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Chose promise… chose due

4ème partie

Par Melissa Good (mai 1998)

(traduction Fryda – 2016)

Le long couloir se terminait dans une sorte de cul-de-sac dans lequel était encastrée une large porte en bois, flanquée de deux gardes qui avaient l’air de s’ennuyer. « Elle est là … s’ils vous laissent entrer », expliqua Mestre brièvement, puis il s’arrêta et laissa Gabrielle et Arès continuer, observant les hommes avec un dégoût plein de lassitude.

La barde évalua les gardes en s’approchant et ils la regardèrent. Tous les deux étaient jeunes et négligés, avec des cheveux noirs et une armure correcte. Le garde le plus proche leva la main quand elle s’avança à distance de discussion. « Fiche le camp. »

Gabrielle soupira intérieurement. Ce n’était pas un bon début. « Bonjour », répondit-elle. « Je m’appelle Gabrielle. »

L’homme cligna des yeux. « Fiche le camp », répéta-t-il.

« J’aimerais vraiment entrer pour parler à la Princesse », répliqua la barde en se rapprochant, ses mouvements rassurants. « Vous savez… elle semblait plutôt seule hier soir… je pensais essayer de lui remonter un peu le moral… je suis une barde… j’ai plein d’histoires à raconter. »

« Fiche le camp ou je te coupe la tête », répliqua l’homme.

Gabrielle regarda le loup au pelage noir assis patiemment à ses pieds. « Tu sais, Arès… parfois, je ne suis pas d’humeur à traiter les choses par la parole. » Elle soupira puis regarda le garde. « D’accord. Laissez-moi entrer ou je dirai à Xena que vous ne l’avez pas fait et elle viendra vous briser les deux bras. »

Silence de mort tandis que les deux gardes la regardaient, puis échangeaient un regard. « Si elle est de bonne humeur », continua la barde. « Mais si elle est de mauvaise humeur, elle va probablement vous briser aussi les jambes… Bien que je l’ai déjà vue vraiment hors d’elle et commencer à arracher des parties de gens qui l’ont rendue furieuse. « Elle mit les mains sur ses hanches et attendit.

Le garde recula avec un faux sourire, puis il déverrouilla la porte et lui fit signe d’entrer.

« Merci. » Gabrielle lui fit son visage le plus approbateur. « J’apprécie vraiment. » Elle se glissa dans la chambre et regarda autour d’elle. C’était une suite de plusieurs pièces et des voix basses et étouffées lui parvenaient de derrière une arche masquée par un rideau. « Et bien, Arès… nous y sommes maintenant », murmura-t-elle en se passant les doigts dans les cheveux tout en ajustant sa tunique. « Espérons qu’elle ne va rien nous jeter à la tête. » Elle alla tranquillement vers la porte et se tint dans l’encadrement, une main sur les tentures qui tombaient de l’ouverture.

Les voix s’arrêtèrent lorsqu’ils la repérèrent et trois paires d’yeux surpris, puis hostiles, se tournèrent vers elle. La princesse se trouvait là avec un jeune homme et une jeune femme qui portaient des vêtements de grande valeur. Ils avaient environ le même âge et le garçon essayait de faire pousser une moustache.

Ce qui n’avait pas de franc succès, mais Gabrielle avait des choses plus importantes à régler. « Bonjour. » Elle se tint là, calmement, grattant la tête d’Arès, calmant le loup dont les poils se dressaient à ce mauvais accueil. « Je pense qu’on s’est rencontrées hier soir. »

Le garçon se mit devant la princesse. « N’approchez pas… je vous préviens, je suis un excellent combattant. »

Gabrielle rit, sa voix ensoleillée sonnant dans la pièce. Elle écarta les bras et se regarda. « Je pense que vous devez me confondre avec ma compagne… c’est elle la grande aux cheveux noirs qui fait dans le cuir et les coups de pied aux fesses» Elle sourit. « Je suis une barde et je raconte des histoires. »

Ils la regardèrent d’un air soupçonneux.

« Vraiment. » Gabrielle laissa ses bras retomber et les regarda tous les trois. « Je voulais juste te parler. »

La princesse se leva et poussa le garçon hors du chemin, avançant rapidement vers la barde, puis s’arrêtant à une longueur de bras. Elles faisaient à peu près la même taille, mais la princesse avait une constitution très mince, presque filiforme en profond contraste avec l’assurance robuste et musclée de la barde. Elle regarda Gabrielle droit dans les yeux pendant un long moment. « Laissez-nous », finit-elle par dire en se tournant vers ses amis. « Allez… allez vous chercher un petit déjeuner. »

Le garçon se hérissa. « Ecoute, Silvi… on ne va pas te laisser seule avec cette barbare. »

Gabrielle se gratta l’oreille. « C’est la première fois qu’on m’appelle comme ça », murmura-t-elle à Arès, qui leva la tête et se lécha les pattes arrière. « Bon sang, ils ont dû vivre en vase clos s’ils pensent que moi, je suis une Barbare. »

Silvi l’entendit et lança un regard rapide dans sa direction avant de faire un geste aux deux autres. « C’est bon… partez. » Elle tourna sa tête rousse et regarda Gabrielle, laissant son regard balayer la barde de la tête aux pieds. « Prenez un plateau et revenez. Ça ne devrait pas prendre longtemps. »

Avec des regards sévères, les deux autres quittèrent la pièce et un profond silence colora la pièce en leur absence. Silvi se tourna et joignit les mains devant elle. « Qu’est-ce que tu veux ? » Elle leva le menton et prit une expression noble.

« Juste parler », répondit la barde avec un sourire. « Je ne suis jamais venue dans cette cité auparavant… ça semble agréable. »

« Nous n’avons rien à nous dire », répondit Silvi. « Alors si ça ne t’ennuie pas, je suis plutôt occupée. »

Gabrielle regarda autour d’elle, notant les volants froufroutants  sur le lit et l’air de jeunesse des meubles de la chambre, et elle se dit que c’était probablement la chambre d’enfance de la princesse, pas encore adulte. « J’étais curieuse… en fait… hier soir, quand tu nous as été présentée, tu semblais amicale. Après le départ de Linneus, tu ne l’étais pas. » Elle s’interrompit et regarda la princesse. « Pourquoi ? »

« Et bien. » Silvi était déconcertée et cela se voyait. « Je… euh… je ne sais pas de quoi tu parles. Pourquoi devrais-je être amicale avec l’un de vous ? Vous êtes tous des porcs. » Elle lança un regard distinctement inamical à Gabrielle. « Vous êtes des amies de Garanimus le connard. »

Gabrielle soupira et alla vers une petite table pour se percher sur le coin. « Pas vraiment. » Elle joua avec un morceau de rocher qui se trouvait sur la table. « C’est plus une histoire de service obligé. » Elle leva les yeux et regarda la princesse. « Est-ce que Linneus est un de tes amis ? »

« Un simple soldat ? Ne sois pas stupide », répondit brusquement Silvi. « Il représente simplement une faction plus acceptable. »

Les sourcils blonds grimpèrent. « Un seigneur de guerre ou un autre… quelle différence cela fait-il ? » Demanda Gabrielle avec curiosité. « Je ne comprends pas. »

Silvi vint vers elle. « Ça fait une réelle différence, espèce de folle », répliqua-t-elle. « N’importe qui est mieux que ceux que nous avons maintenant… ils sont horribles… j’aimerais les voir tous morts… et nous qui pensions avoir une chance d’en être débarrassés. » Elle jeta un regard noir amer à Gabrielle. « Jusqu’à ce que tu arrives. » La princesse se tordit les mains. « Toi et cette… cette femme. »

La barde la regarda tranquillement. « Elle est plutôt gentille quand on arrive à la connaître mieux. »

Silvi la fixa. « Quoi ? »

« Xena. » Gabrielle se leva et croisa les bras. « Je présume que c’est d‘elle dont tu parles… ce n’est pas une mauvaise personne. »

Les cils clairs battirent plusieurs fois. « Comment peux-tu dire ça ? »

La barde soupira et laissa un sourire affectueux venir sur ses lèvres. « Je vis avec elle depuis trois ans », répondit-elle tranquillement. « Ecoute, elle n’aime pas Garanimus… s’il y a un moyen de le sortir d’ici, elle le trouvera. »

Silvi s’arrêta puis contourna la barde avec un air interrogateur. « Et pourquoi elle ferait ça ? » Demanda la jeune fille, le visage endurci. « Elle est aussi mauvaise que lui… peut-être pire de ce que j’ai entendu. »

Gabrielle souffla. « Ce n’est pas vrai. » Une pause pensive. « Plus maintenant. »

La fille rit brièvement. « C’est une putain… ils sont amants… pour qui tu me pr… » Elle s’interrompit à l’avancée brusque de Gabrielle, se figeant quand des yeux devenus aussi froids qu’une tempête sur l’océan s’arrêtèrent à quelques centimètres d’elle, dans un visage dont la contenance normalement amicale était passée à une colère soudaine avec une vitesse surprenante.

« Ne l’appelle pas comme ça. » La voix de Gabrielle était devenue basse et dure. « Tu ne la connais pas du tout. »

Silvi recula d’un pas nerveux. « M… » La jeune femme blonde semblait soudain bien plus menaçante que les gardes devant la porte.

La barde avança d’un petit pas, les poings serrés. « C’est ma meilleure amie et je ne supporte pas les petites filles ignorantes qui parlent d’elle comme ça. »

La princesse leva les mains. « D’accord… d’accord… calme-toi. » Elle prit une inspiration tremblante. « Ecoute, je suis une princesse royale… »

« Et je suis une Reine amazone », contra Gabrielle. « Qu’est-ce que tu voulais dire ? » Elle était toujours hérissée.

« Une… » Les yeux gris s’agrandirent. « M… »

Brusquement, Gabrielle se reprit et détendit fortement sa posture. Dieux… qu’est-ce que tu crois être en train de faire, par Hadès ? « N arrive habituellement juste après », dit-elle calmement. « Désolée… je suis un peu sensible quand des gens supposent des choses sur elle que je sais ne pas être vraies. »

Silvi cligna des yeux. « Tu es vraiment une Reine amazone ? »

Gabrielle se frotta le nez. « Oui », répondit-elle. « Bizarre, hein ? »

La jeune fille l’étudia. « Tu n’as pas l’air d’une reine. Tu as plutôt l’air d’une paysanne. »

La barde refusa de mordre à l’hameçon. « Les Amazones ne vivent pas dans des palaces froufroutants », répondit-elle d’un ton neutre. « Et elles ne règnent pas simplement à cause de leur naissance. »

Silvi eut l’air blessée. « Tu es grossière. »

« Honnête », lança Gabrielle « Et pas aussi grossière que tu ne l’es. »

Toutes les deux se fixèrent. Silvi finit par lâcher un soupir vexé. « Je ne t’aime pas beaucoup. »

Gabrielle ne dit rien.

Un long silence.

« Pourquoi voudrait-elle nous aider », finit par demander la princesse à contrecœur.

La barde avança d’un pas et se réinstalla sur le coin de la table. « C’est ce qu’elle fait, maintenant. »

Silvi leva son nez fin et aristocratique. « Je trouve ça difficile à croire. »

Lentement, Gabrielle sourit. « Elle aussi. » La barde croisa les bras. « Mais c’est vrai. »

Un souffle, et soudain la princesse eut vraiment l’air d’une jeune fille effrayée, engloutie dans une situation qui lui échappait. « Pourquoi aide-t-elle Garanimus, alors ? Elle ne voit pas combien il est horrible ? »

La barde se leva et alla vers les doubles portes ouvertes qui menaient à un petit balcon incurvé. Elle mit les mains sur le rebord et regarda en bas, où elle vit des petites silhouettes qui avançaient laborieusement près de plusieurs petits bâtiments juste à droite de la cour principale du château. Son regard trouva immédiatement ce qu’elle cherchait, une silhouette confiante qui se tenait sous un arbre proche, attentive. « Elle le voit. » Elle se retourna pour répondre à Silvi qui était sortie et regardait aussi vers le bas. « Mais elle lui doit un service… et elle prend ce genre de choses très au sérieux. »

Silvi observa l’activité en bas. « Qu’est-ce qu’ils font ? »

Gabrielle regarda. « Ils se lavent », répondit-elle succinctement.

Un petit sourire hautain recourba les lèvres de la princesse. « Vraiment. » Elle regarda les hommes. « Peut-être qu’ils vont prendre la crève alors et qu’on sera débarrassés d’eux comme ça. » Elle se retourna tandis que des voix flottaient depuis la porte ouverte. « Vasi. »

L’homme se précipita à l’intérieur, sa main sur sa dague, une expression presque comique d’héroïsme noble sur le visage. « Je suis là, Altesse ! » Il lança un regard soupçonneux à Gabrielle. « Tu vas bien ? » Demanda-t-il à la princesse.

