Guerrière et Amazone

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02 août 2009

Retour dans le passé, chapitres 12-13-14

Chapitre douze

 

Le matin. Les oiseaux chantaient, se répondant les uns les autres dans un langage réservé à l’aube. Une lueur grise passait au travers des rideaux, éclairant mon cocon de couvertures.

 

Je clignai des yeux pour chasser les vestiges des événements de la nuit et étirai mes jambes raidies, tressaillant à la douleur de mes muscles endoloris par la position que j’avais conservée trop longtemps.

 

J’allongeai mes bras fatigués derrière moi et les appuyai contre le dossier en bois, dans une pauvre tentative pour ramener un peu de vie en moi. Je poussai un grognement dans l’air empesté de la chambre.

 

Je frottai mes mains sur mon visage pour y rétablir un peu de circulation. L’odeur du sexe encore sur mes doigts me figea. Ainsi, c’était bien moi qui… ça n’avait été qu’un rêve après tout.

 

A quoi t’atttendais-tu Jameson ? L’odeur de la lavande ?

 

Je laissai échapper un petit rire, sardonique, mais sans humour.

 

« Il faut que je sorte d’ici… » grommelai-je dans la pièce vide.

 

Mais l’idée de quitter cet endroit ne parvenait pas à ôter le poids de la désillusion de mes épaules. En fait, cela semblait rendre les choses encore pires.

 

*************

 

Après une longue douche, un séchage vigoureux et un léger petit déjeuner, je décidai de sortir et d’aller voir mes amis… les canards.

 

Je passai un manteau, d’épaisses chaussettes et des bottes parfaitement appropriées… J’étais prête.

 

L’air était frais et vivifiant. La vie revenait en moi et je me sentais prête à affronter n’importe quoi.

 

Je pris la décision de m’éloigner de l’étang et me dirigeai vers la statue sur le côté de la résidence. Je ne sais pas ce qui m’y poussa – cela semblait juste… ce qu’il fallait faire. J’avais le sentiment, un peu bizarre, que si j’y jetais un coup d’œil, un vrai coup d’œil, alors peut-être que je pourrais donner un sens aux événements du soir précédent.

 

Je n’y remarquai rien de spécial. Seulement un monument comme un autre. J’étais plus intéressée par la personne que j’avais vue se cacher derrière la nuit d’avant. Je fixai le sol à la recherche d’indices sur ce mystérieux individu.

 

Rien. Aucune trace de pas sur le sol détrempé.

 

Je me tournai pour m’en aller, et c’est à cet instant que je le vis. Un mégot de cigarette. Rien de faramineux, je l’admets, mais cela semblait un peu plus qu’une coïncidence.

 

Je m’accroupis. Il semblait plutôt récent, pas comme s’il avait été laissé là depuis longtemps…pas plus d’un jour ou deux en tous les cas.

 

Etrange.

 

Pourquoi quelqu’un viendrait aussi loin de la résidence juste pour fumer ? Ce n’était pas un bâtiment non fumeur, en plus.

 

J’avançai la main pour saisir le mégot… et c’est la dernière chose dont je me souvins ensuite.

 

Tout ce que je sentis fut un coup à la base de ma nuque.

 

Puis le noir.

 

Je ne pourrais vous dire combien de temps je restais évanouie mais quand j’ouvris les yeux, le ciel semblait plus clair et le soleil plus haut. Je n’y comprenais plus rien. Depuis mon arrivée ici, j’étais sans cesse en train de tomber dans les pommes.

 

Je tentai de m’asseoir, mais le mouvement amena une douleur lancinante dans mon crâne et je laissai échapper un gémissement involontaire. Je tentai, d’une main tremblante, de toucher l’arrière de ma tête mais je tressaillis et la retirai. Du sang recouvrait mon gant et je sentis la peur m’envahir.

 

Il fallait que je regagne la résidence… que j’aille chercher de l’aide… la police… Kate.

 

Je me redressai en titubant, les jambes chancelantes, tentant de garder mon équilibre. Je cherchai le mégot sur le sol. Il avait disparu. Je regardai de plus près, tentant de dissiper le flou dans ma tête. Je sentis la panique enserrer ma poitrine. Et si je m’écroulais ici et mourais sans que personne ne me voie ?

 

Je clignai des yeux frénétiquement maintenant… Oublié le mégot. Il fallait que je retourne à la résidence.

 

Je m’éloignai en trébuchant sur l’allée me ramenant au bâtiment principal.

 

Je n’y arrivai pas.

 

**************

 

De retour au lit. Au lit ? Mais comment étais-je arrivée jusqu’ici ? La dernière chose dont je me souvenais, c’était mon trajet chancelant vers la résidence et le paysage alentour se transformant soudain en une peinture macabre.

 

Un petit coup sur la porte résonna dans la pièce. «Bonjour… Je peux entrer ?»

 

La poignée s’abaissa et la porte s’ouvrit lentement. Je m’assis dans le lit, retenant ma respiration, trop effrayée pour faire autre chose. J’entendis un tintement et humai l’odeur du café.

 

« Comment vous sentez-vous ? » La tonalité douce de la voix de Jenny fit s’évanouir ma peur mais pas mon désappointement. Je grognai silencieusement en réalisant que ce n’était pas Kate.

 

« J’ai mal partout. » Je soutins son regard. « Comment suis-je arrivée ici ? Qui m’a trouvée ? »

 

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses yeux passèrent de la fenêtre au plateau qu’elle portait.

« Laissez-moi d’abord m’occuper de ça. »

 

Je m’installai plus confortablement contre les oreillers pendant qu’elle faisait le nécessaire. « Jenny ? » Je tentai de garder un ton calme. « Vous avez averti la police ? »

 

« La police ? Mais pourquoi diable… »

 

« Quelqu’un … m’a attaquée. » Je murmurai ces mots, comme si mon agresseur allait soudain surgir de l’armoire et finir son travail.

 

« Quoi ? Ne dites pas de bêtises, Abb… »

 

« Quelqu’un m’a frappé par derrière et m’a laissé évanouie. Dans mes livres, on appelle ça une agression. » Je pouvais sentir la colère dans ma voix maintenant, contre le salopard qui avait lâchement attendu que je tourne le dos avant de m’assommer.

 

« Vous pensez que quelqu’un vous a agressée ? » Jenny paraissait incrédule.

 

« Eh bien…oui ! » répondis-je avec colère. « Comment expliquez-vous l’entaille que j’ai sur ma nuque ? » Je tentai de me lever, mais une vague de nausée m’envahit et je retombai contre les oreillers, en couvrant mes yeux de mes mains.

 

Les minutes passèrent. Le silence régnait dans la chambre.

 

Un léger toussotement et le bruissement sur les draps m’indiquèrent que Jenny s’apprêtait à dire quelque chose.

 

Je retirai mes mains de mes yeux et lorgnai vers elle, gardant mon visage fermé comme un masque.

 

Je m’éclaircis la gorge, afin de capter toute son attention, mais gardais ma voix calme afin d’éviter une autre vague de nausée. « Alors… Jenny… Comme je vous l’ai déjà demandé… Comment me serais-je fait cette… cette… peu importe comment l’appeler ? »

 

Je la fixai d’un air interrogateur, mais teinté de sarcasmes.

 

« Eh bien… » Elle toussota. « Euh… Je suis certaine que vous n’avez pas été agressée Abbie. »

 

J’ouvris la bouche, prête à répondre, mais elle m’arrêta en levant une main. « Non… Abbie… Ecoutez. Je sais que vous n’avez pas été agressée parce que j’ai vu l’impact de votre tête sur la statue. »

 

« Comment osez-vous prétendre savoir ce qui s’est passé ? J’ai reçu un coup… vous pensez que je ne sais pas faire la différence ? » J’avais haussé la voix. La colère montait en moi. Ma tête était serrée comme dans un étau… Je sentais des larmes de fureur pointer au coin de mes yeux, et j’étais sur le point de laisser éclater ma rage.

 

« Abbie… s’il vous plaît…écoutez. » Elle approcha sa main pour me clamer, mais je la repoussai violemment. »

 

« Ne me touchez pas ! »

 

« Abbie… s’il vous plaît… je vous ai vue… je vous ai observée tout le temps pendant que vous étiez à l’extérieur » Je distinguai la rougeur qui envahit ses traits, et je penchai la tête, moqueuse.

 

« Et ? » Elle semblait mal à l’aise.

 

« Je vous ai vue regarder la statue, observer le sol, puis vous agenouiller. Vous avez semblé arrêter votre geste avant d’atteindre le sol et trébucher en arrière… » Je haussai les sourcils, lui montrant clairement que je ne croyais absolument pas ce qu’elle racontait.

 

« Votre tête a frappé contre le bord de la statue et vous vous êtes effondrée. » Elle stoppa, retenant son souffle un instant avant de le relâcher en tremblant.

 

« J’ai heurté ma tête sur la statue ? » Elle opina. « Vous n’avez vu personne près de moi… ou dans les alentours ? » Elle secoua la tête. « Personne ? » Encore un geste de dénégation.

 

Il fallait que je réfléchisse à tout ceci. Quelque chose ne tournait pas rond. « Est-ce que quelqu’un d’autre a vu ce qui est arrivé ? »

 

« Oui… Le docteur Robins venait de prendre son courrier quand vous étiez près de la statue. Il se demandait ce que je regardais et …il….il… » Son visage devint cramoisi. « Il se moquait de moi parce que je… eh bien… vous savez… » Je secouai la tête, grimaçant à cause de la douleur provoquée. Je savais très bien qu’elle parlait de son béguin pour moi. « Euh… à cause de … vous… »

 

« Pour l’amour de Dieu, Jenny – j’ai compris, c’est bon. Qu’a-t-il vu ? »

 

« La même chose que moi. » Elle semblait soulagée de pouvoir parler d’autre chose. « En fait, il a dit que ça devait être une faiblesse en rapport avec votre accident dans la salle de bains… suite à votre commotion ou quelque chose comme ça. »

 

« D’accord… » Je grinçai entre mes dents. « Si ce que vous dites est exact, alors pourquoi m’avoir laissé dehors aussi longtemps ? »

 

« Nous sommes sortis dès que vous êtes tombée. Quand nous sommes arrivés à l’extérieur de la résidence, nous avons pensé que vous aviez essayé de revenir mais sans y parvenir. »

 

Je me sentais confuse. Son histoire paraissait plausible… et il y avait des témoins. Mais le soleil était si haut… j’étais sûre de cela.

 

Le docteur Robins. Je n’avais aucune confiance en cet homme. Je ne savais pas pourquoi. Une image de lui en train de discuter avec Kate me revint en mémoire. Peut-être que je ne voulais pas avoir confiance en lui.

 

Je regardai Jenny droit dans les yeux et la forçai à ne pas détourner les siens. « D’accord… je me suis trompée. Je devais être encore affaiblie à cause de l’accident. Et avec la perte d’Enid… »

 

« Je sais, je suis vraiment désolée. » Sa main vint recouvrir la mienne et la pressa brièvement pour me montrer son soutien.

 

« Désolée d’avoir crié après vous. » Je saisis sa main et la serrai. Elle cligna des yeux et je vis un petit sourire se dessiner sur ses lèvres.

 

Bien vu !

 

S’il fallait jouer avec elle pour savoir exactement ce qui s’était passé… j’étais partante. Bien que je n’étais pas trop sûre de savoir jusqu’où j’étais prête à aller. Mais je ne voulais pas non plus qu’elle ou le Dr Robins puissent penser qu’ils avaient eu le dessus.

 

Oui, j’étais sans doute parano. Mais vous ne pensez pas que j’avais des raisons de l’être ?

 

***********************

 

Jouer leur jeu serait facile. Je savais que quelque chose n’allait pas dans cet endroit, et tout me poussait à croire que la cause en était surnaturelle.

 

Mes pensées s’arrêtèrent sur Pete. Je me demandai ce qu’il était en train de faire. Et s’il avait quelque chose à voir avec tout ceci ? Je n’en aurais pas été étonnée, étant donné qu’il était question d’argent.

 

Je n’avais pas entendu parler de lui depuis mon arrivée ici. C’était probablement dû au fait qu’il ne savait pas où j’étais allée. Mon agent ne lui donnerait pas l’adresse, c’était certain… Elle ne laisserait rien à personne, pas même la saleté incrustée sous ses ongles. A qui que ce soit. Et si elle le faisait, elle demanderait un intérêt de 50 pour cent.

 

Je passai la journée au lit, la tête lourde, mais je me refusai à appeler le médecin, même si le fait de m’être autant évanouie ces derniers jours m’inquiétait un peu.

 

Kate ne donna aucun signe de vie de toute la matinée. Je me sentais un peu abandonnée et désappointée. Seule aussi. Pourquoi ne voulait-elle pas venir me voir ? Etait-ce à cause de ce qui s’était passé la nuit dernière ?

 

Merde. J’avais essayé de l’embrasser. Merde, merde, merde. J’avais essayé d’embrasser mon hôtesse. Dieu, les choses pouvaient-elles être pires ?

 

Pour vous dire toute la vérité… oui… j’étais attirée par elle… qui ne l’aurait pas été ? Elle était la quintessence de ce que pouvait être l’énergie sexuelle. J’aurais été aveugle et stupide de dire que je n’étais pas attirée. Mais… je n’étais pas gay. Je n’avais jamais pensé à une femme de cette façon… avant.

 

Qui voulais-je tromper ? C’était une déesse ! Pas besoin d’être un génie pour le constater. Mais de là à coucher… embrasser…étreindre… caresser une autre femme ? Ce n’était pas pour moi.

 

Je sais… Je me souvenais de Mélanie aussi. J’avais apprécié notre petit… rendez-vous galant dans les toilettes, mais j’avais su y mettre un frein. Ce n’était pas comme si j’avais voulu me faire un coup rapide aux toilettes. Je m’y étais rendue justement pour la fuir.

 

N’est-ce pas ?

 

De toute façon, ce qui était fait était fait. Je lui présenterais mes excuses la prochaine fois que je la rencontrerais.

 

Si ça se faisait.

 

*******************

 

Chapitre Treize

 

Ce n’est que trois jours plus tard que je découvris que Kate était partie pour « affaire ». En fait, j’avais traîné ma carcasse hors du lit pour aller me mêler aux autres pensionnaires.

 

Des visages inquiets m’avaient accueillie dans le salon en me demandant si j’allais bien. Je leur répondis en souriant que j’étais en pleine forme.

 

Jenny flânait dans la pièce, prétendant s’intéresser aux magasines et à comment il fallait qu’ils soient empilés. Je gardai la tête plongée dans une édition de Radio Times vieille de trois mois. Elle finit par comprendre et s’en retourna à la réception.

 

C’est Mélanie, une Mélanie penaude, qui m’apprit le départ de Kate. Je me sentais troublée de parler avec la femme avec qui j’avais failli faire l’amour. Etrange. Je n’avais eu aucun problème à glisser ma langue sur sa gorge, mais en avais à lui parler…

 

« Au sujet de l’autre soir.. » commençai-je.

 

« N’en parlons plus. Je m’étais fait des idées, c’est ma faute. »

 

Je voulais lui dire qu’elle ne s’était pas fait d’idées, que j’avais désiré ce qui avait commencé entre nous, mais… pas comme ça… et pas avec elle. Je visualisai une paire d’yeux bleus et je sentis que ma libido endormie se réveillait en sursaut.

 

Je me tus et lui souris, tentant d’ignorer la sensation naissant dans mon bas-ventre.

 

Je remuai sur mon siège, ne voulant pas sentir ce qui se passait entre mes cuisses. Que m’arrivait-il ? Jamais, de ma vie, je n’avais expérimenté de telles choses. Les occasions où j’avais couché avec des hommes n’étaient pas de bons souvenirs, comme si je l’avais fait par obligation. Mais maintenant…

 

Depuis que j’étais arrivée ici, quelqu’un ou quelque chose avait pris le pouvoir sur moi. Le sexe était toujours venu en deuxième, peut-être même troisième ou quatrième position dans ma vie. C’était d’ailleurs l’une des raisons de ma venue ici.

 

« Vous allez bien, Abbie ? » Mélanie me regardait avec intensité, attendant une réponse.

 

« Oh… oui…désolée. J’étais dans la lune. » Elle rit. « Vous disiez ? »

 

Ses yeux brillèrent. « Je disais… » Elle me chatouilla entre les côtes et je gloussai. « Que Kate n’est sûrement pas au courant de votre rechute. »

 

« Pourquoi ? Où est-elle ? » demandai-je avec de l’empressement dans ma voix. Je me penchai en avant et mon langage corporel trahit mon besoin de réponse.

 

« Je n’en suis pas sûre. » répondit-elle, en mordillant sa lèvre avec consternation. « La dernière fois que je l’ai vue, elle se rendait à l’hôpital pour y rencontrer le fils d’Enid. Mais je sais qu’ensuite elle a appelé pour dire qu’elle devait s’absenter et qu’elle ne savait pas quand elle rentrerait. »

 

« Vraiment ? » Ma voix était teintée de méfiance. Je m’éclaircis la gorge afin de paraître plus naturelle. « Rien depuis ? »

 

« Non… rien. » Elle posa sa main sur ma cuisse d’un geste rassurant. Du coin de l’œil, je vis Jenny qui revenait vers nous. Elle s’arrêta brusquement et lança un regard meurtrier au dos de Mélanie.

 

Merde. Je n’avais pas besoin de ça en plus. Deux femmes qui s’intéressaient à moi, et moi intéressée par aucune des deux. Quelle chance hein ?

 

« Eh bien, Mélanie… » Je déglutis avant de continuer, ne pouvant croire ce que j’étais sur le point de faire. « Parlez-moi un peu de vous. »

 

Trois heures et demie plus tard, je parvins à m’échapper. J’étais parfaitement instruite sur les petites amies infidèles et sur combien Londres était fantastique.

 

Seigneur. Cette femme était vraiment bavarde. Pas étonnant que sa petite amie l’ait quittée. Elle avait probablement besoin d’un long break.

 

Au moins, Jenny avait laissé tombé. Pour l’instant.

***********

 

Je ne revis pas Kate avant cinq jours. Cinq jours qui passèrent terriblement long.

 

Qu’elle me manque à ce point était mystérieux pour moi. Ce n’était pas comme si nous avions… ou…. si nous étions…. Bref.

 

La réception m’avait fait parvenir une invitation pour assister aux funérailles d’Enid. Son fils était venu à

la Résidence

la veille afin de récupérer ses affaires et nous avions parlé ensemble. C’était un type bien et bien qu’il soit dévasté par la mort de sa mère, il semblait plus se préoccuper du chagrin des autres que du sien.

 

Les funérailles devaient avoir lieu à Halifax, au cimetière de Lister Lane, et Mélanie proposa de m’accompagner pour m’apporter le soutien moral dont j’avais besoin.

 

Je sais que c’est plutôt honteux à dire, mais la seule pensée qui me hantait était de revoir Kate. Je n’étais pas sûre de savoir pourquoi.

 

L’air était vif et un soleil hésitant dardait ses rayons à travers les nuages comme pour dire au revoir à une adorable vieille dame. Bien que je connaissais à peine Enid, je m’y étais attachée d’une certaine manière. Et je me sentais aussi coupable.

 

Le service était interminable. Des hymnes à n’en plus finir. Comment les gens peuvent-ils chanter alors que les sanglots les étouffent ? Comment peuvent-ils se recueillir autour d’un trou dans la terre et regarder quelqu’un qu’ils aiment les quitter… à nouveau ?

 

Je sentis mes larmes couler en assistant à cette triste scène, dévoilant mon chagrin. Le fils d’Enid, les épaules affaissées, était réconforté par une femme qui se pressait contre lui. Il y avait peu de monde aux funérailles et je ressentis encore plus fort cette sensation de perte.

 

Quelle pauvre femme. Elle avait dédié toute sa vie à un homme qui ne l’aimait pas. Elle avait gaspillé sa vie auprès de cet homme qui la maltraitait juste parce qu’il pensait en avoir le droit.

 

Je ressentis un picotement dans ma nuque avec la nette impression que quelqu’un m’observait. Je frissonnai et tentai de dissiper cette sensation, mais elle perdura, telle un mauvais présage.

 

Quelque chose attira mon attention près des arbres de l’autre côté du cimetière. Une silhouette tentait de se dissimuler derrière l’un d’entre eux. Je l’observai, m’attendant à ce qu’elle se montre.

Et c’est ce qui se passa.

 

C’était Kate. Mais pourquoi se serait-elle cachée là-bas ? Pourquoi n’était-elle pas…

 

Quelque chose n’allait pas.

 

Je la fixai.

 

Elle paraissait… différente. Je ne pouvais dire pourquoi… juste différente.

 

Peut-être étaient-ce ses cheveux. Ils n’étaient pas détaché, comme à l’accoutumée, mais dissimulés sous une sorte de chapeau d’où ne s’échappaient que quelques mèches sur les côtés. Son visage paraissait émacié et sans vie.

