XXIIème siècle

(suite)

 

 

 

 

Troisième partie :

 

Je ne peux retenir un petit sourire devant sa surprise lorsqu’elle remarque ma présence, sur le banc, d’autant plus que je suis certaine de voir une lueur de plaisir, ou au moins de contentement, s’allumer dans ses yeux à ma vue. Des yeux qui viennent se planter dans les miens, avec tant d’intensité que, pendant une seconde, j’en ai le souffle coupé. Mais je me reprends rapidement et détourne le regard, préférant poser les yeux sur les visages de ceux qui sont déjà assis près de moi. Hormis Marius, je ne connais aucun d’eux, et si mon ami me les a présentés rapidement en arrivant, je ne peux m’empêcher de ressentir un peu de curiosité à leur égard. Echénix, avec ses cheveux bouclés et son expression qui reste sérieuse même quand il sourit, Espérios et son air maussade qui ne le quitte sans doute jamais, Egounis, dont la chevelure commence à grisonner bien qu’il ne paraisse pas avoir plus de trente ans, et Ephytos, aux joues roses et rebondies qui lui donnent un air de poupon. Chacun d’entre eux salue Exéna avec cordialité,  seul Marius, que certains appellent Esboris, semble renfrogné et contrarié, répondant du bout des lèvres à la jeune Maîtresse. Une attitude qui ne m’étonne pas vraiment, tant j’ai eu l’impression, durant toute la semaine qui vient de s’écouler, qu’il n’appréciait que très peu la présence d’Enéxa parmi nous.

C’est peut-être pourquoi il a montré si peu d’enthousiasme quand je lui ai suggéré de me joindre à lui pour cette réunion, alors que chacune de mes propositions avaient toujours été accueillies avec intérêt jusqu’à présent. Il a accepté de m’amener ici pourtant, mais même s’il ne me l’a pas dit clairement, je sais qu’il n’a cédé à mon insistance qu’à contre cœur, et encore ignorait-il ma vraie motivation.

Je reporte les yeux sur Enéxa, maintenant assise en face de moi, tout près d’Echénix à qui elle parle tout bas, songeant à quel point j’avais envie de la revoir. Nous ne nous sommes vues que durant quelques heures pourtant, mais depuis son retour à la Résidence, il ne s’est pas passé une seule journée sans que je me rappelle la douceur de sa peau sous mes doigts, pendant que je soignais ses plaies, l’éclat de ses yeux bleus ou la chaleur de son sourire. Et même si je ne comprends pas vraiment pourquoi, je sais que ces souvenirs resteront gravés très longtemps dans ma mémoire, quel que soit le résultat de cette révolte que nous allons mener.

 

C’est Marius qui ouvre la séance, rappelant brièvement les objectifs de chacun durant la semaine qui vient de s’écouler, avant de demander à tous de présenter leurs résultats et leurs projets pour la semaine suivante.

Ensuite, il commence par exposer ses propres résultats, expliquant qu’avec son cousin Elionis, ils ont, semble-t-il, réussi à convaincre une petite moitié des vigiles sans trop de difficulté, mais que l’autre moitié est plutôt réticente, ce qui ne paraît toutefois pas l’inquiéter outre mesure, cette méfiance étant, selon lui, plus imputable à la peur des conséquences en cas d’échec qu’à une véritable opposition à nos objectifs. En définitive, sur la centaine d’hommes employés pour assurer la sécurité de la Résidence, une dizaine seulement n’a pas été approchée par les deux cousins, parce qu’ils leur paraissaient trop proches des Maîtres.

Autour de la table, chacun opine du chef, paraissant tous plutôt satisfaits de ce qu’ils entendent, puis c’est au tour d’Echénix de prendre la parole.

Il raconte comment, prudemment, il a tenté et réussi à convaincre une dizaine de domestiques, hommes ou femmes, de rejoindre le mouvement. Parlant lentement, avec une articulation soignée comme s’il craignait qu’on ne le comprenne pas bien, il explique les réticences de nombreux serviteurs, les craintes de sanctions notamment qui retiennent certains d’entre eux, et puis la résignation, l’habitude d’être traité de telle manière qu’ils ont l’impression que réclamer davantage de justice serait « anormal » en quelque sorte, ou en tous cas, que si on les traite comme des inférieurs, c’est sans doute qu’ils le sont.

Si je comprends ce qui ressemble à un complexe, il n’empêche que ça me met un peu mal à l’aise et je jette un petit coup d’œil en direction d’Enéxa, bizarrement rassérénée de voir qu’elle ressent sans doute la même chose que moi à ce sujet. Peut-être sent-elle mes yeux sur elle d’ailleurs, parce qu’au bout de quelques secondes, elle regarde elle aussi vers moi, son sourire s’élargissant aussitôt que nos yeux se croisent. Je me sens rougir un peu bêtement, mais je lui rends son sourire, oubliant pendant deux secondes tout ce qui nous entoure, tant je suis happée par l’intensité de ce beau regard bleu.

C’est Marius qui interrompt ce moment, me faisant presque sursauter quand je l’entends demander, d’une voix forte et sèche, si Enéxa peut nous dire quels objectifs elle a rempli cette semaine. Son ton, particulièrement sec, me surprend, tant j’ai l’habitude de le connaître comme un homme agréable est serviable, y compris avec ceux qu’il ne connaît pas d’ailleurs, il me suffit de me souvenir de notre rencontre pour le savoir, mais la jeune Maîtresse ne paraît pas du tout surprise ou choquée de l’entendre parler ainsi et se lève aussitôt, parlant avec un large sourire en s’adressant à chacun de nous, même si j’ai l’impression qu’elle ne s’adresse finalement qu’à moi.

Son rapport est précis et concis. Elle raconte, sans détail inutile mais sans rien négliger me semble-t-il, comment elle s’est rapprochée d’Ethanius, le chef de la sécurité, l’amenant à lui confier petit à petit nombres de détails concernant la manière dont fonctionnent les dispositifs électroniques d’alarme et d’électrification de tous les endroits, les portes notamment, qui ne sont pas protégés par des murs, les lieux où les chiens sont lâchés durant la nuit, et terminant en nous précisant qu’elle espère parvenir peut-être, maintenant qu’elle connaît la localisation exacte de l’armurerie,  à obtenir, si elle manœuvre convenablement, un double des clefs.

Si je suis plutôt impressionnée par ses résultats, je dois dire que la méthode employée, se servir de la vanité du chef de la sécurité pour le séduire, me met mal à l’aise et je remue un peu sur le banc, grimaçant sans même m’en rendre compte. Heureusement, ce malaise ne dure pas et je suis de nouveau très attentive pour écouter Enéxa nous expliquer qu’elle s’est également occupée de prévoir un rassemblement qui permettra de réunir la plupart des Maîtres de la région, les plus influents en tous cas, le même jour dans un endroit donné.

A ce sujet, si la date n’est pas encore fixée, elle nous indique tout de même que l’association toute entière, mais aussi particulièrement Eclasta, paraît plutôt pressée d’organiser ce pique nique, et elle recommande donc de ne pas attendre trop longtemps avant de lancer le mouvement, une réflexion qui fait littéralement bondir Marius.

Avec une brusquerie exagérée, il se lève et, se penchant par dessus la table en direction de la jeune Maîtresse, il  regarde rapidement chacun des participants, comme s’il nous prenait à témoin, avant de ramener les yeux sur Enéxa, qu’il apostrophe sans amabilité.

-« Tu viens tout juste d’arriver parmi nous, et tu voudrais déjà nous imposer des contraintes, ou nous dicter la conduite à tenir ? »

Il se redresse, promenant de nouveau son regard autour de la table avant de poursuivre, le ton hargneux.

-« Je n’ai pas confiance en toi, Enéxa. Je n’arrive pas à croire que tu sois là, à poursuivre le même objectif que nous, comme si cela allait t’apporter quelques chose, comme si tu n’avais pas intérêt, comme tous les Maîtres, à ce que notre mouvement échoue.»

Il s’interrompt, le temps de tendre un index rageur vers la jeune femme brune qui ne bronche pas, l’écoutant avec attention mais avec un regard qui se durcit au fur et à mesure des paroles de l’homme, lequel poursuit sa diatribe comme s’il ne se rendait pas compte, et c’est sans doute le cas, que la colère  d’Enéxa enfle doucement.

-« Je ne sais pas exactement à quel jeu tu joues, pourquoi tu es là, si ce n’est pour nous trahir, à un moment ou à un autre, et pour être honnête, je n’arrive pas à comprendre que tu réussisses à berner tout le monde ici. »

Il n’en dit pas davantage, se redressant en observant les réactions, autour de la table, guettant sans doute un signe d’approbation ou de soutien parmi nous. Mais il n’obtient rien de tout ça, la plupart de ceux qui sont aussi là détournant les yeux, visiblement mal à l’aise, à l’exception d’Echénix qui secoue négativement la tête pour marquer sa désapprobation, et moi-même qui fixe mon ami Marius avec stupeur, n’arrivant pas à croire à ce que j’entends. Mais la réaction la plus vive est celle d’Enéxa. Elle ne crie pas, ne hausse pas le ton, gardant au contraire une voix égale, même si la froideur est évidente dans sa façon de parler comme dans son regard. Lentement, elle se lève, prenant appui des deux mains sur le plateau de bois blanc de la table, se penchant elle aussi en direction de son vis à vis pour répondre, ne dissimulant pas le mépris dans sa voix.

-« Je ne te reconnais pas le droit de douter de ma loyauté. Si j’avais dû vous trahir, ce serait déjà fait et j’aurais le plaisir de te voir croupir au fond d’un cachot.

C’est vrai, je suis une Maîtresse, et la chute des Maîtres de la région m’amènerait forcément à perdre tous les privilèges que ma naissance m’a donnés.  Mais je suis allée aux Plaines et à la cité de pierres, j’ai vu dans quelles conditions les gens vivent là-bas, je me suis renseignée sur la manière dont le travail est organisé,  sur les possibilités –inexistantes- de progresser socialement. Et une fois revenue ici, derrière les murs, je me suis informée sur la manière dont la vie et la  société étaient organisées autrefois »

Elle s’interrompt et lâche enfin Marius du regard pour promener les yeux autour de la table, s’arrêtant une seconde sur chacun de nous, attendant peut-être que quelqu’un soutienne Marius, mais personne ne dit mot, ce qui lui permet de poursuivre.

-« J’ai vu la misère, j’ai vu l’injustice. Je connais la manière de penser des Maîtres qui ne pensent qu’à accumuler le plus de profit possible, même quand leur fortune est faite depuis longtemps. Et si, jusqu’à ces derniers jours, je n’ai jamais songé qu’il y avait quelque chose d’anormal dans la façon dont le monde fonctionne, c’était par ignorance, parce que je n’avais aucune idée de ce qui se passait de l’autre côté des murs, parce que, depuis l’enfance, on m’a toujours répété que les habitants des plaines et de la cité de pierre n’avaient que ce qu’ils méritaient et se trouvaient parfaitement contents de leur sort. »

De nouveau, elle cesse de parler, reprenant son souffle un instant, nous regardant toujours les uns après les autres, puis reprend, la voix un peu plus forte.

-« J’ai cru ce que l’on me racontait, longtemps. Mais je suis allée aux plaines, j’y ai même passé une nuit. Et c’est là que j’ai compris. Là, en voyant les conditions de vie des habitants, en les écoutant, en apprenant quels étaient leurs préoccupations, leurs inquiétudes pour l’avenir, et surtout en constatant à quel point ils étaient privés d’espérance, j’ai pris conscience de l’injustice des choses et je vous jure que je me suis sentie mal. »

Elle se tait encore une fois, son regard un peu plus vague, puis fronce les sourcils avant de  ramener les yeux sur nous.

-« Je me suis sentie responsable, de tout. De cette misère et de ce désespoir, du découragement et de la faim, des nuits trop froides comme de la chaleur étouffante de l’été, des courants d’air et de l’humidité pénétrante des cabanes, de la peur du lendemain comme de la nostalgie de ce qu’on aurait pu avoir et qu’on aura jamais, des rivalités entre les deux quartiers, hors les murs, de tout. Je me suis sentie coupable, et j’ai compris que je me devais de corriger tout cela, que je ne pouvais pas continuer à vivre dans un monde comme celui là, et c’est ce qui m’a amenée ici, parmi vous.»

Son silence ne dure pas plus d’une seconde ou deux, pendant lesquelles elle se tourne directement vers Marius, pour conclure.

