SANS ABRI

 

de Gaxé

 

 

 

Cette histoire contient une scène de sexe entre deux femmes.

 

 

Première partie :

 

 

J’ai froid. On est à la fin de l’automne et j’ai déjà froid. Je me demande comment je vais faire cet hiver. Peut-être que je ne supporterai pas le gel et que je mourrai. Cette idée me fait frémir. Je cherche un endroit pour m’abriter avant que la pluie qui menace depuis quelques heures ne tombe. Si je me fais mouiller, je vais tomber malade, et je ne risque pas d’aller voir un médecin. Je passe près d’un pont et je jette un œil dessous. La place est déjà prise par deux gaillards qui n’ont pas l’air commode. Je soupire et continue d’avancer jusqu’à ce que je trouve une bouche de métro. Je m’y engouffre avec soulagement. Je serai à l’abri et même presque au chaud pour la nuit, si tout va bien en tous cas.

La rame vient juste de partir, le quai est désert hormis une jeune femme installée sur un banc, ses longues jambes étendues devant elle. Je vais m’asseoir sur un autre banc et je ferme les yeux, de fatigue comme de découragement. Je n’ai rien mangé depuis la pomme qu’un passant compatissant m’a donnée ce matin et mon estomac réclame. Je grogne, je remue un peu dans l’espoir de trouver une position qui me permette de m’endormir, ou au moins de me détendre. Je revois le film de ces derniers mois derrière mes paupières closes. Mon licenciement, ma recherche d’emploi toujours vaine, mes économies fondant comme neige au soleil, l’appartement trop cher que j’ai laissé pour une chambre meublée à Paris, et enfin la rue, depuis un mois maintenant. Je suis seule, je n’ai pas de famille à qui demander de l’aide, à part une vieille tante quelque part en Provence. Je ne l’ai pas vue depuis si longtemps que je n’ai jamais osé l’appeler. Quant aux amis, mes ennuis les ont vite fait fuir.

 Je soupire profondément, je n’arrive pas à dormir, le bruit régulier des rames de métro et de leurs passagers me gênent. Un homme s’assied près de moi, il me jette un regard dégoûté, sa lèvre inférieure s’abaisse dans une moue méprisante qui me fait baisser les yeux. Je me rends compte que j’ai honte. Honte de mon manteau râpé que j’ai acheté alors que je travaillais encore, de mon pantalon élimé et de mes chaussures, honte de mon estomac qui gronde, de mes cheveux blonds trop longs, pas coiffés et sales, honte de ma misère…

L’heure tourne et les rames de métros s’espacent jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus du tout. Le quai devient complètement silencieux et obscur. Je me recroqueville sur mon banc, j’ai encore froid, bien que je sois certainement mieux ici que dehors. J’entends des grognements sur ma droite et je m’aperçois que la jeune femme est toujours là elle aussi. Je soupire, elle m’a parue encore plus jeune que moi qui n’ai pourtant que 28 ans. Je ferme les yeux, je suis si fatiguée que je n’arrive même plus à éprouver de la compassion pour qui que ce soit. Le banc me fait mal au dos, les courants d’air me font frissonner, je ne dors que par intermittence.

Je sais qu’il est cinq heures trente lorsque les lumières se rallument. Quelques rares personnes descendent sur les quais. Je les regarde avec envie. Ils sont habillés proprement, ils ont le ventre plein et ils vont travailler. A cette heure là, ce ne peut être que des ouvriers, des laborieux aux salaires minuscules, mais j’aimerais tant être à leur place ! Je secoue la tête pour me remettre les idées en place et me lève doucement, j’ai des courbatures partout, je marche doucement en direction des couloirs. Je rêve de prendre une douche et d’enfiler des vêtements propres, ça fait si longtemps que je n’ai même pas pu faire quelque chose d’aussi simple et pourtant essentiel ! Je soupire. Pour l’instant, j’ai une préoccupation bien plus urgente : trouver des toilettes, ou au moins un coin discret. Il y a des WC dans la rue au-dessus, je les ai vus hier, mais ils sont payants et je n’ai pas cinquante centimes. Je vais devoir aller jusqu’au square et espérer que je parviendrai à me cacher…

 

Je me suis assise au coin d’une rue, près d’une église. Je mendie. Je n’aurais jamais cru que je ferais ça un jour… La plupart des gens détournent le regard lorsqu’ils m’aperçoivent, mais quelques-uns uns m’ont jeté un peu de monnaie et le soir venu, j’ai de quoi m’offrir un sandwich, deux bananes et une bouteille d’eau. Je glisse une des bananes dans ma poche pour la manger le lendemain et je compte l’argent qu’il me reste. Trois euros et soixante trois centimes. Je souris presque, c’est bien mieux qu’hier soir. Je retourne à la même station de métro que la veille pour y passer la nuit. La jeune femme est encore là, je la regarde un peu plus attentivement. Elle me paraît grande avec une allure plutôt sportive. Ses cheveux noirs sont aussi en désordre que les miens, ses vêtements encore plus sales. Son jean est troué au genou, certainement pas pour un effet de mode, les poignets des manches de son sweat shirt s’effilochent et son blouson ne vaut guère mieux. Quant à ses baskets, le bout de la droite est percé et la gauche menace de bientôt en faire autant. Je reste un instant debout devant elle et elle lève les yeux vers moi. Des yeux d’un bleu très pur, clair et lumineux. Pourtant son regard, lui, est sombre. Elle me dévisage sans aménité et me parle d’un ton agressif.

-« Quoi ? Tu n’as rien d’autre à faire que de me regarder ? Laisse-moi tranquille ! »

Je me sens mal à l’aise, c’est vrai que je la dévisageais. Je baisse la tête sans répondre, je retourne vers le banc qui m’a accueilli la nuit dernière. Il est occupé par plusieurs personnes et je suis obligée d’attendre qu’un train passe pour avoir de la place. Je n’ose pas m’allonger, la fréquentation est encore trop importante et les regards de pitié ou de dégoût me gênent. Je m’assieds et j’attends que le quai se vide. Ca prend un long moment, ce doit être le week-end pour que les passagers traînent aussi tard. Je n’ai plus vraiment la notion du temps, lundi ou vendredi, pour moi, c’est du pareil au même.

Petit à petit, les rames de métro s’espacent, le nombre de passants diminue. Je suis toujours assise, les mains sur mes genoux. Un couple vient s’asseoir près de moi, ils se sourient, se tiennent par la main. Ils ont l’air si heureux que je leur jette un regard envieux. La jeune femme fronce le nez et se relève en tirant son compagnon.

-« Viens, ça sent trop mauvais ici. »

Ses yeux fixés sur moi montrent bien d’où vient l’odeur qui l’incommode tant. Je retiens tant bien que mal les larmes de honte que je sens me monter aux yeux. Ils sont partis depuis longtemps que je suis toujours là, immobile et tête baissée, meurtrie par l’humiliation. Je suis si plongée dans mes pensées moroses que je ne vois pas les trois jeunes gens s’approcher de moi.

Ils n’ont pas l’air d’avoir plus de vingt ans, et ils sont propres, contrairement à moi. Ils se plantent face à moi et m’observent d’un air goguenard. Et puis l’un d’eux, le plus grand, s’avance, et me donne un petit coup de pied dans la cheville en ricanant. Je retiens un grognement, me recule au fond de mon siège et détourne le regard. Ca les fait rire

-« Qu’est-ce qu’il y a la clocharde ? On te dérange peut-être ? »

Celui qui m’a touché du pied semble plus ou moins être à la tête de la petite bande. Il se tourne vers ses copains.

-« Il faut la comprendre les gars, on est dans sa chambre à coucher quand-même ! »

Il vient s’asseoir près de moi et passe son bras sur mes épaules. Je me dégage brusquement et me lève. Manifestement ils ont décidé de s’en prendre à moi. Je n’ai pas vraiment le choix, si je veux éviter l’affrontement je n’ai qu’une solution, partir. Je marche le long du quai, en direction des couloirs qui mènent vers la sortie. Ils courent et me rattrapent. Ils m’entourent, le grand me tapote le bras.

-« Tu vas pas t’en aller si vite, on voudrait discuter avec toi. »

J’ai peur et je suis sûre que ça se voit dans mon regard bien que j’essaie de ne pas le montrer. Je les regarde un par un. Il y a le grand, très brun, les deux autres sont plus trapus et leurs cheveux sont rasés. Tous les trois ont un anneau dans l’oreille, le grand avec un piercing dans l’arcade sourcilière en plus. Ils arborent tous trois un sourire carnassier, j’essaie de me faufiler entre eux pour aller vers la sortie mais ils me bloquent le chemin. Ils ne font plus semblant d’être amicaux, ils me bousculent en riant. Ca les amuse beaucoup de me tourmenter. J’essaie encore une fois de m’échapper, mais le grand me retient par le bras.

-« Reste là ! On commence juste à jouer ! »

Je n’ai pas vraiment le choix, je fais face. Je le fusille du regard en prenant l’air assuré, ce que je ne suis pas, pourtant. Je parle d’une voix sèche.

-« Que me voulez-vous ? Je n’ai rien que vous puissiez voler, laissez-moi tranquille ! »

Apparemment, je n’aurais pas dû élever la voix, sa réaction est immédiate : il me flanque une gifle retentissante, si violente que je recule sous le choc. D’ailleurs, si l’un de ses copains ne m’avait pas retenue, je serais tombée. Je pousse un cri de douleur, celui qui me tient me pousse sans douceur vers le sol, je m’affale. Je commence à complètement paniquer. Je me relève précipitamment, je crie.

-« Laissez-moi ! »

Ils rient un peu plus fort et me bousculent. Je ne crie plus, je suis terrorisée. Ils veulent juste s’amuser en s’en prenant à plus faible qu’eux, ils pourraient me tuer juste pour ça. Une bourrade à gauche, une à droite, je perds l’équilibre, je balance mes bras et ma main touche la jambe de la jeune femme sur le banc. J’avais complètement oublié sa présence. Je lève les yeux vers elle, elle ne va quand-même pas rester là sans rien dire ! A moins qu’elle n’ait aussi peur que moi. Je la regarde brièvement, elle est assise immobile, elle observe la scène d’un œil attentif, la mine tendue mais certainement pas effrayée. Je n’ai pas le temps d’en voir plus, le plus grand de mes agresseurs m’a reprise par le bras et m’envoie vers l’un de ses acolytes qui me pousse en direction du troisième, lequel me renvoie vers le premier. Tout cela en me donnant quelques coups au passage. Je ne sais pas quoi faire pour riposter face à cette violence gratuite. Je tends les bras devant moi dans un geste de défense un peu dérisoire. Presque par hasard, je griffe l’un d’eux au visage, sur la joue. Il jure et m’attrape par les poignets.

-« Tu vas me payer ça ! »

Je sens ma terreur augmenter encore d’un cran. Je n’ai qu’une envie, me rouler en boule sur le sol et attendre que ça finisse. Je sens une gifle plus violente que la première me brûler la joue. Je gémis de douleur. Je me crispe, les yeux fermés, anticipant la suivante qui ne vient jamais. C’est le bruit de bagarre qui me fait lever la tête La jeune femme est debout face aux trois voyous et, à ma grande surprise, ils passent un sale quart d’heure. Le grand est à terre, se tenant le visage à deux mains. Un filet de sang s’écoule entre ses doigts. Un autre est allongé au sol lui aussi, les deux mains sur le bas-ventre, il a l’air de beaucoup souffrir. Quant au troisième, il fait face à ma surprenante alliée. Il tient un cutter dans sa main droite et dessine des cercles dans l’air devant lui en grimaçant d’un air menaçant. Son adversaire, pas plus impressionnée que ça, le provoque.

-« Viens ! Allez, viens ! Je t’attends ! »

Il ne se méfie pas et fonce en avant. Il est cueilli par un coup de pied au menton, très violent et très rapide. Il chancelle mais ne tombe pas. La jeune femme ne lui laisse pas le temps de se reprendre, un deuxième coup de pied, dans le poignet cette fois, le désarme. Elle termine en le frappant d’abord dans l’estomac puis, une fois qu’il est plié en deux, la bouche ouverte, elle projette ses deux mains liées sur sa nuque, très fort. Il s’écroule et ne bouge plus. Elle le regarde avec mépris et je l’entends murmurer.