« Oui, je vais bien », l’assura Silvi. « Nous discutions juste. » Elle regarda à l’intérieur. « Allons prendre le petit déjeuner. » Son regard alla vers la barde. « Gabrielle, c’est ça ? »

Un hochement de tête.

Des yeux gris qui contenaient maintenant un soupçon de respect timide, mais prudent étaient dirigés vers elle. « Tu veux te joindre à nous ? »

L’homme ricana. « Silvi, tu veux rire ? » Il lança un regard incrédule à Gabrielle. « Tu ne vas pas manger avec une paysanne, pas vrai ? »

La princesse sourit légèrement. « Ah, Vasi… les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent », murmura-t-elle. « Tu peux nous laisser si tu veux… tu as mon autorisation. »

Vasi la regarda puis Gabrielle, confus. « Non… non… Majesté… Il est hors de question de te laisser sans protection », bafouilla-t-il. « Bien sûr que je reste. »

Silvi hocha la tête. « Très bien. » Elle se dirigea vers les portes intérieures où l’autre jeune fille attendait. « Elanora… s’il te plaît, asseyons-nous. » Elle s’assit attendant qu’ils la rejoignent. Vasi et Elanora regardèrent Gabrielle avec incertitude tandis que la barde prenait tranquillement son siège, faisant signe à Arès de s’enrouler près d’elle. « Ce sont mes cousins », expliqua la princesse, levant un petit pain feuilleté du plateau avant de le placer au milieu de son assiette. « Leur père et le mien sont frères. »

Gabrielle les étudia. « Ravie de vous rencontrer… » Déclara-t-elle d’un ton plat.

« Mm… » Silvi hésita. « Et comment tu préfères qu’on t’appelle… juste Gabrielle ? »

La barde hocha la tête.

La princesse posa un petit pain sur l’assiette de son invitée et tendit le plateau à ses cousins. « Je crois que tu as dit être une… une barde, c’est ça ? » Elle eut un autre hochement de tête pour réponse. « Alors… tu racontes des histoires ? »

« Oui. » Gabrielle prit une gorgée d’eau du verre devant elle. « Tu voudrais que j’en raconte une ? »

« Sur les vaches et les poulets ? » Ricana Vasi.

Le regard vert brume le cloua sur place. « En fait, je pensais plutôt à une tentative de meurtre sur la Reine Cléopâtre d’Egypte… et comment elle a été déjouée », répondit Gabrielle d’un ton neutre. « Mais je peux aussi trouver un ou deux poulets si c’est le genre de choses que vous voulez entendre. »

Les trois la regardèrent avec un peu d’étonnement. « Je n’en ai pas entendu parler… père l’aurait sûrement dit. » Vasi lui lança un regard soupçonneux.

« Et bien… » Gabrielle rit doucement tout en prenant son petit pain pour y mettre du beurre et de la confiture. « Ça a été gardé sous le manteau… on ne veut pas faire de la publicité à ce genre de chose. »

Elanora s’éclaircit la voix. C’était une fille aux cheveux noirs avec un nez crochu et des yeux très grands. « Alors comment tu le sais, toi ? » Sa voix était à demi méprisante et à demi défiante.

Gabrielle prit une bouchée et la mâcha, les regardant avec des yeux connaisseurs. « J’y étais », répondit-elle après avoir avalé. « Vous voulez que je raconte ? »

Silvi posa son menton sur sa main et mordilla sa propre portion. « S’il te plaît. »


Le soleil de la fin d’après-midi tombait sur le dos de Xena, la couvrant de chaleur sur ses épaules tandis qu’elle regardait les derniers soldats, irrités et dégoûtés, mais propres, retourner péniblement dans leurs quartiers maintenant balayés, lavés et débarrassés de la saleté. Elle avait travaillé avec eux toute la journée, portant des seaux d’eau et maniant une pelle pour débarrasser l’endroit d’une accumulation de poussière et de mousse qui lui retournèrent l’estomac même à elle.

A gauche de chaque hutte, des rangées d’armures séchaient, les morceaux de métal résonnant piteusement dans la brise vive qui lui soulevait les cheveux et soufflait le frais sur sa nuque. Au moins ça sent meilleur, décida Xena, balançant d’avant en arrière sur ses talons et observant son travail avec un sourire hautain et satisfait. Du coin de l’œil elle saisit plusieurs villageois qui regardaient avec des airs amusés et qui disparurent quand ils la virent venir dans leur direction.

Ils s’éparpillèrent à l’exception d’une femme d’âge mûr appuyée contre le puits, ses bras croisés sur son ample poitrine. Elle retourna le regard interrogateur de Xena et la guerrière s’avança pour prendre une rasade d’eau tant qu’elle y était. La femme la regarda descendre le seau dans le puits et le remonter avant de parler.

« T’les as lavés, pas vrai ? » Des yeux marron foncé l’observaient avec prudence.

Xena prit une rasade d’eau et l’avala. « Ouais. » Elle remit le seau sur son crochet et se tourna pour être face aux quartiers de soldats, tenant la louche dans une main et prenant de l’eau par à –coups. « Fallait. »

Un ricanement. « Dieux, pour sûr. » Un silence tandis que la vieille femme l’étudiait franchement. « On dit que tu viens d’Amphipolis », finit-elle par grogner, en croisant les bras.

Xena se tourna, surprise. « C’est vrai », répondit-elle lentement. « Pourquoi ? »

Un hochement de la tête grise. « J’avais une amie là-bas… y a longtemps. Aubergiste. » Elle observa le visage de Xena avec soin.

Celle-ci cligna deux fois des yeux bleus. « Cyrène ? »

Un signe de tête. « Ouais. »

Xena sourit d’un air ironique. « Ma mère. »

Les deux sourcils gris se haussèrent en même temps. « Que j’sois damnée. » Elle regarda la guerrière de plus près. « Ouais… ça se pourrait. » Son regard voyagea. « Elle était pas si grande… mais… par les cloches d’Hadès… la dernière fois que j’t’ai vue, t’étais rien qu’une jeune pousse qui courait partout dans les écuries. » Un léger rire s’ensuivit. « T’as ben grandi, pas vrai ? »

C’était… Xena soupira. Un moment embarrassant, mais d’une certaine façon, il la touchait aussi. « Ça se pourrait bien que c’était moi », commenta la guerrière. « Comment tu t’appelles ? »

« Les gens m’appellent juste vieille Grandma », répondit la femme dans un rire. « Je m’occupe de la cuisine. » Son regard acéré se concentra sur Xena. « Ta maman était plutôt bonne cuisinière. »

La guerrière rit avec hésitation. « Elle l’est toujours. » La louche était maintenant vide et, à cause du creux dans son estomac, elle se rappela qu’elle avait négligé de s’arrêter pour manger de toute la journée. « En parlant de ça, il faut que j’attrape une pomme ou un truc à manger. »

« Tch », la femme claqua des lèvres. « Viens, p’tite pousse… j’ai du pain et du fromage que j’peux t’donner. » Elle se repoussa du puits et avança en boitant avec raideur, faisant signe à Xena de la suivre. « Quelqu’un qui enlève la puanteur de ces bâtards mérite au moins ça. »

Se sentant légèrement absurde, Xena leva les mains puis les laissa retomber, projetant une trace de boue de son gambison. Oh bon… pas la peine de discuter. J’espère qu’elle ne m’appellera pas comme ça devant Gabrielle. Je n’ai pas fini d’en entendre parler.

Elles entrèrent dans la cuisine par la porte du jardin d’aromates, qui distillait son odeur épicée dans l’air, les baignant de traces flottantes de thym tandis qu’elles le traversaient. Les gens dans la pièce se turent tandis que les regards se tournaient et repéraient la grande silhouette de Xena, et elle put voir les regards outragés dirigés vers sa guide âgée.

« R’mettez-vous au boulot », cria soudain Grandma en secouant les mains. « C’est pas le spectacle de jongleurs. »

Des gens se hâtèrent de sortir de son chemin tandis qu’elle retournait vers le garde-manger, retirant une miche de pain d’une étagère avec un juron étouffé. Elle prit un couteau de cuisine d’une main experte et en coupa un grand morceau, le coupa au milieu ce qui relâcha son odeur chaude de levure.

Xena inspira profondément l’odeur familière et fut satisfaite de regarder Grandma plonger un pinceau  dans de l’huile d’olive pour en étaler une bonne couche de chaque côté du pain ; puis celle-ci tendit la main et coupa deux grands blocs de fromage de chèvre et les posa sur le dessus du snack impromptu. Elle mit les deux côtés ensemble et tendit le tout à Xena. « Tiens. Vas-y… avant que les yeux de celles-là roulent sur le sol et que j’doive nettoyer avant le dîner.

« Merci. » La guerrière accepta de bon cœur. « J’apprécie. »

Un ricanement. « T’sais… c’t’à moi qu’ta mère a donné c’fichu coq. »

Xena écarquilla légèrement les yeux. « Sparky ? » (NdlT : je ne traduis pas volontairement. Vient de spark = étincelle) Elle jeta un coup d’œil autour d’elle comme si le coq, mort depuis belle lurette sûrement, allait jaillir et la piquer de son bec.

Grandma rit. « Par Artémis la toute-puissante, oui… un sacré emmerdeur… mais un bon reproducteur. » Elle fit un sourire grognon à Xena. « Le monde est p’tit, hein ? »

La guerrière sourit en retour. « Plus petit que tu ne le penses. » Elle prit le pain et le fromage dans sa grande main puis fit un signe de tête à Grandma. « Attention à toi. »

La vieille femme la regarda partir, le regard cloué sur la grande silhouette jusqu’à ce qu’elle disparaisse par la porte qui menait au hall principal de banquet. « C’est pas moi qui dois faire attention, p’tite pousse », murmura-t-elle pour elle-même, lançant maintenant au personnel qui fronçait les sourcils un geste vulgaire. « Vaut mieux l’avoir comme amie qu’ennemie, bouseux », cracha-t-elle en retournant à son travail.

« Grandma, comment tu as pu ? ! » Siffla l’intendant du château en se frottant les mains sur son tablier de dégoût.

« Ferme-la, face de chien geignard », répliqua la vieille femme. « Elle fait pas partie d’eux. »

L’homme lui attrapa le bras. « Ecoute, vieille folle… il l’a fait venir ici et il la met à la tête de l’armée. »

« Ouais. » Grandma se retourna et le fixa. « Mais qui te dit ce qu’elle va en faire ? »


Xena riait toujours en se glissant dans la chambre qu’on leur avait assignée, absorbant son vide tranquille avec un petit soupir de déception. Gabrielle doit toujours être occupée avec la princesse… se rendit-elle compte, puis elle posa son snack et alla vers le miroir pour regarder son reflet.

Beurk. La guerrière tressaillit en voyant sa silhouette couverte de boue avec dégoût. Ensuite elle s’éclaira. Hé… bonne excuse pour essayer cette baignoire sympa… pas vrai ? Elle sourit et détacha les boucles du gambison puis entra dans la pièce de bain et l’examina.

Ah. Un tuyau en pierre menait à un bassin fermé où elle s’était lavée le matin même. On pouvait enlever le bouchon, ce qui permettrait à l’eau de couler dans la baignoire. L’aqueduc passait aussi contre l’arrière de l’âtre de la chambre, pour qu’en cas de froid, l’eau puisse ainsi être chauffée. Le fond de la baignoire comportait un autre bouchon en grès, qu’on pouvait soulever pour laisser l’eau s’écouler vers un autre aqueduc qui se vidait dans la penderie et vers la rivière qui coulait le long de la cité, présuma-t-elle.

Sympa. Son visage se plissa en un sourire et elle tira sur la bonde du bassin, relâchant un flot d’eau vers la grande baignoire. Elle regarda autour d’elle et repéra un pot en terre dont elle retira le bouchon et elle renifla avec prudence. Ah. La senteur riche de fleurs sauvages monta vers elle, des pétales séchés destinés visiblement à être jetés dans le bain. Adroitement, elle posa le pot puis revint dans la pièce principale et s’agenouilla près de ses sacoches, fouillant dans l’une d’elles jusqu’à ce qu’elle trouve un pain de leur propre savon, dont la senteur lui rappelait Amphipolis et la cuisine de sa mère en hiver, quand l’aubergiste avait versé de l’eau chaude dans une grande baignoire et avait baigné sa gamine récalcitrante.

Xena rit, se souvenant du soupir agacé de sa mère tandis qu’elle frottait des couches de boue. « Je te jure, Xena… » S’était souvent exclamée Cyrène. « Qu’est-ce que tu fais… tu nages dans ce truc ? » La garder dans des chemises propres était toujours difficile, aussi, se rappela-t-elle avec ironie. Pauvre maman.

Une pensée la fit s’arrêter. Est-ce que j’aurais été aussi patiente qu’elle ?  Puis une seconde fois.  Le serai-je ? Elle laissa un minuscule frisson d’anticipation descendre le long de son dos. Je l’espère. L’idée de… d’une certaine façon, recommencer… avoir une seconde chance de faire ça bien… Un long et lent souffle sortit de ses poumons. Je ne me suis jamais considérée comme maternelle… mais dieux… que je veux ça.

