était acceptée, Ice appellerait probablement juste avant que j’arrive au meilleur moment et je serais encore plus frustrée qu’avant.

Alors je laissai plutôt l’eau chaude œuvrer magiquement sur mes muscles raidis et mon esprit vagabonder où il le souhaitait. La salle de bains était bien isolée, mais je ne craignais pas de rater un appel téléphonique malgré tout. Corinne viendrait frapper à la porte si c’était le cas.

Les minutes passèrent, cadencées par le lent goutte-à-goutte du robinet.

Les bulles éclatèrent et l’eau se tiédit, et je finis par comprendre que mon offrande n’avait pas été assez bonne.

Je refusai de me laisser aller à la déception et sortis de la baignoire, me séchai puis enfilai les vêtements propres que j’avais apportés. Après un dernier regard critique sur ma personne dans le miroir au-dessus du lavabo, je me détournai et ouvris la porte, immédiatement assaillie par l’air frais de la cabane qui effleurait ma peau rougie de chaleur.

Je sortis de la minuscule alcôve qui cachait la chambre d’amis et la salle de bains, et j’entrai dans la cabane elle-même, et je me figeai, les yeux exorbités tandis que mon cœur sautait quelques battements, puis se rattrapait au triple.

Un groupe d’hommes, six selon moi, remplissait le séjour de leur présence aux costumes sombres. Ils avaient tous l’air pareil, grands, larges, bien rasés, avec des coupes de cheveux règlementaires, des cravates unies et des chaussures cirées.

Ma première pensée fut pour le FBI. Mais quand mon regard tomba sur la silhouette figée de Corinne, cette pensée s’envola immédiatement. A moins que je ne me trompe terriblement, les agents du FBI ne pressaient pas le bout du canon de leurs pistolet semi-automatique sur les tempes de femmes âgées et désarmées.

Les autres hommes semblaient non armés, mais je repérai le renflement révélateur sous la veste du costume du plus proche et je sus que cela pouvait changer en un instant. Mes mains vides se levèrent dans un geste inconscient et pourtant familier, tandis que mon esprit tentait désespérément de se libérer du brouillard dans lequel il était piégé.

« Que… qu’est-ce qui se passe ? » M’entendis-je demander comme de loin.

« Où est Morgan ? » Me demanda l’homme le plus proche de moi, d’une voix presque chaleureuse.

« Qui êtes-vous ? »

Il sourit. Pas d’une façon particulièrement froide ou cruelle, mais pas exactement chaleureuse non plus. « Répondez à ma question, s’il vous plait. Où est Morgan Steele ? »

« Elle est… »

Le mensonge quelconque que j’avais pu imaginer s’évanouit rapidement dans mon cerveau lorsque j’entendis Corinne hoqueter quand l’homme qui la maintenait resserra son bras sur sa gorge et pressa un peu plus son arme sur sa tempe. Un encouragement, je suppose, pour me faire cracher le morceau.

Je regardai à nouveau mon interlocuteur. « S’il vous plait. Ça n’est qu’une vieille femme. S’il vous plait, dites-lui de baisser son arme. Je vous dirai tout ce que vous voulez savoir si vous le faites. »

Après un moment, il hocha la tête et se tourna vers l’homme qui tenait Corinne en otage. « Baisse ton arme, Frank. »

« Mais… »

« Tout de suite. »

Avec ce qu’il fallait de grommellements, Frank fit ce qu’on lui demandait, et glissa à nouveau l’arme dans le holster sous son épaule.

L’homme se retourna vers moi, avec un sourire. « Dites-moi où est Morgan Steele. » Son visage se durcit. « Tout de suite. »

Tandis que j’essayai désespérément d’imaginer un mensonge convaincant, ma vision périphérique saisit le mouvement lent de Corinne vers le support où nous gardions les outils pour la cheminée. Mon cœur plongea quand je vis sa main s’enrouler autour de la poignée du tisonnier en acier, le libérer du support et le lancer rudement sur le visage de son ex-ravisseur.

Le sang gicla de la blessure qu’elle venait de lui faire et Frank s’écroula en hurlant, la main serrée par réflexe sur sa blessure béante.

Elle découvrit ses dents dans un sourire féroce et leva le tisonnier comme une épée, défiant les autres de l’attaquer d’un geste de son autre main.

Oh, Corinne. Non.

Je notai que l’attention de mon interlocuteur était détournée et serrai le poing pour le frapper au ventre.

Ce fut comme de frapper un mur de briques. La douleur fulgurante remonta dans mon bras, mais je ne pouvais me permettre d’y prêter attention tandis qu’il se retournait vers moi, toute trace de gentillesse disparue de son visage.

Habituée à me battre, je repoussai son bras avant qu’il ne puisse atteindre son arme, puis je réussis à lui faire un balayage des jambes qui lui fit perdre l’équilibre.

Je parie que tu ne t’attendais pas à ça ! Le raillai-je mentalement, tout en me mettant en équilibre sur le bout de mes pieds, attendant sa réaction, l’adrénaline jaillissant dans tout mon corps.

Deux hommes attaquèrent Corinne et deux vinrent vers moi. Corinne se défendit plutôt bien, réussissant à porter des coups dévastateurs avec le bout pointu de son tisonnier, faisant jaillir le sang et s’affaler ses adversaires tout droit. Son rire semblait presque dément à mes oreilles en feu, mais je n’avais pas beaucoup de temps pour y penser aussi occupée que je l’étais avec mes propres adversaires, qui fondaient sur moi à coups de poings et de pieds.

J’utilisai à mon avantage mon ‘centre de gravité bas’ comme Ice l’avait un jour appelé, me baissant sous la plupart des coups qui venaient dans ma direction. Mon état d’esprit était tel que je ne ressentais même pas vraiment ceux qui m’atteignaient tandis que je tentais de m’approcher, tout en me battant, de Corinne dangereusement sur le point de perdre son arme.

Un coup puissant à la tête m’assourdit temporairement et tandis que je la secouai pour reprendre pied, tout en me défendant, je vis Frank se relever, le visage cramoisi de colère. Il leva son énorme bras, semblable à un tronc d’arbre – je pouvais voir les coutures de sa veste s’étirer presque à s’en déchirer – et avec un seul coup, il désarma Corinne, puis continua avec un coup de poing brutal sur sa joue.

Elle tomba assommée, inconsciente avant même d’atteindre le sol, ses lunettes brisées s’envolant de son nez tandis que le sang jaillissait de son oreille.

Sans même arrêter son mouvement, Frank saisit son arme et la sortit pour viser la tête sans protection de Corinne.

« Non ! » Hurlai-je en m’extirpant de dessous la pile des hommes qui s’étaient jetés sur moi, me criblant de coups de poings et de pieds de toutes leurs forces.

Je fis deux pas et me lançai dans la pièce, pour atterrir dans une position protectrice sur le corps inerte de Corinne, entre elle et le pistolet. «Non ! » Hurlai-je à nouveau en entendant une balle entrer dans le magasin de l’arme.

Les choses semblèrent alors ralentir, comme elles le font souvent quand on est confronté à un danger qui dépasse nos pires cauchemars. Je concentrai ma vision sur le pistolet pointé directement sur moi. Il semblait énorme, me fixant de son œil mort et malveillant.

Je vis son doigt se serrer sur la gâchette et j’envoyai une dernière prière désespérée à Ice, lui demandant de se souvenir de l’amour que j’éprouvais pour elle et de le garder longtemps après que je soies partie. Rêve de moi, murmurai-je mentalement, puis je fermai les yeux pour la suite. Je t’aime, Morgan.

La détonation fulgurante faillit me rendre sourde et j’attendis la douleur qui n’allait pas manquer de suivre.

Alors, c’est ça la mort, songeai-je. Ce n’est pas si méchant. Ça n’a même pas fait mal.

Puis mon audition revint et je me rendis compte que, à moins qu’une personne morte puisse entendre, j’étais toujours bien présente au pays des vivants.

Parce que je pouvais soudain entendre des choses. Des choses rugissantes. Des choses déchirantes. Des choses hurlantes.

J’ouvris les yeux sur un abattoir ; le champ de bataille sanglant d’un tigre relâché de sa cage et qui fondait sur les villageois qui lui avaient causé tant de tourments.

Le tigre arborait un visage de femme et son nom était Ice.

Ses cheveux couleur de jais volaient sur son front, son visage était figé dans un spasme de rage ; elle était faite de poings, de pieds et de furie pure. Les hommes tombaient comme des quilles, hurlant et serrant des parties de leur corps soudainement cassées, ou enfoncées, ou juste plus là.

Nos regards se croisèrent brièvement avant qu’elle ne se détourne, enserrant un des hommes toujours debout par le cou, lui faisant une prise. Le craquement sec qui s’ensuivit résonna même par-dessus les hurlements des hommes rossés et en sang, et je sentis mon estomac se serrer.

Je venais, pour la première fois, de voir Ice tuer quelqu’un.

Son visage arborait presque une joie sexuelle tandis qu’elle laissait tomber l’homme au sol, son corps s’affaissant entre ses jambes avant qu’elle ne le repousse du pied.

Et je pense que ce premier mort n’aurait pas été le dernier, si le combat avait duré une seconde de plus.

Mais ce ne fut pas le cas.

Je sentis un bras se serrer autour de mon cou et l’acier froid d’un pistolet prêt à tirer, pressé contre ma tête.

Je levai les yeux et vis un second pistolet, celui-ci dans les mains assurées d’Ice, pointé vers la tête de mon agresseur.

« Laisse-là, Carmine. C’est moi que tu veux. »

« Pose ton arme et je vais le faire, Morgan. »

Ice sourit. « Oh non. Je ne pense pas. » Elle eu un mouvement rapide de sa botte et l’homme qui tentait de l’approcher en douce par derrière, vola sur la moitié de la pièce avant d’atterrir, assommé, contre la lourde table. « Laisse-là partir. »

« Je ne peux pas faire ça. Je ne veux pas lui faire de mal, Morgan, mais je le ferai s’il le faut. Tu le sais. Alors pose ton arme et je ferai ce que tu demandes. »

On se retrouvait dans une impasse. Je m’assurai de ne pas bouger un seul muscle, même pas de ciller. Mon cœur battait dans mes oreilles. Je tentai de saisir le regard d’Ice mais la seule chose qu’elle voyait, c’était l’homme avec son pistolet sur ma tête.

« Lâche ton arme, Morgan. Je sais que tu veux me buter mais est-ce que tu as la garantie que je ne vais pas lui mettre une balle dans la tête avant ? Pense à ça. » Sa voix était très calme, très raisonnée.

Je la vis fléchir et je ne pus m’empêcher de parler. « Ne fais pas ça, Ice. Il me tuera de toutes les façons. Tu le sais. »

« Je ne le ferai pas, Morgan. Tu as ma parole. Et tu sais que j’ai toujours tenu ma parole. »

Son regard s’accrocha au mien. Son visage s’adoucit.

Mon cœur plongea un peu plus. « Ice, s’il te plait. Ne fais pas ça. »

Elle baissa lentement son bras.

« Non ! Il va nous tuer toutes les deux ! Ne fais pas ça ! S’il te plait ! ! »

Son corps suivit le mouvement, et elle posa le pistolet sur le sol à ses pieds.

« Bien. » La voix satisfaite de Carmine s’éleva. « Maintenant tu le pousses plus loin. Lentement. »

« Ice, non ! »

Le regard toujours vissé au mien, elle repoussa le pistolet, puis se remit lentement debout.

Dans ma vision périphérique, je vis un des autres hommes venir rapidement derrière elle et d’un coup brutal de la crosse de son pistolet sur sa nuque, il la fit tomber, inconsciente.

La prise se relâcha en même temps que je m’en arrachais et rampais vers elle, attrapant sa tête ballante entre mes mains. « Ice ? Ice ? Réveille-toi ! Bon sang, réveille-toi ! ! »

Ce fut tout ce que je pus dire avant d’être attrapée et entraînée. Je hurlais et me tordais dans une crise de douleur et de rage démente, mais j’étais impuissante face à la grande force qui me retenait.

« Sortez-là d’ici », ordonna Carmine.

« T’es dingue ou quoi ? » Répliqua un de ses sbires. « Cette garce a tué Tony ! On la finit ici pour de bon, putain ! »

« Non ! C’est de sa faute s’il s’est mis en travers de son chemin. Fiche-le dans le coffre et emmène-là dans la voiture. Bouge ! ! »

« Non ! ! ! Ice ! ! ! »

Tandis que je me débattais, je vis deux hommes se mettre péniblement debout puis se pencher pour attraper les chevilles de ma compagne et commencer à trainer son corps sans résistance sur le sol et ce qui restait de la porte qu’elle avait explosée quand elle s’était ruée dans la pièce. Ses mains couvertes de sang laissaient des traces sinistres sur le parquet poli sur lequel on la trainait.