 

Ou c’était peut-être ses vêtements. Longs et sombres. Elle ne portait pas de manteau et cela m’inquiéta. L’air était glacial bien que sec. Elle allait prendre froid…

 

« Vous allez bien ? » La voix de Mélanie interrompit mon observation. « On dirait que vous avez vu un fantôme. »

 

Je me tournai vers elle et murmurai : « C’est Kate… là-bas près des ifs. »

 

« Où ça ? » Elle leva la tête pour regarder derrière moi. « Je ne la vois pas… Où est-elle ? »

 

« Là-…. » Je m’interrompis. Il n’y avait plus personne. Mais… Elle ne pouvait pas simplement s’être… Je scrutai l’endroit où se trouvait Kate en me demandant comment elle avait pu disparaître.

 

Il n’y avait aucun arbre derrière lequel elle aurait pu se cacher, ils n’étaient pas assez grands. Kate ne me semblait pas être du genre à jouer à cache cache au milieu d’u cimetière… Je secouai la tête et m’aperçus que la sensation d’être observée avait elle aussi disparu.

 

« Abbie ? Où…. ? »

 

« Désolée, Melanie. Je me suis trompée. »

 

Je passai mon bras autour du sien et me serrai contre elle. La sensation d’un autre corps contre le mien était exactement ce dont j’avais besoin.

 

Pour citer Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark »

 

Et cela devenait même carrément nauséabond.

 

 

La famille et les amis de la défunte commençaient à retourner vers leur voiture afin de se diriger vers la maison du fils d’Enid où était organisée une réception. Je ne pouvais me faire à l’idée de parler à des gens inconnus

 

Melanie insista pour rentrer avec moi. Elle voulait me voir dans mon lit (oui, bien entendu qu’elle le voulait), parce qu’elle était inquiète au sujet du « sortilège » qu’on semblait m’avoir jeté au cimetière. Je tentai de la convaincre que j’allais bien, mais elle ne voulut rien entendre.

Tout ce dont j’avais envie était de rentrer et de me plonger dans l’écriture… me laisser emporter par ma muse en d’autres lieux et d’autres temps…. Je vouais oublier cette journée… oublier que j’avais perdu une amie… oublier que je devenais lentement mais sûrement obsédée par mon hôtesse.

 

Comment expliquer autrement que je l’aie vue aux funérailles ?

 

Il fallait que je me secoue.

 

*********************

 

Ma muse, Dieu la bénisse, m’accompagna le reste de la journée. Vers 22 heures, j’avais écrit 18 pages. Du bon travail.

 

La protagoniste était une jeune femme recluse, s’isolant du monde avec son passé. Je tenais le personnage, mais pas la structure… puisque je ne savais toujours pas la raison de sa réclusion volontaire.

 

Je m’appuyai contre le dossier de ma chaise, épuisée. J’agitai mes doigts engourdis puis passai une main sur mes yeux fatigués.

 

Sans avertissement, un picotement naquit de la base de ma colonne et fit son chemin jusqu’à ma nuque. Je sursautai involontairement, sachant avec certitude que quelqu’un se tenait debout derrière moi.

 

Je ne pouvais pas me retourner. Je n’en étais pas capable.

 

Je sentis un souffle chaud voyager le long de mon dos puis sur ma chevelure. Tout mon corps, dont les poils se dressèrent, semblait reconnaître et saluer mon visiteur, dont pourtant j’ignorais tout.

 

Ce n’était pas de la peur que je ressentais. Non. C’était pire que ça. J’étais en fait totalement consciente que la présence derrière moi ne me ferait pas de mal… elle ne pourrait jamais me faire de mal…

 

Une voix, si douce, si pure, murmura à mon oreille : »Viens avec moi… »

 

Quand je me retournai… j’étais seule. A nouveau.

 

Je sentis la solitude m’envahir une fois de plus.

 

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Chapitre quatorze

 

Un air vif et revigorant m’enveloppait et s’évaporait au contact de ma peau brûlante. Mes vêtements flottaient autour de moi et effleuraient cette peau sensible, une peau qui avait besoin de quelque chose d’autre.

 

J’étais sortie de ma chambre. La faible lumière du couloir formait des images et des ombres mouvantes, reflétées par mon esprit troublé.

 

Un bruit m’accueillit. Le doux murmure d’une voix m’incita à continuer. Mon regard errait dans l’obscurité du couloir, incapable de percevoir quoi que ce soit.

 

Je continuai d’avancer, les battements de mon cœur me pressant de chercher et découvrir quelque chose enfoui au plus profond de moi. Quelque chose qui me pressait d’avancer, de suivre cette voix. Une douleur y faisait écho dans le silence, craignant d’être mise à jour.

 

Mes yeux captèrent un mouvement. Etait-ce juste une ombre ? Une création de mon esprit projetée dans l’obscurité pour me séduire ?

 

Je passai l’angle du couloir et aperçus l’ombre d’un vêtement disparaissant à l’autre bout. Cette voix à nouveau. Ethérée. Séduisante. Envoûtante. Telle la voix d’une sirène. Et comme tous les marins du monde, je ne pouvais y résister, me laissant entraîner irrémédiablement vers mon destin.

 

Mes pieds bougeaient tout seuls, suivant… quelque chose… quelqu’un. Je me mouvais presque en glissant, complètement soumise à mon rôle de chasseur. Où étais-je plutôt la proie ?

 

Je me perdais dans des couloirs sans fin. C’était un labyrinthe, presque aussi déroutant que les pensées qui me suppliaient de les laisser quitter mon esprit. La silhouette ne cessait de se dérober devant moi. Des bribes de tissu et une chevelure noire me promettant quelque chose de spécial, quelque chose que je ne parvenais pas à saisir.

 

Un escalier. Un long escalier. Qui montait en tournant. Mon regard ne parvenait plus à rien fixer, me donnant la nausée. Mes mains se tendaient en avant, ne saisissant que du vide. « Attends… Attends-moi. » Ma voix me semblait distante et différente.

 

Sur le toit, enfin, la lune apparut. M’exposant. Me montrant telle que j’étais. Affamée. La désirant, elle.

 

Elle se tenait devant moi, majestueuse, en équilibre précaire sur le mur qui bordait le bâtiment.

 

« Kate… » Je laissai échapper son prénom dans un hoquet. Dieu, elle était magnifique. Il me semblait avoir attendu une vie entière pour enfin contempler son image. « Kate… Je suis là… J’ai besoin de toi… S’il te plaît… » L’urgence de mon désir et de mon amour serrait ma gorge.

 

Elle me tournait le dos mais je savais que c’était elle. Sa longue chevelure noire racée et sauvage flottait derrière elle, exposant son profil à mon regard affamé. Ses bras étaient tendus et maintenaient son équilibre entre la vie et la mort.

 

« Kate… regarde-moi. » Sculpturale. Tel était le mot qui me vint à l’esprit à ce moment-là.

 

Lentement, elle se retourna. Un hoquet m’échappa à nouveau quand ses yeux bleus rencontrèrent les miens, me figeant. Mon cœur s’emballa. Je fis un pas en avant. J’avais besoin de la prendre dans mes bras, besoin de sentir ses lèvres sur les miennes pour toujours.

 

Elle se détourna, faisant face à l’obscurité. La lune s’était dissimulée derrière un nuage, comme si elle refusait d’être le témoin de ce qui allait se passer.

 

Elle leva ses longs bras vers le ciel, avant de plonger en avant dans le vide.

 

« NNNNNNNooooonnnnn ! » Je me lançai en avant en trébuchant. « NNNNNNNooooonnnnn ! » La douleur déchirait ma poitrine, mon cœur brisé, mon âme meurtrie.

 

J’agrippai le bord du mur et me penchai en avant, sachant déjà ce que j’allais découvrir. Son corps brisé et tordu, étendu dans la poussière. Je laissai échapper des sanglots déchirants, des sanglots assez forts pour réveiller un mort.

 

Je ne pourrais survivre à ceci. Je ne pourrais survivre sans elle. Je ne savais pas pourquoi je sentais une telle connexion entre nous… un tel lien… Tout ce que je savais c’était que je ne pourrais vivre sans elle.

 

Mes mains agrippèrent le mur et mes pieds nus s’écorchèrent contre la pierre rugueuse quand j’y grimpai. J’écartai les bras, appréciant la caresse de la brise en sachant que ce serait la dernière fois que j’éprouverais la sensation de l’air sur mon visage.

 

« J’arrive. » fut ma promesse dans le vent.

 

Je fléchis les genoux, prête pour l’inévitable saut en avant…

 

Des mains puissantes me saisirent aux poignets et m’attirèrent en arrière.

 

« Laissez-moi le faire ! » hurlai-je. « Laissez-moi ! »

 

Mais on tira encore et je me retrouvai serrée entre des bras musclés. Un parfum familier atteignit mes sens tandis que je luttais contre mon ravisseur.

 

« Chut chhhhut… » Cette voix. Cette voix si douce. Je cessai de lutter et me retrouvai plongée dans une paire d’yeux bleus très inquiets.

 

« Kate ? » Je ne parvenais plus à raisonner. Je venais de la voir se… « Kate ? »

 

Elle m’attira contre elle. Sa main passa dans ma chevelure, elle y emmêla ses doigts qui glissèrent sur ma nuque. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine, l’adrénaline circulait avec force dans mes veines.

 

De doux baisers, légers comme une plume atterrirent à la racine de mes cheveux, puis sur mon front et enfin sur ma joue. J’étais si soulagée de la voir ici, si captivée par sa présence ; je fis la seule chose que pouvait faire une femme dans ma position.

 

Je l’embrassai. Avec douceur d’abord, mais chaque effleurement de cette bouche attirante me força à des baisers de plus en plus exigeants.

 

Nos langues se rencontrèrent pour la première fois. Hésitantes d’abord, puis comprenant qu’elles s’acceptaient. Ses mains saisirent mes cheveux avec un sentiment de possession et mon estomac fit un bond.

Nos langues continuèrent de rivaliser l’une contre l’autre, alors que nous échangions nos âmes. Mes mains agrippèrent son dos, les ongles s’enfonçant dans les épaules puissantes puis voyageant vers le bas avant d’y reposer.

 

Elle suivit mes gestes. Ses mains commencèrent à caresser toutes les zones de mon corps, les enflammant de désir. Je me poussai contre sa cuisse, la forçant à me laisser plus d’accès contre son intimité.

 

Je me serrai plus fort contre elle et elle répondit à mon geste avec de plus en plus d’abandon.

 

Mon esprit devenait brumeux. Dieu… J’étais vraiment excitée… Totalement en feu pour elle. J’avais besoin de la toucher… de la sentir sous moi… J’avais envie de goûter sa peau ; ses seins… ses seins dans ma bouche… durcis pour moi… dans ma bouche.

 

L’attente tourna au désespoir et je saisis les bretelles de son débardeur et les tirai vers le bas, exposant son décolleté puis sa poitrine. J’étais transfigurée. Le clair de lune éclairait ses mamelons qui se dressaient dans l’air devant mes lèves impatientes.

 

Je saisis sans attendre son sein droit et le malaxai selon mon désir. Ma tête s’abaissa pour engloutir l’autre, ma bouche tentant de le capturer tout entier… mais je me contentai de sa pointe durcie. Je le suçai encore et encore tout en caressant l’autre, ses gémissements emplissant mes oreilles.

 

Nos hanches bougeaient avec frénésie maintenant et je sentais mes genoux fléchir sous moi. Mes jambes étaient toujours écartées, sa cuisse venant frotter contre mon intimité.

 

Nous n’étions qu’une succession de gémissements, caresses, frottements, baisers, coups de langue. Sa peau succulente vibrait contre la mienne.

 

Je sentis ses mains glisser sous ma chemise de nuit, ses ongles frottant de bas en haut contre mes jambes, me faisant vibrer d’anticipation. Je la désirai plus encore. Si c’était possible.

 

Je n’étais plus moi-même. J’avais oublié tous les événements qui m’avaient amenée jusqu’ici. J’avais besoin de la sentir en moi. Ses caresses me transportaient. Sa langue me dévorait.

 

La mienne quitta son sein et descendit sur son ventre.

 

« Oh, mon Dieu… oui… Abbie… oui ! »

 

Je me figeai. Le son de sa voix me ramena à la réalité.

 

Je regardai son visage, ses yeux étaient fixés sur moi, de la perplexité se lisant sur ses traits.

« Abbie ? Ça va ? »

 

Je la fixai. Qu’étais-je en train de faire ? Mon Dieu… Je la connaissais à peine et j’étais en train de baiser avec elle sur le toit de sa maison.

 

« Je…je suis désolée… »

 

Les jambes flageolantes, j’évitai son regard. Je savais que si je plongeais dans ses yeux, je serais définitivement perdue. « Kate… Je suis…désolée. »

 

Et je m’enfuis. Je courus jusqu’à ma chambre et claquai la porte derrière moi. Puis la verrouillai. Je restai appuyée contre elle jusqu’à ce que j’entende les pas de Kate dans le couloir. Elle s’arrêta devant ma chambre quelques minutes, puis regagna la sienne.

 

Après un long moment, je quittai définitivement ma chambre et l’hôtel. Je réintégrai les limites de ma vie d’avant. Je grimpai dans ma voiture et repartis pour Londres.

 

Je ne pouvais rester plus longtemps à

la Résidence

Forester.

Je ne parvenais pas à contrôler les sentiments qui avaient fait surface là-bas. C’était trop. Mon obsession avait mis à jour un gouffre de vulnérabilité que je ne pouvais montrer… Je ne supporterais pas de souffrir à nouveau.

 

Voilà pourquoi je devais m’en aller.

 

Sans un dernier regard, je fis vrombir le moteur de ma voiture, traversai le portail et m’engageai sur la route.

 

Mais malgré mon semblant de bravade et tous les kilomètres qui me séparèrent rapidement de cet endroit qui avait déstabilisé tout mon univers, je savais que j’avais laissé un morceau de mon cœur dans l’étreinte aimante de Kate Thomas.

 

FIN DE

LA PREMIERE

PARTIE

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07 février 2009

Retour dans le passé, chapitres 9 à 11

 

Chapitre neuf

 

Je cherchai le sommeil, les événements de la soirée tournaient dans ma tête. Je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui clochait ici, mais j’étais certaine que mon énigmatique hôtesse en était la clef.

 

Comment avait-elle pu tenir ma main, me guider vers la lumière, et se retrouver ensuite de l’autre côté de la pièce ?

 

Je réfléchissais depuis un bon moment déjà quand j’entendis un bruit derrière ma porte. Mon coeur se mit à battre plus fort dans ma poitrine.

Pas à nouveau. Je ne pourrais rien supporter de plus ce soir.

 

Un léger coup annonça l’arrivée de mon visiteur nocturne et je me redressai dans mon lit, tout en réajustant mon pyjama. J’éclaircis ma gorge qui était serrée comme dans un étau, la voix rendue sèche et rauque par la peur.

 

« Qui est là ? » Je retins ma respiration, attendant une réponse.

 

« Kate. » Un seul mot, mais qui fit accélérer encore plus les battements de mon cœur.

 

« Attendez une minute. » J’émergeai des couvertures et me précipitai vers la porte. Tout en écartant les mèches blondes rebelles de mon visage, je lissai mon pyjama avant d’appuyer sur la poignée pour ouvrir la lourde porte.

Kate avait un air terrible. Ses cheveux en désordre allaient de pair avec son regard. Mes mains bougèrent plus vite que ma pensée, je saisis ses poignets et l’attirai contre moi. Je la sentis se raidir puis se relâcher dans mon étreinte. Son corps solide tremblait dans mes bras. Je retirai mon visage du creux de son épaule et la regardai dans les yeux. La tristesse que j’y trouvai me coupa le souffle.

 

« Que se passe-t-il ? » Elle enfouit son visage dans mes cheveux et un sanglot lui échappa. « Kate… Que se passe-t-il ? » Je la serrai plus fort et elle répondit à mon étreinte. C’était comme si chacune d’entre nous était le salut de l’autre, pour quelque inexplicable raison.

 

« C’est Enid… »

 

« Enid ? Elle va bien ? Où est-elle ? » La panique m’envahit et je repoussai Kate. Elle resta immobile, les épaules voûtées, le visage empreint d’une infinie tristesse. « Kate… Que s’est-il passé ? » Je saisis ses bras et me mis à la secouer pour la sortir de son apathie. « Pour l’amour de Dieu…Que se passe-t-il ? » Je faillis lever une main pour la frapper et ramener de la vie en elle, comme ils le font dans les films. Mais elle finit par se ressaisir et son visage se recomposa.

 

« Il y a une heure environ, Enid a appelé la réception. Quelqu’un essayait d’entrer par la fenêtre de sa chambre. Le portier de nuit s’est déplacé immédiatement jusqu’à sa chambre et… et… » Kate regardait le sol.

 

« Et ? » Je tremblais.

 

« Et… Le portier l’a trouvée sur le sol près de la fenêtre. Steve, euh, le docteur Robins pense qu’elle a eu une crise cardiaque. » J’eus un haut-le-cœur, et titubai, mes mains cherchant le chambranle de la porte pour m’y appuyer, mais elles manquèrent leur cible et je finis sur le sol, une jambe pliée sous moi. Kate s’agenouilla près de moi et avança une main pour tenter de me réconforter. Une myriade d’émotions faisait trembler mon corps. Des larmes chaudes et salées coulaient sur mon visage et je les balayai d’une main moite. Je sentis la main chaude de Kate se poser sur mon bras et y rester, puis elle se mit à le caresser doucement.

 

Je regardai son visage, emprunt d’inquiétude et d’empathie, et j’éclatai en sanglots, l’émotion étreignant ma gorge et m’empêchant de respirer.

 

« Chut… Venez là. » Elle m’attira contre elle, ma tête reposant sur sa poitrine et ses bras m’enserrant dans une étreinte rassurante.

 

« Est-elle ?... »

 

Je la sentis acquiescer avant de l’entendre murmurer un simple ‘oui’.

 

Elle me garda dans ses bras quelques minutes, attendant que mes pleurs cessent, puis elle s’écarta et souleva ma tête afin de croiser mon regard. Je reniflai et essuyai mes yeux du dos de la main. « Elle n’a pas souffert. » murmura Kate, sans me quitter du regard, de l’inquiétude se lisant sur ses traits.

 

« Comment pouvez-vous en être sûre ? Elle a dû avoir si peur. » Puis je me remémorai ce que m’avait dit Kate en entrant dans ma chambre. « A-t-on trouvé les traces d’un intrus ? » Je me redressai, en attente d’une réponse dont je savais déjà la teneur.

 

Elle mordilla ses lèvres de consternation. « Je… Euh, nous… Pour être parfaitement honnête, je crois que personne n’a vraiment regardé. »

 

« Où est Enid maintenant ? Il faut que je la voie. » C’était étrange. Je ne connaissais Enid que depuis quelques heures mais je m’étais bien entendue avec la vieille dame… et maintenant elle n’était plus là. 

 

« On l’a déjà emmenée. L’ambulance est partie juste avant que je ne vienne vous avertir. » Elle me regarda avec appréhension. « J’ai interrogé la police et eux aussi pensent qu’elle est morte de cause naturelle. »

 

« Je n’ai pas dit le contraire. » Je me redressai en m’époussetant. « Je vais m’habiller. »

 

« Pourquoi ? » demanda-t-elle d’un ton méfiant.

 

« Je pense que je vais aller inspecter la chambre d’Enid… »

 

Kate m’interrompit. « Je m’y rends et vous y attends. »

 

« Non ! » Je m’éclaircis la gorge pour écarter la panique de ma voix. « Non. » répétai-je plus calmement. « Attendez ici que je sois prête et nous nous y rendrons ensemble. » Son regard était clair. Elle pensait que je n’avais pas confiance en elle. Pourtant ce n’était pas en elle que je n’avais pas confiance.

Non.

C’était en quelqu’un d’autre.

 

*************

 

Kate attendit que je sois changée. Je la vis faire les cent pas alors que j’enfilai rapidement des vêtements dans la salle de bains. Pendant tout le temps que je lui tournai le dos, j’étais sûre qu’elle me regardait. Mais je ne sais pour quelle raison.

 

Dix minutes plus tard, nous nous tenions devant la porte de la chambre d’Enid et je sentis la panique m’envahir. Je saisis la main de Kate et de l’autre appuyai sur la poignée.

 

La chambre était plongée dans une semi-obscurité, la lueur de la lune créant d’étranges silhouettes sur le parquet, les murs et les meubles. Je cherchai l’interrupteur et sentis Kate éloigner ma main et le trouver elle-même, illuminant la chambre d’une brillante lumière jaune. Je respirai à nouveau et pénétrai dans la pièce.

 

 

Les couvertures étaient poussées au fond du lit d’Enid, comme si son occupante venait de le quitter. Le tapis près de la fenêtre était plein de plis, indiquant que quelqu’un s’y était tenu, mais ne s’était pas contenté de juste marcher dessus, si vous voyez ce que je veux dire.