Elle sortit un petit sac de sels de bain qu’elles avaient acheté à Potadeia et elle retourna dans la salle de bains, jetant une poignée de sels dans l’eau avant de poser le pain de savon et de finir de déboucler son gambison et de l’enlever ; elle s’assit ensuite et retira ses bottes qu’elle avait pris la précaution de rincer avant de rentrer dans le palais, ne voulant pas apporter la moitié des écuries avec elle.

Avec un soupir, elle se plongea dans l’eau tourbillonnante, regardant paresseusement le niveau monter et lui couvrir les cuisses. Elle s’adossa et laissa son corps se détendre, relativement contente des événements de la journée et sentant une satisfaction tranquille à l’idée qu’elle avait réussi à atteindre son objectif sans tuer personne.

Les deux jambes brisées et l’épaule disloquée ne comptaient pas vraiment… elle devait bien faire cesser ces combats, pas vrai ? Les hommes avaient commencé à se chamailler tandis qu’ils se lavaient et il y avait eu des sentiments blessés… qui n’étaient pas aussi douloureux que les blessures physiques que Xena prodigua pour leur abandon colérique. Ah… l’odeur d’hommes mouillés et nus qui séchaient sous le soleil… Elle plissa le nez. Ça avait senti pire qu’Arès quand il était allé nager dans le trou de boue près d’Amphipolis.

« Tu te bats pas à la loyale ! » avait crié l’un d’eux, courbé en deux suite à un coup particulièrement vicieux sur ses parties génitales. Elle s’était contentée de sourire.

Elle sourit à nouveau et regarda le plafond carrelé. Ça fait un moment que je n’ai pas passé une journée dans les tranchées… j’ai oublié combien j’appréciais ça. Elle avait terminé la journée en donnant aux soldats qui avaient fini de se nettoyer, un petit entraînement, échangeant des coups d’épée dans le soleil éblouissant avec quelques-uns des plus courageux, qui n’étaient, pour la plupart, pas si mauvais.

Bennu, le grand, était l’un de ses favoris. Il était entraîné et fort, et elle s’était rendu compte qu’elle devait s’étirer pour croiser ses attaques, ce qui eut pour résultat de provoquer une légère douleur dans des muscles qu’elle avait négligés depuis un moment. Sa vie à Amphipolis l’avait maintenue occupée, mais les longues journées avec les chevaux, la chasse, à faire son devoir de guérisseuse et à aider à l’auberge… lui laissaient peu de temps pour s’entraîner. Elle avait maintenu ses courses matinales, mais elle avait fermement réservé ses nuits pour son âme sœur. Point barre.

Malgré les douleurs… elle prit le savon et frotta son épaule. Elle était toujours dans le coup… un peu rouillée, peut-être… ce à quoi elle s’attendait, mais elle avait senti les choses commencer à se remettre en place vers la fin de la journée. Les mouvements commençaient à être plus fluides et elle avait arrêté de penser à ce qu’elle faisait, laissant son corps faire le travail et glisser à nouveau dans un rythme familier et reconnaissable.

Le loup était toujours en elle et était très satisfait de son entraînement du jour, se rendit-elle compte, en s’étirant de tout son long dans la baignoire à regarder l’eau tournoyer autour d’elle. De l’exercice, elle en avait plein à Amphipolis et quand elles voyageaient, mais ceci… était différent. Se battre touchait quelque chose de très essentiel en elle, relâchant une pression qui avait grandi au cours des mois passés.

Une pression qu’elle n’avait même pas remarquée jusqu’à ce qu’elle soit relâchée, la remplissant d’une satisfaction tranquille et féline. Elle se regarda sur toute sa longueur et remua les orteils, observant l’eau qui tournoyait et elle soupira, massant paresseusement le savon sur une fine cicatrice, presque invisible sur sa cuisse. Ça vient d’où, déjà ? Oh oui… la bagarre dans la taverne hors d’Athènes, la nuit où Gabrielle avait décidé de rester à l’Académie. Elle s’était soulée et s’était laissé surprendre.

Et elle avait dû trouver une fiche excuse à la noix quand Gabrielle était revenue, curieuse comme jamais.

Elle pointa les oreilles en entendant un pas familier qui venait du couloir et la porte s’ouvrit, apportant une présence chaleureuse et le cliquetis de griffes de loup sur le marbre. « Salut ! » Cria-t-elle et elle entendit Gabrielle changer de direction.

La barde trotta pour entrer dans la pièce et elle s’arrêta, les mains sur ses hanches tandis qu’elle repérait son âme sœur qui se prélassait dans la baignoire. « Et bien. » Un large sourire recourba ses lèvres. « Je peux penser à des choses bien pires vers lesquelles revenir », continua-t-elle et elle se percha sur le bord de la baignoire, passant ses doigts dans l’eau odorante. « Salut. »

Xena étira ses bras sur le dessus du bassin et l’observa paresseusement. « Salut à toi. »

Gabrielle tendit la main et écarta les cheveux mouillés des yeux de Xena. « Comment ça s’est passé ? »

Un haussement d’épaules. « Pas si mal… c’est propre maintenant. « J’ai fait un peu d’entraînement à l’épée… pas grand-chose d‘autre. » Une pause. « Et toi ? »

« Ah. » La barde croisa les jambes et soupira. « Et bien, si je te disais que la princesse est une petite geignarde coincée avec une illusion de divinité royale, tu me croirais ? »

« Ouille. » Xena tressaillit. « Désolée. » Elle tendit la main et la posa sur la jambe de la barde.

« Non non… ça a été… une expérience formatrice. » Gabrielle leva la main. « Et elle a deux cousins qui sont pires. Nous avons passé la journée à parler de leurs lignées royales et de ce qu’ils allaient porter pour un bal qui arrive, et décider de la couleur qu’il fallait ordonner à la cuisine pour faire le dessus du dessert. »

« Ah. » Xena se couvrit la bouche pour masquer un sourire. « Heu… et bien, j’ai déblayé de l’engrais et des ordures toute la journée. »

Gabrielle n’avait pas l’air de sympathiser. « Ils mangent des sandwiches au concombre au déjeuner. Xena, tu as déjà mangé un sandwich au concombre ? »

« Heu. Non. » Répondit la guerrière d’un ton hésitant. « Je ne le pense pas. »

« C’est un petit morceau de vieux pain avec de l’huile rancie et un légume tiède et gorgé d’eau posé dessus », indiqua la barde serviablement. « Ils pensent que c’est aristocratique d’être fin comme du papier. » Son expression en disait des tonnes sur ce qu’elle pensait elle de tout ça.

« Les gens ou les concombres ? » Demanda Xena ironiquement. « Heu… il y a du pain et du fromage dans l’autre pièce si tu as faim. »

Une pause. « Est-ce que je t’ai déjà dit combien je t’aime ? » Gabrielle battit des cils avec un air dévot à l’intention de sa compagne. « J’allais faire un raid dans tes sacoches pour prendre une barre de fruits. » Elle se pencha et embrassa la tête mouillée de Xena.

La guerrière rit. « Vas-y… garde m’en une bouchée, mais sers-toi. Il se trouve que la cuisinière en chef est une vieille amie de maman. » Elle regarda Gabrielle sortir de la pièce et rit un peu pour elle-même.

La barde revint très vite avec le sandwich et le coupa en deux pour en tendre une portion à Xena et garder l’autre. « Mmmm… » Elle prit une bouchée et mâcha, les yeux fermés de ravissement. « Ils peuvent faire ce qu’ils veulent de ces concombres. » Elle avala. « Les mettre dans leur royal sphincter. »

Xena éclata de rire en luttant dur pour ne pas recracher sa bouchée de pain et fromage. « Gabrielle ! » Elle regarda pensivement sa compagne. « Et bien, au moins elle t’a parlé… tu as fait des progrès ? »

Gabrielle sourit la bouche pleine et hocha la tête. « Ils ont arrêté de m’appeler barbare et ont fini par me demander mon aide pour écrire quelque chose. » Elle prit une autre grosse bouchée. « Mais dieux… » Les mots étaient étouffés. « Qu’ils sont jeunes. »

La guerrière mit la main sur sa cuisse. « Tu n’es pas beaucoup plus vieille qu’eux, mon amour », lui rappela-t-elle doucement. « Et arrête de mâcher aussi vite… ça ne va pas disparaître. »

La barde sourit. « Je sais… pour les deux. » Elle se força à mâcher plus lentement. « Mais j’ai vraiment faim et quand j’avais leur âge, je n’avais pas à diriger une cité. »

« Hmm. » Xena mâchouilla sa propre portion pensivement. « C’est vrai », admit-elle. « Alors… » Dit-elle d’un ton songeur. « Quel est son problème ? »

« Oh. » Gabrielle finit son pain et se frotta les mains. « Elle déteste Garanimus. » Son expression était maintenant sérieuse. « Elle est fâchée parce que tu l’aides à maintenir le contrôle sur la cité… ils espéraient que Framna les chasserait… ils se disaient que n’importe qui serait mieux que ce qu’ils ont maintenant. »

La guerrière relâcha un long soupir et se pencha en arrière dans l’eau, la tête posée sur le bord de la baignoire. « Et bien… je ne sais pas… c’est un salaud, oui. Mais qui dit que Framna est meilleur ? » Elle tourna le regard vers son âme sœur. « Bien que… il faut que je te dise que… j’ai été bien plus impressionnée par leur émissaire hier que par quiconque que j’ai rencontré aujourd’hui. » Elle tressaillit. « Il a plusieurs bons combattants, mais la plupart d’entre eux sont soit des amateurs complets, soit des ratés. » Elle ne cracha pas de dégoût, mais elle donna l’impression qu’elle l’avait fait.

Gabrielle traça paresseusement les poils fins sur le bras de sa compagne. « Est-ce que tu les as proprement impressionnés ? Je t’ai vue superviser les efforts de nettoyage. » Elle sourit.

Xena eut l’air pensif. « Oui, je pense que oui », admit-elle. « Tu sais, le truc habituel de les cogner un peu, ce genre de chose. » Elle étudia la surface de l’eau tranquillement jusqu’à ce que des doigts affectueux lui prennent le menton et lui fassent tourner la tête pour qu’elle regarde les yeux verts maintenant sérieux. « Je… je… heu… »

« Tu t’es amusée », finit Gabrielle pour elle sombrement. « Xena, je sais que c’est le cas… c’est une chose pour laquelle tu es douée. »

La Guerrière scruta son visage. « Oui. » Une pause. « Et je présume que ça ne nuit pas que je me l’autorise une fois de temps en temps… ce n’est pas comme si j’en avais l’occasion souvent. » Elle hésita en voyant le pincement dans les muscles faciaux de Gabrielle. « Ou que je le veux. »

La barde sourit affectueusement. « Xena… tu seras toujours une combattante… toi et moi nous le savons. Quand tu auras cent ans, tu continueras probablement toujours à botter des fesses. » Elle passa la main dans les cheveux noirs mouillés. « Et… je… en quelque sorte… je dois admettre que ça a toujours été un peu excitant de te regarder le faire. »

Un haussement de sourcil noir. « Vraiment ? » Demanda Xena, curieuse. « Je ne pensais pas que tu… tu voyais ça comme ça. »

Un petit rire de Gabrielle. « Oui… moi la douce petite Gabrielle de Potadeia qui aime la paix et a de grands idéaux et une morale immaculée. » Elle leva les yeux au ciel avec un air de sarcasme évident. « Oui… je confesse… mon aveu mauvais et noir… je pense que tu es incroyablement sexy quand tu combats. »

Le visage de Xena se figea totalement, comme si elle n’arrivait pas à décider quelle réaction elle devait avoir, alors elle eut un compromis et n’en eut aucune. « Euh. »

« Hé. » La barde rit d’un air diabolique. « Je t’ai eue. » Elle tapota le menton de sa compagne. « Tu vas finir ça ? » Elle montra les restes de pain et de fromage toujours dans la main de Xena. La guerrière lui tendit sans un mot et elle sourit. « Merci. »


Un coup à la porte attira l’attention de Gabrielle et elle traversa la pièce pour poser la main sur la poignée et tirer le grand portail pour l’ouvrir. Un jeune homme très grand et bien bâti se tenait là, avec un visage propre presque douloureux. « Eh bé… Bonjour. » Gabrielle lui sourit. « Puis-je t’aider ? »

Il regarda ses mains qui tenaient un paquet de parchemins. « Ah… le genrl a d’mandé ça. »

Genrl… genrl… général ? Gabrielle s’interrogea un moment. « Oh… tu veux dire Xena ? » Elle rit un peu. « Bien sûr… bien sûr… entre. » Elle s’écarta pour le laisser entrer. « Hé… Xena… un de tes… heu… soldats est là. »

« Ah oui ? » La guerrière entra dans la pièce avec pour seul vêtement un morceau de coton autour de son corps. « Oh… salut Bennu… c’est le truc ? » Elle se passa les mains dans ses cheveux pour commencer à les sécher et alla vers la table avant de poser un pied nu sur le banc d’un air absent tandis qu’elle se séchait un de ses longs bras.