« Non ! ! ! »

Quand elle fut hors de ma vue, Carmine me fit m’accroupir et tourner pour lui faire face, en me tenant toujours fermement par les épaules. Son visage était étangement rempli de tristesse et de compassion. « Reste ici et occupe-toi de ton amie. Tu ne seras pas blessée si tu fais ce que je te dis. »

Je serrai les dents et repoussai ses bras, puis je donnai un coup de genou féroce dans l’espace entre ses jambes légèrement écartées.

D’un mouvement très rapide, il éluda la plus grande part de mon attaque, puis il me fit tourner à nouveau et tira brutalement mon bras derrière mon dos, m’obligeant à me mettre sur la pointe des pieds pour soulager une partie de la douleur intense dans mon épaule. « Reste ici », répéta-t-il, les lèvres tout près de mon oreille. « J’ai donné ma parole à Morgan, mais si tu essaies d’intervenir je devrai te tuer. »

« Tu crois que ça m’importe ? » Lançai-je en réponse, tout en écartant brusquement ma tête de sa bouche. « Tu penses que ça m’importe de savoir ce qui va m’arriver après que vous l’aurez tuée ? »

« Peut-être pas, mais je pense que ça t’importe de savoir ce qui va arriver à ton amie là. Elle a l’air plutôt mal en point. Tu penses que tu peux la laisser mourir comme ça ? »

« Teste-moi. »

Et soudain, je sus exactement ce qu’Ice ressentait quand son ton de voix prenait la note douce exacte que prenait la mienne à cet instant. Toute la rage m’avait quittée, ne laissant qu’un seul objectif derrière elle.

Je me rendis aussi compte, à cet instant précis, que j’étais parfaitement capable de délibérément prendre une vie humaine, et que je pourrais, en fait, m’en délecter.

« J’aimerais mieux pas », répondit-il. « Tu as un punch plutôt méchant et je ne doute pas que tu puisses me tuer si tu en as l’occasion. Mais tu sais que je ne vais pas laisser ça se produire. Alors, s’il te plait, rends-nous service et reste ici. Morgan est au-delà de ton aide. Accepte ça. Et fais quelque chose pour la personne que tu peux aider. »

« Très bien », dis-je finalement avec le même ton froid et distant que je venais d’utiliser. « Lâche-moi pour que je puisse l’aider. »

« Ne tente rien d’idiot. »

« Je n’en rêve même pas, Carmine. »

Il me poussa brutalement et avant que je puisse m’arrêter, je me cognai au corps toujours inconscient de Corinne et je m’affalai sur elle en tombant au sol. Quand je me repris, je me retrouvai devant le canon de son pistolet. « Sois fûtée. Et pour ce que ça vaut, je suis désolé. »

Corinne gémit alors que je le regardais repartir lentement vers la porte. Lorsqu’il fut parti, je croisai son regard noisette embué. « Angel ? » Murmura-t-elle.

« Tiens bon, Corinne. Je reviens tout de suite. Tiens bon pour moi. »

Je me levai alors et me mis à courir, glissant presque sur les morceaux de bois qui représentaient ce qui restait de notre porte. Je courus dans la cour et fut momentanément aveuglée lorsque le moteur démarra et que les phares m’inondèrent de lumière. Je levai le bras pour me protéger les yeux et courus dans la direction de la voiture, tressaillant quand je reçus un énorme paquet de terre projeté par les pneus de la grande berline qui tournaient à toute vitesse.

Je continuai à charger et réussis à attraper une des poignées de portière que j’ouvris juste au moment où la voiture partait. Je fus soulevée de terre, mon bras tel un tesson de douleur intense, trainée à côté de la voiture pendant quelques mètres avant de devoir lâcher.

Je me remis debout brusquement et fonçai derrière la berline qui s’éloignait ; je ne ressentais pas les pierres et les pommes de pin qui s’enfonçaient dans la chair tendre de mes pieds nus et la déchiquetaient.

Bien trop vite, la voiture disparut de ma vue, me laissant comme dernière image les phares arrière clignotants lorsqu’elle prit un brusque virage à gauche et quitta la route pour entrer dans la forêt. Je ressentis une crampe vive dans le côté et je dus m’arrêter brusquement au risque de m’évanouir.

Ma respiration sortait en sanglots hoquetants tandis que mes jambes me lâchaient et que je tombais au sol, frappant celui-ci de mes poings en hurlant le nom d’Ice.

« Qui est- là ? » La voix qui avait prononcé ces mots était aiguë, tremblotante et remplie de panique, juste au moment où je prenais une inspiration courte pour crier ma douleur.

« Ice ! ! ! »

« Tyler ? Tyler, c’est toi ? »

« Ice ! ! Reviens ! ! ! Ne me laisse pas ! ! »

La voix se rapprocha. « Tyler, c’est moi, Ruby. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es blessée ? Tu veux que j’appelle la police ? »

Ce mot encore. Ce foutu mot, détestable et méprisable. Une énorme partie de moi hurlait à l’intérieur. « Oui ! Appelle la police ! Tout de suite ! Ils ont pris Ice ! ! »

Mais une toute petite partie, plus rationelle, s’écarta de cette idée comme un poulain craintif rue en voyant un mouvement inattendu. « Non ! » Réussis-je à crier avec une voix qui sortait d’une gorge enrouée par les hurlements. « Pas la police ! »

Je me remis debout et regardai à travers mes yeux glonflés de larmes vers la silhouette de Ruby qui s’approchait rapidement. « Appelle une ambulance ! »

Elle s’arrêta, la tête penchée d’un côté. « Tu es blessée, Tyler ? »

« Appelle une ambulance, Ruby, s’il te plait. Dépêche-toi ! »

« Mais… »

« Vite ! ! »

Avec peu de satisfaction, je l’observai qui me regardait encore un instant, puis elle se retourna et commença à monter rapidement la petite pente qui menait chez elle.

La douleur commençait à se faire sentir, mes pieds me faisaient aussi mal que des dents cariées et mon épaule continuait à envoyer des décharges de douleur électrique à chaque inspiration.

J’eus un dernier et long regard dans la direction où s’était trouvée la voiture et retournai dans la maison où Corinne attendait toujours allongée et blessée.

Je boitai jusque dans la maison et la repérai à l’endroit même où je l’avais laissée, effondrée en un tas informe sur le sol du séjour, une petite mare de sang luisante dans la lumière faible de la pièce. Elle était terriblement pâle et pendant un instant je fus certaine que sa poitrine avait cessé de bouger.

Je courus jusqu’à elle et me mis à genoux, prenant à nouveau sa tête entre mes mains. « Corinne ? Corinne, tu m’entends ? »

Après un long moment, elle cilla et ouvrit des yeux toujours vitreux. « Angel ? »

Je ne pus m’empêcher de m’affaisser de soulagement. « Oh, merci mon Dieu. Je pensais t’avoir perdue aussi. » Les larmes affleuraient mais je ne pouvais me permettre de les laisser couler. Si je me laissais aller à ma douleur presque submergeante, tout serait perdu.

Et ça, ça ne pouvait pas arriver.

Elle me fixait toujours et elle plissa les yeux. « Aussi ? Qui as-tu perdu, Angel ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Où sont tous ces hommes ? »

« Ils sont partis. Ils ont eu ce qu’ils étaient venus chercher et ils sont partis. »

« Qu’est-ce qu’ils étaient venus chercher ? »

Je serrai les dents et déglutis avec effort. Mes lèvres refusaient de bouger ; elles refusaient de m’aider à prononcer le mot coincé au fond de ma gorge.

« Angel ? »

« Reste… reste tranquille, Corinne. Ruby est en train d’appeler une ambulance. Elle devrait être bientôt là. »

« Réponds-moi, Angel. »

Je baissai les yeux vers elle, sachant qu’elle y verrait la réponse.

Elle écarquilla les yeux. Son visage s’affaissa. « Oh, Angel », dit-elle dans un souffle. « Oh non. »

Je détournai mon regard de la douleur intense dans ses yeux, sachant qu’elle ne faisait que refléter la mienne. « Pop. »

« Quoi ? »

« Il faut que j’appelle Pop. Il saura quoi faire. Je vais l’appeler. » Je pus sentir ma santé mentale commencer à vaciller alors que je me relevai comme dans un rêve, presque en train de me regarder moi-même tandis que j’allais vers le téléphone posé sur une étagère dans la bibliothèque. « C’est ça. Pop va m’aider. Il doit le faire. C’est le seul qui puisse le faire. Oh… Mon Dieu. »

Avec un détachement presque clinique, je regardai mes doigts frapper pour composer le numéro qu’ils connaissaient par cœur, puis j’amenai le téléphone à mon oreille. Deux sonneries, puis trois, puis quatre, et je faillis raccrocher brutalement de frustration, avant que la voix emplie de sommeil de Pop ne résonne. « Ouais ? »

« Pop, c’est Tyler. S’il vous plait. J’ai besoin de votre aide. »

« Tyler ? Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Est-ce que Corinne est malade ? Est-ce que Morgan est bien rentrée ? Je sais qu’elle a laissé la camionnette ici, le moteur était un peu… »

« Venez. S’il vous plait. Et, Pop ? »

Sa voix était très attentive maintenant. « Ouais ? »

« Apportez votre arme. »

Puis je reposai le téléphone quelle qu’ait pu être sa réponse, et je serrai les bras autour de moi tandis que mon regard scrutait la bibliothèque. Le livre qu’Ice lisait le dernier jour passé ensemble, était bien rangé sur l’une des tables, le signet en argent gravé que je lui avais offert pour Noël brillant entre les pages. Je tendis un doigt tremblant et traçai ses initiales, me souvenant de l’expression de bonheur tranquille qui était passée sur son visage quand elle avait ouvert son cadeau.

Non, Ice. S’il vous plait. S’il vous plait.

« Angel ? »

La voix douce de Corinne pénétra le brouillard épais de mon cerveau et je me retournai, réalisant que je l’avais complètement oubliée. « Corinne… je… »

Elle eut un petit sourire. « C’est bon, Angel. C’est bon. »

« Non, Corinne. Ce n’est absolumment pas bon. Ça ne le sera jamais plus. » Je portai mes mains à ma tête, comme des serres douloureuses, aggripait mes cheveux, les tirait, les arrachait. « Noooooooon ! ! ! »

« Angel ! » La voix de Corinne était coupante, acérée, même malgré sa blessure à la tête. « Ça suffit. Tu es une femme forte. Nous le savons toutes les deux. Alors commence à agir comme telle. J’ai besoin que tu le fasses. Et Ice aussi. »

Je tournai sur moi-même et la regardai, les mains toujours dans mes cheveux. « Ice est morte. »

« Tu n’en es pas sûre, Angel. Et si c’était le cas, tu n’appellerais pas Pop pour qu’il t’aide. Une petite partie de toi n’a pas perdu espoir encore. Utilise-là pour te sortir de là. Il le faut ou alors elle sera vraiment partie. »

Au fond de moi, je pouvais sentir ma réaction à ses paroles. Cette fichue lueur d’espoir inutile se redressa et grandit, de plus en plus forte, autant que le reste en moi qui voulait la détruire pour de bon. Il était stupide et incroyablement naïf de ma part de même penser croire qu’Ice avait une chance de se sortir du piège dans lequel on l’avait mise. Les chances étaient plus que sérieuses qu’elle était déjà morte, allongée quelque part, froide et solitaire, attendant que les bêtes de la forêt se nourrissent de son corps sans vie.

Et pourtant…

Le bruit de pneus qui crissaient pour s’arrêter devant la cabane me fit prendre ma décision, et après un rapide coup d’œil reconnaissant à Corinne, je courus vers la porte juste à temps pour voir Pop descendre de sa camionnette, fusil en main, ses cheveux ébouriffés par le sommeil et ses vêtements rapidement enfilés.

« J’suis v’nu aussi vite que possible, Tyler. Tu vas m’dire c’qui s’passe ici, hein ? »

« Ils ont Ice, Pop. Ils l’ont et il faut qu’on la récupère. »

« Qui ? Qui l’a prise ? »

« Est-ce que c’est important ? Allez ! Il faut qu’on les poursuive ! » Je me dirigeai vers la portière du passager mais fut arrêtée par une main ferme sur mon coude.

« Attends une seconde, Tyler. C’est peut-être pas important pourr toi mais pour moi si, et pas qu’un peu. J’suis pas né d’hier, et j’suis pas assez naïf pour croire qu’ces idiots qu’Millicent paye pour faire son sale boulot pourraient avoir l’dessus sur Morgan, même si elle était attachée avec un bandeau sur les yeux. Et comme tu m’as dit d’apporter mon arme, je m’doute qu’ces gars-là ont assez de tripes pour tuer si ça les prenait. Alors si je dois me faire exploser la tête, j’aimerais bien savoir qui me tire dessus, hein ? »

Je regardai ses yeux brillants et je sus que j’étais piégée entre un rocher et un endroit très, très dur. Les secondes passaient, emportant Ice de plus en plus loin de moi, et mon espoir avec elle. Je ne savais honnêtement pas quoi faire.

