13 décembre 2009
Répression, chapitre 9-2 (FIN)
REPRESSION (RETRIBUTION)
Ecrit par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)
Chapitre 9 – 2ème
partie et fin
*********************
Lorsque je repris conscience, le
visage inquiet de Bull fut la première chose que je vis.
Tandis que cette expression se
frayait un chemin dans mon esprit qui s’éveillait lentement, je me redressai
d’un coup et attrapai son bras. « Quelque chose ne va pas ? Qu’est-ce
qui s’est passé ? Ice va bien ? » Interrogeai-je, trop effrayée
pour me tourner et regarder moi-même l’objet de mes questions frénétiques
jusqu’à ce que j’aie une meilleure idée de ce que je pourrais trouver.
« Elle va bien »,
répondit rapidement Bull, en faisant des gestes d’apaisement, un peu comme
quelqu’un qui essaie de calmer un animal ou un enfant effrayé. « Elle est
juste un peu agitée. » Puis il sourit et je me détendis. « Elle s’est
réveillée un instant, vous a vue, a souri et s’est rendormie aussi vite. Je
n’ai même pas eu à lui faire une piqûre. » Il me prit affectueusement le
bras en riant. « Je me demande si ça l’embêterait que je vous emprunte
pour des sorties de chasse. Vous avez l’air de faire des miracles et ça
m’économiserait du fric en somnifères. »
Je ne pus m’empêcher de lui
sourire. « Moi ? Seule avec un groupe d’hommes en sueur dans une
cabane surchauffée à vous regarder retirer des balles du derrière de quelqu’un
à la lueur des bougies ? Non merci. Je pense que je vais refuser l’offre, bien
qu’elle soit charmante. »
Je tournai le dos à sa moue
théâtrale et finis par rassembler assez de courage pour regarder ma compagne.
Son visage avait l’air paisible, lisse d’une façon inhabituelle, même quand
elle dormait. Sa peau n’affichait ni la couleur intense de la fièvre ni la
pâleur cireuse que j’avais vue avant de m’endormir. Je tendis la main et la
posai sur son front que je trouvai frais et sec. « La fièvre est
tombée ! »
« Oui », répondit Bull.
« Il y a quelques heures. »
« C’est plutôt bon,
non ? » Demandai-je sans détourner mon regard d’elle.
« Et bien, on n’est pas tiré
d’affaire encore, mais oui, c’est bon signe. »
« C’est un signe génial,
oui », répliquai-je en me penchant pour poser un baiser sur la joue d’Ice.
« Elle est coriace. »
« Je suis tout à fait
d’accord avec vous, Angel. C’est la personne la plus coriace que j’ai jamais
connue, et j’ai connu pas mal de gagnants, croyez-moi. »
Je bâillai et m’étirai, résistant
au désir de simplement me blottir à nouveau près de la femme dont j’étais
restée trop longtemps éloignée. Je regardai le réveil et me rendis compte que
douze heures avaient passé depuis que je m’étais endormie.
Bull dût lire la question sur mon
visage parce qu’il sourit en réponse. « Vous en aviez besoin »,
dit-il simplement. Puis il se mit à rire. « En plus, même si vous aviez
été réveillée, vous n’auriez pas pu faire grand-chose de toutes les façons. Ice
n’avait pas l’air très décidée à vous laisser partir avant un moment. »
« Qu’est-ce que vous voulez
dire ? »
« Juste ce que j’ai dit. Elle
s’accrochait à vous comme si vous étiez son nounours. » Il rougit.
« Pas que je veuille dire qu’Ice a jamais eu un nounours, v’savez… Elle…
euh.. ooooh merde. »
Je ris. « Je ne le dirai à
personne si vous ne le faites pas. »
Il hocha la tête, soulagé.
« Marché conclu. »
J’entendis la porte du bas
s’ouvrir, suivie du bruit de voix d’hommes qui parlaient calmement tout en
entrant dans la cabane. Bull jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde, puis
vers moi, les deux sourcils haussés dans une interrogation silencieuse.
« Bien sûr. Faites-les monter. »
Il fit un geste et j’entendis ces
hommes monter l’escalier, venir dans la chambre et s’avérer être Tom et John.
Tous les deux étaient couverts de boue et avaient l’air fatigué, mais ils
avaient aussi l’air particulièrement contents d’eux, et ils affichaient le même
sourire satisfait.
« Qu’est-ce que vous faisiez donc
tous les deux ? »
« Oh un peu de ci, un peu de
ça », répondit Tom, en sautillant comme un petit garçon avec un petit
secret – ou une vessie pleine.
« Ça vous ennuierait d’être
plus précis ? »
« On s’est occupés à se
débarrasser de la preuve », répondit John en donnant un coup de coude dans
le ventre de son frère.
La preuve. Mon esprit rejoua la
scène de mon rêve, la voiture écrabouillée, les corps mutilés, les armes…
« Le pistolet ! Il porte
les empreintes d’Ice partout ! »
« T’inquiète, Tyler »,
répondit Tom. « On s’est aussi occupés de ça. »
« Comment ? »
Les deux hommes se regardèrent.
« Dites-le moi, les gars,
s’il vous plait ? »
« Dites-lui. »
Trois paires d’yeux s’agrandirent
et je me tournai pour voir ma compagne très réveillée et qui me regardait.
« Ice ? »
Elle sourit légèrement, malgré ses
lèvres sèches et crevassées et je vis que cet effort lui était douloureux.
« Salut. » Elle tendit son bras valide et écarta les mèches de mon
front. « Tu n’as pas l’air très en forme », observa-t-elle, la voix rauque
d’être restée silencieuse et pourtant le son le plus beau que je crois bien
avoir jamais entendu.
Je lui pris doucement la main et
déposai un baiser sur ses phalanges, puis je l’amenai à ma joue.
« Peut-être pas, mais je me sens merveilleusement bien. Maintenant. Et
toi, mon cœur ? »
Elle ferma un instant les yeux, comme
pour faire l’inventaire. Puis elle les rouvrit et me réchauffa de l’amour contenu
dans son regard. « Pas trop mal. »
« Dit la crêpe au vingt
tonnes qui lui est passé dessus », blagua Bull, un verre d’eau dans la
main.
Personne dans la chambre ne fut plus
surpris que moi, quand Ice me laissa l’aider à se redresser un peu contre
quelques oreillers que Tom avait posés contre la tête de lit. Bien sûr, l’aider
à boire était hors de question. Elle accepta l’eau et sirota avec précautions à
travers ses lèvres bleuies et gonflées jusqu’à ce que le verre soit vide.
« Merci. »
Elle me rendit le verre puis
reprit ma main et me pressa de me rasseoir près d’elle, contre la tête de lit.
J’obéis avec empressement, en souriant si fort que je suis certaine que mon
visage risquait de se briser en deux.
Après que je fus installée
confortablement, elle retourna son regard vers Tom et John, un sourcil dressé.
Tous les deux avaient visiblement
l’air mal à l’aise mais Tom finit par faire un pas en avant au sens figuré.
« On… euh… on se demandait comment faire pour se débarrasser de la preuve.
Au début, on a pensé qu’on allait juste remettre les corps dans la voiture et y
mettre le feu, mais Pop a dit qu’on allait juste finir par foutre le feu à
toute la forêt et attirer encore plus l’attention.
A côté de moi, je sentis Ice qui
hochait la tête pour approuver.
« Alors », reprit John,
« on a fait avec ce qu’on avait et on a décidé de faire croire à un
accident de voiture/meurtre/suicide. »
Ice ricana.
« Tu veux bien expliquer
ça ? » Demandai-je, perplexe.
« Ben, tout était là.
L’accident de voiture, c’était évident. Tout comme la scène de lutte. Alors,
tout ce qu’on avait à faire, c’était de prendre l’arme d’Ice, d’essuyer ses
empreintes, de la mettre dans la main du type qui avait pris une balle dans la
tempe et le tour était joué ! La voiture s’était enfoncée dans un arbre,
le type en était sorti, avait fichu une raclée aux autres, leur avait tiré dans
la tête, puis avait mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la
tempe. »
« On a même effacé les traces
de Morgan », ajouta Tom, en souriant avec fierté. Je jure que si cet homme
était né cabot, sa petite queue aurait remué à tout va. « Même Pop était
impressionné, et vous savez combien ça
c’est difficile. »
« On est deux alors »,
dit Ice, la voix chaude bien qu’un peu enrouée. « Bon boulot. Merci
beaucoup à tous les deux », ajouta-t-elle.
Des rougeurs jumelles éclairèrent
les visages de nos amis tandis qu’ils bougeaient les pieds sur le parquet,
apparemment pas bien sûrs de savoir quoi faire de ce compliment.
Heureusement pour eux, ils
n’eurent pas besoin de trouver une réponse parce qu’Ice se rendormit,
s’affalant contre moi ce faisant. J’eus un bref instant de panique, mais le
calme dans les yeux de Bull me détendit et ensemble, nous l’aidâmes à retrouver
une position plus confortable sur le lit.
Cette tâche terminée, je regardai
à nouveau Tom et John. « Autre chose ? »
« Euh, ouais », finit
par dire Tom. « La rumeur dit que ces types étaient en ville quelques
jours avant de venir ici. On dirait bien que notre bonne amie Millicent les a hébergés
pour le week-end. Pop pense qu’elle leur a même dit où était la cabane. »
Je sautai si rapidement du lit que
ma tête se mit à tourner au changement abrupt de position. « Qu’est-ce que
tu dis ? » Dis-je d’un ton pressant en attrapant le bras énorme de
Tom. « Tu veux dire que cette garce est derrière tout ça ? C’est ça
que tu es en train de me dire ? »
« Du calme, Angel », dit
Tom en retirant doucement mes doigts de son bras. « Pour l’instant, ce
n’est qu’une rumeur. Personne ne sait rien de manière sûre. »
« Et comment est-ce que cette
rumeur a démarré ? » Demandai-je, les poings serrés.
« Mary réparait quelque chose
au Pin Argenté et elle a entendu Millicent parler à quelqu’un au téléphone au
sujet des six hommes charmants qu’elle avait accueillis pour le
week-end. »
« Espèce de garce ! »
« Angel… »
« Quoi ! ? »
Criai-je en tournant sur moi-même pour me rendre compte sur qui je criais.
« Ice ? Oh seigneur, je suis désolée. Je ne voulais pas te
réveiller. »
« C’est bon », dit-elle
doucement. « Viens ici. »
« Mais… »
« Viens »,
insista-t-elle en tendant le bras.
Incapable de résister, je
m’approchai d’elle, grimpai à nouveau sur le lit et me glissai dans son
étreinte aimante, en prenant soin de ne pas bousculer ses blessures en voie de
guérison. Elle me fit un petit sourire et m’embrassa sur la joue, puis elle
m’installa contre elle avant de tourner la tête vers Tom. « Qu’est-ce que
Pop dit de tout ça ? »
« Il pense qu’elle l’a fait
mais il ne pense pas qu’elle savait vraiment
ce qu’elle faisait. Ou même qui étaient ces hommes. »
« Ce n’est pas une
excuse ! » Dis-je. « Elle n’a pas le droit de dire à de parfaits
inconnus où on habite ! Absolument pas ! «
« C’était stupide, j’en
conviens », répondit Tom. « Mais être stupide c’est pas pareil que
d’envoyer délibérément quelqu’un se faire kidnapper et tuer, Tyler. »
« C’est Millicent dont on parle ! » Répliquai-je. « Celle
qui a envoyé quelqu’un faire rosser Pop ? Celle qui a payé quelqu’un pour
mettre le feu à sa station ? Est-ce que je suis la seule ici à voir cette
femme pour ce qu’elle est vraiment ? »
« Très bien, Angel, ça
suffit », dit doucement Ice près de moi.
« Ice, ce n’est pas… »
« Assez, Angel. Ça ne va nous mener nulle part. »
Je soupirai, je ne voulais pas
abandonner le combat mais je me rendais compte qu’il n’y avait aucune raison de
continuer. « Quand est-ce que quelqu’un va enfin l’affronter ? »
Demandai-je après un long moment. « Chaque fois qu’elle a fait quelque
chose de mal, on s’est contenté de tendre l’autre joue. Et à chaque fois, elle
a continué et a fait quelque chose de pire. Ce sera quoi la prochaine fois,
Ice ? Et si la prochaine fois, c’est… »
Je m’arrêtai mais je savais
qu’elle pouvait lire dans mes pensées sur ce sujet. Ma plus grande peur c’était
qu’une nuit, notre sommeil soit dérangé par l’arrivée de la police. Ce scénario
n’était jamais bien loin dans mes pensées et continuait à hanter mes rêves.
Comme s’il ressentait la
signification profonde de notre conversation, Tom s’éclaircit la voix, poussa
son frère du coude et tous deux ils attrapèrent un Bull inconscient de la
situation et sortirent. « On… euh… on sort un moment », dit Tom
tandis qu’ils descendaient et s’éloignaient rapidement.
Quand nous fûmes seules, je me
tournai vers Ice et mit la main sur sa joue bleuie. « Je suis
désolée », murmurai-je. « Je déteste me sentir sans défense. »
La peau douce de son visage se
plissa sous ma paume tandis qu’un coin de sa bouche se redressait dans un
sourire. « C’est bon. Je sais que ça a été dur pour toi. »
Je la fixai avec une expression
sérieuse. « Pas pour moi, Ice. Pour nous.
Toi et moi. » Je m’écartai légèrement et l’examinai de la tête aux pieds,
des larmes dans les yeux. « Regarde-toi, mon amour. On t’a battue, tiré
dessus, presque coupée en deux. Tu aurais pu mourir. »
« Mais ce n’est pas le cas,
Angel », dit-elle simplement. « Je suis ici et je suis
vivante. »
« Mais pour combien de
temps ? »
Je fus saisie par un sanglot et je
me sentis m’affaisser. Puis ses longs bras m’enserrèrent, m’étreignant tandis
qu’une voix douce et des mains délicates m’apaisaient. « Chh. Ne pleure
pas, Angel. S’il te plait, ne pleure pas. Tout va bien se passer. Je te le
promets. Tout va bien se passer. Chh. »
J’acceptai son réconfort, son
amour, pendant un long moment vraiment nécessaire avant de tenter de m’écarter.
Comme elle ne me relâchait pas, je levai la tête. « C’est moi qui suis
supposée te réconforter. C’est toi qui a traversé l’enfer et qui en est
revenue. Pas moi. »
Elle rit doucement. « Quelque
chose me dit que tu as aussi un peu traversé l’enfer, Angel. » Elle me
prit le menton dans sa main et passa son pouce sur mes lèvres. Bien qu’elle me
regardât droit dans les yeux, son regard semblait perdu au loin. Après un bon
moment, elle parla à nouveau. « Quand ça a été terminé, après que j’ai tué
Carmine et ses amis, la seule chose qui m’a empêchée de m’effondrer dans ce
champ, c’est toi, mon Angel. Ton sourire. Ton rire. Le son de ta voix quand
nous faisons l’amour. Il fallait que je revienne vers toi, il fallait que je
revienne vers la seule bonne chose en ce monde que je connaisse. Ta lumière. Ta
chaleur. Ton amour. » Sa main traina sur mon visage et mon cou pour venir se
nicher sur mon sein, là où mon cœur battait fort. « Toi. »
Son regard revint pour me percer.
« Tu dis que tu es sensée me réconforter. Est-ce que tu ne le fais pas
chaque jour ? »
Je la regardai sans expression
pendant un moment, incapable d’assimiler pleinement ses paroles et leur
signification.
Son visage s’adoucit dans un
sourire. « Tu le fais, Angel. Chaque jour, sans même y penser, en étant
simplement toi. » Sa voix prit une tonalité rauque. « La femme que
j’aime. »
Elle glissa sa main dans le creux
de ma nuque et usa de sa force implacable pour nous redresser et réclamer mes
lèvres dans un baiser enflammé, plein de passion et de promesses. Je répondis
instantanément, avec urgence, avec le besoin désespéré de lui montrer ce
qu’elle signifiait pour moi, cette femme faite de feu, de fureur et d’amour
sans barrières.
Perdue dans les sensations de la
passion étourdissante, mes mains se mirent à bouger de leur propre gré sans
même sentir les bandages qui couvraient ses nombreuses blessures. Un léger
grognement me ramena à la réalité rapidement et je retirai brusquement ma main
de son ventre comme si je m’étais brûlée. « Oh Seigneur, je suis
désolée ! Je ne voulais pas. »
« Chut », répondit-elle
en m’attirant à nouveau contre elle. « C’est bon. Je vais bien. »
« Tu es blessée. »
Elle me captura sans effort par le
pouvoir de son regard brûlant. « J’ai envie de toi. »
Pour ces mots, j’aurais vendu mon
âme avec plaisir, et j’aurais damné le diable lui-même.
Elle me prit la main et la porta à
son sein, sur sa peau chaude et ferme. « Touche-moi »,
murmura-t-elle.
Je m’entendis gémir tandis que je
fermai les yeux face à la douceur exquise de la sentir sous ma paume
tremblante. Lorsque son corps répondit sans aucun doute possible à mon toucher
hésitant, explosant sous ma main, je me sentis entrainée dans une vague
submergeante d’émotion que j’eus du mal à contenir.
« Laisse-toi aller,
Angel », murmura-t-elle en utilisant sa main libre pour faire à nouveau se
toucher nos lèvres, emmêlant ses longs doigts dans les mèches courtes de mes
cheveux. « Laisse-toi juste aller. »
Comme un doux chant des sirènes,
je laissai le son de sa voix, le mouvement de son corps, balayer la honte et la douleur, la
colère et la peur. Nos lèvres se touchèrent à nouveau, presque en feu, et je me…
laissai aller.
Je passai mes doigts sur ses
seins, légèrement au début, puis avec plus d’urgence tandis que la passion et
l’envie d’elle s’enflammaient en moi, un brasier d’amour, de désir attisé par
un combustible dévorant et éternel.
Je sentis sa respiration plus
profonde quand son gémissement résonna sur ma langue. Mes mains bougeaient avec
plus d’assurance, imprimant le contact de sa peau soyeuse dans mon esprit
tourbillonnant d’images ineffaçables. Même les bandages qui l’enveloppaient
finirent par ne plus être un obstacle. Plutôt que de cacher ses blessures,
celles-ci devinrent des symboles de son immense courage, de sa volonté
invincible, telles les gardiennes du souvenir d’une bataille durement menée et
d’une guerre dûment gagnée.
Je déposai des baisers doux sur
chacune d’elles, m’imprégnant de la force de cette femme prodigieuse,
merveilleuse sous mon corps. Son odeur emplit mes sens ; son goût, celui
d’un vin sacramentel. Le son de sa voix plus beau pour moi que la musique d’un
millier de chœurs sur un millier de mondes.
Je levai la tête de mon sacrement
et mes yeux brûlant d’un indigo sombre de passion, je sentis la force immuable
et invincible de notre lien primitif, ses racines plongeant encore plus dans
les tréfonds de mon âme.
Et lorsque mes mains glissèrent
entre des jambes ouvertes pour moi, signe de me rapprocher encore, d’entrer en
elle, des larmes de joie coulèrent sur mes joues tandis que mes doigts étaient
doucement accueillis par la chaleur humide et soyeuse de son corps.
« Je t’aime, Morgan »,
murmurai-je en poussant mes doigts pour être en rythme avec son corps. Une
combinaison curieuse de douleur et d’extase s’affichait sur ses traits
magnifiques mais ses yeux...
Si l’amour est une chose tangible,
capable d’être vue autant que ressentie, alors c’est dans l’expression dans ses
yeux quand nous faisons l’amour. Une expression qui dit que je suis la chose la
plus précieuse et la plus aimée que l’univers n’ait jamais créée. Qui dit que
je suis plus désirée et aimée que je ne puisse jamais espérer le comprendre.
Qui dit qu’en moi réside le rêve d’une femme que j’aime de tout mon cœur, de
tout mon esprit, de tout mon corps et de toute mon âme.
Ma peur tenta de revenir à ce
moment, tenta de me rappeler que j’étais loin de mériter le cadeau qu’elle me
faisait.
Mais elle le vit, comme elle le
voyait toujours, avec des sens bien trop étrangers à ma compréhension. Elle se
redressa brusquement malgré la douleur atroce de ses blessures et elle m’attira
contre elle, dévorant mes lèvres des siennes, conquérant une fois de plus ma
honte avec le pouvoir de son amour.
Tandis que mes doigts continuaient
à danser en elle, les siens tracèrent une ligne de feu sur mon corps et
glissèrent sous la barrière insignifiante de mes vêtements, se baignant dans
mon essence nouvellement jaillie, me peignant et m’excitant avec l’évidence de
mon propre désir avant de glisser profondément en moi et de me remplir
pleinement.
Nos corps fusionnés par nos
bouches et nos mains, nous donnâmes et prîmes, avançâmes et fîmes retraite,
rassemblant nos énergies pour mieux les rendre au double, au triple, nos cœurs
battant à un rythme affolant, nos respirations laborieuses. Nos âmes
fusionnèrent et se séparèrent, pour revenir se toucher dans des grognements
haletants et des gémissements primaires tandis que chaque contact, chaque
caresse, nous emmenait de plus en plus haut jusqu’à ce que, enfin, nous
atteignîmes les cimes et sautâmes comme nous étions montées.
Ensemble.
Et lorsque nous nous affaissâmes
l’une contre l’autre, nos corps glissants de la sueur de la passion,
chevauchant les derniers courants d’une volupté inestimable, tremblant dans
chaque petit mouvement jusqu’à ce que, enfin, nous soyons à nouveau sur la
terre ferme.
Lorsque je retrouvai assez de
force pour relever la tête, je vis une larme unique tracer un chemin sur sa
joue. Son sourire aveuglant me dit tout ce que j’avais besoin de savoir et,
tout en embrassant cette larme, je la déposai avec amour sur le lit que nous
partagions, lui rendant son sourire quand je sentis son visage rougi et chaud
dans mon cou, sentant le moment exact où elle retournait dans le calme apaisant
du sommeil, ses lèvres telles une marque douce sur ma peau.
Et, enveloppée et en sécurité dans
une couverture d’amour et de confiance si puissante et si profonde, je la
suivis dans les ombres où les cauchemars n’osaient pas me suivre.
*********
Je clignai des yeux pour effacer
le sommeil et tentai de me concentrer sur le visage penché sur moi.
« Corinne ? »
« Je m’exerce à ‘Louella, la
bibliothécaire tatouée’, aujourd’hui », me répondit-elle en souriant.
« Est-ce que c’est réussi ? »
Je la regardai de plus près et je
vis pour la première fois la myriade de bleus de toutes les couleurs qui
remontaient sur le côté droit de son visage et de sa mâchoire. Je me sentis
rougir, honteuse de ne pas l’avoir remarqué avant. « Comment te
sens-tu ? »
« Comme on peut s’attendre à
se sentir plusieurs jours après avoir été frappée par un pistolet, je
suppose », dit-elle, les yeux brillants.
Je tressaillis. « Je suis
désolée, Corinne. »
Elle rit. « Pour quoi ?
Je ne me suis jamais autant amusée depuis que les démons de l’enfer ont trouvé
bon de me relâcher de leur petit repaire d’iniquité ! »
« Notre définition pour
‘amusée’ semble différer un peu. »
« Mais bien sûr, Angel ;
Tu es à peine une criminelle en devenir, tandis que moi », elle se
redressa de toute sa hauteur, le nez levé d’un air royal vers le plafond,
« je suis la Veuve Noire. »
Je grognai et levai les yeux au
ciel en voyant son air faussement pompeux, puis je me retournai rapidement pour
voir si Ice était endormie.
Elle l’était, le corps et le
visage détendus, et pourtant avec ce fond de tension toujours présent en elle,
à part quand elle avait été assommée par les médicaments que Bull lui avait
donnés. Je sentis mon visage s’adoucir tandis que je tendais la main pour
lisser ses mèches emmêlées mouillées de sueur.
Son visage se tendit un instant,
assimilant sans aucun doute, l’intrusion dans son espace personnel, puis
s’adoucit pour reprendre les traits apaisés du sommeil tandis que sa
respiration se calmait et que son corps plongeait un peu plus dans le nid
d’oreillers qui l’entourait.
Lorsque je levai les yeux, je vis
un sourire supérieur et hautain sur le visage de mon amie. « Ne dis pas un
mot, Corinne. Pas un seul. »
Elle écarquilla les yeux de fausse
innocence. « Moi ? (NdlT :
en français dans le texte) Tu dois me confondre avec une dégénérée
quelconque, Angel. »
« Mmm. Hmm. Peut-être qu’on
devrait commencer à te faire payer le spectacle nocturne. »
Elle fit la moue brièvement, puis
sourit. « Est-ce que ça servirait à quelque chose que je dise que j’ai été
tentée d’applaudir une fois ou deux ? Ou que je suis connue pour prendre
des notes à l’occasion ? »
Je sentis une énorme rougeur
monter. « C’est plus que je ne souhaitais savoir, Corinne. Bien plus que
je ne souhaitais savoir. »
Elle rit. « Alors je suppose
que je ne devrais pas te raconter la fois où je… »
« Stop ! »
Ordonnai-je en levant la main et en enfouissant mon visage dans les oreillers
près de la tête d’Ice. « S’il te plait. »
« Oh, all… » Le
téléphone sonna, coupant heureusement son commentaire avant qu’il ne quitte ses
lèvres. Avant que je puisse bouger, elle était près de la table de chevet,
soulevait le combiné et le portait à son oreille, murmurant des mots que je
n’avais pas la force d’écouter.
Après un instant, elle reposa le
téléphone et me fixa d’un regard que je ne pouvais déchiffrer.
« C’était qui ? »
« Une certaine septuagénaire
un peu vexée de ne pas avoir été invitée pour le thé. »
Oh merde. « Ruby.
Merde, je l’avais complètement oubliée. Avec tout ça, ça m’est sorti de
l’esprit. »
« Et bien, c’est certainement
compréhensible pour quelqu’un qui sait
ce qui se passe. »
« Tu veux dire que tu ne lui
as pas dit ? »
« Bien sûr que non, Angel. Elle
ne sait que ce que les docteurs lui ont dit. »
« Et c’est ? »
« Que je me suis sentie un
peu faiblarde, que je suis tombée et que je me suis cogné la tête contre la
table. Ils m’ont crue. Elle n’a pas semblé me croire mais elle n’a pas cherché
à en savoir plus à ce moment-là. »
« Elle le fait
maintenant ? »
« Pas avec autant de mots,
non. Mais je suis sûre qu’elle apprécierait quelques explications pas trop
obscures. » Corinne mit doucement la main sur mon épaule. « Ruby
tient beaucoup à toi, Angel. Elle sait que tu souffres, mais elle ne sait pas
pourquoi. Tout ce qu’elle sait, c’est que tu sembles l’avoir écartée pour une
raison quelonque. Peut-être que simplement la rassurer de ta bonne santé et de
ta bonne humeur arrangerait les choses. Elle est inquiète, comme je le serais
dans une pareille situation. »
Je hochai la tête, convaincue.
« Je vais l’appeler tout de suite. »
« Ne t’inquiète pas. Elle a
dit qu’elle allait s’absenter quelques jours pour rendre visite à une amie.
Lorsqu’elle sera de retour, peut-être que tu pourrais l’inviter pour
discuter. »
Je soupirai et m’affaissai contre
la tête de lit. « Plus tard, alors. » Je souris légèrement. « Au
moins une bonne chose est sortie de tout ça. »
« Et c’est quoi ? »
Demanda-t-elle en me faisant une très bonne imitation d’Ice, sourcil et tout.
« Vous semblez mieux vous
entendre toutes les deux. »
« Nous... nous
comprenons », fut tout ce qu’elle daigna dire.
*******
Cette conversation avait eu lieu
quelques heures auparavant, bien qu’à juger de l’état de flou dans lequel
étaient mes pensées éternellement vagabondes, ça aurait pu être il y a une
semaine, ou bien une année. Un rapide coup d’œil au réveil me dit qu’une autre
journée avait rendu l’âme pour qu’une nouvelle aube, pas si lointaine, puisse
s’avancer et comme la bête de Betlehem, naître à son tour. (NdlT : tiré de The Second Coming,
William Butler Yeats)
Repasser la dernière année de ma
vie ou presque m’a fatiguée à un point que je ne saurais dire, et pourtant je
n’arrive pas à trouver assez d’énergie pour m’allonger sur le lit et essayer de
dormir. Ou peut-être que ce n’est pas d’énergie que je manque, mais simplement
de courage.
Là où des rêves souvent plaisants
m’aidaient lors des nombreuses nuits solitaires au Bog, les cauchemars règnent
en maître ici, dans l’endroit même où j’aurais cru pouvoir rendre ces rêves
réels.
Près de moi, Ice repose toujours,
sa respiration est profonde et calme. Est-ce
que tu rêves ? Je me le demande en amenant la main chaude toujours
dans la mienne jusqu’à mes lèvres pour déposer un tendre baiser sur les
phalanges.
Elle ne répond pas, bien sûr.
Depuis toutes ces années où je la connais, c’est une des rares questions que je
n’ai jamais osé lui poser.
A part la tension qui la
caractérise même dans cet état particulièrement paisible (sauf, peut-être,
après avoir fait l’amour), elle semble toujours dormir du sommeil des
innocents, préservée du temps, de la mort et du danger, qui ont été ses
compagnons permanents bien plus longtemps que moi je n’ai pris ma place pour la
chérir.
Peut-être que c’est sa récompense,
ce sommeil paisible, pour avoir lutté contre ses démons intérieurs et avoir
choisi de marcher dans la lumière.
Ou peut-être qu’elle rêve
vraiment ; des cauchemars basés sur une réalité que je ne pourrai jamais
espérer saisir vraiment, mais seulement comprendre et accepter, ce que je fais.
Peut-être qu’ils lui ont tenu
compagnie si longtemps que son corps n’use plus d’énergie pour y réagir,
choisissant plutôt de conserver sa puissance pour le moment où l’obscurité
revient la demander.
Mais à la fin, je me rends compte
que cela n’a pas vraiment d’importance. Les rêves d’Ice sont à elle. Qu’elle
choisisse de partager sa vie avec moi, c’est ce qui compte vraiment, et c’est
quelque chose que je chéris comme un cadeau essentiel avec chaque respiration,
éveillée ou bien endormie.
L’expérience m’a appris la leçon
amère de ne jamais considérer ce cadeau comme acquis.
Quand j’ai dit à Corinne que je
quitterais volontairement Ice si je le faisais de nouveau, je pensais chaque
syllabe. C’est une promesse qui vit dans mon cœur chaque jour.
Elle s’est tellement ouverte à moi
dans cette dernière année ; elle a dénudé une âme remplie d’une lumière
tellement brillante et d’une obscurité si profonde ; elle a été tout ce
que j’avais besoin qu’elle soit, et plus encore.
Tellement plus.
Peut-être que d’avoir passé
quelques heures à réfléchir sur tout ce qui avait été mal, ou bien, dans cette
dernière année de notre vie passée ensemble, s’était avéré bien meilleur que
n’importe quoi d’autre le serait jamais. Mon corps était littéralement
douloureux de la réalisation de combien je l’aimais profondément et totalement,
de combien de mon âme elle possédait sans même le vouloir, et de combien
j’avais été proche de tout perdre.
La honte se cache toujours en mon
cœur, et attend son moment sans aucun doute, attend d’attaquer quand je serai
la plus vulnérable. Mais je ne la crains plus. Qu’elle vienne. Je la combattrai
avec l’arme la plus puissante en ce monde.
L’amour.
Je regarde par la fenêtre et je
vois que la pluie a cessé, mais les nuages gonflés, arrêtés sur l’obscurité un
peu obsédante du lac, promettent que la trève ne sera que temporaire.
Mes paupières s’alourdissent,
pourtant mon corps continue à lutter contre l’attrait séduisant du sommeil.
Jusqu’à ce que sa main se détache
de la mienne et que son long corps mince se redresse pour me prendre dans ses
bras, me berçant tendrement tandis qu’elle nous repose sur le matelas. Elle
repousse d’une caresse mes cheveux de mon front et dénude l’espace pour que ses
lèvres viennent s’y poser.
« Dors maintenant »,
murmure une voix sonore, suivie du doux chantonnement d’une berceuse qui me
baigne de sa douce sérénité, chantée par une femme dont le cœur et l’âme sont
plus beaux que l’aube qui finit par apparaître de dessous les nuages noirs.
Et si vous vous demandez, comme
moi, ce que j’ai fait pour mériter tant de beauté et de joie dans ma vie, je
vous répondrai honnêtement.
Je ne sais pas.
Mais ce que je sais, c’est que
chaque jour, de toutes les façons possibles, je me rendrai digne de ce cadeau
inestimable.
C’est la récompense la plus
adaptée que je puis trouver pour tout ce qu’elle m’a donné. Son cœur, son âme,
son corps et son esprit.
Sa vie.
*******
Cinq jours ont passé depuis cette
nuit. Des jours remplis d’un sentiment de paix et d’appartenance plutôt
inattendu, et pourtant bienvenu, étant donné tout ce qui s’est passé
auparavant. Je suppose que d’être forcée par le danger de réexaminer sa vie –
la théologie de la tranchée, comme aurait dit mon père – remet vraiment les
choses en perspective. Il faudra que je me rappelle ce truisme. Comme si je
pouvais un jour l’oublier. (NdlT :
en anglais « foxhole theology » ou « Il n’y a pas d’athées dans les tranchées ». Cette maxime, vieille de plus de cent ans,
signifiait à l’origine que, face à la mort ou au danger, l’être humain se
découvre toujours une foi.)
Ice est bien en chemin pour guérir
complètement, comme on pouvait s’y attendre, étant donné tout ce que je vous ai
raconté sur elle jusqu’ici. Le troisième jour, elle avait même réussi à faire
fuir comme un vol de cailles effrayées, le groupe de bien-pensants réunis
autour de son lit – des vautours observant la mort, comme elle les appelait –
d’un seul regard bien placé et d’un grognement menaçant ajouté pour faire de
l’effet.
J’ai essayé avec force de réfréner
un rire en voyant les expressions sur leurs visages, mais j’ai bien peur de
n’avoir pas très bien réussi. C’était bon de rire à nouveau, pour dire la
vérité.
La pluie semble s’être installée,
étalant une couverture un peu prématurée sur la saison touristique cette année.
Bien que beaucoup de mes amis vivent des visiteurs extérieurs à la ville, je ne
peux pas dire que je suis très triste que la saison se finisse. Plus vite l’été
se terminera, plus vite je pourrai mettre derrière moi toutes les horreurs que
les jours de chaleur ont apportées.
Le bonus pour une saison écourtée,
c’est bien sûr la fermeture anticipée du Pin Argenté et la perte corollaire de
sa propriétaire, une garce de première classe du nom de Millicent Harding-Post.
Je peux vous assurer que les
seules larmes que je vais verser sur cette perte précise seront des larmes de
joie.
Ice dit qu’elle a réfléchi à un
plan pour rendre à Ms. Harding-Post toutes les gentillesses qu’elle nous a
distribuées cette dernière année. Elle n’est pas encore prête à le partager
avec moi encore, mais je serai patiente. Elle me le dira quand elle sera prête,
ça je le sais. Et je sais aussi que je vais en adorer chaque instant.
Bull nous a quittées il y a
quelques jours. J’étais triste de le voir partir, mais, amitié mise à part, ses
talents de guérisseur n’étaient plus vraiment requis. Ice est un toubib plutôt
doué elle-même, et même si elle ne l’était pas, il nous a laissé assez de
fournitures médicales pour ouvrir une clinique. Et alors que la pluie a choisi
de nous rendre visite ici dans les contrées inférieures, là-haut dans les
montagnes, la neige tombe et il fallait qu’il monte aux cabanes de chasse tant
que les routes étaient praticables, pour s’assurer de leur solidité et de leur
ravitaillement pour la saison rude qui s’annonce.
Tom et John nous ont fait leurs
adieux et sont retournés dans leurs familles qui étaient, aucun doute
là-dessus, prêtes à attacher des rubans jaunes autour des vieux chênes dans
l’espoir de leur retour. Même Corinne avait décidé de nous donner un peu de
temps à nous, en choisissant de passer quelques jours en compagnie de Pop, qui
ne se sentait pas très bien après l’excitation des dernières semaines. Je
m’inquiète pour lui, parce que c’est quelqu’un que j’ai fini par aimer
profondément, mais je sais qu’il est en de bonnes mains avec Corinne.
La Veuve Noire semble avoir perdu
de son mordant auprès de Pop.
Et, si je connais bien Corinne
autant que je le pense, s’il doit vraiment
finir par quitter cette vie, il partira avec un sourire sur le visage.
La pluie s’est un peu arrêtée ce
matin et Ice était dehors avant que la dernière goutte ne soit tombée,
déterminée à aider sa force en cours de récupération rapide avec une marche
rapide dans les bois. Grande et fière, avec des vêtements qui couvrent ses
bandages, n’importe qui aurait bien du mal à dire qu’elle a ne serait-ce qu’une
égratignure, encore moins deux blessures par balles et plusieurs longues et
profondes coupures, même moi.
Je l’ai regardée avec respect –
et, pour dire la vérité, une petite once de jalousie – se laver et traverser la
maison à grands pas sans même un soupçon de douleur tandis que je trainassais
sur le canapé, à soigner mon genou toujours douloureux et à faire la moue.
Avec un sourire et un baiser, elle
est partie tester son corps de la façon dont nous, simples mortels, pourrions
tester un gâteau pour voir s’il est assez cuit. Et pourtant, je n’ai pu
m’empêcher de lui renvoyer son sourire et de hocher la tête, sachant parfaitement
qu’il était inutile que je l’attende avant la tombée de la nuit, au moins.
Ce qui me laissait bien entendu
seule, avec une seule chose à faire.
Appeler Ruby, qui était rentreé
chez elle la veille au soir, et l’inviter pour, comme l’avait dit Corinne, une
petite discussion.
C’est une chose que je crains
depuis que Corinne a trouvé judicieux d’amener le sujet cinq jours plus tôt.
Alors que je veux vraiment voir mon amie et mentor de longue date et tout lui
expliquer, je ne veux vraiment pas
voir l’expression dans ses yeux une fois qu’elle aura réalisé que pratiquement
tout ce que je lui ai dit jusqu’ici n’était qu’un mensonge.
Je déteste mentir. Ça va contre
toutes les choses en lesquelles je crois. Je ne suis pas très bonne pour ça,
comme vous l’avez sans doute deviné à présent, et chaque fois que je pense
avoir réussi, je me retourne pour voir un panneau indicateur dans mon dos.
Et pourtant, plus je tarde avec
ça, plus je laisse la vérité se cacher derrière le poids de ma culpabilité et
de ma honte, plus il sera dur de dire enfin la vérité. Comme disait toujours ma
mère quand j’étais jeune, retirer rapidement le sparadrap fait bien moins mal
que de l’arracher petit à petit.
Elle était intelligente, ma mère.
******
Ice est enfin rentrée il y a une
heure, trempée jusqu’au os, mais rayonnant d’une vitalité qui manquait
cruellement cette dernière semaine, les yeux luisant de bonne santé et de bonne
humeur. Elle a refusé de me dire ce qu’elle a fait cette demi-journée, se
disant sans doute que j’allais vouloir m’occuper d’elle et tout et tout, mais
elle a fini par accepter de dire que peut-être une douche chaude et un bon lit
douillet n’étaient pas une si mauvaise idée.
C’est bon de savoir que mes
talents de persuasion fonctionnent toujours. Et c’est même mieux de réaliser
qu’après six ans, j’ai fini par les maîtriser.
Après une douche et un sandwich
que j’avais préparé à la hâte, elle est allée directement au lit, où elle dort
même maintenant, bien emmaillotée face au léger froid de l’air qui persiste
même après que j’ai poussé le feu à un niveau respectable.
L’automne est décidément dans
l’air.
Et je me retrouve assise là, les
tripes tenaillées, à attendre le coup qui va annoncer l’arrivée de Ruby, à
repasser encore et encore dans mon esprit les mots que je lui ai dits, jusqu’à
ce qu’ils soient réduits à leur plus simple expression, sans signification
après autant de répétition.