Bennu… Gabrielle le regarda. Bon… il a un nom autre que… Elle gloussa pour elle-même en voyant ses yeux s’arrondir. Abasourdi. « Tu vas bien ? » Elle observa son regard qui passait dans toute la pièce, s’installant sur tout sauf son âme sœur à demi nue. Xena, Xena, Xena… « Je peux te les prendre. »

« Euh. » Il se concentra sur elle trouvant cela plus sûr. « Ouais. » Il lui tendit la pile de parchemins. « Et v’là. » Une mouche bourdonna attirant son attention et il la regarda un moment. « Tout qu’est nettoyé, c’est bon. La plupart des gars s’est arrêté de rouscailler… on dirait qu’les filles du village ont commencé à passer la tête, maint’nant que ça sent pas si mauvais. »

Xena et Gabrielle échangèrent des regards. « On aurait dû amener Salmoneus après tout », murmurèrent-elles en même temps et elles se mirent à rire. « Bien… bien… » Xena prit brusquement les parchemins des mains de sa compagne et les posa sur la table, commençant à les passer en revue. « Merci, Bennu. » Elle leva les yeux et vit qu’il rougissait. « Bennu ? »

Il leva les yeux du sol à contrecœur. « Ouais ? »

« Essayons que ça reste comme ça un moment, hein ? » La guerrière lui sourit. « Je ne veux pas repasser par là… on a bien trop de boulot dans les prochains jours. »

Il hocha vigoureusement la tête. « Bien. » Puis il recula vers la porte. « Je vais… euh… vérifier la garde. »

Xena pencha légèrement la tête. « Très bien… ça me semble une bonne idée. » Elle lui fit un signe de tête et le regarda se retourner et se prendre la porte en plein visage, puis il réussit à l’ouvrir et disparut derrière.

Un silence pensif tomba. « Qu’est-ce qui ne va pas chez lui bon sang ? » Se demanda Xena, en secouant ses cheveux noirs avant de lever un parchemin pour l’étudier.

Gabrielle se retourna et lui fit face, les mains sur ses hanches, fixant sa compagne. « Xena… tu es incorrigible. »

Cette dernière leva des yeux bleus surpris et se concentra sur elle. « Hein ? » Elle regarda autour d’elle d’une façon intriguée. « Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »

La barde s’avança à grands pas et l’enlaça lentement, passant un doigt paresseux sur sa peau exposée. « Juste être là, à demi nue… avec un air incroyable, c’est tout. » Elle suivit la ligne du coton qui passait sur le haut de ses cuisses. « Ce n’était pas juste, non ? »

La guerrière baissa les yeux. « Oh. » Elle fit un sourire cavalier à la barde. « Je n’y pensais même pas. » Elle retourna son attention au document, le laissant tomber sur la table avant de se pencher dessus avec soin. « Bon sang… est-ce qu’il a oublié tout ce que je lui ai appris ? » Elle soupira de dégoût. » Regarde ça…la garde est bien trop loin et il ne les fait pas se recouvrir. Si l’un d’eux va prendre une… » Elle laissa sa voix traîner dans un murmure. « Crétin. »

Gabrielle regarda le parchemin puis sa compagne et sourit. Elle commença doucement à mordiller son épaule, retirant les gouttelettes d’eau en passant, et lorsqu’elle atteignit la courbe des muscles sur le côté du cou de Xena, la guerrière avait oublié ses plans et tournait la tête, pour croiser volontiers les lèvres de la barde.

Elle sentit un toucher le long de son côté qui tirait sur le coton et elle prit le visage entre ses mains tandis qu’elle sentait le tissu glisser et que des doigts doux et connaisseurs traçaient sa peau rafraîchie par l’eau, laissant des traces de chaleur qui lui coupèrent le souffle et envoyèrent des élans de sensation le long de son dos. Elle rapprocha Gabrielle, une main trouvant le nœud de sa ceinture et la relâchant, l’autre traçant sans répit la joue de la barde.

Gabrielle fit des cercles avec ses pouces sur les côtes de son âme sœur, puis elle glissa ses mains vers le haut, sur la courbe de ses seins et elle sentit une brise fraîche passer sur son dos alors que Xena lui enlevait sa chemise et que leurs corps s’effleuraient. Cela lui envoya des frissons tout le long de son dos et elle grogna, mordillant doucement la peau accessible de Xena. Les bras puissants se refermèrent sur elle et elle prit une inspiration, sachant qu’elle allait être soulevée et elle anticipa le lâchage sur ce lit doux et moelleux.

Ah. L’odeur de linge propre et d’herbe s’éleva autour d’elle et elle remua tout contre, sentant la fraîcheur du tissu se réchauffer sur sa peau. Puis les mains de Xena commencèrent une avance lente et volontaire sur ses endroits les plus sensibles, lui prenant son souffle et sa pensée, et ses sens pour un très long moment.


Gabrielle était allongée dans un demi-sommeil, traçant paresseusement des petits dessins sur la peau de son âme sœur. « On m’a demandé de raconter des histoires ce soir », murmura-t-elle, entendant la respiration de Xena devenir plus profonde tandis que cette dernière décidait de répondre.

« Mmm ??? Bien… ce sera mieux que ces charlatans de musiciens d’hier soir », répondit la guerrière avec un léger ricanement. « Dieux… c’était quoi ça ? »

« C’était de la musique d’époque, Xena. » Gabrielle lui lança un regard ironique de ses yeux à demi fermés. « Tu n’as pas aimé parce qu’il n’y avait pas de tambours. »

Un haussement de sourcil. « Je n’ai pas aimé parce qu’on aurait dit que trois chats faisaient l’amour dans un bac à engrais, Gabrielle. »

« Trois ? » La barde gloussa.

« Oui oui… deux en train de le faire et un troisième frustré », répondit la guerrière. « Tu sais pourquoi les chats miaulent quand ils s’accouplent ? »

Une pause pensive. « Nnnoooooon… »

« Le chat a des ardillons sur ses parties », indiqua Xena joyeusement. « Comme une rangée d’épines. »

Un silence absolu, complet, de mort. Ensuite. « QUOI ??? » Gabrielle se mit sur ses coudes et regarda sa compagne avec attention. « DES EPINES ?? Oh dieux… » Elle se couvrit les yeux d’une main et cria. « Ouille ! ! ! » Après un instant, elle regarda Xena. « Je suis contente que les humains n’aient pas ça. »

Un œil bleu tourné vers elle avec un air sardonique. « On serait éteint. »

Elles se regardèrent et éclatèrent de rire. « Alors… tu as eu une demande royale, hein ? » Xena rit légèrement. « Qu’est-ce que tu vas raconter ? »

Un haussement d’épaules. « Je ne sais pas encore… David et Goliath peut-être. » Elle posa le menton sur la clavicule de Xena. « A moins que tu ne me demandes d’en raconter une sur toi. » Un battement innocent des cils vers la grande femme. « J’adooooorerais faire ça. »

Xena se mâchouilla la lèvre puis laissa un sourire éclairer son visage. « Vas-y », répondit-elle doucement. « Je pense que j’aimerais bien. »

Gabrielle la fixa, abasourdie, puis elle tendit la main et se frotta l’oreille. « Est-ce que je viens bien d’entendre ça ? » Lâcha-t-elle. « Je ne peux pas le croire. »

La guerrière la regarda tranquillement. « J’ai fait tellement de choses dans ma vie dont je ne suis pas fière, Gabrielle… ça m’aide à me souvenir, parfois, qu’il y a des choses qui me font me sentir bien… »

« Très bien. » Gabrielle souffla puis sourit. « D’accord. » Elle cligna des yeux et bâilla, puis posa la tête sur l’épaule de sa compagne. « Ouille… tu m’as fatiguée… et je n’ai pas encore décidé ce que j’allais porter…. Pas que j’ai tellement de choses… »

Une étincelle subtile s’alluma dans les yeux de Xena. « Oh… je suis sûre que tu vas trouver quelque chose… Tu peux porter n’importe quoi et ça te va. »

Le visage de Gabrielle devint très sérieux et elle leva la main pour la poser sur le front de son âme sœur. « Où est Xena et qu’as-tu fait d’elle, espèce d’imposteur. »

Des yeux de chiot la regardèrent en retour. « Je ne peux pas être gentille de temps en temps ? »

« Mph. » Gabrielle fit retraite et reposa la tête. « D’accord… je suis trop fatiguée pour discuter. » Elle se blottit dans les plumes avec satisfaction.

Xena lui caressa les cheveux, son visage portant un air de tranquille nostalgie. « Fais une sieste… je vais aller… euh… vérifier la garde. »

Un léger hochement de tête. « Oh… d’accord… si tu dois… » La barde soupira. « Mais tu vas me manquer. »

La guerrière se dégagea doucement et tira la couverture légère sur le corps nu de son âme sœur. « Je ne serai pas longue », promit-elle puis elle roula hors du lit et enfila une tunique en laine brute bleu foncé ainsi que ses bottes. Elle prit une petite bourse dans sa sacoche et fit signe à Arès de rester là avant d’aller à la porte. Le loup plaqua les oreilles, apparemment content de rester blotti aux pieds de Gabrielle.

Tandis que la porte se refermait derrière elle, un œil vert brume s’ouvrit avec un air interrogateur, et puis tourna pour regarder le loup. « Je me demande ce qu’elle a en tête, Arès ? »

« Agnrrooo », répondit le loup avec réserve.


Xena descendit l’escalier principal en direction de la grande porte du château. Elle y était presque quand elle entendit qu’on l’appelait et elle soupira. Elle laissa sa main retomber de la poignée et se retourna, dans l’attente. « Oui, Garanimus ? »

Le grand homme blond vint vers elle à grands pas. « Où tu vas ? » Son regard saisit ses vêtements ordinaires. « Où est-ce que tu as eu ça, dans une poubelle ? »

Xena l’ignora et se retourna pour repartir, ouvrant la porte avant de s’éloigner.

« Hé ! » Il l’attrapa par l’épaule et s’arrêta quand elle s’arrêta pour le regarder. Lentement, il enleva sa main. « Très bien… désolé. »

« Je vais marcher », l’informa Xena froidement. « J’ai fait mon œuvre aujourd’hui à nettoyer ton armée puante. »

Garanimus ricana. « J’ai entendu ça. » Il étudia son regard glacial et leva la main. « Trêve… trêve… allons, Xena… on était capable de passer une marque de chandelle ensemble sans commencer à se battre à poings nus. »

L’expression de Xena ne changea pas. « C’était il y a bien longtemps. »

Une faible grimace d’ironie passa sur son beau visage. « Tu m’en veux toujours, hein ? »

La guerrière écarta légèrement les narines. « Parce que tu as failli emmener une armée entière à la mort ? Oui. » Elle sentit ses mains se refermer doucement en poings. « J’ai une bonne mémoire pour ça. »

« Ah ah… » Il leva le doigt. « Tu ne serais pas ici à râler si ce n’était pour moi. »

Xena plissa les yeux et elle sentit son pouls s’accélérer. « Je n’aurais pas été capturée si ça n’avait été à cause de toi… alors ne sois pas trop fier de toi. » Un souvenir bref et sombre d’avoir été fouettée contre un arbre, tandis qu’on lui lançait des pierres et des pointes, la frappa et elle lutta contre lui. « Tu as de la chance de n’avoir fini qu’avec les bras cassés. »

« Mm… » Il l’étudia. « Il t’a fallu du temps pour dépasser ça… Ils avaient juré t’avoir cassé le dos. »

Une profonde inspiration. Elle se souvint sombrement la souffrance. « Pas vraiment. » Des mois passés où chaque mouvement envoyait des dagues sur chaque nerf. « Je parie qu’ils auraient souhaité l’avoir fait. » Une chevauchée tumultueuse vers un campement, chaque plongée des sabots la secouant, mais elle s’en fichait. Et elle avait tué, et tué, et tué encore… son épée était trempée de sang. « Tu as eu de la chance d’en être sorti. »

« A ce qu’on m’a dit », répondit Garanimus d’un ton bref. « D’un ou deux survivants… j’ai croisé leur route dans le sud après ça. »

Elle se retourna et commença à descendre les marches larges et il la suivit. « Pendant un moment… j’ai pensé que c’était pour ça que tu avais abandonné… d’avoir été blessée comme ça. Ensuite j’ai entendu parler de ton armée qui s’était retournée contre toi », fit-il remarquer avec une bonhomie étudiée.