 

Je me raisonnai : c’était probablement les ambulanciers qui s’étaient occupé du corps d’Enid.

 

Je m’approchai de la fenêtre et Kate du lit. Je m’agenouillai pour passer ma main sur le tapis, en espérant que les indices que je cherchais allaient me sauter aux yeux. Rien. Je me relevai et inspectai la fenêtre. Elle était fermée à double tours.

 

Je scrutai le ciel nocturne à la recherche de je ne savais quoi. Mon regard s’arrêta sur l’allée de gravier puis se perdit dans les arbres qui entouraient le lac. Un mouvement captura mon attention et je me figeai. Une haute silhouette se tenait à la lisière des arbres et regardait en direction de la chambre d’Enid. J’étais pratiquement sûre que c’était un homme.

 

« Kate ? » Je parlai à voix basse, comme si je craignais que la silhouette puisse entendre ce que je disais.

 

« Oui ? » Elle semblait troublée.

 

« Venez ici. Lentement… »

 

« Que se passe-t-il ? » Confuse, elle s’approcha. Sa main se posa sur mon dos et je sentis une vague de chaleur se répandre dans mon corps tremblant. « Qu’y a-t-il ? » murmura-t-elle près de mon oreille.

 

« Regardez… Près des arbres. »

 

« Je ne vois rien. » Elle se pencha sur mon épaule et scruta l’obscurité. « Qu’est-ce que je suis supposée voir ? »

 

« Là… à gauche de la statue. »

 

« Vous êtes sûre que ce n’est pas de la statue dont vous parlez ? » Mais j’étais convaincue qu’elle savait que je ne me trompais pas.

 

Je la sentis se raidir et retenir son souffle. « Vous le voyez aussi ? » murmurai-je.

 

« Oui. » Sa voix était devenue monocorde. Je me retournai et découvris son visage, vide de toute émotion. « Vous savez qui c’est ? » Elle acquiesça et même si je n’avais soudain plus envie de connaître la réponse, je demandai : « Qui ? »

 

« Vous ne me croirez pas, si je vous le dis. »

 

« Dites-le moi. » Je retins mon souffle, attendant l’inévitable.

 

« C’est William. »

 

« William ? Quel William ? »

 

« William Thomas. Mon arrière grand oncle. »

 

J’éclatai de rire. Les nerfs ? La peur ? Quoi que ce soit, j’éclatai de rire.

 

« Je vous avais dit que vous ne me croiriez pas. » Elle semblait blessée.

 

« Désolée, je… Eh bien, c’est un peu dur à croire. » Je me retournai à nouveau pour la regarder. « Je veux dire… Comment pouvez-vous affirmer que c’est lui à cette distance ? Sans compter qu’il est mort depuis des années. » J’allais me remettre à rire, quand la silhouette disparut soudain sous nos yeux, ne laissant rien d’autre derrière elle qu’un frisson dans ma colonne vertébrale.

 

« Voilà comment. »

Mon corps s’affaissa contre elle et seuls ses bras solides m’empêchèrent de tomber. « Venez. Allons-nous en d’ici. » Elle m’écarta de la fenêtre et me guida à travers la chambre. Je me sentais engourdie. « Attendez… Juste une seconde. » Elle se dirigea rapidement vers la table de chevet d’Enid et sortit quelque chose du tiroir pour le glisser dans sa poche. Je haussai des sourcils interrogateurs. « Je vous montrerai plus tard. » Elle saisit ma main. « Pour le moment, retournons dans ma chambre. »

 

Je la suivis comme un petit chien. Je voulais savoir ce qu’elle avait subtilisé, c’était peut-être un indice crucial pour la résolution du meurtre d’Enid.

 

Oui, car pour moi c’était un meurtre. Mais est-ce que je ne dramatisais pas trop ?

 

*********************

Chapitre dix

 

De retour dans la chambre de Kate, je brûlais d’impatience. Ces petites vacances étaient devenues bien plus qu’une simple et paisible retraite censée m’aider à rassembler mes idées et réveiller ma Muse. Quoi que, tout bien considéré, j’avais en mains la trame d’une très bonne fiction, si j’avais envie de l’utiliser, mais elle semblait un rien macabre.

Enid était morte. La pauvre femme. Elle avait attendu des années pour finalement échapper à la domination de son mari. Et voilà où cela l’avait menée… dans la morgue d’un hôpital, sans aucune famille autour d’elle.

 

Sa famille ! Est-ce que quelqu’un avait pensé à les avertir ?

 

« Kate ? »

 

« Mhmm ? » La grande femme était en train de nous servir à boire sur une petite table dans le coin de son salon.

 

« A-t-on averti quelqu’un ? » Elle se tourna vers moi, sans comprendre. « Pour Enid. »

 

« Désolée… Mon Dieu, oui. J’ai appelé chez son fils et je lui ai laissé un message pour qu’il me contacte aussi vite que possible. S’il n’appelle pas d’ici demain, je réessayerai. » Elle s’avança avec les verres emplis d’un liquide sombre, un sourire charmant dessiné sur ses lèvres. J’en profitai pour mieux la regarder. Ses longs cheveux noirs entouraient un visage aux traits ciselés. Un visage éclairé par les yeux bleus les plus étonnants que j’avais jamais vus. Une vision de perfection.

 

Mon cœur fit un bond, les événements des dernières heures presque oubliés.

 

« Abbie ? » Il y avait de l’inquiétude dans sa voix et je retrouvai mes esprits en éloignant mon regard de sa poitrine. Oh mon Dieu – j’étais en train de regarder ses seins. Bon sang, qu’est-ce qui me prenait ? Pendant presque trente ans, j’avais survécu sur cette planète sans jamais regarder une autre femme d’un air tendancieux, et voilà que ça m’arrivait deux fois en une seule nuit !

 

Je la regardai à nouveau dans les yeux et y notai une étincelle alors qu’un large sourire se dessinait sur ses traits. « Pardon… J’étais en train de penser… » Un autre sourire. « Euh… à Enid et à l’intrus. » Son visage s’assombrit immédiatement et je me sentis coupable d’utiliser la mort d’Enid pour me sortir d’une situation graveleuse.

 

Elle me tendit mon verre et prit une gorgée du sien avec grâce. Je fis de même et grimaçai, la boisson était forte. J’allai m’asseoir sur le large sofa. Kate s’installa à l’autre bout, en tenant fermement son verre, ses yeux suivant chacun de mes mouvements. Je retirai mes chaussures et pliai mes jambes sous moi, tout en appuyant mon dos contre le dossier du sofa, sans jamais rompre notre contact visuel.

 

« Qu’avez-vous pris dans la chambre ? » Elle sourit à nouveau et mit la main dans la poche de son jean.

 

« Ceci. » Elle parut très contente d’elle-même quand elle me tendit un morceau de papier pour le soumettre à mon inspection. La page était jaunie et j’y discernai une écriture qui me semblait familière. Je tendis la main pour saisir le papier mais Kate le retira en arrière avant que j’atteigne ma cible. « Ah ah ah » Le ton de sa voix était joueur. « Patience, ma chère Abbie. » Je rougis et écarquillai les yeux. « Nous allons le lire ensemble. Venez près de moi. »

 

Je m’empressai de traverser le sofa, manquant presque tomber sur elle. Elle tenait toujours le papier hors de ma portée, attendant que je me reprenne.

Son odeur était enivrante. Je ne sais pas si c’était son parfum ou elle-même – si vous voyez ce que je veux dire – mais c’était exotique et pourtant délicat. J’eus soudain la gorge sèche sans savoir pourquoi.

 

Je me l’éclaircis et repliai à nouveau les jambes sous moi. J’étais prête, bien qu’extrêmement proche de mon hôtesse. « Qu’est-ce qui est écrit ? » Ma voix était basse et mon cœur battait plus vite, plein d’impatience. Kate entreprit de défroisser la feuille de papier. Ses yeux s’écarquillèrent puis elle fronça les sourcils. « Alors ? » Maintenant j’étais irritée. « Laissez-moi voir. » J’essayai de saisir le papier. Elle écarta la main et continua de lire, avant de me regarder, l’air incrédule. « Quoi ? Dites-moi ! » J’avais tout d’une enfant gâtée, mais je m’en fichais.

 

« C’est tiré d’un journal intime. » J’approuvai de la tête. Kate se mordilla les lèvres. « Et il est plutôt ancien. Regardez. 1919. » Elle me montra la date au sommet de la feuille – 16 novembre 1919.

 

« C’est le journal de Katherine ? » Kate me dévisagea, bouche bée. « Vous savez, le petit journal à la couverture brune que vous avez laissé dans ma chambre ? » Elle continua de me regarder, l’air incrédule.

 

« Quel journal ? Et quand ai-je laissé un journal dans votre chambre ? » Voilà qui répondait à ma question. Ce n’était pas Kate qui avait déposé le journal dans ma chambre… mais alors qui ? « Abbie, quel journal ? » Elle se rapprocha de moi, baissant la tête pour me regarder droit dans les yeux.

 

« Ce n’est pas important, je vous en parlerai après. Lisons plutôt ceci. » Mes doigts s’enroulèrent autour de la feuille et Kate me la laissa enfin.

 

« Lisez-le à haute voix. » Elle le dit doucement, elle était si proche de moi. Et je pouvais dire avec certitude que son souffle s’était accéléré. Bizarrement, le mien aussi. C’était certainement dû à toute cette excitation.

 

Je baissai les yeux sur la feuille, m’éclaircis la gorge et commençai à lire.

 

16 novembre 1919

 

Ma vie est un paradoxe. Une part de moi est extrêmement heureuse pendant que l’autre se sent misérable. Presque désespérée. Je l’aime tant… » Je stoppai ma lecture pour regarder Kate mais son expression était totalement impassible. ‘Je t’aime, Vivan. Oh je t’aime tellement. Mon âme pleure quand tu es loin de moi…’ Je stoppai à nouveau. Vivian ? Où avais-je entendu ce prénom récemment ? Je secouai la tête pour éclaircir mes pensées et continuai de lire. ‘Vivian. Son prénom suffit à me faire sourire. Je pourrais regarder dans ses yeux verts la journée entière, chaque jour, pour le reste de ma vie. Ses cheveux ont la couleur du soleil, et elle illumine chacune de mes journées, insuffle l’air dans mes poumons, donne un sens à ma vie. Je me meurs quand elle s’éloigne de moi.’

 

« Oh, comme c’est mignon. » Je me tournai vers Kate à nouveau. Elle me regardait, les traits adoucis.

 

« Continuez… Que dit-elle d’autre ? » Sa voix était basse, presque un murmure.

 

Je baissai à nouveau les yeux sur la feuille et repris ma lecture. ‘Je ne sais pas comment j’arrive à supporter les tourments de cette situation. La femme que j’aime… Celle que j’ai attendue toute ma vie…est mariée à mon frère. Le pire dans tout ça est qu’elle ressent la même chose que moi. Comment cela peut-il être le pire ? William nous déteste. Il dit que Vivian est une putain et moi une abomination.’ Les mots s’étranglèrent dans ma gorge.

 

« Qu’y a-t-il, Abbie ? » Je sentis Kate se rapprocher de moi, son souffle effleurant mon visage. Un frisson parcourut ma colonne vertébrale. « Abbie ? » Son bras m’entoura et je sentis un courant passer à travers mon corps. « Oh ! »

 

Kate tressaillit elle aussi. « Vous avez senti ça ? »

 

Je me perdis dans ses yeux qui se trouvaient à quelques centimètres seulement des miens. Ses lèves étaient entrouvertes, pleines de promesses et je les fixai avec désir. J’humectai les miennes et elle fit de même. Nos têtes se rapprochèrent. Mes yeux se fermèrent… Mon cœur battait follement dans ma poitrine.

 

‘Drrrring !’ La sonnerie du téléphone nous sépara comme si nous venions d’être piquées par un insecte. Kate se redressa et se précipita vers l’appareil.

 

« Allo. »Sa voix était tendue et haut perchée. « Oui… Okay. »

 

Je n’écoutai pas la conversation, essayant de reprendre mon souffle et de calmer les battements de mon cœur. Je me sentais comme si on m’avait surprise en train de faire quelque chose de mal. Je n’avais rien fait de mal. Je n’avais rien fait du tout. Je mis la tête dans mes mains, afin de ralentir ma respiration, les événements de la soirée étaient en train de me rattraper.

 

« C’était la réception. Le fils d’Enid a appelé et il est en route. » Le visage de Kate arborait une rougeur évidente ; ses yeux évitaient clairement les miens.

 

« Bien… bien. Au moins quelqu’un pourra s’occuper de tout. » Je me levai pour m’en aller, certaine que si je restais, quelque chose allait se passer. « Et bien… je ferais mieux d’y aller. Nous discuterons demain, d’accord ? » Kate se tourna vers moi, de l’inquiétude se lisant dans son regard.

 

« Abbie ? »

 

« On se voit demain. » Je me dirigeai rapidement vers la porte, sans me retourner, ne souhaitant pas croiser à nouveau ses yeux bleus parfaits, effrayée d’y découvrir du dégoût.

 

Je me sentais si embarrassée. J’avais failli embrasser Kate. Que se passait-il avec ma foutue libido ? Jamais dans ma vie je n’avais ressenti de tels désirs, ni pour des hommes, encore moins pour des femmes. C’était comme si l’incident avec Mélanie dans les toilettes avait réveillé une sorte de monstre du sexe qui dormait en moi depuis toujours, et maintenant, il voulait se nourrir.

 

Ce n’est qu’après avoir claqué la porte de ma chambre et m’être appuyée contre son bois solide que je remarquai la page du journal toujours dans ma main. Je voulus aller la rendre à Kate mais m’arrêtai, souhaitant d’abord savoir ce qu’elle contenait d’autre.

 

Après avoir retiré mes chaussures, je me jetai sur le lit et repris ma lecture.

 

‘Il dit que Vivian est une putain et moi une abomination. Comment l’amour que nous partageons peut-il être une abomination ? Elle est mon âme-sœur, elle est l’unique.

Je sais qu’elle souffre et qu’il la bat. Elle n’a jamais rien dit contre lui mais j’ai vu ses bleus. J’espère seulement qu’il ne l’a jamais prise contre son gré – cela me tuerait – je le tuerais. Je sais qu’il est capable de faire ça, les domestiques me l’ont raconté.

 

J’espère que tout ce qu’il retire de ses voyages d’affaires et ce qu’il prend à ces pauvres filles est assez pour assouvir ses désirs. Il a l’audace de nous traiter d’abominations. J’aurais voulu qu’il meure en France. J’aurais voulu qu’Edward revienne, il a toujours su comment maîtriser William. Il aurait su quoi faire.

 

Je vais demander à Vivian de partir avec moi et de prendre un nouveau départ, peut-être dans les colonies. J’ai assez d’argent pour nous deux, ma mère s’en était assurée.

 

Je vais attendre jusqu’à…’

 

Et c’est là que s’arrêtait le passage du journal. Je me sentais exaltée et déçue à la fois.

 

J’allais écarter la page quand je remarquai quelque chose d’écrit dans le coin supérieur, d’une écriture plus petite et différente.

 

‘AJ…c’est pour vous.’ Je clignai des yeux et relus le message. Il était pour moi ? Qui l’avait écrit ? Qui pourrait bien m’écrire sur une page arrachée à un journal ? Reprends-toi Jameson… Le monde entier ne tourne pas autour de toi et de ton nombril.

 

Je pliai la page en quatre et la glissai dans mon soutien-gorge. Voilà pour toi, fantôme. Un petit sourire éclaira mon visage. Je devais montrer la suite du message demain à Kate et n’avais pas envie qu’il disparaisse.

 

Kate.

 

Je souris à nouveau. Je sentis mon cœur faire un petit bond et une chaleur certaine se répandre dans mon bas-ventre. Ce n’est pas parce que c’est socialement mal d’embrasser votre hôtesse dans son salon qu’on n’a pas le droit de fantasmer à ce sujet. Même si je n’étais pas gay…

 

Un autre grand sourire. Oh oui. Aucune règle en ce qui concerne les fantasmes et pourquoi pas un moment de plaisir. C’est à ça que sert notre imagination, non ?

 

Oh ma fille… Tu es incorrigible. Et… trop fatiguée…

 

***************

 

Chapitre onze

 

Les sensations se multipliaient en moi. Des étincelles de plaisir partant de cette place spéciale entre mes jambes s’éparpillaient dans mon corps.

Un gémissement impatient échappa de la prison de ma gorge serrée.

 

Une bouche chaude et salvatrice vint assouvir mes besoins. Son souffle écarta les poils de mon sexe et une langue douce s’insinua en moi. Tous mes nerfs commencèrent à se contracter… réagissant à un désir réfréné depuis longtemps. Des mains fermes saisirent résolument mes hanches, doucement d’abord … puis plus fermement.

 

J’étais avide de désir, un désir qui avait besoin d’être assouvi depuis des années. Mes mains agrippées au drap innocent, lâchèrent leur prise et s’enfoncèrent dans une longue et épaisse chevelure. J’y entrelaçai mes doigts, retrouvant la familiarité de leur luxuriance.

 

Je gémis… à nouveau. Et mon gémissement fut suivi par un autre, plus étouffé, provenant de la région entre mes jambes. Je les serrai autour d’une tête très occupée. Mes yeux se fermaient à chaque coup d’une langue experte. Je tentai de les garder ouverts ; J’avais besoin de voir l’objet de tant de désir… mon désir ; l’objet de cette passion animale.

 

La pièce semblait curieusement différente et pourtant identique. L’obscurité avait masqué ce qui aurait pu distinguer cette chambre d’une autre. Mes yeux se fermèrent à nouveau.

 

Dieu… c’était si bon. Chaque pulsation se répandait ensuite dans chaque muscle, chaque terminaison nerveuse, et accentuait cette sensation à l’intérieur de moi. Je savais que j’aurais dû tout arrêter… mais j’étais parvenue trop loin à ce moment précis.

 

Des doigts hésitants jouèrent sur mes lèvres, comme des visiteurs attendant qu’on leur souhaite la bienvenue. Je me poussai vers eux, dans l’espoir de les sentir en moi, d’assouvir ce besoin urgent qui montait… montait… montait…

 

Ils se retirèrent, me laissant haletante dans l’obscurité. La langue resta là, toujours vigilante, continuant d’administrer des coups réguliers, s’enfonçant et jouant dans mon sexe.

 

« S’il te plaît… » Je suppliai… réclamai le retour de ses doigts afin qu’ils entrent en moi.

 

Et ils furent à nouveau là. Jouant avec moi. Jouant avec ma santé mentale, tandis que mon désir se répandait dans l’air chargé d’électricité et de l’odeur du sexe et… de quelque chose d’autre…

 

« S’il te plait… prends-moi…s’il te plait…. » Mes mains s’accrochèrent plus fermement dans ses longs cheveux épais. Je soulevai énergiquement mes hanches vers le visage immergé en moi. Mon corps tentait d’échapper aux limites des mains de mon amante… afin d’assouvir ce besoin, d’apaiser cette douleur. J’avais besoin de voir la personne qui me faisait autant de bien. Mes mamelons étaient dressés dans l’obscurité, cherchant le réconfort auprès de mains, de lèvres ou d’une bouche chaude.

 

Ils ne furent pas déçus.

 

Un long bras serpenta sur mon ventre, l’effleura avec de doux cercles avant d’atteindre son but. Des doigts légers caressèrent mes seins puis saisirent les mamelons durcis. Un autre gémissement – ou peut-être même deux ?

 

Un seul doigt entra en moi, alors que la langue dansait toujours près de mon bouton. Ma sueur baignait le drap, mes cheveux étaient collés à mon visage, à mes épaules et mes seins.

 

Je me poussai vers ce doigt solitaire, le capturant à l’intérieur de moi et il fit tressaillir tout mon corps.

 

Le doigt se retira. Je grognai. « S’il te plait… » Deux doigts me pénétrèrent alors. Je gémis… d’une voix éraillée, ma gorge ayant perdu la capacité d’avaler ma salive et ne laissant plus échapper que des sons résultant de ce qui passait plus bas. Je sentis, plutôt qu’entendis, un gémissement en réponse, provenant de la personne qui pressait sa tête entre mes jambes. Les doigts allaient et venaient en moi. Je m’élançai vers eux.

 

« Dieu… Oh, mon Dieu ! » J’allais jouir… Les doigts continuèrent de s’enfoncer en moi… plus fort… plus vite…encore et encore… mes hanches rejoignant la danse… la quête de la liberté… la quête de l’orgasme. J’étais juste au bord…

 

« Dieu… Oh mon Dieu… Oui ! Prends-moi. Prends…. moi…. Ouiiiiiii !! » Un troisième doigt entra en moi et je me contractai permettant à un flot de sensations d’envahir mon corps.

 

Des flashes de lumière dansèrent devant moi. Je voulus crier… mais rien ne sortit.