*******
Le coup finit par arriver et je me
levai d’un coup, mon genou m’envoyant un pincement d’avertissement ce faisant.
J’ajustai mes vêtements et me passai rapidement la main dans mes cheveux, me
sentant étrangement comme une écolière qu’on envoie chez le principal, tandis
que j’allais vers la porte et l’ouvrais pour accueillir mon amie.
Le sourire de Ruby avait l’air
plutôt forcé tandis qu’elle passait le seuil pour entrer, et que je l’amenais
dans la cabane même et la faisait s’asseoir dans le séjour. « Tu veux du
café ? Du thé ? »
« Non merci »,
répliqua-t-elle en s’installant sur le canapé, sans s’inquiéter de me cacher
qu’elle m’évaluait de la tête aux pieds ce faisant. Elle plissa les yeux.
« Comment te sens-tu ? »
« Mieux maintenant »,
répondis-je avec honnêteté.
Elle hocha la tête. « C’est
bon à entendre. »
La conversation, aussi mince
soit-elle, s’interrompit, le craquement du feu apportant le seul bruit dans la
pièce.
Incapable de soutenir le silence
plus longtemps, je pris plusieurs respirations profondes et me tournai vers mon
amie. « Ruby, je suis vraiment désolée de n’avoir pas… »
Elle leva la main, son sourire
légèrement plus volontaire. « C’est bon, Tyler. Je comprends. Je sais ce
qui s’est passé ici. »
Je la regardai stupéfaite.
« Tu le sais ? »
« Oui. J’ai eu quelques
soupçons au début, et ce que j’ai appris depuis me les a confirmés. »
Je penchai la tête. « Est-ce
que… tu voudrais bien m’expliquer, s’il te plait. »
Son sourire devint triste.
« Tyler, je suis peut-être une vieille femme, mais je ne suis ni aveugle
ni sourde. Regarde-toi, Tyler. Tu as des bleus et tu es meurtrie. Tu as été
battue. Et Corinne est pareille. Elle dit qu’elle est tombée et qu’elle s’est
cogné la tête sur la table, mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? »
Je soupirai. « Non. Ça ne
l’est pas. »
Elle hocha la tête d’un air sage.
« Je sais. » Elle se tourna complètement vers moi, et me prit les
deux mains. « J’ai appelé ta mère l’autre jour, Tyler. »
Pendant un instant, j’oubliai de
respirer. « Tu… quoi ? »
« Tu m’as entendue. Elle m’a
dit ce qui s’est vraiment passé pendant que tu étais à Pittsburgh. Que tu lui
as dit que ton mari avait abusé de toi et que tu l’avais tué pour te défendre.
Que tu as passé du temps en prison et qu’on t’a relâchée en appel. »
Stupéfaite n’était pas un faible
mot pour ce que je ressentais, et pourtant, je ne pus qu’hocher la tête,
confirmant ses paroles, me sentant soudain toute petite et toute jeune, et
toute piégée.
« Ta mère n’est peut-être pas
la personne la plus chaleureuse et ouverte au monde, Tyler, mais je crois
vraiment qu’elle croit ce que tu lui as dit. Je sais que moi oui. Tu n’es pas
le genre de personne à tuer quelqu’un de sang-froid. Tu n’as pas ça en toi. Je
le sais. »
Je souris un peu, soulagée qu’elle
au moins, croie en mon innocence.
Elle me retourna mon sourire et me
serra les mains. « Tyler, je connaissais plutôt bien ton père. Il avait
cette cabane bien avant d’épouser ta mère et avait passé de nombreux étés ici.
Je savais quel genre d’homme c’était, et je ne pouvais qu’espérer que ta mère
pourrait le calmer un peu. »
« Je ne suis pas sûre de
comprendre ce que tu es en train de dire », répondis-je, mon esprit
tentant résolumment de suivre les circonlocutions de son histoire et échouant
lamentablement.
« Ton père pouvait être un
homme charmant et aimant de temps en temps, Tyler. Mais il pouvait aussi être
pire qu’un ours enragé si quelque chose lui restait en travers. Plus d’une fois
j’ai eu envie de m’interposer quand sa colère était dirigée contre toi. Mais
pour ma honte éternelle, je restais là à ne rien faire. »
Je la fixais, des émotions
conflictuelles luttant pour trouver leur place en moi. La honte pour un secret
de famille si longtemps tu, finalement porté à la lumière. Du soulagement qu’on
en parle enfin. De la confusion, aussi, de ne pas savoir où cette conversation
menait.
« Avant que je n’épouse mon
mari, j’étais enseignante. Et une des choses que j’ai apprises, c’est que, très
souvent, les filles de pères abusifs cherchent inconsciemment la même chose
dans des conjoints potentiels. Ce n’est pas inhabituel, ni même une chose dont
il faut avoir honte. Je pense que c’est ce que tu as fait avec ton mari. Et je
pense que c’est ce que tu fais avec ton amie Morgan. »
« Quoi ? » Je
retirai brusquement mes mains des siennes, et me mis debout si vite que la
pièce se mit à tourner. Je repoussai le vertige et la fixai, les yeux brillants
de fureur. « Je n’ai aucune idée d’où ça t’est venu, Ruby, mais tu as
tort. Définitivement tort. »
« Ah oui ? »
Demanda-t-elle, les yeux brillant tout autant. « Toi et Corinne vous avez
été battues presque à mort, Tyler. Je suis arrivée là dehors juste à temps pour
l’entendre partir en voiture et t’entendre lui crier de revenir. » Son
visage se figea et ses traits prirent une expression sauvage. « Ne me
prends pas pour une idiote, Tyler. Je sais ce que j’ai vu. »
« Tu es une idiote, Ruby », répliquai-je, sentant une fureur plus profonde
que jamais me consumer de son feu brûlant. « Tu as additionné deux et deux
et tu as trouvé sept. Je pense que tu ferais mieux de partir avant que nous le
regrettions toutes les deux. »
« Elle t’a bien appris ta
leçon, je vois. »
« Sors, Ruby. Tout de
suite. »
« Je sais qui elle est,
Tyler », continua Ruby, refusant de bouger d’un pouce. « Je sais qui
est Morgan Steele. Son nom familier m’était familier quand nous nous sommes
rencontrées pour la première fois. Quand Millicent m’a dit que ces policiers
lui avaient demandé la route pour la cabane, j’ai su que mon pressentiment
était juste. Alors j’ai passé les derniers jours à passer en revue des vieux
dossiers jusqu’à ce que je trouve ce que je cherchais. Elle est la Morgan
Steele qui a tué ces enfants. Celle qui est devenue un assassin de la Mafia.
Celle qui s’est échappée de la même prison dans laquelle tu étais incarcérée.
Celle qui t’a amenée à tomber amoureuse d’elle pour qu’elle puisse avoir un
billet gratuit dans ce pays pour fuir la justice. Et celle qui a finalement
craqué sous toute la pression qu’elle avait mise sur vous deux et a frappé de
ses poings comme un animal. »
J’étais paralysée par ses
accusations, par un malentendu si énorme qu’il ne pouvait pas être réel. Mon
esprit m’hurlait de la faire se taire, de lui arracher les membres un par un,
ou au minimum, de la soulever et de la jeter aussi loin que possible de la
maison que je le pouvais.
Mais mon corps était plongé dans
le plomb, incapable de bouger.
Prenant mon silence pour ce qu’il n’était
pas, son visage s’adoucit. « Ça n’a pas de raison de continuer, Tyler. Je
ne pouvais rien faire avant, avec ton père. Mais je peux maintenant. Je peux et
je l’ai fait. »
Mais ça, ça perça
finalement dans mon esprit. Je m’avançai et la soulevai du canapé par l’avant
de sa robe, le tissu se déchirant lorsque j’amenai nos visages à quelques
centimètres. « Qu’est-ce qu tu as fait, Ruby. Qu’est-ce que tu as
fait ? ! ? »
« Je fais ce que j’aurais dû
faire il y a bien longtemps, Tyler. Je mets un terme à tout ce bazar. La police
est en chemin. Tu n’auras plus jamais à t’inquiéter d’elle. Je te le
promets. »
« Non. » Ce fut un
murmure mais il portait le poids du monde avec lui.
« Oui, Tyler. Oui. Enfin. Je
le fais parce que je t’aime. Tu ne le vois pas ? Je t’aime et je veux ce
qu’il y a de mieux pour toi. Alors viens avec moi. S’il te plait. Tu seras en
sécurité quand la police arrivera. »
« Non ! ! ! »
Je la repoussai comme si elle ne
pesait rien, tournai sur moi-même et montai l’escalier à la hâte, hurlant le
nom d’Ice à pleins poumons tout en courant, glissant, tombant et me relevant.
Elle était déjà réveillée et
debout quand je fonçai dans la pièce. Elle se détourna de la fenêtre, les yeux
luisants et tristes, le visage figé dans une résignation lugubre.
« Ice », dis-je dans un
souffle, en courant vers elle pour la prendre dans mes bras, « tu
dois partir d’ici. Prends la camionnette. Va dans les montagnes. Je te
retrouverai quand tout ira bien. Tu as encore le temps. S’il te plait. Fuis ! »
Elle secoua lentement la tête.
« C’est fini, Angel. »
« Ce n’est pas fini ! Je ne le laisserai pas finir ! » Je tirai sur
elle mais c’était comme si j’essayais de bouger une montagne. « Bon sang,
Ice, bouge. Tout de suite ! ! ! »
Elle retira ma poigne de fer de
son bras et leva ma main vers ses lèvres pour déposer un baiser sur mes
phalanges. « Je t’aime, Angel », murmura-t-elle. « Ne l’oublie
jamais. Jamais. »
« Non. Oh Seigneur, non. S’il
te plait, Ice. S’il te plait, ne fais pas ça. » Voyant les lumières bleues
de ce qui devait être un millier de voitures de police passer entre les arbres,
je secouai la tête dans une négation aveugle. « S’il te plait, Ice, non.
Bats-toi, bon sang ! Bats-toi ! ! ! »
Elle sourit légèrement et me prit
la joue. « Je me bats, ma douce Angel. Pour toi. »
Elle m’attira contre elle et
m’embrassa, longuement et profondément, avant de s’écarter et de prendre ma
main. « Viens. »
Croyant qu’elle avait fini par
retrouver son bon sens, je la suivis rapidement tandis qu’elle descendait
l’escalier et allai dans le séjour où Ruby, de nouveau debout et essuyant le
sang sur ses lèvres, la fixa avec une lueur de haine intense dans les yeux.
Et je ne suis pas le moins du
monde honteuse d’avoir voulu, avec chaque fibre de mon corps, regarder Ice
effacer cette expression sur son visage pour toujours.
Mais au lieu de ça, ma compagne me
poussa dans les bras de Ruby, puis la fixa d’un regard plus brûlant que le
soleil. « Chaque mot que vous avez dit est vrai. Je suis un monstre. Je l’ai manipulée et j’ai fait en sorte qu’elle
tombe amoureuse de moi pour pouvoir avoir un billet gratuit. Elle n’était rien
d’autre qu’un otage. Un ticket de sortie. Et vous devriez bien vous rappeler de
tout ça quand la police commencera à vous interroger. »
Ruby ricana. « Vous ne me faites
pas peur. »
La lèvre supérieure d’Ice se
recourba pour montrer ses dents. « Alors vous êtes vraiment idiote. »
Puis elle se raidit, la tête
tournée vers l’arrière de la maison. « A plat ventre. »
« Vous ne pouvez pas… »
« Tout de
suite ! ! ! »
Sans effort elle nous fit tomber
sur le sol et se mit au-dessus de nous dans une attitude protectrice, la tête
toujours penchée, concentrée sur quoi que ce soit qu’elle entendait.
Les cieux s’ouvrirent alors,
envoyant la pluie sur la Terre dans un déluge tandis qu’un éclair divisait le
ciel et que le tonnerre explosait au-dessus de nous, secouant la maison.
Je l’entendis alors, le bruit des
sirènes qui encerclaient la cabane. Je luttai pour me remettre debout mais Ice
me repoussa, me clouant au sol de son regard noir intense.
« Votre attention dans
la cabane ! Vous êtes encerclés. Sortez tranquillement les mains au-dessus
de la tête et personne ne sera blessé ! Votre attention dans la
cabane ! Vous êtes encerclés. Sortez tranquillement les mains au-dessus de
la tête et personne ne sera blessé ! »
« Reste là », dit Ice en
me lançant un dernier long regard avant de se détourner et de partir vers la
porte.
« Ice ! !
Non ! ! ! »
Mais elle n’écoutait pas. Foutue
bonne femme, elle n’écoutait pas.
Je me mis difficilement debout et
faillis tomber sur Ruby quand celle-ci tenta de me retenir, je la repoussai
furieusement au sol.
Je courus après la silhouette de
ma compagne qui s’éloignait, mais j’arrivai à la porte une éternité trop tard.
Les policiers grouillaient autour
d’elle, poussant son corps sans résistance au sol sur son estomac tout en lui
tirant les bras derrière le dos pour la menotter, leurs armes sorties et
pointées sur elle avec une intention mauvaise.
Lorsqu’ils la remirent debout, son
beau visage était taché de boue et de sang. L’avant de sa chemise, juste
auparavant d’un blanc brillant, était peint de marron des sutures qui s’étaient
arrachées.
Comme un homme changé en pierre
par un dieu vengeur, j’étais condamnée à rester regarder mon monde tout entier
emporté dans la nuit.
Il faisait froid. Si froid.
Et sombre, comme au fond d’une
tombe fraîchement creusée.
Mon corps tout entier était
engourdi ; mon cœur enchâssé dans un bloc de glace qui promettait de ne
jamais fondre.
Je sentais la pluie autour de moi,
tombant en des draps de feu brûlant presque horizontaux, agités par la frénésie
d’un vent épouvantable.
Un volet de bois, arraché par la
puissance de la tempête, cognait sans cesse contre la paroi en bois abîmée,
faisant résonner un glas par-dessus le hurlement du vent et le gémissement des
sirènes. Des sirènes qui, comme le brouillard, se rapprochaient de plus en
plus, pas sur des pattes de velours non, mais sur des griffes sanglantes de
dragon.
Un éclair traça un dessin pointu
sur le ciel, s’imprimant sur mes rétines.
Le tonnerre résonna et roula,
amenant une pensée saugrenue dans mon esprit. Dieu joue encore au bowling avec les anges, disait la voix de mon
père sortie quelque part de la tombe.
Et pourtant j’attendais, aveugle
et figée comme une sorte de statue immortelle. J’attendais que le vent cesse sa
furie incessante. J’attendais que la pluie écarte son rideau opaque.
J’attendais une vision que mes
yeux ne pouvaient voir. Une vision que mon âme ne pouvait oublier.
Comme attirées dans la clairière
par la force de ma prière silencieuse, d’autres voitures arrivèrent, leurs
pneus projetant la boue. Leurs phares puissants brisaient le manteau de brume,
illuminant la scène que je souhaitais si désespérément voir, figée sur le
porche de la maison que j’avais aidé à construire.
Un foyer, un rêve, que je
quitterais de mon plein gré, sans m’arrêter pour regarder derrière moi, si
seulement quelqu’un voulait retirer ces écailles de mes yeux.
Si seulement.
Elle se tenait là, droite et grande, éclairée par la lumière
artificielle derrière elle ; mon amour, mon cœur, mon âme. Le dos fier et
droit, la tête haute, les yeux flamboyants.
Fière, oui. Mais impuissante.
Pas contre les bras qui la retenaient, ni contre les liens qui
entouraient ses bras puissants, ni même contre les armes pointées vers chaque
point vulnérable d'un corps autrement invulnérable.
Non, pas contre ça. Jamais contre ça.
Impuissante contre le poids d'un passé qui s'était, une fois
de plus, retourné contre elle.
Impuissante contre le poids d'un amour pour lequel elle avait
vendu son âme.
J'emporterai l'expression de ses yeux dans la tombe. Une tombe
qui, si Dieu veut, ne sera pas longue à venir.
De la colère contre son passé qui s'imposait. De la rage
contre les bras qui la retenaient, contre les armes qui la poussaient de leurs
canons argentés et creux. De la tristesse aussi, que la chance que nous avions
eue s'arrête si vite.
Et de l'amour.
Toujours de l'amour.
Elle écarta les lèvres et je me forçai pour entendre ses mots
par-dessus la furie redoublée de la tempête. Mais même eux me furent enlevés
aussi sûrement qu'elle allait être emportée dans la brume qui n’apporte que des
conclusions.
Mais pourtant, je regardais ces lèvres former des mots que
seul mon cœur pouvait entendre.
Je t'aime.
Et puis arrivèrent les mots qui brisèrent mon âme.
Adieu.
****************
Fin
NdlT :
fini de traduire en décembre 2009 – Pour information, en anglais cette histoire
a une suite (non traduite à ce jour mais qui le mériteraitJ)
« REPARATION » et qui clôt la trilogie de Sword’n’Quill.
25 novembre 2009
Repression, chapitre 9-1
REPRESSION
(RETRIBUTION)
Ecrit par
Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)
Chapitre
9 – 1ère partie
*********************
Je sentis une main sur mon épaule et, dans ma terreur, elle
était froide et squelettique. Je tournai la tête, m’attendant à demi à voir le
cadavre pourrissant de Carmine me demandant de le suivre. Ou bien – que Dieu
m’épargne cette image – une Ice qui aurait décidé que j’étais un témoin de sa
dépravation dont il valait mieux se débarrasser.
Mais au lieu de ça, ce fut le visage meurtri et inquiet de
Corinne qui m’accueillit, un million de questions dans les yeux.
« C-Corinne ? »
« En chair et en os, comme tu le vois. » Elle pencha
la tête et me regarda par-dessus ses lunettes. « Tu avais l’air de faire
un sacré cauchemar. »
« Un cauchemar ? »
Elle plissa les yeux. « Tu vas bien, Angel ? »
Je tendis une main tremblante et effleurai son bras du bout de
mes doigts. Il était chaud et solide, et très réel.
Il ne m’en fallut pas plus.
Je me lançai en avant et me jetai dans ses bras, m’enfouissant
dans sa chaleur, la laissant infiltrer le froid de la mort qui m’entourait
comme une puanteur d’abattoir, trop vide pour même me soulager en pleurant.
Après un moment, elle m’entoura de ses bras et je sentis sa
main caresser affectueusement mes cheveux tandis qu’elle murmurait doucement à
mon oreille.
Quelques instants plus tard, elle s’écarta avec précaution,
avec affection et me garda à distance de ses bras, à me regarder attentivement.
« Bon, tu veux bien me dire ce qu’il se passe et pourquoi tu es en bas en
train de faire des cauchemars, et pas là où je m’attends à ce que tu
soies ? »
Après quelques tentatives hésitantes, je finis par rassembler
ce qui me restait d’esprit et je lui racontai mon rêve ; tout, jusqu’à la
dernière scène horrible. Qui était une chose, pensai-je, que je ne serais
jamais capable de raconter à quiconque tant que je vivrais.
« Ça me semble plausible », fit remarquer Corinne
lorsque j’eus fini, d’un ton pas plus surpris que si je lui avais raconté que
je venais d’aller faire une ballade. « Y a-t-il autre chose ? »
Un peu perdue, je la fixai. Où était ma colère ? Où était
l’outrage que mon esprit devrait conjurer à la vue d’une telle image
horrifiante de la femme que je disais aimer ?
Après un instant, son expression changea. Son visage se durcit
et elle plissa les yeux. « S’il te plait, dis-moi qu’il y a autre chose,
Angel. »
Je la regardai, incapable de dire quoi que ce soit, incapable
de comprendre où ça nous menait.
Elle soupira. « Angel, Ice a dû te regarder être menacée
par une arme, On l’a assommée et trainée loin de chez elle pour être exécutée.
Est-ce que tu t’attendais à ce qu’elle laisse ça se produire
simplement ? »
« Non. Non ! C’est juste que... »
« Juste quoi, Angel ? » Ses yeux noirs
brillèrent d’une terrible pitié et je me sentis sur la défensive.
« Arrête de me regarder comme ça, Corinne. »
« Comme quoi ? » Demanda-t-elle, avec un
sourire moqueur.
« Comme si j’étais une fichue gamine à qui on vient de
dire que le Père Noël n’existe pas. »
« Peut-être quand tu cesseras de te conduire comme
ça. »
« Corinne ! »
« Combien de fois Ice t’a-t-elle dit qu’elle était une
meurtrière, Angel ? »
« Quoi ? Je ne… »
« Combien de fois ? »
Je sentis que je m’échauffais tandis que je la regardais, mes
poings s’ouvrant et se refermant sans cesse. « Je ne sais pas. »
« Une fois ? Plus d’une fois ? Tu dois bien te
souvenir d’une telle chose, Angel ?
Je grinçai des dents. « Corinne… »
« C’est une simple question, Angel ? Combien de
fois ? »
« Je ne sais pas. Plusieurs fois », concédai-je.
Elle sourit et hocha la tête. « Et comment as-tu répondu
à ça ? Lui as-tu dit que tu comprenais ? T’es-tu sauvée en
hurlant ? Quoi ? »
« Tu sais bien ce que j’ai dit, Corinne. » Je
pouvais entendre les battements de mon cœur dans mes oreilles.
« Je ne sais pas, Angel. Mais je peux l’imaginer. Tu lui
as dit que tu comprenais, n’est-ce pas ? »
« Je ne… » Elle me regarda. « Oui ! Oui,
ça te va ? Je lui ai dit que je comprenais ! »
Elle hocha la tête, apparemment satisfaite. « Mais tu ne
comprenais pas, n’est-ce pas », commença-t-elle, sa voix adoucie par une
compassion qui me brûlait plutôt qu’elle ne me guérissait. « Tu ne la
comprenais pas du tout malgré que tu lui aies dit le contraire. Tu ne
comprenais pas ce que c’était que d’avoir le cœur si froid et si noir que prendre
la vie d’une autre personne ne faisait pas plus d’effet que d’aller faire un
tour au marché. Tu ne comprenais pas que quand la mort ne signifie rien, la vie
encore moins. »
« Ça suffit, Corinne ! » Hurlai-je, mes mots
rebondissant sur l’étendue plane du lac et faisant s’envoler un petit groupe
d’oiseaux effrayés. « Ça suffit. »
Elle sourit à nouveau. « Ah oui ? Je ne le pense
pas, Angel. En fait je pense que c’est loin de suffire. » Son expression
s’adoucit un peu. « Ice est une tueuse, Angel. Elle n’est peut-être pas
que ça, mais ça constitue une grande partie de ce qu’elle est. Ça dessine ses
pensées, façonne ses actions. C’est instinctif, comme de respirer. » Sa
voix douce traina un instant tandis qu’elle fermait les yeux. Quand elle les rouvrit,
ils étaient remplis d’un savoir horrible dont je voulais détourner mon regard
et pourtant je ne le pouvais pas.
« Chaque jour de sa vie, Angel, chaque jour, elle doit faire le choix conscient de vivre sans
violence. Un autre jour à lutter contre ses instincts. Un autre jour à essayer
désespérément de se raccrocher à la plus fine et la plus frêle des cordes qui
la relient au chemin qu’elle a choisi. Et tu sais pourquoi elle le fait,
Angel ? »
Je la regardais, soudainement perdue, doutant soudain de la
seule chose dans ma vie que je pensais être immuable. Les convictions d’Ice.
« Parce qu’elle sait que c’est ce qui est juste ? » Hasardai-je.
Le sourire qu’elle me fit, triste et rempli d’une douce
déception, tirailla mon cœur. « Non, Angel. Bien que ça puisse être ce qui
est ‘juste’, ce n’est pas la raison pour laquelle elle le fait. »
« Alors pourquoi ? »
Elle prit ma main et la serra fort. « Elle fait ces
choses parce qu’un jour, il y a plusieurs années de ça, elle a rencontré
quelqu’un qui, sans même essayer, l’a touchée au fond d’elle et a pris un cœur
qu’elle ne se souvenait plus d’avoir. Une personne qui, contre toute attente,
l’a capturée sans effort et la retient aujourd’hui encore. Et une personne dans
les yeux de laquelle elle ne se laissera jamais voir autrement que
parfaite. » Elle sourit à nouveau. « Elle fait ces choses pour toi, Angel. Parce qu’elle t’aime. Et
parce que tu as réussi à faire une chose que personne n’avait réussi à
faire. »
« Quoi donc ? » Demandai-je, consciente que ma
voix était rauque.
« Tu lui as fait voir qu’elle valait la peine d’être
aimée. C’est ce qui l’aiguillonne, ce qui dicte ses actions aujourd’hui. Ça
pèse lourdement sur chaque décision qu’elle prend, parce que peu importe ce qui
advient, peu importe, elle ne veut
pas, jamais, que tu la vois comme quelqu’un d’indigne. »
Les larmes tracèrent silencieusement des ruisseaux sur les
collines et les vallées de mes joues et de ma mâchoire. En les voyant, Corinne
serra ma main plus fort, pour me réconforter, et peut-être pour me montrer
qu’elle comprenait. « C’est un fardeau pour n’importe qui, Angel. Je le
sais. Ice le sait aussi. Mais quand tu lui as dit, pas une seule fois, mais de
nombreuses fois, que tu comprenais et que tu acceptais qui et ce qu’elle était,
elle a eu l’impression que c’était un fardeau que vous pourriez porter
ensemble. »
De sa main libre elle essuya doucement mes larmes. « Elle
t’a ouvert son cœur et son âme, Angel. L’obscurité et la lumière. C’est un cadeau que peu de gens reçoivent dans ce
monde. Un cadeau inestimable. Et quand elle prend des décisions contre sa
nature, comme de permettre à Cavallo de vivre, tout en sachant d’instinct
qu’elle va le payer, elle le fait parce qu’elle veut que ce soit cette personne
que tu vois quand tu la regardes chaque jour. »
Un sanglot monta spontanément dans ma gorge et je me couvris
la bouche pour le retenir. « Elle m’a dit ceci un jour », dis-je en
hoquetant, comprenant seulement le sens vrai derrière ses paroles. « Que
tout ce qu’elle voulait être, c’était la personne que je voyais en la
regardant. »
Corinne hocha la tête, le visage doux mais grave. « Elle
croit en toi, Angel. Elle croit que tu
l’aimes pour ce qu’elle est autant que pour la personne qu’elle pourrait
devenir. Sa noirceur sera toujours là. Parce qu’elle n’est pas mue par elle ne
signifie pas qu’elle est partie, peu importe la force de votre désir pour que
ce soit le cas. Ce n’est pas une tache que l’on peut nettoyer ou un péché qui
peut miraculeusement être pardonné, comme dans la confession d’un pénitent face
à un prêtre en robe noire. C’est une partie d’elle aussi profonde que son amour
pour toi. Aucun d’eux ne peut être effacé. »
Son regard se durcit et j’eus l’impression qu’elle regardait
aux tréfonds de mon âme. « La décision t’appartient, Angel. Soit tu
l’acceptes pour tout ce qu’elle est, sachant que, étant donnée la vie que vous
partagez, il y aura des moments où elle devra agir selon son instinct, parce
qu’elle s’est permis d’aller contre cet instinct dans le passé et qu’elle doit
maintenant en payer le prix, ou bien… »
Je sentis ma respiration bloquée dans ma gorge. « Ou
bien ? »
« Vas-t-en, Angel. Vite et loin. Brise tes liens avec
elle et ne regarde jamais derrière toi. Bull me dit qu’elle pense peut-être que
tu es morte. Si tu ne peux pas être celle dont elle a besoin, la seule personne
au monde qui l’aime sans conditions, alors s’il te plait, pour son propre bien,
laisse-la pleurer ta mort et en finir avec ça. Ne la blesse pas plus en la
laissant voir la condamnation de sa nature dans tes yeux. »
Après un long moment, elle relâcha ma main et se leva.
« Pense à ce que j’ai dit, Angel. Je serai là-haut avec Ice. »
Je me levai aussi. « Je viens avec toi. »
Il ne fallut qu’un simple contact sur mon bras pour arrêter
mon élan. « Tu as écouté un seul mot de ce que j’ai dit,
Angel ? »
« Oui, Corinne. Mais il faut que je la voie. Que je sois
avec elle. Je dois… »
Elle secoua lentement la tête d’un air triste. « Non,
Angel. C’est quelque chose que tu vas devoir faire sans elle. Ice ne peut pas
t’aider. »
« Mais… »
« Non, Angel », dit-elle d’un ton ferme. Son regard
s’adoucit légèrement. « Angel, je t’aime de tout mon cœur. Tu le sais.
Mais j’aime aussi profondément Ice. Et je ne veux pas la voir blessée, par toi
ou n’importe qui d’autre. Alors s’il te plait. Reste ici et réfléchis à ce dont
nous avons parlé. Ecoute ton cœur, Angel. Il te dira ce que tu dois
faire. »
Je sentis mes épaules s’affaisser dans la défaite. Presque
contre ma volonté, je hochai la tête pour accepter sa requête. Une requête dont
je savais bien, connaissant aussi bien Corinne, qu’elle était plus un ordre
qu’une simple demande ou une faveur.
Elle sourit légèrement et avec un hochement de la tête, elle
se retourna et quitta le ponton. Je la regardai repartir avec précautions vers
la cabane, mes pensées tournoyant vertigineusement.
Quand elle eut disparu au coin de la maison, je me retournai
et fis face à l’eau sombre, sans vraiment la voir à cause des larmes qui
brouillaient ma vision.
Les larmes passèrent et je restai lasse, vide et très désorientée.
Je voulais tellement aller auprès d’Ice. La voir, la tenir, lui caresser les
cheveux, sentir que quelque part toutes les réponses à mes questions seraient
dans cette simple connexion si profonde entre nous. Une connexion que je
pouvais sentir même à cette distance. Une distance que, par ma peur, j’avais
causée.
Je me contentai de remercier Dieu dans toute sa pitié qu’Ice
ne soit pas réveillée pour la voir.
Je savais aussi que Corinne avait raison. Ice ne pouvait pas
m’aider. Personne ne le pouvait, à part moi-même.
Je m’entourai de mes bras alors qu’un vent froid passait sur
le lac, avant-coureur d’un hiver proche, même maintenant, au milieu d’un été
glorieux.
Tandis que je regardai par-dessus le lac et que le vent
faisait plier les arbres, je me forçai à examiner les plus difficiles des
questions de Corinne. Est-ce que j’aimais Ice pour elle-même ? Pour la
femme qu’elle était vraiment ? Ou bien, est-ce que j’aimais plutôt la
femme que je voulais qu’elle soit, une image que j’avais construite dans mon
esprit ; un chevalier blanc chargeant sur un étalon, le cœur pur et l’âme
sans tache.
Je reniflai doucement. Peut-être étais-je allée trop loin avec
cette analogie du ‘Chevalier Errant’. Ice n’avait jamais été, même dans les
premiers moments où je la connaissais, ce que quiconque considèrerait un cœur
et une âme purs.
Mais là encore, qui parmi nous l’était ?
Certainement pas moi.
Alors la question subsistait. Qui aimais-je vraiment ?
Un être humain réel, fait de chair et d’os ? Ou une image
en surimpression sur cette personne, qui la rendait plus acceptable pour ma
sensibilité, en tous cas en l’état.
Ce serait fichtrement facile de tout envoyer promener et de
faire ce que mon cœur me dictait, à savoir que j’aimais Ice de toutes mes
forces, qu’elle tenait mon cœur dans le creux de sa main, que je lui avais
donné ma confiance comme à personne d’autre, et que la seule pensée de ne plus
l’avoir dans ma vie me retournait les tripes.
Mais je savais aussi que faire cela nous rendrait un mauvais
service à toutes les deux.
Le rêve me terrifiait plus que je n’étais prête à l’admettre à
quiconque. Et jusqu’à ce que je trouve pourquoi, jusqu’à ce que je trouve une
explication qui satisfasse mon besoin de savoir, je ne serais d’aucune utilité
à aucune de nous deux.
Et Ice ne méritait que le meilleur de ma part.
Comment j’allais le lui donner était une toute autre question.
Je m’entendis grogner tandis que je m’asseyais à nouveau avec
raideur sur le bois froid et usé du ponton. Tant de pensées, de sentiments,
d’émotions et d’images passaient dans mon esprit qu’il m’était difficile de
savoir par où commencer. Et même, de savoir comment
commencer.
« Le meilleur endroit pour commencer est souvent le
début », aimait à me dire ma mère.
Je haussai les épaules pour moi-même. Ça me semblait un aussi
bon endroit qu’un autre.
Un nom me vint à l’esprit et je m’y accrochai.
Cavallo.
Le salaud qui avait tout commencé. Le salaud qui avait failli
tout terminer.
De ce que je pouvais me souvenir de son histoire, racontée par
bribes par Corinne, Cavallo était ce qu’on appelait ‘une taupe’. Il avait
grandi dans les rangs de la Famille criminelle à laquelle Ice était attachée,
les Briacci, tout en étant profondément blotti dans la poche arrière du plus
grand rival des Briacci. Espérant planter la graine de la méfiance, il avait
monté un piège contre Ice, l’envoyant tuer un innocent.
Mais, et j’avais presque oublié ce point dans ma terreur suite
au cauchemar, elle avait refusé de le tuer.
« Elle a refusé », murmurai-je presque à voix haute,
rendant cette idée réelle et présente.
Même en sachant que ce refus pourrait entrainer sa propre
mort, elle était quand même allée contre les ordres.
« Beaucoup d’entre nous ont dressé des limites et c’était
une de mes limites. Je n’ai jamais tué d’innocents et je n’ai jamais tué de
témoins, peu importe contre qui ils témoignaient. »
Je me souvenais de ces paroles comme si elle les avait
prononcées cet après-midi même au lieu d’il y a cinq ans. Elles prirent soudain
une autre signification tandis que la première partie de mon puzzle se mettait
silencieusement en place.
Lorsque l’homme fut quand même tué, Ice avait décidé de
casquer pour ça, pour employer le vocabulaire de prison un instant, allant
aussi loin que refuser même les services juridiques extraordinaires de Donita,
pour qui elle comptait beaucoup et qui voulait tellement l’aider.
Et parce que l’Ice que je rencontrai au Bog cette première
fois, était une femme qui avait accepté la part de lumière dans son âme et bien
qu’elle ne fût pas coupable du crime pour lequel on l’avait condamnée, elle
était déterminée à être châtiée pour ceux pour lesquels elle n’avait pas été condamnée, même si cela
signifiait, comme cela semblait être le cas alors, donner sa liberté en
paiement pour le reste de sa vie.
Aurais-je pu faire la même chose ?
Et bien, d’une certaine façon, je l’avais fait. Je n’étais pas
plus coupable d’avoir tué mon mari qu’Ice ne l’était pour le meurtre d’un
innocent, mais moi aussi, je voulais en payer le prix parce que, que ce soit ou
pas un meurtre, je l’avais bel et bien tué.
Alors, de cette façon en tous cas, Ice et moi étions plutôt
semblables.
Une autre pièce s’ajouta sur le plateau.
Je retournai mon esprit vers Cavallo. Non content d’avoir
piégé Ice, il voulait tourner le couteau dans la plaie de toutes les manières
possibles, alors qu’il était toujours dans la Famille, avec l’intention, un
jour, de fomenter un coup d’état et d’en prendre la direction. Il avait piégé
la femme de Briacci, une femme qui avait pratiquement été une seconde mère pour
Ice, qui avait été jetée en prison puis avait vu son meurtre mis en scène pour
une seule personne dans le public.
La femme que j’aimais.
Et bien que dévastée par la mort d’une personne qu’elle avait
aimée, et bien que je sois sûre qu’elle avait toutes les occasions de perpétrer
sa propre justice sur cet homme, elle était restée en prison, déterminée à
payer pour ses crimes.
Une autre pièce du puzzle se mit en place tandis que je
commençais à regarder les événements de cinq ans de ma vie sous un jour totalement
nouveau, me demandant, avec un peu de honte, pourquoi je ne m’étais pas
inquiétée de le faire avant.
Cavallo avait tourné le couteau encore un peu plus dans son
cœur en passant un marché avec le directeur de la prison, condamnant Ice à la
servitude en lui faisant faire ce qu’il voulait, à savoir démonter des voitures
qu’il vendait ensuite à un prix plus que profitable. Et quand elle en eût
finalement assez et qu’elle refusa de continuer, Cavallo, par son avocat
marron, Morrison, la menaça de faire du mal à la chose la plus chère à son cœur
dans ce monde.
Moi.
Croyez-moi quand je vous dis que je ne prends pas ça à la
légère, ni que c’est comme un énorme massage à mon ego en pleine santé que de
dire une telle chose aussi banalement. C’est tout simplement la vérité telle
que je la connaissais à l’époque et telle que je la connais aujourd’hui.
Est-ce qu’une tueuse sans conscience aurait pris cette menace
au sérieux et se serait couchée ? Ou bien est-ce qu’elle n’aurait pas
plutôt taillé le directeur en pièces et pris le premier otage venu, pour aller
en ville en mission spéciale pour délivrer personnellement à Cavallo son arrêt
de mort ?
Ice avait simplement répondu à ma question par ses actions.
Elle avait pris le fardeau. Elle avait accepté le couteau au fond
de ses tripes, pas avec calme non, mais elle l’avait accepté tout autant, pour
me garder en sécurité, en bonne santé et toute entière.
Et pourtant,
ça ne suffisait pas encore pour Cavallo.
Dans une scène qui hante toujours mes rêves et continuera à le
faire, je le crains, jusqu’à ce que j’aie fini de dérouler mon fil mortel, il
s’est retrouvé face à face avec elle – avec un grillage et une dizaine de
gardes armés jusqu’aux dents entre eux, courageux comme il l’était – il s’est
moqué d’elle et quand il a vu qu’elle ne mordait pas à l’hameçon à sa guise, il
lui a tiré dans le dos.
Quasiment contre ma volonté, la scène repassa dans toute sa
splendeur et en Technicolor dans mon esprit.
Serrant une dernière fois et dans un hurlement de Cavallo, Ice
relâchait sa prise et levait ses mains nues en souriant. Elle reculait
volontairement de deux pas du grillage, faisait un clin d’œil au mafieux, puis
elle se retournait.
Nos regards se croisaient tandis qu’elle finissait de se
retourner et le monde commençait à tourner au ralenti. Du coin de l’œil, je
pouvais voir Cavallo passer sa main valide dans son manteau.
« Ice ! »
Je m’élançais vers elle, en direction de ses jambes.
« Nooooon ! »
Elle écarquillait les yeux de questionnement.
Le bruit d’un coup de feu résonnait, bizarrement assourdi dans
l’air turbulent.
La question dans ses yeux était devenue un choc tandis que le
sang giclait et tachait le petit trou noirci soudainement apparu dans le coin
gauche de sa combinaison. Elle baissait les yeux puis me regardait à nouveau.
Son regard devenait vide comme dans mon rêve et elle
s’écroulait au sol sans un bruit.
J’atterrissais sur elle en hurlant.
Je m’écartais rapidement, essuyant brutalement mes larmes
tandis que je la mettais sur le dos. « Oh Seigneur, non. Ice, non. S’il te
plait. Oh Seigneur. »
Le sang sortait de la blessure par à-coups lents et paresseux.
Mais cela signifiait qu’elle était toujours vivante. Je pressais une main sur
le trou dans sa poitrine et utilisais l’autre pour écarter les cheveux de son
visage. « Oh Seigneur, s’il te plait, réveille-toi, Ice. S’il te plait, ne
meurs pas. S’il te plait. Ne me fais pas ça. S’il te plait. Oh Seigneur. Oh
Seigneur. »
Je paniquais et je le savais. Mais je ne semblais pas pouvois
m’arrêter. Le sang coulait dans l’espace entre mes doigts, me peignant dans sa
vibration brûlante. « Ne meurs pas, Morgan Steele. Je te défie de mourir
devant moi ! »
Le bruit de pas hâtifs me faisait lever les yeux. Les visages
pâles et effrayés de Sonny, Pony et Critter me faisaient face.
« Oh merde ! » Grognait Pony en s’agenouillant
près de moi, posant sa main sur la mienne dans une tentative pour arrêter le
flot de sang.
« Appelez une ambulance ! » Hurlais-je sans
même sentir la pression de la main de Pony sur la mienne.