Le regard de Pop s’adoucit. « Tyler, tu me connais depuis un moment, depuis que t’es gamine. Pas autant que maintenant, bien sûr, mais assez, j’espère, pour savoir que tout c’que tu m’dis en secret ira pas plus loin que mon cerveau. Quoi qu’tu m’dises ira nulle part ailleurs. »

Être coincé sans échappatoire crée des associations inattendues, comme l’a dit quelqu’un avant moi. Ce n’est pas que je ne faisais pas confiance à Pop. Au contraire, je lui faisais confiance sur ma vie.

La question était : pouvais-je lui faire confiance sur la vie d’Ice également ?

Je n’avais pas vraiment le choix. Des mensonges étaient trop compliqués à trouver et il méritait de connaître la vérité.

« C’est qui, Tyler ? »

J’hésitai une seconde encore, puis je jetai toute précaution au vent. «

La Mafia.

»

Il écarquilla les yeux. « Comme dans le Parrain ? Cette Mafia-là ? »

Je hochai la tête.

« Qu’est-ce qu’ils ont à faire avec le prix du thé au Tibet ? »

« J’ai votre parole ? »

« Tu l’as, Tyler. Croix de bois, croix de fer. »

« Ice est… était… un assassin pour

la Mafia.

»

« Dieu le Père et son fiston Jé-sus », murmura-t-il. « Je savais qu’elle était pas une mécanicienne de bourgade. »

« Non. Elle ne l’est pas. Il y a six ans, elle a été accusée de meurtre sur un témoin, ce qu’elle n’a pas fait, et jetée en prison. » Je pris une inspiration profonde puis la relâchai lentement. C’est le moment du va-tout, Angel. S’il flanche, tu prends son arme, tu sautes dans sa camionnette et tu pars. « C’est là que je l’ai rencontrée. »

Il écarquilla encore plus les yeux. J’aurais ri à cette vue si j’en avais le cœur. « En prison ? Tu étais gardienne ou quoi ? »

« Non. J’étais prisonnière aussi. »

« Toi ? ! ? Nan. Tu t’moques de moi, Tyler. »

« Non. Ecoutez, on peut continuer sur la route ? Il faut qu’on parte ! ! »

On entendait de plus en plus les sirènes de l’ambulance en approche et je me détendis un peu, sachant que Corinne serait bientôt entre de bonnes mains. Ruby apparut comme sortie de la nuit, le visage arborant une énorme interrogation. « C’est Corinne. Elle est blessée. Peux-tu aller à l’hôpital avec elle et t’assurer qu’elle va bien ? Il y a quelque chose que je dois faire avec Pop. »

Elle avait l’air sur le point de discuter mais quelque chose sur mon visage dut la faire changer d’avis, parce qu’au lieu de mots, elle me donna un signe de tête brusque et se dirigea vers la maison.

Je me tournai vers Pop. « S’il vous plait ? »

Il se secoua comme d’un rêve, cligna des yeux, puis relâcha mon bras. « Très bien. On y va. »

Je hochai la tête, courus vers l’autre côté de la camionnette et sautai pour y monter. Pop la démarra d’une main tout en attrapant son micro de CB de l’autre en criant quelques indications brusques dedans avant de le ranger. « J’demande de l’aide », lâcha-t-il avant d’écraser l’accélérateur et de nous faire partir dans un nuage de poussière. « Tiens bon, Tyler. On a des connards à trouver. »

Nous nous dirigeâmes vers les bois et je lui montrai le chemin (du moins le peu que j’en savais) tandis que Pop se concentrait sur la conduite. La piste était plutôt facile à suivre, au début. La berline avait tracé la forêt pendant plusieurs centaines de mètres avant de revenir sur la route, en direction du sud.

Nous fixions la lumière des phares de la camionnette sur cette route, nos regards cloués chacun sur notre côté pour voir si la voiture que nous pistions avait fait d’autres détours soudains.

Mon regard saisit un éclair brusque et lorsque je levai les yeux, je pus voir qu’au moins deux camionnettes s’approchaient rapidement de nous par derrière. « Pop ? »

Il jeta un rapide coup d’œil dans le rétroviseur avant de retourner son attention sur la route. « Les fils Drew. Ce sont les meilleurs pisteurs de la contrée. Et pas intimidés par l’idée de prendre part à tout ça pour le coup. »

Nous continuâmes pendant quelques kilomètres encore en silence jusqu’à ce que la route en croise une autre qui allait d’est en ouest. « Quel côté ? » Demandai-je.

« Ils ont dit où ils allaient avec elle ? »

« Non. Ils n’ont pas dit grand-chose en fait, sauf qu’ils ne voulaient pas la tuer dans la maison. » J’essuyai avec rage les larmes qui recommençaient à couler, m’embrouillant la vue. « C’est sympa de leur part, hein ? »

« Tu penses qu’ils essaient de rentrer aux States avec elle ? »

Je secouai la tête. « Je ne sais pas. Il y a des routes qui traversent la frontière légalement mais ne sont pas contrôlées ? »

« Pas par ici, il y en a pas. Et tenter de traverser par les bois dans une voiture c’est du suicide. Ça te bousille les roues avant que t’aies fait un kilomètre. Y a des coins rudes par ici. »

Je sentis que je m’affaissais sur le siège. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? »

Pop arrêta la camionnette à quelque distance de l’intersection, sauta dehors et alla lentement vers l’endroit où les routes se croisaient. Tandis que je me sortais de la cabine, j’entendis les deux autres camionnettes s’arrêter derrière nous, les portières s’ouvrir et le bruit lourd des deux frères qui sautaient de leur propre cabines. Ensemble, nous rejoignirent Pop qui regardait le bitume. « Combien dans la voiture ? »

Je réfléchis un moment. « Six. Et un dans le coffre. »

Il me regarda. « Morgan ? »

Je secouai la tête. « Non. Elle… heu… elle en a tué un. Ils ont mis son corps dans le coffre. Elle est dans la voiture avec eux. Je pense. »

Pop sourit tout comme les frères Drew. « C’est plutôt bon pour elle. » Il regarda à nouveau la route que les phares brillants des trois camionnettes éclairaient d’un blanc pâle tel un os blanchi. « C’est une grosse voiture alors. Et qui va sûrement plutôt vite. »

John Drew traversa l’intersection puis s’accroupit, examinant quelque chose dans le coin sud-est. Je plissai fort les yeux mais ne pus deviner ce qui avait attiré son attention. Il se releva, s’épousseta les mains sur son pantalon et nous regarda. « On dirait bien qu’ils ont tourné vers l’est », énonça-t-il.

Pop hocha la tête. « Ça a du sens s’ils vont vers la frontière. »

« Comment pouvez-vous en être si sûr ? » Demandai-je.

« Il y a une marque profonde à l’endroit où une voiture a pris un virage brusque. Pas des marques de glissade mais du gravier éparpillé dans un dessin plutôt représentatif. »

Je le regardai. « Vous êtes officier de police ou quoi ? »

Derrière moi, Tom ricana, ce qui me mit un peu plus à l’aise. Un peu, en tous cas.

John sourit. « Nan. Mais j’étais chasseur de primes. »

Les yeux écarquillés, je regardai Pop sachant que mon visage en disait trop mais incapable de faire autrement. Pop sourit. « Quelquefois, il préfère les méchants garçons aux gentils. Ça a failli lui attirer des ennuis plus d’une fois. » Il me fit un clin d’œil discret et je me détendis complètement, acceptant son jugement en la matière.

Je me tournai à nouveau vers John. « Mais, si ce n’était pas eux ? Si c’était une autre voiture ? Ou un camion ? »

« Oh, c’était une voiture, sûr. Un camion n’aurait pas pris son virage aussi vite. »

« Oui, mais je suis sûre qu’il y a eu plus d’une voiture qui a pris ce virage depuis… »

Pop mit la main sur mon bras. « Pour l’instant, c’est la meilleure piste qu’on a, Tyler », dit-il doucement.

Je soupirai. « Je sais. C’est juste que… je ne veux pas abandonner d’autres pistes qui seraient là pour suivre juste celle-ci. Plus on met de temps à les trouver… »

Tom se mit entre nous. « Et si on faisait comme ça ? Pop et vous, vous suivez la piste la plus évidente. Il y a bien un million de sentiers et des routes forestières quand on va vers l’est et il va falloir un moment pour les pister si la voiture semble avoir tourné sur l’un d’eux. Je vais continuer vers le sud et John peut aller vers l’ouest pendant encore trente kilomètres. Si aucun de nous ne voit rien, on fait demi-tour et on revient pour vous retrouver et vous aider à chercher sur cette route-ci. Si on trouve quelque chose, on vous appelle. Ça vous va ? »

Je lui souris avec gratitude, surprise de trouver en moi la force de sourire. « Oui. Ça me semble génial. Merci. »

Il sourit et me donna une petite claque sur l’épaule. « On y va alors. »

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A suivre – Chapitre 8

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07 juin 2009

Répression, chapitre 6, deuxième partie

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 6 – 2ème partie

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Vingt minutes plus tard, nous étions devant la porte ouverte du Pin Argenté. L’essaim des ouvriers qui préparaient l’auberge pour la saison, remplissait l’espace autour de nous. Je regardai autour de moi et ne fus pas surprise de voir que la plupart des personnes qui avaient combattu l’incendie, se trouvaient là, en train de peaufiner l’établissement de l’incendiaire.

Bien qu’il semblait que Millicent s’en était sortie sans accroc, en réalité, elle était surveillée de près par ceux qui travaillaient pour elle. Avec autant de villageois autour et dans sa maison, elle ne pouvait pas même se moucher le nez sans que ça ne fasse le tour de la ville en quelques secondes.

Les hommes et les femmes perchés sur des échelles, qui râclaient le sol, ou portaient des seaux et des brosses, me faisaient des petits sourires ou des clins d’œil discrets lorsque nos regards se croisaient, comme pour m’assurer qu’ils étaient à pied d’œuvre et prêts à agir.

Millicent vint alors à la porte, elle portait une robe de la teinte, sans parler de la taille, d’une énorme boule de chewing-gum dans la bouche d’une ado. Son rouge à lèvres, d’un rose glacé qui avait été populaire pendant la période disco, faisait de son mieux pour s’accorder, mais échouait lamentablement. Même les rubans enmmêlés dans le pelage de Canichou, n’approchaient pas la véritable horreur qu’était la robe de Millicent. Ses pieds étaient ornés de chaussons fins plus adaptés pour le ballet, et dont les coutures tiraient à force de porter un poids bien plus lourd que ce que leur créateur avait sans aucun doute prévu. Et, bien entendu, les bijoux étaient largement de sortie, couvrant ce qui semblait être chaque centimètre carré de peau exposée.

Comme j’étais la plus près de la porte, elle me repéra la première et son visage prit cette expression acide que j’en étais venue à lui associer. Je produisis mon meilleur sourire, puis me mis sur le côté lorsque Corinne s’avança pour venir au centre de la scène de la pièce qu’elle dirigeait.

Ses lèvres arborèrent une sorte de sourire presque royal lorsqu’elle évalua Millicent de la tête aux pieds, la regardant comme si elle pouvait être une rivale pour l’affection d’un compagnon chéri. « Ms Harding-Post, je présume ? »

Millicent réagit immédiatement, avec un port plus altier, comme il convenait à quelqu’un qui rencontrait une personne de son rang pour la première fois, ne voulant pas qu’il soit rapporté aux huiles qu’elle était laxiste dans ses devoirs. « Oui. Et vous êtes ? »

« Corinne LaPointe. Des LaPointe de North Hampton. Peut-être connaissez-vous ce nom ? »

Etant la plus grande prétentieuse que le monde ait vue, Millicent mordit à l’hameçon, son visage s’éclairant dans un sourire rayonnant. « Bien sûr, Mme LaPointe. Bien sûr que je connais ! C’est si merveilleux de rencontrer une consoeur insulaire. Vous voudrez bien entrer ? »

« J’en serai ravie. Ma merveilleuse nièce m’en a tellement dit sur vous, Ms Harding-Post. J’ai eu le plus grand mal à attendre le temps raisonnable avant de venir vous rendre visite. »

Millicent eut un rire bête et timide, et son large visage se plissa. « Oh s’il vous plait, Mme LaPointe. Appelez-moi Millicent, si vous voulez bien. Laissons ces formalités à ceux qui ne sont pas de notre rang, vous en êtes d’accord ? »

« Oh, je suis bien d’accord, Millicent. Peut-être me ferez-vous la faveur de m’appeler Corinne dans ce cas ? »

« Ce serait un grand honneur, Corinne. Voulez-vous bien entrer ? »

« J’en serai plus que ravie, Millicent. Merci. »

Un des nombreux dictons bas de gamme de mon père choisit cet instant pour me venir à l’esprit. Quand une tempête de merde souffle vers toi, Tyler, le mieux que tu aies à faire, c’est de te garer du chemin et te boucher le nez.