-« C’est vrai, ma présence ici peut surprendre, mais elle sera inutile si vous ne me faites pas confiance, si vous vous défiez de moi. Alors, une fois pour toutes, il va falloir cesser de me soupçonner de tout, de rien et de n’importe quoi. »

Son silence est un peu plus long cette fois, alors qu’elle recule d’un pas, se trouvant ainsi facilement visible par tous ceux qui sont là qu’elle regarde de nouveau un à un, croisant ses bras sur sa poitrine, avant de lâcher.

-« Sans quoi, il est inutile que je participe à ce mouvement. »

Le silence s’installe et je vois la bouche de Marius se tordre en un rictus satisfait, d’ailleurs, il n’est pas loin de ricaner, mais je ne lui en laisse pas le temps et me lève, me tournant vers Enéxa avec un large sourire.

-« Pour ma part, tu as tout à fait ta place parmi nous. »

Ma voix est forte, claire et assurée. Et cette petite intervention semble suffire pour que ceux qui ne disaient rien jusque là se joignent à moi, se levant chacun à leur tour pour affirmer qu’ils sont, eux aussi, tout à fait disposés à faire confiance à la jeune Maîtresse, Ephytos donnant même le signal des applaudissements en commençant, le premier, à taper dans ses mains. Le seul à ne pas participer à ces applaudissements spontanés est Marius. Renfrogné, les mains enfoncées dans ses poches de pantalon, il observe la scène avec une moue désabusée, jetant des regards furieux en direction d’Enéxa, comme s’il lui en voulait personnellement, une attitude qui commence à m’intriguer. Mais je repousse mes questions à plus tard, préférant pour l’instant franchir en deux pas la distance qui me sépare de la jeune Maîtresse, ravie de sentir son bras se poser sur mes épaules sitôt que je la rejoins.

Autour de nous, les claquements de mains ont cessé et c’est ensemble que nous retournons nous asseoir, nous installant côte à côte sur le banc, sans remarquer le regard noir que nous jette Marius.

C’est Echénix qui reprend la parole pour fixer les objectifs de la semaine à venir, sensiblement les mêmes que ceux de la précédente, excepté pour Enéxa qui doit, non seulement se concentrer sur l’armurerie et les renseignements qu’elle pourra extorquer à Ethanius, mais aussi s’assurer que le pique nique de l’association réunira effectivement les Maîtres les plus influents et ne sera pas organisé avant que nous ne soyons prêts à agir.

Pour ma part, je ne suis venue ici, à l’intérieur des murs, qu’à titre informatif, et mon rôle reste le même, à savoir convaincre un maximum de personnes, hors les murs, à rejoindre notre  mouvement.

La séance terminée, nous nous levons, nous saluant tous gravement, mais avec au cœur une pointe d’espoir, comme si la présence d’Enéxa  nous permettaient d’envisager sérieusement une possible victoire, alors que pour l’instant, et aucun de nous ne l’ignore, rien n’est encore fait. Je lève un visage souriant vers la jeune Maîtresse, ravie de constater qu’elle me regarde  elle aussi, attendant visiblement que les autres s’éloignent pour me parler. Mais déjà, je sens Marius m’attraper par l’avant bras, me tirant doucement vers lui sans doute pour m’emmener vers la sortie de l’appartement d’abord, la porte de service à l’arrière de la Résidence ensuite. Je sais que je n’ai aucune raison de m’attarder, pourtant je résiste, plantant fermement mes pieds sur le sol alors que je ramène mon bras vers moi avec une brusquerie et une impatience dont je ne me serais pas crue capable, provoquant immédiatement une réaction agacée de mon ami.

-« Il faut y aller, Gabrielle. Nous ne devons pas traîner ici ! »

Il a raison et je le sais, mais je ne fais pas un mouvement pour le suivre pour autant. Au contraire, et sans m’interroger sur mes motivations,  je me rapproche encore d’Enéxa, jusqu’à la frôler, frissonnant quand, comme tout à l’heure,  elle passe de nouveau son bras sur mes épaules. Je me sentirais parfaitement bien là, debout contre la jeune Maîtresse aux yeux bleus si Marius ne recommençait pas immédiatement à me houspiller, insistant une nouvelle fois pour que nous quittions la Résidence tout de suite. Vivement, je me retourne, prête à lui demander de me laisser tranquille cinq minutes, mais je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche que déjà, je sens le bras d’Enéxa m’entraîner vers la porte de l’appartement alors qu’elle prononce un « Je la raccompagne » d’un ton péremptoire à l’intention de Marius, lequel nous emboîte le pas en marmonnant, manifestement très mécontent.

Le trajet entre le quartier du Dessous et la porte de service, même s’il dure environ un quart d’heure, me paraît incroyablement court, alors que, si Enéxa a retiré son bras de mes épaules dès notre sortie de l’immeuble, elle reste à marcher juste à côté de moi, et si proche que sa main vient effleurer la mienne, si régulièrement que je suis persuadée que ça ne peut pas être par hasard. Je profite tant de ce contact, fugace mais souvent renouvelé que je suis presque surprise lorsque Elionis vient au devant de nous, saluant son cousin d’un mouvement du menton avant de jeter un regard craintif en direction d’Enéxa, laquelle ne lui prête aucune attention, baissant plutôt les yeux vers moi pour me sourire doucement avant de murmurer un petit « On se reverra bientôt » plein de promesses. Je reste une seconde immobile, scrutant le fond de ses yeux, jusqu’à ce que Marius me ramène à la réalité d’une légère bourrade suivie, d’un « allons-y » prononcé d’un ton cassant. A regret, je me détourne et le suis lentement, tout à fait consciente du regard de la jeune Maîtresse dans mon dos pendant qu’Elionis ouvre rapidement la porte alors que ses collègues font tous semblant de ne rien voir.

Il ne nous faut pas plus de trois ou quatre minutes pour nous retrouver à la limite entre le no man’s land qui entoure les murs d’enceinte et la cité de pierres. Songeuse, rêvassant aux beaux yeux bleus d’Enéxa tout autant qu’aux petits gestes affectueux qu’elle a eu pour moi et à ses dernières paroles, j’avance lentement, ne prêtant guère attention à Marius, tout près de moi, qui ronchonne dans sa barbe, donnant de petits coups de pieds dans tout ce qui traîne sur le sol, cailloux, brindilles ou petits morceaux de bois.

Ce n’est que lorsque nous marchons dans les ruelles de la cité, qu’il cesse de grommeler et se tourne vers moi, l’expression maussade, pour m’interpeller, le ton boudeur.

-«J’aurais aimé que tu me soutiennes, au lieu de te ranger aux côtés de cette femme,  une Maîtresse de la Région, je te le rappelle ! »

Sa virulence me surprend un peu, même si j’ai bien remarqué qu’il n’apprécie visiblement pas Enéxa, j’ai plutôt l’habitude de l’entendre parler avec bien plus de calme et de modération que ça, et je lui jette un petit coup d’œil, étonnée de lui trouver une mine si désemparée, un air perdu que je ne lui connais pas, ce qui m’amène à l’interroger sur sa rancune que je trouve excessive envers Enéxa d’une part, mais aussi sur les raisons qui le rendent aussi manifestement renfrogné. Il hausse les épaules, donnant de nouveau un coup de pied dans un détritus quelconque, sur le sol, puis cesse brusquement de marcher et se plante face à moi, me forçant ainsi à m’arrêter moi aussi.

-« Je n’ai aucune confiance en elle ! C’est une Maîtresse, elle n’a aucune raison d’être sincère et de se tenir à nos côtés. Elle nous trahira bientôt, j’en suis sûr ! »

Je n’en reviens pas de la colère, dans le ton qu’il emploie et j’ouvre de grands yeux, un peu sidérée. Mais je ne me laisse pas décontenancer et réplique rapidement, le ton vif.

-« Comment peux-tu dire une chose pareille ? Ne vois-tu pas tous les avantages que la présence d’une Maîtresse dans nos rangs nous apporte ? La possibilité d’avoir beaucoup plus d’armes qu’il n’était prévu, et la chance d’avoir tous les Maîtres influents réunis le même jour, dans le même lieu, qui nous permettra peut-être de mettre le pouvoir à bas en une seule journée !  Sans compter la connaissance de tous les dispositifs de sécurité et des moyens de les franchir.»

J’ai levé une main pendant cette petite énumération, dressant un de mes doigts à chaque argument que je soulevais, mais la seule réponse de Marius est une grimace dédaigneuse accompagnée d’un regard tout à fait éloquent alors qu’il répète.

-« Je ne lui fais pas confiance ! »

Cette fois, il n’est pas loin de crier, ce qui m’amène à répliquer tout à fait spontanément.

-« Eh bien moi, si ! »

C’est son tour d’être surpris, même si cela ne dure guère là non plus. Il me lance un regard mauvais, pousse un petit « pfff.. » plein de mépris, puis me tourne le dos, s’éloignant à grandes enjambées dans la direction opposée à celle que je dois prendre pour rentrer chez moi. Je le suis des yeux pendant deux ou trois secondes avant de me détourner, marchant un peu plus vite tant je suis pressée d’aller donner les résultats de la réunion à mes camarades.

 

Clarisse et Margot ne sont pas là à mon arrivée, sans doute encore à la fabrique, mais je suis accueillie par Louise, assise sur le sol en compagnie de deux de ses amis, à peu près du même age qu’elle, et qui font partie de ceux qu’elle essaie de convaincre de rejoindre notre mouvement. Je reconnais Blandine, une veuve qui vit avec ses trois enfants, tous adultes maintenant, dans l’allée voisine de la nôtre, et Victor, un autre habitant  des plaines, que Louise connaît depuis de nombreuses années me semble-t-il.

Devant eux, trois bols sont posés sur le sol de terre battue, et je devine sans mal qu’ils viennent de partager un peu de soupe, sentant mon propre estomac se contracter en songeant que je n’ai rien avalé depuis le matin. Je me dirige vers le foyer, me penchant sur la marmite qui s’y trouve, pas vraiment déçue mais plutôt désabusée en n’y découvrant rien d’autre que le potage à base d’orties habituel. Je soupire, me sers, puis vais m’asseoir moi aussi, les regards de mes trois amis fixés sur moi, alors qu’ils attendent que je finisse mon bol pour leur expliquer où nous en sommes.

Mon récit est finalement assez court. Je passe rapidement sur les réactions négatives de Marius, relate brièvement les progrès des uns et des autres dans la poursuite de leurs objectifs respectifs, mais je ne peux m’empêcher d’insister davantage sur le rôle joué par Enéxa, et par tout ce qu’elle peut nous apporter.

Devant moi, mes trois amis hochent la tête, peut-être un peu impressionnés, mais c’est surtout l’assentiment de Louise qui me fait plaisir, elle dont je n’ai pas oublié les réticences au matin du jour que la jeune Maîtresse a en partie passé en ma compagnie. Je souris, contente sans bien savoir pourquoi, puis les interroge à mon tour, m’enquérant principalement de leur degré d’implication dans notre projet, sachant que, jusqu’à présent, leur enthousiasme a toujours été inversement proportionnel à leurs craintes d’éventuelles représailles. Mais cette fois, ils semblent un peu plus sûrs d’eux, Victor notamment, qui m’assure qu’à partir d’aujourd’hui il est prêt à rejoindre le mouvement et à remplir toutes les missions qu’on voudra bien lui confier.  Ca me fait sourire, alors que je lui explique que, pour l’instant, le plus important est de convaincre un maximum de personnes de se rallier à notre mouvement, et de se tenir prêts pour le jour « J », le jour où nous pénètrerons dans la Résidence pour ôter enfin le pouvoir des mains qui le tiennent depuis  si longtemps et de manière si imparfaite.

Nous passons la fin d’après-midi ainsi, jusqu’au retour de Clarisse et Margot, exténuées non pas par leur temps de travail puisqu’elles sont employées à temps partiel, mais bien plutôt  par les conditions particulièrement pénibles et le rythme excessif qu’on leur impose. Leur arrivée sonne l’heure du départ pour Blandine et Victor qui nous quittent quelques minutes seulement après, tous deux paraissant décidés à s’investir davantage dans le mouvement.

 

C’est le cœur plein d’optimisme que, le soir venu, je m’allonge sur ma paillasse, rêvant déjà, avant même de m’endormir, aux lendemains joyeux, remplis d’espoir et de solidarité, que je vois venir bientôt.                         