« Allez ! »
Sonny hochait brusquement la tête et se retournait pour partir
en courant, en direction de la prison dans une course effrénée. La foule
choquée se séparait pour la laisser passer.
« Ils sont partis ? » Demandais-je à Pony, ma
vue bloquée derrière moi par son corps musclé.
« Qui ? » Demandait Pony d’un ton distrait, le
visage grimaçant tandis qu’elle augmentait la pression sur ma main. »
« Le directeur et… le tireur. »
Mon amie regardait par-dessus son épaule, me bloquant toujours
la vue sur la grille et la zone au-delà. « Y a une bagnole qui fait
crisser ses pneus en sortant du parking », me disait-elle en grognant,
puis elle retournait toute son attention à sa tâche pour ralentir le saignement
qui s’écoulait de ma compagne avec chaque battement de son cœur.
« Dieu soit loué. »
« Pourquoi tu r’mercies Dieu ? Ça pourrait bien être
l’assassin d’Ice qui se sauve ! »
« Elle ne mourra pas. Je le sais. Elle ne peut
pas. »
« J’aimerais bien avoir ta foi, Angel. »
« Tu n’en as pas besoin. J’ai assez de foi pour nous
toutes. »
Je clignai des yeux et essuyai les larmes sur mon visage
tandis que mon esprit relâchait enfin sa prise et me laissait revenir au
présent.
« J’ai gardé la foi, Ice », murmurai-je. « Et
tu ne m’as pas laissé tomber. »
Et pourtant, même après avoir reçu ce coup de feu dans le dos
comme un animal enragé, elle n’était toujours pas partie le chercher.
Non, pas avant que la dernière goutte ne soit versée dans le
vase. Une goutte représentée par une visite de Morrison à l’hôpital pour la
prévenir que, si quelqu’un devinait l’identité de la personne qui lui avait
tiré dessus, ma vie deviendrait un enfer, et toute chance pour moi de retrouver
un jour la liberté serait balayée comme des immondices dans le ruisseau et,
très sûrement, mon âme avec elle.
« Je savais alors que je ne pourrais jamais faire marche
arrière. Il fallait que… je m’occupe de certaines choses pour que cette menace
ne devienne jamais une réalité. »
Ce ne fut que quand la dernière goutte fut finalement versée
dans un vase totalement plein qu’elle se lâcha complètement, pas pour se
protéger elle, mais pour me protéger moi.
Parce qu’elle m’aimait.
Et quand elle avait enfin eu l’occasion de se débarrasser de
toute la douleur, de la souffrance, de l’angoisse et de la rage sur le seul
homme qui avait causé tout ceci, qu’avait-elle fait ?
Je fermai les yeux pour me souvenir.
« Je voulais tellement le tuer que je pouvais en sentir
le goût. Mon doigt pressait la gâchette, un millimètre de plus, le coup serait
parti et tout aurait été terminé. »
Elle avait penché la tête et avait regardé le plafond, les
muscles de sa mâchoire en mouvement tandis qu’elle se passait les mains dans
les cheveux. « Je n’ai pas pu le faire », avait-elle murmuré d’un ton
dur. « Je le voulais, Seigneur, je le voulais tellement. Je voulais mettre
fin à sa misérable petite vie puante. » Elle avait soupiré et secoué la
tête. « Mais je n’ai pas pu. »
Pourquoi ? Me rappelai-je lui avoir demandé.
« Je le regardais dormir et j’ai pensé à toi. » Et à
ce moment-là, son regard, pour la première fois, s’était posé sur moi. Elle
avait légèrement souri. « Au moment où j’avais tenu la vie de Cassandra
entre mes mains. Je me souvenais de toi en train de me dire de ne pas
abandonner mes rêves, qu’elle n’en valait pas la peine. Et je me suis rendu compte
que si je redevenais cette personne, celle qui tuait pour se débarrasser de ses
problèmes, ce serait exactement ce que j’aurais fait. » Les larmes
brillaient dans ses yeux. « Mes rêves ne valent peut-être pas grand-chose,
mais c’est tout ce que j’ai. Et je ne pouvais pas les abandonner. Pas pour lui.
Pour personne. »
« Oh, Ice » murmurai-je comme je le fis à l’époque.
Tant de choses prenaient du sens à mes yeux maintenant, quand
je les regardais avec la distance du temps. L’attachement constant d’Ice aux
changements qu’elle avait commencé à faire dans sa vie bien avant que nous ne
tombions amoureuses. Son refus d’être entrainée à faire quelque chose qui
devenait injuste pour elle, jusqu’à ce qu’elle soit placée dans une situation
où les choix n’existaient pas.
Je commençais enfin à voir deux très différents côtés dans la
partie d’Ice qui était une tueuse. L’une d’elle tuait dans la fièvre de la
passion, pour se protéger ou protéger ceux qu’elle aimait. L’autre,
diamétralement opposée à la première, tuait avec le désintérêt froid et
lointain d’un assassin, ce qu’elle avait été pendant très longtemps.
La première était une part inhérente de sa nature, une nature
forgée par la vie qu’on l’avait forcée à vivre quand une innocente filette de
dix ans s’était réveillée un beau matin pour découvrir que ceux qu’elle aimait
n’étaient plus.
La seconde, que je commençais à entrevoir, était plutôt contre
nature pour elle, bien qu’elle avait développé un certain talent pour ça au
cours du temps, et qu’elle l’utilisait autant que les outils dont elle se
servait pour réparer les autos.
Si rien d’autre, Ice était une femme faite de passions
incroyables. Elle avait une capacité immense, presque infinie, à aimer. Et une
capacité pratiquement égale pour la colère. Alors que l’amour avait toujours
été réprimé comme un poulain ombrageux et vulnérable, la colère avait pu
fleurir.
Et alors, pour une raison qu’elle seule connait, Ice avait
décidé de saisir l’occasion de révéler son cœur et de laisser l’amour sublimer
la rage dans son âme.
Cette décision avait demandé un grand tribut cependant. Un
tribut qu’elle payait aujourd’hui. Et un tribut que moi, dans mon égoïsme, je
n’imaginais pas exister.
Jusqu’à aujourd’hui.
Tel l’apôtre Paul sur la route de Damas, les écailles me
tombaient enfin des yeux et je vis pleinement ce que le fait pour Ice de
laisser Cavallo vivre signifiait vraiment.
Un saut les yeux bandés du haut d’une haute falaise avec la
confiance pour seul filet.
La confiance en elle-même, dans son cœur, qu’elle prenait la
bonne décision. La confiance dans un système de justice qui avait misérablement
failli à faire ce qui était juste. La confiance dans un dieu ou une sorte de
destin miséricordieux qui verrait son action de rédemption et en serait
satisfait.
Un jour, un sage a dit, je crois, que deux sur trois, ce n’est
pas si mauvais, je suis sûre qu’il serait d’accord pour dire qu’un sur trois
c’est plutôt minable.
Comme une rangée de dominos ou un château de cartes poussés
par la main d’un enfant insouciant, ce simple acte miséricordieux a lancé une
série d’événements inévitables qui nous a menées à cet endroit, où tout ce qui
aurait pu tourner de travers l’a fait et où la femme assurée et fière qui avait
fait ce saut, était maintenant allongée, brisée et en sang, en châtiment d’un
acte de bonté qui s’était retourné contre elle par vengeance.
Je repensai à la nuit où elle avait reçu l’appel téléphonique
l’informant que Cavallo avait été libéré et était à la poursuite de chair
fraîche. Elle avait voulu garder cette information pour elle-même, mais je
l’avais bousculée, aiguillonnées, cajolée et j’avais pleurniché jusqu’à ce
qu’elle s’ouvre à moi et dépose ses tracas devant moi.
Et qu’est-ce que je lui avais donné en retour ?
La dérision. Le sarcasme. La tyrannie de ma morale. J’avais
même eu le culot de la traiter de froussarde. Je l’avais accusée d’utiliser
Cavallo comme excuse pour fuir les gens qui l’aimaient. Je l’avais menacée de
m’accrocher à chacune de ses pensées, à chacun de ses mouvements, comme un
parasite indésirable
Quand avais-je cessé de faire confiance à son instinct ?
Quand avais-je commencé à penser que le mien était
meilleur ?
Je sentais mon visage rougir de honte. La chair tendre de mes
paumes protesta quand mes ongles y creusèrent leur domicile.
Tout ce qu’elle avait voulu, c’était créer un espace de
sécurité autour de moi. Un endroit où je serais heureuse, où je me sentirais en
sécurité, où je serais aimée et où je ne manquerais jamais de rien. Meneuse
d’hommes innée, elle avait réprimé cette qualité et avait choisi de marcher à
mon côté, m’apportant son aide, sa chaleur, sa force et son amour pour
s’assurer que mes rêves étaient comblés, du mieux de ses capacités
considérables et bien au-delà de mes espoirs les plus fous.
Et qu’avais-je fait de cette liberté qu’elle m’avait
donnée ? Je l’avais saisie et je m’étais sauvée avec et je l’avais bien
piégée, la plaçant avec mes paroles dans une cage dont les barreaux étaient
formés et dessinés par les liens d’amour que nous partagions.
Une cage dorée, peut-être, mais une prison plus grande encore,
d’une certaine façon, que le Bog ne l’avait jamais été.
« C’est une adulte », me dis-je. « Tout à fait
capable de prendre ses propres décisions. Ne lui enlève pas ça aussi, en
croyant que tu l’as en quelque sorte piégée contre son gré. Ce n’est pas ce qui
s’est passé et tu le sais très bien. »
« Peut-être », me répondis-je. « Mais lui as-tu
posé la question ? As-tu pris, ne serait-ce qu’une minute, pour savoir ce
qu’elle désirait, plutôt que de projeter tes rêves et tes désirs sur elle et de
considérer que c’était bien ? »
Est-ce que je l’ai fait ?
Je repensais à la conversation que nous avions eue dans cette
minuscule chambre d’hôtel qu’Ice avait prise juste après nos retrouvailles. Je
me souvenais de l’odeur de moisi du radiateur tandis que l’air qu’il soufflait
faisait légèrement bouger les lourds rideaux qui masquaient la chambre aux yeux
indiscrets. Je me souvenais de la texture raide et brillante du dessus de lit.
Mais plus que tout, je me souvenais de l’expression sur le visage de mon amour,
de la lueur dans ses yeux, du ton de sa voix.
« Bon sang, Angel ! ! Si tu restes avec moi, tu
vas juste t’enfermer dans une autre prison ! Tu peux comprendre
ça ? »
Oui, elle était en colère. Mais cette fois… cette fois, je
n’avais pas peur.
« Ice, la seule prison dans laquelle je vais retourner,
c’est celle dans laquelle tu vas m’envoyer en refusant de me laisser prendre
mes décisions moi-même sur ce que je veux faire de ma vie. Il n’y aura pas
d’autres barreaux que ceux qui entoureront mon cœur. C’est un endroit où je ne
veux pas aller, jamais. Ce serait un million de fois pire que le Bog le sera
jamais. » Je lui avais attrapé la main que j’avais serrée très fort,
levant nos mains jointes pour qu’elle puisse les voir pleinement. « Ma vie
est avec toi, Morgan Steele. Et ça depuis le premier jour où je t’ai vue. Ça ne
changera jamais, que tu me laisses rester avec toi ou pas. »
Pour la première fois depuis que je la connaissais, Ice avait
eu l’air effrayé. Ce n’était pas de la panique, j’en suis sûre, mais elle avait
peur. « Je… ne peux pas… »
J’avais mis le doigt sur ses lèvres. « Peut-être
pas », avais-je murmuré. « Mais moi je peux. »
Et je l’avais fait.
Et en le faisant, j’avais proprement et avec efficacité,
retourné la situation à son détriment. En me clivant à elle malgré ses
objections sincères et recevables, j’avais pris la décision de ses mains et je
l’avais transformée pour en faire la mienne.
Elle avait tenté de m’avertir – oh Seigneur, combien de
fois ? – qu’un jour on en arriverait là.
Et quand ce fut le cas, je lui donnai tout sauf ce dont elle
avait le plus besoin.
Mon soutien.
Elle avait fait ce qu’elle avait à faire. Ses actions, plutôt
que d’être l’émergence des tréfonds osbcurs d’un cœur noirci, étaient, tout
simplement la seule chose qu’elle pouvait
faire. Pas d’exceptions, pas d’excuses.
Elle avait été acculée dans un coin et en était sortie en se
battant.
Si ça avait été moi, je serais morte dans cette clairière.
N’importe qui d’autre que je connaisse aussi.
Elle avait survécu.
Et à la fin, après l’annonce des résultats, c’était tout ce
qui comptait
Elle avait survécu.
Et d’un seul coup, tous mes doutes, tous mes soucis, mon
sentiment d’insécurité, s’effritèrent et s’envolèrent. Ma honte était toujours
prégnante et c’était une chose que je devrais gérer encore très, très
longtemps.
Et bien, ça n’avait pas d’importance.
Ce qui en avait, c’était que la femme que j’aimais de toute
mon âme avait besoin de moi, peut-être plus qu’elle n’avait jamais eu besoin de
personne auparavant.
Et peu importe que survienne l’enfer, ou un tsunami ou une
bibliothécaire âgée avec une affinité pour le poison, le poker et les théières,
je ferais de mon fichu mieux pour être pour Ice ce qu’elle était pour moi.
Tout.
Imprégnée de ma mission, je me relevai, à peine consciente de
la raideur dans mes muscles et de la douleur sourde dans ma jambe. Je sortis du
ponton à grands pas déterminés, montai la colline et entrai dans la maison,
ignorant les regards interrogateurs lancés dans ma direction par les hommes et
les femmes venus apporter leur soutien à une amie blessée et dans le besoin.
Le visage figé dans un masque de pierre que j’empruntai
temporairement à Ice, je montai les marches et entrai sur le champ de bataille,
lançant à Corinne un regard qui disait, avec le plus grand sérieux, que si elle
voulait la guerre, elle l’aurait. Et que je ne cesserais pas avant de l’avoir
gagnée.
Elle lut parfaitement l’intention dans ces premières secondes
silencieuses, écarquillant légèrement les yeux avant de se détendre dans le
fauteuil qu’elle avait tiré près du lit. Elle me fit un petit sourire
d’acceptation et pencha légèrement la tête en direction d’Ice, toujours
profondément endormie.
« Est-ce qu’elle s’est réveillée un instant ? »
Demandai-je en luttant pour empêcher mon visage de rougir à nouveau.
« Non. Elle se repose tranquillement. »
Je hochai la tête. Puis j’adoucis consciemment mon regard.
« Je l’aime, Corinne. Toute entière. Tu peux me croire ou non, ça te
regarde. Mais je l’aime vraiment et je ne l’abandonnerai jamais. » Je
déglutis, fort. « A moins qu’elle ne me le demande. »
« Et si elle le fait ? »
Je pris une inspiration profonde, la relâchai et prononçai les
mots inscrits dans mon cœur. « Si elle le fait, je la laisserai partir.
Sans discuter. »
Après un moment, Corinne hocha la tête. Puis elle eut un
sourire de travers. « Est-ce qu’il y a jamais eu aucun doute ? »
« Non. Des questions, oui. Des peurs, oui. Un
doute ? Non. »
Ses yeux brillèrent. « Je ne le pensais pas. »
Mes yeux s’écarquillèrent à leur tour. « Tu ne le pensais
pas... Alors pourquoi ? »
« Parce que tu avais besoin de t’asseoir pour examiner
les choses par toi-même, Angel. Une partie de toi a vécu dans un monde de rêves
pednant très longtemps. Et à moins que tu ne te donnes le temps de découvrir la
réalité de tes vrais sentiments, les choses auraient continué à faire boule de
neige jusqu’à ce qu’on soit tous ensevelis. Ice ne mérite pas ça. Ni toi
d’ailleurs. » Elle rit doucement. « Tu as pris la bonne décision,
Angel. »
Je ne pus m’empêcher de rire de soulagement.
« Rappelle-moi de te frapper plus tard. »
« Oooooh, c’est promis. »
Je résistai à l’envie de lui mettre une bonne claque, mais je
me glissai plutôt sur le lit pour me blottir tout près de la seule personne au
monde qui tenait mon cœur dans sa paume, et je sombrai immédiatement dans un
profond sommeil sans rêve, sans remarquer quand son bras s’enroula autour de
mes épaules dans un geste inconscient d’acceptation et d’amour.
*******
A suivre – Chapitre 9 – 2ème partie et fin
17 octobre 2009
Répression, partie 8-2
REPRESSION
(RETRIBUTION)
Ecrit
par Susanne M. Beck (Sword'n'Quill)
Chapitre
8-2
********
Peu de
temps après que Bull fut sorti chercher ses affaires, Pop partit également,
prétendument pour aller chercher de l’eau fraîche, des chiffons et du savon
pour laver le sang qui couvrait le corps d’Ice, afin que Bull puisse soigner la
plus grande partie de ses blessures.
Restée
seule avec ma compagne, je montai avec prudence sur le grand lit puis
m’allongeai près d’elle. Je tendis la main pour écarter une mèche de cheveux et
la fis rouler entre mes doigts, tout en regardant son visage abîmé et figé.
« Bonjour, mon cœur. C’est moi. » Je m’interrompis. « Et bien,
je suppose que ça, tu le sais déjà, non ? Tu sembles toujours savoir quand
je suis dans les parages et je ne pense pas que ce soit différent maintenant,
n’est-ce pas ? »
Je
m’interrompis puis me mis à rire doucement. « Oui, je raconte n’importe
quoi. Comme d’hab’, hein ? » Je soupirai en reniflant pour ravaler
mes larmes. « Tu m’as manqué, Ice. Je me sentais… je ne sais pas… morte à
l’intérieur. Comme si quelqu’un avait pris mon âme et l’avait arrachée de mon
corps. Et quand j’ai pensé que tu étais morte… »
Je
laissai les larmes couler un instant avant de me ressaisir face à leur
tentation séductrice. « Bon, ça suffit. Tu n’es pas morte. Tu es vivante
et nous allons tous faire ce qu’il faut pour que tu le restes,
d’accord ? »
Je
souris alors, en imaginant le haussement de sourcil sardonique. « Oui, tu
m’as bien entendue. ‘Nous’. Quand tu te réveilleras, je pense que tu auras une
sacrée surprise, mon amour. Toi, la personne qui croit qu’elle est incapable
d’être respectée et aimée, tu es aimée par beaucoup plus de gens que tu ne le
penses. Tu ne croirais pas le nombre de gens qui se sont volontairement mis en
danger pour retrouver les crétins qui t’ont kidnappée. » Je sentis mon
sourire s’agrandir. « Tu serais fière d’eux, Ice. Dieu sait combien moi,
je le suis. »
Tout
ce que j’aurais pu ajouter fut interrompu par le retour de Bull, avec Pop sur
ses talons. Il portait un grand sac à dos vert avec une croix rouge sur le
devant.
« Un
cadeau de l’Oncle Sam », dit-il en, souriant tout en levant le sac
lorsqu’il me vit le fixer. « Je vous ai entendue parler. Elle s’est
réveillée ? »
Je
rougis un peu. « Non. Je… me parlais à moi-même, je pense. Je lui disais
qu’elle m’avait manqué et des trucs comme ça. » Je haussai les épaules.
« C’est
bien. »
« Bien ? »
Il
posa le sac sur le lit et hocha la tête. « Oui. Où qu’elle soit, elle sait
qu’elle est en sécurité. Mais c’est bien de le rappeler parfois. Surtout quand
on est blessé. » Il sourit légèrement et posa doucement sa grande main sur
son épaule. « Quoiqu’elle ait enduré, ça n’a pas été marrant. Elle a
besoin d’entendre votre voix pour se souvenir que ça en valait la peine. »
« Vous
pensez qu’elle peut m’entendre, alors ? »
« Oh
oui. Même si elle ne répond pas pour l’instant, elle vous entend. J’en suis
sûr. Alors ne vous arrêtez pas de parler pour moi. Ça ne peut que me faciliter
le travail. » Il eut un sourire en coin. « Surtout si elle se
réveille pendant que je m’occupe d’elle et qu’elle décide que ma figure
gagnerait à être complètement refaite. »
Me
souvenant de ce qu’elle avait fait au pauvre docteur qui avait tenté de lui
enfoncer un tube par le nez quand elle semblait inconsciente, je ne pus
m’empêcher de rire. « Alors je promets de faire de mon mieux pour que
votre figure reste aussi avenante que maintenant. »
Oups ! Après une année
passée, j’avais complètement oublié le béguin qu’il avait pour moi.
Le
rougissement de Bull aurait pu mettre le feu au lac.
Et Pop
se mit à rire, ce qui fit froncer les sourcils à Bull, puis tout redevint
normal.
Ou du
moins, aussi normal que ça devait
l’être.
« Allez
Tyler, on va la nettoyer un peu comme ça c’gars-là pourra faire c’qu’il est
v’nu faire. »
Ce que
nous fîmes, chacun de nous utilisant des serviettes et beaucoup de savon et
d’eau pour s’occuper avec délicatesse de sa peau déchirée et gonflée. On allait
doucement, au début, surtout moi qui essayais d’être la plus tendre possible,
ne voulant pas infliger plus de douleur à ma compagne déjà horriblement
blessée.
Mais
quand Bull me dit – plutôt âprement je trouve – d’y mettre un peu plus de
muscle, je me mis à la nettoyer plus à fond et, par nécessité, moins
tendrement, en tressaillant à chaque fois que le tissu passait sur la rougeur
irritée et gonflée qui entourait ses entailles comme une marque obscène.
Mais
elle, elle ne tressaillait pas, et ne tiquait même pas. Pas même quand Bull
utilisa son gant de toilette pour nettoyer les bords du trou de la balle dans
sa cuisse, tentant de retirer le sang et la saleté incrustés qui l’avaient
infecté.
Je
levai les yeux vers lui, certaine que mon expression d’inquiétude se voyait
clairement sur mon visage.
Après
un moment, il jeta le chiffon sale sur le sol et vint à la tête de lit en
apportant une petite lampe de poche qu’il avait dénichée dans les profondeurs
de son sac à dos de l’armée. Utilisant ses mains énormes avec douceur, il palpa
le crâne d’Ice sous la masse épaisse et emmêlée de ses cheveux, et il fronça
une ou deux fois les sourcils.
Puis
il souleva chaque paupière flasque tour à tour et fit passer le rayon de sa
lampe sur ses yeux plusieurs fois avant de les refermer et de ranger la lampe
avec le reste de ses affaires.
« Et
bien ? » Demanda Pop avant que je puisse énoncer la même question.
« Elle
a plusieurs bosses de bonne taille sur le côté droit de la tête et sa pupille
gauche est un peu léthargique, alors je présume qu’elle a une bonne commotion
cérébrale par-dessus le marché. » Il se tourna pour me regarder.
« Est-ce qu’elle avait l’air d’aller bien quand elle vous a
parlé ? »
Je
réfléchis un moment. « Et bien, elle ne semblait pas reconnaître Pop au
début, mais bon, il pointait une arme sur elle, alors je suis sûre qu’on peut
probablement l’excuser sur ce coup-là. Et, pendant un instant, je ne pense pas
qu’elle m’ait reconnue non plus, mais quand je l’ai appelée, elle a baissé son
arme et elle est venue vers moi. » Je fermai les yeux pour me souvenir.
« Elle m’a dit qu’elle les avait tous tués et qu’ils ne me feraient plus
jamais de mal. Et ensuite elle s’est évanouie. »
Il
hocha la tête. « C’est bon, alors. »
« Alors,
c’est à cause de la commotion qu’elle ne réagit pas à la douleur ? »
« En
partie. Ajoutez à ça une bonne dose d’épuisement et on a sûrement notre
réponse. »
« Sûrement ? »
Demanda Pop, ses sourcils broussailleux froncés bas sur ses yeux.
Bull
écarta les mains. « Je suis désolé. C’est ma meilleure hypothèse. Il n’y a
qu’un IRM qui nous dirait ça avec certitude, et comme les chances de la faire
passer dans un de ces trucs sans être vu, sont plutôt minces… »
Les
deux hommes se tournèrent vers moi et je sentis une fois de plus le poids du
monde se poser sur mes épaules avec comme une intention de s’y installer un bon
moment.
Instinctivement,
je regardai vers Ice, à la recherche de réponses dans ce visage figé, abîmé et
aimé. Q’est-ce que tu ferais à ma place,
Ice ? Est-ce que tu ferais confiance à Bull, ou est-ce que tu voudrais
être absolument sûre ?
Puis
je ris doucement, attirant le regard de mes compagnons comme si une seconde
tête m’était soudainement poussée, un peu sur la gauche de la première.
Je
sais ce que tu ferais, mon amour. Tu m’emmènerais à l’hôpital si vite que les
pneus en saigneraient.
Je
tendis une fois encore le doigt pour toucher une mèche de cheveux, désespérée
d’y trouver une sorte de connexion avec elle. Une connexion qui ne soit ni
froide, ni pâle, ni sanglante.
Mais
tu n’es pas moi. Et pour autant que je déteste l’admettre, tu ne peux pas
m’aider sur ce coup-là, n’est-ce pas ?
Je
soupirai.
Alors
soit je fais confiance à Bull et j’espère qu’il n’a pas tort, soit je t’emmène
dans un hôpital pour être sûre et je prends le risque le plus garanti de te
voir embarquée vers les Etats-Unis, enchaînée.
Cette vision
précise, celle qui avait hanté mes cauchemars cette année passée, me vint à
l’esprit, et soudain, la décision ne fut plus si difficile à prendre du tout.
Je
levai alors les yeux vers les visages attentifs de mes amis, croisai leur
regard sans ciller et sans hésitation. « Je vous fais confiance, Bull. Et
je sais qu’Ice aussi. » Je souris. « Alors, que le spectacle commence
et qu’on recolle les morceaux, ok ? »
Bull
me sourit en retour et me donna une petite tape sur l’épaule avant de retourner
à son sac, qu’il ouvrit pour commencer à en sortir une quantité stupéfiante de
matériel médical, comme un magicien sort des dizaines de lapins de son
chapeau-claque.
« Qu’est-ce
que vous avez fait ? » Finis-je par demander alors que tout le
matériel était étalé sur la table près du lit. « Cambriolé un
hôpital ? »
« Nan.
J’ai un ami au sud qui m’approvisionne. » Il hausa les épaules.
« C’est pas grand-chose. »
« Et
vous gardez tout ça dans votre
camionnette ? »
Il se
mit à rire. « Ben, quand on emmène un groupe de grands chasseurs blancs
dans une ballade et qu’on passe une nuit ou deux à retirer une bordée de
chevrotine du popotin de quelqu’un avec juste une pince à épiler et un briquet
Zippo, on apprend vite que les Boy Scouts ont raison. » Il se mit alors debout.
« Je vais m’laver les mains et ensuite on pourra commencer. »
« Qu’est-ce
que vous voulez que je fasse ? » Demandai-je.
Il
sourit doucement. « Juste… lui tenir la main. C’est le meilleur remède
pour elle en ce moment. »
Je
hochai la tête.
Ça, je
pouvais le faire.
*******
Quelques
heures plus tard, tout était fini.
Ice
était calmement allongée au centre de notre grand lit, donnant l’impression
d’être incroyablement petite et incroyablement fragile sous les couches de
bandages blanc éclatant qui l’emmaillotaient de la tête aux pieds.
Serpentant
de dessous un tel bandage qui entourait son bras gauche, sortait un tube
d’intraveineuse connecté à une poche transparente de liquide accrochée à un
piquet improvisé, qui faisait habituellement office, aux jours meilleurs, de
porte-manteaux.
Bull
aseptisa une des intraveineuses et injecta une dose de morphine dans le tube,
puis il jeta la seringue usagée et retira ses gants tachés de sang ; il
grogna de satisfaction et étira son corps massif dans toutes les directions. « Ça
devrait la garder inconsciente pendant un moment », dit-il en tordant sa
nuque d’une telle façon qu’une vertèbre se remit en place en craquant.
« Est-ce
qu’on peut faire quelque chose d’autre ? » Demandai-je depuis ma
place près du lit. La douleur dans mes genoux me tuait, surtout celui qui était
blessé mais je n’allais pas me plaindre.
« Nan.
Le reste dépend d’elle. Donnez-lui du temps pour se reposer et commencer à
guérir. Elle s’en sortira quand elle sera prête. »
Je me
mis debout péniblement et boitai vers Bull avant de l’envelopper dans
l’étreinte la plus serrée que je pus, je mis ma joue contre son large torse et
m’accrochai à lui comme à ma vie. « Merci », dis-je, ma voix étouffée
contre sa chemise. « Merci beaucoup. Je ne sais pas ce qu’on aurait fait
sans vous, Bull. Vous lui avez sauvé la vie. Je ne l’oublierai jamais.
Jamais. »
Il ne
dit rien mais je pouvais sentir qu’il acceptait mes remerciements dans la façon
dont il me serra à son tour avant de me soulever de terre et de me déposer sur
le lit à côté de ma compagne. « Il est temps de jeter un coup d’œil à vos
blessures », dit-il en souriant.
« Oh,
non. Vraiment », objectai-je tandis qu’il attrapait la serviette qui, Dieu
seul sait comment, entourait toujours ma jambe. « Je n’ai pas besoin de… »
« Chut. »
Et
étonnamment, je me tus.
Je
pris ma meilleure expression de femme bafouée et croisai les bras sur ma
poitrine en le regardant découvrir ma jambe avec douceur pour dévoiler ma
blessure. « C’est pas mauvais. Quelqu’un a plutôt fait un bon travail pour
nettoyer ça. »
« C’était
Tom », répondis-je. Puis je levai les yeux vers Pop qui était resté
quasiment silencieux tandis que Bull s’occupait d’Ice, apportant de l’aide
quand il fallait mais sans faire grand-chose d’autre, ses pensées semblant ailleurs.
« En parlant de lui, où est-il ? »
« Je
lui ai parlé il y a un petit moment. Il a dit qu’il n’arrivait pas à joindre
Johnny sur la CB
Je me
redressai. « Il y a un problème ? »
Pop
haussa les épaules. « Nan. Ils étaient sûrement sortis des camionnettes
pour aller étudier c’qu’ils avaient trouvé. »
« Mais
ça fait un bon moment. Est-ce que quelqu’un n’aurait pas dû rappeler
depuis ? »
Pop ne
semblait pas particulièrement inquiet. « Faut leur donner du temps. Ça va
aller. »
Je
hochai la tête et regardai à nouveau Bull qui me fixait, une grande seringue
dans la main et le genre de sourire que le Dr Frankenstein devait arborer juste
avant de tirer la manette fatidique.
« Qu… ? »
« Oh,
allez, Angel. C’est juste une petite aiguille », me taquina-t-il, sans
merci.
« Petite
pour vous, peut-être… »
« Très
bien », répliqua-t-il, en bougeant comme s’il voulait mettre la seringue
de côté, « mais les points de suture vont vous faire encore plus mal sans
ça. »
« D-des
p-points de suture ? »
J’entendis
Pop glousser sur le côté et je lui lançai un regard furieux avant de retourner
mon attention vers le grand type avec la grande aiguille. « Ça n’est pas
si moche », contrai-je en pliant mon genou pour montrer que ça n’était pas
si moche, et je faillis me couper la langue en deux quand un élancement de
douleur monta jusqu’à l’aine. « Vous voyez ? » Dis-je à travers
mes dents serrées.
Bull
sourit. « Oh, je vois très bien, oui. » Il utilisa sa main libre pour
me pousser l’épaule jusqu’à ce que mon dos soit contre la tête de lit.
« Fermez les yeux et pensez à des choses gaies. C’est juste une petite
piqûre. Vous ne sentirez rien. »
« Vous
savez », dis-je quand ma mâchoire finit par se relâcher, « vous avez
de la chance d’être armé, Bull, parce que je pourrais être tentée de faire une
remarque méchante pour réfuter ce que vous venez de dire. » Puis je
souris. « Ou le confirmer. »
Son
visage prit une teinte blanche pendant un moment quand il intégra ma menace,
puis il rougit à nouveau, un rouge profond de camion de pompiers. Pop toussa à
l’arrière, sur le point de s’étouffer quand lui aussi comprit la blague.
Mon
propre rire tranquille fut rapidement coupé quand je sentis une aiguille
pointue glisser sous ma peau, suivie par une sensation de brûlure intense alors
que le produit se propageait dans mes tissus. « Ouille », dis-je, en
fronçant les sourcils.
« Ça
vous apprendra », répliqua-t-il, impénitent. « Maintenant, restez
tranquille une minute et donnez-lui une chance de faire son effet. »
Bien
qu’extrêmement tentée de lâcher une bordée de jurons qui aurait fait friser sa
barbe, je tins sagement ma langue, choisissant le silence comme la meilleure
preuve de courage.
Du
moins tant qu’il avait des objets pointus à portée de main.
Quelques
minutes plus tard, il revint avec du matériel de suture en main, et presque
avant que je m’en rende compte, je fixai une longue rangée de points bien
soignés à l’endroit où une entaille ouverte se trouvait peu de temps avant.
« Merci, Bull. Désolée de vous avoir causé du souci. »
Il
sourit en retirant ses gants. « Ne vous inquiétez pas pour ça. Vous étiez
bien plus cool qu’un chasseur pleurnichard avec le cul criblé de chevrotine, ça
c’est sûr. » Puis il me regarda les yeux plissés. « Vous savez, ces
cernes sous vos yeux vont pas tarder à réclamer leur dû. Quand c’est que vous
avez dormi pour la dernière fois ? »
Embarrassée,
je regardai mes mains, serrées entre mes cuisses. « Je… heu… ne me
souviens pas. »
« C’est
bien c’que j’pensais. Vous avez besoin de vous reposer. Alors allongez-vous
près de Morgan et essayez de vous détendre. Je garderai un œil sur vous
deux. »
« Vous
aussi vous avez besoin de repos », répliquai-je, en notant les larges
cernes sombres sous ses yeux.
« Ouais,
mais moi je suis en un seul morceau. » Puis il sourit et je pus presque
sentir une arrière-pensée qui montait. « En plus, je pense que Morgan
dormira mieux si vous êtes près d’elle, non ? »
« Vous
êtes un homme rusé, mon ami. »
Il
haussa les épaules en riant. « Ça a marché, non ? »
« Oui. »
« Alors
c’est bon. » Il me gratifia d’un clin d’œil. « Faites de beaux
rêves. »
Ma
liste de représailles venait de s’allonger officiellement.
*******
Quelques
temps plus tard, je fus réveillée des profondeurs d’un sommeil de plomb dû à
l’épuisement, par quelque chose que je ne reconnus pas tout de suite.
Puis
ça revint et cette fois, je le reconnus rapidement.
Ice
tressaillit, puis gémit, comme si elle avait mal.
Galvanisée,
je m’écartai vivement, l’horreur me montant au visage lorsque je me rendis compte
que, à un moment dans mon sommeil, j’avais inconsciemment adopté une de mes
positions préférées, blottie sur le côté, ma tête sur son épaule, mon bras
serré autour de sa taille et ma jambe valide posée négligemment sur les
siennes.
« Oh
mon Dieu, Ice. Je suis désolée ! Je ne me rendais pas compte que… »
« Angel… »
« Je
sais. Je suis là. Je suis désolée, mon cœur… » Je tendis la main pour la
toucher puis je me rendis compte que ses yeux, loin d’être ouverts et remplis
de douleur, bougeaient incessamment sous ses paupières bien closes.
« Ice ? »
Tout son visage était littéralement baigné d’une sueur épaisse.
« Angel ! !
Non ! »
Un
long bras sortit brusquement de dessous les couvertures. Les tubes
d’intraveineuse s’allongèrent, puis se libérèrent brutalement alors que le sang
et le médicament éclaboussaient le lit. « Lâche-la, espèce de
salopard ! »
« Ice !
Non ! » Je tendis la main et lui attrapai le bras mais elle se libéra
sauvagement tandis qu’elle levait ses deux jambes et repoussait les
couvertures.
« Lâche-la,
Carmine… C’est ça, lâche-la, ou bien je t’arrache le cœur et je te le fais
bouffer. »
« Ice...
s’il te plaît.. » Je voulus tendre la main pour la toucher, l’assurer que
j’étais vivante et pas en danger, mais il n’y avait pas un endroit de son corps
où je pouvais le faire sans lui faire mal. Alors, je me rallongeai et mis mes
lèvres le plus près possible de son oreille que je l’osais. « Ice je vais
bien. Ça va. Carmine n’est pas là, mon cœur. Tu fais juste un mauvais rêve.
C’est tout. Juste un cauchemar. »
« ..
Angel ? »
« Oui,
mon cœur. C’est moi. Tout va bien. Nous allons bien. Personne ne va nous faire
du mal. Je te le promets. »
Et
pendant un moment, elle resta absolument immobile, et je lâchai silencieusement
un soupir de soulagement.
« Angel !
Nooooon ! »
Elle
se raidit sous moi, puis commença à remuer violemment, comme si, dans les
profondeurs de son délire fiévreux, elle était maintenue par des chaines faites
de l’acier le plus résistant, et qu’elle essayait désespérément de s’en
libérer.
Tandis
que je la regardais, horrifiée, son visage se tordit dans une grimace de rage
sombre et sous ses paupières serrées, un flot de larmes commença à couler.
« Ice »,
murmurai-je dans son oreille, faisant attention à ne pas être frappée par ses
mains qui battaient l’air. « Calme-toi. Je vais bien. S’il te plait,
calme-toi. » Je mis ma main sous sa poitrine pour tenter de la calmer,
puis je la retirai vivement. Elle était rouge et collante de sang.
Je me
forçai à rester calme face à cette nouvelle horreur, sachant que mon agitation
pourrait aisément s’insinuer dans l’état fiévreux dans lequel se trouvait son
esprit et rendre les choses pires qu’elles ne l’étaient déjà. Je levai la tête
avec précautions et tentai de regarder par-dessus la rambarde pour entrevoir
quiconque pourrait se trouver au rez-de-chaussée, tout en me demandant pourquoi
ils n’avaient pas accouru en entendant les premiers cris de douleur d’Ice.
Elle
se raidit, puis recommença à remuer dans tous les sens, ses bras et ses jambes
sursautant tandis qu’elle grondait de fureur. Elle libéra un bras de ce qui le
retenait dans son cauchemar et le balança avec force, ratant de près ma tête
alors que je m’abaissais pour éviter son coup mortel.
Lorsqu’elle
frappa à nouveau, je m’écartai d’un bond et me fis tomber par-dessus le lit
avant de m’écraser sans grâce sur le sol dur. Je ramenai rapidement mes jambes
sous moi et me relevai pour sauter à nouveau sur le lit, tout en appelant à
l’aide.
Du
sang frais apparaissait sous les bandages blancs, les tâches grandissant de
plus en plus tandis qu’elle continuait à se débattre sur le lit.
Un
bruit de bottes remplit la maison tandis que je continuais à tenter de calmer
ma compagne sans la toucher, sachant que toute tentative pour la contraindre
serait rapidement et rudement repoussée.
Puis
je me retrouvai à nouveau dans les airs lorsque Tom me souleva du lit et me
posa sur le sol derrière lui, avant d’attraper le bras agité d’Ice et de le
clouer sur le lit. Pop fit de même avec l’autre bras, et John, le plus grand des
hommes à part Bull, attrapa ses jambes.
Grognant
et tentant de mordre comme un animal piégé, Ice faisait appel à toutes ses
forces pour se défendre contre cette nouvelle menace, repoussant les mains qui
la retenaient tandis que son corps se cabrait et se tordait violemment. Les
hommes trébuchaient et juraient face à sa force immense avant de sauter à
nouveau dans la mêlée, essayant de la maintenir assez longtemps pour que Bull,
qui fouillait frénétiquement dans son sac magique, puisse faire quelque chose pour
la calmer.
Bull
en sortit une seringue déjà remplie et se mit entre Tom et la fenêtre.
« Très bien, tenez-la. Il faut que je… merde ! »
La
seringue vola près de ma tête, suivie par un Bull renversé en arrière et qui
faillit me faire tomber lorsqu’il s’effondra sur moi, tout en faisant
sauvagement mouliner ses bras pour garder l’équilibre.