Et c’est ce que je fis, en me mettant de côté pour que Corinne puisse passer devant moi. Bien que cette fois, au lieu de me boucher le nez, je retins le rire qui menaçait d’exploser en regardant le génie qu’était mon amie.

Je suivis de près et ne pus m’empêcher de regarder Corinne en train d’évaluer l’intérieur du Bed and Breakfast avec ce qui semblait être des yeux écarquillés et un émerveillement appréciateur.

« Quel bel intérieur vous avez, Millicent ! Vous devez absolument me donner le nom de votre décorateur. »

Millicent plissa les yeux juste un peu. « Pourquoi ? Vous avez l’intention de démarrer une affaire ici ? »

« Moi ? » Corinne porta la main à sa poitrine et rit. « Oh non, ma chère. Mes jours fastes sont bien loin, j’en ai peur. Je laisse le bel art des affaires aux plus jeunes et plus belles que moi. »

Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, j’aurais cru impossible que Millicent puisse devenir encore plus massive qu’elle ne l’était déjà, et pourtant c’était le cas, son corps semblant se gonfler du compliment qu’elle avait reçu, comme un paon quand il gonfle son plumage.

Je me demandais s’il était opportun de demander où étaient les toilettes.

Millicent produisit ce petit rire niais à nouveau, en battant de sa main vers Corinne. « Que dites-vous, ma chère. Vous êtes absolument charmante, et je le pense tout à fait ! »

« Comme c’est gentil à vous de dire cela, Millicent. »

« Je ne dis que la vérité, Corinne. » Elle nous poussa vers le hall et nous montra un canapé à l’air plutôt inconfortable, avec un coin à l’opposé vers l’âtre qui monopolisait tout un mur. « Asseyez-vous, je vous prie ? Je vous ferais bien faire le tour du propriétaire mais j’ai bien peur que cet horrible hiver n’ait fait le plus grand tort aux chambres du haut. Elles ne seront praticables que dans un mois, au moins ! »

Corinne hocha la tête de sympathie. « Je comprends parfaitement, Millicent. Votre hospitalité est un cadeau plus que précieux. » Elle s’assit sur le canapé, avec un air des plus souverains. Je me tins debout près d’elle, me demandant s’il était convenable de s’asseoir près d’une si grande altesse, ou s’il serait plus approprié que je m’agenouille près d’elle, tel un valet portant le sceptre et

la couronne. Elle

me regarda avec un soupçon d’amusement dans les yeux. « Assieds-toi, Tyler. Tu offenses notre hôtesse. »

Même dit dans un ton de plaisanterie, la pique moqueuse fit mal et, fidèle à la programmation de mon enfance, je m’assis rapidement, le regard tourné vers le sol. « Oui, madame. »

« Brave fille », répondit-elle en me tapotant la main.

Je levai les yeux, d’abord vers Corinne, puis vers Millicent.

Oh, comme il me brûlait d’effacer cette expression de condescendance narquoise sur son visage.

Avec une hache.

Pas que quiconque aurait remarqué une différence si je l’avais fait.

Corinne dut saisir ma tension parce qu’elle me pressa brièvement la main avant de la relâcher et de poser ses mains sur ses cuisses.

« Voulez-vous du thé ? » Demanda Millicent.

« Si ça ne vous cause pas trop de souci, ma chère. »

« Oh, aucun souci. J’allais justement me préparer une tasse quand vous êtes arrivée. Je reviens dans une seconde. »

Je gardai le silence une seconde entière après son départ, emportant sa puanteur et son air si maniéré avec elle. Puis je tournai lentement la tête jusqu’à ce que Corinne soit pleinement dans mon champ de vision. « Est-il permis de vomir dans le palmier, ma Dame ? »

Corinne se mit à rire, tout son corps secoué de joie. « Patience, ma chère Angel. Pour faire pousser proprement son jardin, il faut d’abord aller visiter la pâture à vaches. »

« Ouais, mais je porte juste des sandales. »

« Détends-toi et fais comme moi. »

Je soupirai. « Je vais essayer. Mais ça ne va pas être facile. »

Elle sourit. « J’ai toute la foi du monde en toi, mon Ange. »

Bien qu’elle fût faite pour ça, sa déclaration ne me fit pas me sentir mieux.

Millicent revint peu de temps après en faisant rouler un chariot à thé en argent sur lequel divers ustensiles pour le thé tintaient en se cognant, tandis que les roues passaient d’un tapis hideux à un autre.

Elle arrêta le chariot près de nous puis commença à verser le thé et nous tendit des tasses en porcelaine délicate pleines du breuvage sombre et fumant.

Corinne sirota le sien, souriant d’un air appréciateur. Je fis de même sans vraiment l’apprécier à cause de la bile dans mon estomac.

Apparemment satisfaite de l’approbation tacite de Corinne, Millicent se versa son thé, puis s’assit dans le fauteuil de l’autre côté de l’âtre. Canichou sauta promptement sur ses cuisses plus que généreuses et se servit une longue gorgée, tout son corps tremblant dans ce qui semblait être des spasmes d’extase.

« Alors », dit Millicent après avoir sauvé son thé de Canichou pour en boire le reste sans même penser à l’image que cela donnait, « qu’est-ce qui vous amène ici, Corinne ? Ce n’est assurément pas le paysage. Ou la populace. » Dit-elle avec un frisson en prononçant ce mot.

« Ma nièce », répondit Corinne succinctement.

Millicent haussa les sourcils. Les miens bondirent également. « Oh ? »

« Oui. Tyler est très aimée de sa famille, mais j’ai bien peur qu’elle n’ait un peu dépassé les bornes même pour eux, ces derniers temps. » Elle se pencha vers Millicent comme pour dévoiler un sombre secret. « Elle a abandonné son pauvre fiancé au pied de l’autel. Mon frère a le cœur brisé. Tout simplement brisé. »

« Oh, c’est vraiment triste », répondit Millicent, en secouant la tête de sympathie et en me regardant comme s’il m’était soudain poussé des dents de vampire et que je pourrais la mordre. « Et comment prend-il cela ? »

« Pas vraiment bien, j’en ai peur. Sa mère est tombée malade, comme on pouvait s’y attendre, et il fait tout son possible pour la persuader de sortir du lit le matin. Ils avaient de tels espoirs dans ce mariage. C’était le gendre parfait. Trié sur le volet, vous savez. »

« Y en a-t-il d’autre sorte ? »

« Pas chez nous, non. » Elle se tourna vers moi et sourit. « Tyler a toujours été un peu volontaire. Beaucoup d’enfants le sont de nos jours, peu importe combien d’amour et de conseils leurs parents leur apportent. »

« Je pense que c’est l’eau », énonça Millicent avec une autorité quasi-divine.

« Ça pourrait bien être ça. Elle a déclaré, avec impudence, qu’elle voulait voir le monde avant de s’installer et devenir la femme parfaite d’un jeune homme prospère. Ayant été jeune, je pouvais compatir à ses passions. Mais j’en savais si peu sur lesdites passions. »

Millicent regarda à nouveau dans ma direction, le visage plissé dans cette expression acide que je détestais tant.

Corinne sourit. « Je vois que vous l’avez rencontrée. »

« Je ne lui ai certes pas parlé », dit Millicent d’un ton hautain. « Mais en passant, oui. Hautement indigne et sans aucune qualité pour la racheter. »

« Oui, mais avec une sorte de magnétisme par lequel une jeune femme comme Tyler ne peut s’empêcher d’être attirée. Même moi je me suis sentie attirée bien que très brièvement. »

Millicent écarquilla les yeux. « Vous ? »

« Oh oui. Elle a du pouvoir. Donné par le Démon, j’en suis sûre, mais du pouvoir tout de même. Et sans le bénéfice de l’expérience que vous et moi possédons largement,

la pauvre Tyler

était sans défense face à ses attentions. Cela arrive aux meilleures d’entre nous parfois. »

« Ils recrutent, vous savez », dit Millicent, sa voix à nouveau emplie d’autorité. Puis elle me regarda à nouveau, m’évaluant attentivement de la tête aux pieds. « Et votre nièce est exactement le genre qu’ils aiment chasser. Jeune. Innocente. Légèrement attirante. »

La main de Corinne posée rapidement sur mon poignet fut la seule chose qui m’empêcha d’arracher la langue de cette femme et de la lui faire avaler.

« Vraiment ? Je la trouve plutôt attirante. Elle me rappelle un peu moi quand j’étais plus jeune. »

« Oh, ne le prenez pas mal, Corinne », s’empressa de dire Millicent, assurément pour couvrir son faux-pas. « La ressemblance est remarquable, si je peux m’exprimer ainsi. Remarquable. En fait, à la lumière, on pourrait presque croire que vous êtes sœurs. »

Je résistai au désir de me retourner pour trouver l’os qui ne manquait pas de se cacher quelque part dans ce coup-là.

Corinne sourit comme si le compliment n’était rien d’autre que la vérité pure. « Vous êtes vraiment très bonne de dire ça, Millicent. » Elle soupira. « Une des infortunées vérités de la vie est que l’âge rattrape le corps. Je fais de mon mieux pour conjurer ses effets aussi longtemps que possible. »

« Et vous y réussissez magnifiquement bien, Corinne. Tout simplement magnifiquement. Et bien, je suis étonnée que vous n’ayez pas de soupirants autour de vous comme des oiseaux autour d’une fontaine. Même dans ce coin oublié de Dieu. »

« Oh, il y a eu quelque intérêt, en fait. Mais honnêtement, je me vois peu m’acoquiner avec un préposé de station-service d’âge mûr, et vous ? »

Bingo !

« Oh, pas lui. C’est un épouvantable petit bonhomme. Et un peu pervers également, si vous me permettez un tel langage. Je ne peux pas penser à une meilleure façon de le décrire. »

« Je vous y autorise absolument. » Ce qui était loin d’être vrai, bien sûr. Bien que ça ne se voyait pas, je pus sentir la colère de Corinne monter d’un cran, en me basant sur la rigidité soudaine de son corps, bien qu’imperceptible à d’autres que moi. « Vous a-t-il fait des avances inconvenantes, Millicent ? »

« Non. Et bien, pas vraiment. Mais à chaque fois que je le vois, c’est comme s’il me déshabillait du regard. » Elle frissonna.

Je faillis avaler ma langue à cette image.

Je pouvais dire par le tremblement silencieux à côté de moi que Corinne tentait désespérément de retenir un rire. Avec beaucoup de mal.

« Comme c’est atroce pour vous, ma chère », dit-elle enfin d’une voix qui n’était pas vraiment

la sienne. Ensuite

, parce qu’elle était à une milliseconde de perdre son sang-froid, elle tourna la tête pour regarder par la fenêtre, un large sourire faisant plisser les traits sérieux de son visage.

Je faillis la haïr à cet instant, jalouse de sa capacité à trouver une telle échappatoire alors que je devais rester assise calme et droite, à jouer le rôle de la petite fille perdue qui a enfin vu

la lumière. Une

rapide image du visage de Pop tandis qu’il passait en revue les dommages causés par Millicent, me calmèrent rapidement et envoyèrent une vague de colère chaude et bienvenue dans des membres rendus raides par l’inactivité. Je gardai le regard collé sur la tasse de thé, étudiant le dessin délicat des roses pour ne pas trahir mes émotions.

Après un long moment, Corinne finit par se retourner, le visage totalement remis. « Quelle vue désolante », dit-elle, sans se soucier de montrer la cour incendiée de Pop qui se trouvait de l’autre côté de la fenêtre. « Est-ce que ça a une incidence sur vos affaires ? »

Milicent serra les lèvres et une colère très réelle brilla dans ses yeux. « Vous êtes loin du compte. Et bien, lorsque j’ai appris que cet endroit me revenait, j’avais de tels espoirs. Tout un groupe d’amis aisés a une grande envie de repos, si l’hébergement convenable existe bien sûr. Mon propre cercle de volontaires pourrait payer le gîte et le couvert de tout ce trou perdu pendant des années ! Sans mentionner mes amis du country club. Ma seule pensée était de faire quelque chose de bien de cet endroit, aussi perdu. De montrer à ses habitants ce qu’est la classe, d’aider les nécessiteux, d’être une bonne voisine. » Des larmes de crocodiles huileuses pointèrent au coin de ses yeux, leur présence me révulsant l’estomac. « Et qu’est-ce que je reçois en retour ? De

la haine. Des

soupçons. De la cruauté. »

Elle sortit un mouchoir en dentelle aussi grand qu’une serviette de table et se tapota les yeux tandis que son corps gélatineux était secoué par une douleur imaginaire.

