DEFENSE DE TUER   de Gaxé

 

 

Accoudée au bastingage, Gabrielle contemplait la mer sans la voir. Les yeux rougis, les paupières gonflées et le teint blême malgré le soleil éclatant de cette fin d’été, la reine amazone remâchait son chagrin. Rien ne semblait pouvoir soulager sa peine, ni le calme des flots qui lui évitait de souffrir du mal de mer, ni le spectacle pourtant réjouissant des marsouins qui, régulièrement, accompagnaient le bateau.  Tout en se frottant les joues pour essuyer les quelques larmes qui y coulaient, elle leva les yeux vers le ciel en soupirant profondément avant de murmurer doucement.

« Aphrodite, je n’en peux plus. Je t’en prie, mon amie, retire ce chagrin de mon cœur, ôte donc cet amour qui n’a plus lieu d’être, enlève-moi cette terrible douleur qui déchire tout mon être ! »

Ces mots avaient été prononcés sans réel espoir de réponse, comme une manière d’exprimer son trop plein de douleur. Aussi, la reine amazone sursauta-t-elle de surprise quand, juste sur sa gauche, apparut la silhouette grâcieuse et toute vêtue de rose, de la déesse de l’amour. Avec un petit sourire désolé, Aphrodite s’approcha de la jeune femme blonde et passa un bras consolateur autour de ses épaules.

« Ma chère Gabrielle, je suis tellement navrée pour toi. »

La reine amazone haussa les épaules, désabusée.

« Ta sympathie est inutile. Je ne te reproche rien, mais me dire ça ne change pas grand-chose à ce que je ressens. Je suis fatiguée, lasse de pleurer et de ne pas trouver en moi la force de réagir, lasse de ressentir continuellement l’absence de Xéna, lasse de continuer à vivre sans elle à mes côtés. »

Fixant la déesse dans les yeux, elle ajouta, la voix chevrotant d’émotion mal contenue.

« Aide moi, Aphrodite, je t’en prie, fais-moi oublier, retire cet amour de mon cœur. Je ne peux pas continuer comme ça, mon chagrin est immense, si profond qu’il m’épuise. Je veux juste oublier, ne pas revoir constamment l’image de son corps pendu et décapité, jusque dans mes rêves. Je ne veux plus me souvenir de son sourire, de la tendresse de ses étreintes, de la chaleur de son regard, de la douceur de ses baisers et savoir que je ne connaitrai plus jamais cela.… Je ne veux plus souffrir. »

Aphrodite resserra légèrement sa prise sur les épaules de la reine amazone et répondit doucement.

« Je suis la déesse de l’amour, Gabrielle. Mon boulot c’est d’encourager l’amour, de l’aider à apparaitre, à se révéler, voire de le provoquer. Ma vocation n’est certainement pas de faire disparaitre ce sentiment, d’ailleurs, même si je le voulais, j’en serais incapable. » 

Gabrielle eut un petit geste d’agacement.

« Fais-moi oublier, alors ! Tu es une déesse, tu peux faire ça, non ? »

La femme blonde tout de rose vêtue secoua négativement la tête.

« Si je retire Xéna de ta mémoire, tu oublieras aussi tout de ces six dernières années, ce que tu as vu, ce que tu as appris, les gens que tu as rencontrés, même moi… Tu redeviendrais la jeune fille innocente que tu étais lorsque tu as quitté PotédaÏa. »

La reine amazone soupira encore une fois et reporta son regard sur les flots, puis murmura comme pour elle-même.

« Peut-être ne serait-ce pas si mal… Au moins, à l’époque, je ne connaissais pas cette souffrance. »

La déesse lâcha son amie et s’appuya elle aussi contre le bastingage.

« Tu ne connaissais pas l’amour non plus. »

Les épaules de Gabrielle s’affaissèrent, alors qu’elle secouait la tête, semblant découragée.

« Alors tu ne me sers pas à grand-chose, finalement. Au fond, pour une déesse, tu n’as pas tant de pouvoir. »

Pendant une seconde, Aphrodite, vexée, recula, le front plissé par la contrariété et la mine boudeuse. Mais très vite, son expression changea et redevint affligée. Elle passa de nouveau son bras sur les épaules de son amie et la serra brièvement contre elle avant de se reculer de deux pas.

« Je vais te laisser pour l’instant Gabrielle, et réfléchir à ce que je pourrais faire pour t’être utile, même si, comme tu viens de le souligner, je n’ai que peu de pouvoir. »

Le ton désabusé de la déesse amena Gabrielle à se retourner vers le pont du bateau, commençant déjà à s’excuser : « Je suis désolée, je ne voulais pas te vexer… »

Elle arrêta de parler en constatant que son amie s’était évaporée.