« Tenez-la,
bon sang ! Elle arrache tous ses points de suture ! »
« On
fait de notre mieux ! Cette foutue bonne femme est plus forte qu’un
ours ! »
« Angel ! ! ! »
Quelque
chose dans le ton de sa voix fit vibrer une corde tout au fond de moi et je
tentai désespérément de passer entre les corps serrés qui entouraient le lit.
« Ice ! »
« Angel ! ! ! »
Je vis
sa main tendue et tremblante et je tentai de l’attraper, mais je fus repoussée
hors du chemin par Bull qui tenait une autre seringue. J’essayai de passer près
de lui mais il grogna tout en avançant sa hanche pour m’empêcher de m’approcher
du lit, criant des ordres aux autres hommes qui luttaient. « Retournez-la,
bon sang ! Il faut que je… »
Il fit
un demi-pas en arrière pour éviter un coup et, voyant une opportunité, je me
glissai dans l’espace laissé et me jetai sur le lit près de ma compagne qui
remuait violemment. « Ça suffit ! » Criai-je.
« Reculez ! Tout de suite ! »
Les
quatre hommes me regardèrent, le choc peint sur leurs visages, mais, comme un
seul homme, ils obéirent.
Puis
je me tournai vers Ice, obtenant confirmation de ma supposition.
Elle
était réveillée. Ses yeux étaient grands ouverts, remplis de douleur, et
brillants de larmes. « Angel ? » Demanda-t-elle avec un ton de
désolation si incroyablement triste que mon cœur se brisa sous son poids noirci
et sans vie.
« Je
suis là, ma chérie. Je suis là. »
Elle
tendit à nouveau la main vers moi et retira ses doigts juste avant qu’ils ne
touchent mon visage. « Je suis désolée. Je suis tellement, tellement désolée. J’ai essayé de te
sauver. Je... »
« Ice ! »
Tu m’as sauvée ! Je suis là ! Juste là ! »
Mais
elle ne m’entendait pas. Elle continuait à parler comme si elle regardait un
fantôme muet. « S’il te plait, Angel, pardonne-moi. Je n’ai pas pu… »
Ce fut
alors que Bull, saisissant sans aucun doute l’opportunité du calme soudain
d’Ice, passa près de moi, lui dénuda la hanche et plongea son aiguille dans sa
peau bleuie, poussant rapidement le piston puis retirant l’aiguille avant de se
reculer.
La
colère brilla dans ses yeux, puis ils devinrent presque morts quand le
médicament qu’il avait utilisé, coula dans son organisme affaibli. « … pas
pu te sauver… », marmonna-t-elle tandis que ses yeux se fermaient enfin et
que sa tête roulait sur le côté.
Je me
tournai vers Bull, mes yeux brûlant aussi de colère. « Pourquoi vous avez
fait ça ? » Protestai-je, sentant mes poings se refermer avec le
désir de frapper. « Pourquoi ? ? ? »
« Il
fallait qu’on l'endorme, Angel », dit-il d’un ton raisonné. « Il faut
qu’on s’occupe de ces points de suture. »
« Espèce
d’idiot ! Elle pense que je suis morte ! Et quand la drogue que vous
lui avez injectée va perdre de son effet, comment vous pensez qu’elle va
réagir ? Il n’y a plus rien pour elle maintenant ! Plus
rien ! ! »
Ses
yeux s’agrandirent quand il réalisa la situation. « Je suis désolé… Je
ne… »
« Bien
sûr que non ! Vous n’avez pas réfléchi ! Vous ne m’avez pas fait
confiance ! Vous n’avez rien fait ! ! »
« Angel.. »
Tom tenta de s’interposer, alors je retournai ma colère contre lui.
« Ce
n’est pas un animal dangereux qu’il faut tranquilliser, Tom. C’est une femme
qui pense que celle qu’elle aime est morte. Comment vous sentiriez-vous si
c’était vous ? »
Incapable
de soutenir mon regard, il regarda le lit sans répondre.
Je me
tournai vers les autres. « Alors ? Et vous ? »
« T’as
demandé de l’aide, Tyler », finit par dire Pop. « C’est pas comme si
on avait déjà fait ça avant. Peut-être qu’on a fait une erreur, mais on était
sincère. »
Je pus
sentir la colère s’échapper de moi en entendant ses paroles. Je soupirai et
desserrai les poings. « Je sais, Pop. J’aurais juste souhaité avoir plus
de temps avec elle, c’est tout. J’aimerais… et bien, ça n’a plus d’importance
maintenant. » Je me tournai vers Bull. « Je suis désolée de vous
avoir crié dessus comme ça, Bull. Je sais que vous n’aviez pas le choix. »
Il
sourit et mit la main sur mon épaule. « Vous bilez pas. La prochaine fois,
je ferai confiance à votre instinct, ok ? »
« Espérons
juste qu’il n’y aura pas de prochaine fois. » Je souris pour atténuer la
rudesse de mes mots.
Il
hocha la tête. « D’accord. Et si vous m’aidiez à enlever les bandages pour
qu’on puisse regarder les dommages, hein ? »
« Ça
me va. »
*******
Finalement,
les dommages n’étaient pas si sévères qu’il semblait à première vue. Bien
qu’elle ait arraché quelques points sur la longue entaille profonde sur son
ventre, les autres blessures s’étaient juste un peu aggravées et avec quelques
pressions, elles arrêtèrent de saigner relativement vite.
Sa
fièvre restait le plus grand danger, montant si haut à certains moments, que
Bull craignait qu’elle ne fasse une attaque. Nous la baignâmes avec de l’eau
fraîche pour la maintenir du mieux que nous pûmes jusqu’à ce que les
antibiotiques qu’il lui avait injectés fassent correctement leur travail.
Lorsque
les choses se furent un peu calmées, j’eus enfin la présence d’esprit de me
rendre compte de qui était venu à mon aide. Depuis le lit où j’étais près
d’Ice, je regardai Tom et John, qui semblaient franchement peu à leur place
maintenant que le danger immédiat était passé.
« Vous
avez trouvé ce que vous cherchiez ? » Demandai-je.
John
hocha la tête. « Ouais. On a trouvé la voiture. Ce qu’il en
restait. »
Je me
redressai sur mon séant, la main d’Ice serrée sur mes cuisses.
« Où ? »
« A
environ une cinquantaine de kilomètres au sud-est, en dehors d’une des routes
forestières qu’on avait contrôlées. Moins à vol d’oiseau, bien sûr. Elle… a quitté
la route pour percuter un arbre. Et plutôt vite. »
Je
sentis le sang quitter mon visage tandis que je serrais plus fort la main
inerte d’Ice. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
John
regarda Tom et Pop avant de retourner son attention vers moi. « Le chauffeur
est mort instantanément. Il… euh… avait un volant en travers de la
poitrine. »
Mon
estomac se retourna et je déglutis la bile qui menaçait de sortir. Sans
vraiment savoir pourquoi, je lui fis signe de la tête de continuer.
John
gratta sa barbe épaisse, puis soupira. « Le gars sur le siège du passager,
pour autant que je puisse le dire, a volé à travers le pare-brise et percuté un
arbre. Il est probablement mort vite aussi. »
« Et…
les autres ? »
« Ils
ont survécu. A l’accident, en tous cas. »
Alors
que j’attendais qu’il continue, John regarda à nouveau son frère et Pop. Les
trois hommes s’agitaient, ne voulant visiblement pas en dire plus sur le sujet.
« S’il vous plait ? » Demandai-je. « Il faut que je
sache. »
Pop
s’avança et posa doucement la main sur mon épaule. « Tyler, les hommes qui
ont fait du mal à Morgan sont morts. C’est mieux de s’en tenir à ça. »
Je le
voulais. J’aurais probablement donné une fortune pour ne pas entendre ce qui
allait venir. Mais à la fin, je ne pouvais simplement pas m’en tenir à ça comme
Pop le demandait. Il fallait que je sache ce qui s’était passé. Ice, j’en étais
certaine, ne me le raconterait jamais, et le trou que ça allait laisser,
allait, j’en étais sûre, s’agrandir avec chaque jour qui passe. « S’il
vous plait, dites-le moi. S’il vous plait. »
Des
regards plus furtifs furent échangés avant que Tom ne décide, apparemment, de
s’avancer et de prendre le taureau symbolique par les cornes. « C’était
comme… » Il leva les mains, les paumes vers le haut, à la recherche des mots
justes. « Comme si une meute de loups les avait attaqués ou un truc comme
ça. C’était… » Il déglutit fortement, pâlissant visiblement.
« Moche. »
« Moche
comment ? » Ma voix était si douce que je fus surprise qu’on m’ait
entendue.
« Moche. »
« Peut-être
que des loups sont vraiment venus. Après, je veux dire. »
Tom et
John secouèrent la tête. « Non », dit John. « Les cadavres ne
perdent pas autant de sang. »
« Avant,
alors ? » Demandai-je, déterminée à trouver une explication, autre
que la plus évidente, que je n’étais pas prête à croire. « Peut-être
qu’elle les a laissés pour mort, et qu’ensuite,
quelque chose est venu et a fini le boulot ? »
Les
deux hommes secouèrent à nouveau la tête. « Je suis désolée, Tyler »,
dit Tom, « mais ce n’est pas ce qui s’est passé. »
« Comment
vous le savez ? »
« Parce
qu’ils avaient des blessures par balles à la tête. Deux d’entre eux derrière
l’oreille. Un à la tempe. Il portait les marques d’une attaque sauvage aussi,
va savoir pourquoi. »
Oh, je
connaissais la raison. Je la connaissais aussi bien que je savais qui avait été
tué par une balle dans la tempe. »
Le
même homme qui avait pointé son arme sur ma
tempe.
« Carmine. »
« Quoi ? »
Demanda Tom.
« Carmine.
C’est celui qui a menacé de me tuer si Ice ne baissait pas son arme. »
Bull,
qui avait écouté tranquillement, hocha la tête. « Ajouté au fait qu’il
était son ami. Il l’a trahie. Elle n’a jamais aimé ça. Mettez tout ça dans une
boule, ajoutez les crétins qui lui ont tiré dessus, et je suis surpris qu’elle
en ait laissé assez pour que vous puissiez encore trouver quelque chose. »
La
nausée qui menaçait depuis le début de la conversation, finit par m’atteindre.
Mon estomac se serra, rudement, et je plongeai sur le côté du lit.
Bull
réagit instantanément, me redressa et poussa un bassin vers ma bouche ouverte,
celui qu’il avait utilisé pour nettoyer les blessures d’Ice. Il n’y avait pas
vraiment grand-chose à vider dans mon estomac mais celui-ci ne semblait pas le
réaliser. Je hoquetai et sanglotai, essayant désespérément de reprendre mon
souffle tandis que la vision d’Ice et des hommes qu’elle avait tués, passait
dans mon esprit dans un flot continuel, me donnant encore et encore des crampes
d’estomac.
Lorsque
mes muscles finirent, heureusement, par se détendre, je m’effondrai sur le lit,
sentant à peine le chiffon frais que Bull utilisait pour me nettoyer le visage
et le front. « Ça va ? » Demanda-t-il, en utilisant presque
exactement le même ton de voix qu’Ice dans les situations similaires.
« Je
n’en suis pas sûre », répondis-je aussi honnêtement que je le pus.
Et
plus important, irais-je un jour mieux ?
Qu’Ice
ait tué ces trois hommes n’était pas vraiment un problème pour moi.
Une
fois, pendant la capture d’Ice et mes recherches pour la retrouver, j’avais
fini par apprendre un secret profond, sombre et peu ragoûtant sur moi-même.
Et
c’était que si je l’avais pu, je les aurais tous tués sans ciller pour me
l’avoir prise si violemment.
Non,
ce n’était pas le fait qu’elle ait tué.
C’était
la manière dont elle avait tué.
Remarquant
que Bull me fixait toujours, une main sur mon épaule, je me repris et me
reculai un peu, redressant mes jambes douloureuses.
« Qu’est-ce
qui se passe, Angel ? » Demanda-t-il d’une voix douce.
Je
déglutis et réussis à produire un sourire. « Je… heu… j’ai besoin d’air,
je pense. »
« Oh. »
Il fronça légèrement les sourcils et se redressa de toute sa hauteur pour me
regarder.
Je me
forçai à sourire plus largement encore. « Franchement, Bull, je vais bien.
C’est juste... vous savez… il faut que je sorte un peu d’ici. » Pour
donner du crédit à mes paroles, je me glissai hors du lit pour me lever et
m’étirer. « Je vais dehors. Près de l’eau. Vous m’appelez si elle se
réveille ? »
Il me
regarda et eut l’air de vouloir dire quelque chose mais après un moment, je vis
ses épaules s’affaisser et il se contenta d’acquiescer de la tête.
« Génial.
Merci. »
Alors
que j’arrivai en bas de l’escalier, je vis Pop qui reposait le combiné. Je le
regardais d’un air interrogateur.
Il
sourit légèrement. « Ruby, » expliqua-t-il. « Corinne est
sortante. Faut que j’aille les chercher pour les ramener à la maison. »
Le
sourire qui me vint aux lèvres fut véritable cette fois. J’allais les
accueillir toutes les deux les bras grands ouverts, surtout Corinne, dont je
ressentais qu’elle devait avoir quelques-unes des réponses que je cherchais
désespérément dans ma tête. « Merci, Pop. Ce sont de très bonnes
nouvelles. »
« Ouaip. »
Il plissa les yeux en me regardant. « T’es sûre que ça va aller,
Tyler ? Tu m’as pas l’air d’aller trop bien là. »
Je
sentis que je hochais la tête, mes lèvres formant le mensonge qui tomba si
naturellement de ma bouche. « Je vais bien. Vraiment. J’ai juste besoin
d’air pur, c’est tout. »
Le
regard qu’il m’adressa me fit comprendre de manière très certaine qu’il ne
croyait absolument pas mon mensonge. Mais après un instant, il haussa les
épaules. « Fais c’que t’as à faire. »
Je
hochai la tête. « Merci, Pop. »
*******
Je me
retrouvai sur le petit ponton vert, sans vraiment savoir comment j’y étais
arrivée, mais reconnaissante pour son calme frais, silencieux et dénué de toute
question.
Ma
tête était un véritable fouillis d’émotions conflictuelles, suivie de près par
mon cœur.
Je
m’assis sur le bois usé du ponton et fis traîner mon pied dans l’eau en
regardant la lune montante jouer avec les vaguelettes remuées par la brise
rafraichissante, tout en appuyant mon dos contre l’un des piliers qui
retenaient le ponton à la plage et disparaissaient sous l’eau peu profonde et
brillante.
Ice
avait passé de longues journées d’hiver à tenter de m’apprendre les
connaissances nécessaires à la méditation. Je fis appel à ces connaissances,
écartant de mon esprit toutes pensées intrusives et me concentrant sur l’air
qui entrait et quittait mes poumons, sans me rendre compte du moment où je
m’endormis entre une inspiration et la suivante.
Je
me retrouvai sur une route poussiéreuse loin au milieu de nulle part. Pour une
raison que seul un rêve peut expliquer, j’étais vêtue d’un simple drap blanc,
qui se tordait et ondulait sur mon corps en réponse au vent qui tournoyait dans
la futaie où je me trouvais.
La
nuit était claire et étoilée, des étoiles qui, alors que je les regardais, se
mirent à tourner au-dessus de ma tête dans une valse majestueuse, au son d’une
musique qu’elles seules percevaient.
Je
tentai de tourner, de bouger, de regarder autour de moi, mais je semblai être
enracinée. Dans un sol qui n’était ni chaud ni froid, ni mouillé ni sec, un sol
qui se contentait d’exister.
Je
regardai mes pieds et vis qu’ils étaient cachés, enveloppés dans une brume
blanche et soyeuse qui montait du sol, et qui couvrait le sol de la forêt comme
sortie d’un conte de fées.
Bien
que j’eusse peut-être dû, je ne ressentais aucune peur. Juste un sentiment
d’anticipation, sachant que mon esprit m’avait amenée ici pour une bonne
raison, et sachant aussi que je n’étais plus très loin de connaître cette
raison.
Ma
rêverie fut brisée par des faisceaux jumeaux de lumière brillante qui
traversèrent le vallon forestier embrumé comme un chevalier blanc sur un étalon
lancé en pleine course. Tandis que je continuais à regarder – n’ayant pas
d’autre choix, pourrais-je ajouter – les faisceaux fusionnèrent pour devenir
les phares d’une voiture en approche. Une voiture qui descendait, à très grande
vitesse, la route sur laquelle j’étais précisément enracinée, incapable de
m’écarter de sa course.
J’ouvris
grand la bouche dans un cri silencieux tandis que mes jambes ignoraient les
messages désespérés que mon cerveau leur envoyait.
A
la toute dernière seconde, la voiture bifurqua brusquement sur la gauche et se
dirigea vers un petit talus puis dans la forêt même, où elle fut stoppée,
soudainement, violemment, dans un hurlement de métal arraché et de verre brisé,
par le tronc massif d’un très vieux et très solide arbre qui tressaillit à
peine sous l’impact énorme.
Puis
la forêt redevint silencieuse.
Je
regardai avec horreur, sachant que personne ne pouvait avoir survécu à la
violence de l’accident. Et pourtant, il fallait que je coure pour m’en assurer,
mais mes pieds envoûtés restaient figés dans le sol, refusant même les ordres
les plus puissants.
Puis,
à mon grand étonnement, une des portières arrière s’ouvrit, et une silhouette
couverte de sang en sortit en trébuchant, s’effondra sur le sol en grognant et
il – je pouvais assurément dire que c’était un homme – se tint la tête à deux
mains tout en balançant son corps massif de gauche à droite de douleur.
Un
second homme suivit le premier. Celui-là réussit tant bien que mal à rester
debout, bien que son visage ne fût qu’un masque effrayant de sang, qui coulait
en abondance de l’entaille ouverte qui allait de son front à son nez.
Puis
une troisième silhouette émergea et je la reconnus facilement et immédiatement,
bien qu’elle fût meurtrie, blessée et aussi ensanglantée que ses deux
prédécesseurs.
« Ice ! »
Criai-je, mon cœur battant rapidement dans ma poitrine.
Mais
elle ne m’entendait pas. Elle ne leva même pas la tête dans ma direction alors
qu’elle enjambait le corps du premier homme, percutant presque le second ce
faisant.
Tandis
que j’observais, elle regarda l’homme qu’elle avait failli percuter, une brève
lueur de colère dans ses yeux clairs. Puis celle-ci mourut brusquement et elle
le repoussa pour passer, se dirigeant, dans une démarche vacillante, vers la
route où je me tenais, ses lèvres bougeant dans une litanie silencieuse, et
j’aurais payé une fortune pour l’entendre.
Ce
fut alors que le troisième homme sortit de l’épave et celui-là aussi je le
reconnus tout de suite, ayant eu une rencontre très personnelle avec lui quelques
jours avant, quand son arme était pressée contre ma tempe.
« Carmine »,
lâchai-je d’un air dégoûté. Je sentis mes lèvres se tordre de dégoût alors que
je le regardais brosser nonchalamment le verre brisé de son costume toujours
impeccable, comme s’il n’en avait rien à faire.
Il
sourit légèrement d’un air narquois et tendit la main dans son dos. Quand il
ramena sa main, elle tenait la même arme que celle qu’il avait mise contre ma
tête. Avec une grâce négligente, il leva le canon et le pointa dans la direction
d’Ice.
« Ice ! »
Hurlai-je, en secouant tout mon corps pour tenter de bouger. « Ice !
Baisse-toi ! ! ! »
Mais
bien entendu, elle ne m’entendait pas. Elle continuait à marcher vers la route,
portant occasionnellement sa main sur sa nuque, là où la crosse d’un pistolet
l’avait frappée et rendue inconsciente, une expression presque distraite sur le
visage.
« Ice !
S’il te plait ! ! ! Baisse-toi ! ! ! »
Presque
comme si elle m’avait entendue, elle se retourna, mais il était trop tard.
Le
coup de feu résonna dans la forêt.
Ice
tomba à genoux, ses mains couvrant instinctivement la blessure juste au-dessus
de sa hanche.
Carmine
baissa son arme et avança lentement vers Ice tandis que derrière, ses deux
sbires réussissaient à oublier leurs blessures et à venir près de leur chef, un
de chaque côté, comme des presse-livres ensanglantés.
Il
avança jusqu’à ce qu’il se tienne devant sa silhouette agenouillée, son
revolver toujours au bout de son bras ballant. « M. Cavallo voulait qu’on
te ramène pour qu’il puisse finir le travail lui-même. »
« Il
n’a même pas les tripes de finir de dîner », répliqua Ice, sa voix
railleuse et froide.
Carmine
pencha la tête – pour acquiescer, je pense – Avant d’empêcher un de ses sbires
de frapper Ice du dos de la main pour son insolence. Puis il continua, de son
ton égal et calme. « Puisque cela semble maintenant impossible, je n’ai
vraiment pas d’autre choix que de mettre fin à tout ça ici. »
Il
tendit sa main libre et, presque avec douceur, il prit le menton d’Ice.
Elle
le repoussa d’un mouvement de la tête, les dagues sorties de ses yeux le
traversant, les dents dénudées dans un feulement de pur défi.
Il
pencha à nouveau la tête, puis retira sa main. « Je dirais bien que je
suis désolé, mais à cet instant, je ne pense pas que tu me croies. »
« T’as
bien raison. »
« Tu
veux faire passer un message ? »
Je
la regardai, affolée, secouer à nouveau la tête. Une seconde plus tard, une
boule luisante de crachat coulait des yeux de Carmine.
Une
fois encore, il empêcha ses acolytes de le venger, puis il tendit nonchalamment
la main et essuya le cadeau d’Ice avec un petit sourire hautain, en secouant la
tête. « Au revoir, Morgan. Malgré la situation, ça a été un honneur de te
connaître. »
Puis
lentement et avec mesure, il leva le pistolet jusqu’à ce que le canon soit à
vingt centimètres de son front.
« Non ! ! ! »
Hurlai-je. « Ice ! ! ! »
Et
à nouveau, ma prière ne fut pas entendue.
« Ce
n’est qu’un rêve », murmurai-je pour moi-même, les larmes coulant à flots
sur mon visage. « Juste un rêve. C’est tout. »
Pour
me prouver que c’était vrai, je pinçai la peau tendre à l’intérieur de mon bras
aussi fort que je pus.
La
vision ne changea pas.
Je
tendis la main et enfonçai deux doigts dans la peau gonflée de mon genou
lacéré.
Une
douleur aveuglante me traversa, suffisamment pour réveiller le cadavre le plus
figé, sans pour autant me libérer de ce cauchemar.
Je
clignai des yeux sur des larmes de douleur et d’affliction et faillis ne pas
voir ce qui arriva ensuite.
Presque
plus vite que l’œil pouvait suivre, le poing d’Ice partit directement dans
l’aine de Carmine. Le pistolet fléchit puis tomba complètement lorsqu’il
utilisa ses deux mains pour les porter à l’endroit du coup. Ses yeux étaient
exorbités et, presque dans un ralenti, il tomba à genoux, la bouche ouverte
dans un rictus de douleur insoutenable et silencieuse.
Je
m’entendis hurler de joie tandis que les deux malfrats qui restaient, dans un
geste d’empathie masculin universel, tressaillirent et tendirent les mains pour
protéger leurs propres parties intimes.
Ce
qui donna à Ice suffisamment de temps pour s’éloigner en roulant sur elle-même
et se remettre debout avec plus ou moins d’équilibre.
« Attrapez-la ! »
Dit Carmine en hoquetant, le visage d’une pâleur que je n’avais jamais vue
auparavant.
Rassemblant
le peu d’esprit qu’ils se partageaient, les deux sbires commencèrent à avancer
d’un pas lourd vers ma compagne. Elle sourit puis leur fit signe d’approcher.
Je voyais bien qu’elle testait la capacité de son côté blessé, tentant,
j’imagine, de savoir s’il soutiendrait son poids si elle avait besoin de lancer
un coup de pied.
Ils
arrivèrent à portée en portant des coups droits violents qu’elle réussit à
bloquer facilement, attrapant leurs poings dans chacune de ses mains avant de
les faire reculer de plusieurs pas.
Malheureusement,
le mouvement lui fit également perdre l’équilibre et quand elle mit tout son
poids sur le côté blessé, sa jambe lâcha et elle tomba sur un genou, les dents
serrées face à la douleur que je savais la transpercer.
« Allez,
Ice », murmurai-je. « Lève-toi, ma chérie. Ne les laisse pas te
battre. »
Mettant
de côté le peu de délicatesse qu’ils possédaient, les deux hommes se mirent en
tête d’utiliser leurs corps massifs pour pousser ensemble Ice au sol, l’y
clouer et commencer à faire pleuvoir les coups sur son corps sans protection.
Au
début, elle se contenta de rester allongée sous le poids massif, les bras
instinctivement levés pour protéger sa tête.
« Bats-toi,
Ice ! » Criai-je, en me penchant pour chercher des pierres assez
lourdes. « Bats-toi, bon sang ! »
Mais
il n’y avait rien. Sous la brume, le sol était aussi lisse et ferme qu’un sol
vernis.
Un
des hommes, qui avait asséné un coup particulièrement violent sur la poitrine
d’Ice, plaqua son corps lourd et charnu contre sa hanche blessée en riant.
« Elle résiste pas beaucoup là, hein Tony ? »
« Pour
sûr », acquiesça Tony en affichant le QI d’une trainée de bave de limace.
« Mais
elle a de beaux seins », dit le premier en reluquant la poitrine d’Ice à
travers la déchirure béante de sa chemise.
« Pas
mal », dit Tony, en s’offrant à son tour un long regard appuyé.
« Mais j’pense que j’préfère la blondinette. « Elle, c’t’un sacré
morceau ! » Il mit ses mains en coupe devant lui pour illustrer ‘le
morceau’ tandis que je regardais, les dents serrées.
« Oh
ouais. J’prendrais bien un bout d’ce p’tit lot ! » En souriant, il
regarda Ice, passant brutalement les doigts dans ses cheveux pour lui relever
la tête. « Qu’esse t’en penses, la gouine ? Tu veux r’garder quand je
baiserai ta petite amie à l’en faire se pâmer ? Que j’la f’rai
hurler ? J’parie qu’elle aimerait un peu de viande mâle dans sa p’tite
chatte goûtue, hein ? Peut-être d’abord dans sa bouche ? Pour lui
enlever le goût d’la foufoune ? »
Et
pendant que je regardais, le visage d’Ice, tout son corps, semblèrent changer
devant mes yeux. Mon esprit galopant assimila le changement à un truc dans un
film de loup-garou que j’avais vu quand j’étais jeune –avec Michal Landon, je
crois.
Ses
yeux, habituellement du bleu le plus clair, s’assombrirent jusqu’à en devenir
presque noirs. Elle rougit, le visage rempli de rage, et les tendons de sa
mâchoire et de sa nuque ressortaient comme dans un bas-relief. Je pouvais
presque sentir l’énergie noire qui irradiait de son corps tandis que ses muscles
tremblaient et sursautaient, et qu’elle se ramassait comme un félin prêt à
bondir sur sa proie.
D’une
simple poussée de ses hanches, elle réussit à désarçonner l’homme qui était sur
elle, l’envoyant voltiger à plusieurs mètres en arrière pour atterrir sur un
Carmine toujours haletant.
Puis
elle roula sur elle-même et ce faisant, elle avança les deux mains pour saisir
Tony par sa veste et l’envoyer au sol, où elle le cloua sous le poids de son
corps. Elle se redressa, tendit les mains et attrapa sa tête, qu’elle commença
à cogner sur le sol, encore et encore sans s’arrêter, avec des grognements
gutturaux sortis du fond de sa poitrine.
Alors
même qu’il était évident que Tony était bien au-delà de toute résistance, Ice
continuait à cogner sa tête sur le sol, les mains couvertes du sang de l’homme,
son visage et les restes de sa chemise couvertes de projections ensanglantées.
Les
deux autres s’aidèrent mutuellement à se relever et vinrent péniblement et en
boitant, au secours de leur compagnon. En les entendant, Ice se leva et
tournoya, relâchant sa fureur aveugle sur eux d’une façon que je n’avais jamais
vue auparavant – et que je priai avec force de ne jamais revoir.
Je
tentai de me rappeler que tout ceci n’était qu’un rêve, probablement une
tentative de mon esprit de fabriquer un scénario pour ce qui c’était réellement
passé vu que je ne l’entendrais jamais de la bouche d’Ice.
J’essayai
de hurler, de lui dire à elle, et aussi à mon esprit, d’arrêter, mais ma voix
n’était qu’une minuscule chose insignifiante, perdue au milieu des bruits de
fureur et de douleur qui emplissaient l’air à l’en saturer.
Je
tentai de mettre les mains sur mes oreilles pour bloquer les sons, mais ils
passaient clairement à travers.
Je
tentai de fermer les yeux face à cette vision, mais on aurait dit que mes
paupières étaient des vitres, me condamnant à rester silencieusement là tandis
que mon esprit changeait la femme que j’aimais en animal.
Elle
les battait au sang, les battait jusqu’à ce qu’ils tombent. Et lorsqu’ils
tombaient, elle les relevait et les battait à nouveau. Et encore.
Et
encore.
Bientôt,
même les réserves d’Ice se tarirent et le combat commença à ressembler à un
ballet sous l’eau.
Elle
asséna un puissant direct du droit au visage du gorille et il tomba, le blanc
de ses yeux seul visible. Quand Ice prit une seconde pour reprendre son
souffle, en se penchant à la taille, les mains ensanglantées sur ses genoux,
Carmine vint en trébuchant pour attraper le pistolet qu’il avait laissé tomber
quand Ice l’avait frappé plus tôt.
Il
se tourna et leva lentement l’arme comme si le pistolet était fait d’un acier
extrêmement pesant, le canon tremblant violemment tandis qu’il le pointait dans
la direction d’Ice.
En
le voyant, elle se redressa et le fixa, sans aucune peur dans ses yeux
assombris. « Pose ça, Carmine. C’est fini. »
« Oui,
c’est fini », dit-il, la voix haut perchée et tremblotante. « Pour
toi. »
« Même
si tu me tues, Cavallo s’arrangera pour que tu soies un homme mort aussitôt que
tu mettras le pied aux States. »
Carmine
haussa les épaules. « Alors je n’y retournerai pas. »
« Alors
pourquoi me tuer ? » Demanda Ice d’un ton raisonné, saisissant sa
chance de faire quelques pas en avant pour se rapprocher de lui lorsqu’elle
remarqua, tout comme moi, que le canon retombait légèrement.
« Parce
que j’ai donné ma parole. »
« On
peut revenir sur une promesse. »
« Pas
celle-ci. » Le pistolet reprit une position plus ferme. « Au revoir,
Morgan. »
Mon
hurlement et le coup de feu résonnèrent simultanément.
Le
sang gicla d’un trou nouvellement formé dans la cuisse d’Ice.
Mais
cette fois, elle ne tomba pas.
Comme
un robot insensible à la douleur, elle continua à avancer vers lui tandis qu’il
écarquillait les yeux et qu’une terreur très réelle les envahissait. Il leva à
nouveau le pistolet mais le seul bruit qui en jaillit fut le clic inutile de la
gâchette.
Ice
sourit. Un sourire terrible, horrible. « T’aurais dû accepter mon offre,
Carmine. »
Un
pas de plus. Deux. Trois.
D’autres
clics résonnèrent tandis que Carmine continuait à appuyer sur la gâchette d’un
pistolet visiblement vide ou enrayé. Saisi d’une pure panique, il leva l’arme
encore une fois et, avec le peu de forces qu’il lui restait, il la jeta vers
Ice, qui la repoussa d’un mouvement distrait et lent de la main en continuant
son avancée lente et mesurée.
Avec
un grognement inarticulé, Carmine partit sur la gauche et courut en trébuchant
aussi vite qu’il le pouvait vers Tony, et il attrapa le pistolet dans le
holster sur le dos de l’homme.
Ice
fut sur lui avant même qu’il ne puisse penser à se retourner, ses mains
attrapant son col et lui arrachant le pistolet.
Elle
passa un bras autour du cou de Carmine et baissa l’arme pour donner le coup de
grâce derrière l’oreille gauche de Tony, dont le visage était face au sol et
qui gémissait.
Puis
elle traîna Carmine avec elle tandis qu’elle allait vers l’autre brute, le
tuant de la même façon alors qu’il tentait de lutter pour se remettre debout.
Elle
traîna Carmine au centre de la clairière, puis le força à se mettre à genoux et
s’agenouilla derrière lui.
Elle
mit le pistolet sur sa tempe.
« Tu
veux faire passer un message ? » Sa voix était remplie d’une sombre
ironie.
« S’il
te plait. Ne me tues pas. »
« Trop
tard. » Son doigt se resserra sur la gâchette. « Au revoir, Carmine.
Dis au diable que je le verrai bientôt, d’accord ? »
« Ice.
Nooon », dis-je en gémissant.
Mais
bien sûr, elle ne pouvait pas m’entendre.
Une
demi-seconde plus tard, l’affaire était close.
Sans
aucune émotion, elle repoussa son corps ballant, puis se releva et vacilla tandis
que le pistolet pendait dans sa main ensanglantée.
Après
qu’elle eut rassemblé ce qui lui restait de forces, elle revint vers la route
et leva les yeux. Pendant une demi-seconde, je pensai qu’elle me voyait.
Elle
écarquilla les yeux.
Puis
elle trébucha et faillit tomber.
Elle
serra les dents et recommença à avancer dans ma direction, comme attirée par ma
présence comme un aimant par le fer.
Je
tendis les bras vers elle, l’appelant à moi, même si, du plus profond de mon
âme, je ressentais, pour la première fois, de la crainte face à cette femme qui
était mon amante.
Elle
traversa la distance entre nous dans une démarche engourdie, trainante, le sang
coulant de ses nombreuses blessures, la tête baissée, le pistolet balançant
sans but sur le côté.
Et
alors, comme je suis certaine que ça ne peut arriver que dans un rêve, elle me
traversa comme si je n’étais pas là du tout.
Et
ce que je ressentis… Seigneur... ce que je ressentis quand elle traversa mon
âme…
La Mort.
Un
vide froid d’un noir profond et pourri.
Et
au milieu de cette noirceur affreuse, la plus infime et vacillante des flammes,
un souffle doux loin de la mort.
Une
flamme qui portait mon image.
Et
en la voyant, je hurlai.
Et
je hurlai encore.
Et
encore.
***************************
Suivre et fin – Chapitre 9
31 août 2009
Répression, partie 8-1
REPRESSION (RETRIBUTION)
Ecrit par Susanne M. Beck
(Sword'n'Quill)
Chapitre
8-1
*********************
Le soleil était levé depuis plusieurs heures lorsque nous
revînmes enfin sur le bitume lisse de la route qui allait vers l’est et que
nous avions explorée toute la nuit. Mon crâne battait atrocement du mauvais
traitement qu’il avait enduré tandis que nous bondissions sur une route à
ornières cabossée après l’autre, à la recherche d’indices qui ne s’y trouvaient
pas, peu importe le souhait que nous avions de leur donner une existence.
Alors que la nuit cédait le pas au jour, mes espoirs cédèrent
également avec la disparition de la lune. Chaque impasse, chaque chemin inutile
me poussait de plus en plus dans un puits de désespoir que je commençais à
penser ne plus jamais quitter.
Mon esprit insistait à me montrer des images du corps sans vie
d’Ice, seule, perdue pour toujours dans le labyrinthe sans fin de la forêt qui
nous entourait.
Et pire encore, des images d’Ice, en sang mais consciente,
mourant à petit feu et incapable de bouger tandis que les bêtes de la nuit se
rapprochaient lentement d’elle, attirées par l’odeur de son sang versé comme
des requins par une baleine blessée.
Je conjurai férocement mon esprit de se taire, de la fermer,
mais plus j’étais fatiguée, plus nous passions des heures inutiles à chercher,
plus il insistait à me passer ces images dans une boucle incessante, chacune
d’elle plus rude et plus déchirante que la précédente, jusqu’à me faire presque
hurler et frapper le tableau de bord à en faire saigner mes poings.
Les Drew nous avaient rejoints à mi chemin, leurs propres
explorations restées vaines. Deux paires d’yeux en plus permirent d’accélérer
les recherches, mais à la fin, cela ne fit aucune différence.
Je revins au présent et frottai mes yeux fatigués tout en me
préparant mentalement à une autre virée sur une autre route avec une autre
série de trous assez grands pour cacher une maison entière. C’est alors que je
remarquai que nous nous dirigions vers l’ouest, loin du soleil levant et de la
prochaine route. Mon cœur se mit à battre plus vite. « Où
allons-nous ? »
Pop ne me regarda pas. Ses yeux ne cillaient pas en regardant
la route. Il était plus que pâle, plus que fatigué, plus que vieux. « On
rentre un peu, Tyler. On a besoin d’une pause. »
« Non ! » Criai-je en attrapant le volant, nous
envoyant presque dans l’un des fossés qui longeaient chaque côté de la route.
« Non ! On ne peut pas abandonner ! ! »
Il retira doucement ma main du volant et redressa la
camionnette. « On n’abandonne pas, Tyler. Johnny et Tommy vont continuer à
chercher jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus. Il faut que je trouve un
téléphone pour demander plus d’aide. Y a trop de terrain à couvrir par ici pour
juste trois groupes. Et tu as besoin de dormir un peu. J’ai pas besoin de
t’regarder pour voir que t’es à deux doigts de flancher et pas pouvoir te
relever. »
« Vous ne comprenez pas. »
Il se gara sur un côté et écarta enfin les yeux de la route
pour me regarder directement. Il avait une expression de tristesse infinie.
« J’comprends mieux qu’tu crois, Tyler. J’ai perdu ma fille par ici quand
elle avait sept ans. Elle et une amie sont parties pour pêcher et elles se sont
perdues. On les a retrouvées deux jours plus tard. L’amie a survécu, pas ma
fille. » Il regarda à nouveau la route, les yeux brillants et assombris,
les mains agrippées au volant. « Elles ont dû glisser dans le noir, tout
près en fait. L’amie ne savait pas dire. On les a trouvées toutes les deux en
bas d’un des ravins. Ma fille avait la nuque brisée. »
« Oh Mon Dieu. » Je fermai les yeux pendant un très
long moment. « Je suis désolée. »
Il me regarda à nouveau. « Je te remercie pour ta
sympathie, Tyler. C’t’arrivé il y a longtemps, mais quelques fois ça revient
très fort. Surtout quand on s’y attend pas. » Il tendit presque avec
hésitation une main rendue rugueuse par le travail et toucha affectueusement ma
joue. « J’aime pas trop les banalités. Je les trouve inutiles en général.
Mais j’ai assez vécu pour savoir une chose. Et c’est que perdre espoir c’est la
pire chose qu’on puisse faire. J’ai beaucoup bourlingué mais j’ai encore jamais
rencontré quelqu’un comme ta Morgan, Tyler. Si quelqu’un peut se sortir de ce
bordel monstrueux, je parierais bien sur elle, si j’étais du genre à
parier. »
« Et si vous ne l’êtes pas ? » Demandai-je à
travers mes larmes.
Son sourire fut doux et gentil et rempli de compassion.
« Je le f’rais pareil. Elle est spéciale. Et toi aussi. Je l’ai entendue
t’appeler ‘Angel’ une fois, et je reconnais que tu es ce que mes yeux en
verront de plus proche. Alors tu la gardes vivante dans ton cœur, et elle
restera vivante. Ok ? »
Après un moment, je hochai légèrement la tête contre sa main
en souriant un peu. « Ok. »
« Très bien, alors. On ramène nos fesses à la maison et
on trouve de l’aide pour la recherche. Et quand on la retrouvera, rappelle-moi
qu’elle a une dette pour m’avoir fait perdre autant de sommeil pour la trouver,
hein ? »
Je faillis rire à ces mots. « Marché conclu, Pop. Je la
tiendrai même pendant que vous récupèrerez cette dette. Laissez-moi m’en
occuper, ok ? »
Il hocha la tête et nous reprîmes notre route, mon âme
infinitésimalement plus légère après cette conversation.
Il est étonnant de voir combien l’espoir peut être un
médicament puissant.