 

Je tirai la tête encore plus fort contre moi, agrippant sauvagement ses cheveux dans une extase frénétique frôlant la folie. Les doigts plongeaient encore et encore en moi, et je m’écroulai, sanglotant de plaisir silencieusement dans l’obscurité.

 

De petits spasmes continuèrent à faire vibrer tout mon corps, en réaction aux intenses émotions que je venais juste de vivre.

 

Ma bouche était sèche. J’humectai mes lèvres et retirai mes doigts crispés de sa chevelure en bataille. Je clignai des yeux pour en chasser les larmes avant de les baisser pour plonger dans ses yeux bleus qui soutinrent mon regard.

 

« Kate.. » Je tentai d’éclaircir ma gorge. J’aurais dû ressentir de la révulsion, ou de la culpabilité ou…quelque chose d’autre, mais ça n’était pas le cas.

 

Elle retira sa tête d’entre mes jambes, et l’air frais provoqué par son geste sécha un peu de ma sueur. Elle déposa un doux baiser sur l’intérieur de mes jambes puis ses yeux bleus me fixèrent à nouveau. Je fermai les miens de contentement.

 

« Vivian… »

 

Et je les rouvris pour découvrir que j’étais seule.

 

Seule.

 

Seule… dans ma chambre… avec mes mains dans mon pantalon.

 

Un petit déclic sur la porte annonça le départ de quelqu’un. Et ce quelqu’un avait laissé dans la pièce l’odeur reconnaissable de la lavande.

 

Je me redressai en retirant brusquement mes mains de là où elles reposaient, quittai le lit, et les jambes chancelantes, j’allai ouvrir la porte.

 

Rien.

 

Personne.

 

Bon sang !

 

Je refermai doucement la porte et tournai la clef. Je m’y adossai en expulsant la respiration que j’avais retenue. Je passai une main tremblante dans mes cheveux en désordre, totalement inconsciente de l’endroit où elle s’était trouvée auparavant. Mon cœur battait sauvagement dans ma poitrine, tel un chien fou. Mes jambes tremblaient et rester debout devenait difficile.

 

« Maudit endroit … je vais craquer. »

 

Je sentais encore l’humidité entre mes jambes. Je sentais encore cette langue… ces lèvres… les doigts enfouis profondément en moi. Je ressentais encore les effets de cet orgasme bouleversant.

 

Je laissai échapper un soupir tremblant.

 

« Maudit endroit ! »

 

Puis je souris. Je chancelai jusqu’au lit avec une seule pensée à l’esprit. Je voulais retrouver ce rêve… faire à nouveau cette expérience…

 

Mais quand je retrouvai les draps maintenant froids, je ressentis soudain des vestiges de désespoir ; la découverte d’une solitude mise à nu… ma solitude… crue… douloureuse. Pourquoi éprouvai-je ce sentiment pour une autre femme ? Pourquoi avais-je envie de la sensation de ses doigts sur moi ? De sa bouche ? De sa peau ?

 

Je remontai mes genoux contre ma poitrine et me blottis en position fœtale, envahie par le chagrin… la solitude… et ce besoin que j’avais enfoui depuis presque trente ans.

 

Une larme silencieuse serpenta sur mon visage et alla s’écraser sur le drap.

 

Seule.

 

La douleur qui étreignait ma poitrine devint aussi forte qu’un coup de poignard en plein cœur. J’enserrai tout mon corps avec mes bras, comme si j’étais la seule à pouvoir me sauver. Et comment pouvais-je me sauver, alors que j’étais à peine capable de contrôler les émotions qui envahissaient mon corps ?

 

*****************

 

 

 

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28 décembre 2008

Retour dans le passé, partie une, chapitres 7-7-8

Chapitre sept

 

La chambre rattachée à ses appartements était magnifique. On pouvait apercevoir la maison et les jardins à chaque fenêtre et je m’y sentis instantanément comme chez moi. Très bonne atmosphère pour écrire. Je pouvais sentir ma Muse s’éveiller.

 

Après avoir rangé toutes mes affaires et installé mon ordinateur, je m’effondrai dans le fauteuil, épuisée.

 

J’observai la pièce autour de moi, contente du résultat, tout en maugréant contre mon manque d’endurance. Ecrire ne musclait pas. Je me demandai si je n’allais pas descendre faire de la gym, ce que j’avais totalement négligé depuis mon arrivée ici.

 

Sur le lit, mes yeux tombèrent sur un petit objet brun posé sur la couette. Je plissai les yeux, et finalement, décidai de ‘bouger ma graisse’ pour aller voir de plus près.

 

C’était un livre. En touchant la couverture de cuir, je remarquai que rien n’y était inscrit. Je fronçai les sourcils et l’ouvris. Ce que j’y lus, écrit à la main, me fit écarquiller les yeux.

Katherine Thomas. Mon hôtese ? La confusion m’envahit. Pourquoi Kate m’aurait-elle laissé son journal intime ?

 

Intriguée, je tournai la page. 1917. 1917 ? Mais…

 

Je me laissai tomber sur le lit et tournai la page suivante. Peut-être était-ce le moyen que Kate avait trouvé pour m’expliquer ce qu’elle avait de la peine à dire à haute voix. Peut-être ce journal était-il la clef.

 

Je m’installai plus confortablement et commençai à lire.

 

12 mai 1917

 

Mon frère a finalement décidé de s’engager. Il a tenté d’éviter de le faire pendant trop longtemps. Les gens l’ont traité de poule mouillée, d’abord derrière son dos puis face à face. Edward, mon frère aîné, s’est engagé aussitôt la guerre déclarée. Alors que pour William, les trois courriers qu’il a reçus par la poste la semaine dernière l’ont tellement mis en rage qu’il s’est vengé sur Billy, le battant jusqu’à ce que le pauvre garçon puisse à peine tenir debout.

 

Il est parti pour Londres il y a une semaine. J’en suis très heureuse, et Dieu me pardonne, j’espère qu’il ne reviendra jamais.

 

Tous les domestiques avaient peur de lui et de ses poings. Mais son vice de coureur de jupon était encore pire. Deux très jeunes femmes ont dû partir dans des circonstances douteuses.

 

C’est une brute, pitoyable excuse pour un homme. Je me réjouis de vivre ici sans lui ; depuis que papa est mort et qu’Edward est parti, j’ai à peine quitté ma chambre.

 

Les pages suivantes étaient de la même veine, la jeune femme parlant de sa soudaine liberté retrouvée bien que la région soit préoccupée par la guerre.

 

Je baillai bruyamment et étirai mes jambes. J’avais besoin d’une promenade afin de remplir mes poumons d’air frais et faire le point de la situation.

 

Je songeai à demander à Kate si je pourrais utiliser la jeune femme du journal pour la base de mon nouveau roman. Son personnage était si fort qu’il me parlait à travers les pages et à travers le temps.

 

Et puis, cela me frappa.

 

Katherine Thomas. 1917. Les vêtements de l’époque et la coupe de cheveux me revinrent à l’esprit.

 

Il fallait que je sois sûre.

 

Je lançai le livre sur le lit et me précipitai dehors en direction de la réception. Je cherchai frénétiquement sur le mur jusqu’à ce que mes yeux se posent sur le portrait.

 

Des yeux bleus pâles, une chevelure aile de corbeau relevée dans un chignon, une gorge mince révélée par un col en dentelle blanche. Si belle : si triste.

 

Mes yeux se fixèrent sur la plaque de cuivre à la base du portrait : Katherine Thomas 1896 – 1919.

 

Mais cela ne se pouvait pas…

 

Pourtant, il n’y avait pas d’erreur. Ces traits ciselés, ce sourire pâle, le désespoir dans ces yeux captivants. Des yeux qui hantaient mes rêves et mes journées depuis mon arrivée ici il y avait trois semaines.

 

C’était elle.

 

Je titubai, relevant mes mains vers le portrait en croyant presque qu’en le touchant je la toucherais elle. Le cœur battant, je gardai mes yeux rivés sur les siens.

 

Je ne sais combien de temps je demeurai devant le tableau. Je ne sais pas combien de fois Jenny me parla, me demandant si j’allais bien. J’étais fascinée.

 

« Ms Jameson ? Abbie ? Tout va bien ? » Le contact de sa main me fit sursauter et j’allais me détourner quand quelque chose attira mon attention.

 

Dans sa main droite, à peine visible, la femme du portrait tenait fermement le petit journal en cuir que je venais de lire. Je fixai à nouveau son regard, à la recherche d’un signe.

 

Je ne sais pas si c’est un effet de mon imagination mais j’entendis soudain une voix, basse, douce, sensuelle, murmurer à mon oreille : je sentis même son souffle chatouiller ma nuque.

 

« Vivian. » Juste un mot, mais ce fut suffisant.

 

Je me retournai vivement, passai devant Jenny et me précipitai vers ma chambre.

 

Il fallait que je sache pourquoi j’étais reliée à cette femme ; pourquoi je ressentais un besoin brûlant de connaître quel rôle je jouais dans tout ceci, et le plus important, pourquoi j’étais attirée ainsi par mon hôtesse.

 

Je claquai la porte et me ruai vers le lit. Il n’y avait plus rien dessus.

 

Le journal devait être tombé. Je rejetai les couvertures. Rien.

 

Je fouillai la chambre pendant au moins trente minutes, avant de m’effondrer dans le fauteuil, vaincue.

 

Le journal avait disparu, sans laisser de trace. Kate devait l’avoir récupéré, pour une raison inconnue.

 

Pourquoi me l’aurait-elle donné si c’était pour le reprendre deux heures plus tard ? Qu’est-ce que cela signifiait ?

 

Alors que je m’interrogeais sur l’étrangeté de mon hôtesse, un petit coup sec frappé contre la porte interrompit mes réflexions.

 

« Oui ? »

 

La porte s’ouvrit lentement et laissa apparaître une Jenny à l’air inquiet.

 

« Désolée de vous déranger, Ms Jameson, mais j’ai un message. »

 

Surprise, j’écarquillai les yeux.

 

« Ms Thomas m’a demandé d’avertir tous les résidents. Elle donnera une réception ce soir et elle souhaite la présence de tout le monde. » Confuse, elle rajouta : « Désolée de ne pas avoir pu vous avertir avant, mais elle ne me l’a annoncé que ce matin quand elle est partie. »

 

« Elle n’est plus ici ? »

 

« Non… Elle a quitté la résidence ce matin à six heures trente pour se rendre à une réunion à Londres. Elle devrait être de retour avant sept heures ce soir. »

 

Mon expression devait parler pour moi. « Vous pouvez toujours prétendre un mal de tête, surtout après ce qui… »

 

Je l’interrompis. « Non, ça ira. A quelle heure ? »

 

Jenny me donna toutes les indications nécessaires, mais j’avoue que je n’y prêtai guère attention. Mon esprit était ailleurs – je me demandais comment Kate avait eu le temps de déposer le journal dans ma chambre. J’étais catégorique à ce sujet, le journal n’était pas sur le lit la première fois que j’étais entrée dans la pièce.

 

Et qui donc l’avait repris ?

 

Quelqu’un, ou quelque chose, se fichait de moi.

 

Et je n’aime pas qu’on se fiche de moi.

 

Une part de moi voulait croire que Kate n’avait rien à voir avec tout ça…mais qui donc aurait eu des motifs ou le besoin de me donner des indices pour ensuite me les reprendre ?

 

J’étais de plus en plus confuse. Pourquoi moi ? Et dans quel but ?

 

******************

A travers le brouillard de mon esprit, je me rappelai que Jenny avait mentionné une réception habillée. Je fouillai dans ma garde robe à la recherche de quelque chose d’approprié et y trouvai une robe longue noire, toute simple. Je ne me rappelais pas l’avoir mise dans mes valises. En fait, je ne me rappelais même pas l’avoir achetée.

 

Désorientée, je la décrochai du cintre et la tins contre moi. Elle était de ma taille et ma longueur.

 

Ce devait être la mienne.

 

En m’habillant, je ne songeai qu’au journal. Où était-il passé ? Quelqu’un était entré dans ma chambre et l’avait pris alors que j’étais à la réception devant les portraits des anciens propriétaires.

 

Et ce n’était pas Kate.

 

Je fis glisser ma tête dans la robe avec précaution pour éviter de gâcher la demi-heure que je venais de passer sur ma chevelure. Le tissu soyeux se colla à mon corps comme une seconde peau, suscitant presque du désir en moi. Je me regardai dans le miroir, surprise du résultat.

 

Je paraissais fraîche et détendue, ce qui était étonnant vu les récents événements.

 

Après avoir appliqué un peu de rouge sur mes lèvres et un soupçon de mascara sur les cils, j’étais prête. Mais j’avais l’estomac noué. De par ma profession, j’avais l’habitude de gérer ma nervosité. Pourquoi pas maintenant ?

 

Je me plaçai devant le miroir pour me regarder une dernière fois. Avec un doigt, je frottai légèrement le rouge sur mes lèvres afin d’obtenir une teinte plus douce. Puis j’y passai le bout de ma langue pour l’éclaircir encore. Je rajustai ma robe, remettant mes seins en place. Pour terminer, je passai mes mains sur ma taille et le long de mes hanches.

 

Il restait les chaussures. Un peu de parfum, et j’étais prête.

 

Je me sentais bien. Je me sentais… sexy. Oui… sexy. Je ne sais pas pourquoi. Je ne crois pas que je m’étais déjà trouvé sexy avant ou était-ce parce que je ne m’étais jamais vêtue avec autant de soin ? En tous cas pas pour Pete, c’était certain. Aujourd’hui, je voulais être belle, mais je ne savais pas pourquoi ou pour qui.

 

Avec un haussement d’épaules, je saisis mon sac à mains et me dirigeai vers la salle à manger.

 

Je brûlais d’anticipation. J’espérais que quelque chose se passe et, étrangement, je me sentais prête.

 

********************

 

Chapitre sept

(NDLT : Fingersmith a écrit deux chapitres sept, j’ai traduit l’erreur, à moins que ça ne soit voulu :O))

 

Après être resté une quarantaine de minutes à siroter des cocktails au bar, on nous invita à entrer dans la salle à manger. J’avais passé mon temps à observer, ou devrais-je dire espionner mon hôtesse qui conversait avec plusieurs autres résidents, tout en donnant, de temps à autre, des indications aux serveurs.

 

Occasionnellement, nos yeux se rencontrèrent. Cette femme m’hypnotisait. Elle ne fit aucune tentative pour me parler et j’en fus désappointée. Je dus me contenter de la regarder.

 

Elle était stupéfiante.

1 mètre

80 d’énergie sexuelle brute révélée en public. Sa robe noire épousait chaque courbe de son corps svelte et tombait jusqu’à ses pieds avec abandon. Ses cheveux noirs encadraient son visage, quelques mèches caressant ses joues. Ses traits s’animaient alors qu’elle conversait avec ses hôtes.

 

Elle souriait, tentant de les mettre à l’aise, mais son sourire ne se reflétait jamais dans son regard. Je pouvais sentir qu’il y avait quelque chose de tragique derrière ces beaux yeux bleus.

 

J’étais de plus en plus attirée par elle, éblouie par sa présence. Elle était entourée d’une aura, quelque chose d’oublié, de nié. A deux reprises, je remarquai son regard glissant sur moi, quelque chose d’indéfinissable se lisant dans ses yeux bleus.

 

Je fus soulagée d’entendre la cloche annonçant que le dîner était servi. Alors que je me déplaçais, je sentis comme un picotement de désir entre mes jambes. C’était encore plus inhabituel. Pendant quatre années, j’avais utilisé toutes les excuses imaginables pour éviter d’avoir des relations sexuelles avec Pete. Je n’aimais pas cela. Je n’avais jamais ressenti le besoin de me retrouver sous lui et de l’entendre gémir pendant qu’il me baisait.

 

C’est tout ce que c’était. De la baise.

 

Au début, il avait essayé les préliminaires et le reste… mais…rien.

 

Je savais que ça n’avait rien à voir avec lui, car il n’avait pas été le premier. En fait, il y en avait eu quelques-uns, mais tout s’était terminé de la même manière. Ils voulaient plus que ce que je pouvais donner… et j’attendais plus que ce qu’ils pouvaient donner. C’était toute l’histoire de ma vie, je savais et pourtant je ne savais pas ce que je voulais.

 

Ce dont j’étais sûre, c’est que je ne les désirais pas.

 

Alors… oui. Me sentir sexuellement excitée était un nouveau concept pour moi. Cette excitation était un changement rafraîchissant comparé à mon apathie habituelle.

 

Pourquoi me sentir excitée maintenant ? Voilà ce qui me posait un problème : pour avoir regarder une femme ?

Et plus important, qu’allais-je faire maintenant ?

 

******************

 

La salle à manger était élégamment disposée. A quoi d’autre m’étais-je attendue ? Le McDonalds ?

 

Une longue table se trouvait au centre de la pièce. La lueur des chandelles faisait danser des ombres sur les murs sombres.

 

Quand on m’indiqua mon siège près de celui de mon hôtesse, je me sentis prise de vertiges et respirer profondément ne m’aida guère.

 

Je m’assis en faisant attention de ne pas coincer ma robe sous moi comme l’empotée que j’étais. Finalement, tout le monde prit place et les plats commencèrent à arriver. Je m’étais attendue à ce que notre hôtesse fasse un petit discours, mais ce ne fut pas le cas. Le Dr Robins était assis de l’autre côté de Kate et passa la majorité de son temps à murmurer à son oreille. A chaque fois qu’il se penchait vers elle, j’avais une drôle de sensation au creux de mon estomac. Je n’étais pas sûre de ce que c’était, je n’avais jamais ressenti cela avant.

 

J’étais assisse à côté d’une femme très attrayante, qui se trouvait en ‘retraite juste pour mettre sa vie en ordre’. J’eus droit au récit de sa vie entière, et je me contentai d’hocher la tête au bon moment tout en arborant mon sourire de couverture de livre. Mon prochain livre aurait pu aisément retracer sa vie ; honnêtement, elle pouvait parler pour l’Angleterre, l’Irlande, l’Ecosse et le Pays de Galles réunis. Pendant tout ce temps, je jetai des regards timides vers le couple de l‘autre côté de moi et la sensation dans mon estomac se faisait de plus en plus présente. A un certain moment, Kate rejeta sa tête en arrière et éclata de rire et j’observai le Dr Robins qui pouffait dans sa serviette.

 

Je décidai alors de tourner carrément ma chaise pour faire face à Mélanie Davies, vingt-sept ans, avocat notaire à Londres. Elle commençait à être désespérée par mes réponses évasives et considéra mon geste comme un signe d’intérêt. Je pensais évidemment que la personne nommée Joe dont elle parlait et qui l’avait quittée pour une autre femme, était un homme. Mais en fait, Joe, ou plutôt Jo, était le diminutif de Joséphine. Elles étaient ensemble depuis l’université et elle pensait que ce serait pour la vie. Mais Jo ne le pensait malheureusement pas.

Cela aurait pu empêcher son ex de me faire son coming out à cette table ce soir parmi tous ces gens.

Je souris en réalisant qu’elle aurait pu mal tomber mais pas avec moi. Je n’étais pas homophobe, et me considérai comme ouverte d’esprit. Vivre et laisser vivre. Voilà ma devise.

 

Au moment du dessert, je fus surprise à nouveau. Des doigts fins se posèrent sur mon genou, y restèrent quelques secondes avant d’y tracer des petits cercles. J’écarquillai les yeux et retins mon souffle. Mélanie ne dit pas un mot quand je la regardai du coin de l’œil. Elle était en train de converser avec l’homme d’âge moyen assis à sa droite, tandis que sa main continuait son manège.

Etrangement, cela ne me révolta pas. Je n’étais pas gay – mais… ce contact ne me dérangeait pas. Une femme que je connaissais à peine me faisait des avances devant tout le monde, et je ne réagissais pas comme je l’aurais pensé. Du genre me dresser vivement, la gifler, l’envoyer promener. Au lieu de ça, je me sentais étrangement excitée.

 

Je jetai un œil à Kate et la trouvai en train de m’observer intensément, son regard passant de Mélanie à moi avec un air confus. Je regardai mes genoux puis à nouveau en sa direction. Elle ne pouvait voir la main de Mélanie, j’en étais sûre.

 

Lentement, les doigts remontèrent sur ma cuisse, et je sentis l’humidité naître entre mes jambes. Je tournai la tête et fixai Kate, hypnotisée par son regard qui me transperçait. Le feu qui m’envahissait commençait à prendre contrôle de mon corps. Mon souffle devenait irrégulier mais il était masqué par le bruit des conversations. Je la regardais, elle me regardait. La main de Mélanie se rapprochait de ce qu’elle désirait trouver et de ce que je désirais ressentir. Je pressai mon corps contre la chaise pour être plus stimulée encore. Les yeux de Kate étaient rivés sur les miens, interrogateurs, leurs iris assombris sous la lueur des chandelles. Une langue rose pointa entre ses lèvres. J’étais envoûtée et terriblement excitée mais je ne comprenais pas pourquoi. J’aurais dû être révulsée… nauséeuse… Et pourquoi, pour l’amour de Dieu, étais-je hypnotisée par les yeux de Kate ?