-« Pauvre type ! »

Elle se détourne et fait mine de retourner s’asseoir quand le grand se relève dans son dos, sans bruit. Je voudrais la prévenir mais elle ne m’en laisse pas le temps. J’ignore si elle l’a entendu ou senti ou quoi, mais elle se retourne avec une espèce de grâce féline, se baisse et esquive son coup, puis riposte en lui fauchant les deux jambes avec la sienne. Il chute lourdement, elle en profite pour lui asséner de violents coups de pied dans le ventre et le visage, jusqu’à ce qu’il ne fasse plus un mouvement. Le deuxième voyou a lâché son bas-ventre, il observe la scène d’un air incrédule. Quand la jeune femme s’approche de lui, il recule. Elle le toise dédaigneusement, puis se penche vers lui.

-« Tu prends tes petits copains avec toi et vous partez. Si je vous revois, ce sera bien pire. C’est clair ? »

Son ton est menaçant, sa voix coupante. Il hoche la tête et se précipite vers ses copains. Le grand se relève avec peine, il saigne toujours, je pense que son nez est cassé. Ensemble, ils vont chercher le troisième qui semble encore plus ou moins inconscient. Malgré leur état, il leur faut peu de temps pour quitter le quai et disparaître dans les couloirs.

La jeune femme retourne s’asseoir, soupire et passe une main dans ses cheveux pour retirer les mèches qui tombent devant ses yeux. Je m’approche doucement.

-« Merci de m’avoir aidée. Sans vous, ils auraient pu me tuer. »

Elle me regarde d’un air las et hausse les épaules.

-« Je ne l’ai pas fait pour toi. Vous faisiez tant de vacarme que vous m’empêchiez de dormir. »

Sa réponse me laisse perplexe. Dois-je comprendre que s’ils m’avaient agressée en silence ou si je n’avais pas crié, elle n’aurait pas réagi ? J’incline un peu la tête, j’essaie de lire dans ses yeux, mais je ne vois rien que de la fatigue et de l’amertume. Je suis intriguée, mais je tente encore une fois de lui dire ma reconnaissance.

-« Quoi qu’il en soit, je vous dois des remerciements, si vous n’étiez pas intervenue… »

Elle me coupe sèchement.

-« Tais-toi un peu, il me semble que je viens de te dire que le bruit m’empêchait de dormir, et j’ai sommeil. »

Elle s’est tournée vers moi et son visage n’est pas amical. Je n’insiste pas et repars m’installer sur mon banc. Elle se désintéresse de moi mais ne se rallonge pas. Malgré son envie de dormir, elle reste assise, bien droite. Je ne comprends pas mais je préfère ne pas l’interroger. Le sommeil ne vient pas, mon imagination me joue des tours dès que je ferme les yeux. Les voyous ne sont plus là mais derrière mes paupières closes, je les vois revenir s’en prendre à moi sous le regard impassible de la jeune femme. Je sursaute de frayeur à chaque bruit que j’entends ou que je crois entendre. Pour me rassurer, je jette un œil vers l’autre femme. Elle est toujours assise et somnole. Au bout d’une heure ou deux, je n’y tiens plus et vais m’asseoir près d’elle. Elle ne tourne même pas la tête dans ma direction, mais d’être plus près d’elle me rassure. Après tout, malgré son attitude plutôt agressive et ses paroles rudes, elle ne m’a fait aucun mal, au contraire elle m’a protégée. Une fois à ses côtés, je réussis à m’endormir.

 

Le premier métro me réveille, les premiers commentaires aussi. Je ne sais pas qui l’a prononcée, mais la phrase me fait mal.

-« Regarde-moi ces feignantes, elles préfèrent dormir dehors que de travailler ! »

Je voudrais répondre, leur dire que je ne suis pas satisfaite de mon sort, leur expliquer que je ne demande qu’à travailler et reprendre une vie normale, mais je me tais. Ca ne servirait à rien qu’à attirer l’attention sur moi et je suis sûre que l’opinion des gens ne changerait pas pour autant. Pour la majorité des personnes qui passent, je suis au mieux une ratée, au pire une paresseuse qui mérite bien ce qui lui arrive… Un être humain inférieur de toute façon. Je soupire, je sais au fond de moi qu’un jour ou l’autre je finirai par penser la même chose, leur mépris est si évident et si constant qu’ils finiront par me convaincre de ma propre insignifiance.

La jeune femme bouge près de moi. Je ne sais pas si elle a dormi, mais apparemment elle est restée assise toute la nuit, ne s’est pas allongée alors qu’elle prétendait vouloir dormir. Elle n’a pas été agréable ou amicale avec moi et elle me fait un peu peur, mais je suis encore plus effrayée par le fait de rester seule. Aussi, quand elle se lève et commence à se diriger vers la sortie, je me dépêche de la suivre. Au fond de moi, je sais que c’est idiot, qu’il y a de fortes chances pour qu’elle me dise d’aller voir ailleurs, mais après l’incident de cette nuit, je me sens si vulnérable que j’ai besoin de compagnie. Elle ne dit rien, ne fait rien qui pourrait m’indiquer qu’elle a remarqué ma présence juste derrière elle. Elle marche en silence en rajustant son sac à dos sur ses épaules. Une fois que nous sommes dans la rue je m’aperçois qu’elle se dirige vers le square, sans doute pour y faire la même chose que moi. Il n’est pas encor six heures du matin et les rues sont pratiquement désertes. Nous nous cachons chacune du mieux que nous pouvons. Elle termine la première et se dirige à grands pas vers la sortie, je suis encore en train de remonter mon pantalon lorsqu’elle s’arrête et se tourne vers moi.

-« Alors, tu viens ? »

Son ton est sec et elle parle avec brusquerie, mais elle m’attend. Je me dépêche de la rejoindre et je murmure « merci » avec un petit sourire. Elle ne répond pas et ne m’accorde pas un regard. Nous continuons à marcher, elle avance vite et je suis obligée de trottiner pour me maintenir à sa hauteur. Je lui demande où nous allons. Elle s’arrête et me dévisage.

-« On va déjeuner, tu n’as pas faim ? »

Sa voix est toujours aussi coupante, mais je suis contente qu’elle accepte que je l’accompagne même si je ne comprends pas de quoi elle parle en évoquant un petit déjeuner. Je continue à la suivre et je glisse mes mains dans les poches de mon manteau. J’y trouve la banane que j’avais gardée hier. Je la lui montre avec un petit sourire.

-« Regarde, on a au moins ça ! »

En comprenant que je lui propose de partager, son regard se réchauffe un peu. Mais elle secoue la tête.

-« Garde la pour plus tard. »

Je suis tentée par le fruit que j’ai à la main, mais je le remets dans ma poche. Je ne sais toujours pas où nous allons, mais je me dis que je peux attendre un peu et voir. Il faut encore une dizaine de minutes avant que nous n’arrivions sur une place où des commerçants installent des stands. Elle se dirige immédiatement vers un marchand de fruits et légumes. L’homme est petit et brun. Son visage mal rasé, avec un regard fuyant, m’est tout de suite antipathique. Il semble la connaître et lui indique un camion d’un geste du bras. Elle en décharge quelques grandes caisses apparemment très lourdes et deux ou trois sacs pendant que le commerçant saisit une bouteille thermos et se sert un café qu’il sirote en la regardant travailler. Maintenant, elle installe les marchandises qu’elle sort des caisses. Elle est rapide et il ne lui faut pas très longtemps pour finir sa tâche. Quand elle a terminé, elle vient vers lui. Il sort son portefeuille en grimaçant et lui donne cinq euros comme à regret ; il lui tend aussi un gobelet de café et lui dit qu’elle peut prendre une pomme.

Elle range le billet dans la poche de son jean et me désigne d’un geste de la main.

-« Tu pourrais lui donner un café à elle aussi. »

Il secoue négativement la tête.

-« Elle n’a pas travaillé, je ne fais pas la charité. »

Cette réflexion me met en colère. J’ai mendié plusieurs fois depuis que je suis à la rue, mais il n’était pas là pour le voir et surtout je trouve qu’il se moque de la jeune femme.

-« Vous plaisantez ? Pour tout ce qu’elle a fait, vous auriez dû payer quatre fois plus avec un employé ! Vous l’exploitez ! »

Il me regarde d’un œil froid.

-« Je n’oblige personne à travailler pour moi. Ca m’arrange, oui, mais elle aussi. Quant à toi, je ne veux plus te voir rôder près de moi et de mes marchandises, sinon je pourrais appeler les flics. »

La femme brune m’attrape par l’épaule et me pousse sans douceur avant que je n’aie le temps de répondre. Elle me prend le bras et m’entraîne à l’écart du marché.

-« Tu te rends compte que tu pourrais me faire perdre ma principale source de revenus ? »

Je la regarde droit dans les yeux, je suis si en colère que j’oublie à quel point elle m’intimide.

-« Des revenus ? Cinq euros deux ou trois fois par semaine ? Laisse-moi rire ! Il se moque de toi. Ca ne t’a pas pris plus de deux heures parce que tu es allée vite, mais c’était plutôt pénible, je l’ai bien vu. Il se sert de toi pour ne pas embaucher ! »

Elle me regarde avec un sourire ironique mais je vois dans ses yeux qu’elle n’est pas loin d’être en colère elle aussi.

-« Je sais ce qu’il fait, je ne suis pas complètement idiote. Mais si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre et le peu qu’il me donne me rend service. Alors je te remercie mais j’aimerais que tu respectes mes choix. C’est bien clair ? »

Je baisse les yeux, ma colère est tombée. Elle a raison, elle est assez grande pour savoir ce qu’elle a à faire sans que je me mêle de ses affaires. Elle repart à grand pas et va s’asseoir sur un banc public non loin de la place. J’hésite un peu mais finalement je m’installe à ses côtés. L’expression de son visage est toujours aussi fermée. Pour calmer la tension, je décide de me présenter.

-« Je m’appelle Gabrielle. »

Je suis tournée vers elle, je ne peux m’empêcher d’admirer son profil. La pureté de ses traits malgré la crasse qui les recouvre est remarquable. Il faut quelques secondes avant qu’elle ne me rende mon regard.

-« Léna. »

Elle me tend une main que je saisis. Ensuite, elle se frotte l’estomac.

-« J’avais parlé de déjeuner. »

Elle sort un petit couteau de sa poche et coupe en deux la pomme qu’elle a gagnée en déchargeant les caisses. Je prends la moitié qu’elle me donne sans rien dire, mais une fois que nous avons fini, je partage la banane que j’ai gardée. Elle accepte sa moitié en me faisant son premier vrai sourire. Je n’en reviens pas de ce qu’il transforme son visage. Jusque là, je la trouvais simplement belle, maintenant je constate qu’elle est magnifique ! Je reste quelques secondes bouche bée, à la regarder bêtement, elle sourit à nouveau et passe une main devant mes yeux.

-« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Je secoue la tête et élude la question en faisant un geste vague. Je suis un peu étonnée que nous restions là à ne rien faire, il fait froid et humide, marcher nous réchaufferait. Mais lorsque je le lui dis, elle m’explique :

-« A la fin du marché, quand les commerçants remballent, ils laissent toujours traîner des trucs. Il n’y a qu’à se baisser pour trouver de quoi manger.

-« On va faire leurs poubelles, alors ? »

Je n’aurai pas dû dire ça, manifestement je l’ai vexée. Elle ne le dit pas, mais je le vois dans sa manière de froncer les sourcils et de se raidir. Elle se frotte la tempe du bout des doigts d’un geste machinal.

-« Non ! Je ne fais les poubelles de personne ! Je trouve juste ridicule de laisser de la nourriture se perdre alors qu’il suffit de se baisser. Il s’agit seulement de ramasser ce qui est là, comme quand tu cueilles des champignons par exemple. »

Je ne suis pas sûre que sa comparaison soit tout à fait adéquate, mais je garde cette pensée pour moi.

La matinée est longue, j’ai un peu froid. Nous ne parlons pas, bien que je sois curieuse au sujet de ma surprenante compagne de misère. Je ne lui ai pas demandé son âge, mais je suis certaine qu’elle n’a pas vingt-cinq ans. J’aimerais connaître son itinéraire, comprendre comment elle a pu tomber aussi bas. Peut-être qu’elle était aussi seule que moi. Ou peut-être qu’elle était trop fière pour demander de l’aide à qui que ce soit, c’est vrai que ça n’a pas l’air d’être son genre. Je la regarde avec des questions plein la tête, mais elle m’intimide de nouveau, alors je me tais. Elle ne fait pourtant rien de particulier, elle est juste assise silencieusement, apparemment perdue dans ses pensées, les yeux à demi-fermés.