*******
J’étais assise à la tête du lit et je regardai sans voir par
la fenêtre. Bien que je soies restée plus de trente-six heures sans, le sommeil
était évasif, inutile. Bien que mon corps et mon esprit le réclamaient avec une
douleur profonde et permanente, mon âme repoussait son confort induit, sachant
que c’était un leurre. Le sommeil n’apporterait pas l’oubli dont j’avais
besoin ; il n’apporterait que les cauchemars, ou pire, des rêves de
bonheur dont je ne me réveillerais que pour mourir à nouveau lorsque mon enfer
éveillé me reviendrait, me frappant tel un coup de poing aux tripes.
Non, il valait mieux que je reste éveillée pour combattre des
démons que je pouvais contrôler, plutôt que de m’endormir et de laisser ce
contrôle aux vautours qui attendaient juste au bord de ma conscience.
Le bruit du ronflement léger de Pop flottait jusqu’à moi
depuis le séjour en bas, où il était allongé sur l’un des canapés. Je souris
furtivement et remerciai Dieu d’avoir apporté cet homme dans ma vie. Il avait
réussi à joindre un très grand nombre d’amis proches comme éloignés. Des amis
aussi discrets et obstinés que lui et à qui on pouvait donc confier cette tache
délicate et dangereuse.
Ruby avait appelé juste au moment où nous arrivions à la
cabane - j’avais cessé de penser à cet endroit comme ma maison. Mes paroles
revenaient me hanter. Là où était Ice, était ma maison. Où elle n’était pas, ça
ne le serait jamais – pour partager avec nous la bonne nouvelle que Corinne,
bien que grièvement blessée, allait se remettre complètement.
Elle avait ce que Ruby appelait un hématome subdural, qu’elle
expliqua être quelque chose comme une très mauvaise commotion cérébrale. Les
médecins lui avaient donné des médicaments puissants à la fois pour la calmer
et pour diminuer le gonflement dans son cerveau. Qui était censé se résorber
seul sans intervention chirurgicale, ce dont j’étais profondément
reconnaissante.
Avant de raccrocher, Ruby me fit comprendre en termes clairs
qu’elle s’attendait à avoir des explications quand tout serait fini. Si cela se
finissait jamais.
Je répondis de la même manière, lui promettant que je lui
dirais tout ce que je pourrais.
Si je le pouvais.
Je me détournai de la fenêtre et m’assis le dos contre la tête
de lit, mes yeux scrutant la chambre, regardant tout et n’importe quoi, à part
l’oreiller posé tout près de moi. Un oreiller que j’avais serré pendant quatre
heures – ou était-ce cinq ? Six ? Le temps était à nouveau mon ennemi
– au lieu de la femme que je voulais tenir contre moi. Son odeur s’y trouvait
toujours, je le savais, piégée dans le tissu, apportant le réconfort, apportant
la paix.
Mais pour combien de temps ? Assez longtemps pour passer
une vie entière sans elle ? Assez longtemps pour apaiser l’abîme de nuits
vides et de rêves brisés ?
Les larmes revinrent et cette fois, je ne tentai pas de les
retenir, me refusant à accepter l’aide de son odeur. Ice ne pouvait m’aider
maintenant. Personne ne le pouvait.
Je m’entourai de mes bras et je sentis que je commençais à me
balancer, lentement, d’avant en arrière, dans une tentative primitive de me
consoler. Mes larmes continuaient de tomber et je les laissai toujours, sachant
qu’elles n’étaient que le début d’un vaste océan de douleur retenu par la digue
éreintée qu’était ma force intérieure, et qui diminuait rapidement.
Après un très long moment, mes larmes, qui tenaient bien leur
rôle, se calmèrent et me laissèrent avec le sentiment, sinon d’aller mieux, du
moins d’être nettoyée. La douleur était toujours là, une vague noire
déferlante, mais elle était plus facile à dompter après avoir trouvé un
exutoire, même si fugace.
Et avec ce sentiment nouveau – même temporaire – de paix, vint
la force de me rendre compte que je ne pourrais pas tenir totalement seule. Je
tendis la main et attrapai l’oreiller pour y enfouir mon visage rougi,
absorbant la sensation du tissu frais et l’odeur exotique et réconfortante
d’Ice, au plus profond de moi, pour m’aider à fortifier les murs éreintés par
le torrent incessant de la douleur.
Mon esprit repassa les images de moments plus heureux et je les
laissai me bercer vers un sommeil plus que nécessaire, l’oreiller toujours
serré avec désespoir contre mon corps.
*******
Lorsque je me réveillai, ce fut pour ce soulagement aveugle
qui fait battre le cœur, qu’on a quand on se rend compte qu’on vient juste
d’être sauvé des serres d’un cauchemar brutal.
Mais je regardai alors autour de moi.
Et je me rendis compte que le cauchemar était toujours
présent, et pire que la plus horrible des sombres illusions créées par mon
esprit.
Quand la réalisation que la pièce était presque plongée dans
le noir filtra, et que j’avais dormi toute la journée, je serrai les dents de
colère et sautai du lit, et je faillis tomber à genoux lorsqu’une douleur
atroce frappa mes pieds. Je m’accrochai au bord du lit et pris plusieurs
inspirations profondes avant de forcer mes jambes à soutenir mon corps, peu
importe la douleur que je ressentais.
Après un long moment, elles finirent par m’entendre.
Tandis que je descendais l’escalier en boitant, ma douleur
cédant la place à la colère, je me hasardai à jeter un coup d’œil à l’horloge
sur le manteau de cheminée, et je vis que je n’avais pas dormi toute la
journée, mais seulement deux heures. Lorsque je parvins enfin au
rez-de-chaussée, ma colère s’était un peu calmée, laissant assez de place à ma
douleur permanente pour qu’elle recommence à me tarauder.
Pop, le visage gris de fatigue, était en train de raccrocher
le téléphone lorsque j’entrai dans le séjour. « Des
nouvelles ? » Demandai-je, très effrayée d’entendre la réponse.
Il secoua lentement la tête. « Non. Mais une tempête du
Feu de Dieu est en train de monter. Elle va effacer les quelques traces qui
restent. »
Je suivis son regard vers la grande baie vitrée qui couvrait
une grande partie du mur. Le ciel était d’un noir menaçant avec des nuages
déferlants desquels sortaient des éclairs, de l’un à l’autre, comme un bâton
dans une course entre Zeus et sa famille.
Il ne pleuvait pas encore mais le monde extérieur semblait s’y
préparer : calme, silencieux, en attente. Je me retournai vers Pop.
« On dirait bien qu’on ferait mieux d’y aller alors, non ? »
Pendant un instant, j’eus l’impression qu’il allait dire
quelque chose, mais quoi que ce soit, ça mourut sur ses lèvres et il se
contenta de hocher la tête. « Ouais. Allons voir ce qu’on peut
faire. »
La tempête frappa au moment même où nous sortions. Mais au
lieu de pluie, c’est de la grêle de la taille d’une balle de golf qui commença
à tomber, fonçant vers le sol à une vitesse stupéfiante et avec une volonté
diabolique.
« On attend que ça se calme, Tyler », dit Pop de
dessous l’avancée du porche de l’arrière. « C’est trop dangereux d’y aller
comme ça. »
« Non. Si vous ne voulez pas y aller, alors donnez-moi
les clés. Je ne reste pas ici. »
« Tyler… »
« Non ! Je ne la laisserai pas là-dessous, Pop. Je
ne peux pas. » Des images de grêle s’abattant sur son corps sans défense
prirent vie dans mon esprit avec tous les détails sanglants, la glace qui
remplissait ses yeux morts et fixes, comme dans un spectacle aux effets
spéciaux remplis d’une horreur macabre. Je les repoussai férocement. « Je
ne peux tout simplement pas. Alors soit vous venez avec moi, soit vous restez
là, mais moi j’y vais. Avec ou sans vous. »
Puis je saisis les clés dans sa main et je fonçai vers sa
camionnette, sans même sentir la grêle qui me tombait dessus.
Et avec un ‘bon sang’ marmonné que je pus à peine entendre
dans la furie de la tempête, Pop vint me rejoindre en courant, reprenant ses
clés d’un geste brusque avant de me pousser sur le siège du passager tout en
ouvrant sa portière pour se glisser dans la cabine.
En quelques secondes, nous étions partis, notre trajet
accompagné d’un vacarme sinistre de grêle qui rebondissait sur la carrosserie
de la camionnette et sur le pare-brise, rendant toute vue presque impossible,
encore moins la conduite.
*******
La grêle se changea bientôt en une pluie battante qui
transformait les routes forestières en bourbiers aspirant avidement les pneus
au passage. Plus d’une fois, il fallut faire appel au treuil de la camionette
de Tom Drew pour sauver un véhicule enfoui jusqu’à la portière dans la boue.
Mais nous continuions pourtant, entraînés par les nouvelles
qu’un des amis de Pop avait reçues de l’un de ses amis qui se trouvait être
juste à la frontière.
Bien
Alors, à moins que Pop n’ait tort et qu’en fait il y avait bien un moyen de traverser la frontière
en voiture sans passer par les routes contrôlées, Ice était toujours au Canada.
Quelque part.
Et le jour céda de nouveau la place à la nuit, ce que je ne
vis que par le mouvement des aiguilles sur la montre à mon poignet. La tempête
continuait sans relâche, les éclairs figeant et illuminant tout brièvement, des
photos glacées du temps, comme si un photographe avec le plus grand appareil
photo du monde prenait une série de photos pour documenter notre recherche.
Puis ce fut à notre tour de plonger dans un de ces puits de
boue et nous sortîmes tous deux de la camionnette tandis que Pop envoyait un
message radio à Tom pour venir nous aider.
« Quand il nous aura sortis de là, on rentre à la maison,
Tyler. On fait juste tourner nos roues là maintenant. On pourrait aussi bien
être sur elle et ne pas le savoir avec la tempête. Il
« Je suis désolée, Pop, mais je ne peux pas faire ça.
Vous pouvez rentrer si vous voulez. Je continuerai à pied. »
« Tu peux pas faire ça ! Tu vas foutrement te
perdre ! »
« Je m’en fiche. Je ne peux pas arrêter de chercher, Pop.
Je ne peux pas, c’est tout, je suis désolée. » Et sur ces mots, je
m’éloignai, trempée jusqu’aux os, aveugle dans le noir, et plus que ça encore,
à moitié folle du désir de retrouver le corps de mon amour.
« Ne fais pas ça, Tyler, merde ! »
Je me retournai et vis les lumières approchantes de la
camionnette de Tom. « Que Tom vous sorte de là, Pop. Et rentrez. Ça va
aller pour moi. »
Et avec un sentiment de calme profond, j’attendis que l’éclair
suivant illumine la zone, puis je sortis de la route pour aller dans les bois.
J’entendais les cris derrière moi mais je ne leur prêtai aucune attention.
Je me frayai un chemin aveuglément, sentant les branches
poussées par le vent me fouetter le visage et le corps, sans m’en soucier.
Quand l’éclair suivant arriva, je me retrouvai à fixer le vide, mais je fus
incapable de m’arrêter et je tombai dans un précipice, vers une rive jusqu’ici
inconnue, sentant les cailloux et les branches tombées frapper et griffer ma peau
et ma tête nues.
Mon élan fut finalement stoppé par un arbre déraciné. Je me
cognai dedans, le genou le premier, et la douleur explosa derrière mes yeux, me
faisant crier.
Dans cette demi-seconde d’abandon bienheureux, quand la
douleur diminua et que je me retrouvai à fixer le vide, je pensais Mon Dieu, je suis morte. Je peux enfin la
retrouver.
Mais la douleur revint, et avec elle, le souffle dans mes
poumons et les bruits à mes oreilles. J’entendis mon nom, et douloureusement,
je tournai le cou pour voir les silhouettes à contrejour de Pop, Tom et John
qui regardaient dans le ravin où j’étais tombée. Ils criaient quelque chose
mais je ne comprenais pas dans le hurlement du vent et le battement de la
pluie.
Mais ce n’était pas important. J’étais toujours vivante et Ice
était toujours partie, et ça, c’était
la seule chose qui avait de l’importance.
Je me repris lentement et commençai à sortir du piège dans
lequel j’étais tombée. Je m’assis avec précaution et utilisai mes deux mains
pour sortir ma jambe coincée sous les grandes racines tordues du vieux pin dans
lequel je m’étais cognée.
Je faillis m’évanouir quand elle se libéra enfin de la prise
avide de l’arbre et je vis des morceaux de peau à l’endroit où s’était trouvé
mon genou.
Mais je n’allais pas laisser un peu de sang m’arrêter, et,
serrant les dents contre la douleur atroce, je me remis debout en boitillant,
titubant en tentant de retrouver mon équilibre.
Je regardai encore vers le haut juste à temps pour voir Tom et
John descendre la rive en glissant, essayant de garder pied avec très peu de
marge. Tom finit par atteindre l’endroit où je me trouvais et il tendit la main
vers moi, mais je m’écartai, les dents serrées dans un sourire féroce.
« Ne me touchez pas ! »
« Allons, Tyler. Vous êtes salement blessée. Il faut
remonter pour qu’on regarde cette jambe. »
« La seule chose dont j’ai besoin, espèce de salaud,
c’est qu’on me laisse tranquille. »
« Tyler… »
« Trouillards ! » Criai-je, une partie de moi
choquée par cette folie, mais le reste s’en réjouissant. « C’est tout ce
que vous êtes ! Des trouillards ! Rentrez à la maison, Tom. Allez
vous réchauffer et vous sécher dans votre jolie petite cabane chauffée. Saluez
votre femme de ma part et ne vous inquiétez pas pour moi. Allez… rentrez. Je me
débrouillerai toute seule. »
Pendant cette horrible seconde, tout ce que je ressentais
c’était de la haine. Je
« Tyler, s’il vous plait… »
« Non ! Laissez-moi
tranquille ! ! »
Mais il ne lâcha pas et m’attrapa d’une poigne ferme d’ours à
laquelle je n’avais pas la moindre chance d’échapper, folle ou pas. Comme un
animal piégé et sauvage, je luttai de toutes mes forces, donnant des coups de
pied et griffant, et même mordant, mais il résistait avec patience à ma rage.
Et quand ma rage se transforma à nouveau en douleur, il me fit
tourner, me prit dans ses bras et me serra très fort, caressant mes cheveux
sales et mouillés tandis que je sanglotais de tristesse contre son torse
massif.
*******
« Est-ce que Pop va bien ? » Demandai-je depuis
le canapé, mon genou méchamment endommagé bien nettoyé et bandé de plusieurs
couches de serviettes, surélevé sur deux oreillers.
Tom me sourit légèrement en arrivant dans le séjour depuis la chambre
de Corinne, où il avait emmené Pop quand nous étions rentrés à la cabane.
« Ouais. Il a un peu mal à la poitrine. C’est la tension, je pense. »
Je m’assis. « Il faut l’emmener à l’hôpital alors. »
« Nan. Il est plus têtu que vous sur ce genre de
choses », dit-il avec un regard peu équivoque. « Je lui ai donné les
médicaments qu’il prend pour ce genre d’attaque et il se repose maintenant. Un
peu de sommeil et il ira mieux. »
« Vous êtes sûr ? »
« Ouais. C’est déjà arrivé. Le Doc Steve a vérifié son
rythme cardiaque et c’est bon, en règle générale. Détendez-vous. Ça va aller
pour lui. » Il traversa la pièce et vint près du canapé. « Et vous
comment ça va ? »
« Je vais bien. »
« Il faut vraiment faire contrôler ce genou, Tyler. Je ne
suis pas très bon infirmier. »
« Vous avez fait ce qu’il fallait. Et je vais le faire.
Le faire contrôler, je veux dire. Plus tard. »
Il se mit à rire. « Vous êtes bien pareils vous
deux. » Puis il regarda par la fenêtre. « Je viens d’avoir John sur la CB. La
« Ok. »
Il sourit et tendit la main pour m’ébouriffer les cheveux
avant de se retourner pour partir.
« Tom ? »
Il se retourna. « Oui ? »
« Je veux juste dire que je suis désolée pour ce que j’ai
dit là-bas. Je n’en pensais pas un mot, vous savez. »
« Je sais, mon chou. La douleur nous fait faire des trucs
cinglés. Mais souvenez-vous bien de ça, Morgan est aussi mon amie. Et je ne
vais pas m’arrêter avant de l’avoir trouvée. Aucun de nous. »
Soudainement intimidée, je regardai mes mains. « Je sais »,
marmonnai-je, encore une fois au bord des larmes. « Et ça signifie
énormément pour moi, Tom. » Puis je levai le menton et le regardai droit
dans les yeux. « J’ai besoin que vous le croyiez. »
« Je vous crois, Tyler. Croyez-moi. Je vous crois. »
*******
Plusieurs heures plus tard, Pop sortit de la chambre, les
cheveux emmêlés, les yeux rougis, le visage pâle et tiré, avec une barbe de
quelques jours. « Comment tu tiens, Tyler ? » Demanda-t-il d’une
voix rendue rauque par le sommeil.
« Je me suis déjà sentie mieux. Et vous ? »
« Pareil. » Il bâilla et s’étira, puis il s’assit
dans le fauteuil près du canapé dans lequel j’étais allongée. « Des
nouvelles ? »
« Non. »
Il hocha la tête, puis regarda par la fenêtre. « Le temps
s’est éclairci. C’est bon ça, au moins. »
« Remercions le Ciel pour ses petites faveurs. » Ça
semblait sarcastique et en fait, ça l’était. Je me raccrochais au plus ténu, au
plus usé des fils, mais j’étais plus déterminée que jamais à ne pas
m’abandonner à nouveau à ma colère et à ma tristesse.
Et, en effet, la nuit avait joliment chassé le mauvais temps.
La brise semblait douce et fasant balancer les pins, et les étoiles et la lune
formaient une belle tapisserie dans le ciel. Tom avait ouvert les fenêtres
avant de partir et l’air qui effleurait ma peau était frais et odorant.
Nous restâmes assis un moment en silence, à écouter le chœur
des grenouilles qui gazouillaient pour appeler leur compagnon.
Puis elles se turent et je regardai vers Pop, qui avait
également remarqué et se levait lentement du fauteuil, le visage figé.
« Qu’est-ce que c’est ? » Murmurai-je.
« J’sais pas. Mais j’vais aller voir. Ces salopiots ne
s’arrêtent pas sauf en cas de danger. »
« Un ours, peut-être ? »
« Peut-être. Ou autre chose. » Il alla vers le coin
de la pièce et attrapa son fusil avant de l’armer. « Reste ici. Je vais
aller voir. »
« Certainement pas », répliquai-je, en me soulevant
dans le canapé pour poser mes pieds nus sur le sol chaud.
« Tyler, t’as pas besoin de te lever avec ton g’nou comme
ça »
« Je m’en occuperai plus tard. Allons voir ce qu’il y a
là-dehors. »
Je me forçai à ne pas m’effondrer alors que les élancements
aigus remontaient dans ma jambe et dans mes tripes. Je mis un peu de poids sur
ma jambe, hochai la tête une fois avec les dents assez serrées pour faire
couler le sang sur mes lèvres, puis je sautillai sur le sol, mis ma main sur le
dos étroit de Pop et nous continuâmes à traverser la salle à manger pour sortir
par l’arrière de la maison.
Nous scrutâmes l’obscurité à travers les écrans du porche mais
ne vîmes rien d’autre que les arbres qui balançaient doucement. « T’es
prête ? » Me demanda-t-il, le fusil bien serré entre ses mains.
« Oui. »
Du pied il poussa la porte et sortit sur le patio avec moi sur
les talons.
Le silence menaçant persistait, brisé par le seul bruissement
des feuilles et le murmure du vent dans les arbres.
« Je ne vois rien », murmurai-je.
« Moi non plus. C’est bien ça qui m’inquiète. »
Je fus tentée de laisser passer, mais la tension qui émanait
de Pop m’en empêcha. Je me tins aussi immobile que possible, tentant de
repousser de mon mieux la douleur dans ma jambe, ne serait-ce que pour un répit
d’une seconde.
Puis je vis quelque chose, un mouvement dans les buissons
qu’Ice avait plantés entre le bord de notre terrain et la route, un mouvement
qui n’était pas causé par le vent. Je me raidis, mon cœur battant à tout
rompre, la douleur finalement oubliée tandis qu’un nouveau danger se
présentait.
A côté de moi, Pop, également conscient du mouvement, leva
lentement son fusil, et plaça la crosse contre son épaule. « Je suis pas
d’humeur à m’amuser, qui que vous soyez, alors rendez-nous service et sortez de
là avant que je commence à tirer. » Sa voix, bien que basse, était ferme
et puissante.
Le bruissement continua.
« Sortez, maintenant, ou je jure devant Dieu que je vais
appuyer sur la gâchette et vous ferez plus rien d’autre. »
Après un autre instant, un lapin blanc, engraissé par les bienfaits de l’été, sautilla hors des
buissons et fit tourner son museau impudent dans notre direction, ses yeux
rougis par la lumière du porche.
Je m’affalai contre Pop de soulagement mais il resta bien
droit, son fusil toujours immobile.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Y a du sang sur le lapin. »
« Oh merde. » La tension redoubla en moi et mon regard
scruta la nuit noire.
« Dernier avertissement ! Sortez ! »
Une silhouette sortit des buissons comme une bête surgie d’un
cauchemar, couverte de sang, déguenillée et portant un pistolet dirigé contre
Pop.
Mon hoquet d’horreur résonna dans mes propres oreilles.
Mais quelque chose d’aussi proche d’une prémonition que je ne
le vivrai jamais, s’approcha, agrippa mon âme et envoya mon bras repousser le
fusil une demi-seconde avant que Pop ne tire. « Non ! »
Hurlai-je. « Ne tirez pas ! »
« Rentrez à l’intérieur, Tyler », ordonna Pop, en
remettant son fusil dans l’axe. « Je m’occupe de ça. »
« Non ! » Criai-je à nouveau, en attrapant
l’arme avec une force désespérée. « Ne tirez pas ! C’est
Ice ! »
« Quoi ? »
« Regardez, Pop ! C’est Ice ! Ne tirez
pas ! S’il vous plait ! »
Il plissa les yeux en regardant l’apparaition couverte de sang
qui se tenait toujours devant nous, l’arme pointée sur lui. « Morgan ? C’est vous ? »
« Ecarte-toi d’elle, mon vieux. Ecarte-toi avant que je
te tue. »
« Faites-le, Pop ! Posez votre arme et écartez-vous. S’il vous plait. »
« Mais… »
« S’il vous plait ! ! »
Lentement, il abaissa son arme et recula avec prudence de trois pas, les yeux toujours collés
sur le corps âbimé et les yeux luisants et morts d’Ice. Qui tenait toujours
fermement son arme en suivant ses mouvements.
Je me retrouvai seule et levai les mains. « Ice ?
C’est moi. Angel. S’il te plait, pose ton arme, ok ? Je vais bien. Il ne
m’a pas fait de mal. S’il te plait pose ton arme. »
Le pistolet se tourna rapidement vers moi, l’expression d’Ice
inchangée. Si l’Ange de la Mort
Sa posture vacilla une brève seconde tandis qu’elle fermait
les yeux, puis les rouvrit. « Angel ? » Murmura-t-elle.
« Oui, ma chérie. C’est moi. » Je tentai de sourire
à travers mes larmes. « Bienvenue à la maison. »
Comme frappé par un coup par derrière, elle sembla se
ratatiner. Le pistolet tomba de ses mains et elle se traîna hors des buissons.
Je failler hurler en voyant les dommages qu’elle avait subis. La plus grande
partie de ses vêtements avaient été déchirés, et elle saignait abondamment de
plus d’une douzaine de blessures, y compris deux par balles bien visibles sur
sa cuisse gauche et son flanc droit, juste au-dessus de sa hanche. Son visage
était couvert de sang d’une blessure qui saignait à profusion juste au-dessus
de son sourcil. La peau sur ses bras et ses jambes était égratignée et
déchirée, couverte de la boue dans laquelle elle était assurément tombée plus
d’une fois pendant son voyage.
J’espère ne pas vivre assez longtemps pour ne jamais revivre
l’expérience de voir la force énorme dont elle eut besoin pour bouger sur les
quelques mètres qui nous séparaient.
Je me précipitai pour venir à sa rencontre à mi-chemin, et je
l’écrasai dans une étreinte qui aurait tué une simple mortelle.
« Je les ai tués, Angel », murmura-t-elle dans mon
oreille, sa voix rauque et irritée. « Je les ai tous tués. Ils ne te
feront plus jamais de mal. »
Et elle s’effondra contre moi, inconsciente, m’entraînant au
sol avec elle tandis que son voyage désespéré vers la maison se terminait
enfin.
« Jesus, Marie, Joseph », jura Pop en se
matérialisant près de moi. « Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas
vu de mes propres yeux. Je ne suis toujours
pas sûr d’y croire. »
« Aidez-moi à la rentrer dans la maison, Pop », lui
répondis-je en me sortant de dessous Ice tout en prenant sa tête entre mes
mains. « S’il vous plait. »
« Très bien. Tu prends les épaules. Je m’occupe des
pieds. On va voir si on peut le faire sans la laisser tomber. »
A trois, nous la soulevâmes avec précaution. C’était un poids
mort qui semblait incroyablement lourd, et mon genou pensait sérieusement à
prendre sa retraite. Je fis quelques pas traînants en arrière avant de devoir
m’arrêter, ma jambe tremblant trop violemment de douleur pour supporter ce
poids en plus. La tête d’Ice dodelinait entre mes bras.
« Il faut qu’on la pose, Pop, je ne peux pas… »
« C’est bon, Tyler, c’est bon. Pose-la tout doucement. On
va trouver autre chose. »
Et juste à ce moment, des lumières de phare apparurent dans
l’allée et une camionette vint s’arrêter en glissant à quelques pas de nous.
Tom en sauta, le visage rougi par l’excitation. « Pop ! Tyler !
John vient juste de trouver… Doux Jésus ! C’est Morgan ? ! ? Mais Bon
Dieu comment… ? »
Je le regardai. « Tom. S’il vous plait… A l’aide. Nous…
je... ne peux pas… »
« Je m’en occupe. » Il me poussa doucement hors du
chemin, se courba et souleva Ice facilement dans ses bras énormes, avant de la
tenir doucement contre son torse. « Je dois l’emmener où ? »
« Vous pouvez l’emmener en haut sur le lit ? »
« Pas de problème. Ouvrez la porte. »
Pop attrapa la porte et l’ouvrit en grand pour que Tom puisse
passer en portant Ice tandis que je me concentrais pour me mettre debout.
Mais c’était drôle. Ma jambe ne semblait plus faire aussi mal.
Ma joie de voir Ice vivante additionnée au fait de savoir avec assurance par
quoi elle était passée pour revenir vers moi dans la condition dans laquelle
elle se trouvait, rendait ma propre blessure quasiment insignifiante.
Je me retrouvai à quasiment passer la porte en volant, porte
que Pop gardait aimablement ouverte pour moi, et je fonçai sur le parquet en
bois avant de monter les marches deux par deux et j’arrivai à temps pour voir
Tom poser doucement Ice sur notre lit. L’expression de son visage était un
mélange curieux de tristesse, de stupéfaction et de dévotion extrême.
Je soupçonnais le mien de porter la même expression.
Il nota ma présence après avoir arrangé ses bras et ses jambes
avec précaution dans une position confortable sur les draps, et il se mit hors
du chemin, me laissant de la place pour me mettre à genoux près du lit,
attraper doucement sa main et la porter vers ma joue tandis que mon regard
passait sur son visage abîmé et rouge de sang.
Mais je ne voyais rien de cela. Pas à ce moment-là. Pas
encore.
Au lieu de ça, je m’absorbai dans la vision d’elle, vivante,
respirant et aussi belle à mes yeux que le premier jour où je l’avais vue, qui
semblait être il y avait une éternité.
« Il faut qu’on l’emmène à l’hôpital », dit Tom
finalement, brisant le silence qui était tombé sur la pièce.
« Non », dis-je immédiatement en le regardant.
« Pas d’hôpital. »
« Si tu as peur pour la dépense, Tyler, tu ne dois pas.
On va… »
« Non. Ce n’est pas ça. C’est… » Je pris une
inspiration profonde, tentant de rassembler mes esprits. « On lui a tiré
dessus. »
Il me regarda comme si j’évais régressé au stade de bébé.
« Oui, je sais ça. C’est pour ça qu’il faut qu’on l’emmène à
l’hôpital. »
« Vous ne comprenez pas. »
« Visiblement. Ça vous ennuierait de
m’expliquer ? » Il y avait un soupçon de colère dans sa voix.
Justifiée, je pense, étant donné ce qu’il avait fait pour rechercher la femme
qui se trouvait précisément devant lui, allongée, grièvement blessée, sur le
lit.
« La première chose que les docteurs vont faire,
Tommy » dit Pop en entrant dans la chambre, « après l’avoir
stabilisée, c’est appeler les flics. »
« Et alors ? C’est si mauvais ? Ces types l’ont
kidnappée et ont essayé de la tuer ! Je pense que faire venir la police
serait une bonne chose juste
là ! »
« Ça changera rien, Tommy. Ils sont déjà morts. »
Tom se tourna vers Pop, les yeux écarquillés de choc.
« Quoi ? »
Pop montra le lit. « Elle les a tués. »
Tom regarda vers Ice, puis vers moi, la mâchoire affaissée. Je
hochai la tête. « Tous ? »
Je hochai à nouveau la tête.
« Doux Jésus », murmura-t-il. « Mais... elle
pourrait plaider la légitime défense, non ? »
« Bien sûr », répondit Pop, « après qu’ils lui
auront demandé pourquoi ces types de la Mafia
« Oh. »
« Ouais. Oh. »
Tom tendit la main et la passa sur le front d’Ice. Il fronça
les sourcils pensivement. « Bon, vous faites comme vous voulez mais il
faudra que ce soit vite. Elle est brûlante. »
Et soudain, je pus le sentir aussi dans la main abandonnée
d’Ice dans la mienne. Bien que toujours aussi chaud qu’un fourneau, son corps
irradiait une chaleur inhabituelle même pour elle. Je regardai vers Pop, mes
craintes visibles sur mon visage.
« Je descends chercher des serviettes mouillées. Ça va
aider à la rafraîchir d’ici qu’on trouve qui appeler. »
« Pourquoi pas Steve ? » Demanda Tom.
« C’est un médecin de village plutôt doué mais je ne
pense pas qu’il ait les talents dont nous avons besoin, Tommy. »
Puis il se tourna et descendit l’escalier, nous laissant
seuls. Je tentis ma main libre et touchai avec prudence les mèches sales
couvertes de sueur et de sang sur le front pâle d’Ice, essayant d’éviter avec
précaution les myriades de coupures et d’égratignures inscrites dans sa peau,
une tâche quasiment impossible. Il semblait n’y avoir aucune surface préservée
où que ce soit.
Les larmes étaient présentes. Je pouvais les sentir brûler mes
yeux, exigeant d’être relâchées, mais je ne les laissai pas couler. Il serait
bien assez temps plus tard, quand elle serait sortie d’affaire.
Avec le besoin de détourner mon esprit de ce que voyaient mes
yeux, même pour un instant, je regardai Tom. « Quand vous êtes arrivé,
vous aviez l’air d’avoir des nouvelles, non ? »
Mon ami sursauta, comme sorti d’un rêve. « Oh !
Oui ! John a trouvé quelque chose à environ trente-cinq kilomètres sur la
route où nous cherchions hier. On l’a probablement raté à cause de la
tempête. »
« Il a dit ce que c’était ? »
« Non. Ils allaient juste s’y rendre. Mais il était
plutot excité. » Il gratta la barbe déjà bien poussée sur sa joue.
« Ce qui me fait penser. Je ferais mieux de retourner à ma camionnette et
aller voir ce que c’était. Pas que ça fasse une grande différence, Dieu
merci. »
« Ça pourrait. »
« Pourrait quoi ? »
« Faire une différence. Si elle a laissé les… euh… corps
sur place. »
« Bon sang », répondit Tom en se frottant le front.
« Je n’avais même pas pensé à ça. » Il secoua la tête. « Je
descends voir ce qui se passe. »
Pop arriva dans la pièce, lourdement chargé de serviettes
humides, aussitôt que Tom partit. « Allez », dit-il en les posant sur
le lit tout en se tournant vers moi, « On lui enlève ce qui reste de ses
habits et on pose ces serviettes sur elle. Ça pourrait bien faire un peu
retomber la fièvre, au moins. »
« D’accord. » Je me mis difficilement debout et
m’occupai du haut de son corps tandis que Pop s’occupait du bas. Il n’y avait
plus vraiment grand-chose de la simple chemise boutonnée qu’elle avait portée
et son soutien-gorge était aussi une cause perdue, arraché au long du chemin.
Je n’eus pas de difficulté à la débarrasser des restes déchirés qui pendaient
de son corps blessé.
« Oh… Ice », murmurai-je en regardant le corps nu
devant moi. Sa poitrine était bleuie et couverte de sang. On voyait plusieurs
longues coupures sous la couche abondante de sang et de boue qui peignait sa
peau. Sa cage thoracique était bizarrement déformée sur la droite, et je
devinai qu’elle devait avoir trois ou quatre côtes cassées. Il y avait une
longue coupure ouverte qui faisait une ligne sinistre juste sous le sternum et
passait sous le jean incrusté de sang que Pop avait actuellement du mal à
déboutonner.
Et, bien sûr, il y avait le trou fait par la balle juste
au-dessus de sa hanche, entouré de peau gonflée et rougie et d’un liquide qui
s’en écoulait constamment.
Avec un grognement satisfait, Pop finit par réussir à ouvrir
le bouton qui retenait le jean d’Ice et d’un geste rapide mais doux, il le
retira en même temps que ses sous-vêtements.
A part la seconde blessure par balle dans sa cuisse, ses
jambes semblaient avoir échappé aux dommages, bien qu’elle portait quand même
plusieurs coupures méchantes sur ses mollets, ses tibias et ses deux genoux
étaient gonflés, égratignés et saignaient.
Pop et moi travaillâmes ensemble et réussîmes à la couvrir de
serviettes fraîches et humides de la tête aux pieds, espérant contre tout
espoir que nous avions mis un frein à la fièvre brûlante qui la tenaillait.
« Vous avez une idée ? » Lui demandai-je lorsque nous eûmes
enfin fini.
« J’y pensais », répondit-il. « J’ai un ami
dans la campagne qui se débrouille plutôt pas mal avec un scalpel et sait tenir
sa langue. Ça pourrait nous aider pour commencer. »
Je me sentis m’affaisser de soulagement contre le lit.
« Dieu merci. Vous allez l’appeler ? »
« J’y vais. »
Alors qu’il se retournait pour partir, nous nous raidîmes en
entendant des cris filtrés dans la cabane. On ne discernait pas bien les mots
mais à entendre le ton élevé, il était plutôt clair que Tom faisait de son
mieux pour garder quelqu’un dehors, tandis que ce ‘quelqu’un’ essayait aussi
fort d’entrer.
Il y eut un bruit sourd et j’entendis mon nom.
« Angel ! »
Ce qui était étrange parce qu’aucun homme de la ville ne
m’appelait par ce nom.
Ma première pensée fut pour André, mais il était Canadien
Français et parlait avec un accent lourd, bien que plaisant. L’homme qui
prononçait mon nom n’avait pas un tel accent.
« Angel, vous êtes là ? C’est Bull ! Il faut
que je vous parle tout de suite ! »
« Bull ? » Je me mis lentement debout.
« Tom, c’est bon ! Laissez-le entrer ! C’est un
ami ! »
J’allais vers la rampe en bois tandis que Bull fonçait dans la
cabane, Tom sur ses talons, leurs visages toujours rougis de colère.
« Angel ! Dieu soit Loué, je ne suis pas en retard.
Où est Morgan ? Il faut que je vous parle à toutes les deux. C’est
vraiment important. »
« Elle est là-haut, Bull », répondis-je en absorbant
la vision d’un ami que je n’avais pas vu depuis un an. Il n’avait pas changé,
le même jusqu’à la lourde barbe qu’il se fichait pas mal de raser visiblement
même dans la chaleur de l’été.
« Euh, vous pouvez lui dire de descendre ? S’il vous
plait ? »
« Je ne peux pas faire ça, Bull. Montez. »
Il enleva sa casquette et la fit tourner entre ses mains,
rougissant légèrement sous sa barbe lourde. « Vous êtes sûre ? »
Je lui souris légèrement. « Ce n’est pas le moment d’être
timide avec moi, Bull. Montez simplement. »
« Très bien. »
Je pus l’entendre monter les marches trois par trois tandis
que son corps énorme passait à peine la largeur de l’escalier. Il arriva en
haut, puis s’arrêta, le visage avachi par le choc et une émotion plus profonde.
« Je suis en retard »,
dit-il dans un souffle. « Bon Dieu. Non ! »
Il alla vers le lit et regarda le corps immobile d’Ice, des
grosses larmes coulant le long de ses joues barbues. « Seigneur, Morgan,
non. Tu ne peux pas… Non. »
Je m’avançai et mit la main sur son dos. « Elle est
toujours vivante, Bull », dis-je doucement dans un effort d’adoucir sa
douleur. « Ils ont essayé, mais ils n’ont pas réussi. »
Il se tourna vers moi, les yeux brillants de larmes, les mains
serrés dans des poings massifs et les phalanges blanchies.
Je hochai la tête. « Du moins je le pense. Cavallo
n’était pas avec eux. Mais elle semblait en connaître un. Un type du nom de
Carmine. Il avait l’air d’être le chef. »
Il me retourna mon signe de tête, son visage tordu dans une
expression de colère. « Ouais, elle le connaît bien. Carmine était un ami
à elle, avant qu’il ne tourne sa veste et devienne le valet de Cavallo. Salaud.
Quand je le retrouverai, je… »
« Pas besoin. Il est mort. »
Bull écarquilla les yeux. « Morgan ? »
« Oui. Elle les a tous tués, puis elle a réussi à revenir
ici, bien que je ne comprenne pas comment. »
« Vous voulez dire qu’ils l’ont emmenée ?
Vivante ? Mais comment ? »
Je soupirai. « C’est une longue histoire, Bull. Disons
pour l’instant qu’ils ne sont plus une menace. »
« Ils n’auraient jamais dû être une menace au départ, bon
sang ! » Je pus entendre ses dents grincer de colère.
« Il est arrivé quelque chose ? »
« Ouais », lâcha-t-il. « Ils ont réussi à
trouver André, bien que je ne sache pas comment. »
« Oh, Seigneur. Il va bien ? »
« Il est vivant. Ils l’ont sacrément battu mais il est
vivant. »
« Il leur a dit ? »
« Non. André ne cracherait rien même si on lui arrachait
les ongles à la racine. Il est coriace. »
« Alors qui ? »
« Le compagnon d’André. Il n’a pas pu supporter de le
voir battu comme ça. Il a réussi à emmener André à l’hôpital, ensuite il m’a
appelé. J’étais dans les montagnes et je n’ai rien su jusqu’à ce matin. J’ai
conduit toute la journée en priant de ne pas arriver trop tard. » Il
essuya les larmes de ses yeux. « Mais je l’étais quand même. »
Je passai ma main le long de son dos large, essayant de le
consoler. Ça ne marchait pas. Il était plus tendu qu’un ressort. « C’est
bon, Bull. Vous ne pouviez pas savoir. »
« J’aurais dû,
bon sang ! » Il s’essuya à nouveau les yeux. « J’aurais dû, et
je ne l’ai pas fait. Et maintenant Morgan est… est… »
« Elle est vivante, Bull. Elle est vivante. »
Après un moment, il prit la main d’Ice dans la sienne.
« Je suis désolé, Morgan ; Seigneur, que je suis désolé. » Puis
il me regarda. « Elle est brûlante de fièvre. »
« Je sais. On lui a tiré deux fois dessus et elle a un
tas d’autres blessures en plus. On allait justement appeler un ami pour avoir
de l’aide. »
« Laissez-moi faire. S’il vous plait. Je n’ai pas pu
empêcher ça d’arriver mais au moins je peux aider à la remettre
d’aplomb. » Il se tourna vers moi, le regard intense et implorant.