 

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Je pousse un soupir, réprimant difficilement mon envie de tourner le dos et de rentrer aussitôt, et me force à avancer en direction d’Ethanius, m’obligeant à répondre à son sourire, alors que je me prépare à endurer le long baiser gluant qu’il va me donner et que je ne parviens plus à éviter, heureuse de pouvoir encore le tenir à distance alors qu’il devient de plus en plus pressant au fil de nos rencontres. D’ailleurs s’il n’avait pas un peu peur de mon père et de sa position au sein de la Résidence, je suis persuadée qu’il serait beaucoup plus direct et entreprenant.

J’abrège le baiser autant que possible et prends son bras, le complimentant immédiatement sur le sentiment de sécurité que je ressens à me trouver à ses côtés, lui le protecteur de la Résidence. La flatterie fonctionne et il se rengorge, bombant le torse alors que nous passons non loin de la petite porte réservée aux livraisons, sous le regard curieux d’Elionis.

Je laisse passer quelques minutes en lui parlant du temps qu’il fait et en l’écoutant me vanter tous les mérites qu’il croit avoir, puis tente de lui faire comprendre qu’il serait bon que nous trouvions un endroit discret pour nous retrouver puisqu’il est hors de question que nous allions chez moi, où nous pourrions croiser mon père, ou chez lui où n’importe qui pourrait nous remarquer, à commencer par ses domestiques qui pourraient bien avoir la langue trop bien pendue.

Il ne cache pas son empressement, répondant immédiatement comme s’il s’était, et c’est certainement le cas, déjà posé la question. Il se penche légèrement vers moi, l’air d’un conspirateur, pour chuchoter doucement à mon oreille.

-« L’armurerie est un endroit discret, et personne ne songera à venir nous chercher là-bas. »

Je ne peux retenir un petit sourire de jubilation en pensant que je l’ai amené exactement là où je le voulais, mais il me reste maintenant à obtenir une clef, sans pour autant lui accorder ce qu’il souhaite et que je n’ai aucune envie de lui donner. Je garde donc un pas lent, alors qu’il voudrait accélérer et m’entraîner à sa suite, lui susurrant de ma voix la plus lascive que rien ne presse et que parfois, l’attente et l’anticipation ajoutent encore au plaisir, lui enjoignant ensuite de ne pas se faire remarquer par sa hâte d’une part, et de se rappeler que nous sommes en pleine journée, un moment où il est sensé travailler et pendant lequel son absence ne serait certainement pas ignorée longtemps.

Cela douche manifestement son enthousiasme, mais il admet toutefois que j’ai raison et ralentit aussitôt, posant sa main sur la mienne, toujours au creux de son coude, dans un geste un peu protecteur qui me déplaît profondément. Un moment, il paraît réfléchir, autant que ça lui est possible, à ce que je viens de lui dire, et au bout  d’un instant, il hoche la tête, avant de me répondre, l’air sentencieux.

-« Tu as raison, il vaut mieux être discret. L’idéal serait que nous attendions le soir pour nous retrouver à l’armurerie. C’est un endroit dont fort peu de gens connaissent la localisation exacte, et où personne ne nous dérangera jamais. »

Il presse ma main sous la sienne avant de me la lâcher enfin, puis termine.

-« Dès ce soir, je m’occupe de te faire un double de la clef, que je te donnerai demain. Ca nous permettra de nous voir en toute tranquillité. »

Je cache ma jubilation à ces paroles, lui répondant seulement d’un sourire mielleux, alors que je réfléchis aux moyens que je vais utiliser pour le décourager une fois que j’aurais moi-même fait un double de celui qu’il va me donner, et que je pourrai ainsi lui rendre le sien sans qu’il ne se rende compte de quoi que ce soit.

Je suis tirée de ces pensées par Ethanius lui-même qui se serre davantage contre moi, me donnant un furieuse envie de reculer et de le planter là, mais je me contiens et continue ma promenade avec lui, étonnée de le voir oublier si vite son souci de discrétion alors qu’il fait mine de surveiller que chacun est bien à son poste, et qu’il s’assure auprès des techniciens de maintenance que tous les dispositifs électriques et électroniques sont en état de marche.

Ce n’est qu’en fin de journée que je parviens enfin à le laisser, passant rendre une rapide visite à l’association pour converser un instant avec Esclata, l’interrogeant sur l’avancée des préparatifs pour le pique-nique, un peu désappointée d’apprendre que les choses avancent à grand pas et que, si tout va bien, elle espère pouvoir fixer une date d’ici trois petites semaines, d’autant qu’elle a déjà choisi l’endroit où tenir cette réunion festive.

Le délai que cela nous laisse pour nous préparer convenablement est bien trop court, mais je souris tout de même devant son enthousiasme, me sentant presque désolée pour elle, si pleine de bonne volonté, en songeant à la manière dont tout cela va finir. Je ne lui montre rien de ce léger sentiment de compassion toutefois, l’encourageant plutôt à ne pas oublier le moindre détail et surtout à me prévenir dès que la date sera définitivement fixée. Elle acquiesce volontiers, appelant ses amies pour que je leur répète la même chose, avant de me promettre qu’elles vont s’arranger pour que les choses ne traînent pas.

C’est loin d’être ce que je souhaite, mais il m’est difficile de leur dire de ralentir, et je me contente de leur signaler qu’il vaut mieux qu’elles prennent quelques jours de plus si nécessaire, afin d’être sûres que tout soit parfait. Je crois être assez convaincante, et mon inquiétude est modérée quand je quitte enfin le local de l’association, retournant chez moi en évitant soigneusement de croiser le chemin d’Ethanius.

 

Pourtant, c’est avec un grand sourire que je viens le rejoindre le lendemain matin, repoussant toutes les images qui ont peuplé mes rêves, cette nuit, et qui concernaient toutes la jolie blonde qui m’a soignée lors de mon bref passage hors les murs. Résignée, je me soumets au baiser répugnant que je ne peux plus éviter, puis lui réclame la clef de l’armurerie, avec une impatience non feinte même si mes motivations ne sont pas du tout celles qu’il imagine. Il me la donne immédiatement, son sourire si large que je me demande si les commissures de ses lèvres ne vont pas craquer, alors qu’il se retient manifestement pour ne pas m’entraîner là-bas sur le champ. J’essaie de le calmer, lui faisant remarquer sans aucune diplomatie, à quel point sa conduite est inconvenante, ce qui suffit à l’assagir aussitôt et à lui faire baisser la tête comme un enfant pris en faute. Malheureusement, ce moment de tranquillité ne dure pas et très vite, il recommence à se faire valoir, m’énumérant tout bas toutes les qualités qu’il pense avoir et qui feront de moi, d’après lui, la plus heureuse des femmes. Je n’ai plus guère de raison de rester à l’écouter, maintenant que j’ai la clef et je trouve rapidement un prétexte pour le laisser, lui donnant rendez-vous pour le soir à l’armurerie, alors que je sais déjà quelle excuse je vais invoquer pour ne pas m’y rendre.

Soulagée d’avoir pu me libérer pour une partie de la journée, je m’empresse d’abord d’aller faire faire non pas un, mais deux doubles de la clef de l’armurerie, puis de dissimuler l’un de ces exemplaires dans mon soutien-gorge, exactement entre mes seins, pendant que je cache l’autre  non pas chez moi,  où n’importe qui, notamment les domestiques pourraient le découvrir, mais dans un endroit extérieur à la maison de mon père, là où, j’en suis persuadée, personne ne le trouvera. Je n’aurai plus qu’à aller le chercher au moment de la prochaine réunion avec le groupe, afin de le confier soit à Gabrielle, si elle revient de ce côté des murs avant le jour « J », soit à Echénix, celui en qui j’ai le plus confiance en dehors de la jolie blonde qui vit aux plaines.

 

Le soir venu, alors qu’arrive l’heure à laquelle j’ai rendez-vous avec Ethanius, je me rends discrètement devant chez la patronne d’Estinia, l’épouse d’Elionis, guettant la jeune femme au moment où elle quitte son travail. Elle sursaute en me voyant venir, et tourne la tête de gauche à droite, cherchant qui je pourrais bien être venue voir, et pâlissant immédiatement alors qu’elle réalise que c’est vers elle que je me dirige, et je la vois distinctement jeter de rapides regards autour d’elle, comme si elle cherchait un moyen de m’éviter. Mais elle n’a pas le temps de faire un pas dans une direction ou une autre que je suis déjà là, juste en face d’elle, de manière à ce qu’elle ne puisse pas faire autrement que de me saluer. Elle s’incline donc légèrement, murmurant un « bonsoir » poli et tentant de s’esquiver aussitôt après, mais je l’en empêche, d’un « reste ici » péremptoire.

Elle n’est pas ma domestique, et n’est certainement pas au courant de l’implication de son époux dans notre mouvement, dont elle ignore même l’existence,  mais je suis tout de même une Maîtresse et elle obéit sans discuter, regardant vers moi avec résignation. D’un geste du menton, je lui intime de me suivre, marchant deux ou trois pas devant elle jusqu’à ce que nous arrivions non loin de l’armurerie, et alors que l’heure du rendez-vous est si proche que je ne doute pas de voir Ethanius surgir d’un moment à l’autre.

Rapidement, j’explique à Estinia ce que j’attends d’elle, insistant sur la vitesse à laquelle elle doit remplir cette petite mission et sur le fait qu’elle doit éviter autant que possible de répondre aux éventuelles questions du chef de la sécurité, quitte à mimer l’affolement pour cela. Elle fronce les sourcils, paraissant ne pas comprendre que je lui demande une chose pareille, mais acquiesce, estimant sans doute qu’il vaut mieux ne pas chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête des Maîtres. Ensuite, nous attendons encore cinq bonnes minutes, jusqu’à ce qu’Ethanius se montre enfin. L’air tout à fait satisfait de lui-même, un petit sourire étirant ses lèvres minces sous sa moustache noire, il avance les pouces glissés dans la ceinture de cuir qui retient son pantalon, marchant d’un pas décidé en direction de la petite chapelle, inutilisée depuis des lustres, en dessous de laquelle l’armurerie est dissimulée. L’irruption de la domestique, juste devant lui, stoppe son avancée, et il a une grimace de dédain alors qu’il lui flanque une bourrade dans l’espoir de la voir disparaître de son chemin, stupéfait de ne pas la voir détaler après cela, mais au contraire lui emboîter le pas tout en lui adressant la parole, lui expliquant avec ce qu’il faut de crainte pour flatter son ego, que c’est moi qui l’aie envoyée à sa rencontre.

Entendre mon prénom lui fait dresser l’oreille et il s’arrête de nouveau de marcher, tournant cette fois un visage très attentif vers Estinia, attendant, qu’elle lui donne quelques précisions, son visage se défaisant alors qu’elle lui raconte la fable que je lui ai indiquée, selon laquelle mon père aurait découvert la clef qu’il m’a confiée et serait entré dans une rage folle en comprenant non seulement que j’avais rendez-vous avec Ethanius, mais aussi que nous devions nous retrouver à l’armurerie.

Même de là où je suis, dissimulée derrière le mur d’une maison particulière, et à près de dix mètres de distance, je peux voir le chef de la sécurité blêmir. Nerveusement, il frotte ses mains l’une sur l’autre avant d’en passer un sur sa nuque, mais ne permet pas à Estinia de s’en aller. Au contraire, il la retient, la questionnant d’une voix anxieuse sur les paroles qu’auraient pu prononcer mon père à son sujet, s’inquiétant de savoir si des menaces ont été proférées à son encontre, de quelque nature qu’elles puissent être. Je n’ai pas vraiment envisagé de réponses à ce genre de questions, mais Estinia improvise parfaitement, imaginant aussitôt des réactions qui conviendraient parfaitement à mon père, comme notamment, une colère entièrement dirigée contre Ethanius, mais sans menace précise, plutôt un flot de paroles plus ou moins désagréables et même injurieuses.

J’ai beaucoup de mal à ne pas rire en voyant le visage du chef de la sécurité se décomposer, toute sa superbe envolée. Sans même la regarder, il congédie la jeune domestique d’un revers de main avant de tourner lentement les talons, prenant la direction de sa propre maison, l’air songeur et plus que contrarié.

Estinia prend la direction de chez moi, mais revient me voir sitôt qu’Ethanius s’est éloigné,  attendant peut-être que je la félicite pour la manière dont elle a joué son rôle, mais je me contente d’un geste du menton en guise de signe d’approbation, mon statut de Maîtresse que je tiens à garder tant que le mouvement n’est pas entièrement lancé, m’interdisant d’en faire trop. Je la congédie immédiatement après cela et elle s’en va sans demander son reste, trop heureuse d’en avoir fini avec l’étrange personne que je suis. J’attends encore une dizaine de minutes, toujours dissimulée dans le même coin, puis me décide à rentrer, prenant mille précautions pour être sûre de ne pas croiser Ethanius, qui doit errer en ville, persuadée que je suis qu’il n’aura pas le courage d’affronter mon père.