Enfin, elle se lève et marche lentement vers la place, les mains dans les poches de son jean. Je la suis en frottant mes bras avec mes mains pour lutter contre les frissons provoqués par l’humidité et le froid.

Nous observons les commerçants qui remballent leurs affaires, la plupart trie consciencieusement leur marchandise, mais un vendeur dépose un petit paquet sur une cagette en nous regardant ostensiblement. Nous nous approchons et découvrons un saucisson et un camembert soigneusement enveloppés. Je le remercie d’un geste et il me sourit avant de retourner à ses occupations. Léna prend le paquet et nous retournons sur le banc pour manger. Je suis gênée par les regards en coin des passants, mais ma compagne, elle, les ignore superbement. Elle remarque mon embarras et me donne une petite tape sur l’épaule.

-« Fais comme si tu pique-niquais. »

La comparaison me fait sourire, je n’ai jamais pique-niqué par ce froid. Une fois que nous avons terminé, nous recommençons à marcher, et je me décide à lui poser la question à laquelle je pense depuis le matin.

-« Hier, tu as dit que tu avais sommeil, mais après que tu aies fait filer les voyous, tu ‘as pas dormi. »

Elle me jette un petit coup d’œil en coin.

-« La station était fermée, ils étaient forcément dans les couloirs, peut-être pas très loin.»

Je hoche la tête.

-« Tu montais la garde en quelque sorte. »

Elle acquiesce d’un mouvement du menton. Je me rappelle la peur que j’éprouvais encore après la bagarre, et je me dis que finalement, j’étais très en sécurité. Une autre chose m’intrigue.

-« Où as-tu appris à te battre comme ça ? »

Elle hausse les épaules.

-« Petite, j’étais toujours avec les garçons. C’est avec eux que j’ai appris. J’ai fait un peu de sport de combat aussi. »

Elle ne semble pas dérangée par mes questions, alors je m’enhardis et je l’interroge encore.

-« Pourquoi m’as-tu acceptée avec toi ?

-Tu as l’air d’une compagnie agréable… » Elle tourne son visage vers moi et je discerne clairement l’ironie dans ses yeux quand elle rajoute.

-« Quoiqu’un peu bavarde et curieuse peut-être… »

Je baisse la tête et je me tais. Sa réflexion n’était pas méchante, mais je pense qu’elle voulait me faire comprendre de ne pas insister.

Nous marchons toute la journée, pour nous réchauffer comme pour nous occuper. Dans l’après-midi, je lui montre la monnaie que j’ai récoltée la veille en lui suggérant de nous asseoir dans un coin pour tenter d’en obtenir davantage. Les coins de sa bouche s’abaissent dans une moue un peu dédaigneuse.

-« Je ne mendie pas ! »

Son ton est sec et sans réplique. Elle me regarde, les sourcils froncés.

-« De plus, tu ne devrais pas montrer ton argent à tout le monde. Dans la rue, tu te fais vite voler. »

Je luis souris innocemment en haussant les épaules.

-« Je ne l’ai montré qu’à toi, tu n’es pas tout le monde. »

Elle stoppe sa marche, se plante face à moi et me fixe droit dans les yeux.

-« Tu ne me connais pas, je peux devenir très dangereuse… » Elle secoue la tête en recommençant à avancer.

-« Tu ne sais pas ce que la faim peut faire faire aux gens. »

Je ne réponds pas, je réfléchis à ce qu’elle vient de dire. Je commençais à être moins intimidée et voilà qu’elle suggère que je devrais me méfier d’elle. Je remets les mains dans mes poches et je la suis en soupirant.

Le soir venu, nous nous installons de nouveau dans le métro. Nous choisissons une station éloignée de celle de la veille afin d’éviter la petite bande qui y rôde peut-être encore. Nous ne mangeons rien. D’ailleurs, malgré l’exercice physique, je n’ai pas très faim, apparemment la misère rend frugal. En m’asseyant, je m’aperçois que trouver de la nourriture est notre principale préoccupation. Nous sommes dans la plus grande ville de France, mais nos soucis sont ceux des tribus préhistoriques. J’ai un sourire ironique et sans joie. Léna me jette un œil intrigué mais ne dit rien. Elle part s’allonger sur le banc le plus proche des couloirs et me souhaite bonne nuit. La formule me surprend étant donné les circonstances, mais je la lui renvoie. Je m’allonge moi aussi et je ferme les yeux.

 

 

Deuxième partie :

 

Au bout d’une semaine environ, une espèce de routine s’est installée. Le matin, nous sortons de bonne heure, dès le premier métro, ou parfois plus tôt, quand nous sommes réveillées par l’équipe d’entretien. Si nous avons un peu d’argent, nous allons boire un café dans un bistrot, afin de profiter des toilettes, sinon, nous nous dissimulons où nous pouvons. Tous les deux ou trois jours, Léna va au marché, je ne l’accompagne pas jusque là. Je m’arrête quelques rues avant la place et je m’installe pour mendier. J’y reste jusqu’à la fin du marché, moment ou elle me rejoint avec ce qu’elle a pu trouver. L’après-midi, nous traînons, elle entre de temps en temps dans les supermarchés devant lesquels nous passons. Je ne sais pas comment elle fait pour tromper les vigiles et éviter les caméras, je n’y vais jamais avec elle, mais elle ressort toujours avec les poches pleines de ce qu’elle a dérobé. Il y a des moments ou je bénis son habileté dans ce domaine particulier, comme le jour ou elle m’a tendu une boîte de tampons. Sans son singulier talent, j’aurais dû bourrer ma culotte de papier journal, comme le mois dernier…

Le froid s’intensifie et les journées sont difficiles, mais malgré tout, je me sens bien mieux qu’avant de rencontrer Léna. La solitude me pesait terriblement et accroissait ma honte. Je me sens toujours gênée sous les regards moqueurs ou méprisants, mais la présence de ma compagne atténue ce malaise. Elle est très fière, orgueilleuse même. Cependant, au fil du temps, je m’aperçois que ce n’est sans doute qu’une façade derrière laquelle elle cache son bon cœur. Il lui est arrivé de donner la moitié de son repas, qui n’était pourtant pas copieux, à un chien errant juste parce qu’il la regardait avec des yeux suppliants. Et lorsque nous partageons quelque chose, la plus grosse moitié est toujours pour moi. J’ai beau protester, rien n’y fait. Elle hausse un sourcil puis s’éloigne pour manger sa part loin de moi. Comme je préfère qu’elle reste à mes côtés, j’ai appris à me taire.

Elle n’est pas très loquace, mais petit à petit, j’apprends certains détails de son histoire. Comme je l’ai deviné, elle est très jeune, à peine vingt ans. Elle vient d’un quartier difficile et n’a jamais été intéressée par l’école, elle s’y ennuyait. Son père est parti alors qu’elle était très jeune et elle ne s’entendait pas avec le concubin de sa mère. Elle a un frère de cinq ans son aîné, qui a quitté le logement familial dès sa majorité et n’a jamais donné de ses nouvelles. A l’adolescence, son beau-père a commencé à la taquiner d’une manière un peu trop insistante. Il n’est jamais passé à l’acte, mais comme son frère, elle est partie dès qu’elle l’a pu. Pendant un temps, elle a vécu chez une amie tout en travaillant en intérim dans des domaines comme la restauration, l’industrie… Le jour ou ça n’est plus allé avec son amie, elle a pris une chambre meublée, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus la payer…

Ca fait presque un an qu’elle est dans la rue. Plus d’adresse, plus de téléphone, plus de douche ou de vêtements propres, elle a vite cessé de travailler. Une histoire très banale en somme, guère différente de la mienne si ce n’est que mes parents, des ouvriers, ont succombés dans un accident alors que j’avais juste dix-neuf ans. Je vivais en Province à l’époque, dans une ville moyenne. J’ai arrêté les études, pris un emploi de secrétaire. Je l’ai perdu huit ans plus tard. Je suis venue à Paris en espérant que le travail y serait moins rare, mais tout ce que j’ai trouvé, ce sont des stations de métro.

 

 

Depuis ce matin, je grelotte. La température a baissé ces derniers jours et dès la nuit tombée, il gèle. Dans la journée, l’humidité est constante et me pénètre jusqu’aux os. On approche tout doucement de Noël, les rues sont illuminées, les vitrines décorées. Nous marchons sur des trottoirs encombrés de passants chargés de sacs volumineux. Nous n’allons nulle part, nous bougeons seulement pour nous réchauffer. Léna ne se plaint jamais, ne montre rien, mais je me rends bien compte qu’elle souffre du froid elle aussi, même si elle ne l’avouerait pour rien au monde. Ce soir nous sommes descendues au métro bien plus tôt que d’habitude. Nous sommes assises sur un banc et nous attendons que le quai se vide. Elle remarque que mes dents claquent et me regarde en fronçant les sourcils.

-« Tu vas finir par tomber malade. »

Elle baisse les yeux sur ses mains et les contemple en silence. Je serre mes bras autour de moi sans rien dire. Elle ne dit plus rien pendant un long moment, semblant perdue dans ses pensées. Et puis elle passe une main dans ses cheveux pour dégager son front et ses yeux.

-« Demain, on ira voir si on trouve de la place dans un foyer.

-Un foyer ? »

Elle me regarde avec un peu d’exaspération et hausse les épaules.

-« Ca s’appelle des centres d’hébergements. J’en connais un pas très loin d’ici. On pourra y passer quelques nuits dans un vrai lit, avoir un repas chaud et du café le matin. Et surtout, il y a des douches. »

Je saute du banc et me place face à elle. Je suis stupéfaite qu’elle ne m’en ait pas parlé avant ça. Depuis le temps que je rêve de prendre une douche ! Je l’apostrophe :

-« Tu veux dire que tout ce temps que nous avons passé dehors, ou ici, dans le métro, tu savais qu’il y avait des endroits chauds où nous aurions pu aller ? »

Elle lève les mains, paumes vers moi dans un geste pour me calmer.

-« Doucement. Tu ne connais pas ces endroits là. »

J’ai toujours du mal à le croire.

-« Quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont de si terribles ? »

Je n’en reviens pas. Je n’imagine pas ce qui pourrait empêcher quelqu’un de préférer un lit, une douche et un repas chaud à la rue. Je secoue la tête sans comprendre. Elle se lève et marmonne :

-« C’est pire qu’à l’armée. Et tu n’y es pas seule, il y a une sacrée promiscuité. Ce n’est pas aussi idyllique que tu le crois. »

Elle s’éloigne en direction du banc d’à côté, manifestement, la discussion est close.

 

 

Léna est une femme de parole, Tôt le matin, nos allons traîner du côté du centre d’hébergement. Nous voyons tous ceux qui y ont passé la nuit en sortir. Léna m’explique que les horaires doivent être strictement respectés. Ca ne diminue absolument pas mon enthousiasme, l’air désabusé de ma compagne non plus. Nous nous présentons à l’accueil où on nous demande à chacune nos papiers. Ceux qui n’en ont pas sont refoulés. Heureusement, j’ai toujours gardé ma carte d’identité et Léna a aussi conservé la sienne. Nos noms sont enregistrés sur un registre et on nous donne une carte chacune, en carton bleu. La mienne a le numéro 76 et celle de Léna le 76 bis, ce qui signifie qu’elle dormira sur le lit du haut et moi celui du bas. Nous devons être sur place à 17h 30, les retards entraînent une nuit d’interdiction de centre. En attendant l’heure, nous marchons, comme à l’accoutumée. Ce n’est pas jour de marché, mais je prends quand-même quelques heures pour mendier. C’est plutôt une bonne journée, peut-être que la proximité de Noël rend les gens généreux. Pendant ce temps là, Léna est partie de son côté, elle me rejoint les poches pleines. Nous nous installons sur un banc et elle me montre « sa récolte. » Du savon, du shampooing, une tablette de chocolat, des biscuits et même des brosses à dents et du dentifrice ! Une fois encore, je suis stupéfiée par son talent de voleuse. Ce n’est certes pas très moral, mais ça nous aide tellement !

La journée s’étire en longueur, j’ai l’impression que le temps ne passe pas. L’idée de passer une nuit au chaud, dans un vrai lit m’excite au plus haut point, Et la pensée de prendre une douche me rend très joyeuse. Léna me sourit d’un air amusé et je discerne de l’affection dans son regard quand il se pose sur moi. Cette constatation me réchauffe le cœur.