Ne pas céder au désir quasiment insensé de lui arracher ce mouchoir des mains et de lui enrouler autour du cou comme un nœud coulant, fut l’une des choses les plus difficiles que j’ai jamais faites. Le thé était acide et figé dans mon estomac et je dus déglutir plusieurs fois pour m’assurer que la blague menaçante que j’avais faite à Corinne de baptiser une plante, ne devienne une réalité.

De son côté, Corinne était aussi calmement assise et immobile qu’une grenouille de bénitier, un sourire figé sur son visage tandis qu’elle regardait Millicent jouer le rôle de la philanthrope pleine de bonne volonté mais horriblement maltraitée.

Mais ça n’aurait finalement pas été si terrible si Millicent n’avait pas jeté en permanence des coups d’œil à Corinne, avec une lueur de calcul froid dans des yeux remplis de fausses larmes, pour juger de l’effet que sa démonstration de tristesse avait sur elle.

Après quelques sanglots déchirants de plus pour faire bonne mesure, elle s’essuya le visage, puis remit le mouchoir dans une poche cachée quelque part sur sa personne. Je pleurai la perte d’une arme si adaptée.

« Alors vous pouvez voir que le chemin n’a pas été facile. Toute seule ici, sans aucun ami véritable. » Elle feignit un soupir profond, faisant gonfler sa poitrine déjà énorme jusqu’à des proportions vraiment stupéfiantes. « Mais, comme toujours, je persévère, malgré tout ce que ces crétins tentent de m’envoyer. »

« Avez-vous essayé de vous défendre ? » Demanda Corinne d’un ton aussi compatissant qu’elle le pouvait en ces circonstances.

« Bien sûr que je l’ai fait. J’ai déposé plainte, j’ai appelé la police, j’ai fait tout ce à quoi je pouvais penser. Rien. Aucune aide pour le désagrément. » Elle rit amèrement. « Ils parlent de justice. Ha ! Ils ne verraient pas la justice même s’ils se cognaient dedans. »

« Je ne dirais pas que je suis surprise le moins du monde », répondit Corinne. « Ces Canadiens ont une façon de protéger leur bien quand il s’agit d’étrangers. Vous n’imaginez pas les épreuves que j’ai dû passer juste pour sauver ma nièce bien-aimée. » Elle sourit ; le sourire de quelqu’un qui savait bien de quoi elle parlait. « Parfois, j’ai compris qu’il valait mieux prendre les choses en main soi-même. »

Le visage de Millicent prit l’expression d’une jeune fille avec un grand secret et je sus que le moment était proche. Je me penchai involontairement en avant tandis que l’adrénaline coulait en moi, faisant battre mon cœur plus vite. « Ah oui ? » Demanda-t-elle d’une petite voix.

« Oui, en effet. C’est triste à dire, mais ils sont loin les jours où la position sociale vous garantissait un bon service, Millicent. Maintenant c’est chacun pour soi. Il n’y a plus de tours gratuits. »

Je pouvais presque sentir le débat intérieur qui faisait rage chez Millicent. Son regard semblait lointain tandis qu’elle se mâchouillait nerveusement la lèvre intérieure. Puis elle leva des yeux remplis de quelque chose que je n’avais pas vu jusqu’ici : de la trépidation. « Vous avez déjà fait quelque chose comme ça ? » Finit-elle par demander.

Corinne sourit. « Je suis ici, n’est-ce pas ? »

Tout le corps de Millicent se détendit sur ces paroles et un énorme sourire de soulagement éclaira son visage, la faisant paraître, juste une seconde, modérément attirante. Mais elle ne lâchait pourtant toujours rien, et Corinne décida alors de pousser un peu le bateau. « Il y a sûrement dans cette ville minuscule quelqu’un qui déteste cet homme autant que vous. C’est pratiquement sûr. Des villes de cette taille ont des cimetières entiers de squelettes dans les placards et une véritale montagne de rochers qui n’attendent que d’être retournés. »

« Oh non, pas ici. Croyez-moi, j’ai regardé. » Puis elle s’arrêta, consciente qu’elle venait juste d’en dire trop. Elle me regarda puis de nouveau vers Corinne.

« Ne vous inquiétez pas pour Tyler, Millicent. Elle a bien appris sa leçon. N’est-ce pas Tyler ? »

Je trouvai la ressource de prendre l’air de quelqu’un qu’on avait reprogrammé avec succès. « Oui, madame », répondis-je, en me tordant un peu les mains et en baissant le regard pour faire bonne mesure.

Millicent sembla satisfaite de l’ensemble. « Mais j’ai parlé à plusieurs messieurs biens hors de cette ville, en fait. Des hommes qui avaient un compte à régler avec un certain M. Willamette. De grands comptes. De vieux comptes. »

« Et ils sont prêts à vous aider pour votre problème ? »

Le sourire de réponse de Millicent était timide. « Oh, ils l’ont déjà fait. Les accidents arrivent de plusieurs façons, vous savez. Presque sans prévenir. L’endroit où il se trouve est dangereux de toutes les façons. »

Corinne hocha la tête d’un air sage. « Et ça vous a aidée ? »

« Il est trop tôt pour le dire, bien entendu. Mais je suis confiante, ça finira par le faire. J’en ai très envie et j’ai toujours ce que je veux. Toujours.

« Je peux voir que c’est le cas, oui. »

Ensuite, comme un message envoyé par

la Providence

, le téléphone sonna et Millicent se mit péniblement debout pour répondre.

Un regard long et significatif passa entre Corinne et moi. Nous étions venues pour avoir des réponses, et nous les avions eues. A la pelle.

Aucune de nous ne fut triste de voir la conversation se terminer quand Millicent revint en hâte dans la pièce, le visage rougi par une émotion indéchiffrable, et nous dit qu’une urgence était survenue et qu’elle devait partir.

Nous nous excusâmes avec grâce et partîmes, remplies d’une connaissance qu’aucune de nous ne voulait particulièrement avoir.

Le retour à la maison fut intéressant.

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« Vous vouliez des preuves ? Vous les avez, maintenant. La question c’est de savoir ce que vous allez en faire ? » Corinne était calée sur sa chaise, ses doigts effleurant continuellement le bois poli de la table de la salle à manger, et elle clouait Pop sur son siège de son regard.

Il sembla se ratatiner un peu avant de se reprendre et d’imiter la posture de Corinne. « Je sais pas encore. J’mattendais pas à c’que vous trouviez aussi vite. »

Elle sourit. « C’est parce que vous ne me connaissez pas assez bien. Vous n’êtes pas la seule personne dans cette petite ville qui peut avoir ce qu’il veut, quand il veut. »

« J’suppose que vous avez raison. » Il se tut à nouveau.

« Et bien ? »

« Corinne… » M’interposai-je doucement, en tendant la main par-dessus la table pour la poser sur son poignet en mouvement.

Elle tourna la tête et me lança le même regard qu’à Pop, mais quand elle vit que je ne me ratatinais pas, elle se détendit graduellement et poussa un soupir dramatique. « Bien. S’il ne veut rien faire de cette information, je ne peux pas faire grand-chose de plus, n’est-ce pas ? »

« Je n’ai pas dit que je n’voulais rien faire, Corinne. J’ai juste dit que vous m’aviez pas donné de temps pour y réfléchir. »

Elle se tourna vers lui. « Du temps ? Seigneur, bon sang ! Vous avez eu du temps pour y réfléchir depuis que Millicent a envoyé ces brutes pour vous tabasser presque à mort ! »

« Dites pas ça, Corinne. Personne ne sait vraiment si elle était derrière ce qui s’est passé. Ces types sont des ordures, purement et simplement. Pas besoin de voir plus loin. »

Corinne secoua lentement la tête, l’incrédulité aussi claire que le jour sur son visage. « Pour un homme qui croit tout savoir, vous êtes douloureusement naïf parfois, Willamette. »

Pop plissa les yeux. « Ça veut dire quoi ça, femme ? »

« Ce que ça a l’air de vouloir dire, c’est tout. Je trouve difficile de croire que vous ne savez pas que ce pompiste que Millicent fréquente, se trouve être le beau-frère du propriétaire de

La   Noix Rouillée.

 D

’après ce que j’ai pu entendre, ces deux hommes s’entendent comme larrons en foire. »

« Je le savais. »

« Vous le saviez et… quoi ? Et deux et deux ça fait quoi pour vous ? Dix-sept ? Vingt ? Quoi ? »

Je refis une tentative, alarmée par la couleur mauve que prenait le visage de Corinne. « Corinne, s’il te plait, calme-toi, d’accord ? Tout ça ne nous mène nulle part. »

Elle me regarda puis Pop puis moi à nouveau. Elle se repoussa de la table. « J’ai besoin d’air frais. »

Et sur ces mots, elle partit.

Je commençai à me lever pour la suivre, quand un lent mouvement de tête d’Ice me fit me rasseoir. Je soupirai à mon tour et fis le tour de la table du regard. Pop, Ice et moi-même n’étions pas les seuls à avoir subi l’éclat un peu inhabituel de Corinne. Tom Drew et Mary Lynch étaient venus aux nouvelles, curieux de savoir ce qui s’était passé derrière la porte fermée de Millicent plus tôt dans l’après-midi. Parce qu’ils étaient tous les deux en première ligne, pour ainsi dire, vu leur profession et le travail qu’ils faisaient à l’auberge, ils avaient été invités à la session de stratégie impromptue.

« Pourquoi on n’appelle pas la police tout simplement ? » Dit Mary avec une certaine logique. Je ne pus empêcher mon cœur de battre plus vite à l’évocation de ce mot précis. Je regardai Ice, qui me rendit mon regard sans ciller. « Je veux dire, si on leur explique, avec Corinne qui leur raconte ce qu’elle sait, peut-être qu’ils enquêteraient au moins, non ? »

Pop secoua la tête. « Non. Pas de flics. J’ai eu mon lot avec eux dans le passé et je ne veux pas les voir ici, à enquêter sur tout. Ça fait plus de problème que ça en vaut la peine, de les faire venir. »

« Mais… »

« Pas de flics. Je le redirai pas.

Tom Drew prit la parole. « Bon, si vous voulez pas qu’on la tabasse ou qu’on mette le feu, pourquoi on fiche pas simplement le camp ? Elle pourra pas démarrer à l’auberge sans qu’on lui répare ce qui ne marche pas. »

« Bien sûr que si », dit Pop. « Elle fera venir des gens de là-haut, comme elle le fait tout le temps. Et on aura encore plus d’étrangers dans ce bordel. »

« Mais… »

« Il a raison », dit Ice doucement, parlant pour la première fois depuis le début de la réunion. « Si vous essayez de la faire fermer en lui retirant vos services, elle ira ailleurs pour les avoir et vous perdrez la seule excuse que vous avez de garder un œil sur elle. »

« Alors on fait quoi ? » Lui demanda Mary.

Tout le monde regarda Ice. Moi incluse. Même sans rien connaître de son passé, il suffisait d’être en sa présence pendant plus d’une seconde pour savoir, avec une certitude absolue, que c’était une femme qui rendait les choses possibles. Une femme qui avait les réponses, même si vous ne vouliez pas les entendre. Même si vous ne connaissiez pas la question d’ailleurs.

Elle croisa le regard de chacun de nous, ses longs doigts traçant le dessus de

la table. Après

un long moment, elle reprit la parole. « Si ça ne tenait qu’à moi, j’apprendrais à Millicent Harding Post, ce que ça signifie exactement d’embêter un de mes amis. » Sa voix avait cette tonalité sombre et dangereuse qui ne manquait pas de hérisser les poils sur ma nuque. Je pus voir la même réaction chez mes amis autour de la table. « Mais ça ne tient pas qu’à moi. C’est l’affaire de Pop. Et jusqu’à ce qu’il ne puisse plus parler pour lui-même à nouveau, moi, je m’en tiendrai à ce qu’il dira. » Puis elle croisa le regard de Pop sans ciller, avec une expression bien nette.

Pop hocha la tête de compréhension puis se tourna vers nous. « Ecoutez. Je n’ai pas dit que je rejette vos idées. J’ai juste besoin de temps pour y réfléchir. Les choses sont pas comme quand j’étais plus jeune. » Il s’interrompit pendant un long moment, puis continua, le regard fixé sur la table. « J‘ai tué un homme une fois. J’ai tué des hommes à la guerre, ouais, mais là, c’était la première fois que je le faisais parce que j’étais en colère. Le premier que je regardais dans les yeux en le faisant. » Il secoua la tête, son regard tourné au loin et dans le passé.