Je vais tout de même le voir le lendemain matin, afin de lui rendre son double de clef,  vêtue d’une manière beaucoup plus négligée que d’habitude et sans me coiffer, pour bien lui donner l’impression d’être affolée, ce qui me permet de ne pas rester trop longtemps en sa compagnie. Il ne semble pas contrarié outre mesure par le fait de ne plus me voir pendant quelques temps, mais s’inquiète bien davantage des conséquences que pourraient avoir la colère de mon père, qui est un personnage influent, sur sa situation à l’intérieur de la Résidence. Je le rassure un peu parce que, bien que ce soit assez improbable, je ne veux pas qu’il prenne l’initiative d’aller voir mon père, ce qui lui permettrait de se rendre compte que je lui ai menti, mais pas trop non plus, parce que, non seulement je n’ai pas un semblant d’affection ou d’estime pour lui, mais aussi parce que je dois reconnaître que ça ne me déplait pas vraiment de le voir transpirer ainsi.

Ce n’est qu’une fois rentrée, après ma petite discussion avec ce personnage somme toute assez pitoyable, que je réalise que cette histoire a tout de même quelques inconvénients. Certes, j’ai la clef de l’armurerie, et c’est le plus important, mais si je veux qu’Ethanius continue à croire à mon histoire, je vais devoir m’arranger pour ne pas être vue trop souvent dans les rues de la Résidence, et jouer un peu à l’amoureuse éplorée que je suis sensée être, du moins à ses yeux.

Je passe donc les jours suivants enfermée à la maison, sortant le moins possible, m’occupant seulement de noter par écrit  tout ce que je sais sur les dispositifs de sécurité et de dessiner un plan approximatif du trajet entre la porte de service et l’armurerie, mais la semaine me paraît bien longue jusqu’au moment de la réunion hebdomadaire avec le groupe. Je m’habille très sobrement cet après-midi là, d’un pantalon noir et d’un pull gris accompagnés de chaussures souples, toujours parce que je ne veux pas avoir l’air trop soignée ou joyeuse dans le cas où je croiserai Ethanius par hasard. A mon grand soulagement, le chef de la sécurité ne m’a donné aucune nouvelle, et ne m’en a pas demandée, mais je considère que quelques précautions ne coûtent pas grand chose, d’autant que je n’ai aucune envie qu’il se doute de quelque chose. Heureusement, je parviens à me rendre dans la quartier du Dessous sans le croiser, et si mon cœur bat un peu plus vite que d’habitude, je préfère mettre ça sur le compte du souci que je me suis fait à ce sujet plutôt que de m’avouer à moi-même que c’est l’idée de, peut-être, revoir Gabrielle qui en est la cause.

Je ne peux pourtant pas retenir un grand sourire de plaisir en la voyant, assise sur le banc et en grande conversation avec Egounis. Elle lève la tête en m’entendant arriver, et pendant quelques secondes, je perds complètement contact avec tout ce qui n’est pas son sourire, et son regard vert, jusqu’à ce qu’Echenix se lève et vienne  me saluer chaleureusement, rompant ainsi ce moment silencieux mais étonnamment intime.

Je lance un « bonjour » à la cantonade et m’avance vers le banc sur lequel Gabrielle est installée, m’asseyant à ses côtés en ignorant complètement Marius, puis désigne le petit dossier que j’ai à la main, qui contient mes notes et le petit plan que j’ai dessiné, expliquant rapidement de quoi il s’agit avant de le remettre à Echenix, qui le consulte rapidement en hochant la tête, puis le dépose sur la table, devant lui, m’indiquant qu’il le remettra à Elionis, lequel est absent aujourd’hui encore, puisqu’il est de service à la porte principale.

La réunion se déroule de la même manière que la dernière fois, chacun rapportant ses avancées respectives, puis recevant des directives pour la semaine suivante.

Mais cette fois, je vis les choses de façon différente. Si j’écoute attentivement tout ce qui se dit, je suis tout à fait consciente de la présence de Gabrielle, sur ma droite, et je dois dire que je l’apprécie pleinement, tellement que c’est de la déception que je ressens, au moment où la séance se termine. Nous nous levons lentement, à l’exception de Marius, qui a passé la majeure partie de son temps à me jeter des regards incendiaires, et qui paraît  particulièrement pressé de s’en aller, prenant le bras de Gabrielle pour l’entraîner avec lui alors qu’elle est à peine debout. Son attitude, qui m’a déjà bien agacée durant la réunion, m’exaspère encore davantage, et alors que mon amie blonde se dégage sans douceur, tirant avec énergie sur son bras, je m’avance, toisant le jeune homme de toute ma hauteur pour lui envoyer mon regard le plus glacé. Il détourne les yeux en marmonnant quelques mots que je n’entends pas mais dont je suis persuadée qu’ils sont dépourvus de toute amabilité, mais n’insiste pas et s’éloigne, prenant la direction de la sortie de l’appartement, alors que Gabrielle, elle, en profite pour se rapprocher encore de moi, ce qui me permet de passer mon bras sur ses épaules, dans un geste que je commence à apprécier de plus en plus.

Volontairement, je traîne un peu, laissant tous les autres membres du groupe sortir avant nous, ravie de constater qu’apparemment Gabrielle partage mon goût pour la solitude, toute relative, de la queue de peloton. Nous suivons les autres, mais très lentement, leur permettant ainsi de prendre suffisamment d’avance pour que nous nous trouvions plus ou moins isolées, ce dont je profite pour glisser rapidement la clef que j’ai sur moi à mon amie blonde. Elle la garde en main un instant, comme si elle cherchait à sentir la chaleur de ma peau sur le morceau de métal, ses doigts caressant le petit objet de façon très légère, avant qu’elle ne la glisse finalement dans sa poche. Cette manière de faire provoque une espèce de petit frisson particulièrement agréable dans mon épine dorsale, et je prends une seconde avant de lui donner un double des documents que j’ai déjà fait passer à Echenix, mais cette fois, la réaction de Gabrielle n’est pas du tout la même. Non seulement elle me jette un regard désolé, mais elle ne tends pas la main vers les quelques papiers, se contentant de baisser la tête en la secouant négativement avant de murmurer d’une petite voix gênée.

-« Je ne sais pas lire, Enéxa. Personne ne sait hors les murs. »

J’aurais dû y penser. Je me mords les lèvres, remettant rapidement les papiers dans ma poche, confuse de ma maladresse et cherchant comment effacer le sentiment de malaise que je perçois chez mon amie. Je ne trouve rien d’autre que de resserrer la prise de mon bras, sur ses épaules, pour la tirer davantage contre moi, ce qu’elle a l’air d’apprécier puisque la petite moue qu’elle arborait au moment où elle m’a rendu les documents, disparaît, remplacée aussitôt par un large sourire  alors qu’elle glisse, un peu timidement, son propre bras autour de ma taille.

Nous avançons ainsi jusqu’à ce que nous arrivions à la porte qui sépare le quartier du Dessous du reste de la Résidence, moment où je la lâche, avec regret. Elle ne semble pas particulièrement désappointée, s’écartant même très légèrement de moi, et comprenant sans aucun doute qu’il ne serait pas raisonnable de nous tenir de cette manière au vu et au su de tout le monde, les regards en coin de certains de nos camarades, notamment Espérios et bien évidemment Marius, étant suffisamment agaçants comme ça.

Elionis nous fait patienter un moment avant d’ouvrir la petite porte, attendant que les domestiques qui se trouvent là pour réceptionner une livraison s’en aillent, et pendant ce laps de temps, je me surprends à envisager de sortir moi aussi, de rester en compagnie de Gabrielle  au moins jusqu’au lendemain matin, mais je renonce en soupirant, songeant avec mélancolie que ma place n’est pas aux plaines, en tous cas pour l’instant, et que le souci de discrétion qui amène Elionis à nous faire attendre, doit primer dans ce cas là aussi. C’est donc avec résignation mais aussi un peu de mélancolie que je regarde ma belle amie blonde passer la porte en compagnie d’un Marius toujours aussi renfrogné.

 

 

 

 

****

C’est demain ! C’est demain le jour « J » ! La nervosité et la fébrilité enflent en moi, et je ne suis pas sûre de pouvoir m’endormir cette nuit, alors que mon esprit tourne et retourne constamment cette idée. Non seulement, je reverrai Enéxa demain, mais si tout va bien, nous pourrons passer beaucoup plus de temps ensemble après cela, et au fond de moi, je sens que, bien plus que notre action, c’est cette pensée qui me met dans un tel état de nerf.

Je me redresse sur ma paillasse, repoussant la couverture d’un geste négligent pour prendre appui sur l’un de mes coudes et jeter un regard en direction de celles qui partagent la cabane avec moi. Je souris, un peu soulagée de constater que pas une ne semble dormir non plus, et j’aperçois Margot qui se rapproche de Clarisse, sa voisine, pour lui chuchoter quelque chose que je n’entends pas à l’oreille. Sur leur gauche, Louise est immobile, mais le son de sa respiration, très irrégulier, me permet de penser avec une quasi certitude, qu’elle est encore bien réveillée elle aussi, se souvenant peut-être de la longue discussion que nous avons eue toute les quatre ensemble juste avant de nous coucher.

C’était une longue conversation, très animée. D’abord, nous avons bien évidemment évoqué la manière dont les choses devront se passer, si tout se déroule sans accroc, avec un  plan qui est resté le plus simple possible. Entrer dans la Résidence avec bien sûr l’aide d’Elionis, dès l’aube pour ne pas être trop repérables du haut des murs, même si la plupart des vigiles sont dans notre camp, puis se disperser dans les rues en se faisant passer pour des domestiques affairés avant de se rendre, les uns après les autres et par groupe de trois maximum, dans un appartement du quartier de Dessous. Il est prévu que, pour ma part, je m’en aille avec Echénix, qui nous aura retrouvés là, et Marius jusqu’à la petite chapelle sous laquelle se trouve l’armurerie, chacun de nous emportant un sac que nous remplirons d’armes et de munitions. Après quoi, nous rejoindrons les autres conspirateurs , attendant l’heure de nous rendre dans le parc où doit se dérouler le pique-nique. C’est là-bas que nous retrouverons Enéxa qui, toujours si tout va bien, sera accompagnée du chef de la sécurité, qu’elle pense pouvoir convaincre sans trop de mal de se joindre à elle.

De notre côté, après avoir réparti armes et munitions, nous nous rendrons au parc, toujours en ordre dispersé, au moment où la fête battra son plein et encerclerons ceux qui se trouveront là, espérant que brandir nos armes dans un lieu ou, à priori, personne n’aura de quoi riposter, suffira à arrêter toutes les personnes de quelque influence dans la Résidence, sans faire couler une seule goutte de sang…

Je bâille et me rallonge, laissant les projets de demain de côté, pour rêvasser, imaginant plutôt la vie que nous pourrions avoir, si notre mouvement réussi. Les écoles, les hôpitaux que nous pourrions bâtir, la possibilité que chacun aurait de progresser socialement selon ses mérites et ses capacités, le partage du travail entre tous les adultes, pour des salaires qui permettront de vivre décemment dans des logements convenables qui ne soient pas ouverts à tous les vents, et puis… Je finis par m’endormir tout de même, rêvant d’une vie meilleure et d’une jeune femme aux yeux bleus qui se tiendraient à mes côtés.

 

Je ne dors que peu de temps et suis déjà levée quand Marius vient taper à notre porte de bois, tirant mes camarades du sommeil par la même occasion. Je lui ouvre pendant qu’elles se lèvent, et nous partageons tous les cinq un bol de soupe, nous mettant en route immédiatement après.

Il fait encore un peu sombre, le ciel se teinte à peine de rose à l’Est, mais nous ne sommes pas les seuls à nous diriger vers la Résidence. D’autres groupes, plus ou moins nombreux, marchent eux aussi, et nous sommes obligés de nous arrêter pour nous mettre d’accord avec eux sur notre ordre d’arrivée puisque, manifestement, le mouvement manque de coordination. Marius, qui était en contact avec tous ceux qui se sont occupés des réunir les volontaires, hausse les épaules quand je lui fais part de ma désapprobation devant ce manque d’organisation, marmonnant que si j’avais été moins occupée à penser à Enéxa, j’aurais peut-être pu l’aider à discipliner le mouvement, et je dois me mordre ma langue pour ne pas lui répliquer vertement, préférant consacrer mon énergie à avancer et songeant que j’aurai tout le temps, en fin de journée, de m’expliquer avec lui une fois pour toute.