A cette saison, la nuit arrive de bonne heure et il fait sombre lorsque nous arrivons au centre d’hébergement. Ce n’est pas la même personne que ce matin qui nous accueille à l’entrée. Le jeune homme aimable et serviable qui nous a enregistrées ce matin en répondant à toutes mes questions avec un sourire indulgent a été remplacé par une femme d’âge moyen aux allures de Cerbère. Elle nous dévisage sans sourire, comme si nous la dérangions. Elle vérifie nos identités elle aussi, puis nous tend une serviette à chacune en nous précisant d’un ton rogue qu’il faudra qu’on se débrouille avec ça tant que nous dormirons ici. Je comprends à quel point ses manières brusques et désagréables peuvent déranger Léna, elle qui est toujours si fière. Pour ma part, si je n’apprécie pas le comportement de la femme, je me dis que le jeu en vaut bien la chandelle. Elle nous montre le chemin des douches en nous spécifiant bien qu’il est obligatoire d’en prendre une au moins tous les deux jours, je ne peux m’empêcher de sourire. Si je pouvais avoir le choix, j’y passerais pratiquement la journée. Lorsqu’elle nous laisse, nous nous dépêchons de nous dévêtir et nous précipitons toutes deux sous le jet d’eau chaude. Peu importe qu’il y ait d’autres femmes dans la grande pièce, ou que les lieux soient d’une propreté douteuse. Nous choisissons le coin le plus reculé pour profiter d’un peu de tranquillité. Avec le savon et le shampooing que Léna a ramené aujourd’hui, je me récure de fond en comble. Une fois propre, je savoure le moment et reste un long moment à juste apprécier la chaleur et le bien-être que me procure cette douche. Je me sens détendue, délassée… Je chantonne, je profite de la sensation autant que je peux. J’y serais restée des heures si Lena n’était pas venue me chercher. Elle cogne contre la paroi de la cabine et m’appelle :

-« Sors de là, Princesse ! C’est presque l’heure du repas. »

Princesse ? Ca me surprend, elle n’est pas du genre à employer des petits surnoms… A moins que ce ne soit ironique. Je hausse les épaules, je ferme les robinets et je sors de la douche à regret. Léna est là, vêtue de son jean troué et son sweater élimé. Mais moi, je suis nue et elle laisse son regard parcourir mon corps. Une partie de moi est gênée alors qu’elle ne me lâche vraiment pas des yeux, m’observant de haut en bas et s’arrêtant finalement sur mes seins. Je suis perturbée en découvrant qu’une autre partie de moi, a plutôt envie de se redresser et de se faire admirer. Je me sens rougir en remarquant le plaisir que j’éprouve à la voir fixer ma poitrine avec autant d’intensité. Je secoue la tête pour me remettre les idées en place et vais chercher mes vêtements. Je grimace, je me sens enfin nette et propre et je dois remettre les sous-vêtements que je porte depuis près de deux mois. Léna, qui a enfin levé les yeux, remarque ma moue de déception et m’interroge en levant un sourcil. Je lui explique ce que je ressens à ne pas avoir quelque chose de propre à me mettre. Elle repousse d’une main les cheveux qui lui tombent constamment devant le visage.

-« Pendant qu’on est ici, on va se renseigner. Je crois qu’à Auteuil, il y a un endroit où on pourrait laver notre linge. »

Décidément, c’est une bonne journée ! Je jubile et même ma compagne a perdu un peu son air bougon. Elle ne le dit pas mais je vois bien qu’elle aussi a apprécié la douche. Nous n’avons pas de montre ni l’une ni l’autre, pourtant je me rends compte qu’il est encore tôt. A ma question, Léna répond qu’ici, c’est comme ça. On mange de bonne heure, on a droit à la télé un petit moment et on se couche. L’extinction des feux est pour vingt heures trente et ce n’est pas négociable. Propre, au chaud et avec la perspective d’un repas convenable, je suis d’excellente humeur et je m’accroche au bras de mon amie pendant que nous nous dirigeons vers le réfectoire. Je m’attends plus ou moins à ce qu’elle se détache de moi, elle n’est pas démonstrative, mais elle n’en fait rien, au contraire elle pose sa main sur la mienne un bref instant. Bizarrement, ce contact me fait particulièrement plaisir.

La grande salle est déjà pleine de monde. Après une queue plutôt longue, on nous sert de la purée et une viande que je ne parviens pas à identifier ni à l’odeur, ni à l’aspect, ni au goût.

Je ne m’attendais pas à un festin de toutes façons, mais je suis ravie de prendre un repas chaud, ça ne m’était pas arrivé depuis deux mois. Les tables sont longues, toutes parallèles les unes aux autres. Nous sommes installées face à face, chacune sur un banc qui donne sur l’allée centrale permettant de circuler. Je suis surprise de constater que nous n’avons ni couteau ni fourchette, seulement des cuillères. Léna m’explique que ces objets pourraient devenir des armes entre les mains de certains. Le bruit est incessant, conversations, claquement des cuillères sur les assiettes, bancs qui raclent sur le sol… Et puis des voix s’élèvent sur notre gauche. Je redresse la tête et je tends l’oreille, curieuse. Un homme, debout, vocifère en faisant de grands gestes. Apparemment, il veut fumer, on lui a fait remarquer que c’était interdit mais il ne veut pas se soumettre au règlement. Un des bénévoles, un solide gaillard, vient l’attraper par le bras et le sort de la pièce. Une grande partie des personnes présentes commence à protester, les esprits s’échauffent. Le brouhaha devient rapidement vacarme, Léna constate que j’ai terminé mon assiette et me fait signe de sortir de la pièce. Cette ambiance lui déplaît, je le vois et je pose ma main sur son avant bras dans un geste d’apaisement. Elle me sourit avec lassitude.

-« Voilà le genre de chose qui m’ôte l’envie de venir dans des endroits comme celui-là. »

Je hoche la tête, je suis toujours contente d’être ici, mais je dois reconnaître que si de tels incidents arrivent trop fréquemment, je m’en lasserais sans doute moi aussi. Avant d’aller à la salle de télévision, nous nous rendons aux toilettes, j’y connais une nouvelle déconvenue. L’endroit n’est pas sale, il est répugnant, et il y règne une odeur si nauséabonde que je me surprends à regretter certains squares. Je me soulage rapidement et nous nous dépêchons de nous éloigner. Devant le téléviseur, les murmures, les chuchotis et les raclements de gorge incessants nous empêchent d’entendre la moindre parole de l’émission diffusée. Je commence à comprendre pourquoi elle n’aime pas venir. Enfin, nous allons nous coucher. Le dortoir s’étend sur tout l’étage. Il est composé d’une quinzaine de box dans lesquels se trouvent cinq lits superposés. Comme dans tout le bâtiment, les murs sont recouverts d’une peinture beige laide et triste. Sur le sol, le lino gris et usé couine sous nos pas. En arrivant, Léna prend les serviettes que nous avons ramenées de la douche et les coince sous son matelas, de manière à ce qu’elles pendent du côté du mur. Je lui fais remarquer qu’elles sècheraient mieux si elles avaient plus d’air, au pied du lit, par exemple. Elle secoue la tête d’un air désabusé.

-« Si on les met au pied du lit, elles ne seront plus là demain matin. »

Je n’avais pas pensé à ça. Finalement, Léna avait raison, le séjour n’est pas idyllique. Je me console en me disant que nous allons profiter d’une bonne nuit de sommeil sans le bruit incessant des métros et de leurs passagers. Je m’assieds sur mon lit et défais les lacets de mes bottines. Encore une fois, ma compagne m’arrête.

-« Garde tes chaussures, si tu les retires, tu ne les retrouveras pas. »

Je la regarde d’un air un peu excédé, elle a l’air si désolé pour moi que je ne peux m’empêcher de lui sourire. Je me remets debout et lui fais une bise sur la joue. C’est la première fois que nous avons un tel contact physique et je m’aperçois que j’aime beaucoup ça. Surtout quand elle passe son bras autour de ma taille et me serre brièvement contre elle.

Je murmure.

-« Merci. Sans toi, je me serais fait dépouiller pendant la nuit. »

Elle me pousse gentiment vers mon lit sans répondre. Je m’allonge donc toute habillée, avec mes chaussures, pendant qu’elle fait la même chose au-dessus de moi. Après quelques minutes, les lumières s’éteignent. Au bout d’un moment je regrette le métro et ses passagers. Ici aussi le bruit est continuel. Grognements, raclements de gorge, toux, ronflements, je distingue même les murmures d’une dispute. Et bien sûr, ça ne s’arrête jamais. Il me faut un très long moment pour m’endormir.

Les lumières qui se rallument nous réveillent avant six heures le lendemain matin. Ca non plus, ce n’est pas très différent du métro. La différence, c’est que les regards en dessous ne viennent pas des passagers mais de nos compagnons de misère. J’ai l’impression qu’aucun d’eux n’est capable d’amabilité. Il y a les teigneux qui n’attendent qu’une occasion de se quereller, les sournois qui cherchent à voler tout ce qui passe à portée de leurs mains et les indifférents qui pourraient vous marcher sur les pieds sans même vous remarquer. Ceux-là sont si renfermés qu’on a l’impression qu’ils vivent dans un monde à part, un monde dont ils ne veulent surtout pas sortir. Peut-être que c’est leur manière d’oublier la dureté de leur vie…

Nous prenons un rapide petit déjeuner, avec du pain beurré et du café au goût d’eau de vaisselle. Au moins il est chaud, et gratuit. Nous n’avons pas de difficulté pour obtenir les renseignements que nous souhaitons et une bénévole jeune et agréable nous donne l’adresse du centre d’Auteuil. Bien qu’il fasse froid, la matinée est belle, l’humidité a disparu et nous nous y rendons en marchant d’un bon pas.

L’endroit est plus accueillant que le centre d’hébergement. Nous entrons dans une grande pièce aux murs colorés, parsemées de petites tables entourées de chaises. Au fond, se trouve un comptoir derrière lequel trois bénévoles distribuent du café et du chocolat chaud à qui le demande. Derrière cette grande salle, il y a encore une salle de douches et la buanderie. Une dizaine de machines à laver et de sèches linge y attendent d’être utilisées. Trois hommes et deux femmes sont déjà là, assis à regarder leur linge tourner au travers des hublots de verre. Ils sont tous les cinq en peignoir. Je promène mon regard dans la pièce et repère de petites cabines dans le genre de celles qu’on trouve dans les magasins de vêtements quand on veut essayer quelque chose. C’est là-dedans que nous nous déshabillons et que nous trouvons des peignoirs, ce qui nous permet de laver tout ce que nous portons. Léna en profite pour vider son sac à dos dans la machine. Il contient deux tee-shirts, un autre jean et quelques sous-vêtements, tous en piteux état, mais elle, au moins, a de quoi se changer, ce qui n’est pas mon cas.

Nous sommes propres, nos vêtements aussi et nous ne dégageons plus d’odeur incommodante, mon moral est plus haut qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. La présence de Léna à mes côtés n’est pas étrangère à ma bonne humeur. La solitude va souvent de pair avec la misère et la rend encore plus difficile à supporter. Entre eux, les indigents ne sont en général ni gentils, ni aimables, ni même solidaires. Il est pratiquement impossible de se faire des amis, c’est le règne du chacun pour soi, de l’individualisme à tout prix. Nous sommes une exception. Je regarde ma compagne et je sens une bouffée de tendresse pour elle m’envahir, j’ai eu beaucoup de chance de la rencontrer et d’être acceptée. Je m’accroche à son bras, me mets sur la pointe des pieds et lui dépose un petit baiser sur la joue. Comme hier soir, je trouve que c’est très agréable. Elle tourne les yeux vers moi et me fait un grand sourire qui remue quelque chose d’indéfinissable au fond de moi. Du menton, elle me désigne une autre pièce.

-« Il y a des apprentis coiffeurs là-bas. Je vais aller me faire couper un peu les cheveux. Tu veux venir aussi ? »

Quelle question ! Etant donné nos conditions de vie, les cheveux courts seront bien plus pratiques, et puis je me sentirai moins sale. J’acquiesce et me dirige vers la pièce avec enthousiasme.

Léna a juste fait raccourcir sa frange et désépaissir sa chevelure noire, mais moi j’ai fait couper mes cheveux presque à la garçonne. Ils ne me tombent même plus sur les épaules. Ca me fait un drôle d’effet, mais je sais que je serai plus à l’aise ainsi, surtout quand je serai restée plusieurs jours sans shampooing. Je regarde ma compagne, elle est métamorphosée.