Xena pinça les lèvres. « Ils ont aussi regretté ça. » Elle ferma les yeux et repoussa énergiquement sa colère. Il n’en vaut pas la peine. « Mais je n’ai jamais abandonné. » Elle atteignit le bas des marches et prit un chemin qui menait au marché.

« Alors… après tout ça… ça ne te manque pas de diriger une armée ? » Persista-t-il en étirant ses enjambées pour la rattraper. « Allons, Xena… vu les histoires que m’ont raconté les hommes aujourd’hui… tu n’as pas vraiment perdu la main. »

La guerrière relâcha un long souffle contrôlé. « Non. » Elle se retourna et croisa son regard. « Je mets ces talents à un meilleur service maintenant. » Et combien de tout ça était une illusion ? Elle soupira intérieurement. « Je dors bien mieux la nuit. » Ça au moins, c’était la pure vérité.

Garanimus garda le silence pendant un long moment tandis que leurs bottes frappaient la terre sur le chemin. « Tu crois vraiment que tu peux être absoute pour toutes les choses que tu as faites ? » Finit-il par demander, avec une touche de dérision dans la voix.

« Non. » Xena s’arrêta et lui fit face. « Non. Mais ça ne veut pas dire que je vais arrêter d’essayer. »

Il soupira. « Je ne te comprends pas. »

Elle le répudia d’un regard. « Tu ne l’as jamais fait. » Elle secoua la tête. « Fiche le camp d’ici, Garanimus… j’ai des choses à faire. » Elle reprit sa marche, entrant dans les rangées d’étals et le laissant là dans un petit nuage de poussière qu’elle laissa derrière elle.


Une fois dépassé le début du marché et masquée à sa vue, Xena s’arrêta et mit la main sur une poutre d’étal en prenant de longues inspirations profondes tandis qu’elle luttait pour reprendre ses esprits. Il avait pressé sur tous ses boutons, c’était sûr… le truc c’était de ne pas lui montrer qu’il le faisait. Ne pas lui montrer combien il avait été près de… deviner que cette blessure avait presque fini sa carrière de seigneur de guerre.

Seule son obstination l’avait empêchée et… Xena secoua les restes d’irritation. Ça, elle en avait un tas. Elle repoussa les souvenirs sombres et se concentra sur sa mission, ses yeux clairs cherchant parmi les marchands avec une sérieuse intensité.

Ah. Elle repéra sa cible et partit en patrouille de reconnaissance, tournant autour prudemment, tandis qu’elle examinait sa sélection de victimes. Son imagination étudia les angles et elle finit par se glisser hors de sa cachette derrière un poteau et elle fit un signe de tête au marchand de tissu. « Celle-là. Combien ? »

Il faillit sortir de lui-même. « Dieux ! » Il leva sa main vers sa poitrine dans un battement. « Tu sors d’où, par Hadès ? »

Un haussement de sourcil noir. « Combien ? »

Le marchand la regarda. « Et bien. » Son regard expérimenté la jaugea, soupesant les vêtements sommaires et sa posture de commandement, et la bourse qu’il pouvait voir pendre à sa ceinture. « Mon chou, ça ne va pas t’aller. » Il fit une pause. « Ne le prends pas mal. »

« Ce n’est pas pour moi », l’informa Xena. « Et je ne le prends pas mal. »

Il se frotta brusquement les mains. « Un cadeau alors… ah oui… et bien, c’est une pièce très, très belle comme tes jolis yeux l’ont remarqué… » Il toucha le tissu vert riche et scintillant du doigt. « C’est merveilleux… de la soie, de Chine. »

Xena se laissa imaginer les plis soyeux enroulés autour du corps de sa compagne et elle sourit intérieurement. « Combien ? »

« Vingt dinars », dit-il.

Elle le regarda, les deux sourcils arqués.

« Ça vient de Chine… c’est très, très, très loin, mon chou… c’est… eh bien c’est… » Il fit un geste avec ses mains.

« J’y suis allée », lui dit la guerrière impassible.

« Vraiment », lâcha-t-il. « Raconte ? J’ai entendu dire qu’ils avaient des singes comme animaux de compagnie, c’est vrai ? »

Xena faillit rire. « Non. » Elle secoua la tête. « Je vais te dire… ajoute cette demi-cape et tu auras tes vingt dinars. »

Il la regarda. « Tu n’es pas d’ici, pas vrai ? »

La guerrière lui lança un regard. « Non… et si la personne pour laquelle j’achète ça découvre que tu m’as demandé vingt dinars, tu ne seras plus ici longtemps non plus. » Elle tendit la main vers sa bourse. « Marché conclu ou pas ? »

« Très bien… marché conclu. » Il lui sourit et prit la robe pour la plier délicatement de ses mains expérimentées et tordues, et il la mit dans un morceau de tissu écru pour en faire un paquet.

Xena compta les dinars et elle était sur le point de les lui tendre lorsque des voix puissantes attirèrent son attention. Elle tourna le regard pour voir deux soldats, installés à l’étal d’un marchand de provisions, et qui tenaient le marchand impuissant contre les murs fins de son abri en lui criant dessus. « Tiens-moi ça un instant », dit-elle au tisserand, rangeant sa bourse tout en marchant vers la dispute.

Les deux soldats harcelaient l’homme, brandissant une grande miche de pain et exigeant qu’il la remplisse de pain de viande. Xena ne s’embêta même pas à demander ce qui se passait. Elle tapa sur l’épaule du plus proche et tandis qu’il se retournait, elle lui mit son poing dans le visage.

Il tomba et avant que son compagnon puisse dire un mot, elle lui cloua le menton de son coude. Puis elle soupira et regarda autour d’elle, repérant une carriole et un poney tout proches, le chariot rempli de provisions. « Tu allais vers le château ? » Demanda-t-elle au conducteur qui la fixait de ses yeux agrandis. Il hocha la tête, et elle grogna, puis attrapa l’homme le plus proche et le souleva pour le mettre dans le chariot, puis fit de même pour son acolyte. Elle tendit une pièce au conducteur. « Lâche-les aux baraquements. »

Il fixa la pièce puis la regarda. « Oui, madame. » Il attrapa les rênes de son poney et tira pour qu’il avance, essayant de masquer un sourire. Xena le regarda partir puis secoua la tête et se tourna vers le marchand. « Désolée. » Elle renifla délicatement les senteurs qui sortaient de son étal. « Qu’est-ce que tu as là-dedans ? »

L’homme se frotta le poignet douloureux d'avoir été malmené et prit une inspiration. « Des boulettes », répondit-il doucement. « Farcies de noix pilées et de baies. » Il en prit une d’un pot et la lui tendit. « Tu veux essayer ? »

Xena la prit et mordit dedans avec prudence, puis elle sourit. « Je vais en prendre. » Elle posa une pièce sur la planche étroite à l’avant de son étal. « Je reviens tout de suite. » Elle finit la boulette qui avait beaucoup de goût et retourna vers son ami le tisserand, comptant une nouvelle fois les dinars.

Il les prit lentement et lui tendit le paquet. « Tu… » Il passa le doigt sur les pièces. « Tu es Xena, pas vrai ? »

La guerrière soupira légèrement, mais carra ses épaules. « Oui. »

Une petite foule s’était amassée et entendit sa réponse. Elle put sentir les murmures habituels. Oh bon… autant pour l’amusement… il est temps de partir d’ici. 

Le marchand de boulettes s’avança, en tenant un paquet de ses petits snacks. « Mais… » Il la scruta. « Mais… tu es une héroïne », balbutia-t-il. « Qu’est-ce que tu fais à aider des gens comme lui ? » Il fit un signe de tête en direction du château. Un murmure d’approbation monta autour d’eux.

Une héroïne ? De qui ils pensent parler par Hadès ? Sûrement pas de moi… Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et saisit les regards des gens qui l’entouraient maintenant et elle relâcha un minuscule soupir. Oui. Moi. Ils parlent de moi. Un éclair soudain de souvenir oublié fit surface, l’auberge quand elle était très jeune et un groupe des amies de sa mère, assises en cercle, travaillant sur une grande couverture tout en parlant. La plus vieille s’était tournée vers elle et avait demandé. « Et qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande, petite fille ? »

Toris voulait être marin. Lyceus soldat.

« Je veux être une héroïne », avait-elle dit dans sa logique d’enfant, voyant ça comme la meilleure chose au monde.

Cyrène avait ri ironiquement et lui avait caressé ses cheveux en pagaille. « Si quelqu’un peut le faire, ce sera toi, ma jolie. »

Un sourire douloureux vint sur ses lèvres. La route avait été fichûment longue pour arriver ici, maman… et je ne suis pas complètement sûre d’être arrivée au bout. Mais… je me sens plus proche de cette petite fille-là maintenant que je ne l’ai jamais été depuis très, très longtemps.

« Et bien… » Elle réalisa que ces gens voyaient en fait une différence entre Garanimus et elle. « Il pense que je l’aide », finit-elle par répondre. « Il m’a demandé de l’aider à l’empêcher d’être attaqué par Framna. » Elle fit une pause. « Il ne m’a jamais demandé ce qui arrivera après ça. »

Des sourires narquois passèrent dans la petite foule et la plupart d’entre eux se mêlèrent au soleil couchant rougissant tandis qu’elle attrapait ses boulettes et mettait la robe sous un bras. Le marché semblait beaucoup plus amical quand elle fit un signe de tête au tisserand et avança, repérant un homme grand et très mince avec une moustache qui lui rappela irrésistiblement Autolycus. Il marcha à côté d’elle tranquillement et mit les mains derrière son dos.

« Tu es Xena ? »

Elle hocha la tête en attrapant une boulette. « C’est ça. »

« Mm. » Il renifla. « Tu voyages avec Gabrielle la barde ? »

Cela lui valut un sourire. « C’est ça », répéta-t-elle.

Il lui sourit en retour. « J’ai quelque chose qui pourrait t’intéresser. » Il leva la main dans la direction de ce qui était, apparemment, sa zone de marchandise. « Je l’ai vue raconter des histoires dans une petite cité à l’est d’ici… et ça m’a donné une idée. » Il fit une pause. « Je suis orfèvre. »

Xena sourit et avala une autre boulette. « Emmène-moi. »


C’était un rêve paisible cette fois-ci. Gabrielle flottait doucement au-dessus d’un champ d’herbes,  un soleil chaud se déversant sur son corps. Elle était consciente d’être nue, mais ça ne l’ennuyait pas outre mesure. En bas, des agneaux laineux jouaient dans l’herbe, frappant de leurs petits sabots noirs  tout en lâchant des baa aigus qui montaient vers elle, allongée et détendue, son menton posé sur ses bras croisés.

Le soleil semblait la traverser et elle roula sur le dos, le laissant la baigner, sentant sa peau absorber sa chaleur avec une sensation d’être emplie qui était plutôt bizarre. Elle prit une inspiration de l’air propre et frais, l’aspirant au fond de ses poumons tandis qu’une vague de bien-être la recouvrait.

 

Des oiseaux volaient en cercle et leurs cris la poussèrent lentement et à contrecœur vers la réalité, tandis que l’appel joyeux d’un rouge-gorge filtrait vers ses oreilles par la fenêtre du château. Elle ouvrit lentement les yeux et s’étira sur la surface moelleuse, la tapotant d’une main. « Oui… c’est presque comme un nuage, je pense », remarqua-t-elle, amusée de voir comme le doux matelas s’insinuait dans ses rêves. « Tu penses qu’on peut convaincre Xena de l’emmener à la maison avec nous, Arès ? »

Le loup dressa les oreilles et pencha la tête, poussant son pied de son museau. « Roo ? »

Gabrielle roula sur le dos et le poussa. « Roo toi-même. » Elle bâilla et poussa les couvertures, sortit du lit et traversa la pièce pour prendre sa chemise. « Dieux… je deviens paresseuse ou quoi ? » Elle rit. « Peut-être que je dois manger plus de légumes, qu’est-ce que tu en penses ? »

Arès sauta du lit et trotta vers elle puis lui lécha ses genoux dénudés.

« Arrête ça… je ne peux pas suivre Xena si je dors tout le temps », informa-t-elle l’animal velu. « Sans mentionner que je vais me faire chahuter dans pas longtemps. » Elle se passa les doigts dans ses cheveux pour les ordonner puis elle s’assit au petit bureau dans la chambre et sortit son journal, aiguisant une plume tout en tournant les feuilles pour trouver le bon endroit. « Voyons voir… est-ce que j’ai noté ce point sur Salmoneus… » Elle étudia son entrée précédente. « Oui… mais j’ai dit… il y a combien de jours déjà ? » Elle se gratta le nez. « Deux… ou bien… attendez… quand est-ce qu’on a quitté Amphipolis… »

Quelques pages en arrière et elle étudia la date puis tourna encore une page en arrière. « Oui… ok… bien. Je me souviens maintenant… et… » Son attention fut soudain attirée par une petite note presque masquée dans un coin. Elle la fixa, clignant légèrement des yeux, puis la toucha d’un bout de doigt hésitant.