 Il n’est en effet pas question qu’une foule trop importante se présente à la petite porte de service, et c’est à la limite de la cité de pierres que nous décidons l’ordre dans lequel passeront les groupes. Le notre passera en troisième, ce qui nous laissera du temps pour nous rendre à la chapelle, et surtout en sortir avec nos sacs avant que les rues ne soient encombrées de passants qui pourraient remarquer des domestiques, ou prétendus tels, si bizarrement chargés.

J’ai du mal à contenir mon impatience alors que nous marchons dans les rue propres et tirées au cordeau de la Résidence, comparant la luminosité donnée par le soleil à ce qui ressemble à de larges avenues, aux petites ruelles étroites et toujours sombres, même en plein été, de la cité de pierres, mais ce n’est pas l’idée de rassembler les armes qui me rend si pressée. Non, si je ressens une telle hâte, c’est bien parce que je sais que dès ce soir, non seulement nous aurons secoué le joug qui nous maintient dans la misère depuis longtemps, mais surtout parce que Enéxa sera bientôt à mes côtés, que je la retrouverai au parc, là où doit se tenir le pique nique, et que si tout va dans mon sens, je ne la quitterai pas de sitôt.

La petite chapelle est d’une blancheur éclatante, à croire qu’elle est entretenue régulièrement, même si elle ne sert plus. Nous nous arrêtons à quelques mètres, observant soigneusement les alentours, prenant garde à ce que les passants ne nous prêtent pas attention, et ne nous rapprochant que très lentement de la bâtisse blanche, restant très attentifs à tous ceux qui pourraient nous remarquer. Mais tout se passe bien, et c’est sans difficulté particulière que nous pénétrons à l’intérieur de la chapelle, marchant beaucoup plus vite maintenant, d’autant plus que l’espace intérieur est complètement vide, n’étant encombré ni de prie-dieu, ni de banc, ni même d’autel. Seul, un immense crucifix de bois reste accroché au mur du fond, le regard du crucifié semblant nous suivre alors que nous nous dirigeons directement vers lui.

C’est Marius qui se charge de décrocher la grande croix de bois, peinant à la retirer du mur avant de la déposer délicatement sur le sol, laissant apparaître, sur le mur, une petite porte de fer d’environ vingt centimètres sur dix. C’est à ce moment que je lui confie la clef qu’Enéxa m’a donnée, clef qui lui permet d’ouvrir la porte dissimulée dans le mur qui s’ouvre sur un compartiment d’environ sept ou huit centimètres de profondeur, à l’intérieur duquel nous découvrons une autre clef, que Marius s’empresse de saisir avant de replacer soigneusement le crucifix sur le mur. Ensuite, nous nous dirigeons immédiatement vers le mur Ouest, où se trouve une porte de bois que nous poussons pour découvrir un petit escalier en colimaçon qu’en l’absence de toute lumière, nous descendons extrêmement prudemment, posant une main que nous faisons glisser sur la corde fixée au mur et qui fait office de rampe.

C’est en bas de cet escalier que nous découvrons, à tâtons à cause de l’obscurité, une porte de métal, étroite et sans poignée, dont la serrure, quand Marius parvient enfin à y glisser la clef découverte derrière le crucifix, tourne sans un seul grincement.

La pièce à l’intérieur de la quelle nous entrons est tout aussi obscure que les escaliers, mais en passant les doigts sur le mur, le long de l’encadrement, je découvre un interrupteur du même genre de ceux que j’ai découvert dans l’appartement du quartier du Dessous, et sur lequel j’appuie aussitôt, permettant ainsi à la lumière chiche et jaunâtre d’une unique ampoule pendue au plafond d’éclairer la salle où nous nous trouvons.

Pendant quelques instants, aucun de nous trois ne bouge tant nous sommes saisis par ce que nous voyons devant nos yeux. Certes, nous sommes bien conscients d’être dans une armurerie, mais aucun de nous ne s’attendaient à un tel étalage d’armes de toutes sortes.

Accrochés à des râteliers de bois, sur trois des quatre murs, des dizaines, peut-être des milliers de fusils, carabines, ou fusils mitrailleurs, je ne fais pas bien la différence. Dessous, posés côte à côte sur le sol, cinq grands coffres ouverts laissent apercevoir des boîtes et des bandes entières de munitions, et sur la droite de ces coffres, des tables. Des tables alignées les unes à côté des autres, faisant pratiquement le tour de la pièce, et sur lesquelles sont posés des revolvers, des pistolets, et même des poignards aux lames visiblement très effilées et luisantes sous la faible lueur de l’unique ampoule.

Nous finissons par nous remettre en mouvement, mais lentement. Laissant d’abord Echénix, le seul parmi nous à connaître suffisamment le sujet, examiner armes et munitions. Il prend sont temps, observant particulièrement les boîtes et les cartouchières, dans les coffres avant de nous faire signe, nous désignant ce qu’il estime nécessaire de prendre en priorité, pendant qu’il remplit son propre sac avec les balles et les cartouches correspondantes.

Il nous faut environ une demi-heure pour que nos sacs soient pleins, et si nous quittons la petite pièce courbés sous leur poids, aucun de nous n’est vraiment sûr que nous ayons tout ce dont nous avons besoin, il faudra simplement faire avec.

Marius garde sur lui la clef de la porte. Nous savons qu’Ethanius a son propre exemplaire de celle du compartiment dans le mur, derrière le crucifix, mais nous ignorons ce qu’il en est de celle de la porte, et nous ne pouvons qu’espérer que celle-ci est unique. Bien sûr, le chef de la sécurité est sensé se trouver tout à l’heure au pique-nique en compagnie d’Enéxa, et je fais tout à fait confiance à la jeune maîtresse pour tenir ses engagements, mais deux précautions valent mieux qu’une et si je ressens un peu d’anxiété, au moment où nous prenons la direction du quartier de Dessous, je veux croire que c’est seulement à cause de la proximité d’une action que nous prévoyons depuis un long moment maintenant, et non pas parce que je crains que les choses ne se déroulent pas comme je le souhaiterais.

La journée me semble interminable. Petit à petit nous sommes rejoints par les autres groupes qui viennent des plaines et bientôt, l’appartement devient trop exigu pour nous contenir tous, tant et si bien que certains d’entre nous sont obligés d’aller dans l’appartement voisin, heureusement occupé par des sympathisants de notre mouvement. Un peu de nourriture a été prévue par les domestiques et les vigiles qui ne sont pas de service aujourd’hui et qui nous tiennent compagnie en attendant de se rendre au parc avec nous, mais il n’y a pas grand monde pour faire honneur à ces victuailles, pourtant appétissantes et comme nous n’avons pas l’habitude de manger, tant la nervosité augmente au fil des heures qui passent, notre seule occupation se résumant à regarder Echénix et un autre vigile que je ne connais pas,  nous expliquer avec force détails la manière de charger et d’utiliser fusil et pistolet.

Je l’observe attentivement, plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il m’incite à le faire moi-même, me donnant quelques précisions sur la manière de viser de tirer, alors que nous ne pouvons bien évidemment pas passer à la pratique ici. Mais lorsque je le laisse, considérant que j’ai une idée assez précise sur la façon dont je dois me servir du pistolet que j’aurai sur moi en sortant, je m’interroge sur la possibilité, la probabilité, d’avoir à faire usage de cette arme.

L’appartement est bondé, nous sommes très nombreux, mais j’essaie tout de même de m’isoler, me plantant debout au coin d’une pièce pour réfléchir à ce qu’implique le fait même de porter un pistolet et de savoir m’en servir, dans un situation comme celle que nous nous apprêtons à vivre.

Je regarde au fond de moi, et la première chose que je trouve, c’est la peur.  Pas tellement celle de mourir, bien qu’elle soit présente, mais plutôt celle d’échouer, tout autant que celle de ne pas être à la hauteur. A cela, s’ajoute la crainte de décevoir, mes amis bien sûr, qui comptent sur moi dans la mesure où je suis une des premières à m’être impliquée dans le mouvement à la suite de Marius et de son cousin Elionis, qui en sont les instigateurs, mais aussi la crainte, bien plus forte, de décevoir Enéxa, et de perdre son estime si je n’étais pas capable de faire ce qu’il me faudra faire.

Je soupire et baisse les yeux vers la poche de la veste légère et multicolore que je porte,  une veste confectionnée avec des chutes de lainage ramenées de la fabrique par Clarisse et Margot, et à l’intérieur de la poche de laquelle se trouve, pour la première fois de ma vie, une arme à feu, me demandant si je serais capable de m’en servir, d’appuyer sur la détente pour blesser ou même retirer la vie de qui que ce soit en face de moi.

Pour l’instant, je n’ai pas la réponse à cette question et je suppose qu’elle viendra en son temps si le besoin de me défendre, ou même d’attaquer, se fait sentir , mais alors que j’espérais que je me sentirais mieux après ce petit moment d’introspection, je me sens au contraire encore plus mal à l’aise, comme si la pensée que je puisse tuer quelqu’un me rendait l’idée plus présente, et plus plausible.

De nouveau je soupire et plonge la main dans ma poche pour la poser sur le pistolet, presque surprise de sentir la fraîcheur du métal sous mes doigts. Une seconde, j’envisage de le laisser là, de me débrouiller sans arme, mais ce moment de doute ne dure pas. Il me suffit de lever les yeux et de voir tous ceux qui sont là et de sentir l’immensité de leur espoir, il me suffit de penser à ce que pourrait devenir notre vie à tous, et particulièrement la mienne, pour que ma détermination revienne, aussi ferme que ce matin.

 

C’est en tout début d’après-midi, alors que je viens de me forcer à avaler un morceau de poulet froid, une nourriture qu’en temps normal j’aurais savourée longuement, que je quitte enfin l’appartement, toujours accompagnée d’Echénix et de Marius, mais aussi d’Evodix, un jeune homme de presque quinze ans, dont le prochain anniversaire l’amènerait, si notre mouvement venait à échouer, à quitter la Résidence et tout ce qu’il connaît de la vie jusqu’à présent. Déjà presque aussi grand qu’un homme adulte, ses cheveux bruns trop longs flottent sur ses épaules maigres, mais son visage imberbe affiche une résolution sans faille alors qu’il avance à grands pas à la tête de notre petit groupe.

Il nous faut plus d’un quart d’heure pour arriver tout près du parc, dans des rues qui, du fait même de l’événement qui se déroule aujourd’hui, sont très animées. Alors que je pensais que la plupart de ceux qui devaient se rendre au pique nique seraient déjà sur place, il se trouve que de nombreuses personnes se dirigent encore vers l’intérieur du parc. Des hommes en costume, le téléphone portable collé à l’oreille, des femmes, vêtues d’une manière sans doute un peu trop élégante pour aller s’installer à des tables de bois, au milieu d’un champ, et aussi quelques enfants et adolescents, paraissant tous pressés de profiter d’une belle après-midi au grand air. Tous ces va-et-vient, tout ce passage dans les rues proches du parc sont plutôt gênantes pour nous qui souhaitons rester discrets et ne pas nous faire remarquer, d’autant que les domestiques chargés de s’occuper de ce petit monde sont déjà tous à pied d’œuvre et que nous ne pouvons guère nous faire passer pour des aides de ce genre. C’est pourquoi nous nous éloignons légèrement alors que chaque groupe arrive séparément et progressivement. Nous nous rassemblons sur une place, non loin de là, cachés les uns à l’ombre de l’auvent d’un commerce, fermé pour l’occasion, les autres derrière la haie qui sépare les deux jardins de maisons particulières, et ce n’est que lorsque nous sommes tous là, que nous prenons la direction du parc, la fébrilité et la résolution évidentes dans le regard de chacun de nous.

Nous avançons en ordre dispersé, et je jette un regard circulaire, évaluant le nombre de personnes qui se trouvent là, déterminés à changer le monde pour en construire un autre, bien meilleur. Nous ne sommes approximativement une centaine, peut-être un peu plus. C’est peu en regard des milliers de personnes qui vivent aux plaines, mais je sais qu’ils sont beaucoup plus nombreux là-bas, à avoir renoncé à nous accompagner parce qu’il fallait garder un peu de discrétion. Mais à cette heure-ci, alors que nous marchons vers le parc où nous espérons changer notre destin à jamais, je sais qu’ils se réunissent tous, ceux des plaines et ceux de la cité de pierres, je sais que des milliers de personnes, jeunes et vieux, femmes, hommes, et même adolescents et enfants se regroupent, armés de bric et de broc, prêts à entrer dans la Résidence dès que les portes seront ouvertes.