 

***

 

Flottant dans les airs avec une main sur le menton, son index bougeant lentement le long de sa mâchoire, Aphrodite contemplait les limbes au-dessous d’elle. Un sol entièrement nu sur lequel des âmes isolées erraient. Plissant les yeux, la déesse scruta longuement les alentours, cherchant dans les moindres recoins de la plaine dépourvue de toute végétation et si immense qu’elle semblait infinie, jusqu’à ce quelle remarque enfin une grande silhouette floue et complètement immobile. Avec un petit sourire, la déesse blonde prit son élan et se dirigea vers le sol.

 

Le vent n’était pas très violent, mais suffisant pour que les voiles soient bien gonflées, propulsant le bateau sur des flots d’un bleu éclatant, alors qu’aucune côte n’était visible. Au loin, le soleil disparaissait lentement derrière la ligne d’horizon et la température commençait à être bien plus fraiche que dans l’après-midi. La longue silhouette, presque translucide, du fantôme approcha lentement et si silencieusement de Gabrielle, toujours accoudée au bastingage,  que celle-ci, plongée dans ses pensées moroses, sursauta en entendant la voix du spectre l’appeler tout bas.

« Gabrielle ! »

La reine amazone tourna la tête, ses lèvres s’étirant dans un petit sourire triste

« Xéna… J’aimerais tellement que tu sois vraiment là. »

La grande femme brune se pencha vers la petite blonde.

« Je suis là, tu peux le voir. Et comme je te l’ai promis, je serai toujours à tes côtés. »

De nouvelles larmes coulèrent sur les joues de la barde alors qu’elle secouait négativement la tête, tout en murmurant.

« Tu es là, oui, en quelque sorte. Mais tu n’imagines pas à quel point tu me manques. »

Le fantôme de la guerrière fronça les sourcils.

« Comment ça en quelque sorte ?  Je viens et je viendrai te voir régulièrement, à chaque fois que je le pourrai. Je m’y suis engagée, et je tiens toujours mes promesses. Tu me manques aussi, tu sais. »

Gabrielle soupira doucement avant de reprendre.

« Tu ne comprends pas. C’est vrai, nous pouvons parler, et je peux te voir quotidiennement. Mais ça ne suffit pas, Xéna. A vrai dire, je n’ai pas l’impression que tu sois près de moi. Tout ce que j’ai, c’est une image de plus en plus translucide au fur et à mesure que nous nous éloignons du Japon. Je t’entends, bien sûr, et nous parlons, mais c’est bien trop peu, crois-moi, bien trop peu. »

Ces paroles perturbèrent la guerrière qui recula légèrement, alors que son visage se crispait dans une expression remplie de tristesse.

« Je suis morte, Gabrielle. Je ne peux pas faire davantage que venir te voir régulièrement, quelle que soit la vision que tu as de mon corps.»

Elle haussa les épaules et ajouta un peu plus bas.

« Et bien sûr, entendre tes pensées. »

L’espace d’une seconde, la reine amazone paru gênée, mais elle se reprit rapidement pour répondre à la guerrière.

« Alors, tu comprends ce que je ressens. C’est vrai que les premiers jours, c’était si bon de simplement te revoir que je m’en contentais. Mais malheureusement, ça ne me suffit plus. Je suis désolée, mais tu n’es rien d’autre qu’un fantôme, une image. Ce n’est pas toi, Xéna. Je te vois, mais je ne ressens pas ta présence, à tel point que lorsque tu arrives je ne m’en rends pas compte, à moins que tu ne sois devant mes yeux. Ce n’était pas ainsi auparavant. Avant ta mort, je reconnaissais ta présence, ton essence, même les yeux fermés .»

Après une courte seconde d’interruption pour reprendre son souffle, la femme blonde reprit la parole, le ton plein de tristesse.

« Ce que je voudrais, c’est pouvoir t’embrasser, te prendre dans mes bras pour te serrer contre moi, sentir ton souffle contre ma peau, même pleurer sur ton épaule serait mieux que … »

La barde cessa brusquement de parler lorsque, sans que rien puisse le laisser deviner, la silhouette du spectre, devant elle, devint floue, semblant disparaitre petit à petit. Interloquée, elle écarquilla les yeux devant ce phénomène étrange qu’elle n’avait encore jamais constaté jusqu’à présent. Mais cela ne dura pas et rapidement le fantôme de la guerrière parut plus épais, plus consistant, juste le temps pour une Xéna aux sourcils froncés de tendre une main vers la barde blonde.

« Je dois partir, il semble que je sois… »

Elle hésita une seconde et prononça « appelée » paraissant surprise. Elle murmura encore « Je reviendrai le plus vite possible » puis disparut.