« Il avait l’intention de forcer Maggie, ma femme. Et quand il a pas voulu comprendre que ‘non, c’est non’, il a dit qu’il allait lui montrer. » Il se mit à rire. « Et ben, c’est moi qui lui ai montré. Je lui ai montré ce que ça veut dire pour un homme de voir sa femme en danger. J’ai failli lui arracher la tête des épaules. Je voulais le tuer et c’est exactement ce que j’ai fait. »

Quand il releva les yeux, ils étaient comme des prophètes anciens d’un temps passé. « J’ai beaucoup appris sur moi depuis. Et une des choses que j’ai apprises, c’est que je peux supporter plus quand ça m’arrive à moi que quand ça arrive à quelqu’un qui compte pour moi. Alors tout ce que je peux vous demander, c’est de me laisser réfléchir. Elle va aller nulle part, et moi non plus. D’accord ? »

Nous hochâmes la tête.

Il hocha la tête en retour. « Alors c’est bon. Alors je pense qu’il est temps de terminer cette petite réunion. Le boulot va pas nous attendre demain. »

Et ceci mit fin à la réunion. On entendit le grattement des chaises qu’on repousse sur le parquet en bois tandis que les gens se levaient en étirant leur corps fatigué. Il y eut peu de discussion tandis que nos invités s’excusaient et sortaient dans la froide obscurité nocturne du printemps tardif. Alors que je leur faisais signe, je scrutai l’obscurité pour apercevoir Corinne mais elle n’était en vue nulle part.

Ice vint derrière moi et posa la main sur mon épaule. « Va la chercher. Elle est sûrement au bord de l’eau. Je vais rester pour ranger. »

« Tu es sûre ? Je pourrais… »

« Nan. Vas-y. Je pense qu’elle a besoin de quelqu’un à qui parler, et tu es meilleure que moi sur ce plan. »

Je souris et pressai la main toujours posée sur mon épaule. « Je sais pas. Tu as l’air de t’adoucir un peu en vieillissant. » Puis je tressaillis quand la main serra ma chair comme un étau, les doigts creusant assez profondément pour me donner une idée de la force physique plutôt stupéfiante que je savais être là mais que j’oubliais parfois. « Grâce ! » Criai-je bien qu’elle ne me faisait pas mal.

Elle détendit sa poigne mais ne la relâcha pas, et avant que je ne réagisse, elle me fit tourner sur moi-même, me maintint fermement et m’embrassa avec une telle force que la pièce commença à tournoyer.

Et je me retrouvai soudain seule, ma compagne ayant battu en retraite dans les profondeurs du chalet.

Ice douce ?

Jamais même dans un million d’années.

*******

Corinne se trouvait exactement là où Ice l’avait dit. Elle était assise sur le ponton, le dos contre l’un des grands poteaux en bois, et elle fixait l’eau assombrie par la nuit. Il était encore un peu trop tôt dans la saison pour que les grenouilles se mettent à chanter, et les seuls sons audibles étaient le léger clapotement des vagues contre le bois du ponton et le son doux, bien qu’un peu mélancolique, du vent qui soufflait dans les pins et faisait cogner les cordes contre les mâts en aluminium des bateaux.

Le peu de clair de lune présent était rehaussé par l’argenté de ses cheveux. Elle se tourna légèrement lorsqu’elle m’entendit arriver et elle me fit un petit sourire triste, qui la fit soudain paraître plus âgée que son âge avoué. Mon cœur se serra à cette vue. Ça me faisait du mal de la voir aussi frêle, cette femme forte que j’aimais tant.

« C’est Ice qui t’envoie ? »

Je souris et m’avançai sur le ponton, puis je m’assis près d’elle les jambes croisées. « Nan. Elle m’a juste indiqué un endroit où commencer à chercher. Je suis venue ici toute seule. » Je posai la main sur son bras. « Est-ce que l’air frais fait du bien ? »

« Pas autant qu’on pourrait le penser. »

« Je suis désolée, Corinne. »

« Tu n’as pas à être désolée, Angel. Je ne perds habituellement pas mon sang-froid comme ça, et tu le sais bien. » Elle tourna la tête pour regarder à nouveau vers l’eau. « J’ai été incarcérée si longtemps que je pense que j’ai oublié ce que c’était de lutter pour la justice à l’extérieur. » Sa voix était douce avec une pointe de tristesse. « En prison, faire justice était simple. On s’arrangeait avec les autres. Et si cet arrangement vous emmenait au trou, et bien, c’était la juste acceptation des choses. Ici », elle tendit le bras, comme pour englober toutes choses, « les choses ne sont pas si simples. Des réunions de comités. La démocratie. Des sessions stratégiques. » Elle rit. « Parfois je me demande si je n’étais pas plus heureuse au Bog. »

Elle dut ressentir ma réaction à ces paroles parce qu’elle se tourna vers moi et me prit le visage entre ses mains. « Je ne le pensais pas comme ça en avait l’air, Angel. Je t’aime. J’aime Ice. Et j’aime la vie que vous me permettez de partager avec vous deux. » Elle sourit. « Ne sois pas contrariée par les radotages insensés d’une vieille femme. Nous ne sommes pas connus pour être sensés dans nos meilleurs moments. »

Je lui rendis son doux sourire et caressai le dos de ses mains. « Je t’aime, Corinne. Nous t’aimons toutes les deux. Tu as apporté tellement de choses dans nos vies et je ne sais pas ce qu’aucune d’entre nous aurait fait sans toi. Alors s’il te plait, ne te dénigre pas et ne te traite pas de vieille folle. Pour moi tu seras toujours l’une des femmes les plus merveilleuses que j’ai jamais connue. Mauvais caractère compris. »

Elle se pencha en avant et m’embrassa sur les lèvres, puis elle se recula en souriant. « Si Ice n’avait pas déjà ton cœur, Angel… »

Je ne la laissai pas s’en tirer comme ça et je l’attirai dans une étreinte forte et embrassai sa joue toujours douce. Puis je la relâchai et me levai. « Tu reviens à la maison ? »

« Dans un instant. La nuit est belle. Je pense que je vais regarder l’eau et réfléchir un peu. »

« Très bien. Bonne nuit, Corinne. »

« Bonne nuit, mon doux Ange. Dors bien. »

« Toi aussi. »

*******

Sur le chemin du retour, en arrivant au chalet, j’entendis des bribes douces et apaisantes de la musique qui s’échappait des haut-parleurs qu’Ice avaient installés dehors. Ce qui était franchement en contradiction avec les bruits de la chair frappant la toile et de la chaine qui couinait de colère face aux mauvais traitements qu’on lui faisait subir.

Je tournai le coin et pus voir Ice en train de se débarrasser des frustrations de la journée sur le sac de boxe qui pendait du toit. Elle portait un short gris collé à son corps comme une seconde peau de serpent et un sweatshirt assorti coupé court au ventre et aux épaules, qui exposait merveilleusement son corps sculpté à mon regard appréciateur.

Ses mouvements étaient courts, précis, contrôlés, avec pourtant un air de ballet sauvage et libre, quelque chose comme l’avancée à pas feutrés d’un grand fauve vers un repas potentiel.

Un double-kick rapide, le premier bas, puis presque impossiblement haut, immédiatement suivi par un coup de poing, puis un coup de coude au milieu du sac en toile, le faisant rebondir brutalement sur sa chaine.

Un coup de pied circulaire, une série de coups de poing trop rapides et trop nombreux pour les compter, et un coup de pied final retentissant qui faillit faire s’envoler le chalet, et elle devint parfaitement immobile, le corps couvert d’une fine couche de sueur, mais absolument pas essoufflée.

Elle ouvrit les yeux, me vit et sourit, puis elle tendit la main et attrappa une serviette posée sur le sol hors de ma vue, et elle s’essuya le visage et la nuque. « Corinne va bien ? »

« Oui », répondis-je en me rappochant, sentant de l’énergie retenue toujours en elle. « Elle est encore un peu fâchée et peut-être un peu désorientée, mais elle s’est beaucoup calmée. Ça va aller. »

« C’est bien. » Elle reposa la serviette et se mit sur le sol, le dos contre la maison, ferma les yeux à nouveau et pencha la tête, laissant la brise légère sécher la sueur sur son corps.

Je m’assis près d’elle, tout près, nos épaules s’effleuraient et je savourai la calme soirée printanière.

« Ice ? »

« Mm ? »

« Je peux te poser une question ? »

« Bien sûr. »

« Tu es heureuse ? »

Elle ouvrit ses yeux bleus et tourna la tête vers moi, la surprise visiblement peinte sur ses traits. « Qu’est-ce qui te fait penser ça ? »

« Je ne sais pas, vraiment. Je voulais te demander ça depuis un moment déjà, mais les choses nous tombent dessus et ça a été repoussé. Mais je veux savoir. Tu l’es ou pas ? » Je déglutis. « Heureuse, je veux dire ? »

Elle se détourna à nouveau, reposa la tête contre la paroi et elle garda le silence un bon moment avant de parler à nouveau. « Pendant très longtemps, Angel, je t’aurais dit que je ne savais même pas ce que signifiait ce mot. »

« Pas même quand tu étais jeune ? Avec tes parents ? »

« Quand j’étais jeune, si, je me souviens avoir été heureuse. Mais ces souvenirs se sont effacés, presque comme si ce bonheur appartenait à quelqu’un d’autre et que je me contentais d’entendre son histoire. Et puis, après les meurtres et mon incarcération, je ne ressentais plus rien du tout. »

« Et après la prison ? Quand tu as retrouvé une famille ? »

« Les Briacci étaient très bons pour moi. Ils m’ont traitée comme un membre de leur famille, c’est vrai. Mais à ce moment-là, compte tenu de ce qui s’était passé auparavant, toute pensée de bonheur m’avait plutôt quittée. Oh, je pouvais toujours ressentir des choses. De la satisfaction, surtout. De la fierté pour mon travail et mes capacités. De la colère. De la rage. »

« Et avec tes amantes ? » Je ne pus m’empêcher de sourire, bien que je sache qu’elle ne pouvait pas me voir. « Tu as dit que tu en avais eu quelques-unes. »

Elle rit doucement. « Oh, j’en ai eu plus que quelques-unes, Angel. Mais je n’étais pas avec elles pour le bonheur. Pour le côté physique, oui. Pas pour le bonheur. »

« Pas même avec Donita ? »

« Non. Bien qu’elle ait duré plus longtemps que les autres. Nous étions trop différentes, et la vie que je menais avec elle était fondée sur un mensonge. Elle n’a jamais su, jusqu’à la fin, quel était mon gagne-pain. Et quand elle l’a découvert, elle en a été très blessée. »

« Mais elle tenait encore assez à toi pour te défendre au tribunal. »

Ice hocha lentement la tête, les yeux toujours fermés. « Oui. Et je tenais assez à elle pour ne pas la laisser faire. »

Ce qui signifiait qu’Ice tenait en effet à elle énormément. Mon estime pour la belle avocate, déjà incroyablement élevée, remonta encore de quelques crans.

« Et après ? » Demandai-je, surprise de ma toute petite voix.

Elle sourit alors, un sourire un peu à contrecoeur qui batailla rudement pour prendre sa place sur ses lèvres. « Je t’ai rencontrée », dit-elle simplement. « Et tout a changé. »

« Et ça a changé comment ? » Demandai-je, honnêtement curieuse. Nous n’avions jamais vraiment parlé de ça. Je savais que les sentiments d’Ice, son amour pour moi, étaient très profonds. Mais à quel point, je n’en avais vraiment aucune idée. Du moins, pas de confirmation. Ou de démenti.

« C’est difficile d’user de mots pour ça », répondit-elle après un moment. Elle avait toujours les yeux clos, le visage en partie détourné, et elle était encore plus difficile à déchiffrer que d’habitude. « C’était comme si, en te regardant, j’avais reçu une fenêtre par laquelle je pouvais voir quelque chose dont je ne pensais plus avoir besoin. La bonté. L’innocence. Une sorte de force qui vient du fait de donner, pas celui de prendre. Je me suis sentie attirée par ça même si, au plus profond de moi-même, je ne voulais pas l’être. Vaincre cette partie de moi, celle qui voulait garder les choses en l’état, fut l’une des choses les plus difficiles que j’ai jamais faite. » Elle soupira. « Je lutte encore contre ça. Chaque jour. Mais je le maîtrise. »

Elle ouvrit les yeux et se tourna pour me faire face à nouveau, son regard pénétrant, intense, fouillant la personne que j’étais et réclamant l’âme en dessous. « Maintenant que j’ai trouvé ces sentiments, que je t’ai trouvée, je sais que je ne veux plus jamais être sans. Je veux vieillir avec toi, Angel. Je veux te sentir dans mes bras, sentir ton goût sur mes lèvres, et emporter ces sentiments avec moi quand je mourrai. Et si c’est ça le bonheur, Angel, alors oui. Je suis heureuse. Je suis très, très heureuse. »

Et je me retrouvai enveloppée dans une étreinte qui sentait la sueur et les épices exotiques, et je me laissai aller dans un de ces moments parfaits où toutes les bonnes choses arrivent.

