Chapitre 11  (de Styx)

 

Si Spyros avait obtenu des informations, il les garda pour lui. Et il maintint une même réserve au cours des jours suivants. Il recevait des visites, passait de nombreux coups de fil et sortait une à deux fois par jour. Déméter, sa première réserve passée, profita au maximum du temps passé avec sa cousine et ses filleuls dans la magnifique propriété de son cousin.

 

Catherine rongea son frein. Elle remarqua vite le haut niveau de sécurité de la maison et la présence de nouveaux gardes du corps ? D'hommes de main ? Déméter toute pleine de ses souvenirs d'enfance, ne pouvait rien dire de mal sur Spyros. Catherine ne le soupçonnait pas spécialement, mais les évènements des derniers jours l'avaient rendue passablement paranoïaque et l'absence de maîtrise de l'enquête n'améliorait pas la situation.

 

Enfin, au soir du cinquième jour, Spyros les fit venir dans son bureau. Il leur versa un verre de vin de Samos qui avait la préférence de sa cousine et un ouzo sec pour lui accompagné d'un grand verre d'eau fraîche.

 

"Je suis désolé de ne pas vous avoir parlé plus tôt, mais je voulais avoir toutes les cartes en main ou du moins savoir le jeu de mes adversaires."

 

"Passons les références de casino ! Où en es-tu ?" s'exclama Déméter.

 

"Pardon, pardon. Tout d'abord, tu avais raison, Yorgos est bien derrière les mésaventures rencontrées par ta famille et le mobile, comme tu l'avais imaginé, est l'argent qui lui manque terriblement et qu'il doit rembourser très prochainement à des individus peu réputés pour leur patience."

 

"C'est déjà un premier point. Cela m'attriste de voir que j'avais raison et que ça vient de la famille, mais si cela nous permet de trouver une solution... En as-tu parlé aux autres cousins ?"

 

Spyros eut l'air gêné. "Oui, je les ai contactés et je leur ai présenté les preuves que j'ai rassemblées, mais personne ne veut se mouiller au cours d'un Conseil de famille."

 

Déméter soupira. "En gros, ils veulent juste toucher leurs dividendes et ne se soucient pas du pourquoi ni du comment. Aurait-on un meilleur espoir avec la police ?"

 

"Je crains que non. Je ne suis pas sûr que nos preuves soient assez convaincantes."

 

Cath prit alors la parole. "Dans ces conditions, que pouvons-nous faire ? Nous n'allons pas rester terrées dans un coin jusqu'à ce que Yorgos trouve une solution pour rembourser ses dettes. Et je trouve le comportement de vos cousins un peu léger. Leur cousin et chef de famille emprunte pour camoufler des pertes un peu trop criantes, il est prêt à recourir au meurtre pour rembourser ses dettes et cela ne leur pose aucun problème ? Ils ne vont plus toucher longtemps de dividendes si ça continue !"

 

Déméter reprit. "Oui Spyros, que proposes-tu alors ? Si tu nous parles ce soir, c'est que tu as un plan, j'imagine..."

 

Spyros se cala dans son fauteuil. "Tu as raison. J'ai d'abord envisagé les moyens légaux à notre disposition. La plainte contre Yorgos n'irait pas loin et de toute façon apporterait une mauvaise presse à la compagnie... il vaut mieux éviter. Au niveau statutaire, s'il suffit d'une majorité simple pour désigner notre nouveau président, nos ancêtres, quand ils ont fondé la compagnie, ont voulu qu'elle connaisse la stabilité et il faut donc une majorité qualifiée de 75 % du capital pour révoquer Yorgos. Les cousins m'ont dit qu'ils ne bougeraient pas à ce stade. Nous ne réunirons jamais les 75 % nécessaires."

 

Déméter gémit. "Alors, il n'y a rien à faire ?"

 

Catherine lui prit la main. "Attends, il n'a abordé que les moyens légaux..."