Sans la couche de crasse qui la recouvre habituellement, elle paraît encore plus jeune. Un sentiment de chagrin m’envahit quand je pense à son âge, elle est à la rue alors qu’elle sort à peine de l’adolescence. Je sens des larmes me monter aux yeux, je voudrais qu’elle ait connu autre chose que cette existence sans espoir et sans joie. Et puis je me console en me disant que si elle avait eu une vie heureuse et comblée, je ne l’aurais jamais rencontrée. Aussi égoïste qu’il soit, l’argument me réconforte. Nous quittons Auteuil avec l’adresse d’une antenne de

la Croix

rouge, où on nous donne à chacune une paire de chaussures. Léna en avait bien besoin, plus que moi dont les bottines étaient usées mais ne présentaient pas de trou. Pour ma part, j’ai aussi droit à un jean et un pull pour remplacer mes affaires plus qu’usagées.

Nous rentrons juste à l’heure au centre d’hébergement, nous avons à peine le temps de nous doucher que déjà nous devons nous mettre à table. Malgré la discipline stricte, le manque d’hygiène des sanitaires et le bruit incessant, je suis contente de dormir sous un toit. Pourtant, encore une fois, le sommeil tarde à venir. L’ambiance n’est pas vraiment amicale, et comme Léna, je commence à me méfier de tous. C’est notre deuxième soir, mais j’ai déjà été témoin de quatre vols et d’un début de bagarre vite réprimé par les bénévoles. J’en viens à comprendre la réticence de ma compagne à venir ici.

Dans la journée, nous continuons à suivre notre routine. Léna va régulièrement au marché, je mendie. Profitant du fait que nous prenons nos petits déjeuners et dîners au centre, nous essayons même de faire quelques économies. Ainsi, l’argent rapporté par les heures passées à demander l’aumône file directement dans la poche de Léna, l’endroit où il est le plus en sécurité. Elle plaisante et dit que nous pourrons bientôt nous payer une croisière avec ça. Je ne l’ai jamais vue aussi détendue. Pas au foyer où elle est toujours méfiante et sur ses gardes, mais dans la journée, le fait d’être propre la rend bien plus souriante. Dans l’ensemble, nous nous sentons beaucoup mieux.

Une semaine avant Noël, alors que, comme souvent, je cherche le sommeil, il me semble sentir un bras passer sur mon lit. Je me raidis, je retiens mon souffle attendant d’être sûre que ce n’est pas un mauvais rêve. Mais c’est bien une main qui tâte tout doucement mon corps, passe sous les couvertures et le matelas. J’entends une respiration rauque tout près de moi.

Je me concentre sur les mouvements que je sens, je prends une inspiration rapide et j’attrape le poignet devant moi du geste le plus vif que je peux et je serre, de toutes mes forces. J’entends un grognement puis le poignet se débat pendant qu’une autre main se pose sur mon visage puis descend sur mon cou. L’inconnu grogne encore une fois et il me semble reconnaître la voix d’un homme qui devrait être dans le lit n° 79. Je gémis quand sa poigne se resserre autour de mon cou, bloquant ma respiration. Je m’agite, je tente de lui donner des coups de pieds mais mes jambes sont bloquées par la couverture. Je bouge dans tous les sens et parvient à me libérer un peu. Je prends une goulée d’air et pousse un cri quand il raffermit de nouveau sa prise. Et puis il me lâche, brusquement. Dans l’obscurité, je distingue la silhouette de Léna qui frappe mon agresseur à l’estomac d’abord, au menton ensuite. Une fois qu’il est hors de combat, elle l’attrape sans douceur par son col et le pousse contre le mur. Le bruit diffus de la bagarre a réveillé tout le box et, en me redressant, je m’aperçois que les occupants des autres lits sont tous assis à observer la scène comme s’ils étaient au spectacle, je m’attends presque à des applaudissements. Ma compagne se penche vers l’homme et le questionne d’une voix sèche.

-« Qu’est-ce que tu croyais faire ? »

Il ne répond pas, jetant des regards affolés tout autour de lui. Elle prend son col une deuxième fois et le repousse contre le mur, assez violemment pour que l’arrière de son crâne cogne en faisant un bruit mat. Il grimace et repousse ses mains avec les siennes. Elle recule d’un pas en le fixant dédaigneusement. Il en profite pour se tourner vers nos compagnons de chambre.

-« Elles ont de l’argent, j’en suis sûr !»

Personne ne réagit, il insiste.

-« Regardez-les ! Elles sont propres, habillées correctement, elles sont pleines aux as, ça ne fait aucun doute ! »

Léna ricane et regarde elle aussi autour d’elle.

-« Bien sûr, nous sommes là uniquement pour le plaisir ! C’est tellement plus drôle que les hôtels de luxe auxquels nous sommes habituées ! Nous adorons dormir dans des foyers miteux en compagnie de crétins dans ton genre ! »

Son regard retourne vers l’homme qui a essayé de me voler.

-« Tu t’approches de l’une de nous deux encore une fois et je t’étripe ! Compris ? »

Il observe encore les autres occupants du box dans l’espoir que l’un d’entre eux au moins prendra son parti, mais personne ne bouge. Pour une fois, je suis contente du manque de solidarité dans ce milieu, je sais d’expérience qu’elle est capable de venir à bout de plusieurs adversaires à la fois, mais je préfère qu’il n’y ait pas d’affrontement. Léna se détourne de l’homme et commence à rassembler nos affaires, les déposant ensuite sur mon lit. Manifestement, nous ne dormirons plus cette nuit. Elle s’assied posant son sac à dos sur sa gauche, je m’installe près d’elle en soupirant.

Les lumières me réveillent, je me suis assoupie assise, apparemment. Je regarde à droite, Léna me fait un clin d’œil.

-« Bien dormi, Princesse ? »

Je hoche la tête en baillant et je lui souris. Nous nous rendons dans le vaste réfectoire mais nous n’avons pas le temps de boire un café qu’un bénévole grand et costaud s’approche, la mine sévère. Il s’adresse à ma compagne en posant une main sur son épaule.

-« C’est toi qui a mis le bazar cette nuit ? »

Léna se lève et se dégage de sa main, elle n’a pas l’air surpris, ni inquiet. Il est plus grand qu’elle mais elle parvient à le toiser, pas intimidée du tout.

-« Je n’ai rien mis du tout. J’ai juste évité un vol. »

Elle a planté ses yeux dans ceux de l’homme et c’est lui qui détourne le regard.

-« Tu es exclue pour un mois. Inutile de revenir ce soir. »

Je bondis, scandalisée.

-« Ce n’est pas sa faute ! Elle m’a défendue contre un homme qui voulait me voler. Vous ne pouvez pas faire ça, c’est injuste ! »

Le bénévole me regarde comme si je venais de la planète Mars, puis hausse les épaules.

-« Je ne fais pas les règlements. Ici, la violence est proscrite, elle doit partir. »

Il tourne les talons et s’éloigne sans me laisser le temps de répliquer. Léna s‘est rassise et sirote son café comme si de rien n’était. Je pose mes mains sur la table en me penchant vers elle.

-« Tu ne dis rien ? Tu laisses faire ?

- Assieds-toi. »

Elle pousse un gobelet et une tranche de pain beurrée vers moi pendant que j’obéis.

-« Je n’ai rien dit parce que c’était inutile. Je sais d’expérience qu’ils sont trop bornés pour écouter ce que j’ai à dire. Et puis, de toute façon, je n’aime pas me justifier. »

Après un temps, elle rajoute.

-« Ca ne concerne que moi. Rien ne t’empêche de continuer à passer tes nuits ici et de me retrouver dans la matinée. »

A peine a-t-elle fini sa phrase que je tape du poing sur la table en la dévisageant avec colère.

-« Tu veux que je te reste au chaud pendant que tu seras seule dehors, dans le froid ! »

Pour la première fois, je vois mon amie avoir un léger mouvement de recul, manifestement ma réaction la surprend. Elle fronce les sourcils, me jette un œil intrigué et répond doucement.

-« Ce serait mieux pour toi.. »

J’agrippe son poignet avec force, je suis si furieuse que je serre très fort. Elle regarde ma main et prend délicatement chacun de mes doigts pour les détacher de son bras. Puis ses yeux reviennent plonger dans les miens, elle prend une expression d’attente patiente. J’inspire un grand coup pour me calmer avant de lui expliquer mon point de vue.

-« Léna, comment peux-tu penser une seule seconde que je vais te laisser passer tes nuits toute seule dehors alors que c’est à cause de moi que tu as des ennuis…»

Elle ouvre la bouche pour répliquer, mais je l’en empêche d’un geste impérieux.

-« Ca fait plus d’un mois que nous partageons tout, tu m’as défendue contre un voleur cette nuit, contre des voyous le soir où nous nous sommes rencontrées, tu m’as réconfortée quand j’avais le cafard, tu m’as tirée de la solitude dans laquelle je me trouvais… Et tu crois que je vais t’abandonner tous les soirs juste pour rester au chaud ? »

Je baisse les yeux et je marmonne.

-« J’espérais que tu avais une meilleure opinion de moi. »

J’entends le sourire dans sa voix quand elle me répond.

-« J’ai une très haute opinion de toi. »

Elle prend ma main posée sur la table. Je lève le regard vers elle et j’ajoute très sérieusement.

-«  J’irai où tu iras. »

Ca lui fait plaisir, je le vois dans ses yeux. Nous terminons de déjeuner sans nous lâcher la main.

 

 

Troisième partie :

 

 

La première nuit que nous passons de nouveau dans le métro est très dure. Les lits du centre d’hébergements n’étaient pas luxueux, mais ils étaient bien plus confortables que les bancs de plastique de

la RATP. Ce

soir, nous restons côte à côte, je m’endors sans m’en rendre compte.

Au réveil, je constate avec un peu de gêne que je suis à moitié allongée sur mon amie. Elle est restée assise et ma tête repose sur ses genoux. J’ouvre les yeux sur un regard bleu azur qui me regarde avec ce qui semble être de la tendresse. Ca me fait sourire, elle passe sa main dans mes cheveux et murmure :

-« Bien dormi, Princesse ? »

Je me redresse en baillant et m’appuie contre son épaule.

-« Compte tenu des circonstances, plutôt bien, oui » Je m’étire légèrement en essayant d’ignorer les regards des passants.

-« Pourquoi m’appelles-tu comme ça ? Je n’ai rien d’une princesse. »

Elle m’adresse son plus beau sourire, celui qui m’a fait remarquer à quel point elle est magnifique.

-« Pour moi, tu en es une. »

Le compliment me fait un plaisir immense. Je détourne le visage pour qu’elle ne remarque pas ma rougeur. Elle me prend par la main pour m’aider à me mettre debout mais ne me lâche pas alors que nous nous dirigeons vers la sortie. Nous buvons un café au bistrot et commençons à marcher en direction du marché. Je m’arrête un peu avant la place et m’assieds dans un coin de rue plus ou moins abrité des courants d’air. Je pose devant moi le gobelet destiné à recevoir ce qu’on voudra bien me donner, je fourre mes mains dans les poches de mon manteau et, tout en remerciant machinalement les passants généreux, je réfléchis. Depuis quelques jours, je m’interroge au sujet de ce que je ressens pour Léna. Bien sûr, je l’ai toujours trouvée belle, et elle m’a plue dès le premier jour, mais à ce moment là, j’ai préféré penser que c’était juste de la reconnaissance. Et puis, il était déjà si difficile de simplement survivre, que je n’ai pas voulu y voir autre chose. Mais depuis que nous fréquentons les centres d’aide de toutes sortes et que nous nous débrouillons un peu mieux, je me sens de plus en plus attirée par ma belle compagne brune. Les petits gestes qu’elle a pour moi, le gentil surnom qu’elle me donne de temps à autres me font penser que je ne la laisse pas indifférente non plus.

Je souris doucement, je ferme les yeux et j’appuie mon corps contre le mur derrière moi. Derrière mes paupières, je revois son sourire de ce matin, le regard qu’elle avait pour moi lorsque je me suis éveillée…

-« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Dégage ! »

Je sors brusquement de ma rêverie et lève les yeux vers le haut. C’est un agent de la police municipale qui vient de me parler sur ce ton hargneux. Il pousse une de mes chevilles du pied.

Je me lève lentement et l’observe d’un air interrogateur.