*******

Plusieurs semaines passèrent sans beaucoup d’action sur tous les fronts. L’ouverture de la saison touristique s’en vint et s’en fut avec la fanfare et la (quasi) bonne volonté habituelles. Avec tant d’étrangers qui entraient dans la ville et la quittaient, il était difficile de suivre la trace de Millicent et de ses sbires, mais il sembla que, pour le moment du moins, notre téléphone arabe fonctionnait plutôt bien.

Un jour, à la mi-saison environ, Ice revint à la maison pour le déjeuner, ce qui, d’une certaine façon, était inhabituel chez elle. Normalement, elle sautait le déjeuner, trop occupée à aider Pop pour avaler plus qu’une boisson rapide à la station-service. Je la sermonnai là-dessus une fois ou dix, mais elle répondait toujours de la même façon, avec un froncement de sourcils pour rire et un geste pour m’envoyer promener, et je finis par accepter le fait que, sur ce sujet, je ne la changerais jamais.

Pas que ça me posait un problème. De toutes les choses sur lesquelles on pouvait avoir une divergence d’opinion, étant données nos différences, le déjeuner était une chose plutôt insignifiante dans le grand dessein de la vie.

Mais ça ne m’empêcha pas de lui coller dans les mains l’énorme sandwich que je m’étais préparé lorsqu’elle passa la porte, en même temps qu’un baiser pour conclure le marché. Elle accepta les deux avec grâce, mais elle coupa quand même le sandwich en deux et m’en redonna la moitié avec un autre baiser.

Le baiser, bien entendu, m’empêcha de râler.

Il m’empêcha aussi de penser pendant quelques secondes mais ce n’est pas le moment pour ça.

« Alors », commençai-je une fois que je fus entièrement capable d’émettre un mot, « à quoi dois-je l’honneur de cette visite inattendue, bien que merveilleuse ? »

Avant de répondre, elle finit son repas, s’essuya la bouche avec la serviette que je lui avais apportée, et jeta le morceau de papier dans la corbeille près de la porte. « La belle-sœur de Pop est morte. »

« Oh, mon Dieu, je suis désolée de l’apprendre. Est-ce qu’il va bien ? »

« Oui, ça peut aller. C’est elle qui est tombée malade quand ces crapules sont venues le tabasser. Elle allait mieux, mais sa mort n’était pas vraiment inattendue. Du moins, pas pour lui. » Elle se tourna pour me faire face complètement. « Il m’a demandé de l’accompagner aux obsèques. »

Je fus un peu alarmée. « Est-ce qu’il y a une raison pour ça ? »

Elle sentit ma peur et mit sa main chaude sur mon bras. « Non, rien de tel. C’est juste qu’il a des problèmes avec son bras depuis qu’il a été cassé, et il ne se sent pas à l’aise de conduire six ou huit heures d’affilée. »

Je lâchai un soupir de soulagement. « Je suis contente que ce ne soit pas pour autre chose. »

« Nan. C’est juste ça. »

« Combien de temps vas-tu être partie ? »

Ice haussa les épaules. « Quatre jours. Peut-être une semaine, au plus. Si je décide d’y aller. »

Je sentis mes sourcils remonter. « Si tu décides d’y aller ? Et pourquoi tu n’irais pas ? »

« Une fois que la nouvelle que Pop va être parti pour un moment va circuler, je ne jurerais pas que Millicent ne fasse quelque chose de stupide. »

« De plus stupide tu veux dire, non ? »

Elle se mit à rire. « Ouais. Alors je ne sais pas s’il est prudent que je parte aussi. Je suis sûre qu’on peut trouver quelqu’un d’autre que ça ne dérangera pas de conduire. »

Je la regardai. « Ice, Pop t’a demandé de faire ça pour une bonne raison. Il t’aime bien et il a confiance en toi. Tu le sais bien. La ville peut s’occuper d’elle pendant un moment. Et en plus », je ne pus m’empêcher de sourire, « je pense pouvoir faire une bonne doublure d’Ice semi-dangereuse. » Je fis alors bouger mes muscles à la façon d’un bodybuilder gonflé aux stéroïdes. « Forte comme un taureau. »

Et je levai les yeux pour voir un mètre quatre-vingt-cinq de désir incarné me regarder, ses yeux sombres et plissés, ses narines juste un peu écartées.

Tout ce qui se trouvait sous ma peau se resserra simultanément et se changea en eau. Vous connaissez peut-être ce sentiment si quelqu’un vous a déjà regardé comme s’il était le désert et que vous étiez la pluie. « Ice ? »

Elle sourit, un sourire lent et sombre. Sa voix fit écho à son sourire, profonde, sexy, embrumée. « Si je ne devais pas retourner là-bas dire à Pop qu’on y va, je te prendrais directement là sur la table, Angel. »

« Oh… Seigneur. » Je tentai de déglutir mais ma bouche était remplie de cendres. « T-tu penses que tu pourrais lui dire au téléphone ? »

« Et nous éviter l’anticipation de l’attente ? » Son sourire s’élargit. « Oh, non. Je ne pense pas, Angel. »

« Je… n’ai pas besoin de te rappeler que nous avons attendu plus de six mois, n’est-ce pas ? »

Ce fichu sourcil à nouveau, posé et prêt à tirer. « Sur l’insistance de qui ? »

Je baissai les yeux. « La mienne », murmurai-je.

« Exactement. » Elle se rapprocha, et traça légèrement ma mâchoire de son long doigt. « Au revoir, Angel. »

Après un long moment, je sortis de ma paralysie soudaine. « Ice ! Attends ! Tu ne peux pas… »

Le bruit de la porte me dit exactement à quel point elle pouvait.

Ça allait être une longue, très longue journée.

*******

A suivre – Chapitre 7 - 1ère partie

 

NdlT : pour ceux et celles qui s’inquièteraient de la « disparition » de Ruby, la logeuse des premiers jours de nos deux héroïnes, soyez rassurés, elle revient bientôt. Sans explication pour sa longue absence mais bon… J

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17 mai 2009

Répression, chapitre 6A

REPRESSION (RETRIBUTION)

Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)

 

Chapitre 6

******************

L'hiver prit doucement son temps avant de céder la place au printemps, mais il finit par arriver et apparemment avant que je ne m'en rende compte, une année s'était écoulée depuis que nous avions foulé le sol canadien pour la première fois. Tant de choses s'étaient passées dans ma vie depuis. Une année me semblait être trop courte pour que toutes ces choses soient arrivées.

Et pourtant, j'étais là, sur mon porche, à regarder par ma fenêtre, sur ma terre, observant les voiliers naviguer sur une vaste étendue de lac bleue.

Je me pinçai une fois, et quand je ressentis la piqûre, je fus convaincue que ce que je voyais était la pure réalité et pas les rêves enfiévrés d'une jeune femme triste ou d'une prisonnière en peine de liberté.

J'étais totalement seule dans la maison, mais la solitude était la bienvenue et réconfortante après l'agitation de la saison des fêtes et le long hiver gris qui avait suivi. Ice était partie un peu avant le lever du soleil, décidée à faire une longue course sympathique dans l'herbe nouvellement poussée sur la terre gelée il n'y a pas si longtemps. Corinne, de son côté, avait annoncé haut et fort à la cantonade, c'est-à-dire à moi, qu'elle avait des fourmis dans les jambes à force d'être confinée, et était partie en exploration il y a une heure de ça. A son départ, elle avait le regard que j'imaginais être celui d'une renarde en contemplation devant le poulailler de l'autre côté de la basse-cour, et j'eus un moment de pitié pour quiconque serait sur le chemin de ses explorations ce jour-là.

Je ressentis soudain le besoin de sortir moi-même et après avoir enfilé un blouson léger – encore un cadeau de Corinne – je partis dans la chaleur et l'ensoleillement du printemps tout juste naissant, inspirant une bouffée d'air frais et souriant face à tout ce qui m'avait été donné.

Je descendis la petite colline qui séparait la maison du lac et montai sur le tout petit quai vert que j'avais repeint la veille, continuant pour observer les voiliers qui luttaient à la fois contre la gravité et le vent pour rester droit sur l'eau.

Je passai un moment nostalgique à me souvenir que moi aussi je savais naviguer.

Ma décision rapidement prise, je revins sur la rive et allai vers la petite crique où Ice et moi avions remisé le Hobie après l'avoir  rendu prêt pour naviguer le week-end passé. Après avoir préparé le gréement, avoir déroulé et hissé les voiles et accroché la nacelle, je poussai doucement le bateau dans l'eau peu profonde puis montai à bord, ma botte momentanément plongée dans l'eau glacée faisant se raidir mon corps dans la réaction au froid.

Mais j'avais pris ma décision et je n'allais pas laisser un peu d'eau froide modérer mon enthousiasme, alors d'une poussée énergique qui me refroidit encore plus, je réussis à prendre le vent et partis vers le centre du lac, les embruns glacés me frappant le visage de leurs gouttes perçantes.

La liberté que je ressentais était incroyable tandis que je traçais ma route et m'y tenais, luttant contre le vent et l'eau pour obtenir mon droit de voler.

Et c'est bien de voler qu'il s'agissait, sur le lac bleu glacial, comme un oiseau coloré qui glisserait à peine sur l'eau, un œil à la recherche de son petit déjeuner, contrôlant la nature d'une geste de la main ou d'une torsion de mon corps, avec j'en suis sûre, un sourire carnassier et fier, sauvage et libre.

Lorsque mes vêtements trempés et ma peau glacée finirent par avoir raison de mes endorphines, je pris la route de retour. Tandis que je m'approchais, je notai que quelqu'un s'était installé sur le quai vert. Me rapprochant encore, je notai que ce 'quelqu'un' était Corinne, qui s'était approprié une chaise de pont et sa couverture sombre, et qu'elle était confortablement assise à me regarder m'approcher, un sourire sur les lèvres.

Je résistai – juste un peu – à couper brutalement sur la gauche et à l'arroser copieusement d'un éventail d'eau glacée. Mais je me retins et amenai le Hobie doucement contre la rive sablonneuse, puis je sautai à bas du bateau et le tirai en partie sur la plage, ramenant les voiles de telle sorte qu'il ne décide pas de repartir, préférant l'eau à une existence terrestre.

Tandis que je me tournai vers mon amie, une serviette m'atterrit en pleine figure. Je l'attrapai avant qu'elle ne tombe sur le sable et frottai vigoureusement mes joues et mes cheveux glacés, restaurant la circulation du mieux que je pouvais tout en marchant vers le quai. « Merci. »

« Tout à ton service, ma chère. Tu es un sacré marin, je suis impressionnée. »

« Merci » dis-je en montant sur le quai avant de poser la serviette sur l'un des poteaux pour la laisser sécher dans le soleil chaud du printemps. « Encore un petit quelque chose que j'ai appris d'Ice. C'est un professeur génial. »

« Bien sûr. Mais le meilleur professeur au monde ne peut pas aider quelqu'un qui n'a pas la moindre capacité naturelle. Toi, Angel, on dirait que tu as navigué toute ta vie. »

Je sentis un autre rougissement arriver et je le cachai en tournant la tête vers le lac, pour regarder les voiliers qui continuaient à tracer leur route sur le lac en cercles infinis.