« J’étais toubib de guerre au Vietnam. J’ai tout foutu en l’air et je suis
venu ici quand ma période s’est terminée, mais j’ai gardé toutes mes compétences.
J’en sais peut-être pas beaucoup mais je sais comment traiter des blessures par
balles. » Il tendit sa main libre et attrapa la mienne, la serrant
fermement. « S’il vous plait, Angel. S’il vous plait, laissez-moi vous
aider. Il faut que je me rattrape d’une façon ou d’une autre. J’ai… »
Je lui fis mon meilleur sourire. « C’est la meilleure
offre que j’ai eue de la journée, Bull. Merci. »
« Non, Angel. Merci à
vous. » Il se retourna alors et faillit percuter Pop, qui avait gardé
le silence en écoutant notre échange. « Oh, je suis désolé. Heu… je suis
Bull. »
Pop sourit. « C’est ce que j’ai cru comprendre.
Pop. » les deux hommes se serrèrent la main tandis que Pop évaluait avec
soin mon colosse d’ami. « Vous connaissez Morgan depuis longtemps,
non ? »
« Ouais. Depuis qu’elle est gamine. Je l’aime comme une
sœur. Depuis toujours. »
Pop pinça les lèvres et hocha la tête, une fois. « Alors
très bien. Vous avez besoin de matériel ? »
« C’est dans ma camionnette. Je vais aller le
chercher. » Après un dernier regard vers Ice, il se retourna et fonça pour
descendre l’escalier et aller à sa camionnette.
« Je crois qu’on a de la chance », commenta Pop.
« Oui. Je crois que oui. »
Dieu soit loué.
********
A suivre – Chapitre 8-2
29 juin 2009
Répression, chapitre 7
REPRESSION (RETRIBUTION)
Ecrit par Susanne M. Beck
(Sword'n'Quill)
Avertissement de la traductrice : Ce chapitre contient une scène explicite de sexe entre
deux personnes du même sexe. A vous de voir si vous lisez, moi j’ai
traduit J
Chapitre 7
******************************
J’étais agenouillée sur le lit cette nuit-là, le
corps à demi pressé contre la tête de lit tandis que je regardais par la
fenêtre, la lune pleine et massive qui traçait une rayure brillante sur le lac.
Au loin, je pouvais voir les petites lumières en mouvement des bateaux de pêche
qui sillonnaient les légères ondulations de l’eau.
Le
bois de la tête de lit était lisse et chaud sous la combinaison blanche simple
que j’avais décidé de porter. Elle n’était pas particulièrement indécente, ni
même osée, mais quand je l’avais vue en faisant mes courses un jour, j’avais su
que c’était quelque chose que je voulais, même si je savais qu’elle ne durerait
pas longtemps, étant donnée la raison pour laquelle je voulais la porter.
Corinne
était rentrée une heure environ après le départ d’Ice. Quelque chose devait
subsister dans l’air parce qu’elle m’avait jeté un coup d’œil, souri d’un air
malicieux, avait disparu dans sa chambre et réapparu, un sac de voyage serré
dans sa main. « Je vois qu’il y a une petite fête privée dans l’air pour
ce soir », avait-elle dit. « Je pense que je vais passer la nuit avec
Pop. C’est dommage mais je pense qu’on ne s’amusera pas autant que vous. »
Et
sur ces mots elle disparut en me laissant à nouveau seule avec mes pensées. Et
mes hormones.
Je
souris un peu en entendant la camionnette se garer et Ice entrer dans la maison. Je
Puis
il y eut un long silence, pendant lequel mon corps réagit aux images que mon
esprit persistait à lui envoyer.
Pour
m’éviter de devenir complètement folle du désir qui montait, j’ouvris à nouveau
les yeux et me concentrai sur la vue spectaculaire qui se présentait de l’autre
côté de la grande fenêtre, me perdant dans le léger mouvement de l’eau et la façon
dont la lune étincelait sur elle.
Si
perdue, en fait, que je ne l’entendis même pas monter. Ni ne l’entendis, ou la
sentis, entrer dans le lit.
Mais
quand ses mains brûlantes se posèrent sur mes épaules et que ses lèvres vinrent
contre la peau sensible de ma nuque, je revins si vite à moi que je faillis
m’évanouir au choc.
Mon
corps réagit cependant instantanément à son contact, et un gémissement émana du
fond de moi.
« Tu
es très belle ce soir, Angel », dit-elle de la même voix profonde et
enrouée que plus tôt dans la
soirée. Ses
Chaque
mot était ponctué d’un baiser doux et langoureux sur la peau qu’elle avait
dénudée, et je sentis sa langue chaude et humide tandis qu’elle traçait un
chemin d’une épaule à l’autre.
Je
ne pus m’empêcher de frissonner et ma respiration s’accéléra tandis que je
mordais avec force ma lèvre inférieure pour m’empêcher de crier.
« Une
vierge, qui attend qu’on la prenne. »
Elle
passa les mains sur mes bras, sur mon ventre, puis sur les côtés de mon corps
et elle prit mes seins. Mon corps s’arqua avec force dans ses paumes, mes
tétons durcis à tel point qu’ils en faisaient mal.
Elle
me caressa rapidement tandis que sa langue magique oeuvrait sur les muscles de
ma nuque. Puis ses longs doigts s’accrochèrent en haut de ma combinaison et
elle tira le tissu encombrant vers le bas, m’exposant à la nuit de ce milieu de
l’été qu’on voyait par la fenêtre.
Elle
revint rapidement à la charge, le bout de ses doigts traçant des cercles
excitants autour de mes tétons, avant de soulever mes seins comme dans un
hommage, laissant la lumière de la lune les baigner de sa brillance.
« Tu
sais combien j’aime te faire l’amour, ma douce Angel ? »
Elle
effleura mes seins de ses pouces puissants, les faisant se tendre encore plus.
« Tu
sais combien j’aime sentir ton corps réagir à mes touchers ? »
Elle
abandonna mes seins pour le moment et tira ma combinaison doucement vers le
bas, embrassant mon dos, passant sa langue dans des tracés compliqués et
fantaisistes.
« De
te sentir bouger contre moi ? » dit-elle dans un souffle sur la peau
de mon dos.
Je
fis tout mon possible pour m’empêcher de serrer les cuisses pour tenter
d’assouvir, même momentanément, l’incendie qu’elle faisait monter en moi.
Son
rire profond revint tandis que mon corps trahissait mes pensées. Ses mains
quittèrent la soie de ma combinaison et glissèrent en haut de mes cuisses,
brûlant avec cette intensité qui la caractérisait tant. Ses doigts effleurèrent
l’intérieur de mes cuisses puis touchèrent à peine la peau qui s’offrit à elle,
comme si elle faisait de son mieux pour l’attirer.
« De
te goûter sur mes lèvres ? »
Vers
le haut, vers le bas, vers le haut vers le bas, jusqu’à ce que mon corps se
tortille sous ses caresses comme un serpent aux ordres de son maître et mes
jambes s’écartèrent toutes seules, comme elle l’avait certainement souhaité.
« De
t’entendre crier mon nom au milieu de la nuit ? »
Elle
tendit la main entre mes jambes et me prit, m’attirant en arrière contre son
corps dur et brûlant, ses seins doux et pleins se fondant dans les creux de mon
dos tandis que nos corps se mêlaient. Ses cuisses musclées étaient posées sous
les miennes, ses mollets effleuraient les miens tandis qu’elles nous plaçaient
l’une sur l’autre.
« Balance-toi
contre moi, Angel. »
Incapable
de désobéir même si je l’avais voulu, je bougeais mes hanches d’avant en
arrière contre la peau légèrement calleuse de sa paume, mes mouvements devenant
plus réguliers tandis que sa main baignait dans l’humidité que mon corps
produisait si abondamment.
Je
pouvais sentir ses cuisses bouger et se relâcher sous moi, amenant son corps en
mouvement et m’aidant dans mes poussées contre sa main. Et quand ses doigts,
longs et sûrs, glissèrent en moi, ma tête tomba en arrière contre son épaule
large tandis que je criais de plaisir dans la nuit.
« Oui,
Angel », ronronna-t-elle, ses lèvres mordillant mon oreille. « Gémis
pour moi. Je veux t’entendre. »
Ses
doigts dansaient en moi, profondément, caressant doucement, changeant de tempo,
de rythme, m’entraînant plus haut, et encore plus haut tandis que je la
pressais de mes supplications incohérentes et essoufflées, de ne pas s’arrêter,
de ne jamais s’arrêter, s’il te plait Seigneur,
ne t’arrête jamais, jamais.
« C’est
bien. Parle-moi, douce Angel. Chante pour moi. »
Puis
sa main libre vint exciter et toucher mes seins en mouvement, tirant sur mes
tétons en même temps que son rythme lancinant et séducteur, et je me sentis
exploser dans un énorme cri qui fit écho dans mes oreilles tandis que la vague
déferlante me prit par derrière et m’entraîna avec elle. Je roulai de plus en
plus profondément jusqu’à en être perdue et flottant dans des abysses, non pas
remplis d’obscurité, mais de points brillants et éclatants, qui me ramenaient
tous en sécurité à la maison et dans le nid doux et aimant de ses bras.
Et
tout aurait pu s’arrêter là, et j’aurais été satisfaite.
Mais
ce ne fut pas le cas.
Toujours
en moi, elle nous souleva ensemble jusqu’à ce que je sois à quatre pattes et
elle toujours pressée contre moi. Le bas de son corps se recula un moment, puis
revint contre ma peau, chaud et humide, et commença à se frotter lentement
contre ma hanche tandis que ses seins bougeaient contre mon dos.
Elle
se mit à respirer par longs grognements avec chaque poussée et ses cheveux
tombèrent, longs et mouillés, et vinrent chatouiller mes joues et mes oreilles.
Elle
commença à augmenter le tempo, grognant au fond de sa poitrine, son corps
remuant contre le mien en poussées puissantes et vigoureuses, m’obligeant à
serrer les draps pour résister à sa force tendue et primale.
Des
grosses gouttes de sueur coulèrent sur mon corps. Puis ses doigts au repos
recommencèrent à bouger en moi, me remplissant, m’étirant pour m’ouvrir à elle.
Mes bras qui tremblaient violemment m’abandonnèrent et j’atterris sur mes
coudes. Ma tête tomba tandis que j’usais de toute ma force pour résister à ses
poussées puissantes.
Son
corps bougeait contre moi, sans répit, sans pardon, me piégeant sous son poids
dur et puissant, ne me laissant que la place de bouger frénétiquement les
hanches tandis que je me sentais encore une fois au summum de mon excitation.
Elle
s’arrêta juste un instant, un bref instant, ses lèvres tout près de mon
oreille. « Je t’aime tant, Angel », dit-elle dans un souffle.
Et
puis elle jouit contre moi, une chose sauvage et indomptée, hurlant tandis que
ses doigts se raidissaient dans un spasme en moi, m’apportant une jouissance
intense. Des lumières brillantes flashèrent en cercles puis s’éteignirent quand
son corps s’affaissa contre le mien, me pressant contre le matelas. Sa poitrine
fut soulevée de profonds halètements et ses doigts se relâchèrent et sortirent
de mon corps.
Quand
elle eut un mouvement pour se reculer, je le suivis, la guidant doucement sur
son dos, mes jambes entre ses cuisses largement écartées. Je pouvais sentir sa
chaleur humide s’étaler sur ma peau, et quand ses hanches se dressèrent une
fois dans une réaction inconsciente, je sus que nous étions loin d’en avoir
fini.
Je
me relevai et l’embrassai profondément avec toute la tendresse que je pouvais
lui donner. Quand elle tenta de reprendre le contrôle, je le lui refusai,
m’éloignai et mordillai doucement ses lèvres jusqu’à ce qu’elle comprenne et se
rende volontiers, les yeux toujours assombris et dangereux même dans leur
soumission apparente.
Je
l’embrassai à nouveau, explorant chaque centimètre brûlant de sa bouche avant
de descendre rapidement, nos deux corps m’envoyant des signaux auxquels je ne
pouvais qu’obéir. Ma langue sortit pour goûter la douceur salée de sa peau
musclée. Ses seins étaient avides de mon toucher et je leur rendis hommage
chacun à son tour jusqu’à ce que mon propre corps me pousse, par son désir, à
descendre encore, sur le muscle ondulant, l’os puissant et cambré, et la peau
douce et odorante jusqu’à ce que j’atteigne ma destination et que je la prenne
dans ma bouche et goûte son essence tandis qu’elle explosait sous ma langue
enthousiaste.
Il
ne fallut pas longtemps. Elle était bien trop prête, et moi aussi. Submergée
par le désir de la remplir comme elle m’avait remplie, j’entrai en elle, la
sentant serrer mes doigts en bienvenue. Une poussée, deux, trois tandis que ma
bouche continuait son œuvre au-dessus, et elle se raidit sous moi, ses longs
doigts dans mes cheveux, me serrant contre elle tandis qu’elle chevauchait les
vagues de son plaisir.
Et
quand elle se détendit et se relâcha complètement sur le lit, je l’embrassai
tendrement et posai ma tête contre sa hanche, en poussant toujours doucement
dans sa chaleur accueillante.
Sa
respiration devint plus régulière. Ses doigts relâchèrent leur prise dans mes
cheveux tandis qu’un sommeil bienvenu la prenait et l’emportait. Je posai un
dernier baiser sur sa peau chaude, reposai ma tête sur son ventre et quand le
sommeil m’appela également, je cédai volontiers, un sourire sur le visage et
mes doigts toujours serrés dans un chaud gant de velours.
*******
On
en était à quatre jours, sept heures, six minutes et trente-deux, disons
trente-trois secondes. Un peu obsédée par Mère l’Horloge, vous
direz-vous ? Et bien, et vous, vous ne le seriez pas ?
Fidèle
à sa parole, Ice m’appelait tous les jours, habituellement le soir juste avant
que j’aille me coucher. Les funérailles s’étaient passées aussi bien, je
présume, que des funérailles étaient censées se passer, ce qui veut dire pas
bien du tout, mais au moins tout le monde s’en sortit à peu près indemne, à
part le cadavre, dont je suis sûre qu’il n’avait aucune opinion sur le sujet de
quelque manière que ce soit.
La
bonne nouvelle c’était que Pop vivait ça plutôt bien. La mauvaise nouvelle,
c’était que la lecture du testament serait probablement retardée au moins d’une
journée, ce qui rendait le retour d’Ice encore plus tardif. Elle n’avait pas de
réponse bien précise à me donner lors de notre dernière conversation parce que
le notaire était plutôt obtus, mais elle me dit de ne pas l’attendre avant la
fin de la semaine, au moins.
Ce
qui faisait encore deux jours à attendre.
De
son côté, Corinne faisait de son mieux pour être une compagne engageante,
allant même jusqu’à proposer ses services pour ce qu’elle appelait le job
‘d’assistante- chauffeuse de lit’. Bien entendu, je repoussai cette suggestion
particulière en toute hâte, mais dans tous les autres cas, elle était
merveilleuse et me tenait occupée, m’aidant à supporter mon éloignement d’avec
Ice au moins en partie.
Et
j’étais là, assise dans le séjour, dans ma meilleure interprétation d’une femme
qui lisait vraiment le journal ouvert
sur ses genoux, et qui ne s’intéressait pas le moins du monde à l’horloge dont
les aiguilles avaient soudain développé une tendance inexplicable à tourner à
l’envers, quand elles voulaient bien tourner.
Je
me rendis compte que mes meilleurs jours d’imitatrice étaient loin derrière moi
et j’abandonnai l’effort inutile pour penser à ce vieux et sage dicton qui
disait que les casseroles qu’on fixait du regard ne mijotaient jamais, et je
décidai de conjurer le sort en faisant quelque chose, comme quand on allume une
cigarette dans un restaurant ce qui fait apparaître une serveuse comme par
magie, une chose qui me garantirait au moins un coup de fil, si rien d’autre.
« Je
vais prendre un bain », annonçai-je à une Corinne au sourire narquois tout
en posant le journal de côté pour me lever en m’étirant.
Et
pas juste un bain ordinaire. Oh non. Le dieu en charge du telephonus interruptus ne serait pas séduit par un simple bain du
genre ‘juste un saut rapide pour me laver’.
Si
on voulait s’assurer de son attention spéciale, il fallait faire l’effort de
préparer un bain très spécial. Avec des chandelles. Et des sels de bains. Et
des savons parfumés qui se lissaient en fondant.
Et
bien sûr, des bulles.
Beaucoup de bulles.
De
cette façon, quand on se retrouvait debout, nue et ruisselante sur le parquet
en bois fraîchement ciré, tentant de convaincre le gentil monsieur au téléphone
que, honnêtement et franchement, on n’avait pas besoin de pince à poils de nez
avec quinze vitesses différentes et des rayures, ce dieu pouvait rire à vos dépens
tandis que votre eau refroidissait lentement et que votre bain de champagne
finissait par devenir un verre de jus de raisin sans saveur.
On
dirait que j’ai fait pas mal de recherche sur le sujet, non ?
Et
bien, après cinq ans de privation de bain forcée, disons que je suis devenue un
peu une spécialiste du sujet et on en reste là.
Et
j’étais partie, tout l’attirail en main, pour préparer la scène avec l’espoir
qu’Ice serait submergée par le besoin soudain et intense d’entendre ma voix à
cet instant même.
Mon
bain coulé, je me glissai dans l’eau fumante et odorante, jusqu’au menton avec
mes genoux luisants et mouillés qui dépassaient.
Ahhh. Le bonheur absolu.
Je
sentis mes yeux se fermer mais je résistai au désir de faire quelque chose
qu’on pourrait faire dans un bain voluptueux quand son amante est au loin, avec
l’idée qu’il n’y aurait pas de réponse aisée à la question ‘alors, Angel,
qu’est-ce que tu as fait de ta journée ?’ si je cédais à la tentation.
En
plus si mon offrande était acceptée, Ice appellerait probablement juste avant
que j’arrive au meilleur moment et je serais encore plus frustrée qu’avant.
Alors
je laissai plutôt l’eau chaude œuvrer magiquement sur mes muscles raidis et mon
esprit vagabonder où il le souhaitait. La salle de bains était bien isolée,
mais je ne craignais pas de rater un appel téléphonique malgré tout. Corinne
viendrait frapper à la porte si c’était le cas.
Les
minutes passèrent, cadencées par le lent goutte-à-goutte du robinet.
Les
bulles éclatèrent et l’eau se tiédit, et je finis par comprendre que mon
offrande n’avait pas été assez bonne.
Je
refusai de me laisser aller à la déception et sortis de la baignoire, me séchai
puis enfilai les vêtements propres que j’avais apportés. Après un dernier
regard critique sur ma personne dans le miroir au-dessus du lavabo, je me
détournai et ouvris la porte, immédiatement assaillie par l’air frais de la
cabane qui effleurait ma peau rougie de chaleur.
Je
sortis de la minuscule alcôve qui cachait la chambre d’amis et la salle de
bains, et j’entrai dans la cabane elle-même, et je me figeai, les yeux
exorbités tandis que mon cœur sautait quelques battements, puis se rattrapait
au triple.
Un
groupe d’hommes, six selon moi, remplissait le séjour de leur présence aux
costumes sombres. Ils avaient tous l’air pareil, grands, larges, bien rasés,
avec des coupes de cheveux règlementaires, des cravates unies et des chaussures
cirées.
Ma
première pensée fut pour le FBI. Mais quand mon regard tomba sur la silhouette
figée de Corinne, cette pensée s’envola immédiatement. A moins que je ne me
trompe terriblement, les agents du FBI ne pressaient pas le bout du canon de
leurs pistolet semi-automatique sur les tempes de femmes âgées et désarmées.
Les
autres hommes semblaient non armés, mais je repérai le renflement révélateur
sous la veste du costume du plus proche et je sus que cela pouvait changer en
un instant. Mes mains vides se levèrent dans un geste inconscient et pourtant
familier, tandis que mon esprit tentait désespérément de se libérer du
brouillard dans lequel il était piégé.
« Que…
qu’est-ce qui se passe ? » M’entendis-je demander comme de loin.
« Où
est Morgan ? » Me demanda l’homme le plus proche de moi, d’une voix
presque chaleureuse.
« Qui
êtes-vous ? »
Il
sourit. Pas d’une façon particulièrement froide ou cruelle, mais pas exactement
chaleureuse non plus. « Répondez à ma question, s’il vous plait. Où est
Morgan Steele ? »
« Elle
est… »
Le
mensonge quelconque que j’avais pu imaginer s’évanouit rapidement dans mon
cerveau lorsque j’entendis Corinne hoqueter quand l’homme qui la maintenait
resserra son bras sur sa gorge et pressa un peu plus son arme sur sa tempe. Un
encouragement, je suppose, pour me faire cracher le morceau.
Je
regardai à nouveau mon interlocuteur. « S’il vous plait. Ça n’est qu’une
vieille femme. S’il vous plait, dites-lui de baisser son arme. Je vous dirai
tout ce que vous voulez savoir si vous le faites. »
Après
un moment, il hocha la tête et se tourna vers l’homme qui tenait Corinne en
otage. « Baisse ton arme, Frank. »
« Mais… »
« Tout
de suite. »
Avec
ce qu’il fallait de grommellements, Frank fit ce qu’on lui demandait, et glissa
à nouveau l’arme dans le holster sous son épaule.
L’homme
se retourna vers moi, avec un sourire. « Dites-moi où est Morgan
Steele. » Son visage se durcit. « Tout de suite. »
Tandis
que j’essayai désespérément d’imaginer un mensonge convaincant, ma vision
périphérique saisit le mouvement lent de Corinne vers le support où nous
gardions les outils pour la cheminée. Mon cœur plongea quand je vis sa main s’enrouler
autour de la poignée du tisonnier en acier, le libérer du support et le lancer
rudement sur le visage de son ex-ravisseur.
Le
sang gicla de la blessure qu’elle venait de lui faire et Frank s’écroula en
hurlant, la main serrée par réflexe sur sa blessure béante.
Elle
découvrit ses dents dans un sourire féroce et leva le tisonnier comme une épée,
défiant les autres de l’attaquer d’un geste de son autre main.
Oh, Corinne. Non.
Je
notai que l’attention de mon interlocuteur était détournée et serrai le poing
pour le frapper au ventre.
Ce
fut comme de frapper un mur de briques. La douleur fulgurante remonta dans mon
bras, mais je ne pouvais me permettre d’y prêter attention tandis qu’il se
retournait vers moi, toute trace de gentillesse disparue de son visage.
Habituée
à me battre, je repoussai son bras avant qu’il ne puisse atteindre son arme,
puis je réussis à lui faire un balayage des jambes qui lui fit perdre
l’équilibre.
Je parie que tu ne
t’attendais pas à ça ! Le raillai-je mentalement, tout en me mettant en équilibre
sur le bout de mes pieds, attendant sa réaction, l’adrénaline jaillissant dans
tout mon corps.
Deux
hommes attaquèrent Corinne et deux vinrent vers moi. Corinne se défendit plutôt
bien, réussissant à porter des coups dévastateurs avec le bout pointu de son
tisonnier, faisant jaillir le sang et s’affaler ses adversaires tout droit. Son
rire semblait presque dément à mes oreilles en feu, mais je n’avais pas
beaucoup de temps pour y penser aussi occupée que je l’étais avec mes propres
adversaires, qui fondaient sur moi à coups de poings et de pieds.
J’utilisai
à mon avantage mon ‘centre de gravité bas’ comme Ice l’avait un jour appelé, me
baissant sous la plupart des coups qui venaient dans ma direction. Mon état
d’esprit était tel que je ne ressentais même pas vraiment ceux qui
m’atteignaient tandis que je tentais de m’approcher, tout en me battant, de
Corinne dangereusement sur le point de perdre son arme.
Un
coup puissant à la tête m’assourdit temporairement et tandis que je la secouai
pour reprendre pied, tout en me défendant, je vis Frank se relever, le visage
cramoisi de colère. Il leva son énorme bras, semblable à un tronc d’arbre – je
pouvais voir les coutures de sa veste s’étirer presque à s’en déchirer – et
avec un seul coup, il désarma Corinne, puis continua avec un coup de poing
brutal sur sa joue.
Elle
tomba assommée, inconsciente avant même d’atteindre le sol, ses lunettes
brisées s’envolant de son nez tandis que le sang jaillissait de son oreille.
Sans
même arrêter son mouvement, Frank saisit son arme et la sortit pour viser la
tête sans protection de Corinne.
« Non ! » Hurlai-je en
m’extirpant de dessous la pile des hommes qui s’étaient jetés sur moi, me
criblant de coups de poings et de pieds de toutes leurs forces.
Je
fis deux pas et me lançai dans la pièce, pour atterrir dans une position
protectrice sur le corps inerte de Corinne, entre elle et le pistolet. «Non ! » Hurlai-je à nouveau
en entendant une balle entrer dans le magasin de l’arme.
Les
choses semblèrent alors ralentir, comme elles le font souvent quand on est
confronté à un danger qui dépasse nos pires cauchemars. Je concentrai ma vision
sur le pistolet pointé directement sur moi. Il semblait énorme, me fixant de
son œil mort et malveillant.
Je
vis son doigt se serrer sur la gâchette et j’envoyai une dernière prière
désespérée à Ice, lui demandant de se souvenir de l’amour que j’éprouvais pour
elle et de le garder longtemps après que je soies partie. Rêve de moi, murmurai-je mentalement, puis je fermai les yeux pour
la suite. Je t’aime, Morgan.
La
détonation fulgurante faillit me rendre sourde et j’attendis la douleur qui
n’allait pas manquer de suivre.
Alors, c’est ça la mort, songeai-je. Ce n’est pas si méchant. Ça n’a même pas
fait mal.
Puis
mon audition revint et je me rendis compte que, à moins qu’une personne morte
puisse entendre, j’étais toujours bien présente au pays des vivants.
Parce
que je pouvais soudain entendre des choses. Des choses rugissantes. Des choses
déchirantes. Des choses hurlantes.
J’ouvris
les yeux sur un abattoir ; le champ de bataille sanglant d’un tigre
relâché de sa cage et qui fondait sur les villageois qui lui avaient causé tant
de tourments.
Le
tigre arborait un visage de femme et son nom était Ice.
Ses
cheveux couleur de jais volaient sur son front, son visage était figé dans un
spasme de rage ; elle était faite de poings, de pieds et de furie pure.
Les hommes tombaient comme des quilles, hurlant et serrant des parties de leur
corps soudainement cassées, ou enfoncées, ou juste plus là.
Nos
regards se croisèrent brièvement avant qu’elle ne se détourne, enserrant un des
hommes toujours debout par le cou, lui faisant une prise. Le craquement sec qui
s’ensuivit résonna même par-dessus les hurlements des hommes rossés et en sang,
et je sentis mon estomac se serrer.
Je
venais, pour la première fois, de voir Ice tuer quelqu’un.
Son
visage arborait presque une joie sexuelle tandis qu’elle laissait tomber
l’homme au sol, son corps s’affaissant entre ses jambes avant qu’elle ne le
repousse du pied.
Et
je pense que ce premier mort n’aurait pas été le dernier, si le combat avait
duré une seconde de plus.
Mais
ce ne fut pas le cas.
Je
sentis un bras se serrer autour de mon cou et l’acier froid d’un pistolet prêt
à tirer, pressé contre ma tête.
Je
levai les yeux et vis un second pistolet, celui-ci dans les mains assurées
d’Ice, pointé vers la tête de mon agresseur.
« Laisse-là,
Carmine. C’est moi que tu veux. »
« Pose
ton arme et je vais le faire, Morgan. »
Ice
sourit. « Oh non. Je ne pense pas. » Elle eu un mouvement rapide de sa botte et l’homme qui
tentait de l’approcher en douce par derrière, vola sur la moitié de la pièce
avant d’atterrir, assommé, contre la lourde table. « Laisse-là
partir. »
« Je
ne peux pas faire ça. Je ne veux pas lui faire de mal, Morgan, mais je le ferai
s’il le faut. Tu le sais. Alors pose ton arme et je ferai ce que tu
demandes. »
On
se retrouvait dans une impasse. Je m’assurai de ne pas bouger un seul muscle,
même pas de ciller. Mon cœur battait dans mes oreilles. Je tentai de saisir le
regard d’Ice mais la seule chose qu’elle voyait, c’était l’homme avec son
pistolet sur ma tête.
« Lâche
ton arme, Morgan. Je sais que tu veux me buter mais est-ce que tu as la
garantie que je ne vais pas lui mettre une balle dans la tête avant ?
Pense à ça. » Sa voix était très calme, très raisonnée.
Je
la vis fléchir et je ne pus m’empêcher de parler. « Ne fais pas ça, Ice.
Il me tuera de toutes les façons. Tu le sais. »
« Je
ne le ferai pas, Morgan. Tu as ma parole. Et tu sais que j’ai toujours tenu ma
parole. »
Son
regard s’accrocha au mien. Son visage s’adoucit.
Mon
cœur plongea un peu plus. « Ice, s’il te plait. Ne fais pas ça. »
Elle
baissa lentement son bras.
« Non !
Il va nous tuer toutes les deux ! Ne fais pas ça ! S’il te
plait ! ! »
Son
corps suivit le mouvement, et elle posa le pistolet sur le sol à ses pieds.
« Bien. »
La voix satisfaite de Carmine s’éleva. « Maintenant tu le pousses plus
loin. Lentement. »
« Ice,
non ! »
Le
regard toujours vissé au mien, elle repoussa le pistolet, puis se remit
lentement debout.
Dans
ma vision périphérique, je vis un des autres hommes venir rapidement derrière
elle et d’un coup brutal de la crosse de son pistolet sur sa nuque, il la fit
tomber, inconsciente.
La
prise se relâcha en même temps que je m’en arrachais et rampais vers elle,
attrapant sa tête ballante entre mes mains. « Ice ? Ice ?
Réveille-toi ! Bon sang, réveille-toi ! ! »
Ce
fut tout ce que je pus dire avant d’être attrapée et entraînée. Je hurlais et
me tordais dans une crise de douleur et de rage démente, mais j’étais
impuissante face à la grande force qui me retenait.
« Sortez-là
d’ici », ordonna Carmine.
« T’es
dingue ou quoi ? » Répliqua un de ses sbires. « Cette garce a
tué Tony ! On la finit ici pour de bon, putain ! »
« Non !
C’est de sa faute s’il s’est mis en travers de son chemin. Fiche-le dans le
coffre et emmène-là dans la voiture. Bouge ! ! »
« Non ! ! ! Ice ! ! ! »
Tandis
que je me débattais, je vis deux hommes se mettre péniblement debout puis se
pencher pour attraper les chevilles de ma compagne et commencer à trainer son
corps sans résistance sur le sol et ce qui restait de la porte qu’elle avait
explosée quand elle s’était ruée dans la pièce. Ses mains couvertes de sang
laissaient des traces sinistres sur le parquet poli sur lequel on la trainait.
« Non ! ! ! »
Quand
elle fut hors de ma vue, Carmine me fit m’accroupir et tourner pour lui faire
face, en me tenant toujours fermement par les épaules. Son visage était
étangement rempli de tristesse et de compassion. « Reste ici et occupe-toi
de ton amie. Tu ne seras pas blessée si tu fais ce que je te dis. »
Je
serrai les dents et repoussai ses bras, puis je donnai un coup de genou féroce
dans l’espace entre ses jambes légèrement écartées.
D’un
mouvement très rapide, il éluda la plus grande part de mon attaque, puis il me
fit tourner à nouveau et tira brutalement mon bras derrière mon dos,
m’obligeant à me mettre sur la pointe des pieds pour soulager une partie de la
douleur intense dans mon épaule. « Reste ici », répéta-t-il, les
lèvres tout près de mon oreille. « J’ai donné ma parole à Morgan, mais si
tu essaies d’intervenir je devrai te
tuer. »
« Tu
crois que ça m’importe ? » Lançai-je en réponse, tout en écartant
brusquement ma tête de sa bouche. « Tu penses que ça m’importe de savoir
ce qui va m’arriver après que vous l’aurez tuée ? »
« Peut-être
pas, mais je pense que ça t’importe de savoir ce qui va arriver à ton amie là.
Elle a l’air plutôt mal en point. Tu penses que tu peux la laisser mourir comme
ça ? »
« Teste-moi. »
Et
soudain, je sus exactement ce qu’Ice ressentait quand son ton de voix prenait
la note douce exacte que prenait la mienne à cet instant. Toute la rage m’avait
quittée, ne laissant qu’un seul objectif derrière elle.
Je
me rendis aussi compte, à cet instant précis, que j’étais parfaitement capable
de délibérément prendre une vie humaine, et que je pourrais, en fait, m’en
délecter.
« J’aimerais
mieux pas », répondit-il. « Tu as un punch plutôt méchant et je ne
doute pas que tu puisses me tuer si tu en as l’occasion. Mais tu sais que je ne
vais pas laisser ça se produire. Alors, s’il te plait, rends-nous service et
reste ici. Morgan est au-delà de ton aide. Accepte ça. Et fais quelque chose
pour la personne que tu peux
aider. »
« Très
bien », dis-je finalement avec le même ton froid et distant que je venais
d’utiliser. « Lâche-moi pour que je puisse l’aider. »
« Ne
tente rien d’idiot. »
« Je
n’en rêve même pas, Carmine. »
Il
me poussa brutalement et avant que je puisse m’arrêter, je me cognai au corps
toujours inconscient de Corinne et je m’affalai sur elle en tombant au sol.
Quand je me repris, je me retrouvai devant le canon de son pistolet.
« Sois fûtée. Et pour ce que ça vaut, je suis désolé. »
Corinne
gémit alors que je le regardais repartir lentement vers la porte. Lorsqu’il fut
parti, je croisai son regard noisette embué. « Angel ? »
Murmura-t-elle.
« Tiens
bon, Corinne. Je reviens tout de suite. Tiens bon pour moi. »
Je
me levai alors et me mis à courir, glissant presque sur les morceaux de bois
qui représentaient ce qui restait de notre porte. Je courus dans la cour et fut
momentanément aveuglée lorsque le moteur démarra et que les phares m’inondèrent
de lumière. Je levai le bras pour me protéger les yeux et courus dans la
direction de la voiture, tressaillant quand je reçus un énorme paquet de terre
projeté par les pneus de la grande berline qui tournaient à toute vitesse.
Je
continuai à charger et réussis à attraper une des poignées de portière que
j’ouvris juste au moment où la voiture partait. Je fus soulevée de terre, mon
bras tel un tesson de douleur intense, trainée à côté de la voiture pendant
quelques mètres avant de devoir lâcher.
Je
me remis debout brusquement et fonçai derrière la berline qui
s’éloignait ; je ne ressentais pas les pierres et les pommes de pin qui
s’enfonçaient dans la chair tendre de mes pieds nus et la déchiquetaient.
Bien
trop vite, la voiture disparut de ma vue, me laissant comme dernière image les
phares arrière clignotants lorsqu’elle prit un brusque virage à gauche et
quitta la route pour entrer dans la forêt. Je ressentis une crampe vive dans le
côté et je dus m’arrêter brusquement au risque de m’évanouir.
Ma
respiration sortait en sanglots hoquetants tandis que mes jambes me lâchaient
et que je tombais au sol, frappant celui-ci de mes poings en hurlant le nom
d’Ice.
« Qui
est- là ? » La voix qui avait prononcé ces mots était aiguë,
tremblotante et remplie de panique, juste au moment où je prenais une
inspiration courte pour crier ma douleur.
« Ice ! ! ! »
« Tyler ?
Tyler, c’est toi ? »
« Ice ! !
Reviens ! ! ! Ne me laisse pas ! ! »
La
voix se rapprocha. « Tyler, c’est moi, Ruby. Qu’est-ce qui ne va
pas ? Tu es blessée ? Tu veux que j’appelle la police ? »
Ce
mot encore. Ce foutu mot, détestable et méprisable. Une énorme partie de moi
hurlait à l’intérieur. « Oui ! Appelle la police ! Tout de
suite ! Ils ont pris Ice ! ! »
Mais
une toute petite partie, plus rationelle, s’écarta de cette idée comme un
poulain craintif rue en voyant un mouvement inattendu. « Non ! »
Réussis-je à crier avec une voix qui sortait d’une gorge enrouée par les
hurlements. « Pas la police ! »
Je
me remis debout et regardai à travers mes yeux glonflés de larmes vers la
silhouette de Ruby qui s’approchait rapidement. « Appelle une
ambulance ! »
Elle
s’arrêta, la tête penchée d’un côté. « Tu es blessée, Tyler ? »
« Appelle
une ambulance, Ruby, s’il te plait. Dépêche-toi ! »
« Mais… »
« Vite ! ! »
Avec
peu de satisfaction, je l’observai qui me regardait encore un instant, puis
elle se retourna et commença à monter rapidement la petite pente qui menait
chez elle.
La
douleur commençait à se faire sentir, mes pieds me faisaient aussi mal que des
dents cariées et mon épaule continuait à envoyer des décharges de douleur
électrique à chaque inspiration.
J’eus
un dernier et long regard dans la direction où s’était trouvée la voiture et
retournai dans la maison où Corinne attendait toujours allongée et blessée.
Je
boitai jusque dans la maison et la repérai à l’endroit même où je l’avais
laissée, effondrée en un tas informe sur le sol du séjour, une petite mare de
sang luisante dans la lumière faible de la pièce. Elle était terriblement pâle
et pendant un instant je fus certaine que sa poitrine avait cessé de bouger.
Je
courus jusqu’à elle et me mis à genoux, prenant à nouveau sa tête entre mes
mains. « Corinne ? Corinne, tu m’entends ? »
Après
un long moment, elle cilla et ouvrit des yeux toujours vitreux.
« Angel ? »
Je
ne pus m’empêcher de m’affaisser de soulagement. « Oh, merci mon Dieu. Je
pensais t’avoir perdue aussi. » Les larmes affleuraient mais je ne pouvais
me permettre de les laisser couler. Si je me laissais aller à ma douleur
presque submergeante, tout serait perdu.
Et
ça, ça ne pouvait pas arriver.
Elle
me fixait toujours et elle plissa les yeux. « Aussi ? Qui as-tu
perdu, Angel ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Où sont tous ces
hommes ? »
« Ils
sont partis. Ils ont eu ce qu’ils étaient venus chercher et ils sont
partis. »
« Qu’est-ce
qu’ils étaient venus chercher ? »
Je
serrai les dents et déglutis avec effort. Mes lèvres refusaient de
bouger ; elles refusaient de m’aider à prononcer le mot coincé au fond de
ma gorge.
« Angel ? »
« Reste…
reste tranquille, Corinne. Ruby est en train d’appeler une ambulance. Elle
devrait être bientôt là. »
« Réponds-moi,
Angel. »
Je
baissai les yeux vers elle, sachant qu’elle y verrait la réponse.
Elle
écarquilla les yeux. Son visage s’affaissa. « Oh, Angel », dit-elle
dans un souffle. « Oh non. »
Je
détournai mon regard de la douleur intense dans ses yeux, sachant qu’elle ne
faisait que refléter la mienne. « Pop. »
« Quoi ? »
« Il
faut que j’appelle Pop. Il saura quoi faire. Je vais l’appeler. » Je pus
sentir ma santé mentale commencer à vaciller alors que je me relevai comme dans
un rêve, presque en train de me regarder moi-même tandis que j’allais vers le
téléphone posé sur une étagère dans la bibliothèque. « C’est ça. Pop va
m’aider. Il doit le faire. C’est le seul qui puisse le faire. Oh… Mon Dieu. »
Avec
un détachement presque clinique, je regardai mes doigts frapper pour composer
le numéro qu’ils connaissaient par cœur, puis j’amenai le téléphone à mon
oreille. Deux sonneries, puis trois, puis quatre, et je faillis raccrocher
brutalement de frustration, avant que la voix emplie de sommeil de Pop ne
résonne. « Ouais ? »
« Pop,
c’est Tyler. S’il vous plait. J’ai besoin de votre aide. »
« Tyler ?
Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Est-ce que Corinne est
malade ? Est-ce que Morgan est bien rentrée ? Je sais qu’elle a
laissé la camionnette ici, le moteur était un peu… »
« Venez.