Je prends une grande inspiration, tentant de me détendre alors que nous arrivons à hauteur de la grille qui marque la limite entre le parc et les rues avoisinantes. Le portail est grand ouvert et, par chance, personne n’est là pour surveiller les entrées. Encore une fois, nous nous séparons, pénétrant par petits groupes de trois ou quatre personnes, nous dispersant immédiatement pour nous répartir sur tout le périmètre du grand espace au centre duquel sont rassemblés les résidents. Nous ne les voyons pas encore, mais nous entendons une musique entraînante, manifestement jouée par un orchestre, et des bruits de conversations, des cris d’enfants, des rires… Apparemment, la fête bat son plein, et c’est plutôt une bonne chose puisque ça nous permet de nous mettre en place sans que personne ne nous remarque.

Toujours en compagnie de mes trois camarades, je me dissimule derrière un groupe d’arbres, me collant contre le tronc du frêne devant moi, pour tendre le cou et essayer d’apercevoir quelques détails de ce qui se déroule au centre du parc.

De grandes tables de bois encadrée par des bancs sont alignées, un peu de la même façon que dans un réfectoire, et de nombreuses personnes sont attablées là, mangeant dans des assiettes apparemment de vaisselle fine, buvant du vin dans des verres à pied que j’imagine être en cristal, même si je ne peux pas l’affirmer dans la mesure où je n’ai jamais rien vu qui soit fait en cette matière, d’une part, et parce que je suis trop loin pour voir avec précision d’autre part.

Les conversations vont bon train mais chacun semble garder une certaine réserve et les seuls cris sont poussés par des enfants qui jouent dans l’herbe, sur un espace dégagé non loin du « coin cuisine ».

A cet endroit, de nombreux domestiques s’affairent. Certains amènent des boîtes, de plastique ou de carton, qu’ils sortent des voitures qui vont et viennent, arrivant apparemment par un autre portail que celui que nous avons passé tout à l’heure, moins grand mais plus proche du lieu de la fête. D’autres serviteurs font passer la nourriture de ces boîtes à des plats, en faisant réchauffer certains à la chaleur d’un four de brique chauffé par quelques bûches de bois, avant de les transmettre à ceux qui  se chargent du service.

Nous restons un long moment à patienter, attendant l’arrivée d’Enéxa et d’Ethanius, qui nous servira de signal pour nous mettre en mouvement. Une attente épouvantablement longue qui augmente encore la nervosité de chacun d’entre nous, et c’est alors que j’ai l’impression que je ne pourrais plus attendre plus longtemps et que je commence à me ronger les ongles jusqu’au sang, une habitude que j’avais étant enfant et que j’ai perdu depuis de longues années, que je vois enfin arriver la jeune maîtresse au bras du chef de la sécurité.

Je ne l’ai jamais vu jusqu’à présent, mais je le reconnais sans peine, par la description rapide qu’Enéxa a faite de son physique, mais aussi par son allure prétentieuse et arrogante, qui se remarque même de l’endroit où je suis cachée.

Leur arrivée ne passe pas inaperçue parmi les convives attablés et tous se tournent vers eux, les saluant courtoisement l’un et l’autre. Enéxa, qui tenait le bras du chef de la sécurité, le lâche et se recule légèrement, pendant qu’il jette un regard inquiet en direction d’un homme d’une cinquantaine d’années, en costume strict, que je suppose être le père de mon amie si j’en juge la couleur aile de corbeau de ses cheveux. Un homme qui ne réagit pas davantage que les autres à l’arrivée du couple, ce qui amène très rapidement Ethanius à bomber le torse, passant ses pouces dans la ceinture de son pantalon d’un air matamore et fanfaron. Une expression qui disparaît instantanément au moment où il nous voit surgir de nos cachettes les uns après les autres

Cela ne nous prend qu’un temps infime A peine avons-nous vu arriver le couple que nous avons tous pris nos armes en main, le plus fermement possible. Après quoi, nous nous sommes avancés à découvert,  pointant fusils et pistolets vers les tables pour la plupart d’entre nous, et vers Ethanus pour ce qui est d’Echénix. Déjà, certains convives, hommes ou femmes, poussent des cris alors que d’autres se lèvent, faisant mine de venir vers nous mais stoppant leur mouvement devant nos expressions résolues et la menace sans équivoque de nos armes dirigées vers eux. Les enfants qui jouaient tout à l’heure se réfugient auprès des adultes, sans doute leurs parents, tandis que la plupart des adolescents se tournent dans notre direction, l’air à la fois incrédule, surpris, mais aussi bravache pour quelques uns.

Pendant quelques secondes, c’est un silence de mort qui s’installe, jusqu’à ce que la voix de Marius s’élève, forte et ferme.

-« Que personne ne bouge ! Faites ce que nous vous disons et il n’y aura pas de violence inutile ! »

Pendant un instant, personne ne bronche autour des tables, pas même Ethanius, au contraire. Il fronce les sourcils et recule d’un pas, portant sa main droite à sa hanche, là où un revolver est rangé dans un étui. Mais il n’en fait pas davantage, sentant sans doute le regard d’Echénix peser sur lui.

 La première réaction est celle de l’homme que je suppose être le père d’Enéxa. Il se lève avec brusquerie, l’expression de son visage plus scandalisée qu’on ose interrompre la petite fête qu’apeurée, et se dégage du banc sur lequel il était assis pour avancer de trois ou quatre pas vers Marius, ne s’arrêtant que lorsqu’il entend mon ami retirer le cran de sûreté de son arme.

Il fronce les sourcils, semblant réaliser qu’il ne s’agit pas là d’une plaisanterie et incline la tête, ses yeux bleus se teintant de méfiance.

-« Qui êtes-vous, et que voulez-vous ? »

Les lèvres de Marius s’étirent dans un sourire amer et ironique.

-« Nous venons des plaines, et nous sommes ici pour changer les choses, pour gagner une dignité que vous nous refusez, pour avoir le droit de vivre de manière décente et de manger à notre faim tous les jours et secouez le joug sous lequel vous nous maintenez depuis trop longtemps ! »

En face de Marius, l’homme que je continue à présumer être le père de la jeune Maîtresse qui fait partie de notre mouvement, paraît s’inquiéter davantage et jette un regard circulaire, d’abord sur nous tous, qui encerclons les tables, puis sur ceux qui partageaient son repas il y a encore quelques instants, y cherchant sans doute un soutien mais n’en trouvant pas, en tous cas pour l’instant. Il se tourne ensuite de nouveau vers Marius, semblant décidé à l’interroger encore une fois, mais ne parvient pas à prononcer une parole, trop éberlué de voir Enéxa venir se placer auprès de nous, effleurant mon épaule d’une main légère avant de croiser ses bras sur sa poitrine, le visage fermé mais l’expression tout à fait résolue.

Un instant, l’homme reste immobile, la bouche entrouverte et le regard fixe, semblant ne pas en croire ses yeux. Et juste au moment où il se reprend, se dirigeant vers mon amie avec une mine furibonde qui n’augure rien de bon, un énorme vacarme éclate dans son dos.

Je sursaute, mon attention si focalisée sur Enéxa que je n’ai aucune idée de ce qu’il a bien pu se passer et je me penche légèrement pour jeter un coup d’œil en face de nous, de l’autre côté des tables, fronçant les sourcils en voyant Ethanius se tenir le visage à deux mains en gémissant comme s’il souffrait terriblement.

D’abord, je ne comprends pas vraiment ce qui s’est passé, mais près de moi, Echénix s’empresse de m’expliquer que le chef de la sécurité, particulièrement surpris de voir Enéxa nous rejoindre, a eu ce qu’on pourrait appeler un coup de sang, se précipitant vers les membres de notre groupe les plus proches de lui  tout en portant la main à l’étui qui contient son arme, à sa ceinture. Il n’a toutefois pas eu le temps de dégainer que Jeremy, l’un de nos comparses, lui flanquait un énorme coup sur le visage, de la crosse de son fusil. C’est ce coup, unique, qui a provoqué une réaction parmi les convives attablés, faisant se lever certains tandis que d’autres criaient et que, dans les mouvements faits de part et d’autres des tables de bois, de la vaisselle se brisait et des bancs chutaient, entraînés par ceux qui se levaient brusquement.

D’ailleurs, le calme n’est toujours pas revenu au moment où je pose les yeux sur le chef de la sécurité, quelques personnes, hommes et femmes, paraissant scandalisés, interpellent Jeremy et ceux qui sont près de lui, d’autres parlent entre eux avec beaucoup de vivacité, tandis que d’autres encore, regardent autour d’eux d’un air éberlué comme s’ils ne croyaient pas à ce qu’ils sont en train de voir.

C’est Echénix qui ramène le silence, d’une manière radicale, en tirant un coup de feu en l’air.

Chacun est si saisit que le silence se fait immédiatement, tout le monde se tournant vers le vigile avec inquiétude et un peu de stupéfaction. Pour la première fois depuis notre irruption au milieu du pique-nique, les Maîtres donnent l’impression de comprendre que ce qui se passe maintenant est très sérieux. Craignant que notre opération ne tourne au bain de sang, ce que nous souhaitions éviter, je passe nerveusement d’un pied sur l’autre, attendant de voir qui va prendre la parole et m’attendant plus ou moins à ce que ce soit Echénix ou Marius qui s’en charge, mais aucun d’eux n’ouvre la bouche, et c’est finalement Enéxa qui s’avance d’un pas, évitant manifestement de regarder celui qui est sans doute son père.

-«Nous sommes ici pour, non pas inverser les rôles et faire des oppressés les oppresseurs, mais pour modifier l’ordre des choses, pour faire de notre monde un endroit où chacun aura les mêmes espoirs, les mêmes perspectives d’avenir, les mêmes possibilités de s’élever dans la société. Si vous acceptez cela, tout se passera bien, et nous ne ferons pas usage de nos armes, mais n’ayez aucun doute, nous sommes très déterminés, et nous imposerons le changement par la force s’il le faut ! »

Pendant quelques secondes, c’est un silence total qui accueille ce petit discours, puis les réactions pleuvent.

D’abord, c’est un brouhaha de paroles plus ou moins distinctes qui montent des tables. Les voix un peu trop hautes des uns et des autres qui s’élèvent, scandalisées, stupéfaites ou incrédules, puis ce sont les gestes, qui deviennent plus véhéments, plus amples, ensuite, ce sont les enfants les plus petits qui se mettent à pleurer et crier, perturbés par l’agitation de ceux dont ils perçoivent l’inquiétude. Mais ce remue-ménage ne dure que peu de temps, jusqu’à ce qu’Echénix tire un nouveau coup de feu en l’air, ramenant instantanément le calme, avant de demander d’un ton sans réplique que quelqu’un soit désigné, rapidement, comme interlocuteur.

De nouveau, les commentaires, désordonnés et plus ou moins incompréhensibles tant ils fusent de toutes parts, pleuvent. Les conversations en aparté et les cris des uns et des autres recommencent de plus belle à se faire entendre. A vrai dire, tout cela respire, si ce n’est la panique, au moins quelque chose qui y ressemble beaucoup, mais finalement, un des Maîtres, que je reconnais sans peine, s’avance, la mine grave et un peu hautaine, faisant signe de se taire à tous les convives encore attablés. Etrangement, alors que je pensais qu’il aurait du mal à calmer qui que ce soit, chacun lui obéit très vite et c’est dans un silence presque total qu’il vient se planter, une expression de défi sur le visage, face à Enéxa, sans même jeter un regard en direction de Marius ou d’Echénix.

Mon amie brune, dont je suis tout proche, ne cille pas et garde une posture tout à fait assurée alors qu’elle plonge les yeux dans ceux de son oncle, celui-là même qui l’a ramenée des plaines jusqu’à la Résidence. C’est lui qui, pendant quelques secondes, semble hésiter, ou du moins, chercher ses mots. Il met les mains dans les poches de son pantalon, les ressort, se racle la gorge, lève les yeux un court instant, comme s’il cherchait une réponse dans le bleu du ciel, puis reporte enfin les yeux sur sa nièce, tout dans son attitude indiquant la colère et un certain dédain.