Corinne gloussa puis tendit la main sous sa chaise et en sortit une thermos, de laquelle elle versa une tasse de thé fumant et me la tendit. Je pris la boisson chaude avec reconnaissance et inhalai l'odeur merveilleuse, puis je bus une gorgée revigorante et sentis la chaleur dans mes entrailles d'une manière plus que plaisante. « Mon Dieu, que c'est bon. » Je pris une autre gorgée puis me retournai pour la regarder. « Alors, tu t'es amusée dans tes 'explorations' ? »

Elle découvrit ses dents blanches dans un sourire prédateur. « Oh oui. Beaucoup. C'est étonnant de voir comme on peut retourner certains rochers quand on a les outils adéquats. »

Je ricanai et finis le reste de mon thé avant de lui rendre la tasse. « C'est bon de savoir que tu aimes ton boulot. »

Elle rit. « Oh, c'est le cas. Les petites villes comme celle-ci ont des petits secrets juteux. Les gens les retiennent si serrés comme si en les livrant, ils perdraient une part importante d'eux-mêmes. » Son rire ravi résonna à nouveau. « Je m'amuse tellement à faire des petits trous dans les ballons qui les retiennent. »

Je secouai la tête et m'assis sur le bois réchauffé du quai, savourant la sensation de la douce brise sur mon corps qui séchait doucement. « Et alors », dis-je après un moment, « quels ballons as-tu réussi à faire éclater aujourd'hui ? »

Corinne écarquilla les yeux dans un air de surprise feint. « Est-ce que j'entends bien ? Ma petite Angel veut vraiment entendre des potins ? Et moi qui pensais que tu étais au-dessus de ça. »

Je fronçai les sourcils puis fermai les yeux et exposai mon visage au soleil. « Bien. Si tu ne veux rien me dire... »

Pas du genre à résister à un défi, même s'il était fait à ses dépens, Corinne garda le silence deux secondes entières avant de commencer à raconter son histoire. « Est-ce que tu savais qu'il y a comme une petite inimitié entre une certaine aubergiste boulotte et dénuée du sens de la mode et un charmant monsieur de ton entourage qui se trouve justement être le propriétaire de l'établissement de l'autre côté de la rue ? »

Je baissai la tête, ouvris les yeux et me retrouvai soudain plus qu'intéressée par ses paroles. « Quel genre d'inimitié ? »

Son expression était celle du pêcheur qui sait qu'il a ferré sa prise. « Et bien », dit-elle après un instant, « il semblerait que ton amie Millicent... »

« On ne peut pas dire que c'est mon amie, Corinne. »

« Bref », dit-elle, avec un ton qui m'informait exactement de ce qu'elle pensait de mon interruption, « on dirait que Millicent a déposé plainte contre Pop pour ce qu'elle appelle 'une zone non règlementée attentatoire à la vue'. Elle a exigé que les vieilles voitures soient retirées immédiatement et que l'endroit soit nettoyé pour que ses hôtes ne soient pas forcés de voir des tas de métal rouillé chaque fois qu'ils regardent par la fenêtre. »

« Et Pop a refusé, c'est ça ? »

« Correct. Il lui a dit en termes certains que lui et sa zone – qui par ailleurs est bien règlementée – allaient rester où ils sont et que si elle n'aimait pas ça, elle pouvait... et bien je suis sûre que tu as saisi le tableau sans que j'ai besoin de te le peindre, non ? »

« C'est bien lui ? Et qu'a dit

la Cour

? »

« Qu'est-ce qu'ils pouvaient dire ? Il a un permis et la capacité de faire ce qu'il veut du terrain, à part installer une usine de déchets ou un bar de strip-teaseuses, bien sûr. Elle a perdu. Et bien entendu, elle a déposé une nouvelle plainte. »

« Bon sang. Elle ne connait visiblement pas l'expression 'bonne perdante'. Et ça a duré combien de temps tout ça ? »

« Depuis qu'elle a pris possession du Pin Argenté à la mort de sa tante, je crois. »

« Wow. Je me demande pourquoi il ne nous en a jamais parlé. » Je levai les yeux vers elle. « Et comment as-tu réussi à lui extorquer ça ? »

Elle arbora une expression hypocrite. « Une dame ne se vante jamais de ses prouesses sexuelles, ma chérie. »

Je faillis m'étouffer avec ma salive. « Ah oui. C'est vrai. »

Elle rit. « En fait, cette petite histoire ne vient pas de Pop. Doreen Symmonds l'a lâchée très facilement après que je me suis arrêtée chez elle et que j'ai été convaincue de lui lire quelques chapitres de ces horribles romans d'amour torrides qui réchauffent sa maison de leur splendeur tapageuse. »

L'image mentale de Corinne en train de lire ce genre d'histoires à une Mrs Symmonds écoutant avec ravissement et continuant à coudre avec attention, faillit me faire tomber dans le lac tandis que je m'effondrais de rire sur le quai. Elle attendit que ma petite tempête cesse avec un amusement tolérant et lorsque mes quintes de rires devinrent des hoquets isolés, elle continua. « Doreen a une bonne connaissance de petites vacheries intéressantes, si on peut les appeler comme ça. Elle a vécu ici bien plus longtemps que n'importe qui, et à cause de sa cécité, je pense que les gens croient qu'elle est aussi sourde. »

A nouveau sérieuse, je me redressai assise, les bras posés sur mes jambes croisées. « Est-ce qu'elle avait autre chose d'intéressant à dire ? »

« Plus qu'on ne pourrait en raconter en une seule séance. C'est une vraie fontaine d'information qui n'attend qu'une pièce pour les balancer. »

« Autre chose sur Millicent et Pop ? »

« Et bien, il semblerait que la haine de Millicent à l'encontre de Pop ne s'étend pas aux propriétaires de stations d'essence et à leur bâtiments attentatoires à la vue en général. De ce que j'ai entendu, elle a été vue en train de courtiser un homme plutôt répugnant du nom de Conrad qui se trouve justement posséder la station dans la ville au nord à côté. »

Je pus sentir mon visage se fendre d'une grimace. « Oui. Je l'ai vu plusieurs fois. Il a fortement essayé de récupérer Ice pour qu'elle travaille pour lui. Ice a été très près de lui refaire le portrait plus d'une fois. Pas qu'on pourrait dire si elle l'a fait ou pas. Cet homme donne l'impression qu'un camion lui est passé dessus, a reculé et lui a roulé dessus à nouveau pour faire bonne mesure. Millicent est probablement la seule femme sur cette planète qui le regarde deux fois. »

« J'ai entendu dire qu'il était tellement riche que c'en est un péché. »

« Ça explique des choses. »

« Essayer de débaucher Ice a du sens », dit Corinne d'un air songeur. « Il a réussi à attirer le mécanicien précédent de Pop dans ses filets. J'imagine qu'il pense que s'il attirait Ice également, surtout aussi populaire et douée qu'elle l'est, Pop serait forcé de fermer et les problèmes de Millicent seraient résolus. »

« Ça ne va pas arriver », répliquai-je avec chaleur. « Cette garce va devoir essayer mieux que ça. » Je pouvais sentir mes muscles se raidir tandis que mes poings serrés dessinaient une marque sur mes cuisses. « Qu'elle aille au Diable ! Qu'est-ce qui lui donne le droit d'agir comme une conne ? »

Corinne se mit à rire. « Depuis quand quelqu'un a-t-il besoin d'une autorisation pour agir comme une folle malveillante, Angel ? Ma chère enfant du Seigneur, tu as eu à traiter avec des gens de son engeance pendant cinq longues années ! Est-ce que tu pensais qu'il n'y en avait qu'en prison ? »

« Bien sûr que non, Corinne. C'est juste que... » Je soupirai puis levai à nouveau les yeux vers elle. « Pop est mon ami. Et je n'aime pas voir qu'on cherche des noises à mes amis. Surtout pas les gens comme elle. » Je me mis debout. « Je pense que cette femme a besoin qu'on la remette un peu à sa place. »

Corinne leva le bras. « Doucement, Angel. Agis précipitamment, repens-toi à loisir, et tout et tout. La meilleure façon d'apprendre quelque chose à quelqu'un comme cette chère Millicent, c'est d'utiliser sa propre tactique contre elle. »

Je m'interrompis lorsque le sage conseil de Corinne atteint mes oreilles. Je laissai fermement tomber ma colère, sachant qu'elle avait raison sur ce point. Je me tournai à nouveau vers elle.  « Bien. Tant que je joue un rôle dans la pièce que tu prépares. »

Elle sourit de manière énigmatique. « Oh, je pense que je pourrais bien te trouver un rôle, douce Angel. »

Comme l'a dit quelqu'un de connu, les plans les mieux conçus...

*******

Tard ce même soir, je fus réveillée d'un sommeil profond et sans rêve par le son incongru d'une cloche. Je pensai immédiatement aux appels au milieu de la nuit et aux mauvais présages qu'ils véhiculaient, et je me redressai subitement dans le lit en regardant frénétiquement autour de moi.

« Je suis là », entendis-je sur ma gauche. Je tournai la tête dans cette direction et vis une ombre penchée à la taille qui enfilait apparemment son pantalon.

« Qu'est-ce qui se passe ? C'était quoi cette cloche ? »

« L'alerte au feu », lâcha-t-elle en se redressant pour passer un tee-shirt par-dessus sa tête avant de ressortir ses cheveux par le col.

Ça, ça me réveilla totalement et me fit bouger. La ville n'avait pas de caserne de pompiers. En fait, la plus proche était à plus de soixante kilomètres. Alors quand la cloche sonnait, tout le monde courait pour s'y mettre. C'était ça ou rester assis à regarder toute la ville et la moitié de la forêt environnante partir en fumée.

« Attends un peu, il faut que je trouve mon... ah, il est là. » J'avançai pour récupérer sur la penderie un jean jeté là dans la fièvre du moment. Ma chemise, heureusement entière bien qu'un peu malmenée, était posée sur le sol tout près et je l'enfilai rapidement, puis me passai les doigts dans les cheveux. Je glissai mes pieds dans mes baskets miteuses et je me tournai pour faire face à ma compagne. « Prête. »

« Alors on y va. »

Après avoir fait une pause rapide pour rassurer une Corinne inquiète, nous sortîmes dans la nuit printanière frisquette. L'odeur épaisse de la fumée était déjà lourde dans l'air immobile. Je reniflai. « Ça sent le caoutchouc brûlé. »

« C'est chez Pop », répliqua Ice en me montrant la lisière près de la ville. Une volute épaisse de fumée noire et huileuse s'élevait au-dessus, vivante et malveillante dans la lumière de la lune montante.

Mon corps s'éveilla avec la tension. « Merde ! Les pompes à essence ! »

« Je sais. On y va. »

Nous sautâmes dans la camionnette et Ice mit les gaz fond, et je m'accrochai comme à ma vie tandis que nous survolions presque les rues fissurées et trouées qui reliaient notre petit coin à la ville elle-même. La puanteur du caoutchouc brûlé devint de plus en plus épaisse et entêtante tandis que nous nous approchions, et alors que la camionnette prenait le dernier virage, la vue de flammes dévorantes montant vers le ciel emplit le pare-brise.

La moitié de la ville être venue porter assistance, et encore plus de gens arrivaient à chaque instant. Plusieurs brigades « de seaux » s’étaient déjà formées et les hommes et les femmes s’affairaient à arroser le foyer avec des tuyaux rattachés aux commerces qui entouraient le garage de Pop.

Bien heureusement le feu semblait pour l’instant être contenu au dépôt de voiture, qui se trouvait à environ quarante-cinq mètres des emplacements des pompes à essence.

« Promets-moi une chose, Ice », dis-je alors que sautions à bas de la camionnette pour rejoindre les sauveteurs en courant.

« Quoi ? »

« De ne pas courir dans des bâtisses en flammes pour aller sauver des chatons, d’accord ? Je suis déjà passée par-là avec toi. Je ne pense pas que je pourrai le supporter encore une fois. »

Ses dents brillèrent dans la lumière du feu. « Je ne te promets rien, Angel, mais je ferai de mon mieux. »

Elle s’avança vers la ligne de feu, en fait, tandis que je m’approchais de Mary Lynch qui gérait les bénévoles pour que tout le monde s’organise et se concentre sur sa tâche. Mary me montra la direction d’une autre brigade qui se formait rapidement et je m’y installai volontiers, attrapant et passant chaque seau rempli d’eau qui passait sur mon chemin.

Tandis que je m’absorbais dans le travail plutôt automatique, je passai un moment à regarder autour de moi l’essaim d’activité frénétique et pourtant contrôlée, sentant une poussée de fierté monter à l’égard d’une ville qui, en l’espace d’une année, était devenue la mienne. Personne ne se disputait, ne jouait des coudes ou essayer de tirer la gloire à lui. Chacun faisait son boulot sans râler ni se plaindre, concentré sur un et un seul but. Aider un ami dans le besoin.

Après cinq années de prison, c’était bon de faire partie de quelque chose comme ça.

Millicent, en revanche, brillait par son absence.

Je tournai la tête et regardai vers l’auberge obscure de l’autre côté de la rue, jurant avoir vu un rideau bouger dans l’’une des chambres du haut. La colère qui m’avait quittée des heures plus tôt revint à pleine force. Je parie mon dernier dollar que cette garce a quelque chose à voir là-dedans.

Je regardai toujours l’auberge mais remarquai quelque chose du coin de l’œil et je tournai le regard vers la rangée de haies qui bordait sa propriété. Mes yeux étaient tellement piqués de fumée qu’ils n’en pleuraient même plus, mais tandis que je continuais à regarder, je vis à nouveau ce qui avait attiré mon attention.

Les buissons bougèrent.

Ils bougèrent à nouveau.

« Putain. Prenez ça. » Je poussai aveuglément le seau que je tenais dans les mains de la personne suivante et sortis de la rangée pour traverser la rue.

Qui que ce fut qui regardait le feu m’aperçut visiblement et essaya de filer. Les buissons bougèrent à nouveau violemment et je me mis à courir. « Oh non, tu ne files pas ! »

Je courus aussi vite que possible e