S’il vous plait. Et, Pop ? »
Sa
voix était très attentive maintenant. « Ouais ? »
« Apportez
votre arme. »
Puis
je reposai le téléphone quelle qu’ait pu être sa réponse, et je serrai les bras
autour de moi tandis que mon regard scrutait la bibliothèque. Le livre qu’Ice
lisait le dernier jour passé ensemble, était bien rangé sur l’une des tables,
le signet en argent gravé que je lui avais offert pour Noël brillant entre les
pages. Je tendis un doigt tremblant et traçai ses initiales, me souvenant de l’expression
de bonheur tranquille qui était passée sur son visage quand elle avait ouvert
son cadeau.
Non, Ice. S’il vous plait.
S’il vous plait.
« Angel ? »
La
voix douce de Corinne pénétra le brouillard épais de mon cerveau et je me
retournai, réalisant que je l’avais complètement oubliée. « Corinne…
je… »
Elle
eut un petit sourire. « C’est bon, Angel. C’est bon. »
« Non,
Corinne. Ce n’est absolumment pas bon. Ça ne le sera jamais plus. » Je
portai mes mains à ma tête, comme des serres douloureuses, aggripait mes
cheveux, les tirait, les arrachait. « Noooooooon ! ! ! »
« Angel ! »
La voix de Corinne était coupante, acérée, même malgré sa blessure à la tête.
« Ça suffit. Tu es une femme forte. Nous le savons toutes les deux. Alors
commence à agir comme telle. J’ai besoin que tu le fasses. Et Ice aussi. »
Je
tournai sur moi-même et la regardai, les mains toujours dans mes cheveux.
« Ice est morte. »
« Tu
n’en es pas sûre, Angel. Et si c’était le cas, tu n’appellerais pas Pop pour
qu’il t’aide. Une petite partie de toi n’a pas perdu espoir encore. Utilise-là
pour te sortir de là. Il le faut ou alors elle sera vraiment partie. »
Au
fond de moi, je pouvais sentir ma réaction à ses paroles. Cette fichue lueur
d’espoir inutile se redressa et grandit, de plus en plus forte, autant que le
reste en moi qui voulait la détruire pour de bon. Il était stupide et
incroyablement naïf de ma part de même penser croire qu’Ice avait une chance de
se sortir du piège dans lequel on l’avait mise. Les chances étaient plus que
sérieuses qu’elle était déjà morte, allongée quelque part, froide et solitaire,
attendant que les bêtes de la forêt se nourrissent de son corps sans vie.
Et
pourtant…
Le
bruit de pneus qui crissaient pour s’arrêter devant la cabane me fit prendre ma
décision, et après un rapide coup d’œil reconnaissant à Corinne, je courus vers
la porte juste à temps pour voir Pop descendre de sa camionnette, fusil en
main, ses cheveux ébouriffés par le sommeil et ses vêtements rapidement
enfilés.
« J’suis
v’nu aussi vite que possible, Tyler. Tu vas m’dire c’qui s’passe ici,
hein ? »
« Ils
ont Ice, Pop. Ils l’ont et il faut qu’on la récupère. »
« Qui ?
Qui l’a prise ? »
« Est-ce
que c’est important ? Allez ! Il faut qu’on les
poursuive ! » Je me dirigeai vers la portière du passager mais fut
arrêtée par une main ferme sur mon coude.
« Attends
une seconde, Tyler. C’est peut-être pas important pourr toi mais pour moi si,
et pas qu’un peu. J’suis pas né d’hier, et j’suis pas assez naïf pour croire
qu’ces idiots qu’Millicent paye pour faire son sale boulot pourraient avoir
l’dessus sur Morgan, même si elle était attachée avec un bandeau sur les yeux.
Et comme tu m’as dit d’apporter mon arme, je m’doute qu’ces gars-là ont assez
de tripes pour tuer si ça les prenait. Alors si je dois me faire exploser la
tête, j’aimerais bien savoir qui me tire dessus, hein ? »
Je
regardai ses yeux brillants et je sus que j’étais piégée entre un rocher et un
endroit très, très dur. Les secondes passaient, emportant Ice de plus en plus
loin de moi, et mon espoir avec elle. Je ne savais honnêtement pas quoi faire.
Le
regard de Pop s’adoucit. « Tyler, tu me connais depuis un moment, depuis
que t’es gamine. Pas autant que maintenant, bien sûr, mais assez, j’espère,
pour savoir que tout c’que tu m’dis en secret ira pas plus loin que mon
cerveau. Quoi qu’tu m’dises ira nulle part ailleurs. »
Être
coincé sans échappatoire crée des associations inattendues, comme l’a dit
quelqu’un avant moi. Ce n’est pas que je ne faisais pas confiance à Pop. Au
contraire, je lui faisais confiance sur ma vie.
La
question était : pouvais-je lui faire confiance sur la vie d’Ice
également ?
Je
n’avais pas vraiment le choix. Des mensonges étaient trop compliqués à trouver
et il méritait de connaître la vérité.
« C’est
qui, Tyler ? »
J’hésitai
une seconde encore, puis je jetai toute précaution au vent. « La Mafia.
Il
écarquilla les yeux. « Comme dans le Parrain ? Cette
Mafia-là ? »
Je
hochai la tête.
« Qu’est-ce
qu’ils ont à faire avec le prix du thé au Tibet ? »
« J’ai
votre parole ? »
« Tu
l’as, Tyler. Croix de bois, croix de fer. »
« Ice
est… était… un assassin pour la
Mafia.
« Dieu
le Père et son fiston Jé-sus », murmura-t-il. « Je savais qu’elle
était pas une mécanicienne de bourgade. »
« Non.
Elle ne l’est pas. Il y a six ans, elle a été accusée de meurtre sur un témoin,
ce qu’elle n’a pas fait, et jetée en prison. » Je pris une inspiration
profonde puis la relâchai lentement. C’est
le moment du va-tout, Angel. S’il flanche, tu prends son arme, tu sautes dans
sa camionnette et tu pars. « C’est là que je l’ai rencontrée. »
Il
écarquilla encore plus les yeux. J’aurais ri à cette vue si j’en avais le cœur.
« En prison ? Tu étais gardienne ou quoi ? »
« Non.
J’étais prisonnière aussi. »
« Toi ? ! ?
Nan. Tu t’moques de moi, Tyler. »
« Non.
Ecoutez, on peut continuer sur la route ? Il faut qu’on
parte ! ! »
On
entendait de plus en plus les sirènes de l’ambulance en approche et je me
détendis un peu, sachant que Corinne serait bientôt entre de bonnes mains. Ruby
apparut comme sortie de la nuit, le visage arborant une énorme interrogation.
« C’est Corinne. Elle est blessée. Peux-tu aller à l’hôpital avec elle et
t’assurer qu’elle va bien ? Il y a quelque chose que je dois faire avec
Pop. »
Elle
avait l’air sur le point de discuter mais quelque chose sur mon visage dut la
faire changer d’avis, parce qu’au lieu de mots, elle me donna un signe de tête
brusque et se dirigea vers la maison.
Je
me tournai vers Pop. « S’il vous plait ? »
Il
se secoua comme d’un rêve, cligna des yeux, puis relâcha mon bras. « Très
bien. On y va. »
Je
hochai la tête, courus vers l’autre côté de la camionnette et sautai pour y
monter. Pop la démarra d’une main tout en attrapant son micro de CB de l’autre
en criant quelques indications brusques dedans avant de le ranger. « J’demande
de l’aide », lâcha-t-il avant d’écraser l’accélérateur et de nous faire
partir dans un nuage de poussière. « Tiens bon, Tyler. On a des connards à
trouver. »
Nous
nous dirigeâmes vers les bois et je lui montrai le chemin (du moins le peu que
j’en savais) tandis que Pop se concentrait sur la conduite. La piste était
plutôt facile à suivre, au début. La berline avait tracé la forêt pendant
plusieurs centaines de mètres avant de revenir sur la route, en direction du
sud.
Nous
fixions la lumière des phares de la camionnette sur cette route, nos regards
cloués chacun sur notre côté pour voir si la voiture que nous pistions avait
fait d’autres détours soudains.
Mon
regard saisit un éclair brusque et lorsque je levai les yeux, je pus voir qu’au
moins deux camionnettes s’approchaient rapidement de nous par derrière.
« Pop ? »
Il
jeta un rapide coup d’œil dans le rétroviseur avant de retourner son attention
sur la route. « Les fils Drew. Ce sont les meilleurs pisteurs de la
contrée. Et pas intimidés par l’idée de prendre part à tout ça pour le
coup. »
Nous
continuâmes pendant quelques kilomètres encore en silence jusqu’à ce que la
route en croise une autre qui allait d’est en ouest. « Quel
côté ? » Demandai-je.
« Ils
ont dit où ils allaient avec elle ? »
« Non.
Ils n’ont pas dit grand-chose en fait, sauf qu’ils ne voulaient pas la tuer
dans la maison. » J’essuyai avec rage les larmes qui recommençaient à
couler, m’embrouillant la vue. « C’est sympa de leur part,
hein ? »
« Tu
penses qu’ils essaient de rentrer aux States avec elle ? »
Je
secouai la tête. « Je ne sais pas. Il y a des routes qui traversent la
frontière légalement mais ne sont pas contrôlées ? »
« Pas
par ici, il y en a pas. Et tenter de traverser par les bois dans une voiture
c’est du suicide. Ça te bousille les roues avant que t’aies fait un kilomètre.
Y a des coins rudes par ici. »
Je
sentis que je m’affaissais sur le siège. « Alors, qu’est-ce qu’on
fait ? »
Pop
arrêta la camionnette à quelque distance de l’intersection, sauta dehors et
alla lentement vers l’endroit où les routes se croisaient. Tandis que je me
sortais de la cabine, j’entendis les deux autres camionnettes s’arrêter
derrière nous, les portières s’ouvrir et le bruit lourd des deux frères qui
sautaient de leur propre cabines. Ensemble, nous rejoignirent Pop qui regardait
le bitume. « Combien dans la voiture ? »
Je
réfléchis un moment. « Six. Et un dans le coffre. »
Il
me regarda. « Morgan ? »
Je
secouai la tête. « Non. Elle… heu… elle en a tué un. Ils ont mis son corps
dans le coffre. Elle est dans la voiture avec eux. Je pense. »
Pop
sourit tout comme les frères Drew. « C’est plutôt bon pour elle. » Il
regarda à nouveau la route que les phares brillants des trois camionnettes
éclairaient d’un blanc pâle tel un os blanchi. « C’est une grosse voiture
alors. Et qui va sûrement plutôt vite. »
John
Drew traversa l’intersection puis s’accroupit, examinant quelque chose dans le
coin sud-est. Je plissai fort les yeux mais ne pus deviner ce qui avait attiré
son attention. Il se releva, s’épousseta les mains sur son pantalon et nous
regarda. « On dirait bien qu’ils ont tourné vers l’est »,
énonça-t-il.
Pop
hocha la tête. « Ça a du sens s’ils vont vers la frontière. »
« Comment
pouvez-vous en être si sûr ? » Demandai-je.
« Il
y a une marque profonde à l’endroit où une voiture a pris un virage brusque.
Pas des marques de glissade mais du gravier éparpillé dans un dessin plutôt
représentatif. »
Je
le regardai. « Vous êtes officier de police ou quoi ? »
Derrière
moi, Tom ricana, ce qui me mit un peu plus à l’aise. Un peu, en tous cas.
John
sourit. « Nan. Mais j’étais chasseur de primes. »
Les
yeux écarquillés, je regardai Pop sachant que mon visage en disait trop mais
incapable de faire autrement. Pop sourit. « Quelquefois, il préfère les
méchants garçons aux gentils. Ça a failli lui attirer des ennuis plus d’une
fois. » Il me fit un clin d’œil discret et je me détendis complètement,
acceptant son jugement en la matière.
Je
me tournai à nouveau vers John. « Mais, si ce n’était pas eux ? Si
c’était une autre voiture ? Ou un camion ? »
« Oh,
c’était une voiture, sûr. Un camion n’aurait pas pris son virage aussi
vite. »
« Oui,
mais je suis sûre qu’il y a eu plus d’une voiture qui a pris ce virage
depuis… »
Pop
mit la main sur mon bras. « Pour l’instant, c’est la meilleure piste qu’on
a, Tyler », dit-il doucement.
Je
soupirai. « Je sais. C’est juste que… je ne veux pas abandonner d’autres
pistes qui seraient là pour suivre juste celle-ci. Plus on met de temps à les
trouver… »
Tom
se mit entre nous. « Et si on faisait comme ça ? Pop et vous, vous
suivez la piste la plus évidente. Il y a bien un million de sentiers et des
routes forestières quand on va vers l’est et il va falloir un moment pour les
pister si la voiture semble avoir tourné sur l’un d’eux. Je vais continuer vers
le sud et John peut aller vers l’ouest pendant encore trente kilomètres. Si
aucun de nous ne voit rien, on fait demi-tour et on revient pour vous retrouver
et vous aider à chercher sur cette route-ci. Si on trouve quelque chose, on
vous appelle. Ça vous va ? »
Je
lui souris avec gratitude, surprise de trouver en moi la force de sourire.
« Oui. Ça me semble génial. Merci. »
Il
sourit et me donna une petite claque sur l’épaule. « On y va alors. »
*******
A suivre – Chapitre 8
07 juin 2009
Répression, chapitre 6, deuxième partie
REPRESSION (RETRIBUTION)
Ecrit par Susanne M. Beck
(Sword'n'Quill)
Chapitre 6 – 2ème
partie
*************************
Vingt minutes plus tard, nous étions devant la
porte ouverte du Pin Argenté.
L’essaim des ouvriers qui préparaient l’auberge pour la saison, remplissait
l’espace autour de nous. Je regardai autour de moi et ne fus pas surprise de
voir que la plupart des personnes qui avaient combattu l’incendie, se
trouvaient là, en train de peaufiner l’établissement de l’incendiaire.
Bien qu’il semblait que Millicent s’en était sortie
sans accroc, en réalité, elle était surveillée de près par ceux qui
travaillaient pour elle. Avec autant de villageois autour et dans sa maison,
elle ne pouvait pas même se moucher le nez sans que ça ne fasse le tour de la
ville en quelques secondes.
Les hommes et les femmes perchés sur des échelles,
qui râclaient le sol, ou portaient des seaux et des brosses, me faisaient des
petits sourires ou des clins d’œil discrets lorsque nos regards se croisaient,
comme pour m’assurer qu’ils étaient à pied d’œuvre et prêts à agir.
Millicent vint alors à la porte, elle portait une
robe de la teinte, sans parler de la taille, d’une énorme boule de chewing-gum
dans la bouche d’une ado. Son rouge à lèvres, d’un rose glacé qui avait été
populaire pendant la période disco, faisait de son mieux pour s’accorder, mais
échouait lamentablement. Même les rubans enmmêlés dans le pelage de Canichou,
n’approchaient pas la véritable horreur qu’était la robe de Millicent. Ses
pieds étaient ornés de chaussons fins plus adaptés pour le ballet, et dont les
coutures tiraient à force de porter un poids bien plus lourd que ce que leur
créateur avait sans aucun doute prévu. Et, bien entendu, les bijoux étaient
largement de sortie, couvrant ce qui semblait être chaque centimètre carré de
peau exposée.
Comme j’étais la plus près de la porte, elle me
repéra la première et son visage prit cette expression acide que j’en étais
venue à lui associer. Je produisis mon meilleur sourire, puis me mis sur le
côté lorsque Corinne s’avança pour venir au centre de la scène de la pièce
qu’elle dirigeait.
Ses lèvres arborèrent une sorte de sourire presque
royal lorsqu’elle évalua Millicent de la tête aux pieds, la regardant comme si
elle pouvait être une rivale pour l’affection d’un compagnon chéri. « Ms
Harding-Post, je présume ? »
Millicent réagit immédiatement, avec un port plus
altier, comme il convenait à quelqu’un qui rencontrait une personne de son rang
pour la première fois, ne voulant pas qu’il soit rapporté aux huiles qu’elle
était laxiste dans ses devoirs. « Oui. Et vous êtes ? »
« Corinne LaPointe. Des LaPointe de North
Hampton. Peut-être connaissez-vous ce nom ? »
Etant la plus grande prétentieuse que le monde ait
vue, Millicent mordit à l’hameçon, son visage s’éclairant dans un sourire
rayonnant. « Bien sûr, Mme LaPointe. Bien sûr que je connais ! C’est si
merveilleux de rencontrer une consoeur insulaire. Vous voudrez bien entrer
? »
« J’en serai ravie. Ma merveilleuse nièce
m’en a tellement dit sur vous, Ms Harding-Post. J’ai eu le plus grand mal à
attendre le temps raisonnable avant de venir vous rendre visite. »
Millicent eut un rire bête et timide, et son large
visage se plissa. « Oh s’il vous plait, Mme LaPointe. Appelez-moi Millicent,
si vous voulez bien. Laissons ces formalités à ceux qui ne sont pas de notre
rang, vous en êtes d’accord ? »
« Oh, je suis bien d’accord, Millicent.
Peut-être me ferez-vous la faveur de m’appeler Corinne dans ce
cas ? »
« Ce serait un grand honneur, Corinne.
Voulez-vous bien entrer ? »
« J’en serai plus que ravie, Millicent.
Merci. »
Un des nombreux dictons bas de gamme de mon père
choisit cet instant pour me venir à l’esprit. Quand une tempête de merde souffle vers toi, Tyler, le mieux que tu
aies à faire, c’est de te garer du chemin et te boucher le nez.
Et c’est ce que je fis, en me mettant de côté pour
que Corinne puisse passer devant moi. Bien que cette fois, au lieu de me
boucher le nez, je retins le rire qui menaçait d’exploser en regardant le génie
qu’était mon amie.
Je suivis de près et ne pus m’empêcher de regarder
Corinne en train d’évaluer l’intérieur du Bed and Breakfast avec ce qui
semblait être des yeux écarquillés et un émerveillement appréciateur.
« Quel bel intérieur vous avez,
Millicent ! Vous devez absolument me
donner le nom de votre décorateur. »
Millicent plissa les yeux juste un peu.
« Pourquoi ? Vous avez l’intention de démarrer une affaire
ici ? »
« Moi ? » Corinne porta la main à
sa poitrine et rit. « Oh non, ma chère. Mes jours fastes sont bien loin,
j’en ai peur. Je laisse le bel art des affaires aux plus jeunes et plus belles
que moi. »
Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux,
j’aurais cru impossible que Millicent puisse devenir encore plus massive
qu’elle ne l’était déjà, et pourtant c’était le cas, son corps semblant se
gonfler du compliment qu’elle avait reçu, comme un paon quand il gonfle son
plumage.
Je me demandais s’il était opportun de demander où
étaient les toilettes.
Millicent produisit ce petit rire niais à nouveau,
en battant de sa main vers Corinne. « Que dites-vous, ma chère. Vous êtes
absolument charmante, et je le pense tout à fait ! »
« Comme c’est gentil à vous de dire cela,
Millicent. »
« Je ne dis que la vérité, Corinne. »
Elle nous poussa vers le hall et nous montra un canapé à l’air plutôt
inconfortable, avec un coin à l’opposé vers l’âtre qui monopolisait tout un
mur. « Asseyez-vous, je vous prie ? Je vous ferais bien faire le tour
du propriétaire mais j’ai bien peur que cet horrible hiver n’ait fait le plus
grand tort aux chambres du haut. Elles ne seront praticables que dans un mois,
au moins ! »
Corinne hocha la tête de sympathie. « Je
comprends parfaitement, Millicent. Votre hospitalité est un cadeau plus que
précieux. » Elle s’assit sur le canapé, avec un air des plus souverains.
Je me tins debout près d’elle, me demandant s’il était convenable de s’asseoir
près d’une si grande altesse, ou s’il serait plus approprié que je m’agenouille
près d’elle, tel un valet portant le sceptre et la couronne. Elle
Même dit dans un ton de plaisanterie, la pique
moqueuse fit mal et, fidèle à la programmation de mon enfance, je m’assis
rapidement, le regard tourné vers le sol. « Oui, madame. »
« Brave fille », répondit-elle en me
tapotant la main.
Je levai les yeux, d’abord vers Corinne, puis vers
Millicent.
Oh, comme il me brûlait d’effacer cette expression
de condescendance narquoise sur son visage.
Avec une hache.
Pas que quiconque aurait remarqué une différence
si je l’avais fait.
Corinne dut saisir ma tension parce qu’elle me
pressa brièvement la main avant de la relâcher et de poser ses mains sur ses
cuisses.
« Voulez-vous du thé ? » Demanda
Millicent.
« Si ça ne vous cause pas trop de souci, ma chère. »
« Oh, aucun souci. J’allais justement me
préparer une tasse quand vous êtes arrivée. Je reviens dans une seconde. »
Je gardai le silence une seconde entière après son
départ, emportant sa puanteur et son air si maniéré avec elle. Puis je tournai
lentement la tête jusqu’à ce que Corinne soit pleinement dans mon champ de
vision. « Est-il permis de vomir dans le palmier, ma Dame ? »
Corinne se mit à rire, tout son corps secoué de
joie. « Patience, ma chère Angel. Pour faire pousser proprement son jardin,
il faut d’abord aller visiter la pâture à vaches. »
« Ouais, mais je porte juste des
sandales. »
« Détends-toi et fais comme moi. »
Je soupirai. « Je vais essayer. Mais ça ne va
pas être facile. »
Elle sourit. « J’ai toute la foi du monde en
toi, mon Ange. »
Bien qu’elle fût faite pour ça, sa déclaration ne
me fit pas me sentir mieux.
Millicent revint peu de temps après en faisant
rouler un chariot à thé en argent sur lequel divers ustensiles pour le thé
tintaient en se cognant, tandis que les roues passaient d’un tapis hideux à un
autre.
Elle arrêta le chariot près de nous puis commença
à verser le thé et nous tendit des tasses en porcelaine délicate pleines du
breuvage sombre et fumant.
Corinne sirota le sien, souriant d’un air
appréciateur. Je fis de même sans vraiment l’apprécier à cause de la bile dans
mon estomac.
Apparemment satisfaite de l’approbation tacite de
Corinne, Millicent se versa son thé, puis s’assit dans le fauteuil de l’autre
côté de l’âtre. Canichou sauta promptement sur ses cuisses plus que généreuses
et se servit une longue gorgée, tout son corps tremblant dans ce qui semblait
être des spasmes d’extase.
« Alors », dit Millicent après avoir
sauvé son thé de Canichou pour en boire le reste sans même penser à l’image que
cela donnait, « qu’est-ce qui vous amène ici, Corinne ? Ce n’est
assurément pas le paysage. Ou la populace. » Dit-elle avec un frisson en
prononçant ce mot.
« Ma nièce », répondit Corinne
succinctement.
Millicent haussa les sourcils. Les miens bondirent
également. « Oh ? »
« Oui. Tyler est très aimée de sa famille,
mais j’ai bien peur qu’elle n’ait un peu dépassé les bornes même pour eux, ces
derniers temps. » Elle se pencha vers Millicent comme pour dévoiler un
sombre secret. « Elle a abandonné son pauvre fiancé au pied de l’autel.
Mon frère a le cœur brisé. Tout simplement brisé. »
« Oh, c’est vraiment triste », répondit
Millicent, en secouant la tête de sympathie et en me regardant comme s’il
m’était soudain poussé des dents de vampire et que je pourrais la mordre.
« Et comment prend-il cela ? »
« Pas vraiment bien, j’en ai peur. Sa mère
est tombée malade, comme on pouvait s’y attendre, et il fait tout son possible
pour la persuader de sortir du lit le matin. Ils avaient de tels espoirs dans
ce mariage. C’était le gendre parfait. Trié sur le volet, vous savez. »
« Y en a-t-il d’autre sorte ? »
« Pas chez nous, non. » Elle se tourna
vers moi et sourit. « Tyler a toujours été un peu volontaire. Beaucoup
d’enfants le sont de nos jours, peu importe combien d’amour et de conseils
leurs parents leur apportent. »
« Je pense que c’est l’eau », énonça
Millicent avec une autorité quasi-divine.
« Ça pourrait bien être ça. Elle a déclaré,
avec impudence, qu’elle voulait voir le monde avant de s’installer et devenir
la femme parfaite d’un jeune homme prospère. Ayant été jeune, je pouvais
compatir à ses passions. Mais j’en savais si peu sur lesdites passions. »
Millicent regarda à nouveau dans ma direction, le
visage plissé dans cette expression acide que je détestais tant.
Corinne sourit. « Je vois que vous l’avez
rencontrée. »
« Je ne lui ai certes pas parlé », dit
Millicent d’un ton hautain. « Mais en passant, oui. Hautement indigne et
sans aucune qualité pour la racheter. »
« Oui, mais avec une sorte de magnétisme par
lequel une jeune femme comme Tyler ne peut s’empêcher d’être attirée. Même moi
je me suis sentie attirée bien que très brièvement. »
Millicent écarquilla les yeux.
« Vous ? »
« Oh oui. Elle a du pouvoir. Donné par le
Démon, j’en suis sûre, mais du pouvoir tout de même. Et sans le bénéfice de
l’expérience que vous et moi possédons largement, la pauvre Tyler
« Ils recrutent, vous savez », dit
Millicent, sa voix à nouveau emplie d’autorité. Puis elle me regarda à nouveau,
m’évaluant attentivement de la tête aux pieds. « Et votre nièce est
exactement le genre qu’ils aiment chasser. Jeune. Innocente. Légèrement
attirante. »
La main de Corinne posée rapidement sur mon
poignet fut la seule chose qui m’empêcha d’arracher la langue de cette femme et
de la lui faire avaler.
« Vraiment ? Je la trouve plutôt
attirante. Elle me rappelle un peu moi quand j’étais plus jeune. »
« Oh, ne le prenez pas mal, Corinne »,
s’empressa de dire Millicent, assurément pour couvrir son faux-pas. « La
ressemblance est remarquable, si je peux m’exprimer ainsi. Remarquable. En
fait, à la lumière, on pourrait presque croire que vous êtes sœurs. »
Je résistai au désir de me retourner pour trouver
l’os qui ne manquait pas de se cacher quelque part dans ce coup-là.
Corinne sourit comme si le compliment n’était rien
d’autre que la vérité pure. « Vous êtes vraiment très bonne de dire ça,
Millicent. » Elle soupira. « Une des infortunées vérités de la vie
est que l’âge rattrape le corps. Je fais de mon mieux pour conjurer ses effets
aussi longtemps que possible. »
« Et vous y réussissez magnifiquement bien,
Corinne. Tout simplement magnifiquement. Et bien, je suis étonnée que vous
n’ayez pas de soupirants autour de vous comme des oiseaux autour d’une
fontaine. Même dans ce coin oublié de Dieu. »
« Oh, il y a eu quelque intérêt, en fait.
Mais honnêtement, je me vois peu m’acoquiner avec un préposé de station-service
d’âge mûr, et vous ? »
Bingo !
« Oh, pas lui.
C’est un épouvantable petit bonhomme. Et un peu pervers également, si vous me
permettez un tel langage. Je ne peux pas penser à une meilleure façon de le
décrire. »
« Je vous y autorise absolument. » Ce
qui était loin d’être vrai, bien sûr. Bien que ça ne se voyait pas, je pus
sentir la colère de Corinne monter d’un cran, en me basant sur la rigidité
soudaine de son corps, bien qu’imperceptible à d’autres que moi. « Vous
a-t-il fait des avances inconvenantes, Millicent ? »
« Non. Et bien, pas vraiment. Mais à chaque
fois que je le vois, c’est comme s’il me déshabillait du regard. » Elle
frissonna.
Je faillis avaler ma langue à cette image.
Je pouvais dire par le tremblement silencieux à
côté de moi que Corinne tentait désespérément de retenir un rire. Avec beaucoup
de mal.
« Comme c’est atroce pour vous, ma
chère », dit-elle enfin d’une voix qui n’était pas vraiment la sienne. Ensuite
Je faillis la haïr à cet instant, jalouse de sa
capacité à trouver une telle échappatoire alors que je devais rester assise
calme et droite, à jouer le rôle de la petite fille perdue qui a enfin vu la lumière. Une
Après un long moment, Corinne finit par se
retourner, le visage totalement remis. « Quelle vue désolante »,
dit-elle, sans se soucier de montrer la cour incendiée de Pop qui se trouvait
de l’autre côté de la fenêtre. « Est-ce que ça a une incidence sur vos
affaires ? »
Milicent serra les lèvres et une colère très
réelle brilla dans ses yeux. « Vous êtes loin du compte. Et bien, lorsque
j’ai appris que cet endroit me revenait, j’avais de tels espoirs. Tout un
groupe d’amis aisés a une grande envie de repos, si l’hébergement convenable
existe bien sûr. Mon propre cercle de volontaires pourrait payer le gîte et le
couvert de tout ce trou perdu pendant des années ! Sans mentionner mes
amis du country club. Ma seule pensée était de faire quelque chose de bien de
cet endroit, aussi perdu. De montrer à ses habitants ce qu’est la classe,
d’aider les nécessiteux, d’être une bonne voisine. » Des larmes de
crocodiles huileuses pointèrent au coin de ses yeux, leur présence me révulsant
l’estomac. « Et qu’est-ce que je reçois en retour ? De la haine. Des
Elle sortit un mouchoir en dentelle aussi grand
qu’une serviette de table et se tapota les yeux tandis que son corps gélatineux
était secoué par une douleur imaginaire.
Ne pas céder au désir quasiment insensé de lui
arracher ce mouchoir des mains et de lui enrouler autour du cou comme un nœud
coulant, fut l’une des choses les plus difficiles que j’ai jamais faites. Le
thé était acide et figé dans mon estomac et je dus déglutir plusieurs fois pour
m’assurer que la blague menaçante que j’avais faite à Corinne de baptiser une
plante, ne devienne une réalité.
De son côté, Corinne était aussi calmement assise
et immobile qu’une grenouille de bénitier, un sourire figé sur son visage
tandis qu’elle regardait Millicent jouer le rôle de la philanthrope pleine de
bonne volonté mais horriblement maltraitée.
Mais ça n’aurait finalement pas été si terrible si
Millicent n’avait pas jeté en permanence des coups d’œil à Corinne, avec une
lueur de calcul froid dans des yeux remplis de fausses larmes, pour juger de
l’effet que sa démonstration de tristesse avait sur elle.
Après quelques sanglots déchirants de plus pour
faire bonne mesure, elle s’essuya le visage, puis remit le mouchoir dans une
poche cachée quelque part sur sa personne. Je pleurai la perte d’une arme si
adaptée.
« Alors vous pouvez voir que le chemin n’a
pas été facile. Toute seule ici, sans aucun ami véritable. » Elle feignit
un soupir profond, faisant gonfler sa poitrine déjà énorme jusqu’à des
proportions vraiment stupéfiantes. « Mais, comme toujours, je persévère,
malgré tout ce que ces crétins tentent de m’envoyer. »
« Avez-vous essayé de vous
défendre ? » Demanda Corinne d’un ton aussi compatissant qu’elle le
pouvait en ces circonstances.
« Bien sûr que je l’ai fait. J’ai déposé
plainte, j’ai appelé la police, j’ai fait tout ce à quoi je pouvais penser.
Rien. Aucune aide pour le désagrément. » Elle rit amèrement. « Ils
parlent de justice. Ha ! Ils ne verraient pas la justice même s’ils se
cognaient dedans. »
« Je ne dirais pas que je suis surprise le
moins du monde », répondit Corinne. « Ces Canadiens ont une façon de
protéger leur bien quand il s’agit d’étrangers. Vous n’imaginez pas les
épreuves que j’ai dû passer juste pour sauver ma nièce bien-aimée. » Elle
sourit ; le sourire de quelqu’un qui savait bien de quoi elle parlait.
« Parfois, j’ai compris qu’il valait mieux prendre les choses en main soi-même. »
Le visage de Millicent prit l’expression d’une
jeune fille avec un grand secret et je sus que le moment était proche. Je me
penchai involontairement en avant tandis que l’adrénaline coulait en moi,
faisant battre mon cœur plus vite. « Ah oui ? » Demanda-t-elle
d’une petite voix.
« Oui, en effet. C’est triste à dire, mais
ils sont loin les jours où la position sociale vous garantissait un bon
service, Millicent. Maintenant c’est chacun pour soi. Il n’y a plus de tours
gratuits. »
Je pouvais presque sentir le débat intérieur qui
faisait rage chez Millicent. Son regard semblait lointain tandis qu’elle se
mâchouillait nerveusement la lèvre intérieure. Puis elle leva des yeux remplis
de quelque chose que je n’avais pas vu jusqu’ici : de la trépidation.
« Vous avez déjà fait quelque chose comme ça ? » Finit-elle par
demander.
Corinne sourit. « Je suis ici, n’est-ce
pas ? »
Tout le corps de Millicent se détendit sur ces
paroles et un énorme sourire de soulagement éclaira son visage, la faisant
paraître, juste une seconde, modérément attirante. Mais elle ne lâchait
pourtant toujours rien, et Corinne décida alors de pousser un peu le bateau.
« Il y a sûrement dans cette ville minuscule quelqu’un qui déteste cet
homme autant que vous. C’est pratiquement sûr. Des villes de cette taille ont
des cimetières entiers de squelettes dans les placards et une véritale montagne
de rochers qui n’attendent que d’être retournés. »
« Oh non, pas ici. Croyez-moi, j’ai
regardé. » Puis elle s’arrêta, consciente qu’elle venait juste d’en dire
trop. Elle me regarda puis de nouveau vers Corinne.
« Ne vous inquiétez pas pour Tyler,
Millicent. Elle a bien appris sa leçon. N’est-ce pas Tyler ? »
Je trouvai la ressource de prendre l’air de
quelqu’un qu’on avait reprogrammé avec succès. « Oui, madame », répondis-je,
en me tordant un peu les mains et en baissant le regard pour faire bonne
mesure.
Millicent sembla satisfaite de l’ensemble.
« Mais j’ai parlé à plusieurs messieurs biens hors de cette ville, en
fait. Des hommes qui avaient un compte à régler avec un certain M. Willamette.
De grands comptes. De vieux comptes. »
« Et ils sont prêts à vous aider pour votre
problème ? »
Le sourire de réponse de Millicent était timide.
« Oh, ils l’ont déjà fait. Les accidents arrivent de plusieurs façons,
vous savez. Presque sans prévenir. L’endroit où il se trouve est dangereux de
toutes les façons. »
Corinne hocha la tête d’un air sage. « Et ça
vous a aidée ? »
« Il est trop tôt pour le dire, bien entendu.
Mais je suis confiante, ça finira par le faire. J’en ai très envie et j’ai
toujours ce que je veux. Toujours.
« Je peux voir que c’est le cas, oui. »
Ensuite, comme un message envoyé par la Providence
Un regard long et significatif passa entre Corinne
et moi. Nous étions venues pour avoir des réponses, et nous les avions eues. A
la pelle.
Aucune de nous ne fut triste de voir la
conversation se terminer quand Millicent revint en hâte dans la pièce, le
visage rougi par une émotion indéchiffrable, et nous dit qu’une urgence était
survenue et qu’elle devait partir.
Nous nous excusâmes avec grâce et partîmes,
remplies d’une connaissance qu’aucune de nous ne voulait particulièrement
avoir.
Le retour à la maison fut intéressant.
*******
« Vous vouliez des preuves ? Vous les
avez, maintenant. La question c’est de savoir ce que vous allez en
faire ? » Corinne était calée sur sa chaise, ses doigts effleurant
continuellement le bois poli de la table de la salle à manger, et elle clouait
Pop sur son siège de son regard.
Il sembla se ratatiner un peu avant de se
reprendre et d’imiter la posture de Corinne. « Je sais pas encore.
J’mattendais pas à c’que vous trouviez aussi vite. »
Elle sourit. « C’est parce que vous ne me
connaissez pas assez bien. Vous n’êtes pas la seule personne dans cette petite
ville qui peut avoir ce qu’il veut, quand il veut. »
« J’suppose que vous avez raison. » Il
se tut à nouveau.
« Et bien ? »
« Corinne… » M’interposai-je doucement,
en tendant la main par-dessus la table pour la poser sur son poignet en
mouvement.
Elle tourna la tête et me lança le même regard
qu’à Pop, mais quand elle vit que je ne me ratatinais pas, elle se détendit
graduellement et poussa un soupir dramatique. « Bien. S’il ne veut rien
faire de cette information, je ne peux pas faire grand-chose de plus, n’est-ce
pas ? »
« Je n’ai pas dit que je n’voulais rien
faire, Corinne. J’ai juste dit que vous m’aviez pas donné de temps pour y
réfléchir. »
Elle se tourna vers lui. « Du temps ?
Seigneur, bon sang ! Vous avez eu du temps pour y réfléchir depuis que
Millicent a envoyé ces brutes pour vous tabasser presque à mort ! »
« Dites pas ça, Corinne. Personne ne sait
vraiment si elle était derrière ce qui s’est passé. Ces types sont des ordures,
purement et simplement. Pas besoin de voir plus loin. »
Corinne secoua lentement la tête, l’incrédulité
aussi claire que le jour sur son visage. « Pour un homme qui croit tout
savoir, vous êtes douloureusement naïf parfois, Willamette. »
Pop plissa les yeux. « Ça veut dire quoi ça, femme ? »
« Ce que ça a l’air de vouloir dire, c’est
tout. Je trouve difficile de croire que vous ne savez pas que ce pompiste que
Millicent fréquente, se trouve être le beau-frère du propriétaire de La
Noix Rouillée. D
« Je le savais. »
« Vous le saviez et… quoi ? Et deux et
deux ça fait quoi pour vous ? Dix-sept ? Vingt ? Quoi ? »
Je refis une tentative, alarmée par la couleur
mauve que prenait le visage de Corinne. « Corinne, s’il te plait,
calme-toi, d’accord ? Tout ça ne nous mène nulle part. »
Elle me regarda puis Pop puis moi à nouveau. Elle
se repoussa de la table. « J’ai besoin d’air frais. »
Et sur ces mots, elle partit.
Je commençai à me lever pour la suivre, quand un
lent mouvement de tête d’Ice me fit me rasseoir. Je soupirai à mon tour et fis
le tour de la table du regard. Pop, Ice et moi-même n’étions pas les seuls à
avoir subi l’éclat un peu inhabituel de Corinne. Tom Drew et Mary Lynch étaient
venus aux nouvelles, curieux de savoir ce qui s’était passé derrière la porte
fermée de Millicent plus tôt dans l’après-midi. Parce qu’ils étaient tous les
deux en première ligne, pour ainsi dire, vu leur profession et le travail
qu’ils faisaient à l’auberge, ils avaient été invités à la session de stratégie
impromptue.
« Pourquoi on n’appelle pas la police tout
simplement ? » Dit Mary avec une certaine logique. Je ne pus empêcher
mon cœur de battre plus vite à l’évocation de ce mot précis. Je regardai Ice,
qui me rendit mon regard sans ciller. « Je veux dire, si on leur explique,
avec Corinne qui leur raconte ce qu’elle sait, peut-être qu’ils enquêteraient
au moins, non ? »
Pop secoua la tête. « Non. Pas de flics. J’ai
eu mon lot avec eux dans le passé et je ne veux pas les voir ici, à enquêter
sur tout. Ça fait plus de problème que ça en vaut la peine, de les faire
venir. »
« Mais… »
« Pas de flics. Je le redirai pas.
Tom Drew prit la parole. « Bon, si vous
voulez pas qu’on la tabasse ou qu’on mette le feu, pourquoi on fiche pas
simplement le camp ? Elle pourra pas démarrer à l’auberge sans qu’on lui
répare ce qui ne marche pas. »
« Bien sûr que si », dit Pop.
« Elle fera venir des gens de là-haut, comme elle le fait tout le temps.
Et on aura encore plus d’étrangers dans ce bordel. »
« Mais… »
« Il a raison », dit Ice doucement,
parlant pour la première fois depuis le début de la réunion. « Si vous
essayez de la faire fermer en lui retirant vos services, elle ira ailleurs pour
les avoir et vous perdrez la seule excuse que vous avez de garder un œil sur
elle. »
« Alors on fait quoi ? » Lui demanda Mary.