Déconcertée, Gabrielle resta à regarder l’endroit où se trouvait son amie un instant auparavant sans se soucier des regards en coin que les marins, plus loin sur le pont, lui jetaient comme depuis l’embarquement, surpris qu’ils étaient de la voir souvent parler toute seule. Et puis, elle poussa un profond soupir et se dirigea lentement vers sa cabine.

****

Dans la plaine brumeuse, la guerrière découvrit avec surprise la présence d’Aphrodite. Avec ses vêtements roses, son sourire mutin et son allure un peu délurée, son apparition dans ce décor morne et désolé avait quelque chose d’incongru qui lui arracha un demi sourire. Ensuite, elle se pencha et écouta attentivement ce que lui disait la déesse de l’amour.

Cela ne dura que peu de temps. A la fin de l’entretien, la guerrière se sentait plus heureuse qu’elle pensait pouvoir l’être ici, au milieu des limbes. Souriant largement, elle hocha la tête vers sa vis-à-vis.

« Je suis prête, il n’y a aucune raison d’attendre, n’est-ce pas ? »

Aphrodite, semblant aussi joyeuse que Xéna acquiesça, mais leva un index parfaitement manucuré avant de préciser doucement.

« Il y a une condition toutefois, une condition qui fera tout échouer si tu ne la respectes pas. Tu ne dois pas oublier que je suis la déesse de l’amour et que, par conséquent, tu dois me promettre de … »

****

Le soleil se levait à peine. A l’Est, ses rayons effleurant l’horizon faisaient scintiller la surface de la mer. Debout à la proue du bateau, Gabrielle pratiquait quelques exercices physiques. Mouvements de gymnastiques en premier lieu, pour assouplir ses articulations, puis gestes simulant le combat, à mains nues d’abord, avec ses saïs ensuite. Ce n’est que lorsqu’elle eut terminé qu’elle prit le chakram en main. Elle l’observa attentivement, le tournant et le retournant comme si elle le voyait pour la première fois alors qu’elle l’avait pourtant déjà observé très souvent, puis mima plusieurs fois le geste de le lancer, imaginant la trajectoire qu’il prendrait si elle réussissait son coup. Mais elle n’osa pas le lancer réellement, ici, en pleine mer, craignant de ne pas faire le bon geste et de le perdre dans l’océan. Elle baissa la tête pour l’accrocher à sa ceinture, mais stoppa brusquement son mouvement, se redressant vivement, l’air plus que perplexe. Lentement, très lentement, elle raccrocha le chakram à sa ceinture, puis se retourna, pivotant sur ses talons avec l’impression étrange que son cœur battait plus vite et plus fort qu’il ne l’avait jamais fait. Et puis, elle ne prit pas le temps de réfléchir. Laissant son instinct prendre le dessus, elle s’élança, bondissant dans les bras de la guerrière, si fougueusement que Xéna, qui pourtant l’avait vue venir, chancela.

Pendant un long moment, pas une parole ne fut prononcée, les deux femmes restant simplement enlacées alors que la barde, pourtant pas si démonstrative que ça habituellement, couvrait le visage de son amie de petits baisers, s’interrompant régulièrement pour s’exclamer, incrédule

« Tu es là ! C’est incroyable !»

Quand elles se reculèrent enfin, leurs bras toujours entrelacés, les yeux de Gabrielle étaient remplis de larmes contenues, mais brillants aussi de joie émerveillée. Doucement, elle caressa la joue de la guerrière, son sourire si large que Xéna se demanda, l’espace d’un instant, si les commissures de la barde n’allaient pas atteindre ses oreilles. Mais heureusement, ce ne fut pas le cas, et la reine amazone pu se pencher vers sa compagne pour interroger, pleine de curiosité.

« Comment as-tu fait ? Je sais que tu as de nombreux talents, mais ressusciter, quand même, c’est très fort »

La grande femme brune éclata de rire et posa son front contre celui de son amie.

« A vrai dire, je n’ai pas fait grand-chose, hormis profiter de l’aubaine. C’est Aphrodite qui m’a fait revenir.»

Le sourire de Gabrielle s’élargit encore, à un point qu’on n’aurait pas cru possible, et elle s’écarta de sa compagne, écartant les bras en levant la tête vers le ciel.

« Aphrodite !!»

Elle n’eut pas besoin d’appeler une deuxième fois, la déesse répondant aussitôt.

« Je suis là ma jolie ! »

La barde fit de grands signes de la main à son amie blonde, l’invitant à quitter le ciel pour venir les rejoindre sur le pont, mais Aphrodite refusa d’un signe négatif de la tête.