 

"Mais il plaisantait ! Il est hors de question que l'on commandite sa disparition !"

 

Spyros leva les mains comme pour se défendre de toute mauvaise pensée. "Non, la famille ne peut être mouillée dans cette affaire. Mais comme Yorgos semble avoir pété les plombs, il nous met tous en danger. S'il trouve que c'est trop dur de te faire disparaître, à qui va-t-il s'attaquer ensuite ?"

 

Catherine avala une gorgée du vin doux. "C'est un risque."

 

"Alors je pensais faire passer un message du style que Yorgos ne trouverait jamais l'argent qu'il devait."

 

Les yeux de Déméter s'écarquillèrent. "Mais est-ce que ça ne va pas le condamner auprès de ces gens ?"

 

Le visage de Spyros se durcit. "Sans aucun doute, mais c'est un risque que l'on prend quand on traite avec certaines personnes. S'il était venu voir la famille au départ au lieu de prétendre que tout allait bien, nous n'en serions pas là. Et quand ça commence à sentir mauvais, sa seule réponse est d'envoyer des assassins après toi !"

 

Cath ne laissa rien transparaître de ce qu'elle pensait. "Et l'argent ? Je ne sais plus trop si c'est lui ou votre compagnie qui est endetté."

 

"En fait, les deux. On fera passer un autre message selon lequel la compagnie honorera ses dettes et il faudra que tout le monde mette la main à la poche. Et je pensais que si nous n'avions pas un consensus, nous pourrions passer par le biais d'une augmentation de capital que pour ma part, je pourrais suivre."

 

Déméter répondit, l'air toujours soucieux. "Oui, moi aussi. Et on procède à la nomination du nouveau président avant ou après ?"

 

"Avant. La disparition de Yorgos entraînera la désignation d'un administrateur provisoire rien que pour procéder aux convocations légales. Il ne pourrait pas lancer une telle opération surtout si certains s'y opposent."

 

Déméter se fit songeuse. "Sans oublier que ma part du capital est importante. Tous les fondateurs d'origine ont eu plusieurs enfants à chaque génération, sauf moi qui détient encore la part intacte de mon grand-père. Je suis donc l'associée individuelle la plus importante. Jusqu'à présent, j'ai toujours voté comme la majorité puisque je ne m'occupais pas vraiment des affaires. Mais je me demande s'il ne serait pas temps que je m'occupe de mon héritage..."

 

Spyros demanda calmement. "Tu veux prendre la tête du groupe ?"

 

Cath regarda son amie avec attention. Elle savait qu'elles n'avaient pas vraiment eu le temps de parler d'avenir, mais ce changement de position l'étonnait un peu.

 

Déméter sourit malicieusement. "Et si c'était le cas, que dirais-tu Spyros ?" Mais elle ne laissa pas son cousin répondre. "Toutefois, je ne suis pas bête. Je ne connais rien à cette branche des affaires, ce serait suicidaire de tenter de m'imposer. Par contre, je serais prête à soutenir ta candidature si tu es intéressé et si tu parviens à regrouper une majorité derrière toi..."

 

"Tu le sais bien que ça m'intéresserait même si j'ai monté ma propre compagnie. Mais la tête du Groupe Koutsis, c'est mon rêve. Par contre, je voudrais bien que tu mettes tes connaissances en économies et en finances au service de la famille. Une façon de revenir vers tes racines... et je crois qu'on va en avoir besoin : je ne sais pas à quoi vont ressembler les comptes quand on va se pencher sérieusement dessus."

 

Cath toussota. "Mmm... Excusez-moi d'interrompre vos plans de conquête du monde, mais vous envisagez vraiment la mort de votre cousin ? Et l'enquête qui va suivre ? Je ne parle même pas des implications morales..."

 

Spyros sourit d'une façon un peu étrange. "Je suis sûr que ça passera pour un accident très convaincant."

 

Le même sourire se dessina sur le visage de Déméter. "Bienvenue dans la famille, Cath !"

 

Fin