 

La main de Mélanie reposait entre mes jambes et pressait de plus en plus fort. Involontairement, je sursautai à ce contact et je clignai des yeux pendant un centième de seconde. Le Dr Robin décida qu’il était temps de regagner l’attention de Kate et nous coupâmes le contact. Comme tous les sortilèges, quand le charme est rompu, la réalité réapparaît brusquement. Je me redressai vivement, la main de Mélanie frappa contre la table quand elle perdit le contact avec mon entrejambe. Je sentis la honte m’envahir… Je n’avais jamais, jamais pensé à une femme de cette façon avant… de rencontrer Kate Thomas.

 

Etonnamment, seules quelques têtes se tournèrent vers moi, celles de Kate et du Dr Robins en faisant partie.

 

« Tout va bien ? » Les paroles de Kate étaient douces et rassurantes, ses yeux pleins d’inquiétude.

 

D’un air coupable, je regardai Mélanie, qui camouflait subrepticement sa main sous la nappe, les yeux baissés. « Oui... Ça va. Je crois que j’ai laissé tomber un peu de crème sur ma robe. Vous voulez bien m’excuser ? » Je me précipitai vers les toilettes, sans regarder en arrière, de peur de voir du dégoût dans ses yeux.

 

Une fois dans les toilettes pour femmes, je me plaçai devant le miroir, observant mon reflet. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, de peur ou d’excitation, je ne pourrais le dire. La porte derrière moi s’ouvrit et je vis apparaître Mélanie derrière moi. Elle était si proche que je pouvais sentir son parfum… si envoûtant. Ses bras entourèrent ma taille et je m’appuyai contre elle, sentant ses seins se presser contre la peau exposée de mon dos. Je fermai les yeux quand ses lèvres se posèrent sur ma nuque, traçant un lent chemin sur ma peau sensible. Je retins ma respiration. La sensation de dégoût que je venais d’expérimenter s’était évaporée et je me sentis fondre sous son toucher.

 

Elle se mit à mordiller ma nuque, ses mains caressant ma taille puis remontant pour entourer mes seins. Je laissai échapper un gémissement et elle me fit faire demi-tour. Je me sentais différente. Ce n’était pas moi qui faisais ceci, n’est-ce pas ? Je n’avais jamais rien fait de tel avant. Je ne m’étais jamais sentie si chargée d’énergie… de vie… de désir.

 

Ma main glissa sur les contours de ses hanches, en direction de ses seins, considérant ma lente ascension avec un regard enfantin. Elle était si douce, si appétissante. Je me léchai les lèvres d’anticipation quand mes doigts se rejoignirent dans ses cheveux bruns tombant sur ses épaules et je penchai la tête vers sa bouche alors que nos souffles se mélangeaient.

 

Des lèvres aussi douces que du velours enveloppèrent les miennes, et je reculai l’espace d’une seconde, pour les lécher et goûter son rouge à lèvres. Tout était si nouveau. Je n’avais jamais goûté au rouge à lèvres d’une autre femme, et je trouvai cela merveilleux. Sans réfléchir, je pressai à nouveau ma bouche contre la sienne. Sa main droite se plaqua sur mon postérieur, sa main gauche pressa mon sein et une de ses jambes vint écarter les miennes. Nos bouches affamées s’entrechoquèrent, nos langues se confrontant, l’une cherchant à dominer l’autre. Nos gémissements se répondaient, se mélangeaient. Je la sentis me pousser jusqu’à ce que ma peau nue rencontre le carrelage derrière moi. Je pressai mes hanches contre elle avec une force renouvelée. J’étais excitée comme jamais. Je voulais qu’elle me prenne, qu’elle me goûte, qu’elle me baise. Je voulais qu’elle me renverse sur le sol et qu’elle vienne placer sa tête entre mes jambes. J’avais besoin de sentir mes jambes autour d’elle, me sentir entrer en elle, la sentir entrer en moi.

 

Elle avait glissé sa main sous mon soutien-gorge et roulait un téton très heureux de ce traitement entre ses doigts, son autre main était passée sous ma robe et ses ongles se pressaient contre mon sous-vêtement. « Dieu, oui ! » haleta-t-elle dans mon oreille. Des doigts experts trouvèrent leur chemin sous ma culotte et plongèrent dans mon intimité humide, contre mon bouton ultra sensible qui n’attendait plus que ce contact. Je poussai mes hanches contre elle, répétitivement, sentant ses jambes se raidir. Je sentais monter l’orgasme en moi. Je n’avais jamais expérimenté cette sensation. L’orgasme était une chose rare pour moi, sauf quand je m’en occupais moi-même et même ainsi ce n’était pas vraiment ça.

 

Et la réalisation de ce que je faisais me traversa. Je n’étais pas gay. Et je n’étais certainement pas cette sorte de fille qui fait ça dans les toilettes des filles, aussi jolies soient celles-ci.

Le moment était passé. L’enchantement était rompu.

 

« Stop ! S’il vous plaît ! » Je repoussai Mélanie, dont les yeux s’ouvrirent brutalement, sa main quittant sa place entre mes jambes.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ? » La confusion se lisait sur son beau visage.

 

« Je ne peux pas. Ce n’est pas moi. »

« Oh… Qui est-ce alors ? » Sa voix était froide, son souffle haletant, ses sourcils froncés.

 

« Je suis mariée. » Une confession ? Un regret ? Allez savoir.

« Je suis mariée. » répétai-je plus calmement cette fois-ci. Je baissai la tête, honteuse, rajustant ma robe.

 

« Vous êtes mariée ? » Elle semblait incrédule.

 

« Mariée ? » Une voix plus froide encore provenant de la porte. Je regardai dans cette direction. Kate était appuyée contre le chambranle, ses yeux sombres à nouveau sans expression.

« Vous n’aviez pas mentionné que vous étiez mariée. »

 

Puis elle se tourna abruptement et s’en alla en claquant la porte derrière elle. Un claquement qui résonna comme irrévocable.

 

Merde. Que faire maintenant ? Et pourquoi est-ce que je me sentais aussi coupable ?

 

**************

 

Chapitre huit

 

Après de nombreuses explications à une Mélanie très suspicieuse et pas du tout compréhensive, nous rejoignîmes toutes les deux la salle à manger. Malgré toutes les explications que je lui avais données, je ne pouvais dire pourquoi j’avais réagi ainsi et pourquoi, après toutes ces années, je ressentais des désirs que je ne n’avais jamais éprouvés avant.

 

Une fois revenues, on nous dit que tout le monde était passé au salon.

 

La pièce était magnifique. Des fauteuils confortables et des sofas meublaient la pièce assombrie. Un feu crépitant était la principale source de lumière et quantité de personnes avaient déplacé leurs sièges près de l’âtre et conversaient tranquillement. Je dis quantité, mais en réalité, il devait y en avoir une dizaine au total.

 

Près de notre hôtesse, un fauteuil était libre, ainsi qu’un autre à son opposé. J’optai pour celui-là, trouvant difficile de m’asseoir près d’elle après l’incident dans les toilettes, Dieu sait pourquoi. Et pourquoi irais-je l’ennuyer en lui parlant de mon statut marital, ce n’est pas quelque chose qu’on amène comme ça dans le fil d’une conversation.

 

Mélanie me lança un regard quand je pris place dans mon fauteuil et se dirigea vers une Kate à l’air fâché. Je vis la pauvre jeune femme tenter un faible sourire vers notre hôtesse qui garda son visage sévère et elle ne rencontra qu’un regard bleu glacé. Mélanie me regarda en haussant les épaules avant de s’asseoir.

 

« Alors, vous êtes Abbie Jameson ? » Je me tournai vers un visage ridé, mais aimable et plein de compréhension. Pour une raison inconnue, j’avais envie de pleurer. La vieille dame me tendit la main. « Enid Jones. »

 

« Enchantée de faire votre connaissance, Enid. » Le sourire que je lui fis n’était pas feint. Cette femme m’apparaissait comme perspicace et intelligente, et je me sentis tout de suite à l’aise avec elle. C’était un soulagement de pouvoir converser plaisamment avec quelqu’un sans ressentir de l’appréhension. La discussion passa d’un sujet à l’autre et j’étais complètement sous le charme. Aujourd’hui, les jeunes gens considèrent souvent leurs aînés comme des fardeaux. Pas moi. Je pouvais voir en elle une force derrière son âge et sa fragilité.

 

Pendant tout le temps de notre discussion, je ne cessai de jeter des coups d’œil vers notre hôtesse, qui paraissait de plus en plus ennuyée.

 

« Alors, vous écrivez des histoires d’horreur ? C’est un intéressant choix de carrière. »

 

Je retournai mon attention vers Enid, à qui je fis le récit de ma vie. Son regard changea quand je lui parlai de mon divorce et je pris cela comme un signe de désapprobation. Je me sentis pâlir, car pour une raison inexplicable, je n’avais pas envie de décevoir cette femme.

 

« J’aurais aimé que cela soit aussi facile de mon temps. Mon mari était un salopard. » J’écarquillai les yeux et elle rit, en me tapotant le genou. « Cela vous surprend, n’est-ce pas ? » Je hochai la tête. « J’ai été mariée pendant quarante-quatre ans et le plus beau jour de ma vie a été celui où il est mort. C’est une des raisons de ma présence ici… Pour prendre un repos bien mérité. » J’étais sur le point de lui répondre quand un mouvement capta mon attention.  Kate était penchée sur Mélanie et lui parlait plutôt vivement. Elle s’enfonçait dans son fauteuil et se faisait de plus en plus petite.

Je n’eus pas le temps de réagir. Mélanie était déjà debout, après avoir repoussé Kate sur son siège, et elle sortit en trombes de la pièce. Etrangement, Enid et moi fûmes les seules à assister à la scène.

 

Kate se renfonça dans son siège, semblant très contente de ce qui venait de se passer. Alors que nos yeux se croisaient, je la questionnai du regard. Elle haussa les épaules et me fit un sourire amusé.

 

« On dirait qu’il y a de l’eau dans le gaz. » murmura Enid.

 

« Oui… quelque chose comme ça. » Je ne voyais pas quoi dire d’autre.

 

Après un moment, la conversation dans la pièce se dirigea vers le surnaturel et je devins le centre d’attention. Il régnait ici une ambiance idéale pour une bonne histoire de fantômes ; un grand feu de cheminée, des chandelles un peu partout, des personnes ne se doutant de rien, une propriétaire au côté sombre et mystérieux, et en toile de fond la maison elle-même.

 

« Dites-nous, Ms Thomas, cette maison est-elle hantée ? » Kate croisa mon regard et son visage se ferma.

 

« Ce n’est pas moi l’écrivain ici. Vous devriez plutôt demander à Ms Jameson de vous raconter une histoire effrayante. » Elle leva un sourcil en ma direction, me défiant de relever le challenge. Je lui rendis son regard.

 

« Non, non, Ms Thomas, c’est votre domaine. » Je luis souris avec douceur, feignant l’innocence. J’entendis presque son grognement de mécontentement.

 

« S’il vous plait, Ms Thomas. Ce serait un honneur d’entendre une histoire au sujet de cette maison, racontée par sa propriétaire elle-même. » reprit la même personne. Un murmure approbateur se fit entendre dans la pièce et notre hôtesse n’en eut pas l’air enchantée.

 

« Eh bien… Je ne peux pas vous raconter grand-chose. Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas moi qui ai des talents de conteuse.» Ses yeux croisèrent à nouveau les miens et elle eut un bref sourire.

 

Le silence se fit dans la pièce où les ombres provenant des chandeliers dansaient sur les murs. Tous les yeux étaient fixés sur Kate, qui but son vin avant de poser le verre avec précaution sur la table basse près d’elle. Elle s’appuya contre le dossier de son fauteuil et nous fîmes tous de même, prêts à l’écouter. On n’entendit plus que les craquements du feu.

 

« Selon les rumeurs, quelques fantômes hanteraient

la Résidence

Forester.

Plusieurs personnes ont affirmé avoir vu des choses étranges à maintes reprises. »

 

« Vous avez vous-même vu quelque chose, Ms Thomas ? » demanda un des hôtes plus âgés.

 

« Parfois. » A nouveau, son regard croisa le mien. Elle s’éclaircit la gorge. « Comme je le disais, oui… des choses ont été aperçues… et des bruits entendus aussi. » Elle reprit son verre, en but une gorgée avant de se réinstaller contre le dossier. « Trois d’entre eux sont vus régulièrement. Deux femmes et un homme. C’est de lui que vous devriez vous méfier. Ce n’est pas un gentil fantôme. » Une autre gorgée. « Les personnes qui l’ont vu ou ont senti sa présence en ont été ébranlées. Des choses ont disparu dans certaines chambres… et ont réapparu dans d’autres avant de disparaître définitivement. »

 

Je me redressai en entendant cela. Le journal. Il était apparu et avait disparu de son propre chef. Du moins à première vue. Mon Dieu…Je ne savais plus quoi penser. De bons fantômes, de mauvais… merde. Kate regardait danser le vin dans son verre et changer de couleur à la lueur des flammes. Ses yeux me manquèrent soudain pour une raison inexpliquée.

 

« Qui sont-ils ? » Je ne reconnus pas ma voix. Kate me fixa à nouveau, gardant mon regard prisonnier du sien l’espace d’un instant, jusqu’à ce qu’elle fixe à nouveau son verre.

 

« Mes ancêtres. » Elle fit une pause pour plus d’effet. « L’homme était mon arrière grand-oncle, une des femmes sa sœur et l’autre sa femme. »

 

« Mais pourquoi hantent-ils cet endroit ? » questionnai-je à nouveau. J’avais besoin de savoir, surtout parce que j’étais convaincue d’avoir vu la ‘sœur’ et certainement un peu de son frère.

 

« Des affaires non réglées, je suppose. Qui peut savoir ? » Elle se redressa, nous faisant comprendre que l’histoire s’arrêtait là. « Mais laissons cela… Ms Jameson… Pourquoi ne pas nous raconter une de vos histoires ? Contrairement à moi, vous le ferez très bien. »

 

Tout le monde dans la pièce fut d’accord pour me demander de les effrayer gratuitement. Etrange non ? Ils avaient l’opportunité d’enquêter sur une histoire de fantômes bien réelle, mais préféraient en écouter une inventée de toutes pièces. Par mesure de sécurité je suppose. Si votre audience ne se sent pas concernée par la situation, elle peut plus facilement se distancer des horreurs du récit, si vous voyez ce que je veux dire. J’eus un sourire malicieux. J’avais l’histoire parfaite.

 

« D’accord. » Je souris à Kate avant de me tourner vers des visages curieux. « Mais avant de commencer, je veux que vous sachiez que cette histoire est vraie. Elle pourrait peut-être vous perturber. Alors, si vous ne voulez pas l’entendre, il vaut mieux quitter la pièce.» Je ne mis aucune émotion ni sur mes traits ni dans ma voix.

 

Personne ne bougea. Je m’éclaircis la gorge.

 

« C’est arrivé il y a trois ans, pas très loin d’ici à une jeune fille restée seule chez elle pendant que ses parents allaient passer un week-end à Halifax pour leur anniversaire de mariage. Elle avait seize ans. » Je m’installai plus confortablement. « Quand la police est arrivée chez elle après les événements, il lui a fallu quatre heures avant qu’elle se calme et puisse raconter ce qui s’était passé. »

 

Je constatai que des yeux s’écarquillèrent parmi mes auditeurs et plusieurs personnes échangèrent des regards furtifs. « Tout a commencé le vendredi soir… elle avait passé la soirée à bavarder au téléphone avec ses amis et à regarder la télé. Je pense que ce fut le dernier jour où elle s’est vraiment sentie en sécurité. » Je m’arrêtai, tenant mon audience en haleine. J’avais oublié comme c’était bon de raconter des histoires.

 

Je continuai le récit, toujours dans la même veine. J’y rajoutai des commentaires et une certaine atmosphère. Je racontai que ses parents lui avaient dit de contrôler soigneusement la maison, vérifier chaque fenêtre et chaque porte et s’assurer que tout soit bien fermé. Pendant qu’elle le faisait, elle entendit quelque chose dans la maison mais le mit sur le fait de son imagination. Elle appela tout de même sa grand-mère qui lui dit avec sagesse, qu’il s’agissait certainement du système de chauffage en train de refroidir.

 

Mon auditoire était captivé. Tout comme moi. J’ajoutai de petits détails afin de retarder la chute et accentuer l’atmosphère. Ils adoraient.

 

Quand j’arrivai à la partie où la fille était cachée sous ses couvertures, certaine que quelqu’un se tenait derrière sa porte en train d’abaisser lentement la poignée, j’entendis un des hôtes avoir un hoquet et je faillis rire. J’utilisai tout mon talent pour la suite de l’histoire.

 

« Imaginez-vous dans votre lit…et que quelqu’un vient s’y asseoir. » Tout le monde approuva de la tête… sauf Kate. « Alors le matelas s’enfonce et les couvertures glissent légèrement vers le bas. Un léger courant d’air effleure votre peau. C’est cela qu’elle ressentit. Sauf qu’elle était censée être seule. » Je fis une pause, pris une gorgée de ma boisson et me retournai vers mon auditoire.

 

« Vous pouvez imaginer ce qu’elle a ressenti. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, si fort qu’il couvrait tous les bruits alentours. Son corps était couvert de sueur. Elle savait que c’était la fin. Sa fin. Elle ne se sentait pas capable de se lever et demander : « Qui est-ce ? Qui est ici ? » Elle savait que la chose était penchée sur elle, elle pouvait sentir sa respiration à travers les couvertures, son souffle irrégulier couvrant le sien. Alors qu’elle pensait que personne ne lui répondrait, elle entendit… C’EST MOI ! » Je hurlai les dernières paroles. Les cris dans la pièce furent instantanés. Un homme tomba de son siège et atterrit à moitié sur Enid.

 

Je me mis à rire, contente de moi.

 

Sans avertissement, tous les chandeliers s’éteignirent, les flammes dans l’âtre s’étouffèrent et nous fumes plongés dans l’obscurité. De nouveaux cris se firent entendre, et cette fois-ci j’y joignis le mien. Les gens s’écartaient les uns des autres, tentant de quitter la pièce. Je sautai sur mes pieds et j’essayai de distinguer où se trouvait la porte quand je sentis une main froide saisir la mienne. Une voix douce murmura à mon oreille : « Par ici. » Son souffle caressa ma peau.

 

Je me laissai guider vers ce que je croyais être la sortie, confiante. La main me tenait fermement et je me sentais en sécurité. J’avais oublié toutes les autres personnes dans la pièce. C’était comme si j’étais entrée dans un autre monde. Je distinguais la silhouette de mon hôtesse et cela semblait si naturel de tenir sa main, comme si je l’avais fait des milliers de fois.

Quand nous parvînmes à ce qui semblait être la porte, elle se pencha vers moi et déposa un baiser délicat sur mon front. Mes yeux se fermèrent et je me sentis comblée pour la première fois de ma vie.

 

« Ouvre la porte. » murmura-t-elle. Quand je m’exécutai, la lumière pénétra dans la pièce. Je me tournai pour faire face à mon hôtesse et faillis avaler ma langue en réalisant qu’il n’y avait personne derrière moi. Je sentais encore sa main dans la mienne mais il n’y avait personne.

 

Je retirai ma main, avec la sensation immédiate d’un manque. Je regardai mes doigts. Ils étaient pareils qu’avant. Je me tournai vers le salon, plusieurs personnes s’étreignaient, d’autres pleuraient, les autres riaient nerveusement. Kate était dans le fond en train de réconforter Enid. D’après leur position, j’en déduisis qu’elle se trouvait là-bas depuis un bon moment.

 

J’étais en pleine confusion. Kate avait tenu ma main – j’avais vu sa silhouette… Quelqu’un m’avait guidée vers la porte, et je sentais encore cette main agrippant la mienne, le souffle sur ma peau, contre mon oreille. Et ce doux baiser sur mon front.

 

Quelqu’un avait commencé à rallumer les chandeliers et les gens se dispersaient, certains retournant vers leur chambre, d’autres se réinstallant sur les sièges, éparpillés un peu partout.

 

Je déglutis avec peine et me dirigeai vers Enid et Kate. « Vous allez bien, Enid ? » Je passai un bras autour de ses épaules et elle m’étreignit. Je la sentis trembler contre moi et je la serrai plus fort, inquiète de ce qu’un choc pareil pourrait causer à une personne âgée. Mais je fus surprise d’entendre un rire étouffé s’échapper de la vieille dame.

 

« C’est la chose la plus excitante qui me soit jamais arrivée. » réussit-elle à lancer entre deux éclats de rire. Kate et moi nous nous regardâmes, incrédules. « D’abord votre histoire, puis les lumières qui s’éteignent juste après… » Elle se remit à rire, des larmes plein les yeux. Je restai interdite. Alors que je m’inquiétai pour elle, Enid était morte de rire. Je secouai la tête. Kate me regardait, son expression reflétant la mienne.