« Six jours. » Sa voix n’était qu’un faible murmure. « Six jours, Arès… Nous avons quitté Amphipolis il y a six jours… et j’aurais dû commencer mon cycle avant que nous partions. »

Le loup pencha sa tête noire. « Roo ? »

« Ce n’est pas possible, pas vrai ? Quelles sont les chances pour ça, hein ? » Demanda-t-elle au loup en pianotant sur la table. « Et je n’ai pas été malade le matin… sauf une fois et c’était à cause des herbes, pas vrai ? Xena a réglé ça… ? »

« Aggrroo. » Arès s’allongea et mit le museau sur son pied nu.

« Nan… ce serait trop tôt pour ça de toutes les façons », décida-t-elle, mais un léger sourire se frayait un chemin sur ses lèvres. « Je ferais mieux d’attendre quelques jours avant de commencer à … me poser des questions. »

Trop tard. Elle se leva et fit les cent pas en réfléchissant. « D’accord… d’accord… bon… je suis en retard. » Elle leva les deux mains. « Pas la peine d’en faire un plat… j’ai déjà été en retard. » Elle plissa le front. « Et j’ai été… un peu… » Elle bougea un peu. « Sensible… aussi… alors… oui, ça doit être ça… je suis juste en retard. » Elle regarda Arès qui l’observait attentivement. « Pas vrai ? »

Le loup se leva obligeamment et s’avança puis il posa son museau froid et humide sur son ventre et renifla. « Aggrrrrr. »

« Et… qu’est-ce que tu… veux dire… par là ? » Gabrielle prit son museau d’une main et lui lança un regard noir. Il remua la queue. « Tu imagines des choses, Arès », le réprimanda-t-elle. « Je suis juste… en retard… je n’ai pas été malade le matin… pas de désir pour des trucs comme la dernière fois… j’ai juste… été un peu plus affamée que d’habitude. » Elle s’interrompit. « Mais c’est normal pour moi, pas vrai ? Quand nous voyageons, je suis toujours comme ça. »

Le loup s’assit. « Roo », acquiesça-t-il aimablement.

Gabrielle soupira. « Bien. » Une autre pause. « Je suis sûre que je vais commencer mon cycle ce soir… peut-être demain… » Elle sentit une déception distincte à cette pensée. « Après tout, pas d’autres symptômes… et… ça ne fait que six jours. »

Ils se regardèrent. « Tu penses qu’ils ont une bibliothèque ici, Arès ? » Dit-elle d’un ton songeur. « Peut-être qu’ils ont un parchemin ou deux qui listent… d’autres choses… à chercher. »

Arès éternua.

« Oui… tu as raison… je devrais juste attendre. » La barde fit encore quelques pas. « En plus, ce n’est pas moi qui agis bizarrement… c’est Xena. » Elle repensa au comportement récent et bizarre de son âme sœur. « Elle se comporte comme une poule ronchon… peut-être qu’elle est enceinte. »

Arès cligna des yeux puis éternua à nouveau. « Agrrrooo. »

« Très bien… ce serait difficile, oui… mais tu sais quoi, Arès ? » Elle s’assit sur le sol et sourit lorsque le loup se mit immédiatement sur le dos pour quémander une caresse sur le ventre. « Plus que tout au monde, si je pouvais avoir un souhait, ce serait que nous puissions partager ça. » Elle soupira doucement passant ses doigts dans le pelage épais. « J’adore vraiment Toris… et il est si doux… mais… je sais qu’elle n’aura plus jamais un enfant elle-même et je souhaiterais pouvoir… Elle semble encore tellement seule parfois, Arès… elle a ce regard… et je sais qu’elle pense à Solan. »

Elle soupira un peu. « Je sais qu’elle aimera l’enfant que je porterai… mais Arès… je veux qu’il soit le nôtre… dieux, que je le veux. »

« Agrrrroooo. » Le loup posa la tête à nouveau sur son mollet et soupira en la regardant avec adoration.

« Je sais… pas besoin d’espérer des poissons volants, hein ? » Elle rit ironiquement puis des pas puissants saisirent son attention et elle regarda avec attention la porte qui s’ouvrait et sa partenaire qui entrait. « Par les dieux de l’Olympe, Xena… Qu’est-ce que tu as fait ? » Elle rit en se tortillant pour se lever tandis que la guerrière s’approchait de la table à grands pas lents et laissait tomber une brassée de paquets. « C’est quoi tout ça ? »

La guerrière cligna de ses yeux bleus en pure innocence. « J’ai fait des achats. »

La mâchoire de Gabrielle s’affaissa. « Toi ? » Elle toucha un paquet avec précautions. « Tu as fait des achats ? »

Xena hocha la tête puis recula et se laissa tomber sur le dos sur le lit. « Ouaip… j’ai juste… heu… je pensais que nous… et bien, je ne faisais pas vraiment les courses… je cherchais un peu… quelque chose de spécifique, mais… j’ai vu des trucs dont nous avions besoin alors… » Elle leva une main bronzée puis la laissa retomber sur le lit. « J’y suis allée, j’ai acheté, je suis revenue, fin de l’histoire. »

« Oui oui. » La barde leva un paquet et le secoua doucement. « Alors… qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? » Elle renifla soudain. « Mm… ça sent quoi ? »

« Oh. » Le regard de Xena semblait rivé sur le plafond. « Et bien… il y avait quelques bons marchands de nourriture là-bas… j’ai pensé que je pourrais te rapporter une ou deux choses. »

Gabrielle se mit à la tâche, triant les paquets. Elle mit la nourriture sur un tas et regarda dans les emballages. « Voyons voir… des boulettes… des noix… un kebab… une brochette de fromage de chèvre… des poches d’agneau au curry… » Elle leva les yeux. « Tu en as mangé ? »

La guerrière se lécha les lèvres. « Heu… oui… j’en ai mangé. » Une pause. « Un de chaque en fait. »

Gabrielle éclata de rire. « Xena ! Tu vas être malade… espèce d’idiote… »

« Nan. » La guerrière la renvoya d’un geste paresseux de la main. « J’ai une bonne digestion… en plus, tu as mangé mon déjeuner… j’avais faim. »  Et l’air frais avait donné bon goût à tout aussi, songea-t-elle, en croisant les mains d’aise sur son ventre. Meilleur que ce qu’elles allaient probablement avoir pour le dîner, de toutes les façons. « Je pense que la cuisinière met des trucs mauvais dans la nourriture qui est servie à Garanimus… on aurait dit qu’on avait ajouté de la cannelle dans ce rôti. »

« Hmm. » Gabrielle mordilla un kebab. « C’est plutôt goûteux. » Elle mit la nourriture de côté et examina le reste des paquets. « Alors… c’est quoi tout ça. »

« Oh. » Xena roula sur le côté et mit la tête sur sa main. « Tu as dit que tu t’inquiétais de ce que tu allais porter ce soir. Je m’en suis occupée. »

La barde s’arrêta, une main sur l’emballage en coton. « Xena. » Elle hésita. « Tu n’avais pas à faire ça. »

Les yeux clairs la regardèrent sérieusement. « Je sais. Mais je le voulais. » Elle sourit en se moquant d’elle-même. « Je pense que je me suis sentie un peu impulsive ce soir. » Une pause. « Ouvre-le. »

Gabrielle prit une inspiration puis elle délia les morceaux de tissu qui fermaient le paquet et elle les relâcha, soulevant le couvercle avant de pousser un soupir. « Oh dieux… » Elle toucha doucement la soie. « C’est superbe. »

Xena sourit. « Passe-la. »

Ce que fit la barde, sentant le tissu frais et lisse envelopper son corps. « Ouaouh », dit-elle dans un souffle en tournant la tête pour regarder dans le miroir. Elle sentit une main glisser le long de son côté tandis qu’elle clignait des yeux à son reflet. « Heu… »

Une main arrangea doucement l’encolure qui tombait soyeusement, ce qui laissa exposée une grande partie de ses épaules. La robe s’accrochait à ses courbes, mais était coupée de telle façon que chaque mouvement était détendu et Xena l’ajusta avec soin. « Pas mal, Rouquine », lui dit la guerrière joyeusement en déposant un baiser sur sa nuque. « Assieds-toi… je vais arranger tes cheveux. »

Comme dans un rêve, la barde obéit, sentant les chatouillis tandis que les mains de Xena peignaient et arrangeaient les boucles claires. « Alors… as-tu décidé ce que tu allais raconter ? » La voix de Xena voyagea dans ses oreilles comme de la bière douce.

La barde hocha lentement la tête. « Oui… en fait… » Elle leva la main et arrangea son collier de cristal. « Mais c’est une surprise. »

Xena rit doucement. « D’accord… » Elle finit la coiffure. « Et voilà… » Elle avait proprement tourné les cheveux épais de son âme sœur et les avait relevés, exposant son cou à la brise fraîche qui entrait par la fenêtre. « Tu aimes ? »

Gabrielle se leva et alla au miroir, Xena sur ses talons, une expression de joie enfantine dans ses yeux. « Je suis… heu… » Les yeux verts lui rendaient son regard gravement dans le miroir, cherchant un visage qui semblait avoir acquis des angles plus longs et une radiance légère et intérieure, qui n’était perceptible que pour elle. « Hum. »

La guerrière rit et glissa les bras autour d’elle par derrière, laissant ses mains s’installer d’un air protecteur autour de l’estomac de la barde et elle posa le menton sur la tête claire. « Tu es magnifique. »

Gabrielle laissa ses mains retomber sur celles de sa compagne, regardant leur position pensivement, puis elle leva les yeux par-dessus son épaule vers les yeux bleus brillants. Elle passa en revue plusieurs plans d’attaque. « Tu as été… câline… ces derniers temps. » Elle se décida sur ce chemin.

Xena soupira doucement. « Je présume que oui… est-ce que ça t’ennuie ? » Elle n’avait pas vraiment de moyen de l’expliquer non plus. Juste ce besoin nostalgique de se blottir, ce qui était en fait plutôt déconcertant. Probablement des effets secondaires de… tout.

« Non non… non… » Gabrielle se hâta de la rassurer. « Pas du tout… non… c’est juste… un peu différent, c’est tout. » Elle mâchouilla un peu sa lèvre. « Arès… m’a pas mal suivie ces derniers temps aussi… vous complotez quelque chose tous les deux ? »

La guerrière eut l’air vraiment surprise. « Non… mais je lui ai dit de rester près de toi… il y a des sales types dans le coin. »

« Oui oui. » La barde s’appuya contre le corps chaud niché contre elle. « Hé… » Elle rit légèrement. « Tu penses que Granella a donné la nouvelle à Toris maintenant ? »

Xena rit. « Tu penses qu’il pouvait s’empêcher de demander ? En plus… si j’ai bien remarqué, je suis sûre qu’elle l’a fait. » Elle ferma les yeux et respira l’odeur de la barde, détestant avoir à la relâcher. « On ne peut pas garder ce genre de chose secrète bien longtemps. »

Un sourire passa sur les lèvres de la barde. « C’est vrai… c’est vrai… en plus si elle est malade tout le temps… c’est une plutôt bonne indication, pas vrai ? » Elle s’arrêta un instant. « Ou ces besoins de manger. »

La guerrière la berça doucement. « Et bien… pas toujours non », répondit-elle. « Certaines personnes ne sont pas malades… et beaucoup n’ont pas d’envies du tout. » Elle réfléchit rapidement. « Moi par exemple. »

« Vraiment ? » dit Gabrielle d’un ton songeur. « Alors… comment tu sais ? »

Un haussement d’épaules. « Et bien… ne pas avoir tes règles… c’est un bon indice. » Elle sourit à sa compagne. « Surtout si tu es régulière, comme toi. » Elle chantonna en réfléchissant, ne saisissant pas la soudaine lueur d’émotion sur le visage de son âme sœur. « Certaines personnes ont des migraines… mal au dos… de la fatigue… des rêves bizarres… leur sens du goût est plus fort… ce genre de choses. »

« Vraiment. » Gabrielle dit cela avec un ton complètement différent cette fois. « Intéressant. »

« Mm… » Xena approuva. « Tout le monde réagit différemment, je pense… j’ai eu mal au dos et je manquais souvent de souffle… parce que je… » Elle relâcha la barde et toucha sa propre cage thoracique. « Je respire profondément habituellement… alors quand le bébé a commencé à grandir là-dedans, c’est devenu un peu serré. »

« Oh. » Gabrielle se retourna et lui fit un sourire. « Je présume que c’est normal, hein ? » Elle passa un doigt paresseux le long de la poitrine de Xena, la chatouillant un peu. « Quand est-ce que tu as commencé à te rendre compte ? »

La guerrière pencha la tête et une petite ride apparut sur son front. « Oui… » Répondit-elle en traînant sur le mot. « Ça fait… hum… il faut un mois ou deux cependant… ça demande deux semaines au moins pour que ce genre de choses commence… » Elle hésita. « Il m’a fallu tout ce temps… probablement plus… je… ne pense pas qu’on puisse s’en rendre compte après quelques jours. »