-« Je n’aurais jamais cru que tu tomberais aussi bas, Enéxa, que tu nous trahirais. Comment peux-tu prendre le parti de cette bande de va-nu-pieds, ces analphabètes ingrats qui ne savent rien faire de leurs dix doigts auxquels nous donnons un peu de travail par pure bonté d’âme, et qui nous remercient en tentant de mordre la main qui les nourrit… »

Il ne peut pas terminer, la voix furieuse de mon amie le coupant dans sa diatribe.

-« Analphabètes ? Vas-nu-pieds ?  Mais c’est à cause de nous, de nous tous s’ils en sont là ! »

Elle secoue la tête, l’air abasourdi, avant de reprendre en tentant visiblement de garder son calme.

-« J’ai choisi de rejoindre ce mouvement, parce que c’est une cause juste. Je suis une Maîtresse, je suis née et j’ai grandi ici, à la Résidence, sans savoir qu’à deux pas d’ici des gens, non seulement vivaient dans la misère, mais surtout y étaient maintenus par nous tous, les Maîtres, qui non contents de les y avoir enfoncés, les exploitons comme des esclaves, sans leur donner la moindre chance d’en sortir. »

Elle se tait et laisse courir son regard sur tous les Maîtres assemblés avant de ramener les yeux sur celui qui, j’en suis de plus en plus convaincue, ne peut être que son père.

-« Vous, les patrons, les propriétaires de toutes ces entreprises, de ces fabriques qui exploitent ceux des plaines, vous savez parfaitement comment cela se passe. Vous connaissez les conditions de travail déplorables, c’est vous qui les avez mises en place après tout. Vous êtes parfaitement au courant des montants dérisoires des salaires, des rythmes effrénés, et même du reste, de ce dont vous n’êtes pas directement responsables, comme la disparition subite de tous les établissements scolaires, des hôpitaux, de l’éclairage public et tout le reste, il y a environ 80 ans.»

De nouveau elle s’interrompt quelques secondes pour ramener les yeux vers les tables et ceux qui y sont assis et la regardent avec des yeux effarés. Tendant un index accusateur dans leur direction, elle hausse la voix, son ton devenant aussi implacable que ses paroles.

-« Et vous, les épouses, les commerçants, les enseignants des enfants de la Résidence et ceux des techniciens, les jeunes, ne prétendez pas que vous ignoriez ce qui se passe de l’autre côté des murs, aucun de nous ne vous croira. Tous ! Nous savions tous, plus ou moins consciemment, que le confort et le luxe dans lequel nous vivons depuis toujours avait un prix, mais nous ne voulions pas le savoir. »

Elle baisse la tête, regarde ses pieds un instant puis se redresse, les yeux brillants.

-« Je suis tout aussi coupable que vous. Je peux prétendre le contraire, mais au fond de moi je sais que c’est faux, même si je n’avais pas d’idée précise de la situation. Mais je me suis rendue aux plaines, même si ce n’était pas de ma propre volonté au départ, et j’ai vu. J’ai vu de que je voulais ignorer, j’ai vu une misère que je ne pouvais pas imaginer, j’ai vu des conditions de vie qui m’ont fait frémir, des logements qui ne méritaient pas de porter ce nom et qui menaçaient de s’écrouler au moindre souffle de vent, j’ai vu une population qui gardait le sourire alors qu’ils avaient pratiquement l’estomac vide, j’ai vu une enfant se demander pourquoi sa mère s’obligeait à faire quelque chose qu’elle ne souhaitait pas juste pour gagner quelques sous, j’ai vu… J’ai vu tellement de choses en si peu de temps. Et je n’ai pas pu revenir ici et reprendre ma vie comme si de rien n’était. »

Elle s’interrompt de nouveau, regarde le sol, puis relève les yeux et fixe encore une fois ceux qui sont attablés et l’écoute, si attentivement que plus personne, pas même les enfants, ne fait un bruit.

-« Peut-être que, pour la plupart d’entre vous, je suis une traîtresse, comme vient de le suggérer mon oncle Estephan, mais vous devez comprendre que je n’ai fait que suivre ce que me dictait ma conscience. Bien sûr, j’ai pensé à la Résidence, où j’ai passé toute ma vie jusqu’à présent, bien sûr, j’ai eu des scrupules en songeant à ma famille, à mes amis, à ceux que je côtoie depuis ma naissance. Mais j’ai aussi pensé à eux. »

Elle fait un geste du bras dans la direction de tous ceux qui encerclent les tables, leurs armes à la main.

-« J’ai réfléchi, pesé le pour et le contre. Je sais que tous les Maîtres pourront continuer à vivre très confortablement même en payant davantage les ouvriers des fabriques, en autorisant l’ouverture d’écoles, d’hôpitaux, en permettant à ceux qui en sont capables de prendre plus de responsabilités et de s’élever socialement, et surtout en essayant d’établir un peu de justice. Je suis persuadée que tout le monde, les Maîtres comme les habitants des plaines et de la cité de pierres, se portera beaucoup mieux ainsi, que nous pourrons tous vivre en bonne intelligence, et heureux, sitôt que nous serons tous égaux, quel que soit le milieu dans lequel nous sommes nés.

Alors, je vous propose de nous rejoindre, de soutenir cette révolution qui commence. Vous ne pouvez plus faire semblant d’ignorer ce qui se passe de l’autre côté des murs. Comme moi, ouvrez vos yeux, ouvrez votre conscience et participez à ce grand mouvement qui changera le monde à jamais ! Ne soyez plus des profiteurs du système, mais devenez ceux qui ont suffisamment de lucidité, de courage et de cœur pour ne plus profiter de privilèges qu’ils n’ont pas gagnés, mais qui, au contraire, aident, soutiennent et partagent ! »

Elle cesse de parler et promène son regard sur l’assemblée, devant nous, y cherchant peut-être quelques signes si ce n’est de soutien, au moins de compréhension, mais ne rencontre que des regards désapprobateurs et furieux de la part des Maîtres, tandis que, si certains parmi nous semblent surpris par cet appel à la collaboration, Marius, lui, paraît furibond si j’en crois son teint rougi et la grimace qui déforme ses traits.

 Un peu déçue, elle secoue négativement la tête, ses lèvres s’étirant dans une moue désabusée, puis s’apprête à reprendre la parole quand une voix s’élève, ne provenant pas d’une table, mais plutôt de notre droite, là où depuis le début, se tiennent les domestiques.

-« Je suis de ton avis, Enéxa ! Et je te soutiens pleinement ! »

C’est inattendu, et apparemment, ma grande amie brune apprécie l’intervention puisque c’est avec un large sourire qu’elle se tourne vers la femme qui vient de prononcer ces paroles encourageantes et qui s’avance maintenant, circulant entre les installations des serviteurs pour venir se tenir debout près de nous, faisant elle aussi face aux Maîtres dont la plupart affiche une expression surprise, mais surtout réprobatrice.

Je ne connais pas cette femme, je ne l’ai jamais vue, mais je la trouve tout à fait sympathique, dès le premier regard. Plutôt petite et âgée d’une cinquantaine d’années, particulièrement bien mise pour la circonstance, surtout si on considère qu’elle était en compagnie des domestiques avant son intervention, elle a des cheveux blonds coiffés en une espèce de chignon comme je n’en avais jamais vu jusqu’à présent, mais son sourire, lorsqu’elle se tourne vers moi pour me saluer poliment, est sincère et bienveillant, même s’il contient sans doute une pointe de condescendance.

Son intervention a déclenché de vives protestations, reprises pratiquement par tous ceux qui sont attablés, mais elle ne se laisse pas décontenancer, continuant à sourire alors que les remarques et les critiques à son encontre sont de plus en plus acerbes. Et puis, alors qu’Echénix s’apprête à tirer encore une fois, espérant rétablir le calme et faire avancer un peu la situation, notamment en expliquant comment nous avons prévu de terminer la journée, une deuxième femme vient se placer à côté d’Esclata. Celle-ci est plus âgée, et moins élégante, mais semble tout aussi déterminée et convaincue. Elle prend le temps de se tourner vers moi et de me saluer gentiment avant de me tendre la main pour serrer la mienne, tout en se présentant.

-« Je m’appelle Ejarna, et comme Eclasta, je fais partie de l’association qui vient en aide aux habitants du quartier du Dessous. »

Elle désigne sa compagne, la première à s’être manifestée, d’un geste bref, puis reporte son attention sur ceux qui sont assis face à nous et qui s’agitent de plus en plus. D’une façon péremptoire, elle lève les mains vers eux, espérant sans doute les inciter à se taire.

Ca ne fonctionne pas et, outre les protestations, des quolibets et même des insultes commencent à se faire entendre, et j’en viens à craindre que bientôt, ce soit des projectiles qui se mettent à pleuvoir sur les deux femmes.

Nous n’en arrivons pas là, heureusement, puisque si les gestes d’Ejarna ne sont pas pris en considération, Echénix et son arme, eux, amènent très rapidement les uns et les autres à se taire, ou du moins à réduire considérablement les manifestations de toutes sortes, permettant ainsi à un silence relatif de s’installer et au jeune homme de s’avancer pour prendre la parole à son tour.

-« La discussion est terminée ! Nous sommes venus pour retirer le pouvoir de vos mains, pour modifier l’ordre des choses et en établir un nouveau, plus juste et équitable, pas pour organiser un débat  sur le bien fondé de notre action. En conséquence, les dignitaires de la Résidence, à savoir le Maire, le chef de la sécurité, les entrepreneurs les plus influents et tous les membres du conseil municipal, vont être emmenés et emprisonnés provisoirement, jusqu’à ce que les réformes que nous voulons mettre en place le soient, et que nous soyons sûrs qu’ils ne tenteront pas de combattre notre mouvement. »

Cette fois, les protestations qui s’élèvent sont bien plus virulentes, et de nombreuses personnes, hommes et femmes, se lèvent s’apprêtant pour certains à s’en aller alors que d’autres font mine de s’avancer vers nous, l’expression plus ou moins menaçante et les poings serrés. Mais nous ne nous laissons pas impressionner, au contraire, levant tous nos armes pour les pointer dans leur direction.

Ceux qui souhaitaient s’en aller stoppent net leur avancée, paraissant pour l’instant plus surpris qu’effrayés, comme s’ils réalisaient seulement maintenant que ceci est loin d’être une plaisanterie, ou une représentation théâtrale qui devait cesser dès le départ des spectateurs, quant aux autres, ceux qui sont devant nous et qui paraissaient prêts à en découdre la seconde précédente, ils s’immobilisent eux aussi, échangeant entre eux des regards indécis, chacun espérant sans doute que ce soit l’autre qui prenne le premier une décision. Mais c’est nous qui bougeons.

Nous nous sommes mis d’accord là-dessus lors de la dernière réunion, et c’est sans aucune hésitation que, sous la menace de nos armes, nous forçons les Maîtres les plus influents à se rassembler jusqu’à former un petit groupe d’une trentaine de personnes, que nous entourons et surveillons avec vigilance. Près de moi, Enéxa, à qui Echénix a donné un pistolet, participe au mouvement, se chargeant de son père et de son oncle comme de tous les autres, et je suis peut-être la seule à entendre la petite phrase, le « Vous savez très bien que j’ai raison » qu’elle leur adresse en réponse aux reproches silencieux de leurs regards.

Une fois que tous ceux que nous considérons comme les plus dangereux sont regroupés, nous les emmenons vers le centre de la Résidence, là où se trouve le bâtiment principal qui fait office de mairie. Il y a des cachots ici, nous le savons tous, des cachots réservés à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ne respectent pas les règlements, mais nous avons décidé, après maintes discussions parfois houleuses, que n’étant pas venus pour imposer un régime de terreur, il serait préférable d’enfermer les dirigeants dans de meilleures conditions que celles qu’ils connaîtraient dans la prison.

Et c’est ce que nous faisons. Ethanus, le chef de la sécurité, marche en tête, la tête basse et les bras ballants, suivis de près par tous les autres. Le seul à tenter de se rebeller est Estephan, l’oncle d’Enéxa, mais Marius n’hésite pas à le frapper pour l’en dissuader, ne cachant pas son plaisir à mettre au pas quelqu’un qu’il a identifié comme étant de la famille de la jeune Maîtresse qui nous accompagne et pour laquelle il n’a toujours aucune sympathie.