 

Je n’y pus rien. Peut-être était-ce juste du soulagement, mais je trouvai soudain le rire d’Enid très contagieux et je me mis à rire aussi, serrant la vieille femme contre moi. Kate me fixa, stupéfaite, puis son visage se fendit en un large sourire et elle éclata de rire. Quel son merveilleux. Riche et pur, presque musical. Sans avertissement, elle passa ses bras autour de nous deux et nous étreignit avec force. Je me raidis d’abord, puis m’abandonnai à cette étreinte, savourant le contact, en oubliant presque la vieille dame prise en sandwich entre nous.

 

Kate baissa la tête et me fixa, le sourire toujours sur les lèvres. Ses yeux bleus étincelèrent et je sentis s’établir une connexion entre nous. Mais son sourire s’effaça et ses traits se figèrent. « C’est toi. » dit-elle doucement.

 

« Oui… c’est moi. » Je lui répondis sans réfléchir.

 

« Et c’est moi… que vous êtes en train d’étouffer. » haleta Enid qui se tortilla pour se dégager.

 

« Désolée, Enid… Je… Nous…Euh, qu’est-ce que je disais ? » Je tremblais légèrement mais pas de frayeur. Mes yeux étaient toujours perdus dans ceux de Kate et mon cœur battait à tout rompre.

 

« J’ai besoin d’un bon lit. » dit Enid. Moi aussi, Enid, moi aussi. « Voudriez-vous être un amour et m’accompagner jusqu’à ma chambre ? »

 

Kate me fit une grimace et je ris à nouveau, ce qui rompit le charme du moment. « Eh bien, Ms Jameson… C’est une offre que vous ne pouvez refuser. » Je lui souris doucereusement, d’une façon comique et elle rit à mes singeries.

 

Je me tournai vers Enid. « Allons-y, faiseuse de trouble, je vais vous mettre au lit. » Mes yeux revinrent vers ceux de Kate et nos regards se soutinrent un moment avant que je prenne Enid par le bras pour l’emmener.

 

Elle bavarda tout au long du chemin jusqu’à sa chambre, mais mon attention était toujours tournée vers les événements de la soirée. Comment Kate avait-elle pu tenir ma main et se retrouver aussi rapidement à l’autre bout de la pièce ? Que s’était-il passé ? Je secouai la tête.

 

Plus important, que se passait-il entre Kate et moi ? Cette connexion, si nouvelle, et pourtant si familière ?

 

Je sentis une douce et chaude sensation dans mon ventre. Cette sensation m’était étrangère, pourtant tout au fond de moi, c’était quelque chose que j’avais déjà connu. Je laissai Enid devant sa chambre et m’empressai de regagner la mienne. Il fallait que je réfléchisse à tout ceci.

 

*****************

 

 

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14 décembre 2008

Retour dans le passé, partie une, chapitres 4 à 6

 

Chapitre quatre

 

Quand je revins à moi, je fus accueillie par un regard bleu inquiet. Je me trouvais dans un lit et une chambre étrangère.

 

« Où suis-je ? »

 

« Chhhh… Vous êtes en sécurité. » La voix était si réconfortante, si douce, que je m’apaisai tout de suite. « Tenez… Buvez ceci. » Elle me tendit un verre de lait. « C’est chaud et ça vous aidera à dormir. »

 

Je saisis le verre et amenai le breuvage à mes lèvres, prenant de petites gorgées à la fois.

 

« Je vous ai trouvée en train de courir dans le couloir. Vous hurliez. Quand j’ai tenté de vous arrêter, vous vous êtes évanouie. » A nouveau, son regard se voila d’inquiétude. « Alors je vous ai emmenée jusqu’à ma chambre. » Un sourire triste apparut sur ses lèvres. J’eus envie de les caresser. Attendez. Les caresser ? Qu’est-ce qui me prenait ?

 

Je secouai la tête, pour éclaircir mes idées et effacer l’image.

 

« Vous voulez bien me dire ce qui s’est passé ? »

 

Je secouai à nouveau la tête. « Pas ce soir. Je me sens si fatiguée. » Je baillai et lui tendis le verre. Je me sentais engourdie, comme si j’avais été droguée.

 

« Quels magnifiques yeux. » fut la dernière pensée cohérente que j’eus avant de plonger dans un profond sommeil.

 

*******************

 

Le lendemain, je me réveillai avec les idées brumeuses concernant les événements de la veille. Je n’étais pas très sûre de savoir dans quel lit je me trouvais et j’étais plus concernée encore par mon sérieux mal de tête.

 

J’inspectai la pièce à la recherche d’indices pouvant m’indiquer où j’étais. La chambre semblait plutôt froide en apparence. Pourtant des tentures multicolores pendaient contre les murs en lambris de chêne et la fenêtre occupait presque toute une paroi. Les rideaux étaient toujours tirés mais je pouvais deviner derrière eux la promesse d’un nouveau jour.

 

Je me recroquevillai sous les couvertures, retrouvant leur chaleur et prête à somnoler encore un peu quand j’entendis la porte s’ouvrir. Mes yeux s’écarquillèrent, le souvenir des événements de la veille remontant à la surface.

 

Une douce voix un peu rauque me rassura. « Bon. Vous êtes réveillée. »

 

Mon hôtesse se tenait devant la porte, vêtue d’un pantalon de jogging et d’un t-shirt. En équilibre précaire sur son bras gauche, elle portait un plateau d’où émanaient de délicieuses odeurs. « J’ai pensé que vous auriez faim. » Elle claqua la porte derrière elle et s’avança vers moi.

 

Je serrai les couvertures contre ma poitrine. Je ne sais pas pourquoi, un geste instinctif. Ses yeux se plissèrent quand elle vit mon mouvement et elle s’arrêta, hésitante. Je me sentis stupide, et je rejetai les couvertures, révélant mon pyjama couvert de minuscules petits cochons.

 

« Très joli. » me taquina-t-elle, ses sourcils levés dans une mimique moqueuse. La glace était définitivement rompue et je lui souris.

 « Une fille doit faire ce qu’il faut pour arriver à ses fins. »

Je levai les bras pour saisir le plateau, mon estomac se réveillant soudainement et criant famine.

 

Après avoir dévoré mon petit déjeuner, tout en discutant entre les bouchées, je me sentis requinquée et prête pour l’action. C’est drôle comme la lumière du jour peut changer votre perspective des choses. Je ne laissai aucune chance à mon hôtesse de pouvoir placer un mot, mais elle m’écoutait comme si m’entendre parler des canards ou de mon manque d’inspiration l’intéressait au plus haut point.

 

Je n’étais pas nerveuse. Non. Je voulais juste la garder avec moi aussi longtemps que possible, jusqu’à ce que j’aie enfin le courage de lui poser des questions sur ce qui s’était passé la nuit dernière.

 

« J’ai pris la liberté de vous ramener des vêtements depuis votre chambre. » Elle semblait presque embarrassée. « Vous… vous pouvez utiliser ma salle de bains si vous voulez. »

 

« Merci. » Elle se leva. « Euh… Kate ? » Elle se retourna pour me regarder. « Est-ce que je pourrais vous parler après ma douche ? » Je lus de la confusion sur ses traits. « Au sujet de hier soir… » La confusion disparut et je vis son visage disparaître derrière un masque comme si elle bloquait ses émotions. « Je n’arrive pas à me souvenir exactement… J’ai besoin… de réponses. » Ma voix sembla s’éteindre sur la fin, les mots restant suspendus en l’air.

 

« Bien sûr. » Un sourire. « Je vais chercher du café. » Sur ces mots, elle quitta la pièce me laissant en train de fixer la porte.

 

****************

 

 

J’étais sous la douche, le jet d’eau chaude me procurant l’impression de rejoindre le monde des vivants, quand j’entendis la porte de la salle de bains s’ouvrir. De l’air froid passa sur mes jambes et je sentis y naître une légère chair de poule.

 

« Kate ? » Pas de réponse. « Kate… c’est vous ? » Toujours rien.

 

J’ouvris la porte coulissante et jetai un œil à l’extérieur. La pièce était emplie de buée et j’aperçus quelqu’un dans le coin près du lavabo. « Je peux vous aider ? » Ma voix était glacée. Qui était-ce, bon sang ? Mes yeux tombèrent sur une pile de serviettes éponge blanches posées sur un tabouret près de la douche. La femme de chambre. Les battements de mon cœur ralentirent considérablement.

 

Un grattement me parvint du coin où elle se tenait et je me retournai vers elle pour lui dire qu’elle pouvait me laisser. Mais elle n’était plus là. Pourtant je ne l’avais pas entendu partir, ni fermer la porte. Elle ne pouvait pas avoir disparu en si peu de temps.

 

Bizarre.

 

Je me penchai pour fermer l’eau et sortis de la douche. Puis je saisis une des grandes serviettes et commençai à me sécher vigoureusement. La buée dans la salle de bains commençait à se dissiper, me permettant de distinguer plus clairement les choses.

 

Je tournai mon regard vers le coin de la pièce où s’était trouvée la femme de chambre quelques minutes plus tôt. Un miroir recouvert de condensation était accroché au-dessus du lavabo. Mais il n’était pas totalement embué… Quelque chose était inscrit dessus.

 

Piquée par la curiosité, je m’approchai, tout en m’entourant de ma serviette.

 

Un mot ornait le miroir. Un seul mot.

 

Putain.

 

Je criai, juste avant que ma tête ne heurte le carrelage froid et humide. Je ressentis une forte douleur sur la tempe et un liquide chaud commença à s’écouler sur le côté de mon visage. Je sus que j’allais à nouveau m’évanouir… ce qui ne m’était encore jamais arrivé avant la veille.

 

Tout devint noir, mais j’étais encore à demi consciente, assez pour voir la porte de la salle de bains s’ouvrir violemment et quelqu’un venir s’agenouiller près de moi. Des mains solides me saisirent aux épaules et me placèrent en position assise. Mon corps se retrouva entouré par deux bras puissants et je sentis un souffle chaud passer sur mon visage. « Abbie ? Abbie ? Je suis là. » L’inquiétude était évidente dans la voix de Kate alors qu’elle se mettait à me bercer doucement.

 

Et une fois de plus… tout devint noir.

 

*****************

 

Je revins à moi avec un terrible mal de tête et deux paires d’yeux inquiets fixés sur moi. Des bleus et des gris. Ces derniers étaient cachés derrière de petites lunettes noires et m’observaient avec attention.

 

« Miss Jameson ? Savez-vous où vous êtes ? » Une voix d’homme flottait au-dessus de moi alors que je regardais partout dans la pièce avec confusion. Une main fraîche se posa sur mon bras et je sursautai, effrayée par le contact soudain. « Vous avez mal quelque part ? »

 

Dieu oui. J’avais l’impression que ma tête était passée sous un rouleau compresseur et je sentais mon estomac prêt à se rebeller. « Ma tête… » Je levai une main hésitante et la posai sur ma tempe, tressaillant en y touchant le sang coagulé.

 

« Vous avez eu un accident. Je suis le Dr Robins. » Je le regardai. « Je suis un résident. Ms Thomas m’a appelé dès qu’elle vous a trouvée. »

 

Je regardai mon hôtesse dont le visage reflétait un mélange d’inquiétude et de peur.

 

« Comment suis-je arrivée dans ce lit ? »

 

Ils se regardèrent, un message silencieux passant entre eux. « Nous vous avons portée jusqu’ici dès que j’ai constaté que vous pouviez être transportée sans danger. » Il se rapprocha et toucha la plaie sur ma tempe. «  Vous aurez probablement besoin de quelques points. C’est mieux que ça soit douloureux, sinon j’aurais dû vous demander d’aller faire un scanner. »

 

Mon visage parla pour moi. « Pas de problème. » me calma-t-il. « Mais je veux que quelqu’un garde un œil sur vous dans les prochaines 24 heures au cas où vous montreriez les symptômes d’une commotion… » Ses paroles s’adressaient clairement à notre hôtesse qui acquiesça avec force. « Pourriez-vous nous amener de l’eau chaude, des serviettes propres et quelque chose à boire ? »

 

Kate approuva à nouveau. Je commençais à croire qu’elle avait perdu l’usage de la parole jusqu’à ce qu’elle se retourne sur le seuil de la porte et me regarde droit dans les yeux. « Je suis tellement désolée. » Puis elle sortit.

 

Désolée ? Pour quelle raison ?

 

Le docteur Robins se mit à farfouiller dans sa serviette à la recherche de son kit de suture et de gaze antiseptique, et j’en profitai pour réfléchir à ce qui venait de se passer.

 

Ce qui s’était vraiment passé ?

 

Mon estomac débuta une nouvelle danse quand je me remémorai la silhouette puis le message sur le miroir. Avais-je perdu la raison ? L’esprit ?

 

Est-ce quelqu’un s’amusait avec moi ? Et si oui, pourquoi ?

 

La porte de la chambre s’ouvrit et Kate revint portant un récipient d’eau chaude et une pile de serviettes blanches. « Le thé va arriver. » Un sourire timide se dessina sur ses lèvres lorsqu’elle me regarda. Je lui retournai le sourire et elle se détendit visiblement.

 

Trente minutes plus tard, ma plaie était suturée et propre et je me reposai, installée contre une pile de coussins en sirotant une tasse de thé chaud. Le docteur était parti, après avoir laissé une ordonnance pour des antidouleurs et des somnifères. Il m’avait conseillé de ne pas prendre de somnifères cette nuit, avant d’être sûr que je n’avais pas de commotion et m’avait laissé deux antidouleurs.

 

La tension dans la chambre s’était accrue lentement et je commençais à me sentir mal à l’aise quand Kate vint finalement s’asseoir sur la chaise près du lit.

 

Enfin. « J’ai pris la liberté d’amener vos affaires dans la chambre voisine. » Elle toussota. « Cette pièce fait partie de mes appartements, mais j’ai pensé… » Je la regardai, interrogative. « J’ai pensé que ce serait mieux… en attendant… euh… que vous soyez remise. »

 

Je la fixai pendant un long moment. Finalement, je baissai les yeux et approuvai. « Bonne idée. » Je laissai échapper un profond soupir. « Je ne m’imaginais pas vraiment retourner dans cette chambre, de toute manière. »

 

« Tant mieux, alors. » Un sourire éclaira ses traits.

 

C’est étonnant comme un sourire peut changer totalement l’apparence d’une personne. Chaque fois que j’avais vu mon hôtesse, elle paraissait maussade et renfermée, sa personnalité semblant noyée dans une obscurité qui la faisait suffoquer.

 

Je baillai – bruyamment. « Bon… Je ferais mieux de vous laisser vous reposer. Je serai dans la salle à manger, juste derrière cette porte. » Elle désigna le fond de la chambre. « Si vous avez besoin de quelque chose, appelez. »

 

Une fois qu’elle eut disparu, je me laissai aller contre les oreillers et fixai le plafond, la tête envahie de pensées multiples. Les antidouleurs commençaient à faire effet et je sentais le sommeil me gagner. Un autre bâillement. Je me laissai aller.

 

***************

 

Chapitre cinq

 

Je me trouvais dans une grande salle où résonnait de la musique, déformée et éthérée. Des couples en habits de soirée glissaient sur le parquet luxueux. Je reconnus une sorte de valse, mais je me sentais désorientée.

 

Tous les visages étaient tournés vers moi. Des visages distordus… aux regards malveillants. Je pouvais les sentir rire… malicieusement.

 

La panique envahit ma poitrine et je voulus m’échapper. Je n’appartenais pas à cet endroit.

 

Une main agrippa mon bras et me tira en arrière. Je me tournai pour trouver une paire d’yeux bleus froids plongés dans les miens. Le visage était dur et cruel, auréolé de cheveux sombres, ses traits rehaussés par une moustache parfaitement bien entretenue.

 

Ses doigts serraient le haut de mon bras et je me sentis prisonnière de cet homme. Il me poussa brutalement et ses yeux me forcèrent à regarder à nouveau vers les gens. Je sus que j’avais ma part à jouer moi aussi, même si je ne le voulais pas.

 

Mon regard parcourut la salle de bal. La musique avait stoppé et la foule s’était écartée pour permettre l’entrée d’une silhouette solitaire se dirigeant vers le centre de la pièce.

 

La femme était grande, svelte et très belle. Ses cheveux noirs relevés en chignon exposaient sa nuque élégante. J’eus une soudaine envie de goûter sa peau et, bizarrement, cela ne me surprit pas. Elle s’avançait avec assurance vers l’endroit où je me tenais et mon cœur se mit à battre plus vite.

 

Ses yeux bleus ne quittèrent pas les miens tandis qu’elle s’approchait, et je sentis les doigts de l’homme se resserrer plus fort encore sur mon bras.

 

Elle stoppa près de moi, son regard rivé au mien. L’atmosphère de la pièce s’était figée, la foule se tenait sur le côté, les expressions malveillantes avaient disparu, remplacées par du vide, un espace vierge, là où auraient dû se trouver les traits de leur visage.

 

Elle leva une main vers moi, ferme et élégante. « Viens avec moi. » Sa demande brisa mon cœur et enflamma mon âme.

 

Je sentis un souffle chaud sur ma nuque et une main agrippa mon autre bras, comme un avertissement. Le regard de la femme cherchait le mien. « Viens avec moi. » Le désespoir dans son murmure était évident.

 

Un grognement derrière moi. « Putains ! » Je sentis le crachat frapper ma nuque et je sus ce que je devais faire. C’était la seule chose à faire.

 

« Je ne peux pas. » Ses yeux s’embuèrent de larmes prêtes à couler, témoignant de sa douleur. Mon cœur se brisa à nouveau.

 

« S’il te plaît ! » Elle le dit si bas que ce fut presque inaudible.

 

« Je ne peux pas. Tu dois comprendre… »

 

« Je ne comprends que trop bien. » Sa voix s’étrangla ; une larme solitaire coula sur sa joue. Puis elle se détourna et s’enfuit, fendant la foule qui s’était mis à rire et huer. La douleur dans ma poitrine explosa et je la sentis s’écouler comme le sang suintant d’une plaie ouverte.

 

« Attends ! Ne me quitte pas ! » Je tentai de la suivre mais l’homme m’agrippa plus fort.

 

« Non, tu restes. Même si tu es une abomination, tu es toujours ma femme. » Ses doigts écorchèrent mes bras et je sentis ma peau se déchirer.

 

« Non ! » Je hurlai encore et encore, essayant de m’arracher à son étreinte, envahie par la panique.

 

« Chhhhhuutt » Des bras solides m’entourèrent alors que je sanglotai, les larmes noyant mon visage. « Tout va bien… Je suis là. »

 

Je relevai la tête et mon regard fut capturé par de magnifiques yeux bleus, vibrant d’inquiétude.

 

« Tu es revenue. » sanglotai-je.

 

De la confusion passa sur les traits de ce visage superbe, rapidement masquée par un regain d’inquiétude.

 

« Vous avez rêvé. » chuchota-t-elle.

 

Je me réfugiai dans ses bras et recommençai à pleurer jusqu’à en perdre le souffle, hoquetant sous les sanglots.

Il fallut presque une éternité pour que je me calme et qu’elle relâche son étreinte. Sa chaleur et son réconfort me manquèrent immédiatement.

 

« Je vais faire apporter du lait chaud. Je reviens. » Elle se leva et se dirigea vers la porte. « C’étais seulement un mauvais rêve Abbie, probablement suite à votre chute. » J’approuvai de la tête, tentant de nous rassurer toutes les deux.

 

Il y avait un léger problème à son explication. J’avais des meurtrissures sur mes deux bras. Des meurtrissures ressemblant fortement à des marques de doigts.

 

Comment expliquer ça ?

 

*******************

 

Comme promis, mon hôtesse fut de retour en moins de cinq minutes, et dix minutes plus tard, je buvais mon lait chaud pendant qu’elle réarrangeait les couvertures sur le lit.

 

« Désolée de vous avoir réveillée. » marmonnai-je. Ses mains cessèrent de tapoter la couette. « Mais mon rêve… Il semblait si réel. Je… »

 

« Ne vous inquiétez pas. » Elle me sourit et ses yeux brillèrent. « Je ne dormais pas. Je lisais un roman de bas étage. » Un autre sourire.

 

Je lui souris en retour. « Pas un des miens, j’espère ? » Un petit rire doux lui échappa et je sentis un grand calme m’envahir.

 

Nous sentîmes toutes les deux l’atmosphère changer dans la pièce. Kate s’assit sur la chaise près du lit et commença à jouer avec l’ourlet de son pull.

 

« Vous voulez en parler ? » La question me surprit, même si je n’avais aucune raison d’être surprise.

 

« Euh… eh bien… Cela semble tellement ridicule maintenant que vous êtes là et que toutes les lumières sont allumées, et… » Mes épaules s’affaissèrent, je me sentis soudainement idiote.