« Oh… bien… » Gabrielle rit en la frappant. « Alors… quand nous rentrerons à la maison… ça devrait être plutôt visible. »

« Oui », répondit Xena. « Ça devrait. » Une vague expression distraite passa sur son visage expressif puis elle sourit et pinça la joue de la barde. « Tu es prête ? »

« Oui », répondit la barde en s’appuyant pour l’embrasser. « Merci… je ne peux pas croire comme c’est beau. »

Cela lui valut un sourire très large et rare de sa compagne. « Je peux le croire… oh… attends. » Xena se tourna à demi et leva un paquet plus petit de la table, qui était caché sous la robe. « Un type t’a vue raconter des histoires il y a quelques mois… il a fait ça parce que tu l’as inspiré… apparemment, ils sont très populaires… alors il… Gabrielle ? »

La barde regardait la petite babiole que Xena tenait et elle cligna à la vue des minuscules boucles d’oreilles, qui portaient des plumes miniatures et des minuscules bâtons. « Beuh. » Elle leva le doigt et les effleura, écoutant le tintement musical tandis que les morceaux d’argent étincelaient devant elle. « Heu… c’est… tellement… il… j’étais… moi ? »

Xena sourit. « Absolument toi… peu de gens que je connais mélange une plume et un bâton de cette façon. » Elle tendit la main et ajusta la babiole autour de l’oreille de son âme sœur, arrangeant les breloques pour qu’elles tombent. « Très… amazone. »

Gabrielle jeta un coup d’œil dans le miroir, ravie. « Oui… c’est vrai… » Elle se tourna et passa les bras autour d’une Xena surprise. « Merci… je les adore. » Elle la relâcha et se pencha en arrière pour qu’elles puissent croiser le regard. « Je t’aime. »

Xena lui fit un sourire de contentement. « Pareil. » Elle l’étreignit une nouvelle fois chaleureusement puis soupira. « Je présume que je ferais mieux de mettre mon armure… il est temps d’aller pratiquer mes regards noirs et sévères. »

La barde ricana doucement contre sa poitrine. « Tu as vraiment besoin de les pratiquer ? Je ne le pense pas. Tu as cloué ces idiots, Xena. »

Elles rirent ensemble.


Gabrielle prit une inspiration profonde avant d’entrer dans la salle éclairée par les torches, très consciente de la silhouette sombre et sinueuse qui faisait planer une ombre sur elle, une main légèrement posée au bas de son dos. Tout semblait un peu chaotique, surtout parce que sa tête tournait avec des possibilités nouvelles et soudaines, et un peu parce qu’elle se sentait hypersensible à chaque son, chaque odeur… même l’air semblait palpable sur sa peau, faisant flotter le tissu soyeux contre elle.

Des têtes qui se tournaient à leur entrée, elle y était habituée. Mais les yeux restaient sur elle cette fois, des sourcils haussés, des expressions qui passaient de simplement curieux à… Elle déglutit. Je présume que je dois faire bonne impression. Une voix mentale rit ironiquement.

Elle sentit des doigts qui lui chatouillaient le dos et elle répondit avec un sourire, tandis que Xena la guidait vers la table principale, où Garanimus se tenait, parlant à deux de ses lieutenants. Le seigneur de guerre leva les yeux à leur approche et elle vit son regard s’agrandir et un sourire sournois recourber ses lèvres. « Ouille », murmura la barde. « Il ressemble à une belette quand il fait ça. »

Un moment de silence interrogateur de Xena, puis. « Mmmm… » Elle réfléchit. « Plutôt un castor. »

La barde observa. « Oh oui… les dents. Tu as raison. »

Elles allèrent à leurs sièges et Xena s’arrêta un moment tandis que Gabrielle s’asseyait, les mains posées sur le dossier du fauteuil de la barde, croisant le regard de Garanimus. « Un problème ? » Demanda-t-elle, faisant sourdre une touche de menace dans sa voix.

L’homme se rapprocha. « Oh non… pas du tout, Xena. » Il s’appuya contre le bras du fauteuil. « Hé petit pois… t’es toute proprette… »

Gabrielle lui fit son sourire le plus sincère. « Merci », répondit-elle d’un ton neutre. « Je pense qu’il y a un ver sur ton épaule. »

Il sursauta et se regarda brusquement, faisant tomber l’insecte d’un geste rapide.

Le visage de Xena devint extrêmement figé tandis qu’elle serrait fort la mâchoire sur un désir fervent de rire. « On ne peut pas garder un bon ver, comme je dis toujours. » Elle s’assit à son tour près de la barde et croisa les jambes aux chevilles, fixant pensivement ses mains serrées. « Des nouvelles de Framna ? » Demanda-t-elle d’un ton ennuyé.

« Heu… non. » Garanimus finit de s’examiner en cas de nouveaux envahisseurs et il s’assit, claquant des doigts à l’intention de l’homme petit aux cheveux bruns à sa droite. « Amène tusaisqui ici. » Il regarda Gabrielle à nouveau. « J’ai entendu dire que le petit pois a passé la journée avec la morveuse. »

Gabrielle essaya de se détendre et de se concentrer sur le présent, refoulant le passé récent et le proche futur. « Pardon ? » Elle pencha la tête l’air interrogateur. « Si vous parlez de la princesse… oui c’est vrai. Nous avons passé la journée à parler d’Histoire et de politique entre les royaumes. » Et bien, l’histoire sur Cléopâtre comptait bien pour ces deux sujets, pas vrai ?

On amena Silvi, entre deux gardes, et elle s’assit avec une dignité admirable, fixant droit devant elle tandis que les tables se remplissaient et Garanimus fit signe aux serviteurs de commencer.

« J’me dis qu’il va faire un de ces deux trucs. » Garanimus parla la bouche pleine de pain. « Soit il part ailleurs, soit il tente un assaut frontal. »

Xena prit une asperge et la mâchouilla pensivement. « Peut-être. » Elle trempa le bout du légume dans une sauce rouge. « Mais si c’était moi… je te prendrais au mot. » Elle tourna son regard vers lui. « Ou bien j’enverrais quelqu’un ici pour découvrir si c’était vrai. »

Il haussa les épaules. « J’ai des gardes. »

La guerrière se mit à rire. « Ma mère pourrait passer tes gardes. » Elle finit une asperge et en prit une autre. « Je vais changer la routine des patrouilles pour qu’au moins ils ne pensent pas que nous sommes paumés. »

« Bien », grogna-t-il doucement. « Fais juste en sorte qu’il reste calme. »

Ils finirent de manger, puis la princesse se pencha d’un air raide et parla à voix basse. Le seigneur de guerre écouta, se nettoyant les dents, puis il rit. « Bien sûr… pourquoi pas par Hadès ? » Il tapota Xena sur l’épaule, surprenant la guerrière qui était assise les doigts joints, visiblement profondément enfouie dans ses pensées. « Hé ! »

Xena roula la tête vers lui. « Quoi ? »

« Silvi veut que petit pois raconte une histoire », l’informa l’homme blond.

La guerrière lui rendit son regard, le visage impassible. « Elle s’appelle Gabrielle. »

Garanimus leva les yeux au ciel d’exaspération. « Allons, Xena… je me fiche totalement du nom de ton petit jouet… Je… » Il s’arrêta de parler, surtout parce qu’une main serrait sa gorge. Xena se leva, le sortant de son fauteuil à la vue de tous et le secouant jusqu’à ce que ses dents claquent.

« Tu… » La guerrière se pencha. « abuses de ma patience… » Sa voix était un léger grognement. « Mortellement. » Elle lui donna une claque sur le visage et l’envoya s’affaler, et elle aurait continué si une main forte sur son bras ne l’avait arrêtée. C’était si… proche. Elle pouvait sentir la férocité monter en elle, lui chatouillant le bout des doigts. Bon sang. Elle prit une inspiration. Je ne suis habituellement pas autant incontrôlée… qu’est-ce que j’ai ces jours-ci, par Hadès ? Avec un effort visible, elle se calma, se retournant pour faire face à l’expression inquiète de Gabrielle. « Désolée », marmonna-t-elle.

« Y a pas de mal », blagua faiblement Gabrielle en massant le poignet agité de sa compagne d’un pouce. « Je pense que je peux trouver quelque chose à raconter à ces gens. » Elle regarda Xena lui faire un lent mouvement de tête puis s’asseoir, s’affalant contre le dossier du fauteuil tandis que Garanimus se mettait péniblement debout pour tomber dans son propre fauteuil en se massant le cou.

« Garce », grogna-t-il. « Tu vas me le payer. »

Xena lui lança un regard sévère. « Prends un ticket, espèce de misérable vache sans foutus neurones », grogna-t-elle à son tour, sa main bougeant à nouveau. « Et ferme-la ou je t’arrache la langue. »

Un silence tomba après ces mots. « Bien. » Gabrielle le brisa avec un éclat volontaire. « Alors je vais commencer, d’accord ? » Elle laissa sa main reposer sur l’épaule de Xena, sentant la tension mouvante sous son contact avec inquiétude. Doucement tigresse… ne le laisse pas te mettre dans cet état. Dit-elle silencieusement à la guerrière, s’interrogeant sur la susceptibilité de sa compagne. « Garde-moi du dessert. »

Xena soupira et lui fit un sourire désabusé. « D’accord », répondit-elle et elle regarda la barde contourner la table et se frayer un chemin jusqu’au centre de la pièce. Ensuite Garanimus sortit de ses pensées tandis qu’elle se concentrait sur les belles lueurs et les ombres qui glissaient sur le corps de son âme sœur, saisissant des éclats dans ses yeux vert brume et ses cheveux clairs. La barde était vraiment belle et Xena laissa le mot rouler sur elle tandis qu’elle sentait son corps qui se calmait et son attention qui se concentrait sur les mouvements fluides et le rythme distinct du récit de Gabrielle.

Cela lui donna une chance de… réfléchir. Quelque chose avait provoqué une minuscule et vive démangeaison à l’arrière de son cerveau et maintenant, tandis qu’elle regardait son âme sœur et écoutait les ohh et les rires appréciateurs du public, elle tenta de s’en inquiéter pleinement. Quelque chose au sujet de sa compagne ?

Hmm. Elle pencha la tête pensivement. La barde semblait plutôt normale… elle souriait à un commentaire de l’un des servants joliment vêtu et son visage s’éclaira alors qu’elle avançait dans sa narration. En fait, elle avait l’air… vraiment en bonne santé… presque… rayonnante. Xena goûta ce mot avec prudence et fixa sa compagne avec une attention sérieuse.

Quelque chose qu’elle avait dit… quelque chose qu’elle avait… ah. Non, ce n’était pas une chose qu’elle avait dite… c’était un ton qu’elle avait eu en prononçant le mot. « Vraiment. » Xena avait passé trois ans quasiment jour après jour et nuit après nuit avec la barde et elle avait passé énormément de temps à l’écouter parler, babiller, raconter, intimer, discuter et répéter… elle connaissait chaque son, chaque nuance de la voix de Gabrielle, jusqu’aux accents sur les syllabes, bien que la barde ne l’aurait probablement pas deviné. Alors… Ce ‘vraiment’ avait signifié une révélation, à laquelle Gabrielle ne s’était pas attendue, mais qui lui faisait plaisir.

Hmm… Elles avaient parlé de signes de grossesse.

Xena cligna des yeux alors que la conclusion évidente montait en elle et lui tapait sur l’épaule. Elle sentit une secousse bienvenue et étourdissante d’excitation à cette idée, puis la réalité s’immisça et elle soupira.

Nan. Sa logique rejetait ce fait en se basant sur le temps. Ce qu’elle avait dit à Gabrielle était vrai… il fallait plusieurs semaines de signes pour que cela commence à se voir… Du temps dont elles n’avaient pas eu assez. Alors. Si ce n’est pas ça… alors… Son regard glissa sur le côté. Est-ce que la princesse pourrait… Elle jeta un regard vers Garanimus avec une intention mauvaise. Que les dieux me gardent, si tu… Lui promit-elle sombrement en se faisant une note mentale que Gabrielle découvre si le seigneur de guerre avait touché la jeune fille.

Puis son regard revint vers sa compagne et elle rougit un peu lorsqu’elle vit que la barde lui souriait, une expression affectueuse faisant briller ses yeux. Elle dut prendre beaucoup sur elle pour ne pas fondre sur place et se laisser dissoudre dans une chaude pile de cuir couverte de guimauve avec des petits bouts de métal qui ressortaient.

Elle se décida plutôt pour un demi-sourire et un haussement de sourcils. Dieux… Gabrielle avait raison… elle était vraiment une boule de guimauve ces derniers temps… et ce n’était ni le lieu ni le moment d’en faire la démonstration, pas avec Garanimus qui lui faisait la tête en silence et une armée à gérer. En plus, la barde était occupée à raconter des histoires sur elle et ce ne serait pas pertinent qu’elle semble s’en réjouir.