Tout le monde regarda Ice. Moi incluse. Même sans
rien connaître de son passé, il suffisait d’être en sa présence pendant plus
d’une seconde pour savoir, avec une certitude absolue, que c’était une femme
qui rendait les choses possibles. Une femme qui avait les réponses, même si
vous ne vouliez pas les entendre. Même si vous ne connaissiez pas la question
d’ailleurs.
Elle croisa le regard de chacun de nous, ses longs
doigts traçant le dessus de la
table. Après
Pop hocha la tête de compréhension puis se tourna
vers nous. « Ecoutez. Je n’ai pas dit que je rejette vos idées. J’ai juste
besoin de temps pour y réfléchir. Les choses sont pas comme quand j’étais plus
jeune. » Il s’interrompit pendant un long moment, puis continua, le regard
fixé sur la table. « J‘ai tué un homme une fois. J’ai tué des hommes à la
guerre, ouais, mais là, c’était la première fois que je le faisais parce que
j’étais en colère. Le premier que je regardais dans les yeux en le
faisant. » Il secoua la tête, son regard tourné au loin et dans le passé.
« Il avait l’intention de forcer Maggie, ma
femme. Et quand il a pas voulu comprendre que ‘non, c’est non’, il a dit qu’il
allait lui montrer. » Il se mit à rire. « Et ben, c’est moi qui lui ai
montré. Je lui ai montré ce que ça veut dire pour un homme de voir sa femme en
danger. J’ai failli lui arracher la tête des épaules. Je voulais le tuer et c’est
exactement ce que j’ai fait. »
Quand il releva les yeux, ils étaient comme des
prophètes anciens d’un temps passé. « J’ai beaucoup appris sur moi depuis.
Et une des choses que j’ai apprises, c’est que je peux supporter plus quand ça
m’arrive à moi que quand ça arrive à quelqu’un qui compte pour moi. Alors tout
ce que je peux vous demander, c’est de me laisser réfléchir. Elle va aller
nulle part, et moi non plus. D’accord ? »
Nous hochâmes la tête.
Il hocha la tête en retour. « Alors c’est
bon. Alors je pense qu’il est temps de terminer cette petite réunion. Le boulot
va pas nous attendre demain. »
Et ceci mit fin à la réunion. On entendit le
grattement des chaises qu’on repousse sur le parquet en bois tandis que les
gens se levaient en étirant leur corps fatigué. Il y eut peu de discussion
tandis que nos invités s’excusaient et sortaient dans la froide obscurité
nocturne du printemps tardif. Alors que je leur faisais signe, je scrutai
l’obscurité pour apercevoir Corinne mais elle n’était en vue nulle part.
Ice vint derrière moi et posa la main sur mon
épaule. « Va la chercher. Elle est sûrement au bord de l’eau. Je vais
rester pour ranger. »
« Tu es sûre ? Je pourrais… »
« Nan. Vas-y. Je pense qu’elle a besoin de
quelqu’un à qui parler, et tu es meilleure que moi sur ce plan. »
Je souris et pressai la main toujours posée sur
mon épaule. « Je sais pas. Tu as l’air de t’adoucir un peu en
vieillissant. » Puis je tressaillis quand la main serra ma chair comme un
étau, les doigts creusant assez profondément pour me donner une idée de la
force physique plutôt stupéfiante que je savais être là mais que j’oubliais
parfois. « Grâce ! » Criai-je bien qu’elle ne me faisait pas
mal.
Elle détendit sa poigne mais ne la relâcha pas, et
avant que je ne réagisse, elle me fit tourner sur moi-même, me maintint
fermement et m’embrassa avec une telle force que la pièce commença à tournoyer.
Et je me retrouvai soudain seule, ma compagne
ayant battu en retraite dans les profondeurs du chalet.
Ice douce ?
Jamais même dans un million d’années.
*******
Corinne se trouvait exactement là où Ice l’avait
dit. Elle était assise sur le ponton, le dos contre l’un des grands poteaux en
bois, et elle fixait l’eau assombrie par la nuit. Il était encore un peu trop
tôt dans la saison pour que les grenouilles se mettent à chanter, et les seuls
sons audibles étaient le léger clapotement des vagues contre le bois du ponton
et le son doux, bien qu’un peu mélancolique, du vent qui soufflait dans les
pins et faisait cogner les cordes contre les mâts en aluminium des bateaux.
Le peu de clair de lune présent était rehaussé par
l’argenté de ses cheveux. Elle se tourna légèrement lorsqu’elle m’entendit
arriver et elle me fit un petit sourire triste, qui la fit soudain paraître
plus âgée que son âge avoué. Mon cœur se serra à cette vue. Ça me faisait du
mal de la voir aussi frêle, cette femme forte que j’aimais tant.
« C’est Ice qui t’envoie ? »
Je souris et m’avançai sur le ponton, puis je
m’assis près d’elle les jambes croisées. « Nan. Elle m’a juste indiqué un
endroit où commencer à chercher. Je suis venue ici toute seule. » Je posai
la main sur son bras. « Est-ce que l’air frais fait du bien ? »
« Pas autant qu’on pourrait le penser. »
« Je suis désolée, Corinne. »
« Tu n’as pas à être désolée, Angel. Je ne perds
habituellement pas mon sang-froid comme ça, et tu le sais bien. » Elle
tourna la tête pour regarder à nouveau vers l’eau. « J’ai été incarcérée
si longtemps que je pense que j’ai oublié ce que c’était de lutter pour la
justice à l’extérieur. » Sa voix était douce avec une pointe de tristesse.
« En prison, faire justice était simple. On s’arrangeait avec les autres.
Et si cet arrangement vous emmenait au trou, et bien, c’était la juste
acceptation des choses. Ici », elle tendit le bras, comme pour englober
toutes choses, « les choses ne sont pas si simples. Des réunions de
comités. La démocratie. Des sessions stratégiques. » Elle rit.
« Parfois je me demande si je n’étais pas plus heureuse au Bog. »
Elle dut ressentir ma réaction à ces paroles parce
qu’elle se tourna vers moi et me prit le visage entre ses mains. « Je ne
le pensais pas comme ça en avait l’air, Angel. Je t’aime. J’aime Ice. Et j’aime
la vie que vous me permettez de partager avec vous deux. » Elle sourit.
« Ne sois pas contrariée par les radotages insensés d’une vieille femme.
Nous ne sommes pas connus pour être sensés dans nos meilleurs moments. »
Je lui rendis son doux sourire et caressai le dos
de ses mains. « Je t’aime, Corinne. Nous t’aimons toutes les deux. Tu as
apporté tellement de choses dans nos vies et je ne sais pas ce qu’aucune
d’entre nous aurait fait sans toi. Alors s’il te plait, ne te dénigre pas et ne
te traite pas de vieille folle. Pour moi tu seras toujours l’une des femmes les
plus merveilleuses que j’ai jamais connue. Mauvais caractère compris. »
Elle se pencha en avant et m’embrassa sur les
lèvres, puis elle se recula en souriant. « Si Ice n’avait pas déjà ton
cœur, Angel… »
Je ne la laissai pas s’en tirer comme ça et je
l’attirai dans une étreinte forte et embrassai sa joue toujours douce. Puis je
la relâchai et me levai. « Tu reviens à la maison ? »
« Dans un instant. La nuit est belle. Je
pense que je vais regarder l’eau et réfléchir un peu. »
« Très bien. Bonne nuit, Corinne. »
« Bonne nuit, mon doux Ange. Dors bien. »
« Toi aussi. »
*******
Sur le chemin du retour, en arrivant au chalet,
j’entendis des bribes douces et apaisantes de la musique qui s’échappait des
haut-parleurs qu’Ice avaient installés dehors. Ce qui était franchement en
contradiction avec les bruits de la chair frappant la toile et de la chaine qui
couinait de colère face aux mauvais traitements qu’on lui faisait subir.
Je tournai le coin et pus voir Ice en train de se
débarrasser des frustrations de la journée sur le sac de boxe qui pendait du
toit. Elle portait un short gris collé à son corps comme une seconde peau de
serpent et un sweatshirt assorti coupé court au ventre et aux épaules, qui
exposait merveilleusement son corps sculpté à mon regard appréciateur.
Ses mouvements étaient courts, précis, contrôlés,
avec pourtant un air de ballet sauvage et libre, quelque chose comme l’avancée
à pas feutrés d’un grand fauve vers un repas potentiel.
Un double-kick rapide, le premier bas, puis
presque impossiblement haut, immédiatement suivi par un coup de poing, puis un
coup de coude au milieu du sac en toile, le faisant rebondir brutalement sur sa
chaine.
Un coup de pied circulaire, une série de coups de
poing trop rapides et trop nombreux pour les compter, et un coup de pied final
retentissant qui faillit faire s’envoler le chalet, et elle devint parfaitement
immobile, le corps couvert d’une fine couche de sueur, mais absolument pas
essoufflée.
Elle ouvrit les yeux, me vit et sourit, puis elle
tendit la main et attrappa une serviette posée sur le sol hors de ma vue, et
elle s’essuya le visage et la nuque. « Corinne va bien ? »
« Oui », répondis-je en me rappochant,
sentant de l’énergie retenue toujours en elle. « Elle est encore un peu
fâchée et peut-être un peu désorientée, mais elle s’est beaucoup calmée. Ça va
aller. »
« C’est bien. » Elle reposa la serviette
et se mit sur le sol, le dos contre la maison, ferma les yeux à nouveau et
pencha la tête, laissant la brise légère sécher la sueur sur son corps.
Je m’assis près d’elle, tout près, nos épaules
s’effleuraient et je savourai la calme soirée printanière.
« Ice ? »
« Mm ? »
« Je peux te poser une question ? »
« Bien sûr. »
« Tu es heureuse ? »
Elle ouvrit ses yeux bleus et tourna la tête vers
moi, la surprise visiblement peinte sur ses traits. « Qu’est-ce qui te
fait penser ça ? »
« Je ne sais pas, vraiment. Je voulais te
demander ça depuis un moment déjà, mais les choses nous tombent dessus et ça a
été repoussé. Mais je veux savoir. Tu l’es ou pas ? » Je déglutis.
« Heureuse, je veux dire ? »
Elle se détourna à nouveau, reposa la tête contre
la paroi et elle garda le silence un bon moment avant de parler à nouveau.
« Pendant très longtemps, Angel, je t’aurais dit que je ne savais même pas
ce que signifiait ce mot. »
« Pas même quand tu étais jeune ? Avec
tes parents ? »
« Quand j’étais jeune, si, je me souviens
avoir été heureuse. Mais ces souvenirs se sont effacés, presque comme si ce
bonheur appartenait à quelqu’un d’autre et que je me contentais d’entendre son
histoire. Et puis, après les meurtres et mon incarcération, je ne ressentais
plus rien du tout. »
« Et après la prison ? Quand tu as
retrouvé une famille ? »
« Les Briacci étaient très bons pour moi. Ils
m’ont traitée comme un membre de leur famille, c’est vrai. Mais à ce moment-là,
compte tenu de ce qui s’était passé auparavant, toute pensée de bonheur m’avait
plutôt quittée. Oh, je pouvais toujours ressentir des choses. De la
satisfaction, surtout. De la fierté pour mon travail et mes capacités. De la
colère. De la rage. »
« Et avec tes amantes ? » Je ne pus
m’empêcher de sourire, bien que je sache qu’elle ne pouvait pas me voir.
« Tu as dit que tu en avais eu quelques-unes. »
Elle rit doucement. « Oh, j’en ai eu plus que
quelques-unes, Angel. Mais je n’étais pas avec elles pour le bonheur. Pour le côté
physique, oui. Pas pour le bonheur. »
« Pas même avec Donita ? »
« Non. Bien qu’elle ait duré plus longtemps
que les autres. Nous étions trop différentes, et la vie que je menais avec elle
était fondée sur un mensonge. Elle n’a jamais su, jusqu’à la fin, quel était
mon gagne-pain. Et quand elle l’a découvert, elle en a été très blessée. »
« Mais elle tenait encore assez à toi pour te
défendre au tribunal. »
Ice hocha lentement la tête, les yeux toujours
fermés. « Oui. Et je tenais assez à elle pour ne pas la laisser
faire. »
Ce qui signifiait qu’Ice tenait en effet à elle
énormément. Mon estime pour la belle avocate, déjà incroyablement élevée,
remonta encore de quelques crans.
« Et après ? » Demandai-je,
surprise de ma toute petite voix.
Elle sourit alors, un sourire un peu à contrecoeur
qui batailla rudement pour prendre sa place sur ses lèvres. « Je t’ai
rencontrée », dit-elle simplement. « Et tout a changé. »
« Et ça a changé comment ? »
Demandai-je, honnêtement curieuse. Nous n’avions jamais vraiment parlé de ça.
Je savais que les sentiments d’Ice, son amour pour moi, étaient très profonds.
Mais à quel point, je n’en avais vraiment aucune idée. Du moins, pas de
confirmation. Ou de démenti.
« C’est difficile d’user de mots pour
ça », répondit-elle après un moment. Elle avait toujours les yeux clos, le
visage en partie détourné, et elle était encore plus difficile à déchiffrer que
d’habitude. « C’était comme si, en te regardant, j’avais reçu une fenêtre
par laquelle je pouvais voir quelque chose dont je ne pensais plus avoir
besoin. La bonté. L’innocence. Une sorte de force qui vient du fait de donner,
pas celui de prendre. Je me suis sentie attirée par ça même si, au plus profond
de moi-même, je ne voulais pas l’être. Vaincre cette partie de moi, celle qui
voulait garder les choses en l’état, fut l’une des choses les plus difficiles
que j’ai jamais faite. » Elle soupira. « Je lutte encore contre ça.
Chaque jour. Mais je le maîtrise. »
Elle ouvrit les yeux et se tourna pour me faire
face à nouveau, son regard pénétrant, intense, fouillant la personne que
j’étais et réclamant l’âme en dessous. « Maintenant que j’ai trouvé ces
sentiments, que je t’ai trouvée, je sais que je ne veux plus jamais être sans.
Je veux vieillir avec toi, Angel. Je veux te sentir dans mes bras, sentir ton
goût sur mes lèvres, et emporter ces sentiments avec moi quand je mourrai. Et
si c’est ça le bonheur, Angel, alors oui. Je suis heureuse. Je suis très, très heureuse. »
Et je me retrouvai enveloppée dans une étreinte
qui sentait la sueur et les épices exotiques, et je me laissai aller dans un de
ces moments parfaits où toutes les bonnes choses arrivent.
*******
Plusieurs semaines passèrent sans beaucoup
d’action sur tous les fronts. L’ouverture de la saison touristique s’en vint et
s’en fut avec la fanfare et la (quasi) bonne volonté habituelles. Avec tant
d’étrangers qui entraient dans la ville et la quittaient, il était difficile de
suivre la trace de Millicent et de ses sbires, mais il sembla que, pour le
moment du moins, notre téléphone arabe fonctionnait plutôt bien.
Un jour, à la mi-saison environ, Ice revint à la
maison pour le déjeuner, ce qui, d’une certaine façon, était inhabituel chez
elle. Normalement, elle sautait le déjeuner, trop occupée à aider Pop pour
avaler plus qu’une boisson rapide à la station-service. Je la sermonnai
là-dessus une fois ou dix, mais elle répondait toujours de la même façon, avec
un froncement de sourcils pour rire et un geste pour m’envoyer promener, et je
finis par accepter le fait que, sur ce sujet, je ne la changerais jamais.
Pas que ça me posait un problème. De toutes les
choses sur lesquelles on pouvait avoir une divergence d’opinion, étant données
nos différences, le déjeuner était une chose plutôt insignifiante dans le grand
dessein de la vie.
Mais ça ne m’empêcha pas de lui coller dans les
mains l’énorme sandwich que je m’étais préparé lorsqu’elle passa la porte, en
même temps qu’un baiser pour conclure le marché. Elle accepta les deux avec
grâce, mais elle coupa quand même le sandwich en deux et m’en redonna la moitié
avec un autre baiser.
Le baiser, bien entendu, m’empêcha de râler.
Il m’empêcha aussi de penser pendant quelques
secondes mais ce n’est pas le moment pour ça.
« Alors », commençai-je une fois que je
fus entièrement capable d’émettre un mot, « à quoi dois-je l’honneur de
cette visite inattendue, bien que merveilleuse ? »
Avant de répondre, elle finit son repas, s’essuya
la bouche avec la serviette que je lui avais apportée, et jeta le morceau de
papier dans la corbeille près de la porte. « La belle-sœur de Pop est
morte. »
« Oh, mon Dieu, je suis désolée de
l’apprendre. Est-ce qu’il va bien ? »
« Oui, ça peut aller. C’est elle qui est
tombée malade quand ces crapules sont venues le tabasser. Elle allait mieux,
mais sa mort n’était pas vraiment inattendue. Du moins, pas pour lui. »
Elle se tourna pour me faire face complètement. « Il m’a demandé de
l’accompagner aux obsèques. »
Je fus un peu alarmée. « Est-ce qu’il y a une
raison pour ça ? »
Elle sentit ma peur et mit sa main chaude sur mon
bras. « Non, rien de tel. C’est juste qu’il a des problèmes avec son bras
depuis qu’il a été cassé, et il ne se sent pas à l’aise de conduire six ou huit
heures d’affilée. »
Je lâchai un soupir de soulagement. « Je suis
contente que ce ne soit pas pour autre chose. »
« Nan. C’est juste ça. »
« Combien de temps vas-tu être
partie ? »
Ice haussa les épaules. « Quatre jours.
Peut-être une semaine, au plus. Si je décide d’y aller. »
Je sentis mes sourcils remonter. « Si tu décides d’y aller ? Et
pourquoi tu n’irais pas ? »
« Une fois que la nouvelle que Pop va être
parti pour un moment va circuler, je ne jurerais pas que Millicent ne fasse
quelque chose de stupide. »
« De plus
stupide tu veux dire, non ? »
Elle se mit à rire. « Ouais. Alors je ne sais
pas s’il est prudent que je parte aussi. Je suis sûre qu’on peut trouver
quelqu’un d’autre que ça ne dérangera pas de conduire. »
Je la regardai. « Ice, Pop t’a demandé de
faire ça pour une bonne raison. Il t’aime bien et il a confiance en toi. Tu le
sais bien. La ville peut s’occuper d’elle pendant un moment. Et en plus »,
je ne pus m’empêcher de sourire, « je pense pouvoir faire une bonne
doublure d’Ice semi-dangereuse. » Je fis alors bouger mes muscles à la
façon d’un bodybuilder gonflé aux stéroïdes. « Forte comme un
taureau. »
Et je levai les yeux pour voir un mètre
quatre-vingt-cinq de désir incarné me regarder, ses yeux sombres et plissés,
ses narines juste un peu écartées.
Tout ce qui se trouvait sous ma peau se resserra
simultanément et se changea en eau. Vous connaissez peut-être ce sentiment si
quelqu’un vous a déjà regardé comme s’il était le désert et que vous étiez la
pluie. « Ice ? »
Elle sourit, un sourire lent et sombre. Sa voix
fit écho à son sourire, profonde, sexy, embrumée. « Si je ne devais pas
retourner là-bas dire à Pop qu’on y va, je te prendrais directement là sur la
table, Angel. »
« Oh… Seigneur. » Je tentai de déglutir
mais ma bouche était remplie de cendres. « T-tu penses que tu pourrais lui
dire au téléphone ? »
« Et nous éviter l’anticipation de
l’attente ? » Son sourire s’élargit. « Oh, non. Je ne pense pas,
Angel. »
« Je… n’ai pas besoin de te rappeler que nous
avons attendu plus de six mois, n’est-ce pas ? »
Ce fichu sourcil à nouveau, posé et prêt à tirer.
« Sur l’insistance de qui ? »
Je baissai les yeux. « La mienne »,
murmurai-je.
« Exactement. » Elle se rapprocha, et
traça légèrement ma mâchoire de son long doigt. « Au revoir, Angel. »
Après un long moment, je sortis de ma paralysie
soudaine. « Ice ! Attends ! Tu ne peux pas… »
Le bruit de la porte me dit exactement à quel
point elle pouvait.
Ça allait être une longue, très longue journée.
*******
A suivre – Chapitre 7 - 1ère partie
NdlT : pour ceux et celles qui s’inquièteraient de la « disparition » de Ruby, la logeuse des premiers jours de nos deux héroïnes, soyez rassurés, elle revient bientôt. Sans explication pour sa longue absence mais bon… J
17 mai 2009
Répression, chapitre 6A
REPRESSION (RETRIBUTION)
Ecrit par Susanne M. Beck
(Sword'n'Quill)
Chapitre 6
******************
L'hiver prit doucement son
temps avant de céder la place au printemps, mais il finit par arriver et
apparemment avant que je ne m'en rende compte, une année s'était écoulée depuis
que nous avions foulé le sol canadien pour la première fois. Tant de choses
s'étaient passées dans ma vie depuis. Une année me semblait être trop courte
pour que toutes ces choses soient arrivées.
Et pourtant, j'étais là,
sur mon porche, à regarder par ma fenêtre, sur ma terre,
observant les voiliers naviguer sur une vaste étendue de lac bleue.
Je me pinçai une fois, et
quand je ressentis la piqûre, je fus convaincue que ce que je voyais était la
pure réalité et pas les rêves enfiévrés d'une jeune femme triste ou d'une
prisonnière en peine de liberté.
J'étais totalement seule
dans la maison, mais la solitude était la bienvenue et réconfortante après
l'agitation de la saison des fêtes et le long hiver gris qui avait suivi. Ice
était partie un peu avant le lever du soleil, décidée à faire une longue course
sympathique dans l'herbe nouvellement poussée sur la terre gelée il n'y a pas
si longtemps. Corinne, de son côté, avait annoncé haut et fort à la cantonade,
c'est-à-dire à moi, qu'elle avait des fourmis dans les jambes à force d'être
confinée, et était partie en exploration il y a une heure de ça. A son départ,
elle avait le regard que j'imaginais être celui d'une renarde en contemplation
devant le poulailler de l'autre côté de la basse-cour, et j'eus un moment de
pitié pour quiconque serait sur le chemin de ses explorations ce jour-là.
Je ressentis soudain le
besoin de sortir moi-même et après avoir enfilé un blouson léger – encore un
cadeau de Corinne – je partis dans la chaleur et l'ensoleillement du printemps
tout juste naissant, inspirant une bouffée d'air frais et souriant face à tout
ce qui m'avait été donné.
Je descendis la petite
colline qui séparait la maison du lac et montai sur le tout petit quai vert que
j'avais repeint la veille, continuant pour observer les voiliers qui luttaient
à la fois contre la gravité et le vent pour rester droit sur l'eau.
Je passai un moment
nostalgique à me souvenir que moi aussi je savais naviguer.
Ma décision rapidement
prise, je revins sur la rive et allai vers la petite crique où Ice et moi
avions remisé le Hobie après l'avoir rendu prêt pour naviguer le week-end passé.
Après avoir préparé le gréement, avoir déroulé et hissé les voiles et accroché
la nacelle, je poussai doucement le bateau dans l'eau peu profonde puis montai
à bord, ma botte momentanément plongée dans l'eau glacée faisant se raidir mon
corps dans la réaction au froid.
Mais j'avais pris ma
décision et je n'allais pas laisser un peu d'eau froide modérer mon
enthousiasme, alors d'une poussée énergique qui me refroidit encore plus, je
réussis à prendre le vent et partis vers le centre du lac, les embruns glacés
me frappant le visage de leurs gouttes perçantes.
La liberté que je
ressentais était incroyable tandis que je traçais ma route et m'y tenais,
luttant contre le vent et l'eau pour obtenir mon droit de voler.
Et c'est bien de voler
qu'il s'agissait, sur le lac bleu glacial, comme un oiseau coloré qui
glisserait à peine sur l'eau, un œil à la recherche de son petit déjeuner,
contrôlant la nature d'une geste de la main ou d'une torsion de mon corps, avec
j'en suis sûre, un sourire carnassier et fier, sauvage et libre.
Lorsque mes vêtements
trempés et ma peau glacée finirent par avoir raison de mes endorphines, je pris
la route de retour. Tandis que je m'approchais, je notai que quelqu'un s'était
installé sur le quai vert. Me rapprochant encore, je notai que ce 'quelqu'un'
était Corinne, qui s'était approprié une chaise de pont et sa couverture
sombre, et qu'elle était confortablement assise à me regarder m'approcher, un
sourire sur les lèvres.
Je résistai – juste un peu
– à couper brutalement sur la gauche et à l'arroser copieusement d'un éventail
d'eau glacée. Mais je me retins et amenai le Hobie doucement contre la rive
sablonneuse, puis je sautai à bas du bateau et le tirai en partie sur la plage,
ramenant les voiles de telle sorte qu'il ne décide pas de repartir, préférant
l'eau à une existence terrestre.
Tandis que je me tournai
vers mon amie, une serviette m'atterrit en pleine figure. Je l'attrapai avant
qu'elle ne tombe sur le sable et frottai vigoureusement mes joues et mes
cheveux glacés, restaurant la circulation du mieux que je pouvais tout en
marchant vers le quai. « Merci. »
« Tout à ton service,
ma chère. Tu es un sacré marin, je suis impressionnée. »
« Merci » dis-je
en montant sur le quai avant de poser la serviette sur l'un des poteaux pour la
laisser sécher dans le soleil chaud du printemps. « Encore un petit
quelque chose que j'ai appris d'Ice. C'est un professeur génial. »
« Bien sûr. Mais le
meilleur professeur au monde ne peut pas aider quelqu'un qui n'a pas la moindre
capacité naturelle. Toi, Angel, on dirait que tu as navigué toute ta
vie. »
Je sentis un autre
rougissement arriver et je le cachai en tournant la tête vers le lac, pour
regarder les voiliers qui continuaient à tracer leur route sur le lac en
cercles infinis.
Corinne gloussa puis
tendit la main sous sa chaise et en sortit une thermos, de laquelle elle versa
une tasse de thé fumant et me la tendit. Je pris la boisson chaude avec
reconnaissance et inhalai l'odeur merveilleuse, puis je bus une gorgée
revigorante et sentis la chaleur dans mes entrailles d'une manière plus que
plaisante. « Mon Dieu, que c'est bon. » Je pris une autre gorgée puis
me retournai pour la regarder. « Alors, tu t'es amusée dans tes
'explorations' ? »
Elle découvrit ses dents
blanches dans un sourire prédateur. « Oh oui. Beaucoup. C'est étonnant de
voir comme on peut retourner certains rochers quand on a les outils
adéquats. »
Je ricanai et finis le
reste de mon thé avant de lui rendre la tasse. « C'est bon de savoir que
tu aimes ton boulot. »
Elle rit. « Oh, c'est
le cas. Les petites villes comme celle-ci ont des petits secrets juteux. Les
gens les retiennent si serrés comme si en les livrant, ils perdraient une part
importante d'eux-mêmes. » Son rire ravi résonna à nouveau. « Je
m'amuse tellement à faire des petits trous dans les ballons qui les
retiennent. »
Je secouai la tête et
m'assis sur le bois réchauffé du quai, savourant la sensation de la douce brise
sur mon corps qui séchait doucement. « Et alors », dis-je après un
moment, « quels ballons as-tu réussi à faire éclater aujourd'hui ? »
Corinne écarquilla les
yeux dans un air de surprise feint. « Est-ce que j'entends bien ? Ma petite
Angel veut vraiment entendre des potins ? Et moi qui pensais que tu
étais au-dessus de ça. »
Je fronçai les sourcils
puis fermai les yeux et exposai mon visage au soleil. « Bien. Si tu ne
veux rien me dire... »
Pas du genre à résister à
un défi, même s'il était fait à ses dépens, Corinne garda le silence deux
secondes entières avant de commencer à raconter son histoire. « Est-ce que
tu savais qu'il y a comme une petite inimitié entre une certaine aubergiste
boulotte et dénuée du sens de la mode et un charmant monsieur de ton entourage
qui se trouve justement être le propriétaire de l'établissement de l'autre côté
de la rue ? »
Je baissai la tête, ouvris
les yeux et me retrouvai soudain plus qu'intéressée par ses paroles.
« Quel genre d'inimitié ? »
Son expression était celle
du pêcheur qui sait qu'il a ferré sa prise. « Et bien », dit-elle
après un instant, « il semblerait que ton amie Millicent... »
« On ne peut pas dire
que c'est mon amie, Corinne. »
« Bref »,
dit-elle, avec un ton qui m'informait exactement de ce qu'elle pensait de mon
interruption, « on dirait que Millicent a déposé plainte contre Pop pour
ce qu'elle appelle 'une zone non règlementée attentatoire à la vue'. Elle a
exigé que les vieilles voitures soient retirées immédiatement et que l'endroit
soit nettoyé pour que ses hôtes ne soient pas forcés de voir des tas de métal
rouillé chaque fois qu'ils regardent par la fenêtre. »
« Et Pop a refusé,
c'est ça ? »
« Correct. Il lui a
dit en termes certains que lui et sa zone – qui par ailleurs est bien
règlementée – allaient rester où ils sont et que si elle n'aimait pas ça, elle
pouvait... et bien je suis sûre que tu as saisi le tableau sans que j'ai besoin
de te le peindre, non ? »
« C'est bien lui ? Et
qu'a dit la Cour
« Qu'est-ce qu'ils
pouvaient dire ? Il a un permis et la capacité de faire ce qu'il veut du
terrain, à part installer une usine de déchets ou un bar de strip-teaseuses,
bien sûr. Elle a perdu. Et bien entendu, elle a déposé une nouvelle
plainte. »
« Bon sang. Elle ne
connait visiblement pas l'expression 'bonne perdante'. Et ça a duré combien de
temps tout ça ? »
« Depuis qu'elle a
pris possession du Pin Argenté à la mort de sa tante, je crois. »
« Wow. Je me demande
pourquoi il ne nous en a jamais parlé. » Je levai les yeux vers elle.
« Et comment as-tu réussi à lui extorquer ça ? »
Elle arbora une expression
hypocrite. « Une dame ne se vante jamais de ses prouesses sexuelles, ma
chérie. »
Je faillis m'étouffer avec
ma salive. « Ah oui. C'est vrai. »
Elle rit. « En fait,
cette petite histoire ne vient pas de Pop. Doreen Symmonds l'a lâchée très
facilement après que je me suis arrêtée chez elle et que j'ai été convaincue de
lui lire quelques chapitres de ces horribles romans d'amour torrides qui
réchauffent sa maison de leur splendeur tapageuse. »
L'image mentale de Corinne
en train de lire ce genre d'histoires à une Mrs Symmonds écoutant avec
ravissement et continuant à coudre avec attention, faillit me faire tomber dans
le lac tandis que je m'effondrais de rire sur le quai. Elle attendit que ma
petite tempête cesse avec un amusement tolérant et lorsque mes quintes de rires
devinrent des hoquets isolés, elle continua. « Doreen a une bonne
connaissance de petites vacheries intéressantes, si on peut les appeler comme
ça. Elle a vécu ici bien plus longtemps que n'importe qui, et à cause de sa
cécité, je pense que les gens croient qu'elle est aussi sourde. »
A nouveau sérieuse, je me
redressai assise, les bras posés sur mes jambes croisées. « Est-ce qu'elle
avait autre chose d'intéressant à dire ? »
« Plus qu'on ne
pourrait en raconter en une seule séance. C'est une vraie fontaine
d'information qui n'attend qu'une pièce pour les balancer. »
« Autre chose sur
Millicent et Pop ? »
« Et bien, il
semblerait que la haine de Millicent à l'encontre de Pop ne s'étend pas aux
propriétaires de stations d'essence et à leur bâtiments attentatoires à la vue
en général. De ce que j'ai entendu, elle a été vue en train de courtiser un
homme plutôt répugnant du nom de Conrad qui se trouve justement posséder la
station dans la ville au nord à côté. »
Je pus sentir mon visage
se fendre d'une grimace. « Oui. Je l'ai vu plusieurs fois. Il a fortement
essayé de récupérer Ice pour qu'elle travaille pour lui. Ice a été très près de
lui refaire le portrait plus d'une fois. Pas qu'on pourrait dire si elle l'a
fait ou pas. Cet homme donne l'impression qu'un camion lui est passé dessus, a
reculé et lui a roulé dessus à nouveau pour faire bonne mesure. Millicent est
probablement la seule femme sur cette planète qui le regarde deux fois. »
« J'ai entendu dire
qu'il était tellement riche que c'en est un péché. »
« Ça explique des
choses. »
« Essayer de
débaucher Ice a du sens », dit Corinne d'un air songeur. « Il a
réussi à attirer le mécanicien précédent de Pop dans ses filets. J'imagine
qu'il pense que s'il attirait Ice également, surtout aussi populaire et douée
qu'elle l'est, Pop serait forcé de fermer et les problèmes de Millicent
seraient résolus. »
« Ça ne va pas
arriver », répliquai-je avec chaleur. « Cette garce va devoir essayer
mieux que ça. » Je pouvais sentir mes muscles se raidir tandis que mes
poings serrés dessinaient une marque sur mes cuisses. « Qu'elle aille au
Diable ! Qu'est-ce qui lui donne le droit d'agir comme une conne ? »
Corinne se mit à rire.
« Depuis quand quelqu'un a-t-il besoin d'une autorisation pour agir comme
une folle malveillante, Angel ? Ma chère enfant du Seigneur, tu as eu à traiter
avec des gens de son engeance pendant cinq longues années ! Est-ce que tu
pensais qu'il n'y en avait qu'en prison ? »
« Bien sûr que non,
Corinne. C'est juste que... » Je soupirai puis levai à nouveau les yeux
vers elle. « Pop est mon ami. Et je n'aime pas voir qu'on cherche des
noises à mes amis. Surtout pas les gens comme elle. » Je me mis debout. « Je
pense que cette femme a besoin qu'on la remette un peu à sa place. »
Corinne leva le bras.
« Doucement, Angel. Agis précipitamment, repens-toi à loisir, et tout et
tout. La meilleure façon d'apprendre quelque chose à quelqu'un comme cette
chère Millicent, c'est d'utiliser sa propre tactique contre elle. »
Je m'interrompis lorsque
le sage conseil de Corinne atteint mes oreilles. Je laissai fermement tomber ma
colère, sachant qu'elle avait raison sur ce point. Je me tournai à nouveau vers
elle. « Bien. Tant que je joue un rôle dans la pièce que tu
prépares. »
Elle sourit de manière
énigmatique. « Oh, je pense que je pourrais bien te trouver un rôle, douce
Angel. »
Comme l'a dit quelqu'un de
connu, les plans les mieux conçus...
*******
Tard ce même soir, je fus
réveillée d'un sommeil profond et sans rêve par le son incongru d'une cloche.
Je pensai immédiatement aux appels au milieu de la nuit et aux mauvais présages
qu'ils véhiculaient, et je me redressai subitement dans le lit en regardant
frénétiquement autour de moi.
« Je suis là »,
entendis-je sur ma gauche. Je tournai la tête dans cette direction et vis une
ombre penchée à la taille qui enfilait apparemment son pantalon.
« Qu'est-ce qui se
passe ? C'était quoi cette cloche ? »
« L'alerte au
feu », lâcha-t-elle en se redressant pour passer un tee-shirt par-dessus
sa tête avant de ressortir ses cheveux par le col.
Ça, ça me réveilla totalement
et me fit bouger. La ville n'avait pas de caserne de pompiers. En fait, la plus
proche était à plus de soixante kilomètres. Alors quand la cloche sonnait, tout
le monde courait pour s'y mettre. C'était ça ou rester assis à regarder
toute la ville et la moitié de la forêt environnante partir en fumée.
« Attends un peu, il
faut que je trouve mon... ah, il est là. » J'avançai pour récupérer sur la
penderie un jean jeté là dans la fièvre du moment. Ma chemise, heureusement
entière bien qu'un peu malmenée, était posée sur le sol tout près et je
l'enfilai rapidement, puis me passai les doigts dans les cheveux. Je glissai
mes pieds dans mes baskets miteuses et je me tournai pour faire face à ma
compagne. « Prête. »
« Alors on y
va. »
Après avoir fait une pause
rapide pour rassurer une Corinne inquiète, nous sortîmes dans la nuit
printanière frisquette. L'odeur épaisse de la fumée était déjà lourde dans
l'air immobile. Je reniflai. « Ça sent le caoutchouc brûlé. »
« C'est chez
Pop », répliqua Ice en me montrant la lisière près de la ville. Une volute
épaisse de fumée noire et huileuse s'élevait au-dessus, vivante et malveillante
dans la lumière de la lune montante.
Mon corps s'éveilla avec
la tension. « Merde ! Les pompes à essence ! »
« Je sais. On y
va. »
Nous sautâmes dans la
camionnette et Ice mit les gaz fond, et je m'accrochai comme à ma vie tandis
que nous survolions presque les rues fissurées et trouées qui reliaient notre
petit coin à la ville elle-même. La puanteur du caoutchouc brûlé devint de plus
en plus épaisse et entêtante tandis que nous nous approchions, et alors que la
camionnette prenait le dernier virage, la vue de flammes dévorantes montant
vers le ciel emplit le pare-brise.
La moitié de la ville être
venue porter assistance, et encore plus de gens arrivaient à chaque instant.
Plusieurs brigades « de seaux » s’étaient déjà formées et les hommes
et les femmes s’affairaient à arroser le foyer avec des tuyaux rattachés aux
commerces qui entouraient le garage de Pop.
Bien heureusement le feu
semblait pour l’instant être contenu au dépôt de voiture, qui se trouvait à
environ quarante-cinq mètres des emplacements des pompes à essence.
« Promets-moi une
chose, Ice », dis-je alors que sautions à bas de la camionnette pour
rejoindre les sauveteurs en courant.
« Quoi ? »
« De ne pas courir
dans des bâtisses en flammes pour aller sauver des chatons, d’accord ? Je
suis déjà passée par-là avec toi. Je ne pense pas que je pourrai le supporter
encore une fois. »
Ses dents brillèrent dans
la lumière du feu. « Je ne te promets rien, Angel, mais je ferai de mon
mieux. »
Elle s’avança vers la
ligne de feu, en fait, tandis que je m’approchais de Mary Lynch qui gérait les
bénévoles pour que tout le monde s’organise et se concentre sur sa tâche. Mary
me montra la direction d’une autre brigade qui se formait rapidement et je m’y
installai volontiers, attrapant et passant chaque seau rempli d’eau qui passait
sur mon chemin.
Tandis que je m’absorbais
dans le travail plutôt automatique, je passai un moment à regarder autour de
moi l’essaim d’activité frénétique et pourtant contrôlée, sentant une poussée
de fierté monter à l’égard d’une ville qui, en l’espace d’une année, était
devenue la mienne. Personne ne se disputait, ne jouait des coudes ou essayer de
tirer la gloire à lui. Chacun faisait
son boulot sans râler ni se plaindre, concentré sur un et un seul but. Aider un
ami dans le besoin.
Après cinq années de
prison, c’était bon de faire partie de quelque chose comme ça.
Millicent, en revanche,
brillait par son absence.
Je tournai la tête et
regardai vers l’auberge obscure de l’autre côté de la rue, jurant avoir vu un
rideau bouger dans l’’une des chambres du haut. La colère qui m’avait quittée
des heures plus tôt revint à pleine force. Je
parie mon dernier dollar que cette garce a quelque chose à voir là-dedans.
Je regardai toujours
l’auberge mais remarquai quelque chose du coin de l’œil et je tournai le regard
vers la rangée de haies qui bordait sa propriété. Mes yeux étaient tellement
piqués de fumée qu’ils n’en pleuraient même plus, mais tandis que je continuais
à regarder, je vis à nouveau ce qui avait attiré mon attention.
Les buissons bougèrent.
Ils bougèrent à nouveau.
« Putain. Prenez
ça. » Je poussai aveuglément le seau que je tenais dans les mains de la
personne suivante et sortis de la rangée pour traverser la rue.
Qui que ce fut qui
regardait le feu m’aperçut visiblement et essaya de filer. Les buissons
bougèrent à nouveau violemment et je me mis à courir. « Oh non, tu ne
files pas ! »
Je courus aussi vite que possible e