Le trajet jusqu’à la mairie, que je redoutais, se fait lui, sous les regards curieux d’une foule silencieuse et immobile, serviteurs et Maîtres mêlés,  dont je me demande comment elle a été informée de ce qui se passait,  vite rejointe par les habitants des plaines et de la cité de pierres qui commencent à pénétrer à l’intérieur des murs, profitant que le portail a été grand ouvert par les vigiles.

Nous nous trouvons un peu décontenancés après que tout le monde ait été enfermé, comme si les choses s’étaient déroulées trop facilement, comme si d’avoir réussi à ne pas faire couler une seule goutte de sang, ce que nous espérions pourtant, avait été un vœu pieux auquel aucun de nous n’aurait cru. Mais ce petit moment d’incertitude et d’hésitation ne dure guère, et à peine sortons nous de la mairie, laissant nos prisonniers sous la garde de quelques uns d’entre nous, que nous nous trouvons confrontés à un problème que nous avions plus ou moins redouté tout en espérant qu’il ne se produirait pas. Les pillages, le vandalisme, et les exactions de toutes sortes.

 

***********

 

Je bâille et m’étire, jetant un petit regard vers Gabrielle, encore endormie à mes côtés et dont je devine le profil dans la faible lueur de l’aube qui passe au travers des rideaux, devant la grande porte fenêtre qui donne sur le balcon. Je souris et referme les paupières, heureuse de constater que j’ai encore une ou deux heures devant moi, recommençant à somnoler alors que je revis en pensées les évènements des dernières semaines.

 

Les émeutes ont duré trois jours. Trois jours durant lesquels, nous avons dû constituer une véritable force de police improvisée. Composée principalement de vigiles, ou plus précisément d’ex-vigiles, cette force s’est employée à calmer les excités, les revanchards pleins de colère, de rancune et de rancœur qui ne rêvaient que de se venger des Maîtres, tout autant que les bandes de voyous qui eux, ne songeaient qu’à accumuler toutes les richesses qui passaient devant leurs yeux.

Ca n’a pas été facile. Souvent, après que toutes les tentatives pour parlementer aient échouées, nous nous sommes vus contraints d’employer la force, et même d’utiliser nos armes, ce que nous avions pourtant réussi à éviter quand nous avions pris le contrôle de la Résidence. D’ailleurs, les cachots sont encore pleins de ceux que nous avons arrêtés et qui attendent leur jugement avec plus ou moins de patience, de résignation, de remord, ou au contraire, de colère et de rancune.

Près de moi, Gabrielle remue un peu, avant de retrouver aussitôt son calme. Je pousse un petit soupir, songeant avec amertume que s’il a été difficile d’éviter ou même de réprimer les excès et les débordements de toutes sortes, la suite s’est révélée encore plus ardue.

D’abord, nous avons constitué une sorte de conseil, partant du principe que nous ne pourrons pas organiser d’élections avant un certain temps. Composé d’Echénix, d’Egounis, d’Espérios, d’Ephytos, d’Esclata, de Marius et de moi-même, ce conseil devant prendre les décisions, et surtout les  imposer aux propriétaires de fabriques et d’usines que nous avons libérés au bout d’une journée, le seul restant emprisonné étant Ethanius dont le comportement agressif et l’attitude hautaine nous paraissaient particulièrement dangereux.

La situation n’avait, et n’a toujours pas, diminué l’arrogance des Maîtres, au contraire elle semblait l’avoir décuplée. Je me souviens de leurs protestations et du mépris, évident dans leurs voix comme dans leurs regards, quand, nous leur avons imposé à chacun, un collège de trois personnes chargées de contrôler les comptes, de prendre les mesures nécessaires pour améliorer les conditions de travail, d’embaucher tout le personnel nécessaire et surtout d’augmenter considérablement les salaires.

De nouveau je soupire, songeant à la quantité de choses à faire, à mettre au point, à organiser… A tous les détails dont il faut tenir compte, à la surveillance constante qu’il faut exercer sur une grande partie des habitants de la cité de pierres et des plaines, aux écoles qu’il faudra installer dans les locaux disponibles pour les adultes comme pour les enfants, aux hôpitaux que nous devons implanter dans tous les quartiers pauvres, à la milice qui doit être mieux organisée, équipée et formée, aux formations qu’il est nécessaire de mettre en place pour permettre aux ouvriers les plus capables d’acquérir une qualification supérieure à celle qu’ils avaient jusqu’à présent, et tant d’autres choses encore….

Cela dit, ma vie ne se résume pas uniquement aux décisions à prendre, aux réunions, ou à la surveillance du peuple des plaines et de la cité comme à celle des Maîtres. Depuis notre prise de pouvoir, il y a deux mois, bien des choses ont changé dans ma vie. Certaines désagréables et tristes, comme  la rancune de mon père et de mon oncle, qui ne veulent plus m’adresser la parole, et refusent même que je m’explique. Cet état de fait est particulièrement difficile à vivre, car même si je m’attendais à ce qu’ils désapprouvent mes choix et à ce qu’ils me considèrent comme une traîtresse, j’espérais tout de même pouvoir leur exposer mon point de vue et leur faire comprendre que chacun de mes actes a été dicté par le sentiment de révolte et d’injustice que j’ai ressenti à la vue des conditions de vie aux plaines et dans la cité de pierres.

 

Encore une fois, Gabrielle remue, se tournant vers moi pour poser son bras sur mon ventre dans un geste sans doute inconscient, et j’effleure sa peau du bout des doigts, souriant en contemplant le visage de celle qui représente le deuxième grand changement de ma vie.

Dès notre première rencontre, alors même que je venais juste de sortir de la brouette dont s’était servi Marius pour me transporter, je me suis sentie attirée par cette jolie blonde. Je n’ai rien montré à ce moment là, bien sûr, cherchant d’abord à savoir si les intentions de ceux que j’avais en face moi étaient aussi bienveillantes qu’ils le prétendaient, mais je n’ai pu m’empêcher de noter la douceur de son regard vert, la beauté de son sourire, la finesse de sa silhouette. Elle portait des vêtements dont je n’aurais pas voulu pour mes domestiques, ses cheveux étaient mal coiffés, ses chaussures éculées, et pourtant, elle était éblouissante de beauté, là, dans l’obscurité de ce sous-sol nu et délabré.

Mes défenses sont tombées très vite, à mon propre étonnement. Dès le lendemain, alors que nous déambulions dans la cité de pierres, quand nous parlions avec la fillette par exemple, ou quand nous sommes allées marcher à la limite avec les plaines. Je n’ai rien dit sur le moment, mais même en rejoignant mon oncle, et alors que c’était mon idée, je regrettais déjà la présence de Gabrielle près de moi, et les quelques semaines qui ont suivies n’ont pas changé cet état d’esprit, au contraire. J’ai passé énormément de temps à me rappeler chaque minute, chaque seconde même, du peu de temps que nous avons passées ensemble, j’ai passé de nombreuses soirées solitaires, même après avoir rejoint le groupe d’Echénix, à revoir son sourire derrière mes paupières closes, mais aussi à entendre son rire, le son de sa voix, à rêver que je caressais ses cheveux…

Et puis, un jour, je l’ai revue. Elle était assise sur un banc, entre Marius et Egounis, et si j’ai été surprise de la trouver là, j’ai tout de suite compris que ce que je ressentais pour elle ne serait certainement ni éphémère, ni superficiel, mais au contraire profond et durable.

A partir de là, nous nous sommes rapprochées, relativement rapidement, et dès le jour où nous avons investi la Résidence, nous ne nous sommes plus quittées, le jour comme la nuit. Bien sûr, nous étions un peu timides et embarrassées, du moins les premiers temps, mais cela n’a pas duré très longtemps. C’est au matin du quatrième jour, alors que nous nous rendions à la mairie en nous tenant par la main,  et après un simple regard, que nous avons véritablement pris conscience de la nature de notre attachement. Sans même nous concerter, nous avons dévié de notre chemin pour nous rendre dans le parc, celui-là même où le pique-nique s’était déroulé quelques jours auparavant. Il ne s’agissait pas d’une forme de pèlerinage, ni de chercher des souvenirs de cette journée là, d’ailleurs nous ne sommes pas allées jusqu’à l’espace dégagé où se trouvent les tables et les bancs de bois. Non, nous nous sommes simplement avancées sous les arbres, nous éloignant suffisamment de la grille et du portail pour ne pas être vues de la rue, et puis nous nous sommes regardées en souriant et sans rien dire pendant de longues secondes. 

C’est Gabrielle qui a fait le premier pas. Moi qui pensais être la plus hardie, la plus audacieuse des deux, je n’ai pas osé. Mais elle, elle n’a pas hésité longtemps, se penchant vers moi en laissant ses yeux dans les miens, sans jamais ciller, alors qu’elle posait doucement ses mains sur mes hanches.

Je suis persuadée que je n’oublierai jamais ce baiser, même si je dois vivre cent ans. C’était comme si je n’avais vécu que pour connaître cette douceur et le goût de sa bouche sur la mienne. J’aurais voulu rester éternellement ainsi, mais elle a fini par reculer, finissant ce moment magique de la même manière qu’elle l’avait initié, en plantant son beau regard vert dans le mien. Nous n’avons pas parlé après ça, je l’ai serrée contre moi, elle m’a sourit, et puis nous avons repris la direction de la mairie, marchant de nouveau main dans la main, mais avec dans le cœur une espérance comme je n’en avais jamais connue.

Depuis le début de la révolte, je ne vis plus chez mon père, qui ne supporte ni de me voir ni de me croiser, si bien que dès le soir de ce premier baiser, Gabrielle n’est pas retournée dormir aux plaines, comme elle commençait à en prendre l’habitude, mais m’a accompagnée dans la petite maison où je venais de m’installer, une maison qui appartient à une voisine d’Eclasta, une vieille dame d’environ soixante-dix ans qui, fatiguée de sa solitude, a volontiers mis son logement à ma disposition pendant qu’elle-même s’en allait vivre chez son fils aîné.

De nouveau, je sens Gabrielle faire un mouvement, mais lorsque je quitte le plafond des yeux, pour les baisser vers elle, c’est pour la trouver bien éveillée, qui m’observe avec un petit sourire mutin sur les lèvres. Je n’essaie même pas de résister à l’envie de l’embrasser, et me penche alors qu’elle tend les bras pour m’enlacer, une étreinte qui s’éternise, tant et si bien que rapidement, nos gestes deviennent plus tendres, nos baisers plus passionnés, nos caresses plus précises…

Le jour est complètement levé et le soleil brille de mille feux dans le ciel quand nous nous levons enfin. La journée promet d’être chargée et nous ne traînons pas pour nous doucher, et je ne peux retenir un sourire en remarquant, comme à chaque fois, l’espèce d’émerveillement qui s’allume dans le regard de Gabrielle en utilisant cette installation qui me semble tout à fait banale, mais qui reste un luxe dans son esprit, elle qui a grandi en un lieu où  même l’eau courante n’existait pas. Mais si elle passait un temps infini sous l’eau les premières fois, elle sait que nous n’en avons pas le temps aujourd’hui et fait l’effort de se hâter, même si je sais qu’elle le regrette.

Nous finissons par sortir, souriant tout simplement du bonheur d’être ensemble, et de la conviction que nous avons de faire ce qui est nécessaire et juste. Autour de nous, quelques domestiques passent d’une boutique à l’autre, paraissant beaucoup moins pressés et surtout moins stressés qu’il y a quelques jours seulement. Nous avons même la surprise d’apercevoir des Maîtres, certains traînant seulement un regard curieux sur ce monde en train de changer, pendant que d’autres, eux, parlent et interrogent les domestiques, paraissant sincèrement intéressés par ce que ces derniers peuvent avoir à dire.

Lorsque nous arrivons à la mairie, nous échangeons un regard et nous prenons par la main. La tâche qui nous attend est encore immense, et il n’est pas certain qu’il n’y ait pas encore des heurts, plus ou moins violents, entre la population qui vit hors les murs et celle de l’intérieur, mais avec du temps et de la persévérance, soutenues par l’amour que nous avons l’une pour l’autre et pas les bonnes volontés qui fleurissent depuis quelques temps, nous savons que nous y parviendrons. Ce ne sont pas des escaliers devant nous, ce n’est pas à un bâtiment officiel à la façade un peu austère que nous faisons face, non. Ce que nous regardons, au delà de la pierre de l’édifice public où doit se tenir la réunion, c’est notre avenir. Et même s’il nous reste de très nombreuses choses à accomplir, nous savons que nous y arriverons, parce que nous y croyons, parce que nous lutterons ensemble, et surtout, parce que nous nous aimons.

 

Fin. (enfin, je crois…)