Trop, en tous cas. C’était mauvais pour son image.

Au lieu de ça, elle regarda le public, évalua les citoyens coincés et polis, assis avec malaise au milieu des soldats bagarreurs et malpolis. Ce n’était pas un bon mélange… songea-t-elle,ressentant l’hostilité dont une bonne partie était dirigée vers elle, malgré son coup récent avec Garanimus. Est-ce qu’ils voulaient vraiment qu’un autre seigneur de guerre prenne cet endroit ? C’est sûr… ce n’était pas une récompense, mais… ça n’avait aucun sens. Il se passait autre chose ici… elle pouvait le sentir chatouiller le bout de ses sens.

Un timide éclaircissement de voix interrompit ses pensées et elle tourna la tête pour voir un serveur aux cheveux mi-longs se tenir près d’elle avec un petit plateau. « Oui ? » Elle adoucit consciencieusement sa voix, en voyant son inconfort.

Il poussa le plateau vers elle avec hésitation. « Grandma a dit de vous donner ça. »

Xena regarda l’assiette puis lui fit un sourire ironique. « Merci… et dis-lui aussi que j’ai dit merci. » Elle la prit et la posa sur la table, soulevant une des petites choses avant d’en mordiller le bord. Le garçon la fixa un moment puis lui fit un sourire timide et disparut. Du coin de l’œil, elle était consciente du regard attentif de Garanimus et elle l’ignora, tout en s’adossant pour savourer la friandise. Je parie qu’elle ne t’en a jamais envoyé, hein ? projeta-t-elle vers le seigneur de guerre. J’ai toujours eu plus de chance avec les gens que toi… au moins ils me respectent sans que j’ai tout le temps besoin de rosser tout le monde.

Elle finit la pâtisserie, savourant les senteurs subtiles et elle regarda l’assiette, puis elle soupira et croisa les bras, résolue à garder le reste pour Gabrielle.

La barde finissait son dernier récit et elle accepta les applaudissements gracieusement, puis elle revint et s’installa dans le fauteuil près de Xena, relâchant un long souffle. « Ils sont difficiles », murmura-t-elle doucement. « Tu vas bien ? »

Le regard bleu se posa sur elle. « Oui. » Xena poussa l’assiette vers elle. « Le dessert. »

« Merci. » Gabrielle lui sourit tandis qu’elle en prenait une. « Tu as remarqué, Xena… ils servent des plateaux différents aux types de Garanimus et aux autres gens. » Elle garda la voix très basse, sachant que sa compagne l’entendrait.

Xena écarquilla un peu les yeux et elle tourna à demi la tête pour regarder son âme sœur. « Non… je n’ai pas remarqué… tu es sûre ? » Dit-elle un peu embarrassée. J’étais bien trop occupée à rêvasser… réveille-toi, Xena… reprends tes esprits.

Un léger hochement de tête. « Oui. » La barde mordilla la pâtisserie. « On ne peut pas vraiment le voir de cet angle… mais quand on est là-bas, on voit bien mieux ce qui se passe… ils ont un groupe de serveurs qui vont vers les locaux et un autre qui va vers les soldats. » Elle s’interrompit, réfléchissant. « Bizarre. »

« Bien vu », la complimenta la guerrière ironiquement. « Il y a plus ici que ce que nous voyons. »

« Mm. » Gabrielle approuva. « Je pense qu’on ferait bien de mieux regarder. »


Gabrielle s’assit tranquillement au bureau, tapotant sa lèvre inférieure du bout de sa plume, le menton posé sur un poing. Son journal était ouvert devant elle et elle relisait sa dernière entrée, tandis que le léger son rythmique d’une épée qu’on aiguisait grattait dans le coin.

Elle est horriblement calme ce soir. Pas qu’elle ne le soit pas habituellement, elle l’est, mais c’est ce genre de calme fait d’humeur sombre et de roues mentales qui tournent partout, qui me rend un peu nerveuse. Je pensais avoir fait un bon travail avec les histoires… je dois l’avoir fait… même Garanimus a dit quelque chose que je suppose pouvoir plus ou moins considérer comme gentil, mais après que j’ai eu fini, Xena s’est mise en mode grognon et je ne suis pas sûre de savoir pourquoi.

Je pense qu’elle ne réalise même pas qu’elle est en train d’aiguiser ce truc… son allure dit qu’elle est à des lieues d’ici et j’ai bien peur que des petits copeaux de ce métal aillent commencer à joncher le sol. Si je ne la connaissais pas mieux, je dirais qu’elle rêve, mais…

Alors… je me sens plutôt bien maintenant, parce que le dîner s’est bien passé et que les histoires ont été appréciées… et… beuh. C’est si étrange d’écrire cela… je pense qu’il est possible que je sois enceinte.

Ouaouh. J’ai relu cette phrase au moins six fois. Je ne peux pas en être sûre et tout ce que j’ai pour l’instant est plutôt fragile. Je suis en retard… j’ai calculé de presque sept jours maintenant. Une semaine et ajouté à ça, une preuve ou deux qui pourraient, ou pas, être des nausées matinales, un vertige et le fait que j’ai dû faire la sieste deux jours d’affilée maintenant.

Ce n’est pas grand-chose… en fait, Xena se comporte bien plus étrangement que ça – peut-être que j’avais raison. Peut-être que c’est elle qui couve quelque chose… et je réagis à ça. Elle a été tellement… distraite ces derniers jours. Au début je pensais que c’était Garanimus, et elle est pire en sa présence, mais… non, je peux dire qu’elle a du mal à se concentrer et par mes dieux… elle a fait des achats aujourd’hui et m’a rapporté des trucs. Sans raison. Et les câlins et les attentions… dieux, elle s’occupe de moi comme d’un chaton ces temps-ci. C’est presque drôle parce que parfois elle ne s’en rend pas compte, et parfois oui, et quand c’est le cas, elle se comporte comme si elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait.

Je pense qu’elle est désorientée. Je sais que je le suis. Je suis assise ici à débattre sur le fait de… d’amener le sujet ou pas, et d’en parler un peu. Je démarre à chaque fois, puis je m’arrête et je pense que je m’en rends compte parce que j’ai peur.

J’ai peur parce que… je veux vraiment être heureuse pour ça… et je veux qu’elle le soit. Je ne veux pas qu’elle fasse semblant, juste pour que je me sente bien et je sais qu’elle le ferait et que je verrais la différence. Je veux être excitée et grisée et sauter de haut en bas… mais j’ai tellement peur que si je le mentionne, je vois… du regret dans ses beaux yeux bleus. C’est un peu… idiot, je sais – parce que si je le suis, il n’y a rien à faire et je sais qu’elle me soutiendra quoi qu’il en soit… mais… je ne veux pas juste son soutien. Je veux qu’elle soit aussi heureuse que moi.

Peut-être que j’en demande trop.

Jessan m’a dit que lui et Elaini partageaient beaucoup pendant sa grossesse. Je me demande si ce sera pareil pour nous ? Au moins Xena a vécu ça auparavant… alors… en fait, si j’étais enceinte, elle devinerait les signes avant moi. Pas vrai ?

A moins qu’elle ne soit distraite, ce qu’elle est. Peut-être que je devrais attendre que tout ça soit fini, alors, quand nous serons dans les bois, au calme et en paix, peut-être avec un saumon ou deux, je pourrais juste… amener le sujet dans la conversation.

Oh. Oui. Je vois ça d’ici. « Alors, Xena… tu veux bien regarder cette chouette… qui construit un nid et dépose un œuf. Ce qui me rappelle que… Dieux, je préfère en rire…

Et bien, je ferais mieux de fermer ce sujet et de dormir un peu… J’ai promis à Xena d’essayer de trouver ce qu’ont les villageois contre la princesse. Mais ce ne sera pas facile… parce qu’ils sont vraiment soupçonneux à son égard, et au mien aussi.

La barde posa sa plume et croisa les mains sur le parchemin, en regardant sa grande compagne de près. « Xena ? »

« Oui ? » Xena sursauta et fit un petit geste de la tête. « Dieux… désolée… je ne sais pas où j’avais la tête à l’instant. »

Gabrielle ferma son journal puis se leva et alla rejoindre sa compagne pour s’asseoir sur le banc capitonné. « Tu te sens bien ? »

Pas de déni, ce qui l’inquiéta. La guerrière rengaina lentement son épée et la posa contre le mur, puis elle mit les coudes sur ses genoux et les mains l’une contre l’autre d’un air décontracté.

« Je ne sais pas », admit-elle doucement à voix basse. « J’ai vraiment du mal à rester concentrée… et je pense que Garanimus m’agace vraiment. » Un léger mouvement de la tête. « Je ne peux pas croire que j’ai perdu le contrôle comme ça là-bas. »

La barde glissa un bras autour de ses épaules. « Tu ne l’aimes vraiment pas, hein ? »

Un silence morose. « Ce qu’il a fait… l’attaque dans laquelle j’ai été prise m’a blessée… plutôt mal. Il m’a fallu un moment pour dépasser ça… il m’aurait fallu moins de temps sauf que… aussitôt que j’ai pu chevaucher, j’ai conduit une armée contre celle à qui il nous avait vendus et… » Elle s’arrêta et soupira. « Beaucoup de gens sont morts. »

« Alors… tu lui en veux vraiment beaucoup », théorisa Gabrielle.

Un signe de tête.

« C’est un abruti. » Une déclaration neutre. « C’est à ce moment-là que tu t’es blessée au dos ? »

Un autre signe de tête.

« Mm. » La barde passa légèrement le pouce sur sa peau. « Ainsi… il espérait faire de l’argent en te trahissant… au lieu de ça, il a été blessé, tu t’es remise et maintenant il doit ramper avec un groupe de types puants et il est forcé de te demander un service. » Elle fit une pause. « Il a tout perdu. »

Elle pouvait voir les roues tourner.

« Hum. » Xena prit une inspiration. « Je n’ai jamais vu les choses sous cet angle. » Un demi-sourire se fraya un chemin sur ses lèvres. « Je présume que oui. » Elle observa le sol d’un air sérieux. « Peut-être que c’est juste ça… j’ai un arrière-goût du passé et ça ramène beaucoup de souvenirs. » Un soupir. « La stratégie… le défi… il y avait des trucs à ce sujet qui… poussaient des parties de moi à terminer des choses que je ne pense pas que j’aurais faites avec un autre style de vie. »

Le silence s’installa entre elles introspectivement.

« Et ensuite, quand j’ai commencé à me sentir mieux », continua Xena en se détendant un peu. « Je me souviens des mauvais moments. La douleur… dieux… c’était tellement douloureux parfois que je restais allongée au lit la nuit et je mordais ma lèvre pour ne pas crier. Ça et les hurlements des hommes blessés… regarder de bons soldats mourir parce que nous n’avions pas le temps de nous arrêter pour leur trouver des médicaments… » Elle haussa les épaules. « Je ne veux pas que ça revienne… et Garanimus ne peut pas comprendre ça. »

« Je doute qu’il puisse comprendre même comment lacer ses propres bottes », commenta sèchement Gabrielle. « Mais je comprends que tu sois mal à l’aise avec lui… je souhaiterais pouvoir t’aider. » Elle posa la tête sur l’épaule de la guerrière.

Xena soupira. « Ça va me passer. » Elle tendit la main et prit celle de la barde, la portant à ses lèvres pour un doux baiser. « Merci de m’avoir demandé. »

Un doux sourire lui répondit. « Ça fait partie du job. » Elle se leva et tira. « Allez, tigresse… j’entends ce doux lit moelleux qui m’appelle… »

« Rrr. » Xena grogna joyeusement, se laissant mettre debout et soufflant les chandelles avant de se mettre au lit. Elle en laissa une vaciller légèrement près du lit, assez pour envoyer de légères ombres sur le mur du fond et couvrir le pelage noir d’Arès de confettis cramoisis. « Hé… » Murmura-t-elle tandis que la barde se blottissait, l’entourant fermement de ses bras.

« Hmm ? » Gabrielle était occupée à s’entourer du corps chaud de la guerrière. « Je ne serre pas trop fort, non ? »

« Non non… non. » La rassura Xena vigoureusement. « Est-ce que ces marrants trucs roses te semblaient aussi avoir un goût bizarre ce soir ? »

« Hum. » La barde réfléchit. « Je n’en ai pris qu’un ou deux… ils étaient un peu épicés… en plus tu les as finis. »

« Je sais », répondit la guerrière d’un ton intrigué et ensommeillé. « Il y avait du piment rouge écrasé dedans. »

« Ah oui ? » Gabrielle plissa le front. « Je pensais que tu détestais le piment rouge ? »

Un moment de silence pensif. « C’est le cas. »

« Etrange », commenta la barde.

« Oui. » Le mot gronda dans la poitrine de Xena. « Peu importe. »


A suivre 5ème partie