-« Va-t-en, je ne veux pas de clochard dans mon secteur ! »

Pour donner plus de force à sa phrase, il renverse mon gobelet de monnaie, toujours avec son pied. Je ne discute pas, c’est inutile. Tout ce que j’y gagnerais c’est quelques heures au poste.

Je me baisse et ramasse mes quelques pièces, il me regarde faire avec un air mauvais, les mains sur les hanches. Je ne traîne pas, j’ai appris à connaître ce genre de personnage, qui se venge de leurs frustrations et insatisfactions personnelles sur tous ceux qui ne peuvent se défendre. Si on fait mine de les affronter, ils n’hésitent jamais à vous attirer le plus d’ennuis possibles. Ca leur donne une impression de pouvoir. Je trouve ça plutôt minable mais je m’empresse de lui obéir afin qu’il me laisse tranquille. La matinée est presque finie Léna va bientôt me rejoindre, je décide d’aller à sa rencontre. Je la vois qui approche dans ma direction. Elle m’aperçoit et sourit en me faisant un signe de la main, je presse le pas pour la retrouver plus vite. La journée a du être plutôt bonne, ses poches de blouson sont gonflées et elle porte un petit sac en plastique blanc à la main. Elle veut m’emmener m’asseoir sur le banc le plus proche mais je l’entraîne plus loin en lui racontant ma mésaventure avec l’agent municipal. Mon récit a l’air de la mettre en colère, elle reste un moment sans rien dire, passant juste son bras sur mes épaules dans un geste de protection comme de consolation. Nous changeons de quartier et nous installons dans un petit square, non loin de

La Bastille. Comme

je l’ai deviné, certains commerçants ont été généreux avec elle puisqu’elle ne ramène que des produits emballés au lieu des habituelles marchandises plus ou moins abîmées dont nous nous contentons la plupart du temps. Elle a retrouvé sa bonne humeur et tandis que nous mangeons elle m’explique qu’elle ne travaillera plus pour l’homme que j’ai rencontré le premier jour. Elle a fait la connaissance d’un couple dont le fils, qui les aidait jusque là, vient de se marier et de s’installer en banlieue. Ils lui ont proposé de le remplacer pour quatre fois plus que ce qu’elle gagnait jusqu’à maintenant. Ca reste du travail au noir mal payé, mais c’est quand même un mieux.

Toute la nourriture que nous venons d’avaler était dans ses poches, le sachet en plastique est toujours sur ses genoux. Je le regarde avec curiosité alors qu’elle le prend et joue machinalement avec. Et puis elle se tourne vers moi avec une espèce de timidité surprenante dans le regard et me tend le petit sac.

-« C’est pour toi, Gabrielle. »

Elle baisse aussitôt les yeux, comme si elle était embarrassée. Son attitude me surprend mais je suis curieuse et je plonge rapidement ma main à l’intérieur du sachet. J’en sors une jolie écharpe de laine de couleur jaune paille… neuve. Il y a encore une étiquette dessus, sur laquelle le prix a été soigneusement raturé. Mon amie a relevé la tête et m’observe avec un petit sourire inquiet.

-« Elle te plaît ? Tu as souvent mal à la gorge, alors je me suis dit que…. »

Je ne la laisse pas finir, je me jette contre elle et la serre contre moi, fort. Au bout de quelques secondes je recule un peu pour pouvoir regarder son visage.

-« Merci » Je parle tout bas, j’ai du mal à en dire plus. Je mets mon visage au creux de son épaule et j’embrasse doucement son cou. Sa main se pose sur ma nuque, je sens ses doigts caresser la racine de mes cheveux dans un geste plein de douceur. Je me redresse, je murmure encore.

-« Ca fait si longtemps que personne ne m’avait rien offert… »

Léna sourit et enroule l’écharpe autour de mon cou puis laisse sa main traîner sur ma joue. Je ne réfléchis plus, je l’embrasse. Nous sommes dans un square, au vu et au su de tous les passants du quartier, nous n’avons nulle part où dormir ce soir, et pour le moment je me fiche complètement de tout ça. Je sens ses lèvres bouger sur les miennes et ses bras m’entourer comme si je me retrouvais enveloppée dans un cocon de chaleur. A ce moment là, je suis persuadée que je n’aurai plus jamais froid de ma vie. Elle approfondit le baiser et la chaleur pénètre au plus profond de moi, me faisant gémir de bien-être. Nous finissons par nous reculer et nous regardons. Il y a tant de choses dans ses yeux… De la joie, de la douceur, de la tendresse… Elle pose son front contre le mien en souriant, je passe mes mains dans ses cheveux. Comme souvent, quelques réflexions fusent, venant de passants que la proximité de Noël ne rend pas plus charitables. J’ai appris à ignorer les remarques, ou du moins à essayer, mais aujourd’hui, elles ont quelque chose d’inhabituel qui me fait redresser la tête. Je n’entends pas bien, mais je discerne clairement les mots « leur situation » et « dignité ». Apparemment, ça vient d’en face de nous, de deux vieilles dames à l’allure tout à fait respectable qui nous regardent d’un air désapprobateur tout en lançant des miettes de pain aux pigeons qui les entourent. Je suis un peu étonnée, les personnes âgées sont les moins agressives avec nous en règle générale. Je hausse les épaules, après tout, il y a des cons partout. Léna suit mon regard et comprend ce qui m’a perturbée. Elle jette un regard incendiaire aux deux vieilles dames et me serre à nouveau contre elle. Je pense qu’il y a un peu de défi dans son geste, mais c’est si agréable que je ne songe pas à me plaindre. Les deux grands-mères prennent un air outré. Elles se penchent l’une vers l’autre et marmonnent. Je décide de les ignorer et de plutôt me concentrer sur ma compagne. Elle sourit encore et dépose un petit baiser sur mes lèvres. Quand le froid commence à se faire trop intense, nous nous levons et marchons. Je m’accroche au bras de Léna, heureuse de la tournure que prend notre relation. Elle ne parle pas plus que d’habitude, mais son visage exprime une joie que je lui ai rarement vue montrer.

Le soir venu, nous retournons au métro pour y passer la nuit. Nous nous collons l’une à l’autre, et pas seulement pour nous réchauffer. Le bras de Léna est sur mes épaules et je me sens si bien comme ça que je ne peux m’empêcher de l’embrasser sur la joue, elle tourne légèrement la tête et ses lèvres rencontrent les miennes. Je voudrais savourer ce moment unique, mais comme le premier, notre deuxième baiser est perturbé par des commentaires.

Encore une fois, j’entends le mot « dignité. » Agacée, je me détache de ma compagne et me rassied face au quai. Ce doit être l’heure de pointe parce qu’il y a beaucoup de monde qui attend la prochaine rame. Juste devant nous, de nombreuses personnes nous jettent des coups d’œil désapprobateurs. Je soupire, non seulement nous n’avons plus rien, pas même un toit, mais nous manquons aussi cruellement d’intimité. Léna elle aussi semble exaspérée et je l’entends marmonner. « Même ça… » Je la regarde, intriguée. Elle a un petit sourire désabusé et désigne les passants massés sur le quai d’un geste du bras. Je secoue la tête.

-« Je pensais que l’homosexualité était mieux acceptée maintenant. Nous les choquons. »

Elle prend ma main et dépose un baiser sur mes phalanges repliées.

-« Le fait que nous soyons deux femmes les dérange, mais ce qui les gêne le plus, c’est que nous sommes des SDF. »

Je fronce les sourcils et réplique avec vivacité.

-« La misère ne nous empêche pas d’avoir un cœur !

-Pour eux, les pauvres ne devraient surtout pas se montrer la moindre marque d’affection ou d’amour. Apparemment, aimer est un droit qu’on perd en même temps que son logement. »

Je baisse les yeux et m’enfonce dans mon siège, je sens la colère et la frustration gonfler en moi. Je les regarde, ils sont propres et bien nourris et s’imaginent que ça leur donne le droit de juger ceux qui ont eu moins de chance qu’eux. J’ai envie de me lever et de leur dire à quel point leurs esprits sont étroits, à quel point leurs mentalités sont déplorables, mais je me tais. A quoi bon ? Ils me couvriraient de leur mépris… Je me tourne vers ma compagne, les dents serrées.

-« J’en ai assez ! »

 Elle me sourit gentiment et me caresse la joue.

-« Ne t’occupe pas d’eux, Princesse. »

Elle ne comprend pas que je ne parle pas seulement des usagers du métro ou des bourgeois bien pensants que nous croisons régulièrement. Je plonge mes yeux dans les siens, mon regard comme ma voix sont très sérieux.

-« Je veux dire que j’en ai assez de dormir dans le métro, de prendre une douche un jour sur deux ou sur trois, de faire mes besoins n’importe où, de n’avoir pas de chez moi où rentrer…. »

Elle hausse un sourcil et une petite lueur apparaît au fond de ses yeux. Je reprends.

-« Je veux dire que j’en ai assez de cette vie. »

Je prends ses deux mains dans les miennes et je les serre avec force, essayant de lui transmettre ma conviction.

-« On va en sortir Léna ! »

Elle ne sourit pas, la détermination doit se voir sur mon visage comme elle s’entend dans ma voix. Son beau regard bleu vient plonger dans le mien, y cherchant une certitude. Et puis elle me prend dans ses bras et me berce contre elle. Plus un seul regard ne me touche, plus une seule remarque ne peut m’atteindre. Là, au creux de son épaule, j’ai trouvé un refuge et une raison de lutter, de ne plus me laisser aller à la résignation. C’est dans la chaleur de ses bras que je puise la force et la résolution qui me manquait jusqu’à présent.

Petit à petit le quai se vide, les passagers sont moins nombreux. Nous sommes toujours l’une dans les bras de l’autre, essayant tant bien que mal d’ignorer les murmures et les regards en coin. Nous ne parlons pas, nos yeux le font pour nous. Je sens mon cœur battre joyeusement dans ma poitrine et je devine que le sien fait la même chose. C’est la plus belle nuit que je passe depuis bien longtemps.

Dès le lendemain matin, nous nous hâtons de nous rendre à la halte de jour d’Auteuil où nous profitons bien évidemment de la douche et des machines à laver. Mais ce n’est pas seulement pour ça que nous sommes là. La nuit ne nous a pas fait oublier nos résolutions de la veille, au contraire, se réveiller courbatue sur un banc de plastique sous les regards dédaigneux des passants n’a fait que les renforcer. Nous demandons donc à rencontrer une assistante sociale. Malheureusement, en raison des fêtes de Noël, il n’y en a qu’une de présente, les autres sont en vacances. Il n’est pas possible de prendre rendez-vous non plus, apparemment ils sont rarement honorés par les sans-abri qui n’ont ni montre ni souci d’horaire. Il nous faut donc attendre. Nous sommes installées sur des chaises de plastique qui me font penser au banc sur lequel nous avons passé la nuit. Nous attendons toute la journée, grignotant des biscuits en buvant du café que nous apportent deux bénévoles souriants. Les entretiens sont longs, il ne passe pas plus de huit à dix personnes dans la journée et nous ne sommes pas de ceux là. Le temps nous semble long, et ici aussi nous sentons des regards curieux et malveillants peser sur nous. Pourtant, nous ne faisons que de nous tenir la main, évitant tout baiser. Je me sens un peu gênée mais c’est si agréable d’être contre ma compagne ou de simplement la toucher que je passe outre. Lorsque l’assistante sociale quitte le centre, sa journée finie, nous ne l’avons toujours pas rencontrée. Quand vient l’heure de la fermeture, Léna se lève en soupirant, demain c’est jour de marché, et il n’est pas question qu’elle ne s’y rende pas. Nous marchons doucement dans les rues illuminées et décidons de revenir le surlendemain en nous plantant devant la porte du bureau de l’assistante sociale dès l’ouverture. Les premiers arrivés sont sûrs de passer, nous pourrons toujours prendre la douche ensuite. Mon moral a sérieusement baissé, et retourner passer une nuit dans les couloirs sombres et froids du métro me déprime.

Ma compagne sent mon changement d’humeur, elle m’entraîne tout au bout d’un couloir, et me fait passer sous une pancarte « passage interdit. » Nous avançons de quelques pas jusqu’à ce que le couloir fasse un virage et que nous soyons cachées aux regards des passants.