 

« Parfois, il vaut mieux crever l’abcès tout de suite. Cela évite que tout vous éclate en pleine figure. »

Je ris, me sentant plus détendue. « Mais avant, je dois contrôler vos pupilles. » Je la regardai, interloquée. « Pour voir si tout est normal… A cause de la commotion. »

 

J’acquiesçai et me redressai sur le lit. Lentement, elle quitta sa chaise et s’approcha du lit. Elle sortit une petite lampe de sa poche. Je la regardai à nouveau avec surprise. « Un cadeau du docteur. » dit-elle avec un sourire. Elle saisit mon menton et releva ma tête pour m’ausculter.

 

Je sentis un courant passer entre nous et se répandre dans chaque parcelle de mon corps. Je me rejetai en arrière et remarquai la lueur de déception sur son visage. « Désolée… Ma tête est encore douloureuse. » Elle fit un signe de la tête, semblant se contenter de cette explication.

 

Que m’arrivait-il ? Je ne parvenais pas à expliquer la sensation qui m’avait envahie. L’électricité qui semblait circuler entre nous quand nous nous touchions… Comme si quelque chose s’était éveillé à l’intérieur de nous, très profondément.

 

Kate était occupée à diriger son nouveau jouet dans chacun de mes yeux, y cherchant la moindre anomalie, sa main tenant fermement ma mâchoire. Je restai là, sans bouger, comme un chien bien dressé, et comme un chien, j’avais juste l’envie de sauter sur ma maîtresse pour la couvrir de coups de langue, puis de passer le reste de l’après-midi à courir après ma queue.

 

Bizarre ?

 

Définitivement.

 

L’inspection de mes pupilles terminée, il était temps de narrer à mon hôtesse ce qui m’avait poussée à hurler dans la nuit.

 

Je tapotai le lit, l’invitant à s’asseoir près de moi, légèrement tournée afin de me faire face. Je lui parlai de la salle de bal et de l’homme étrange, puis de l’apparition de la grande jeune femme. Son visage se ferma à ce moment-là et je me sentis à nouveau désappointée.

 

Quand je lui racontai la partie où la femme me demandait de la suivre et où je refusai, Kate tressaillit et détourna le regard.

 

« Qu’y a-t-il, Kate ? » Je saisis son bras pour qu’elle me regarde. Elle sembla d’abord préférer le mur comme seul interlocuteur mais finalement ses yeux bleu pale croisèrent les miens. «  Je vous ai blessée ? » J’étais confuse et cela devait se voir dans mon regard.

 

« Non… Ce n’est rien… C’est juste…. Non, rien. »

 

« Cela doit être important si vous réagissez ainsi… Dites-moi. »

 

« Je ne peux pas. Pas encore. » Ses yeux, qui me semblaient si familiers, me demandaient de ne pas la forcer à parler. Je pris une profonde inspiration et baissai mon regard, la libérant d’une confession qu’elle ne voulait pas faire. Et d’où venait ce mot ? Confession ? Un mot inhabituel pour qualifier l’intrusion dans la tête de quelqu’un. « Je vous le promets Abbie. Je vous le dirai bientôt. »

 

J’acquiesçai de la tête. J’étais prête à attendre, en partie parce que je ne voulais pas mettre la pression sur Kate, mais aussi parce qu’une part de moi ne voulait pas réellement savoir.

 

Avec un grand soupir, j’en vins à la conclusion que je devais lui dire que quelque chose n’allait pas.

 

« Je pensais que c’était juste un rêve, mais les mains de l’homme étaient si fortes et serraient tellement mes bras… » Je me redressai et relevai les manches de mon pyjama, ce qui révéla les marques au dessus de mes coudes.

 

Elle laissa échapper un hoquet et saisit mes bras pour les approcher de son visage.

 

Elle eut un cri étouffé. « Oh, Abbie ! »

 

« Ce n’est rien. Je me les suis probablement faites moi-même. » Je haussai les épaules, presque convaincue par ma théorie. C’était de toute manière mieux que l’autre option. Je frottai la peau avant de la recouvrir à nouveau du pyjama en flanelle. Elle paraissait toujours angoissée. « Hé, ne vous inquiétez pas. Je marque très facilement. » Je lui souris, tentant de la réconforter.

 

Je posai une main sur son avant bras pour la rassurer. Sa peau était froide au toucher. « Vous frissonnez. Pourquoi ne pas vous mettre sous les couvertures. Il y a bien assez de place. »

 

Ses yeux bleus m’étudièrent avec intensité, puis avec un rapide hochement de tête, elle se glissa près de moi. Je remarquai qu’elle étouffait un bâillement. « Nous ferions mieux de dormir ou on ne sera bonnes à rien. »

 

Elle approuva et ferma les yeux.

 

Je restai immobile, réfléchissant à l’énigme qu’était Kate Thomas. Un étrange mélange. Une partie d’elle révélait force et confiance, et pourtant l’autre… semblait si vulnérable et triste. Je me demandais quelle histoire était la sienne.

 

Mes yeux se fermèrent et je sombrai dans un sommeil sans rêves. Je pense que ce fut ma meilleure nuit depuis des années.

 

***************

 

Chapitre six

 

Le lendemain matin, je me réveillai blottie contre mon hôtesse, ma tête confortablement installée sous son aisselle. J’entendais de légers ronflements et je réprimai un sourire en tentant de me dégager. Une main ferme me retint et me tira plus près jusqu’à ce que ma tête soit complètement bloquée. Je me sentis si bien et en sécurité que je fis ce que n’importe quelle femme aurait fait dans cette position.

 

Je me rendormis.

 

Je ne sais pas combien de temps je dormis mais quand je me réveillai, elle n’était plus là. Etrangement je me sentis plus seule à ce moment-là que je ne l’avais été dans toute ma vie.

 

Je me retournai pour regarder le plafond.

 

Que se passait-il ici ? J’étais stressée et j’avais déjà beaucoup à gérer avec mon divorce et ma panne d’inspiration, mais cela n’expliquait pas la moitié des choses qui s’étaient passées ici.

 

Notre cerveau peut parfois nous plonger dans un drôle d’état, mais ceci ? Je passai ma main sur les bleus que j’avais au bras. Comment cela avait-il pu arriver ? M’étais-je réellement fait ça moi-même ?

 

Bon… On parlait bien du phénomène des stigmates. Où était la différence ?

 

Mais pourquoi avais-je fait de tels rêves ? Pourquoi tout ce mystère ?

 

L’incident avec l’ordinateur ?

La panne d’inspiration. Définitivement.

 

La personne dans la salle de bains ?

Probablement la femme de ménage.

 

Mais l’inscription ?

Elle pouvait être là avant que je prenne ma douche et être apparue à cause de la buée.

 

Le rêve ?

Il y avait beaucoup de portraits dans cet endroit. Peut-être avais-je plongé dans un profond sommeil et mélangé la réalité et les fantasmes. Et je m’étais fait moi-même les meurtrissures sur mes bras sous le coup de la nervosité. Encore une fois

 

La femme qui s’était jetée du toit et dont je n’avais trouvé aucune trace du corps. Comment l’expliquer, cela ?

 

On frappa discrètement à la porte, ce qui me sortit de mes pensées. J’écartai mes cheveux ébouriffés de devant mes yeux et donnai la permission d’entrer à la personne derrière la porte. Mon espoir fut déçu quand je vis entrer la femme de chambre, portant un plateau où se trouvaient des toasts, de la confiture et une théière.

 

Mon estomac s’éveilla d’un coup et je repoussai mes couvertures pour accueillir la nourriture.

 

« Ce sera tout ? » La jeune femme paraissait nerveuse, comme si elle avait entendu parler de ce qui s’était passé la veille, ou peut-être se demandait-elle ce que je faisais dans la chambre de la propriétaire ?

 

« Oui, merci. » Je pris le plateau et me mis à dévorer mon petit déjeuner tardif. Il fallait que je me reprenne en main. Je ne pouvais pas rester toute la journée couchée dans le lit de Kate ; il fallait que je bouge.

 

Pourquoi diable avais-je envie de rester là où j’étais ? Je ne me rappelais pas d’avoir été à ce point perturbée, mais en même temps complètement à ma place. Ma vie était devenue un vrai paradoxe en peu de temps. Je savais que quelque chose clochait, pour preuves mes hallucinations et mes cauchemars.

 

Alors pourquoi rester ?

 

En premier lieu et le plus important : j’avais besoin de retrouver l’inspiration pour écrire. Je n’avais pas besoin d’argent, j’avais besoin de la satisfaction de savoir ce que je valais, et cela passait par l’écriture.

 

Mais il y avait plus que ça.

 

Tout ce dont j’avais été témoin, que ce soit dans mon sommeil ou éveillée, me disait d’être patiente. J’allais devoir aller jusqu’au bout du mystère qui hantait cet endroit et hantait aussi le regard de mon hôtesse.

 

Son regard.

 

Il me captivait. Je ne pouvais le nier. Elle était si belle, mais semblait si perdue. D’une étrange manière, j’avais l’impression d’être un indice dans sa vie.

 

Alors comment pouvais-je la laisser tomber ?

 

J’avais la sensation bizarre que je pouvais l’aider à retrouver quelque chose qui semblait irrémédiablement perdu pour elle.

 

Même si je savais que je pouvais probablement perdre mon esprit dans cette entreprise.

 

*******

 

 

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06 décembre 2008

Retour dans le passé, partie 1, chapitres 1 à 3

 

 

Retour dans le passé.

de Fingersmith

 

 

traduction de Kaktus

 

Synopsis

Abbie Jameson a besoin d’échapper à sa vie d’écrivain sans inspiration et à son mariage sans amour. Elle se retire dans le Yorkshire pour tenter de comprendre son moi véritable. Mais le « moi » qu’elle va trouver n’est pas ce à quoi elle s’attendait. Seule la sombre et énigmatique Kate Thomas peut l’aider à découvrir la vérité.

 

Malgré les éléments surnaturels de cette histoire, elle parle en fin de compte surtout d’amour, de découverte de soi et du fait que parfois tout ce que l’on a à faire, c’est … croire.

 

 

Avertissements

Ceci est ma deuxième Uber. Le ‘soyez indulgents avec moi’ est donc toujours de mise. Les personnages ressemblent à un couple de femmes issu d’une série télé très connue, MAIS elles m’appartiennent … quand même. J’en profite pour remercier tous ces auteurs fantastiques qui ont empli ma tête d’images et de fabuleux récits depuis tout ce temps. Avec mon histoire, j’espère vous donner au moins le millionième du plaisir que ces auteurs m’ont procuré.

 

Le cimetière de Lister Lane existe, mais il n’est plus utilisé.

 

Langage

De l’anglais encore ! Pas autant de jurons que dans « Hearts and Flowers Border » (NDLT : la première histoire de Fingersmith) mais pas mal de langage cru. Je n’ai pas pu faire autrement, désolée.

 

Violence

Certaines scènes sont un peu intenses, mais rien de sanglant ou horrible, je suis trop chochotte pour ça. J’ai plutôt insisté sur le côté flippant.

 

Sexe

C’est une invitation ? Ok, alors… Cette histoire contient des scènes très graphiques entre deux délicieuses jeunes femmes. Alors si vous n’avez pas l’âge légal pour lire ce genre de « cochonneries », ou si vous vivez dans un endroit où c’est illégal… je suis désolée pour vous. Attendez d’être un peu plus âgé, ou quittez cette page, ou les deux. Vous êtes prévenus, il y a des passages très… Mais je ne les ai pas écrits sans raison.

 

Cette histoire se situe prioritairement dans le Nord de l’Angleterre (Yorkshire), mais aussi dans le Norfolk et à Londres. Si vous y trouvez des fautes d’orthographe, mettez-les sur le compte des trois choses qui suivent. Premièrement, je suis anglaise. Deuxièmement, je ne suis pas douée en orthographe. Troisièmement, je suis très paresseuse (et ma grammaire…euh… n’en parlons pas.)

 

Cette histoire est différente de Hearts and Flowers, et vous trouverez peut-être le début un peu rigide, mais ça ne durera pas. J’ai voulu que le style reflète bien la narratrice. S’il vous plaît, faites-moi savoir ce que vous pensez de cette histoire… essayez de ne pas être trop durs, car je suis quelqu’un de réellement sensible et je pleurerai sans doute pendant des semaines, voire même des mois.

 

Remerciements

Je cite un grand nombre de personnes – Joss Stone, The Cure, Sappho, et

la Déesse

en personne, Melissa Etheridge. Toutes les citations musicales sont retranscrites sans la permission des artistes – je n’ai pas pu retrouver Sappho. Ce n’est pas une tentative de plagiat, juste un hommage à leurs mots talentueux.

 

Dédicace

Cette histoire est dédicacée à l’amour de ma vie. Merci pour tout, et en particulier pour m’écouter, encore et encore. Tu mérites une médaille ! Ainsi que mes petits compagnons à poils, les Border Terriers de l’enfer.

 

Remerciements spéciaux

A toutes les personnes qui m’ont envoyé des commentaires fantastiques au sujet de mon autre histoire. Un énorme merci et un gros câlin aussi à Poppet – tu es une étoile, qui n’a cessé de m’encourager, et tu as des goûts musicaux fantastiques !

 

 

 

Prologue

 

Parfois… l’incroyable est possible.

 

Parfois… vous devez remettre en question votre santé mentale.

 

Parfois… la seule explication raisonnable est que cela se passe tout simplement… parfois.

 

 

 

Mais viens avec moi,

Si jamais d’autres fois

En percevant ma voix,

Tu m’écoutas

Alors viens avec moi

Une fois encore

Et libère-moi de mon agonie.

 

A Aphrodite

Sappho 630 avant JC

 

 

 

Première partie

 

 

Chapitre 1

 

Mes yeux s’ouvrirent brusquement… le cœur battant… la sueur collant à ma peau.

 

Qu’est-ce que c’était que ce truc ?

 

L’obscurité de la chambre noyait ma vision – mon cœur battait si fort dans ma poitrine que je n’entendais rien d’autre. Ma bouche était sèche et mon corps recouvert de chair de poule. La seule chose que je percevais, c’était une odeur.

 

De la lavande.

 

Si nette. Si… puissante.

 

Elle m’enveloppait comme de la brume. Je ne m’étais jamais parfumée avec de la lavande, pas mon genre. Mais cela semblait si familier… réconfortant même.

 

Je me forçai à respirer calmement. En prenant de profondes inspirations, gardant l’air dans mes poumons avant de l’expulser dans la nuit fraîche. Mon cœur retrouva lentement son rythme normal tandis que mes yeux s’habituaient à l’obscurité.

 

Il n’y avait rien ici.

 

Mais je savais que quelqu’un m’observait.

 

Et puis je l’entendis. Tout près. Une voix si douce qu’elle me donna envie de pleurer.

 

« Reviens vers moi. »

 

Honnêtement, je ne peux vous dire si c’était réel, un rêve ou le résultat de mon imagination.

 

Ce dont je me souviens ensuite, c’est de m’être réveillée sur le sol de ma chambre ; les couvertures enchevêtrées autour de mes jambes en clignant des yeux face aux rayons de lumière de ce début de matinée.

 

J’avais besoin d’aller voir ailleurs. De faire le point dans ma vie. J’étais stressée, manifestement. J’allais accepter la proposition de mon agent la veille. Si je partais ailleurs, peut-être que ces rêves et ces voix cesseraient.

 

Peut-être.

 

**********************

 

Deux jours plus tard, j’étais en route vers la retraite trouvée par les soins de la secrétaire de mon agent. Six mois de congé sabbatique pour tenter de retrouver ma créativité, exactement ce que le médecin avait lui aussi prescrit.

 

Ma vie était un véritable gâchis. Quatre ans de perdus dans un simulacre de mariage. Quatre ans d’indifférence et d’enfer – presque un paradoxe. Pete, mon mari, avait eu des difficultés à laisser sa queue dans son pantalon, et encore plus de difficultés à garder cela secret.

 

Je me fichais qu’il soit allé voir ailleurs, bien au contraire. Pendant ce temps au moins, il me laissait tranquille. Mais pas ses poings…

 

C’était en partie ma faute – pour avoir épousé un homme que je n’aimais pas. Le lui révéler ensuite, toutefois, était une erreur bien plus importante. Dès lors, la descente aux enfers s’était précipitée. La seule raison pour laquelle il ne désirait pas divorcer était que je n’avais de la valeur que mariée avec lui. Le contrat de mariage le spécifiait. Mais cela ne m’empêcha pas de demander moi-même le divorce.

 

J’avais écrit cinq romans à succès et ils continuaient de me procurer des royalties. Quel mâle digne de ce nom refuserait ça ? Mais le problème était que ma Muse m’avait fuie, l’encre avait séché et l’anxiété me gagnait. Pas seulement à cause de l’argent… J’aurais fait n’importe quoi pour échapper à ma vie. Même conduire pendant

200 miles

pour aller m’enfermer dans une maison au milieu de nulle part. Pendant 6 mois.

 

Si je désirais la solitude pour faire le point, c’était dans cet endroit que je la trouverais. Ils étaient très sélectifs et acceptaient peu de personnes en même temps.

Cela me convenait très bien. Le plus loin possible de ma vie actuelle.

 

Soudain, un tressaillement d’excitation me tordit l’estomac. Je ne sais pas pourquoi. J’eus la sensation que ce voyage allait changer ma vie.

Vers un mieux ? Je n’en étais pas si sûre.

Seul le temps me donnerait réponse.

 

**************

 

Chapitre deux

 

Le voyage se déroula sans accrocs. Enfin, plus ou moins.

 

La campagne remplaça les images grises de la ville. Les arbres au bord de la route, tels des sentinelles, marquaient résolument le trajet vers mon havre de paix. Les champs s’étendaient dans toutes les directions jusqu’à ce qu’apparaissent au loin de majestueuses collines.

 

Je m’étais arrêtée une seule fois pour faire le plein, me rafraîchir et contrôler ma route. L’homme à la station service resta d’abord sans voix quand je lui demandai la direction de

la Résidence

Forester.

Il sembla presque embarrassé quand il me demanda si c’est bien là que je voulais me rendre. Mon expression perplexe l’incita à continuer.

 

« Ce n’est pas un bon endroit. » prononça-t-il doucement, comme s’il avait peur d’être entendu.

 

« Eh bien, ça me convient très bien alors. » Je me tournai pour m’en aller. Une main ferme m’agrippa et je fis volte-face, prête à lui dire ses quatre vérités, jusqu’à ce que je voie son regard, empli de peur et d’inquiétude.

 

« Faites attention, ma p’tite dame. Il y a là-bas des choses inexplicables. »

 

« Comme quoi ? » Ma voix me parut froide et distante, comme si la question venait de quelqu’un d’autre.

 

« Des choses s’y passent. Des choses inexplicables. Cette maison est… pas comme elle paraît. Elle est cruelle… »

 

« Comment, pour l’amour du ciel, une maison pourrait être cruelle ? » Je rigolai, mais il conserva sa sombre expression. « Ok, je ferai attention. » Je secouai la tête, incrédule, laissant toutefois échapper un rire nerveux.

Je le laissai debout devant la station service, les épaules affaissées et un air indescriptible peint sur ses traits.

Pourtant, un pressentiment soudain me traversa. Qu’étais-je en train de faire ? Je faillis presque tourner la voiture pour rentrer à Londres. J’aurais dû faire face à ma vie. Nul besoin d’aller me réfugier dans les collines. J’aurais dû être là-bas au moment où mon avocat allait présenter les papiers du divorce à Pete.

 

« Qu’il aille se faire voir ! » grognai-je entre mes dents serrées. Il deviendrait encore plus mauvais quand il réaliserait que financièrement, je lui avais coupé les vivres et que les serrures de ma maison seraient changées dès aujourd’hui.

 

Un sourire étira mes lèvres. Il n’aurait aucun indice pour tenter de me retrouver.

 

Ma décision prise, j’accélérai et enclenchai l’autoradio. Joss Stone. Bon choix. J’augmentai le volume à fond et me mis à chanter.

 

I've got a right to be wrong I've been held down too long I've got to break free So I can finally breathe I've got a right to be wrong Got to sing my own song I might be singing out of key But it sure feels good to me I've got a right to be wrong

Je chantai faux… mais un sentiment de liberté m’enveloppa. Quoi que je puisse trouver dans cette maison, ce ne serait qu’une peccadille à côté de ce qui m’aurait attendu chez moi.

 

Je ne réalisais pas combien une personne pouvait se tromper.

 

*****************

 

 

 

Chapitre trois

 

Un portail en fer forgé se découpait dans le mur haut de presque

3 mètres

qui entourait la résidence. Je dus utiliser l’interphone pour pouvoir entrer. Dieu… cet endroit était immense. Je mis un long moment à tourner au milieu d’arbres sculpturaux avant d’apercevoir la maison. Mon cœur s’arrêta de battre, de peur ou de respect, je ne sais pas. Le bâtiment semblait sortir tout droit des pages d’un roman gothique ; un vrai rêve d’écrivain.