« Non, j’ai bien d’autres choses à faire que de vous regarder vous câliner. Je voulais juste m’assurer que tout allait bien. »

Regardant droit vers la guerrière, elle ajouta, le ton menaçant.

« N’oublie pas la promesse que tu as faite à la déesse de l’amour, Xéna. Sans quoi, je ne pourrai plus rien faire pour toi.  Au revoir les filles !»

Pendant un court instant, Aphrodite agita les doigts vers les deux femmes, puis, elle disparut.

Restées seules, les deux femmes se tournèrent l’une vers l’autre, s’enlaçant de nouveau avant d’échanger un profond baiser. Ce n’est que lorsqu’elles reprirent leur respiration que Gabrielle interrogea, curieuse.

« Quelle promesse si importante as-tu faite à Aphrodite ? »

Un court instant, la guerrière sembla embarrassée, comme si elle répugnait à répondre à sa compagne mais rapidement, elle se décida, se frottant la tempe du bout de l’index.

« Je lui ai juré de faire ce qu’il fallait pour ne pas succomber de nouveau, sachant que si cela arrivait, elle ne pourra pas me ramener une nouvelle fois. »

Souriant devant l’impatience évidente de Gabrielle, qui brûlait de connaitre la nature exacte de la promesse arrachée à sa compagne par la déesse, Xéna resta encore silencieuse une seconde, heureuse de pouvoir la taquiner. Ce n’est que quand le trépignement de la barde devint trop frénétique qu’elle reprit la parole.

« Aphrodite m’a expliqué qu’étant la déesse de l’amour, elle ne pouvait ressusciter aucun être vivant, humain ou animal, qui tue ses semblables. Je lui ai donc donné ma parole de ne plus jamais ôter la vie d’un être humain, quel qu’il soit. Faute de quoi, je retournerai d’où je viens. »

Brusquement, le sourie de la reine amazone disparut, aussitôt remplacé par une expression particulièrement perplexe.

« Ne plus jamais tuer aucun de tes semblables ? C’est à ça que tu t’es engagée ? »

La guerrière acquiesça d’un mouvement du menton avant de hausser négligemment les épaules.

« C’était le seul moyen pour revenir près de toi. »

Le ton d’évidence tranquille émut profondément Gabrielle, à tel point qu’elle dut prendre un moment pour retrouver ses esprits avant d’interroger à nouveau, toujours un peu interloquée.

« Cela veut dire qu’il va nous falloir changer entièrement notre manière de vivre. Non pas que je souhaite particulièrement te voir mettre fin à la vie de qui que ce soit, mais si nous restons par les chemins, si nous continuons à chercher l’aventure, il arrivera fatalement un moment où, lors d’un combat, en nous défendant contre des brigands, des seigneurs de guerre, ou n’importe quel malveillant quelconque,  c’est une chose qui pourrait arriver.»

Portant une main à son front, Gabrielle commença à réfléchir tout haut aux conséquences de la promesse de sa compagne.

« Il va falloir que nous nous installions. Peut-être aimerais-tu retourner à Amphipolis, reprendre l’auberge de ta mère, à moins que tu préfère que nous nous installions dans une ferme…

Xéna interrompit son amie en posant une main sur son épaule, un petit sourire étirant ses lèvres.

« Cesse donc de te tourmenter Gabrielle, nous pourrons tout à fait reprendre notre vie de la même manière, il n’y a pas de raison après tout. »

« Pas de raison ? Xéna, est ce que tu te souviens de qui tu es ? »

La guerrière hocha la tête et reprit la reine amazone dans ses bras.

« Oui, je me le rappelle très bien. Et rester sur la route ne nous posera aucun problème.»

Elle déposa un petit baiser sur les lèvres de son amie et poursuivit.

« Nous l’avons déjà fait, ou presque. »

 

****

Sous le chaud soleil d’Egypte, une jeune femme blonde, juchée sur une belle jument dorée, narrait un conte de son invention à sa compagne, une grande femme brune qui marchait à ses côtés, s’appuyant à un bâton de belle taille qu’elle tenait dans sa main droite. Les deux femmes s’arrêtèrent un instant pour se désaltérer, puis reprirent leur chemin, cherchant du regard la piste qui les mènerait jusqu’à la ville qu’elles voulaient rejoindre.

 

A l’époque des Dieux de la mythologie, des seigneurs de la guerre et des rois de légendes, un pays en plein désordre demandait un héros.

Alors, survint Gabrielle, une barde talentueuse et combattante. Accompagnée de sa fidèle acolyte, une guerrière qui refusait de répandre le sang, elles rétablirent la justice dans une nation qui sombrait dans le chaos…

 

Fin