-« Ici, nous serons tranquilles cinq minutes. »

Elle me fait ce sourire merveilleux qui transforme son visage, et elle m’embrasse. Doucement d’abord, délicatement. Et puis le baiser devient plus passionné, beaucoup plus fougueux. Ses mains passent de mes épaules à mes hanches, je me colle contre son corps, elle gémit contre ma bouche. Je lui caresse les cheveux, pose ma main sur sa nuque pour l’attirer encore plus près de moi si c’est possible. Elle me pousse doucement contre le mur. J’oublie où nous sommes, je ne sens plus les odeurs de sueur et d’urine qui traînent toujours dans le métro, je ne vois plus les murs gris et sales éclairés par les lueurs jaunâtres de faibles ampoules, je ne pense plus à la précarité de notre situation. Je perds complètement contact avec tout ce qui n’est pas elle. Je ne respire plus que le parfum de son corps, je ne ressens plus que la douceur de sa bouche sur la mienne. Sa main passe sous mon pull et je sens ses doigts caresser ma taille, mon ventre… Je sens l’excitation grandir en moi, j’ai envie qu’elle me fasse l’amour tout de suite, maintenant. Sa main remonte lentement sur ma peau jusqu’à ce que ses doigts effleurent la base de ma poitrine, juste à la limite du soutien gorge. Je me tends vers elle, quémandant ses caresses, pendant que je glisse moi aussi ma main sous son sweat-shirt. Sa peau est incroyablement douce et chaude. Sa bouche quitte la mienne et descend embrasser mon cou, remonte vers mon oreille mordiller mon lobe. Sa voix profonde et basse coule en moi quand elle murmure « Je t’aime. » Je frémis de désir, et quand je sens sa cuisse glisser lentement entre les miennes, je pousse un petit cri d’encouragement. Nous sursautons toutes les deux en entendant les voix.

-« Eh ! Vous deux ! Ne vous gênez surtout pas ! »

Nous nous relâchons brusquement et Léna recule immédiatement d’un pas. Un agent de

la RATP

accompagné d’un membre de la sécurité marchent vivement vers nous. Ils arborent tous deux un visage moqueur et rigolard. Le guichetier désigne le plafond d’un geste du bras.

-« La prochaine fois, choisissez un coin sans caméra. »

Ils nous font signe de partir, nous obtempérons. Léna a le masque fermé qu’elle présente dans les moments de tension mais ne discute pas. Pour ma part, comme ma compagne, je sais qu’il n’y a plus qu’à filer doux si nous ne voulons pas finir au poste. Une fois revenue sur le quai, installée sur le même banc que la veille, je tente d’oublier les passants. J’embrasse doucement les lèvres de Léna. Je passe ma main dans ses cheveux, sur sa joue. Je suis plus frustrée que je ne l’ai jamais été et je me blottis dans ses bras en rêvant de ce qui aurait pu se passer.

 

Notre détermination à voir l’assistante sociale est mise à rude épreuve. Le jour prévu, nous arrivons à Auteuil de bonne heure, bien décidées à mettre tout en œuvre pour sortir de notre situation, résolues à examiner soigneusement chaque solution possible. Mais la chance n’est pas de notre côté, c’est aujourd’hui Noël et personne n’est là pour nous recevoir. La halte de jour est ouverte, mais en ce jour de fête, seuls trois bénévoles sont présents. De plus, la fermeture se fera beaucoup plus tôt. Nous profitons des douches puis de la distribution d’oranges assises à une petite table ronde en formica. Mes yeux se posent sur le sapin artificiel dans un coin de la pièce. Je ferme les yeux, je revois les Noël de mon enfance. Mes parents n’étaient certes pas riches mais il régnait toujours à la maison une ambiance joyeuse et chaleureuse, particulièrement dans ces moments là. Je me souviens de réveillons passer à rire et à plaisanter tous les trois ensemble. Quelques larmes s’échappent de mes yeux et coulent doucement sur mes joues. Je pleure sur mon enfance terminée, sur mes parents disparus, sur ma misère actuelle… Et puis deux grands bras m’entourent et une épaule se présente pour que j’y pose mon front, une voix douce murmure des mots tendres dans mon oreille…

Mes larmes ont séché depuis bien longtemps que nous restons toujours enlacées, debout devant le petit sapin de plastique. Nous ne partons qu’au moment de la fermeture.

 

Aucune assistante sociale ne vient à la halte de jour d’Auteuil entre Noël et le jour de l’an et pour nous, la semaine est plutôt dure. Il fait froid et si humide que je demande à Léna si elle ne connaît pas un autre centre d’hébergement. Elle grimace et m’emmène à

La Mie

de Pain.

Nous n’y passons qu’une seule nuit et je suis la seule à y dormir. Dans ce foyer, les entrées sont beaucoup moins contrôlées, les personnes présentes sont bien plus agressives, et les sanitaires encore plus dégoûtants. Finalement, je me rends compte que nous sommes bien plus tranquilles dans le métro. Durant cette courte période, le soutien de ma compagne devient de plus en plus important pour moi. La chaleur de ses bras, la douceur de sa voix, la tendresse de ses regards sont les piliers qui me permettent de rester debout et de ne pas m’effondrer. Alors que la misère tend généralement à isoler les gens les uns des autres, notre amour semble, au contraire, renforcé par chaque jour passé dans ces conditions plus que précaires. Je ne supporte la misère, le froid, les regards méprisants et les réflexions moqueuses que grâce à la présence réconfortante de Léna près de moi. 

Enfin, le mois de janvier arrive, et avec lui la neige. Nous devons éviter de rester dehors pour éviter d’être constamment trempées. Nos chaussures ne nous protègent ni du froid ni de l’humidité, nos pieds sont continuellement mouillés et nous n’arrivons pas à nous sécher.

Dès que possible, nous retournons à la halte de jour d’Auteuil et faisons le siège du bureau de l’assistante sociale. Il faut encore deux jours avant que nous soyons enfin reçues. Elle paraît étonnée de notre insistance à ne pas nous séparer mais accepte sans trop de difficulté de nous parler ensemble et se présente. C’est une femme d’une quarantaine d’années, mince et brune d’à peu près la même taille que moi. Vêtue d’un jean et d’une épaisse chemise d’homme à carreaux, elle porte des lunettes et n’est pas maquillée. Ses cheveux très courts et son allure masculine me font penser qu’elle est probablement lesbienne elle aussi. Cette pensée me fait sourire, je me dis qu’au moins elle n’aura pas de préjugé défavorable envers nous à ce sujet. L’entretien est long mais constructif. J’ai découvert que j’avais droit au R M I, ce qui n’est pas le cas de Léna qui a moins de 25 ans. Comme si son âge lui évitait d’être dans le besoin ! J’ai quelques démarches à faire, mais j’ai rempli les papiers avec l’assistante sociale et ça devrait aller assez vite. L’adresse, nécessaire, sera celle de la halte de jour. Par contre, je dois ouvrir un compte en banque. En principe, aucun établissement bancaire ne peut me le refuser à partir du moment où j’ai une dizaine d’euros à déposer, ce qui est le cas, mais certaines agences ne s’embarrassent pas de scrupules. L’assistante sociale nous a donc indiqué à quel établissement nous adresser. Durant notre conversation, elle nous a aussi posé des questions sur notre relation. En effet, le montant de l’allocation est plus important si le bénéficiaire est en couple, et nous ne sommes évidemment pas mariées… Elle nous a conseillé de nous pacser. Durant l’entretien, l’assistante sociale a aussi beaucoup insisté sur une question, nous la posant plusieurs fois, revenant dessus sans préambule, comme pour vérifier que nous répondions la même chose à chaque fois. Son obstination m’a intriguée et, une fois dehors, j’interroge Léna à ce sujet.

-« Pourquoi Mme Léthor a-telle autant insisté sur l’alcoolisme ? 

-« Parce que c’est très courant dans ce milieu. »

Elle baisse le regard, manifestement mal à l’aise, avant de poursuivre.

-« Au bout d’un certain temps, 95 % des sans abris cèdent à la tentation. L’alcool permet de lutter contre le froid, contre l’impression de solitude, d’oublier les regards et les réflexions malveillantes… Pour beaucoup, c’est leur seul ami. »

Elle semble toujours embarrassée. Je me place face à elle, l’empêchant de marcher, et je prends ses mains dans les miennes. Je n’ai pas besoin de la questionner encore, elle poursuit d’elle-même.

-« J’ai bien failli tomber là dedans moi aussi. »

Je recule contre un mur et l’entraîne avec moi. Son malaise est palpable, j’essaie de la réconforter en passant mes bras autour de son cou et en la tirant contre moi, je caresse ses cheveux d’un geste apaisant. Elle pose son front sur mon épaule et reprends au bout d’un moment.

-« Juste avant de te rencontrer, je commençais à picoler. Ca m’aidait à tenir le coup. »

Je dépose un léger baiser sur sa joue. J’entends quelques commentaires lancés par des passants qui ricanent en nous voyant enlacées en pleine rue, mais malgré la gêne que je ressens, je décide de faire comme si de rien n‘était. Maintenant qu’elle a commencé à se confier, je trouve important qu’elle continue.

-« Je ne t’ai jamais vue boire. »

Elle hausse les épaules et je sens sa poitrine trembler, comme si elle pleurait.

-« C’est grâce à toi que je n’ai pas complètement plongé, tu es arrivée juste à temps. »

Je fronce les sourcils, non seulement je ne l’ai jamais empêchée de boire, mais je ne me souviens pas lui avoir tenu le moindre discours moralisateur à ce sujet.

-« C’était la veille du jour où tu t’es faite agresser par les trois abrutis, j’avais pas mal bu avant de descendre dans la station de métro et je t’ai vue, sur l’autre banc. Tu n’avais vraiment pas l’air à ta place. Tu luttais tellement pour garder ta dignité… A ce moment là, j’ai eu honte de moi.

-« C’est pour ça que tu m’as acceptée avec toi ?

-Oui. Je sentais que j’avais besoin de compagnie, de quelqu’un avec qui passer du temps, quitte à ne partager que de la solitude… »

Je ne sais pas trop quoi répondre, pour quelqu’un d’aussi fier que Léna, avouer avoir eu un moment de faiblesse doit être extrêmement difficile. J’y vois surtout une marque de confiance en moi qui me touche profondément. Nous recommençons doucement à marcher mais je ne lui lâche pas la main.

 

La rue est l’école de la patience, si je ne le savais pas encore, je l’apprends. Nous passons beaucoup de temps dans les diverses administrations pour rassembler les papiers nécessaires à la constitution de mon dossier pour ma demande de RMI. J’ouvre un compte courant à la banque que nous a conseillée l’assistante sociale, mais là aussi on ne se prive pas de nous faire attendre. Au moins, pendant que nous patientons, nous sommes au chaud. Les jours de marché, Léna continue de travailler pour les commerçants qu’elle a rencontrés récemment, je mendie dans les rues proches, évitant le secteur du policier municipal. Finalement, pour des personnes sans emploi, nous sommes plutôt occupées.

Ce soir, nous sommes une fois de plus installées sur un banc froid et humide, dans le brouhaha d’une station de métro. Le bras de Léna est sur mes épaules et nous attendons impatiemment que le quai se vide un peu. C’est à ce moment là que nous nous laissons un peu aller à quelques gestes de tendresse. Nous nous embrassons, nous caressons un peu au travers de nos vêtements… J’ai de plus en plus de mal à réfréner mon envie de lui faire l’amour, mais le manque évident d’intimité et le souvenir de l’énorme embarras ressenti le soir où l’agent RATP nous a interrompues, me retiennent. Ma compagne ne dit rien à ce sujet, mais je vois suffisamment de désir dans ses yeux pour n’avoir aucun doute sur ce qu’elle ressent elle aussi. Aujourd’hui, je vois bien que quelque chose la tracasse, elle a cet air hésitant et mal à l’aise qu’elle arbore quand elle a une confidence à me faire. Elle prend ma main et en embrasse doucement la paume avant de la poser sur sa joue. J’attends sans rien dire, je sais qu’elle ne va pas tarder à parler. Effectivement, au bout de quelques secondes, elle inspire profondément et mets ses yeux dans les miens.

-« Tu te souviens de ce qu’a dit l’assistante sociale, au sujet des couples ?

Je sens mon cœur manquer un battement, mon souffle s’arrêter. Je hoche doucement la tête sans la lâcher du regard. Elle hésite encore un peu, mordille sa lèvre inférieure puis se décide.