 

Le mur extérieur était constitué de briques rouges et seulement interrompu par intervalles de fenêtres à meneaux permettant de regarder sur la pelouse. Des tourelles se découpaient sur le ciel sombre, des oiseaux posés dessus comme un mauvais présage. Tout au sommet se dressait une sorte de donjon et j’aperçus quelque chose qui bougeait en équilibre sur le bord.

 

C’était une silhouette. Une silhouette solitaire.

 

J’écrasai les freins et bondis hors de ma voiture en criant : « Ne faites pas ça ! »

 

Je m’élançai en avant dans une course désordonnée et paniquée. Je criai à nouveau : « Ne sautez pas ! »

 

La silhouette redressa brusquement la tête. Je sentis qu’elle me scrutait avec intensité et qu’elle m’avait comme assimilée. Je me figeai sous ce regard. De longs cheveux noirs aile de corbeau flottaient librement dans la brise. C’était la seule chose qui bougeait là-haut. Nous nous fixâmes l’une l’autre, immobiles. Tous les bruits semblaient s’être tus. L’air était empli d’attente et mon sang s’était figé dans mes veines.

 

Le cri d’un oiseau brisa la magie de l’instant. La silhouette, qui je le savais maintenant, était féminine, passa une longue jambe par-dessus le vide et disparut.

 

Je repris ma respiration, je ne m’étais même pas aperçu que je l’avais retenue. Je me sentais faible, avec la nette impression que j’allais m’évanouir. Je m’accroupis et plaçai ma tête entre mes jambes, en prenant de profondes inspirations, attendant que mon corps cesse de trembler. Je ne savais pas si c’était la perspective de ce qui avait failli se passer ou le regard de désespoir absolu sur le visage de la femme qui avait provoqué en moi cette intense fragilité.

 

Peut-être ma faiblesse était-elle due à cette reconnaissance immédiate, cette connexion que j’avais ressentie. Peut-être était-ce la lueur d’espoir que j’avais vue se dessiner sur ces traits ciselés qui m’avait coupé le souffle. Ou peut-être était-ce juste la sensation de déjà vu qui m’avait assaillie.

 

Il fallait que je dorme. Mon imagination débordante, pourtant en sommeil ces derniers temps, se déchaînait soudain et j’avais besoin de repos avant de retrouver ma Muse.

*****************

 

Je me sentais complètement vidée et ne me rappelai même pas avoir parqué la voiture, ni avoir pris possession de la chambre que j’allais occuper pendant 6 mois. Le lit semblait incroyablement confortable et accueillant, et je me laissai tomber dessus et avaler par les couvertures.

 

Le lendemain matin, je me réveillai revigorée, affamée et quelque peu curieuse de découvrir les environs. Après m’être douchée et avoir englouti le petit déjeuner servi dans ma chambre, je décidai d’aller explorer les alentours.

 

La porte de ma chambre était en chêne massif mais elle s’ouvrit facilement et le couloir derrière était à la hauteur de mes espérances. Etroit, sombre et pourvu de tentures murales donnant à l’ambiance la même opulence que j’avais ressentie à l’extérieur.

 

Je flânai dans les corridors avec la sensation d’être observée, mais à chaque angle, je n’étais accueillie par rien d’autre que du vide. Une sorte de picotement naquit dans ma nuque et se propagea le long de ma colonne vertébrale. Je pressai le pas radicalement pour atteindre enfin le sommet de l’escalier principal où j’agrippai la rampe, découvrant un couple de clients traversant le hall plus bas.

 

Un petit rire m’échappa.

 

« Allez, Jameson, arrête de te faire peur. »

 

La femme de la réception était occupée à compulser des papiers, tout en faisant claquer sa langue avec agacement.

 

« Excusez-moi, » demandai-je avec hésitation, et je fus immédiatement rassurée par un regard aux yeux bruns chaleureux. « Serait-il possible de prendre tous mes repas dans ma chambre ? » Elle prit un air perplexe. « Abbie Jameson. Chambre 4 »

 

Un sourire apparut sur ses lèvres et elle me tendit la main. « C’est un plaisir de vous rencontrer enfin, Ms Jameson. Je suis une de vos grandes admiratrices. » Je serrai sa main et la laissai secouer la mienne avec force. « Je m’appelle Jenny. »

 

« Bonjour…et… euh… merci. C’est toujours un plaisir de rencontrer quelqu’un qui aime ce que je fais. » Je lui fis mon sourire de couverture de livre, puis retirai ma main.

 

« Pour vous dire la vérité, vos livres me terrifient. » Un grand sourire. « Vous avez une sacrée imagination, ou alors peut-être que vous avez vraiment vu toutes les choses que vous décrivez ? »

 

Je ris. « Non. Jamais. Et entre vous et moi, je ne crois pas vraiment au surnaturel. Quand vous êtes morts, vous êtes morts. »

 

« Mais vous êtes tellement convaincante !» s’exclama-t-elle. « Peut-être que votre séjour à la résidence Forester vous fera changer d’avis. Nous avons des fantômes ici. » Je la regardai, un scepticisme amusé peint sur mes traits. « Vous verrez. » répliqua-t-elle devant mon regard incrédule et mon sourcil levé caché sous ma frange.

 

« Je ne préfère pas. » Je ris à nouveau. « Quoi qu’il en soit, pour mes repas… »

 

« Certainement. Excusez mon manque de professionnalisme. » Elle parut embarrassée et je lui souris d’un air rassurant. « Vous pourrez prendre tous vos repas dans votre chambre, à moins que votre hôte souhaite la présence de tout le monde pour le dîner. »

 

« Cela arrive souvent ? » Je me sentis quelque peu oppressée par cette demande.

 

« Non, c’est plutôt rare. Mais elle insiste alors pour que tout le monde y assiste. »

 

« Elle ? » C’était sorti tout seul.

 

« Oui, Ms Thomas. C’est son portrait sur le mur. » Je me tournai pour faire face à des yeux bleus tristes et un visage aux traits ciselés entouré par une chevelure aile de corbeau. Elle était assise sur une chaise au dossier en cuir, les bras pliés sur ses genoux.

 

« Elle a l’air si triste. » murmurai-je. « Si belle mais pourtant si perdue. »

 

« Ms Thomas a enduré un bon nombre de tragédies personnelles. Ce portrait a été fait juste après son retour dans la maison il y a deux ans. »

 

J’étais fascinée par le portrait. Perdue dans l’expression de cette femme et absolument certaine que c’était la même que j’avais vue sur le donjon la veille.

 

Un raclement de gorge provenant de derrière moi interrompit ma rêverie et je me retournai pour faire face au regard inquiet de ‘Jenny, ma fan numéro un’. « Tout va bien, Ms Jameson ? »

 

Je hochai la tête, des images de Katy Bates dans Misery me traversant l’esprit. Je déglutis, ou devrais-je dire avalai doucement ma salive, en retournant mon attention sur les doux yeux bruns – non, elle ne ferait pas ça…

 

Je m’éclaircis la gorge. « Je pense que je vais aller explorer les alentours. » Je lui fis un clin d’œil avant de m’aventurer dehors.

 

Il faisait frais et les vestiges d’une brume matinale recouvraient le sol donnant à l’atmosphère un semblant d’incertitude et de mystère. Je pris une profonde inspiration et m’éloignai.

 

Marcher dans la brume provoque la sensation étrange d’entendre l’écho de vos pas, comme si quelqu’un vous suivait. Même si vous tentez de vous raisonner, un sentiment de peur finit par vous gagner. Les arbres paraissent distordus et déformés, prêts à capturer leurs victimes, comme les arbres dans Le magicien d’Oz, mais en plus cruels. Le moindre bruit se réverbérait dans l’air

 

Le gravier craquait sous mes chaussures, suggérant une armée en train d’attaquer.

 

Nous n’étions qu’en début d’automne mais les doigts de l’hiver avaient déjà touché le paysage, dénudant les arbres de leurs feuilles.

 

 

Avant même de m’en apercevoir, je me retrouvai au bord d’un lac. L’eau était calme, tous les bruits s’étaient tus quand je m’étais approchée. Un couple de canards se trouvait près de la rive mais ils se mirent à l’eau et s’éloignèrent rapidement de leur drôle de nage. Je souris. C’était la vie…

 

Je m’assis sur un banc près du bord et me perdis dans le paysage. Si seulement la vie était aussi simple que ceci. Je me sentais triste et blessée à la fois. Plus vite je ferais sortir ce salaud de ma vie, plus vite je pourrais recommencer à vivre. Ce n’était pas seulement le fait que Pete ne puisse contrôler ses poings, ou d’autres parties de son corps, c’était la solitude que je ressentais dans notre mariage … ou l’apathie dans laquelle il m’avait plongée.

 

Je laissai échapper un soupir. Avec un peu de chance, tout serait terminé quand je ressortirais de ma retraite.

 

Je m’appuyai contre le banc, laissant reposer mes bras sur le dossier. Un bruit sur ma gauche m’avertit de la présence de quelqu’un d’autre. Mes yeux fouillèrent le brouillard et se posèrent sur une grande et sombre silhouette debout sur la rive. De longs cheveux noirs entouraient le magnifique visage qui fixait le vide.

 

« Bonjour. » lançai-je, désirant entrer en contact avec mon hôtesse. C’était comme si j’avais besoin de la voir sourire, besoin de lui faire perdre son air désespéré.

 

Elle tourna son visage vers moi, ses yeux s’écarquillant, semblant me reconnaître. « Toi ? » Sa voix se cassa.

 

« Oui, moi. » Pas une autre fan tout de même ? J’avais assez la grosse tête comme ça.

 

« Tu es revenue. »

 

Je la regardai d’un air perdu. « Comment pourrais-je être revenue ? Je ne suis jamais venue ici. » La confusion dans ma voix était évidente. Mais je ne m’attendais pas à la voir tourner les talons et s’enfuir en courant comme si tous les chiens de l’enfer étaient à ses trousses.

 

Cet endroit était étrange. Cette femme était étrange. C’était très grossier de s’en aller ainsi. Elle devait être du type excentrique.

 

Je me redressai et frottai l’humidité déposée sur mon jean avant de me diriger vers la résidence. L’image de ses yeux bleus était restée imprimée dans mon esprit. Pourquoi étais-je soudain obnubilée par des yeux bleus ?

 

Allez comprendre.

 

**********

Deux semaines passèrent et je n’avais pas écrit un seul mot- du moins rien de publiable et rien que vous auriez pu dire en face de votre mère. L’écran blanc de mon ordinateur m’accueillait chaque matin et je le quittais dans le même état chaque soir.

 

Parfois, je me promenais simplement dans les couloirs cherchant l’inspiration, d’autres fois, je me perdais dans les eaux claires du lac ou alors je faisais la conversation aux canards qui semblaient bien plus intéressés par le pain sec dans mes mains.

 

Ce n’est qu’en début de soirée, le quinzième jour, que je l’entendis pour la première fois. J’étais assise face à mon écran blanc habituel quand j’entendis des sanglots. Ils provenaient de l’extérieur de ma chambre. J’essayai de les ignorer mais j’étais piquée par la curiosité.

 

J’ouvris la porte et scrutai le couloir. Vide. Mais les sanglots étaient toujours audibles. Je m’avançai, fermant la porte sans bruit derrière moi et me dirigeai vers le son. Il semblait se trouver juste devant moi et se faisait de plus en plus fort.

 

J’accélérai le pas.

 

Au moment où je passais l’angle du couloir, je vis une porte entrebâillée. Je m’avançai et aperçus un escalier de pierre. Je l’admets, j’étais effrayée. Ce passage avait l’air dangereux et j’étais pratiquement sûre qu’il n’était pas prévu pour les résidents.

 

J’étais prête à tourner les talons quand une voix de femme se fit entendre ; tellement emplie de douleur que je ne pouvais pas résister au besoin de la réconforter.’ Pourquoi as-tu fait ça ?’

Quoi donc ? Et qui parlait ainsi ? Les sanglots devinrent presque des cris et je compris que je devais faire quelque chose.

 

En agrippant la rampe, je pris mon courage à deux mains et commençai à grimper l’escalier. Je ne savais pas qui j’allais rencontrer, mais en ce moment, ce qui pouvait m’arriver m’était bien égal.

 

De l’air froid glissa sur mon visage tandis que j’approchai du sommet des marches, et j’eus la sensation d’un événement imminent. Je sais, un cliché.

 

La porte, au sommet, était entrouverte et je pouvais voir le ciel sombre dans l’entrebâillement. Bien, cet escalier m’amenait donc sur le toit.

 

Les sanglots étaient plus proches, et j’eus à nouveau une vive sensation de déjà vu. Je poussai la porte et pénétrai dans l’air nocturne. Mes yeux s’accoutumèrent rapidement à l’obscurité et je scrutai les alentours, cherchant la provenance des pleurs de la femme.

 

Je la trouvai près du mur, les mains cachant son visage. Elle ressemblait à mon hôtesse, mais avec un je ne sais quoi de légèrement différent. Peut-être était-ce la longue robe qu’elle portait ou ses cheveux relevés en un haut chignon sur sa tête.

 

« Ms Thomas ? » dis-je doucement. « Vous allez bien ? » Un visage empli de larmes me répondit. Ses yeux bleus trahissaient sa douleur. Elle se figea.

 

« Pourquoi, Vivian ? » Elle sanglota en tendant une main vers moi. « Pourquoi lui ? »

 

Je la fixai, mais elle semblait perdue.

Je reculai en levant les mains devant moi. « Vivian ? Vous devez faire erreur, je suis Abbie Jameson… une de vos résidentes. »

 

« Tu me renies encore, alors ? » Puis elle se détourna et d’un mouvement vif, elle sauta dans le vide.

 

Je restai figée, attendant l’inévitable bruit sourd de son corps heurtant le sol. Mais rien ne vint.

 

Quand mon sang recommença à circuler dans mes veines, je me précipitai vers le bord du mur, regardant vers le sol, en étant sûre d’y découvrir une mare de sang.

 

Mais il n’y avait rien là en bas. Le sol était vierge. Pas de corps. Juste le gravier de l’allée.

 

Je me frottai les yeux, incrédule. J’avais pourtant vu mon hôtesse se jeter dans le vide, exactement comme elle avait menacé de le faire quand je venais d’arriver. Mais il n’y avait rien là en bas.

 

J’eus un haut-le-cœur et mon estomac se débarrassa du repas précédent. A plusieurs reprises. Je m’affaissai contre le mur, le corps couvert de transpiration. Bon sang, que se passait-il ici ? Je passai une main dans mes cheveux humides de sueur et m’accordai quelques minutes de répit afin de me remettre de mes émotions. Je tremblais et mes dents commençaient à claquer.

 

« Vous allez bien ? » Une voix chaude, si familière. Je fermai les yeux, cherchant où je l’avais déjà entendue. Elle se cachait derrière tous mes autres souvenirs et je ne parvenais pas à l’atteindre.

 

Je sentis quelqu’un qui s’agenouillait près de moi. « Ms Jameson ? » J’ouvris les yeux et fus capturée par un intense regard bleu. « Ça va ? »

 

« Vous êtes en vie ? » balbutiai-je. Un masque de confusion se peignit sur ses traits. « Je viens de vous voir sauter dans le vide… »

 

Elle se releva rapidement, frottant ses mains sur son jean. « Désolée de vous décevoir, mais je suis toujours ici. »

 

« Mais, je… »

 

« Je vais vous ramener à votre chambre. » Le visage dépourvu de toute émotion, elle me tendit la main. Quand mes doigts touchèrent les siens, une décharge envahit mon bras puis tout mon corps.

 

Je suis sûre qu’elle l’avait sentie aussi même si elle arborait toujours un air nonchalant. Elle m’aida à me redresser et je sentis ma main se mouler à la sienne. Je pus sentir sa peau, l’odeur de ses cheveux. Je pus sentir son souffle léger contre mon visage.

 

Je me rejetai en arrière comme si j’avais été piquée. Je n’avais jamais expérimenté ceci avant, et pour dire la vérité, j’étais un peu effrayée. C’était comme si je l’avais fait un millier de fois avant, pourtant cela semblait si nouveau.

 

« Je peux retrouver mon chemin toute seule, Ms Thomas. » Puis je me détournai pour retourner à ma chambre, tout en me maudissant d’avoir été aussi impolie.

 

Qu’est-ce qui m’était arrivé ? Avais-je tout simplement rêvé ? Je savais que j’étais écrivain, mais ce qui venait de se passer était trop réel même pour moi et mon imagination.

 

Je devais couver quelque chose. Je me sentais même un peu fiévreuse. Ce devait être tous les événements récents – le divorce, la vision de mon hôtesse se tenant sur ce mur le premier jour, et l’urgence et l’anxiété ressentie en ne réussissant pas à écrire.

 

Je pris la décision de faire la seule chose que peut faire une femme dans mon état. Prendre un long bain, boire un chocolat chaud et me coucher tôt. Les choses seraient plus claires au matin.

 

Non ?

 

************

 

Quelque chose me réveilla au milieu de la nuit. Je ne pourrais vous dire quoi exactement, mais je savais que ce n’était pas bon. Je restai couchée, serrant fermement les couvertures au-dessous de mon menton, exactement comme dans un de ces vieux films noirs blancs. Je gardai obstinément les yeux fermés et respirai bruyamment.

 

Mon ouie toujours aussi affûtée repéra quelque chose dans le coin de la chambre. Comme un glissement. J’étais presque trop effrayée pour regarder. Presque…

 

Je tournai la tête en direction du bruit étouffé et fixai les ombres dans le coin.

 

« Qui est là ? » Ma voix paraissait beaucoup plus courageuse que je ne l’étais. Le glissement stoppa brièvement, comme si quelqu’un envisageait de me répondre. Puis cela recommença, mais cette fois-ci, en se rapprochant de mon lit.

 

Instinctivement, je relevai mes jambes contre ma poitrine, croyant que cela me sauverait. Je ne pouvais toujours rien voir, juste une colonne d’ombre se dirigeant lentement vers le pied de mon lit. Je sentis soudain la couverture bouger quand quelque chose l’effleura. De la sueur recouvrait ma lèvre inférieure et si j’avais été capable de crier, je l’aurais fait sans discontinuer.

 

Mais je ne pouvais pas. Ma bouche était sèche et j’étais trop effrayée pour songer à avaler ma salive. La température de la pièce avait radicalement chuté et je voyais les petits nuages d’air qui s’échappaient de ma bouche.

 

Mes yeux étaient fixés sur la silhouette, traquant chacun de ses mouvements. Pile en son centre apparut une sphère lumineuse qui plana dans l’obscurité avant de venir se placer au pied mon lit durant un moment interminable. Elle sembla réfléchir avant de bouger à nouveau en direction de ma forme recroquevillée. Elle s’arrêta quand elle atteignit mes pieds. Je sentis le froid qui en émanait, et qui raidit mes orteils par sa seule présence.

 

Sous mes yeux, la sphère sembla se transformer en quelque chose ressemblant à une main. Une main d’homme épaisse et lourde. Je clignai rapidement des yeux espérant que cette image ne soit qu’un simple rêve. Mais non… la main resta là, ses doigts tremblants.

 

Elle était noire et sinistre. Il y avait de la malveillance dans cette main et je savais, avec certitude, qu’elle avait fait souffrir des gens à un moment ou à un autre. Morte ou vivante. Une onde de peur parcourut toute ma colonne vertébrale et ma gorge se serra. Je ne la quittai pas des yeux et je la vis se retransformer en une sphère.

 

Elle se dirigea soudain vivement vers mon pc, qui trônait dans un coin de la chambre, près de la fenêtre. A mon grand étonnement, l’écran de veille disparut et j’entendis le son bien reconnaissable du clavier. Je vis apparaître un mot sur l’écran mais ne fus pas capable de le lire.

 

Puis aussi vite que cela était apparu, il n’y eut plus rien. Je sentis que ça avait disparu, car la température de la pièce commença à remonter et ma respiration redevint invisible.

 

Je restai allongée sans bouger pendant ce qui sembla une éternité avant de trouver le courage d’aller voir le message sur l’écran. Lentement, je repoussai les couvertures et posai avec précaution mes pieds nus sur le sol. Mes jambes tremblaient et je n’étais pas sûre qu’elles puissent me porter jusque là. J’inspirai profondément.

 

Je m’approchai du pc, la peur au ventre. Je ne savais pas à quoi m’attendre et cela rendait la situation encore pire. Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration.

 

Putain.

 

Le cri s’échappa de mes poumons et je me précipitai vers la porte, l’envoyai valser et m’engageai dans le couloir comme si j’avais le diable à mes trousses. A moitié morte de peur, je ne savais pas où j’allais, jusqu’à ce que des bras puissants me saisissent. Je me retrouvai serrée contre un corps ferme.

 

Je me débattis pour m’échapper, mais l’étreinte était trop forte, presque étouffante.

Je m’évanouis.

 

******************

 

Posté par bigK à 11:12 - Retour dans le passé - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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