-« Est-ce que tu veux te pacser avec moi ? »

Ni plus, ni moins, direct et sans fioriture. Je reste un instant sans rien dire, à juste la contempler et essayer de calmer le tambourinement dans ma poitrine. Elle interprète mal mon silence et me lâche, posant ses coudes sur ses genoux.

-« Ce n’est pas pour l’argent, et je sais que c’est un engagement sérieux, mais je voudrais vraiment me lier à toi, d’une manière ou d’une autre »

Devant mon silence, elle baisse les yeux, regardant ses mains, et murmure tout bas.

-« Parce que je t’aime. Mais si tu ne veux pas, je comprendrais, je sais que je ne suis pas… »

Elle ne peut pas finir sa phrase. Je prends son visage entre mes deux mains pour le relever vers moi et je l’embrasse, longuement. Lorsque je recule je vois de l’espoir au fond de ses prunelles bleues et de la tendresse dans son sourire.

-« Ca veut dire oui ? »

Je lui souris, je mets mes bras autour de son corps, et c’est mon tour de chuchoter.

-« Je t’aime aussi. »

 

 

Epilogue :

 

 

Nous recommençons donc à courir les administrations afin de rassembler les documents nécessaires pour nous pacser. Il en faut relativement peu, mais je suis née en Province et je dois demander mon extrait de naissance par courrier. En attendant, nous continuons de suivre notre routine : marché et menus larcins pour Léna, mendicité pour moi. Le soir, nous profitons des distributions de nourriture assurées par quelques organismes caritatifs, ce qui nous permet au moins de dormir le ventre à peu près plein et de ne pas toucher à nos « économies pour la croisière. »

Et puis, un matin, en arrivant à la halte d’Auteuil, on me donne une lettre. Je l’ouvre avec un peu de fébrilité et je découvre un courrier m’informant que ma demande de RMI a été acceptée et que le premier versement a d’ores et déjà été effectué sur mon compte courant. C’est une bonne nouvelle et je saute au cou de Léna avec l’impression d’apercevoir le bout du tunnel. Nous allons nous asseoir pour fêter ça devant un gobelet de café. Je me calme petit à petit et je regarde la lettre avec perplexité. Ca fait si longtemps que je n’ai pas disposé d’une telle somme que je commence à me demander ce que je vais bien pouvoir en faire bien que ce soit pourtant loin d’être une fortune. Léna sourit de mon indécision.

-« Tu peux aller faire la tournée des grands ducs, si tu veux, Princesse.»

Je lui fais une grimace tout en tournant et retournant l’enveloppe entre mes doigts.

-« On pourrait s’acheter des vêtements neufs, ceux que nous portons sont tellement usés… ou des chaussures… »

Elle attrape mes mains, stoppant leur mouvement machinal avec le papier.

-« Si on veux s’en sortir, la première chose, c’est de se loger. Une fois qu’on a un toit avec une véritable adresse, c’est possible de chercher un travail. »

Je la regarde sans bien comprendre, crois-t-elle vraiment que nous trouverons un logement avec ça ? L’expression sur mon visage la fait sourire.

-« On n’aura jamais d’appartement avec une somme aussi dérisoire, mais on peut peut-être trouver une chambre meublée.»

Je ne réponds pas tout de suite, je réfléchis à ce qu’elle vient de dire. C’est vrai que dans certains hôtels meublés, on ne demande pas de garantie, il suffit de payer à temps. Mais en règle générale, les loyers sont très élevés pour de simples chambres.

-« On pourrait peut-être, mais toute l’allocation va y passer, on n’aura plus rien pour le reste, la nourriture, les vêtements…

-« Pour le reste, on fera comme maintenant. Et on cherchera un emploi, toutes les deux. »

Ca a l’air tellement simple et facile quand elle le dit. Je la regarde, elle a vraiment l’air d’y croire, la conviction se lit dans ses yeux. Je me lève, je fais le tour de la table et je l’enlace. Elle me tire contre elle et je me retrouve assise sur ses genoux, là, en plein milieu de la grande salle de la halte de jour, à l’embrasser comme si ma vie en dépendait. Mais ça m’est égal, le monde entier pourrait avoir les yeux fixés sur nous que ça ne changerait rien. Cette fois, nous avons une chance, et c’est tout ce qui compte.

 

Le lendemain est jour de marché, nous commençons donc nos recherches en début d’après-midi. Et nous trouvons bien plus facilement que je ne l’aurais cru. Comme je le pensais, le montant du loyer équivaut pratiquement à la somme que j’ai touchée, à quelques euros près. Je n’ai pas de carnet de chèque, mais le gérant de l’hôtel n’accepte de toute façons que les paiements en liquide et il faut que nous discutions longuement pour obtenir un rabais sur le mois en cours, nous sommes déjà le 14, et il essaie de nous faire payer le mois entier ! Enfin, après être passées chercher l’argent à l’agence bancaire, nous pouvons disposer de la chambre.

J’ai les mains qui tremblent en introduisant la clé dans la serrure de la porte marquée 37 et Léna, elle aussi, paraît particulièrement émue. Je pousse doucement le battant et nous entrons lentement, l’une derrière l’autre. Nous parcourons la pièce du regard. Ce n’est vraiment pas grand, environ

3 mètres

sur 4, avec une fenêtre qui donne sur la rue. Le papier peint fleuri est particulièrement laid et se décolle dans un coin, sans doute à cause de l’humidité. A gauche de la fenêtre, un lavabo qui fait face au lit. Le reste de l’ameublement est spartiate, une seule chaise, une table minuscule et une petite armoire de bois sombre qui a certainement connu des jours meilleurs. Je ne peux m’empêcher de sourire de toutes mes dents en découvrant ce décor pourtant peu réjouissant. Je me tourne vers ma compagne et me jette dans ses bras. Elle m’enlace et me soulève, tournant sur elle-même en riant, il faut plusieurs minutes avant que nous nous calmions et que nous nous tournions toutes deux vers le lit. Les draps sont fournis par l’hôtel, il est donc fait. Nous nous regardons, elle m’attire contre elle et passe ses bras autour de ma taille. Je frissonne quand ses mains passent sous mon pull et caressent doucement ma peau. Le baiser que nous échangeons à ce moment là est plein de promesses. Elle m’entraîne et nous basculons sur le lit. Nous nous déshabillons mutuellement à la hâte, puis, une fois que nous sommes toutes deux nues, nous nous regardons. Nous nous sommes déjà vues dévêtues à chaque fois que nous prenons une douche, mais cette fois, c’est différent. Je la caresse des yeux et elle me dévore du regard. Et puis la vue ne me suffit plus et je commence à promener mes mains sur sa peau, lentement et partout. Ma bouche ne tarde pas à suivre et pas un seul centimètre carré de son corps n’échappe à ma voracité. Je m’enivre de sa chaleur, de sa douceur. Elle aussi me caresse, avec délicatesse et légèreté. Et puis mes gestes deviennent plus précis, mes baisers plus exigeants… Je goûte ses seins pendant que ma main s’aventure sur son sexe. Ses hanches se tendent vers moi tandis que mes doigts plongent dans son humidité. Je tremble de joie autant que d’émotion quand j’entre en elle pour la première fois. Elle se cambre et j’entame un lent mouvement de va-et-vient pendant que mon pouce trouve son clitoris qu’il frotte doucement. Elle gémit, s’accroche à mes épaules et je sens mon excitation augmenter encore. Son essence coule sur ma main jusque sur mon poignet, c’est une sensation si délicieuse que je voudrais que ce moment dure éternellement. A tel point que je cesse presque mes mouvements quand je la sens proche du point de non-retour. Elle proteste à voix basse. –« T’arrêtes pas, s’il te plaît… » Il n’en faut pas plus pour que je redouble d’ardeur. Je fixe son visage au moment où elle crispe ses mains sur moi et pousse un cri rauque, je l’accompagne aussi longtemps que nécessaire jusqu’à ce qu’elle retombe mollement sur le lit en soupirant de bonheur. Je m’allonge à ses côtés et elle m’enlace.

Nous restons sans bouger le temps qu’elle retrouve son souffle, puis elle me fait basculer de manière à ce que je sois couchée sur le dos. Et elle s’installe à califourchon sur mes hanches, bougeant lentement son bassin sur le mien. Cette fois, c’est moi qui gémis. Elle se penche et m’embrasse, sa langue s’enroulant autour de la mienne, puis elle quitte ma bouche et pose ses lèvres dans mon cou, là où les pulsations de mon cœur font battre la chair, ses lèvres descendent ensuite le long de mon corps, si lentement que j’en frémis d’impatience. J’ouvre mes jambes et pousse doucement sa tête vers le bas, l’invitant à faire cesser cette insupportable attente. Je l’encourage de la voix quand enfin, elle pose sa bouche sur mon sexe, mais elle est décidée à prendre son temps et à me rendre folle de désir. Elle m’effleure du bout des lèvres, pose quelques baisers sur le haut de mes cuisses, me frôle de ses doigts… Je pousse un cri de victoire lorsqu’elle me pénètre enfin, je la pousse encore contre moi et sa langue entame un lent voyage, explorant chaque parcelle de mon intimité. Je sens le plaisir monter en moi avec la force d’un raz de marée, je me tends encore plus vers elle, jusqu’à ce que le courant m’emporte et que mon corps entier soit traversé de spasmes d’une intensité telle que je n’en ai jamais connue. Quand j’ouvre les yeux, je suis dans ses bras et elle me berce doucement contre elle en me murmurant des mots tendres au creux de l’oreille. Je me sens si bien, au chaud et en sécurité contre son corps, seule avec elle, sans bruit continuel, avec un toit au-dessus de nos têtes que je m’endors rapidement et tout à fait détendue.

 

Dès le lendemain, je m’inscris dans plusieurs agences d’intérim, et à l’ANPE. Je ressens une fierté un peu idiote à remplir la case « adresse » sur les formulaires. Il ne faut que deux jours pour qu’on m’envoie effectuer un remplacement dans une petite imprimerie de banlieue. Je me sens terriblement nerveuse alors que je pars travailler pour la première fois depuis plus de deux ans, mais Léna m’accompagne pratiquement jusqu’à la porte et son soutien me fait un bien immense. Dans l’ensemble, tout se passe bien ce jour là et je prends un peu d’assurance au fil du temps.

 

Nous nous pacsons deux semaines plus tard, avec les employés du tribunal pour uniques témoins. Nous portons nos vêtements usagés de tous les jours, nous n’avons ni famille ni ami à nos côtés, nous ne faisons ni fête ni grand repas après la signature, mais c’est quand-même le plus beau jour de ma vie. Je suis officiellement unie à la femme que j’aime, et ça suffit à faire de moi la plus heureuse des femmes.

 

Il faudra plus d’une année pour que je trouve un emploi à durée indéterminée, et Léna aura, elle, besoin de quatre ans avant d’obtenir un poste dans une cantine scolaire. Ce sera encore plus difficile pour le logement. Nous sommes restées trois ans dans la petite chambre d’hôtel, jusqu’à ce que j’aie droit à un appartement par l’intermédiaire de mon travail. Un deux pièces que nous aimons beaucoup, tout près de Montrouge. Le jour où nous avons emménagé est gravé dans nos mémoires, j’étais si émue que j’ai passé de longues minutes à pleurer sur l’épaule de ma compagne. Il nous a fallu beaucoup de temps pour l’aménager à notre goût, la période passée à traîner les rues nous ayant rendues toutes deux très prudentes financièrement parlant, au point de passer parfois pour des avares. Mais cette expérience nous a aussi amenées à vouloir aider ceux qui auraient eu moins de chance que nous et nous faisons régulièrement du bénévolat pour diverses associations. Cela nous permet de ne jamais oublier à quel point nous avons eu de la chance de nous en sortir. Pourtant, au fond de moi, je sais que la plus grande chance de ma vie, c’est d’avoir rencontré Léna. Sans elle, je serais sans doute encore une sans abri, à moins que je ne sois morte de froid, ou d’autre chose. Et elle serait certainement devenue une alcoolique. Certains jours, je regarde ma femme et je sais qu’elle est, qu’elle a été et qu’elle sera toujours ma seule planche de salut. Cependant, une question me hante parfois : Que se serait-il passé si, moi aussi, j’avais eu moins de vingt cinq ans et par conséquent pas droit au RMI ? Je n’ai pas de réponse, mais j’aime à penser que nous y serions arrivées tout de même, parce que je suis intimement persuadée, que plus que l’assistante sociale, plus que n’importe quelle allocation, c’est l’amour qui m’a sauvée, qui nous a sauvées toutes les deux.